Histoire de l’empire de Russie/Tome IX/Chapitre I

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Traduction par August de St.-Thomas.
Galerie de Bossange Père (IXp. 1-61).


HISTOIRE
DE
L’EMPIRE DE RUSSIE.
CHAPITRE PREMIER.

Continuation du règne de Jean le Terrible.
1560 — 1564.


1560 — 1561.
Changement de caractère du tzar.
Nous touchons à une révolution terrible dans l’âme du tzar et dans le sort de l’Empire.

Les Russes et les étrangers qui se trouvaient alors à Moscou s’accordent à représenter ce jeune monarque, âgé de trente ans, comme le modèle des souverains ; religieux, sage, zélé pour la gloire, pour le bonheur de ses États. Les premiers s’expriment ainsi à son sujet : « Toute la sollicitude de Jean se porte à se conserver pur devant le Seigneur. Dans le temple ou dans une pieuse retraite, au conseil des boyards, comme au milieu du peuple, il n’exprime qu’un sentiment : Puissé-je régner ainsi que le Très-Haut l’a prescrit à ses oints vèritables ! Une justice impartiale, la sûreté publique et particulière, l’intégrité des États confiés à sa puissance, le triomphe de la religion, la liberté des chrétiens, tels sont les objets qui occupent sans cesse sa pensée. Surchargé d’occupations, il ne connaît d’autres délassemens que le calme de la conscience, que la satisfaction de remplir ses devoirs ; il dédaigne les amusemens ordinaires des princes. 1560 — 1561. Affable envers les grands et le peuple, il est animé d’un amour égal pour tous ses sujets, qu’il sait récompenser selon leur mérite ; bannissant la misère par sa générosité, détruisant le vice par le bon exemple ; ce prince, enfant de Dieu, veut, au jour du jugement dernier, entendre ces paroles délicieuses : Tu es le roi de vérité. Il veut pouvoir répondre, pénétré de joie et d’attendrissement : Me voici avec le peuple que tu m’as donné ! » Les observateurs étrangers, les Anglais qui, à cette époque, exerçaient le commerce en Russie, lui accordent de semblables éloges. « Jean, écrivent-ils, a éclipsé ses ancêtres et par sa puissance et par ses vertus. Il a beaucoup d’ennemis, mais il sait les dompter. La Lithuanie, la Pologne, la Suède, le Danemark, la Livonie, la Crimée, les Nogaïs, tremblent au nom de Russes. Il est d’une affabilité, d’une prévenance admirable envers ses sujets, avec lesquels il aime à s’entretenir. Souvent il leur donne des festins dans son palais. Cependant, il sait commander en maître. Il dit à un boyard allez, et le boyard court. Lui arrive-t-il de témoigner du mécontentement à un courtisan ; celui-ci, désespéré, se cache, se désole en secret, laisse croître ses cheveux, en signe de chagrin, jusqu’à ce que 1560 — 1561. le tzar ait daigné lui accorder son pardon, En un mot, il n existe point en Europe de sujets plus dévoués à leur souverain que les Russes. Ils le craignent et le chérissent à la fois. Toujours prêt à écouter leurs plaintes, à en détruire les causes, Jean voit tout, décide tout par lui-même ; il ne redoute point l’ennui inséparable des affaires ; peu sensible au divertissement de la chasse, aux charmes de la musique, deux pensées l’absorbent uniquement : servir Dieu, et terrasser les ennemis de la Russie (1). »

Peut-on comprendre par quelle fatalité, un monarque chéri, adoré, a pu, d’un si haut degré de vertu, de splendeur et de gloire, se précipiter dans les horreurs de la tyrannie ? C’est malheureusement une cruelle vérité ! Les preuves du bien et du mal sont également authentiques et également irrécusables ; il ne nous reste qu’à présenter, dans toutes ses phases, cet inexplicable phénomène.

