Histoire de l’art/L’Art antique/Les Sources de l’art grec

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LES SOURCES DE L’ART GREC


Ι

A condition qu’on les respecte, qu’on ne les relève pas, qu’on laisse, après leur avoir demandé leur secret, la cendre des siècles, les os des morts, les débris amoncelés des végétations et des races, la robe éternelle du feuillage les couvrir de nouveau, la destinée des ruines est émouvante. C’est par elles que nous touchons aux profondeurs de notre histoire comme nous nous rattachons aux racines de notre vie par les deuils et les souffrances qui nous ont formés. Une ruine n’est douloureuse à voir que pour l’homme incapable de participer par son action à la conquête du présent.

Il n’est pas de volupté plus virile que de demander à nos douleurs anciennes comment elles ont pu déterminer nos actions présentes. Il n’est pas de volupté plus virile que de demander aux empreintes de ceux qui nous ont préparé nos demeures actuelles de nous révéler par ce qu’ils ont été le pourquoi de ce que nous sommes. Une statue qui sort de terre, toute humide, un bijou oxydé, un morceau de poterie portant la trace d’une peinture sont des témoignages qui nous renseignent beaucoup plus sur nous-mêmes que sur les hommes disparus qui ont porté ces témoignages. L’art vit dans le futur. Il est le fruit des douleurs, des désirs, des espérances populaires qui ne réaliseront leurs promesses que plus tard, très lentement, dans les besoins nouveaux des foules, et c’est notre émotion qui nous dira si les vieux pressentiments des hommes ne les avaient pas trompés.

Si les rudes idoles, les bijoux, les vases, les morceaux de bas-reliefs, les peintures effacées que nous avons trouvés à Cnossos en Crète, à Tirynthe et à Mycènes en Argolide nous troublent à ce point, c’est précisément parce que ceux qui les ont laissés sont restés plus mystérieux pour nous et qu’il est réconfortant de constater, à propos de ces êtres inconnus, que sous la variation des apparences et le renouvellement des symboles, l’émotion et l’intelligence ne changent jamais de qualité. A travers l’action continue, même obscure et sans histoire, des générations qui nous ont formés, l’âme des vieux peuples vit dans la nôtre. Mais ils ne nous paraissent participer à notre propre aventure que si leur esprit silencieux anime encore les visages de pierre où nous reconnaissons nos désirs toujours jeunes ou si nous entendons retentir le bruit de leur passage sur la terre dans l’écroulement des temples qu’ils ont élevés. L’Égypte, la Chaldée elle-même, par l’Assyrie et la Perse qui la prolongent jusqu’à nous, projettent leur ombre sous nos pas. Elles ne nous sembleront jamais très lointaines. La Grèce primitive, au contraire, qui n’entre dans le monde que plusieurs siècles après elles, recule beaucoup plus dans l’imagination, jusqu’au matin de l’histoire. Il y a vingt ans, nous ne savions pas si les empreintes presque effacées qu’on relève çà et là sur les rivages et dans les îles de la mer Égée, appartenaient à des hommes ou à des ombres fabuleuses. Il a fallu creuser le sol, déterrer des pierres, renoncer pour un temps à ne retrouver en elles que nous-mêmes, pour entrevoir l’humanité fantôme qui peuplait, avant l’histoire, la Méditerranée d’Orient. Schliemann, qui croyait Homère sur parole, a retourné la plaine d’Argos de Tirynthe à Mycènes. Evans est entré, en Crète, dans le labyrinthe de Minos où Thésée tua le Minotaure. Le mythe et l’histoire s’enchevêtrent. Tantôt le symbole résume cent événements de même ordre, tantôt l’événement réel, représentatif de toute une série de coutumes, d’idées, d’aventures, revêt pour nous les apparences d’une fiction symbolique [12] .

Est-ce le corps d’Agamemnon que Schliemann a trouvé, enterré dans l’or, sous l’agora de Mycènes, et l’Hissarlik des Dardanelles était-elle la Troie d’Homère ? Qu’importe. Entre Abraham et Moïse, au temps où Thèbes dominait l’Égypte, la mer Égéenne vivait. Les Phéniciens s’étaient avancés d’île en île, éveillant à la vie d’échange les tribus de pêcheurs qui peuplaient les Cyclades, Samos, Lesbos, Chios, Rhodes, les rochers parsemant la mer étincelante des montagnes de Crète et du Péloponnèse aux golfes d’Asie Mineure. Par eux, l’esprit sensuel et cruel de l’Orient, l’esprit secret des peuples nilotiques avaient fertilisé les flots. Danaos venait de l’Égypte, Pélops de l’Asie, Cadmos de la Phénicie.