Ce n’est point à l’histoire à décider la question relative au libre arbitre des humains ; mais, dans le jugement qu’elle porte sur les actions et les caractères, en supposant l’existence de cette faculté, elle explique les unes et les autres, d’abord par les dispositions naturelles des hommes, ensuite par les circonstances ou par la puissance 1560 — 1561. des objets qui agissent sur leur âme. Jean était né avec des passions ardentes, avec une imagination forte, un esprit plus brillant encore que solide. Une éducation vicieuse ayant altéré ses inclinations naturelles, la religion seule lui avait offert un moyen de se corriger ; car les plus audacieux corrupteurs des princes n’osaient point alors attaquer ce sentiment sacré : de vertueux amis de la patrie avaient réussi, dans des circonstances extraordinaires, à toucher, à subjuguer son âme, en profitant de ses propres et salutaires terreurs ; ils avaient arraché ses premiers ans aux piéges de la volupté, et, à l’aide de la pieuse, de la douce Anastasie, ils l’avaient mis sur le chemin de la vertu. Les funestes suites de la maladie de Jean avaient rompu cette belle union, affaibli le pouvoir de l’amitié, en un mot, préparé un changement de caractère. Le tzar venait d’atteindre l’âge viril : l’esprit, en se déployant, donne un plus grand essor aux passions, et l’amour-propre agit, dès lors, avec plus d’empire, avec plus de force encore que dans la première jeunesse. Si la confiance du prince dans la sagesse de ses instituteurs n’était point diminuée, celle qu’il mettait dans ses propres moyens s’était accrue : reconnaissant de leurs conseils éclairés, le monarque cessa d’éprouver le besoin 1560 — 1561. d’être guidé plus long-temps, et le fardeau de la contrainte lui devint d’autant plus lourd, que, suivant leur ancienne coutume, ils lui parlaient sur toutes choses avec hardiesse et résolution, incapables qu’ils étaient de flatter ses faiblesses. Cette franchise lui paraissait inconvenante, injurieuse pour un souverain. Par exemple, Adascheff et Sylvestre n’avaient point approuvé la guerre de Livonie, pensant qu’il fallait, avant de l’entreprendre, détruire les infidèles, les barbares ennemis du Christ et de la Russie ; ils ajoutaient que les Livoniens, malgré la différence de confession, étaient cependant chrétiens, et ne menaçaient l’État d’aucun danger : Dieu, disaient-ils, ne bénit que les guerres justes, indispensables pour la défense et la liberté des Empires. La cour était remplie de gens dévoués à ces deux favoris ; mais ils étaient détestés des frères de la tzarine, ainsi que d’une foule de ces envieux, ennemis déclarés de toute supériorité, dont la dangereuse activité sait profiter du temps et des circonstances. Ceux-ci pénétrèrent les dispositions de Jean, et lui insinuèrent qu’Adascheff et Sylvestre étaient de rusés hypocrites, qui, tout en prêchant les vertus célestes, n’aspiraient qu’aux biens de ce monde ; qu’élevés devant le trône, ils cachaient le tzar aux yeux du peuple, 1560 — 1561. afin de s’approprier la gloire et le succès de son règne, auxquels ils mettaient en même temps des obstacles, en conseillant à leur maître la modération dans la bonne fortune, comme s’ils craignaient que trop de gloire ne lui donnât le sentiment de sa grandeur, et ne vînt contrarier leur ambition. « Quels sont, disaient-ils, ces hommes assez téméraires pour dicter des lois à un prince grand et sage ; qui, non-seulement s’ingèrent dans l’administration de l’État, mais jusque dans ses affaires domestiques, jusque dans sa manière de vivre, et osent lui prescrire des règles de conduite envers son épouse ; qui lui mesurent le boire et le manger ? » En effet, Sylvestre, directeur de la conscience de Jean, avait toujours exigé de lui la sobriété, la modération dans les plaisirs des sens ; et le jeune monarque, trop enclin à s’y abandonner, était loin d’imposer silence à la calomnie, car, déjà fatigué des sévères leçons de ses amis, il voulait devenir son maître : il ne songeait point encore à abandonner la vertu ; il désirait seulement secouer le joug de ses conseillers, et prouver qu’il pouvait se passer de leurs avis. Quelquefois son impétuosité naturelle se manifestait par des paroles indiscrètes ou des menaces. On écrit que, peu après la prise de 1560 — 1561. Kazan, irrité contre un voïévode, il dit aux grands de la cour, avec l’accent de la colère : « Maintenant je ne vous crains plus ! » Cependant, la générosité dont il avait fait preuve après sa maladie, avait dissipé toutes les inquiétudes. Treize années, les plus belles de sa vie, passées dans l’accomplissement fidèle des devoirs sacrés d’un souverain, semblaient être le gage d’un invariable amour du bien : malgré le refroidissement des sentimens du tzar pour ses favoris, il n’avait pourtant pas changé ouvertement de principes. La décence régnait encore dans le palais du Kremlin ; le zèle et une noble franchise étaient encore l’âme du conseil. Seulement, dans les affaires où la vérité, le bon droit n’étaient pas évidens, et laissaient quelques doutes, Jean se plaisait à contredire ses ministres. Les choses se passèrent de la sorte jusqu’au printemps de l’année 1560.

À cette époque, la froideur du tzar envers Adascheff et Sylvestre se manifesta d’une manière si positive, que tous les deux reconnurent la nécessité de s’éloigner de la cour. Le premier, qui avait occupé jusqu’alors la place la plus importante au conseil ; qu’on avait toujours employé dans les négociations avec les puissances de l’Europe, voulut encore rendre à son souverain 1560 — 1561. des services d’une autre nature ; il accepta le rang de voïévode, et partit pour la Livonie : quant à Sylvestre, après avoir donné sa bénédiction au jeune monarque, il se retira dans la solitude d’un monastère. Cette retraite, source de chagrin pour leurs amis, laissait triompher leurs ennemis, qui exaltaient la sagesse du tzar et lui disaient : « C’est maintenant que vous êtes véritablement souverain, véritablement l’oint du Seigneur. Seul vous gouvernez votre pays : vous avez ouvert les yeux, et votre regard plane en liberté sur tout votre Empire. » Cependant, les favoris renversés leur parurent dangereux encore, même dans l’exil. Malgré sa disgrâce, Adascheff était généralement honoré dans l’armée ; les habitans de la Livonie avaient pour lui la plus grande considération : tout rendait hommage à ses qualités et à ses talens. Sylvestre, dans son humble retraite, brillait également de l’éclat des vertus chrétiennes : les moines l’admiraient comme un modèle de piété, de douceur et de charité. Le tzar pouvait apprendre ces détails, céder au repentir et rappeler les exilés : on résolut donc de combler la mesure d’iniquité, et de rendre le monarque si injuste, si coupable envers ces deux hommes, qu’une réconciliation sincère devînt désormais impossible entre eux. 1560 — 1561. La mort de la tzarine favorisa ces odieux projets.

Calomnie contre Adaschef et Sylvestre. Jean était absorbé dans sa douleur : soit regrets véritables, soit seulement pour plaire au monarque désolé, tout ce qui l’entourait versait des larmes ; au milieu de ces pleurs, sous le masque du zèle, sous l’apparence d’une affection que semblait effrayer la découverte d’un forfait inoui, on vit éclater la plus noire des calomnies. « Prince, dit-on à Jean, vous êtes désespéré ; la Russie entière partage votre douleur et deux monstres triomphent ! Oui, la vertueuse Anastasie vous a été ravie par Sylvestre et Adascheff, ses ennemis secrets, tous deux magiciens ; car, sans le secours de la magie, comment auraient-ils pu maîtriser votre âme pendant si long-temps ? » On fournit des preuves insuffisantes aux yeux mêmes des plus crédules ; mais le tzar savait que, depuis sa maladie, Anastasie avait manifesté de l’éloignement pour Sylvestre et Adascheff : il était persuadé que ceux-ci n’avaient pas aimé cette princesse, et il prêta l’oreille à la calomnie, songeant peut-être à justifier leur disgrâce, sinon par d’irrévocables témoignages d’un prétendu crime, du moins par la manifestation de ses soupçons : instruits de cette accusation, les exilés écrivirent au tzar 1560 — 1561. pour lui demander à être jugés et confrontés avec leurs accusateurs ; ce n’était pas là le projet de ceux-ci ; ils représentèrent à Jean que venimeux comme des basilics ils pourraient, d’un regard, l’ensorceler de nouveau ; que chéris du peuple, de l’armée, de tous les citoyens, ils exciteraient des troubles, et que la crainte fermerait la bouche aux délateurs : en conséquence, le monarque ordonna de juger les accusés par contumace. Le métropolitain, les évêques, les boyards, un grand nombre de fonctionnaires ecclésiastiques et civils se rassemblèrent à cet effet au palais. Au nombre des juges, se trouvaient Vassian Bessky et Missaïl Soukin, moines artificieux, principaux ennemis de Sylvestre ; on fit lecture d’une série d’accusations, dont le tzar lui-même rend compte dans une lettre au prince André Kourbsky. « Pour le salut de mon âme, lui dit—il, j’avais attaché à ma personne le prêtre Sylvestre, dans l’espoir que, par son caractère et son mérite, il pourrait me guider au bien ; mais cet homme rusé et hypocrite, dont la douce éloquence est parvenue à me séduire, n’a pensé qu’aux grandeurs de ce monde ; il s’est associé à Adascheff pour gouverner l’État au nom d’un souverain qu’ils méprisaient. Ils ont réveillé l’esprit d’insubordination parmi 1560 — 1561. les boyards, distribué les villes et les domaines à leurs partisans, introduit des gens de leur choix dans le conseil, donné tous les emplois à leurs créatures. Je fus esclave sur le trône. Pourrais-je jamais décrire tout ce que j’ai souffert dans ces jours de honte et d’humiliation ? Avec une poignée de soldats, on les a vus traîner leur monarque comme un captif, à travers un pays ennemi (celui de Kazan), sans égard pour sa santé, sans s’occuper des périls dont ses jours étaient menacés ; ils inventaient de puérils sujets d’épouvante pour jeter la terreur dans mon âme ; ils voulaient me rendre supérieur à la nature humaine, s’opposaient à ma volonté de visiter les saints-monastères et de châtier les Allemands. À ces crimes, ils ont joint la perfidie ; lorsque j’étais au lit de la mort, n’ont-ils pas voulu, traîtres à leur conscience et à leurs sermens, choisir un autre tzar, à l’exclusion de mon fils ? Loin d’être attendris, ou corrigés par notre grandeur d’âme, comment l’ont-ils reconnue, ces cœurs durs et cruels ? Par de nouveaux outrages ! Ils ont détesté, calomnié la tzarine Anastasie, et se sont toujours montrés les amis du prince Wladimir. D’après ces motifs, est-il donc étonnant qu’à la force de 1560 — 1561. l’âge, je me sois décidé à me montrer en homme, à secouer le joug imposé à mes États par un prêtre artificieux et par Alexis, mon ingrat serviteur ? etc., etc. » Il est digne de remarque que Jean ne leur reproche point la mort d’Anastasie, et que son silence à cet égard atteste la fausseté de cette absurde accusation. Tous les autres griefs sont ou douteux ou déraisonnables dans la bouche d’un monarque de trente ans, qui, par l’aveu de son esclavage prétendu, dévoilerait le secret de sa déplorable faiblesse. Sans doute Adascheff et Sylvestre, partageant les erreurs de l’humanité, avaient pu se laisser aveugler par l’ambition ; mais Jean leur a cédé, par cette accusation indiscrète, la gloire d’un des plus beaux règnes de notre histoire. Nous verrons bientôt comment il gouverna sans leur secours ; d’ailleurs, s’il est vrai que depuis 1547 jusqu’en 1560, la Russie fut administrée par les favoris de Jean, au lieu de l’être par lui-même, il eût été à souhaiter pour le bonheur du tzar et de ses sujets, que ces hommes vertueux n’abandonnassent point le timon de l’État ; car mieux vaut encore être forcé à faire le bien que d’opérer le mal de franc arbitre. Il est beaucoup plus vraisemblable que, pour leur donner des torts, Jean se calomnie lui-même ; tout annonce 1560 — 1561. qu’il aimait sincèrement la vertu, dont il avait goûté les charmes, mais qu’enfin, emporté par ses passions, comprimées jusqu’alors et non pas déracinées, il oublia les principes de cette générosité que lui avaient inspirée ses sages instituteurs. En effet, n’est-il pas plus facile de changer que de se contraindre si long-temps, surtout pour un monarque absolu, qui, d’un seul mot, pouvait à chaque instant briser cette chaîne supposée ? Adascheff, au milieu du conseil, n’avait point, il est vrai, approuvé la guerre de Livonie ; néanmoins, comme sujet, comme ministre, comme guerrier, il était l’âme de cette expédition et servait à Jean d’instrument actif pour y obtenir des succès. Ainsi, le monarque jouissait donc de toute son autorité : il commandait, et, en dépit de ses plaintes, il n’était point l’esclave de ces favoris.