Pêche, cabotage, menus négoces d’île à île, rapines et pirateries, tout un petit monde remuant de marins, de marchands et de corsaires vivait là, d’une vie médiocre et salubre, très mesquine en regard des vastes entreprises commerciales et des grandes explorations que les Phéniciens entreprenaient. Leur industrie sentait la mer. Les pieds dans l’eau et le visage au vent, ils portaient leur pêche et leurs olives aux trafiquants de Sidon et de Tyr qui venaient d’entrer au port sous des voiles bleues, vertes, rouges, dans des vases peints de plantes marines, de pieuvres, d’algues, toute la vie ondulante, grouillante et visqueuse des fonds. Il fallut des siècles, sans doute, pour que les tribus d’une même île ou d’un même rivage reconnussent un chef, consentissent à le suivre au loin, en des expéditions sournoises et sanglantes vers les villes du continent d’où l’on rapportait des bijoux, de la vaisselle d’or, de riches étoffes, des femmes. Et c’est seulement alors que les Achéens, les Danaens des vieux poèmes entassèrent sur les promontoires fortifiés ces lourdes pierres, murs cyclopéens, murs pélasgiques à l’ombre desquels les Atrides couronnés d’or, pareils aux rois barbares qui deux mille ans plus tard sortirent des forêts du Nord, s’attablaient devant les viandes et les vins avec leurs familiers et leurs soldats.

De pareilles origines n’avaient pu que les subtiliser et les durcir. Eschyle l’a senti quand il est venu là, après huit siècles, écouter dans la solitude l’écho des cris de mort de la famille épouvantable. Ces pirates prenaient pour aire, près de la mer, des sites en accord tragique avec leur vie de meurtres et les orgies pesantes qui succédaient à l’action. Un cirque de collines nues, dévorées par le feu et qu’aucun torrent, aucun arbre, aucun cri d’oiseau n’anime. On retrouve leur vie aux flancs du vase rudement ciselé de Vaphio, aux pans de murs restés sous les décombres de Tirynthe et de Cnossos, morceaux de fresques aussi libres que le vol des oiseaux de mer et d’un art terriblement candide mais déjà décomposé. Des femmes, la poitrine nue, du rouge aux lèvres, du noir autour des yeux, vêtues avec un mauvais goût barbare de robes à volants, poupées fardées et frelatées qu’on leur achetait en Orient ou qu’ils prenaient de force dans leurs expéditions violentes. Des taureaux poursuivis dans les bois d’oliviers, des taureaux galopants, cabrés, chargeant les hommes, empêtrés dans de grands filets. Parfois des moissonneurs qui rient, qui chantent, une énorme gaieté sous les épis portés en gerbes, mais presque toujours la femelle équivoque, le fauve, le monstre marin : vie voluptueuse et brutale comme celle de tout primitif élevé au commandement par la force ou le hasard. Ils faisaient garder la porte de leurs acropoles par des lionnes de pierre à tête de bronze qui se soulevaient pesamment. Quand ils mouraient, on les couchait sous un linceul de feuilles d’or...

Civilisation déjà pourrie, Byzance en miniature où les drames d’alcôve déterminaient des révolutions et des massacres. Elle finit comme les autres. Le Dorien descend du Nord en avalanche, roule sur l’Argolide et jusqu’en Crète, dévaste les villes, rase les acropoles. La Grèce légendaire entre dans une nuit épaisse dont elle ne serait pas sortie si les barbares n’avaient laissé sous l’incendie, intact, avec les rois au masque d’or, le témoignage matériel de son passage dans l’histoire. Les Phéniciens désertent les rivages du Péloponnèse, de l’Attique, de la Crète, et- les populations indigènes, dispersées comme une cité d’abeilles où tombe un vol de guêpes, essaiment de tous les côtés, sur les rives d’Asie, en Sicile, dans l’Italie du Sud. Le silence se fait autour de la Grèce continentale. Il faudra deux ou trois cents ans pour que Phéniciens et Achéens, chassés par l’invasion, retrouvent la route de ses golfes.

II

Les Doriens n’ont rien dit, au cours de ce Moyen Age hellénique, rien de l’Asie n’est entré chez eux. Elle s’avançait à travers les îles, pas à pas, regagnant avec prudence un peu du terrain perdu. Milo, pour lui acheter des poteries, attendit que les céramistes de l’Athènes primitive donnassent, dans la Grèce barbare, le premier signe du réveil à la vie civilisée avec les vases à dessins géométriques qu’ils fabriquaient au Dipylon. Lente, dramatique ascension dans les ténèbres de l’âme, sous ce ciel magnifique, au centre de ce monde brillant. Pour que l’étincelle jaillisse, il faudra que le Dorien, le Phénicien, l’ancien Égéen devenu Ionien renouent les relations brisées. Alors, la flamme grandira très vite pour allumer sur la terre vierge le foyer d’intelligence le plus rayonnant de l’histoire.

Les poèmes homériques, échos du monde anéanti recueillis par les vaincus, les radieux mythes grecs qui s’élaborent confusément autour des rivages désertés en sont, sur ce fond noir, les lueurs annonciatrices. Le berceau de l’âme hellénique y monte, porté sur le char du soleil. Le soir, le berger dorien qui ramenait ses chèvres de la montagne et le matelot ionien qui ramenait sa barque de la mer se racontaient des fables éclatantes. Elles transposaient en images les vieilles notions intuitives qu’avaient les hommes des phénomènes naturels, ou traduisaient la lutte des ancêtres contre les forces adverses du monde mal organisé. Le naturisme enthousiasmé de l’âme humaine dans sa fraîcheur donnait à sa jeune science un vêtement de lumière, de nuées, de feuilles et d’eaux. Toute la religion, toute la philosophie, toute l’âme austère et charmante des bâtisseurs de Parthénons sont dans ce poème anonyme et confus qui monte de l’éveil de la Grèce à la vie avec une rumeur d’aurore.

Le « miracle grec » était nécessaire. Tout le monde antique avait préparé, avait voulu sa venue. Pendant le silence fécond où les Doriens accumulaient en eux la force de leur sol, l’Égypte et l’Assyrie gardaient leur avance. Mais elles étaient découragées, envahies par le froid de l’âge. Le flambeau, en pâlissant, penchait vers une race neuve. Elles allaient devenir les initiatrices de la Renaissance hellénique comme elles avaient été les guides de la première enfance des peuples de l’Archipel.

Le barbare dorien, au contact de climats moins durs, avait discipliné sa violence, mais il restait rugueux, tout d’une pièce, très primitif. Ses idoles, les Xoana qu’il taillait à la hache dans le chêne et l’olivier à peine deux cent cinquante ans avant le Parthénon, sont si frustes qu’elles semblent antérieures aux os gravés des chasseurs de rennes. C’est à une race tout à fait inculte qu’allait échoir l’héritage intellectuel de l’Égypte et de l’Asie qui lui demandaient, en échange de leur haute spiritualité et de leur profond sensualisme, l’élan et la puissance de sa virilité. Les habitants des rivages doriens, des îles qui occupaient le centre de la Méditerranée orientale, voyaient venir à eux, du fond de la mer, des voiles de plus en plus nombreuses. Leurs contacts avec les civilisations voisines se multipliaient tous les jours. Au croisement de tous les chemins maritimes du monde ancien, ils allaient bientôt le sentir remuer tout entier en eux.

Les Grecs avaient le privilège d’habiter un pays tellement inondé, tellement abreuvé, tellement saturé de lumière, tellement défini par sa propre structure, que les yeux de l’homme n’ont qu’à s’ouvrir pour en dégager la loi. Quand il pénètre dans un golfe fermé par un amphithéâtre de montagnes, entre le ciel illuminé et l’eau qui roule des rayons comme si une source de flamme s’épanchait sous ses vagues, il est au centre d’un saphir un peu sombre, enchâssé dans un cercle d’or. Les masses et les lignes s’organisent si simplement, découpant des profils si nets sur la limpidité de l’étendue, que leurs relations essentielles s’écrivent toutes seules dans l’esprit. Pas de contrée au monde qui s’adresse à l’intelligence avec plus d’insistance, de force, de précision que celle-là. Tous les aspects typiques de l’univers s’offrent avec la terre, partout pénétrée par la mer, avec l’horizon maritime, les îles osseuses, les détroits dorés et mauves entre deux masses liquides étincelant jusqu’au cœur de la nuit, les promontoires si calmes et si nus qu’ils semblent des socles naturels pour notre âme reconnaissante, les rochers répétant du matin au soir tous les changements de l’espace combinés avec la marche du soleil, les forêts sombres dans les montagnes, les forêts pâles dans les vallées, les collines environnant de toutes parts les plaines sèches, les rivières bordées de lauriers roses dont on peut embrasser le cours tout entier d’un coup d’œil.