Après la lecture du procès-verbal qui contenait les crimes d’Adascheff et de Sylvestre, plusieurs des juges déclarèrent que ces scélérats étaient convaincus et devaient être condamnés ; d’autres, les yeux baissés, gardèrent le silence. Alors, le vénérable métropolitain Macaire, à qui son grand âge et la dignité de chef de l’Église imposaient l’obligation de déclarer la vérité, fit sentir au tzar qu’il était nécessaire d’appeler et 1560 — 1561. d’écouter les accusés ; tous les membres du conseil qui restaient encore fidèles à leur conscience furent de cet avis, mais la troupe inique, pour nous servir de l’expression de Kourbsky, s’y opposa formellement, soutenant que des hommes condamnés dans l’opinion d’un prince, souverainement bon et juste, ne pouvaient alléguer aucune justification valable ; que leur présence et leurs intrigues étaient également à craindre ; « le repos du tzar, disait-on, celui de la patrie exigent que l’on prononce sans délai sur cette importante affaire : » en conséquence, les accusés furent déclarés coupables. Exil de Sylvestre Il ne s’agissait plus que de déterminer la peine, et le monarque, voulant encore faire preuve de clémence, consentit à la mitiger : il exila Sylvestre au monastère isolé de Solovetsky, dans une île sauvage de la mer Blanche ; Adascheff reçut la défense de sortir de Fellin, nouvelle conquête à laquelle il avait contribué par ses talens et ses dispositions militaires ; la fermeté, le calme de ce grand homme désespérant ses odieux persécuteurs, il fut renfermé à Dorpat, où la fièvre l’emporta au bout de deux mois. Mort d’Adascheff. À la nouvelle de sa mort, ses ennemis, ivres de joie, annoncèrent au tzar que ce traître, succombant à ses remords, s’était empoisonné.… À jamais 1560 — 1561. immortel dans nos annales, l’honneur de son temps et de l’humanité, cet illustre favori parut avec les vertus du tzar et disparut avec elles !… Phénomène étonnant dans ce siècle, il ne saurait être expliqué que par cette puissance d’une volonté forte pour le bien, dont l’inspiration divine sait éclairer l’esprit au milieu des ténèbres de l’ignorance et qui, bien plus sûrement que les lumières de la science, conduit les hommes à la véritable grandeur. Adascheff devait quelque aisance à la faveur de Jean ; mais il ne connaissait d’autre luxe que celui de la bienfaisance : il nourrissait les pauvres et soignait dans sa maison un grand nombre d’incurables, accomplissant avec zèle les devoirs d’un vrai chrétien et se souvenant toujours des misères humaines.

Commencement de la tyrannie. Tel fut le commencement d’un mal dont les suites ne tardèrent pas à se développer. Les deux grands mobiles du règne fortuné de Jean étaient détruits ; toutefois, les amis et les principes d’Adascheff existaient encore. Après avoir consommé sa perte, il fallait détruire cet esprit dangereux aux calomniateurs de la vertu, contraire au souverain lui-même dans ces nouvelles circonstances. On exigea des boyards, ainsi que de tous les seigneurs, le serment d’abandonner 1560 — 1561. le parti des exiles, et de rester fidèles au tzar. Les uns le prêtèrent avec joie, les autres à regret, prévoyant quelles en seraient les conséquences. Tout ce qui, auparavant, avait passé pour mérite et pour moyen de plaire au souverain, devint dès lors condamnable, comme souvenir d’Adascheff et de Sylvestre. « Eh quoi ! pleurerez-vous éternellement votre épouse ? disait-on à Jean ; vous en trouverez une autre aussi belle : songez que l’excès du chagrin peut nuire à votre précieuse santé. Dieu et votre peuple exigent que, dans un malheur terrestre, vous cherchiez aussi des consolations terrestres. » Jean avait sincèrement aimé la tzarine, mais il avait dans le caractère une légèreté incompatible avec les profondes impressions de la douleur. Il écouta sans colère la voix de ses consolateurs, et huit jours après la mort d’Anastasie, le métropolitain, les évêques et les boyards lui proposèrent solennellement de chercher une nouvelle épouse. On voit que, dans ce siècle, les convenances n’étaient, point rigoureusement observées. Après avoir distribué aux églises et aux pauvres quelques milliers de roubles en mémoire d’Anastasie, le tzar envoya de riches aumônes à Jérusalem et en Grèce ; ensuite il déclara, le 18 août, qu’il 1560 — 1561. était dans l’intention de demander en mariage la sœur du roi de Pologne.

Aussitôt le deuil cessa au palais. À de joyeuses conversations succédèrent de brillans festins, qui servirent à distraire le monarque. On se disait que le vin réjouit le cœur ; l’antique sobriété devint un sujet de raillerie, et l’on traita le jeûne d’hypocrisie. Bientôt le palais sembla trop resserré pour ces bruyantes assemblées : le jeune tzarévitsch Youri, frère de Jean, et Alexandre, prince de Kazan, furent transférés dans des maisons particulières. Tous les jours on inventait de nouveaux divertissemens, de nouveaux jeux, où la gravité, la tempérance, la décence même paraissaient ridicules et déplacées. Il se trouvait encore un grand nombre de boyards et de seigneurs qui n’avaient pu soudainement changer d’usage ; ils assistaient avec un front sévère à ces banquets somptueux, et repoussaient la coupe en soupirant. On les accablait aussitôt de railleries et d’humiliations ; on leur versait le vin sur la tête. Nouveaux favoris. Parmi les nouveaux favoris du tzar on remarquait surtout le boyard Alexis Basmanoff ; son fils, Féodor, grand échanson ; les princes Viazemsky et Griaznoy ; Maluta Skouratoff Belsky, prêts à tout faire pour assouvir leur ambition. Cachés, jusque-là, 1560 — 1561. sous le masque de l’honnêteté dans la foule des courtisans ordinaires, ils s’avancèrent alors sur la scène, et, par la sympathie du mal, ils s’insinuèrent dans l’âme de Jean, qui aimait en eux une certaine légèreté d’esprit, une gaîté feinte, un zèle empressé à exciter, à prévenir ses désirs ; ils oubliaient qu’il est des principes propres à retenir et les princes et leurs courtisans, à modifier les volontés des premiers, à diriger les autres dans l’exécution de ces volontés. Les anciens amis de Jean aimaient le souverain et la vertu : les nouveaux ne songeaient qu’à l’homme et n’en paraissaient que plus aimables. Ils s’entendirent avec deux ou trois moines, maîtres de la confiance de Jean, hommes fins et rusés, auxquels il fut enjoint de rassurer, par une doctrine complaisante, la conscience alarmée du monarque, et de justifier, pour ainsi dire, par leur présence le désordre de ces bruyans festins. Kourbsky désigne entre autres Levky, archimandrite de Tschoudoff, comme le principal complaisant du tzar. Le sentier du vice est glissant ! Passionné pour les femmes, échauffé par le vin, Jean oublia la continence ; et, en attendant la nouvelle épouse qui devait être l’objet d’un amour constant et unique, il se livra au libertinage. Le voile du mystère est transparent 1560 — 1561. pour les faiblesses d’un prince : chacun, frappé de stupeur, se demandait par quelle funeste influence, un monarque, cité jusqu’alors comme un modèle de tempérance et de chasteté, s’abaissait jusqu’à la dissolution.

Ce malheur bien grand, sans doute, en produisit un plus terrible encore. Les corrupteurs du prince lui faisaient remarquer la tristesse peinte sur la physionomie des respectables boyards : « voilà, disaient-ils, vos ennemis : au mépris du serment qu’ils vous ont prêté, ils vivent à la manière d’Adascheff ; ils sèment des bruits funestes pour agiter les esprits ; ils regrettent l’ancienne insubordination. » Le venin de ces calomnies empoisonna le cœur du tzar, déjà bourrelé par le sentiment de ses erreurs ; son regard devint sombre, des paroles menaçantes s’échappaient de sa bouche : prêtant aux boyards de coupables intentions, les accusant de perfidie, d’un attachement opiniâtre à l’odieuse mémoire de prétendus traîtres, il résolut de se venger d’eux, et devint un tyran si épouvantable qu’à peine on en trouverait un semblable dans les Annales de Tacite !…. Sans doute son âme, naguère sensible à la vertu, ne devint pas instantanément féroce : ainsi que le bien, le mal a ses nuances et ses degrés ; mais 1560 — 1561. les annalistes n’ont point sondé son cœur, ils n’ont pu assister à la lutte de la conscience contre de coupables passions ; ils n’ont vu que des actions horribles, et ils nomment la tyrannie de Jean une inexplicable tempête, vomie par les enfers pour troubler et déchirer la Russie.…

Cette tyrannie commença par une persécution contre tous les parens d’Adascheff : ils furent privés de leurs biens et relégués dans des régions lointaines. Le peuple déplorait le sort de ces innocens : il maudissait les flatteurs, les nouveaux conseillers du prince, et le tzar irrité voulut étouffer le mécontentement général par la terreur. Il y avait alors à Moscou une femme de condition, nommée Marie, célèbre par la pratique des vertus chrétiennes, autant que par son amitié pour Adascheff. On l’accusa de haïr le tzar et de vouloir le faire périr par ses enchantemens : Premiers supplices. elle fut punie de mort, avec ses cinq fils et un grand nombre d’autres personnes accusées du même crime ; de ce nombre étaient le grand officier Daniel Adascheff, frère d’Alexis, célèbre par ses exploits guerriers, et son fils, âgé de douze ans ; les trois Satin, dont la sœur avait épousé Alexis, et son parent Schischkin, avec sa femme et ses enfans. Le prince Dmitri Obolensky Ovtschinin, fils du voïévode de même 1560 — 1561. nom, mort prisonnier en Lithuanie, périt pour une parole indiscrète. Offensé de l’orgueil du jeune Basmanoff, favori de Jean, il osa lui dire : « c’est par des actions utiles que nous prouvons notre dévouement au tzar, et non pas comme toi, par les dissolutions de Sodome ! » Basmanoff porta ses plaintes au monarque, et celui-ci, transporté de fureur, plongea un poignard dans le cœur de l’infortuné prince. D’autres rapportent qu’il le fit étouffer (2). Le boyard prince Repnin fut également victime de sa généreuse fermeté. Assistant au palais à une scène scandaleuse, où le tzar, ivre d’hydromel, dansait avec ses favoris masqués, ce seigneur ne put retenir des larmes de douleur. Jean ayant voulu lui mettre un masque, Repnin l’arrache, le foule aux pieds, et s’écrie : « Convient-il à un monarque de faire l’histrion ? Quant à moi, boyard et membre du conseil, je rougirais d’agir comme un insensé ! » Le tzar le chassa aussitôt de sa présence, et quelques jours après, le sang de cet homme vertueux, poignardé pendant qu’il priait le Seigneur, arrosa le parvis de l’église. Bientôt on vit accourir de toutes parts des nuées de délateurs, empressés à flatter la malheureuse disposition de l’âme de Jean. Les entretiens secrets dans les familles, 1560 — 1561. les épanchemens de l’amitié, devinrent l’objet de soupçonneuses investigations : on étudiait le mouvement de la physionomie ; on cherchait à deviner le fond de la pensée ; et comme on connaissait le goût du tzar pour la délation, d’infâmes calomniateurs ne rougissaient point de forger des crimes, pour lesquels le juge n’exigeait aucune preuve authentique. C’est ainsi que, sans aucun motif valable, sans aucune forme de procès, on fit périr le prince Kaschin, membre du conseil, et son frère. Le prince Kourliateff, ami des Adascheff, contraint d’abord à prendre l’habit monastique, fut, bientôt après, condamné à mort avec toute sa famille. Le prince Vorotynski, premier seigneur de la cour, illustre serviteur du monarque, vainqueur des Kazanais, fut exilé à Bielo-Ozéro avec sa femme, son fils et sa fille. La terreur des barbares de Crimée, le voïévode et boyard Schérémétieff, fut jeté dans un affreux cachot, mis à la question, chargé de chaînes. Le tzar vint le visiter et lui demanda froidement : « Où sont tes trésors ? tu passais pour riche. — Mes trésors, seigneur, lui répond le malheureux boyard à demi-mort, je les ai envoyés à Jésus-Christ, mon sauveur, par la main des pauvres. » Il fut élargi, et occupa pendant quelques années 1560 — 1561. encore sa place dans le conseil ; enfin il se retira du monde dans le couvent de Bielo-Ozéro ; mais cette retraite ne put le mettre à l’abri de la persécution. Jean écrivit aux moines pour leur reprocher, comme une insulte à la puissance de leur souverain, les égards dont ils honoraient ce boyard. Nikita Schérémétieff, son frère, membre du conseil d’État et voïévode, couvert de glorieuses blessures, fut étranglé par ordre du monarque.