Sauf dans le Nord, massifs tourmentés, ravins sauvages, grottes sinistres d’où les vapeurs souterraines sortent avec des grondements, bois noirs de pins et de chênes, sauf aux pays rugueux des légendes primitives où l’homme raconte son effort pour dompter la nature hostile, peu ou pas d’aspects effrayants, une terre accueillante, un climat moyen, doux, mais assez rude l’hiver. La vie proche du sol, active sans excès, et simple. Ni misère, ni richesse, la pauvreté. La maison de bois, les vêtements de peau, l’eau froide des torrents pour laver la poussière et le sang du stade. Peu de viande pour se nourrir, celle de la chèvre qui broute entre les fissures des rocs, un peu du vin mêlé de résine et de miel qu’on garde dans les outres, du lait, du pain, les fruits des pays secs, l’orange, la figue, l’olive. Rien dans les horizons, rien dans la vie sociale qui puisse faire naître ou développer les tendances mystiques. Une religion naturiste, très fruste dans les croyances populaires, peut-être même assez grossière, mais puisée à des sources si pures et si poétisées par les chanteurs que les philosophes, quand ils croiront lutter contre elle, ne feront que dégager d’elle la conception rationnelle du monde que ses symboles recouvraient. Sans doute, l’homme craint les dieux. Mais comme les dieux lui ressemblent, ils ne détournent pas sa vie des rapports normaux et naturels qui la lient à celle des hommes. Le prêtre n’a que peu d’action. La Grèce est peut-être le seul des vieux pays où la caste sacerdotale n’ait pas vécu en marge du peuple pour lui représenter le mystère comme un domaine réservé. De là la rapidité de son évolution et la liberté de son enquête.

A peine si, tout au début, l’art de la Grèce se préoccupe des puissances ennemies qui entravent nos premiers pas. Bien qu’il se place déjà sous la protection des forces intelligentes, l’homme n’a pas oublié les luttes qu’avait dû soutenir l’aïeul contre les forces brutales d’un univers qui le repoussait. Ce souvenir s’inscrit dans les sculptures qui montraient, sur le fronton du Parthénon de Pisistrate, Zeus luttant contre Typhon ou Héraclès terrassant Echidna. Ouvre barbare, violemment bariolée de bleus, de verts, de rouges, souvenir des avalanches, des antres redoutés, des orages du nord dans la montagne, cauchemar de sauvages encore mal instruits par l’Asie et l’Égypte, mais devenus curieux déjà, et avides de comprendre. L’enfer païen durera peu.

Le temple où règnent ces idoles, taureaux, serpents tortueux, visages étonnés à barbe verte, est d’ailleurs, dans son principe, ce qu’il sera aux plus grandes époques. L’architecture est l’art collectif, nécessaire, qui apparaît le premier, qui meurt le premier. Le besoin primordial de l’homme après la nourriture, c’est l’abri, et c’est pour édifier cet abri qu’il fait appel pour la première fois à la faculté qu’il possède de découvrir, dans les constructions naturelles, une logique d’où la loi sortira peu à peu pour lui permettre d’organiser sa vie selon le plan universel. La forêt, les falaises sont les fortes éducatrices de l’abstraction géométrique où l’homme puisera les moyens de bâtir des maisons ayant chance de résister à l’assaut des pluies et des orages. A Corinthe s’élève déjà un temple à colonnes trapues, très larges, sortant droit du sol, montant d’un bloc jusqu’à l’entablement. Plusieurs sont debout encore. Elles sont terribles à voir, noires, rongées comme de vieux arbres, aussi dures que l’esprit des contrées péloponnésiennes. L’ordre dorique sortait de ces maisons de paysans qu’on voit encore dans les campagnes d’Asie Mineure, des arbres plantés dans le sol, en quatre lignes faisant rectangle, supportant d’autres arbres horizontaux où s’assiéra le toit. La forme du fronton vient de la pente de ce toit, calculée pour l’écoulement des pluies. Le temple grec, même quand il réalisera les combinaisons intellectuelles les plus lucides et les plus volontaires, plongera toutes ses racines dans le monde matériel dont il est la loi formulée.