La terreur régnait dans la capitale arrosée de sang ; les prisons, les monastères regorgeaient de victimes, dont les progrès croissans de la tyrannie devaient bientôt augmenter le nombre. Le présent annonçait un effrayant avenir ! Un tyran ne se corrige jamais : il devient tous les jours plus soupçonneux, plus barbare ; car le sang irrite au lieu d’étancher la soif du sang. Cette passion, la plus terrible de toutes, qui conduit à la férocité, confond l’esprit humain et peut être considérée comme une démence, fléau des peuples et des tyrans eux-mêmes. Il est curieux de voir comment ce prince, jusqu’à la fin de sa vie observateur zélé de la religion chrétienne, tâchait d’en concilier les divins préceptes avec sa cruauté inouie : tantôt il la justifiait sous une apparence d’équité, prétextant 1560 — 1561. que tous ceux qui en avaient été les victimes, étaient des traîtres, des enchanteurs, des ennemis du Christ et de la Russie ; quelquefois il s’accusait humblement devant Dieu et devant les hommes : il s’avouait infâme meurtrier des innocens ; puis il ordonnait de prier pour eux dans les temples : mais bientôt il se consolait par l’espoir qu’un repentir sincère parviendrait à le sauver, et qu’en déposant le diadême, il deviendrait un jour le modèle des religieux dans le paisible monastère de S. Cyrille à Bielo-Ozéro ! Voilà ce que Jean écrivait au prince Kourbsky et aux supérieurs des monastères qu’il affectionnait, irrévocable témoignage que la voix inflexible de la conscience troublait la sombre léthargie de son âme, et la préparait au réveil effrayant des tombeaux !

Suspendons le récit des horreurs de la tyrannie, pour suivre le cours des événemens politiques ; ici l’on voyait encore briller le génie de Jean IV, tel qu’un rayon de lumière à travers d’épais nuages.

Guerre de Livonie. Nos succès dans la guerre de Livonie furent couronnés par un coup vigoureux et decisif. En 1560, le tzar fit partir pour Dorpat une nouvelle armée forte de soixante mille hommes d’infanterie et de cavalerie, quarante canons de 1560 — 1561. siége et cinquante de campagne, commandée par les voïévodes princes Mstislavsky et Schouïsky ; ils avaient ordre positif de s’emparer de Fellin, principale forteresse de la Livonie, où s’était renfermé l’ex-grand-maître Fürstemberg. Les troupes moscovites côtoyèrent lentement l’Embach ; la grosse artillerie fut expédiée par eau ; et le voïévode prince Barbaschin, à la tête de douze mille hommes de cavalerie légère, se hâta d’occuper le chemin qui menait à la mer, le bruit ayant couru que, pour plus grande sûreté, Fürstemberg expédiait son riche trésor sur Habsal. Barbaschin faisait reposer sa cavalerie harassée, à cinq verstes d’Ermis, lorsque, par la plus grande chaleur du jour, au moment où les soldats dormaient à l’ombre, on sonne l’alarme. Cinq cents cavaliers allemands, commandés par le land-maréchal Bell, débusquent d’une forêt voisine et se précipitent, en poussant de grands cris, sur notre paisible camp, qui n’était gardé que par un petit nombre de sentinelles. Les Russes n’ignoraient pas la proximité de l’ennemi ; mais ils ne croyaient pas qu’il hasarderait une bataille contre des forces si supérieures. Cette attaque imprévue ne lui donna qu’un avantage momentané : après quelques instans de désordre, inséparable d’une surprise, les Russes 1560 — 1561. arrêtent les Allemands, ils les attaquent à leur tour, les pressent et les passent au fil de l’épée, à l’exception du commandant en chef, de onze commandeurs et cent vingt chevaliers, faits prisonniers. La perte de tant d’officiers, et surtout celle du maréchal, qu’on appelait le dernier défenseur zélé, le dernier espoir de la Livonie, fut le plus grand malheur pour l’Ordre. Grandeur d’âme de Bell. Présenté aux voïévodes moscovites, ce grand nomme ne trahit pas la fermeté de son âme ; il ne chercha point à cacher sa douleur, mais regardant les généraux russes avec une imposante fierté, il répondit à tout avec franchise, calme et hardiesse. Koursbsky, qui fait l’éloge de son caractère, de ses talens et de son éloquence, nous raconte le trait suivant :

« Tachant d’adoucir par nos égards le sort cruel de cet homme extraordinaire, nous causions à table avec lui sur l’histoire de l’Ordre de Livonie. Lorsque, disait-il, le zèle pour la vraie religion, la vertu, la piété habitaient dans nos cœurs, le Très-Haut nous protégeait ouvertement ; alors, nous ne craignions ni les Russes, ni les princes Lithuaniens ; vous avez entendu parler de cette célèbre et mémorable bataille contre le terrible Vitovte, dans laquelle périrent six maîtres de l’Ordre, 1560 — 1561. successivement choisis pour commander nos troupes : tels étaient nos anciens chevaliers ! tels furent, à une époque plus rapprochée, ceux qui soutinrent la guerre contre Jean-le-Grand, aïeul du tzar actuel de Moscovie, et qui combattirent si vaillamment contre votre illustre voïévode Daniel. Mais depuis que nous avons abandonné Dieu, rejeté les dogmes de la vraie religion pour en adopter une nouvelle, ouvrage de l’esprit humain, et faite pour flatter les passions ; depuis que nous avons méprisé la pureté des mœurs ; que nous nous sommes plongés dans une odieuse volupté ; depuis que nous marchons sans frein dans la voie de la corruption, le Seigneur a livré l’Ordre entre vos mains. Les villes florissantes, les hautes forteresses, les palais et les châteaux magnifiques, ouvrages de nos ancêtres, les jardins et les vignobles plantés par eux, sont tombés sans résistance en votre pouvoir. Mais pourquoi parler des Russes ? Au moins avez-vous employé le glaive ! D’autres (les Polonais) n’ont pas tiré l’épée : ils se sont emparés de tout par ruse, en nous promettant leur amitié, leur secours, leur protection. Grand Dieu, quelle amitié ! Nous sommes dans vos fers, et notre 1560 — 1561. chère patrie va périr ! Non, ne croyez point que vous nous ayez vaincus par vos armes : c’est Dieu qui se sert de vous pour punir des coupables. À ces mots, il essuya les larmes qui coulaient de ses yeux, et ajouta avec calme : Mais je remercie le Tout-Puissant jusque dans ma captivité ; il est doux de souffrir pour sa patrie et je ne crains point la mort ! Les voïévodes moscovites l’écoutèrent avec autant d’intérêt que d’émotion, et l’ayant fait partir pour Moscou avec les autres prisonniers, ils écrivirent au tzar dans les termes les plus pressans, pour l’engager à user de clémence envers ce héros vertueux, honoré de l’estime des Livoniens, capable, par son influence, de rendre d’importans services à la Russie, et de porter le grand-maître à la soumission. Mais Jean, devenu cruel, le fit amener dans son palais et lui parla avec l’accent de la colère. Le généreux captif répondit que la Livonie ayant l’esclavage en horreur, combattait pour l’honneur et pour la liberté ; que les Russes faisaient la guerre comme des barbares altérés de sang. » Jean lui fit trancher la tête !…. pour un mot injurieux, rapporte l’annaliste, et pour la perfide violation de la trève. Cependant, ne pouvant refuser une admiration involontaire 1560 — 1561. à la noble hardiesse de Bell, le tzar envoya quelqu’un pour faire suspendre l’exécution, mais déjà ce grand homme était supplicié !

Aussitôt que les généraux russes eurent formé le siége de Fellin, on commença à battre les murailles en brêche, et, dans une seule nuit, la ville fut en feu sur plusieurs points. Les troupes allemandes annoncèrent alors à Fürstemberg qu’elles voulaient capituler. Ce fut en vain que cet illustre vieillard les conjura de ne point trahir l’honneur et le devoir ; en vain il leur offrit toutes ses richesses, son or, son argent, pour récompenser leur courage : ces lâches, n’espérant aucun secours, ne voulant pas s’exposer à une mort qu’ils regardaient comme certaine, rejetèrent ses propositions. Fürstemberg cédant alors à une funeste nécessité, demanda aux Russes la liberté de de sortir avec son trésor ; Prise de Fellin. mais le conseil des boyards refusa cette condition et répondit que le monarque russe tenait à voir le grand-maître entre ses mains, et que, par clémence, il promettait de le traiter favorablement. On ne laissa sortir que les troupes allemandes (le 21 août). Instruit que les soldats avaient brisé les coffres de Fürstemberg et pillé un grand nombre d’objets précieux, apportés à Fellin par la noblesse livonienne, le prince Mstislavsky leur fit reprendre 1560 — 1561. tout ce qu’ils avaient enlevé, et jusqu’à leurs propres effets, de sorte que ces misérables arrivèrent dans un entier dénûment à Riga, où Ketler les fit pendre comme traîtres. Les Russes, à leur entrée dans la ville, furent surpris de la lâcheté de l’ennemi, qui aurait pu résister long-temps encore aux efforts des assiégeans, au moyen de trois forteresses en pierre, entourées de fossés profonds, où se trouvaient quatre cent cinquante pièces de canons, avec quantité de vivres et munitions de toute espèce. « Cette pusillanimité des allemands, disaient-ils, est une faveur du ciel pour le monarque orthodoxe. » Lorsque les prisonniers furent arrivés à Moscou, Jean donna ordre de les promener dans les rues pour les montrer au peuple. On rapporte que le tzar de Kazan, qui se trouvait dans la foule des curieux, spectateur de ce triomphe, cracha sur un seigneur allemand, en lui adressant ces mots : Paroles du prince de Kazan. « Misérables ! vous méritez votre sort ; c’est vous qui avez appris aux Russes à manier les armes ; vous êtes cause de notre perte et de la vôtre ! » Jean accueillit Fürstemberg avec beaucoup de bienveillance ; il remplit à son égard les promesses des voïévodes, et lui donna, en toute propriété, Lubim, bourg dans le gouvernement de Kostroma, où il 1560 — 1561. termina ses jours, déplorant la rigueur de sa destinée, mais pénétré de reconnaissance pour les bontés du tzar.

La perte de Fellin présageait l’anéantissement total de l’Ordre. Les villes de Tarvast, Rouïa, Verpol, et un grand nombre de châteaux forts, tombèrent au pouvoir des Russes. Le prince André Kourbsky battit le nouveau land-maréchal de l’Ordre près de Volmar, et de légers détachemens lithuaniens s’étant approchés de Venden, il marcha sur eux, les mit en fuite et les chassa des frontières de la Livonie. Le voïévode Yakovleff ravagea toute la côte d’Esthonie, où il trouva quantité de bétail et de richesses, les principaux habitans de la Harrie s’y étant réfugiés avec tous leurs biens. Comme il passait devant Rével, les citoyens de cette ville, à peine au nombre de mille, firent une sortie, et furent victimes de la supériorité de nos forces ; ils périrent ou se rendirent prisonniers. Vraisemblablement les Moscovites auraient pu alors s’emparer de Rével, si le prince Mstislavsky, voïévode en chef, n’avait voulu, sur la route qui conduit à cette ville, et sans aucun ordre du tzar, enlever la forteresse de Veissenstein, entourée de marais fangeux. Il en fit le siége pendant six semaines, sans ordonner l’assaut, épuisa 1560 — 1561. ses munitions et fut forcé de rentrer en Russie au commencement de l’automne.