Sur les sculptures de ces temples, l’esprit de l’Asie a laissé sa trace. Elles se prolongeront jusqu’au grand siècle, mais tellement assimilées au génie hellénique naissant qu’on ne peut songer, à les voir, à une imitation directe, mais plutôt à ces ressemblances incertaines et fuyantes qui flottent sur le visage des enfants. Les Apollons archaïques doriens, ces statues souriantes et terribles où la force monte d’un flot, font sans doute penser aux formes égyptiennes, par la jambe qui porte en avant, les bras collés au torse raide. Mais, sur ce hiératisme, l’esprit théocratique n’exerce pas d’action. L’art dorien est tout d’une pièce, bien moins subtil, bien moins raffiné, bien moins conscient que celui des sculpteurs de Thèbes. Entre les plans sculpturaux très rudes, les passages sont à peine indiqués. Ce qui domine, c’est le souci d’exprimer la vie musculaire.

C’est que ces Apollons sont des athlètes. La grande gymnastique, cette institution nécessaire qui va permettre à la Grèce de développer parallèlement à la souplesse de l’esprit, dans sa recherche constante de l’équilibre universel, la force des bras et des jambes, la grande gymnastique est née. Déjà, de toutes les régions du monde grec, des îles, des colonies lointaines d’Italie et d’Asie, les jeunes hommes viennent disputer à Olympie et à Delphes la couronne d’olivier. Pour courir, pour lutter, pour lancer le disque, ils sont nus. Les artistes qui accourent à ces rendez-vous nationaux, comme tout ce qui répond au nom d’Hellène, ont sous les yeux le spectacle des mouvements de la charpente humaine et du jeu complexe des muscles roulant sous la peau brune, écorchée, durcie par les cicatrices. La sculpture grecque naît dans le stade. Elle mettra un siècle à en franchir les gradins et à s’installer au fronton des Parthénons définitifs pour y devenir l’éducatrice des poètes et après eux des philosophes. Ils viendront nourrir leur esprit au spectacle des rapports de plus en plus subtils qu’elle établira dans le monde des formes en mouvement. Il n’y eut jamais de plus glorieux, de plus saisissant exemple de l’unité de notre action : l’athlétisme, par l’intermédiaire de la sculpture, est le père de la philosophie, du moins de la philosophie platonicienne, dont le premier soin fut de se retourner contre la sculpture et l’athlétisme pour les tuer.

La Grèce, par l’Apollon dorien, passe de l’art primitif à l’archaïsme proprement dit. L’artiste regarde la forme avec plus d’attention, en dégage péniblement le sens et le transporte dans son œuvre avec tant d’intransigeance qu’il lui impose une apparence d’édifice dont l’architectonique paraît ne pas devoir changer. Le Péloponnèse devient la grande pépinière des marbriers archaïques : Cléœthas, Aristoclès, Kanakhos, Hagélaïdas ouvrent des ateliers à Argos, à Sicyone et Sparte, la citadelle de l’idéal dorien devient, avant Athènes, le foyer de la pensée grecque. Mais l’hellénisme intégral n’y trouvera pas son aliment. Sparte est loin des routes du vieux monde, emprisonnée dans une vallée solitaire où coulent des torrents de montagne, jalousement fertile, séparée des grands horizons par les arêtes dures du Taygète que la neige couvre jusqu’en été. Le peuple qui l’habite est aussi fermé qu’elle, et c’est ce milieu isolé qui maintiendra si longtemps son égoïsme volontaire. Athènes, au contraire, est au centre de la Méditerranée orientale, et près de la mer. Elle est le point de rencontre de l’élément dorien, positif et discipliné, qui remonte du sud vers Corinthe, Egine et l’Attique, à la recherche de contrées à soumettre, et de l’élément ionien qui lui apporte, au travers du crible des îles, l’esprit artiste de l’Asie, assoupli et subtilisé par l’habitude du négoce, de la diplomatie et de la contrebande. La gloire de Sparte, au fond, c’est d’avoir offert à Athènes un terrain vierge à féconder, et aussi, en la harcelant sans merci, de l’avoir tenue en haleine, de l’avoir obligée longtemps à cultiver son énergie. Athènes, trempée par ces luttes, ne tardera pas à montrer sa supériorité. Quand les soldats de Darius suivront les négociants asiatiques vers les rivages de l’Europe, c’est elle qui prendra la tête de la Grèce, alors que Sparte, enfermée dans la culture aveugle de son intérêt personnel, ne rejoindra son rang qu’après le combat.

Où trouver la première étape de l’art ionien en marche vers l’Attique, l’aube incertaine du grand sensualisme oriental assaini par la mer et affiné par le négoce qui va inonder l’âme dorienne d’humanité ? La Héra de Samos est peut-être plus raide encore que les athlètes péloponnésiaques, comme elle est plus près de l’Égypte saïte qui éclôt à ce moment-là et envahit la forme hiératique de féminité. Une étroite gaine d’étoffe emprisonne ses jambes réunies, mais, sous le voile qui la couvre, léger et ridé comme une eau, les épaules, les bras, la poitrine, les reins creusés ont des profils d’une grâce mouvante dont les plans se rejoignent et se pénètrent avec la douceur d’un aveu. C’est cet esprit tout trempé de tendresse, qui va très vite prendre pied sur le continent grec. Dès la fin du vie siècle, l’art dorien, l’art ionien voisinent partout, sans s’être encore bien reconnus. A Delphes, la Grèce d’Asie accueille d’un mystérieux sourire, au seuil du Trésor des Cnidiens, le rude statuaire du Péloponnèse qui a dressé au fronton du sanctuaire d’Apollon des femmes, des lions, de formidables chevaux. Les cariatides qui soutiennent l’architrave asiatique sont d’étranges femmes secrètes, elles ont une grâce ailée, animale et dansante, elles semblent garder la porte tentatrice des soleils intérieurs et des ivresses inconnues. L’esprit dorien, l’esprit ionien, le jeune rustre éclatant de vigueur, la jeune femme parée, caressante, équivoque, se rencontrent et vont s’aimer... L’art attique qui sera, dans son âge adulte, la grande sculpture classique, austère et vivante, naîtra de leur union.

IV

On travaillait bien le marbre, à Athènes, depuis plus de cent ans, et l’Acropole, surtout avec Pisistrate, s’était couverte de monuments et de statues. Mais Endoios, le grand maître athénien du vie siècle, reste encore soumis aux traditions ioniennes. Ce n’est qu’à la veille des guerres médiques que la’ synthèse hellénique, avant de se manifester par l’action collective de la résistance à l’envahisseur, s’ébauche dans quelques esprits.

Sans doute, un peuple est un organisme trop complexe et dont les éléments générateurs sont trop mêlés et trop nombreux pour qu’on puisse déterminer, dans tous les actes qui l’expriment, le degré d’influence de chacun de ces éléments. Il est comme un fleuve fait de cent rivières, de mille torrents ou ruisseaux qui lui portent confusément la neige entraînée par les avalanches, la boue des terres argileuses, le sable et le silex, la fraîcheur et l’arôme des forêts traversées. Il est le fleuve, une large unité vivante roulant les mêmes eaux dans la même rumeur. Les hommes d’un même temps réalisent tous les degrés intermédiaires qu’il faut pour que l’avenir puisse passer des uns aux autres sans effort et ne plus trouver en eux que des pressentiments semblables, alors qu’ils s’imaginaient eux-mêmes différer profondément. Et les hommes de ce temps sont unis à ceux qui les précèdent, à ceux qui les suivent par des relations nécessaires où se manifeste la continuité mystérieuse de notre action. Il n’est pas possible de fixer la minute, ni de désigner l’œuvre où ce que nous appelons aujourd’hui l’âme hellénique essaya de se définir pour la première fois. Nous ne pouvons que tourner les yeux vers celles qui commencent à tressaillir, sur qui semble passer le premier souffle de liberté et de joie spirituelle pour tenter d’y surprendre l’éveil à la beauté de vivre d’une nouvelle humanité.

Les jeunes femmes trouvées il y a vingt ans, près de l’Erechtheion, dans le remblai de soutènement du Parthénon, où les terrassiers grecs les avaient mises après le sac et l’incendie de l’Acropole par les soldats de Xerxès, ont peut-être les premières le sourire ivre qui l’annonce. Sans doute, le parfum des îles y domine. Elles songent surtout à plaire, elles sont femmes, une force amoureuse invincible rayonne d’elles, les environne et les accompagne d’une rumeur de désirs. Mais à voir leurs plans sûrs, leur net et puissant équilibre, on ne peut pas douter que l’artisan dorien qui travaillait alors à Egine, à Corinthe, à Athènes même, ait eu des contacts répétés avec l’immigrant ionien que la conquête perse a rejeté sur l’Occident.

Amenées d’Orient par les aventuriers de la mer, les hommes aux récits menteurs, enivrants et sauvages, elles se gardent bien d’effaroucher le monde austère et dur qu’elles sont venues visiter. Elles se tiennent immobiles, soutenant leur robe d’une main. Leurs cheveux roux qui pendent dans le dos et dont les tresses passent de chaque côté du cou pour retomber sur la poitrine, sont nattés et frisés, teints sans doute, et ruissellent de bijoux. Le front est diadémé quelque fois, le poignet cerclé de bracelets, les oreilles chargées de boucles. De la tête aux pieds elles sont peintes, de bleu, de rouge, d’ocre, de jaune et leurs yeux d’émail brillent dans leur visage souriant. Ces créatures barbarement enluminées, éblouissantes et bizarres comme des oiseaux des tropiques, ont la forte saveur des femmes d’Orient, fardées, parées, peut-être assez vulgaires, fascinantes pourtant, lointaines, des êtres de conte, des animaux puérils, des esclaves gâtées. Elles sont belles. Nous les aimons d’une tendresse qui ne peut pas s’épuiser. C’est de leurs flancs étroits et fermes qu’est sorti notre labeur.

Elles ont contribué à renverser les notions singulières qu’avait ancrées en nous l’idéalisme d’école pour qui le marbre immaculé et le calme des attitudes est depuis trois cents ans l’emblème sentimental d’une sérénité qui n’est qu’apparente et exprime la réaction d’une énergie toujours tendue à surmonter l’horreur des convulsions et des guerres qui dévastent les cités. La couleur ne va pas sans mœurs violentes et louches. Jusqu’à l’épanouissement complet de son art en tout cas, et probablement jusqu’à sa chute, la Grèce a peint tous ses dieux. Bariolés de bleus et de rouges, vivants comme des hommes et des femmes, ils s’animaient avec le jour, ils participaient aux surprises et aux fêtes de la lumière, ils remuaient au fond de l’ombre commençante. Ils appartenaient à la foule qui grouillait au pied de l’Acropole, la foule des ports d’Orient, affairée, bruyante, familière, ils sortaient des ruelles sales où des chiens errants se disputent des débris d’entrailles, quartiers de moutons et d’agneaux saignant aux étalages, fruits, épices entassées, étoffes teintes, verroteries, carrefours colorés, pleins de glapissements et d’appels, d’odeurs d’ail, de pourriture et d’aromates. Des enfants nus, des marchands équivoques, des marins durcis par le vent, des femmes aux yeux peints, habillées de robes criardes. Les temples et les monuments couverts d’ocre, de vermillon, de vert, d’azur et d’or sont faits avec les tons du ciel, de l’espace marin envahi de pourpre ou verdâtre, de la mer violette ou bleue, de la terre, de son vêtement de labours maigres et de feuillages secs, oliviers laiteux, cyprès noirs, comme ils marient leurs formes aux formes toujours présentes des golfes sinueux et des collines. Quel est le rôle du statuaire ? Équilibrer dans la lucidité et la fermeté de l’intelligence tous ces éléments épars pour imposer de clairs rapports et des directions harmonieuses à leur apparent chaos.

Le Mythe apollinien veillait, dans la conscience encore obscure, mais solide, et gonflée de foi primitive, des marbriers athéniens. Les étranges femmes qui s’étaient emparées de la forteresse athénienne ne devaient énerver qu’une heure leur résistance aux hordes asiatiques qu’elles précédaient de peu. L’élément orgiastique et sentimental représenté par la polychromie rencontrait déjà, pour maintenir de toutes parts son attirante et souriante action des plans nets, des contours précis, un extraordinaire élan vers la domination de l’impulsivité sensuelle par la santé sereine de la naissante raison. L’âme miraculeuse et fatiguée de l’Asie recouvre sa force et sa foi au contact d’une énergie virile qu’elle éclaire d’intelligence dans un échange inattendu. Nous assistons à l’instant mystérieux où la fleur va déployer à la lumière le frémissement de ses pétales jusqu’alors serrés dans leur gaine verte. Ces idoles représentent, peut-être, le plus bel effort qu’ait accompli l’homme pour découvrir dans sa conscience l’approbation de son instinct. Il y a là une tension d’âme émouvante, une énergie tout employée à chercher notre accord d’une heure avec un monde dont nous pressentons que l’harmonie secrète nous habite. Ingénues comme la jeunesse, perverses comme le désir, elles sont fermes et libres comme la volonté.

Avec elles, ‘l’archaïsme grec s’est tout à fait emparé de cette conception architecturale de la forme qui peut être très dangereuse, parce qu’on risque, comme les Égyptiens, de n’en jamais sortir. Sans elle, il n’est pas de sculpture. Elle est plus élevée, aux yeux de quelques-uns, que l’expression équilibrée de notre destinée physique, que le Ve siècle va réaliser chez les Grecs. S’y tenir pourtant, c’est s’arrêter aux apparences d’absolu au-delà desquelles l’intuition ne peut plus avancer et interdire à l’intelligence de rechercher dans ses rapports avec le monde qui l’entoure son sens moyen d’humanité. C’est avoir peur d’aborder le mystère que nous savons impénétrable et reculant toujours à mesure que nous avançons. Reprocher à l’art grec d’avoir été humain, c’est reprocher à l’homme d’être. Et c’est même oublier que l’art du Ve siècle, tout en brisant les cadres de la forme archaïque pour y faire entrer par torrents la palpitation et l’atmosphère de la vie, a retenu tous les principes qui font sa force et son austérité.

Le statuaire égyptien, le statuaire grec des premiers siècles, uniquement préoccupé d’établir l’architecture des ensembles avant de pénétrer dans le monde touffu des gestes et des sentiments, a trouvé la loi des profils, fixé la masse entière dans les plans qui la définissent et fondé, ce faisant, la science sculpturale. Mais l’élément qui anime le bloc et lui donne le mouvement y manque, ou du moins il y prend une signification hermétique qui l’écarte tous les jours de la route suivie ailleurs par l’homme et le conduit fatalement au désert de l’abstraction pure, fermé de tous les côtés. Immobilisée pour toujours, ne pouvant étendre ses recherches, la statuaire égyptienne s’attachait à subtiliser le passage, l’onde sans commencement ni fin qui relie un plan à un autre, et s’absorbait dans ce problème jusqu’à perdre de vue la forme maternelle qui en fut le point de départ, et mourir de cet oubli sans espoir de résurrection. La sculpture saïte ne fait que des tentatives trop timides d’indépendance, elle recommence le même effort, elle impose au granit et au bronze la docilité de l’argile, elle y retrouve l’ondulation de l’eau, elle promène sur eux la lumière et l’ombre comme des nuages sur le sol. Mais elle s’épuise à moduler les inflexions de son rêve beaucoup plus vite que la sculpture thébaine, parce que Thèbes a du moins fourni un long effort pour parvenir à formuler ce rêve, et qu’après ce rêve il n’y a plus rien si le monde extérieur reste à jamais interdit. Antée doit retoucher la terre. Le sculpteur grec, libre d’explorer à sa guise le monde des apparences, ne peut pas ne pas s’apercevoir qu’en découvrant les relations des plans il découvrira les rapports qui unissent à l’homme et unissent les uns aux autres tous les phénomènes sensibles qui nous révèlent l’univers. Le passage, où l’Égyptien n’a vu qu’un exercice métaphysique admirable, devient avec le Grec l’instrument de l’investigation sensuelle et rationnelle. Après lui, le passage est au plan sculptural ce que la philosophie est à la science.

C’est pour cela que nous aimons les petites idoles peintes, les orantes étonnées et barbares de l’Acropole primitive. Elles sont au point de tension le plus haut de la pensée grecque, à l’instant décisif où le génie humain va choisir la route à prendre. Les guerres médiques arrivent. Athènes, à la tête des villes grecques, donne à l’histoire un de ses plus beaux spectacles. Elle va tremper sa force morale dans le sacrifice et la souffrance et utiliser le repos d’esprit que lui procurera la guerre à léguer à la génération suivante des réserves intellectuelles immenses, qui jaillissent en forêts de marbre, en tragédies, en odes triomphales. Ainsi, toujours, au cours de notre histoire, la grande floraison d’esprit suit le grand effort animal et les hommes d’action engendrent les hommes de pensée. Nous touchons à l’heure de l’exaltation la plus puissante de l’enthousiasme humain. Les énergiques et douces créatures de marbre qui peuplaient la citadelle venaient d’être achevées quand les Perses les mutilèrent, Eschyle combat à Marathon, Pindare fait trembler au vent de ses vers les rameaux de l’arbre sacré, Sophocle enfant se met nu pour chanter le Pian sur la plage de Salamine. Une telle virilité soulève les artistes qui vont travailler dans les ruines de l’Acropole, qu’au lieu de relever les statues renversées, ils ne les jugent bonnes qu’à soutenir le piédestal de celles qui dorment en eux.