À cette époque la Livonie ne songeait plus à maintenir son indépendance. Épuisée par d’inutiles efforts, elle balançait dans le choix d’un maître, et le désirait assez puissant pour soustraire ses malheureux débris au glaive des Russes ou à l’esclavage. Frédéric, roi de Danemarck, convoitait l’Esthonie et avait acheté pour son frère Magnus l’évêché d’Œsel. Ce jeune prince, condamné à devenir un étonnant jouet de la fortune, arriva au printemps de l’année 1560 à Habsal, avec les promesses les plus flatteuses pour les chevaliers. Le roi de Suède ne laissait percer aucuns projets ambitieux sur les domaines de l’Ordre ; mais, redoutant les projets de la Russie, il fit savoir au grand-maître qu’il était prêt à pourvoir Rével de munitions de guerre. « En cas de siége, ajoutait-il, les habitans de cette ville pourront envoyer leurs femmes et leurs enfans en Finlande. La Suède, oubliant la perfidie de l’Ordre, conserve pour lui une bienveillance particulière et ne consentira jamais à sa destruction. » Ainsi pensait le vieux Gustave Vasa, qui mourut à la fin de 1560. Érik, son successeur au trône, agit d’une manière plus décisive : il montra aux États esthoniens, 1560 — 1561. d’un côté, la perte inévitable de cette province, de l’autre un protecteur, un libérateur, et les décida, sans beaucoup d’efforts, à reconnaître l’autorité de la Suède, arrangement qui contrariait les desseins du maître de l’Ordre, car il avait entamé de secrètes négociations avec Sigismond. Cet événement d’une grande importance hâta le dénoûment du drame. Convaincus que l’antique édifice de l’Ordre s’écroulait tous les jours, Ketler, l’archevêque de Riga, et les députés de la Livonie se rendirent à Vilna, où, le 29 novembre 1561, en présence du roi de Pologne et des grands de Lithuanie, fut anéantie, pour toujours, Fin de l’Ordre de Livonie. l’illustre association des Chevaliers porte-glaives. On rédigea à cet effet un traité solennel, appuyé d’un serment, par lequel Sigismond-Auguste fut reconnu souverain de la Livonie, à condition qu’il ne ferait aucun changement dans la religion, les lois, les mœurs du pays ; Ketler fut nommé duc héréditaire de Courlande, vassal et tributaire du roi. Voici un des articles de cet acte mémorable : « La Livonie, déchirée par le plus cruel des ennemis, ne pouvait trouver de salut que dans une étroite union avec le royaume de Pologne ; Sigismond s’engage à prendre la défense des Chrétiens opprimés par des barbares ; il chassera les 1560 — 1561. Russes et portera la guerre dans leur pays, parce qui’il vaut mieux boire le sang de son ennemi que de lui laisser boire le sien propre. » De retour à Riga, Ketler se démit publiquement de la dignité de grand-maître, il déposa sa croix et son manteau : les chevaliers en larmes imitèrent son exemple. Après avoir juré fidélité au roi, il remit au prince Radzivill, son lieutenant, le sceau de l’Ordre, les lettres des empereurs et les clefs de la ville : Radzivill, de son côté, lui conféra au nom du roi le titre de gouverneur de la Livonie. Les domaines de l’Ordre se trouvèrent de la sorte divisés en cinq parties : Narva, Dorpat, Allentaken, plusieurs cantons dans les provinces d’Erven et de la Virlandie, toutes les places voisines de la Russie, avaient été conquises par Jean ; la Suède s’empara de la Harrie, de Rével et de la moitié de la Virlandie ; Magnus gouvernait Œsel ; Gothard Ketler eut pour sa part la Courlande et la Sémigalie ; Sigismond prit la Livonie méridionale. Chacun de ces souverains tâchait de se concilier l’amour de ses nouveaux sujets ; Jean lui-même, ce prince si terrible comme ennemi, se montrait rempli de bienveillance pour le peuple et la noblesse des provinces conquises. Cependant la destruction de l’Ordre ne pouvait être encore le terme des calamités 1560 — 1561. d’un État où les quatre puissances du Nord, dans une dangereuse rivalité, cherchaient réciproquement à étendre leur domination.

Négociations avec la Suède. Tandis qu’une armée suédoise prenait possession de Rével, Érik proposait à la Russie paix et amitié, à condition qu’il traiterait directement avec le tzar lui-même et non pas avec les lieutenans de Novgorod ; ensuite que l’on rayerait du traité précédent l’important article par lequel Gustave Vasa s’était engagé à ne prêter secours ni à la Lithuanie, ni à l’Ordre de Livonie. Dans leurs conférences avec les boyards moscovites, les seigneurs suédois crurent les intimider par ces paroles : « L’empereur, le roi de Pologne et celui de Danemarck pressent notre souverain de se réunir à eux pour attaquer la Russie. Leurs ambassadeurs sont à Stockholm : Érik ne leur a point encore donné de réponse décisive, car il attend la vôtre. » Les boyards répondirent que depuis sept siècles la Russie, fidèle à ses anciens usages, observait le même système politique. « On a vu en Suède, ajoutaient-ils, une longue suite de princes avant Érik : lequel d’entre eux a dédaigné de négocier avec Novgorod ? Le refus de Gustave Vasa a attiré sur son pays la guerre et des dévastations que son consentement seul 1560 — 1561. a terminées. Gustave était un prince sage ; Érik est encore à se faire connaître. Il est aisé de faire le mal, difficile de le réparer. Jean a voulu conquérir deux royaumes, et sa volonté n’a point trouvé d’obstacles ; mais votre nouveau roi, qu’a-t-il fait ? Choisissez ou de confirmer le traité conclu par son père, ou de voir, avant d’arriver à Stockholm, s’allumer une guerre dont les feux seront longs à s’éteindre. Croiriez-vous nous épouvanter avec votre Lithuanie, l’empereur, le Danemarck ? Coalisez-vous avec tous les rois, avec tous les souverains de l’Europe : nous ne craignons personne ! » Cette fermeté força la Suède à renouveler l’ancien traité. Il semblait d’abord que la paix ne dût pas être de longue durée, car Jean n’avait pu entendre sans indignation le rapport de ce qui s’était passé en Esthonie ; ensuite les fonctionnaires novgorodiens, expédiés à Stockholm avec le traité, s’étaient plaints à lui d’avoir été fort mal accueillis par Érik (qui leur avait même proposé de manger de la viande dans les jours maigres !) Enfin ces mêmes ambassadeurs avaient fait savoir au roi que nous ne resterions pas spectateurs indifférens de ses entreprises ; cependant, malgré ces motifs, la bonne intelligence ne fut pas troublée, 1560 — 1561. car le tzar ne voulait pas augmenter le nombre de ses ennemis, avant de s’être débarrassé des Polonais, qu’il regardait comme les plus dangereux.

Nous avons parlé plus haut du projet formé par Jean de contracter un nouveau mariage. Il se croyait certain d’y réussir, et son amour-propre fut vivement blessé de se voir contrarié dans ses desseins. Des ambassadeurs russes, expédiés à Vilna, parlèrent officiellement de paix à Sigismond, et lui firent, en secret, connaître le désir qu’éprouvait le tzar de devenir son beau-frère. Ils avaient ordre de choisir, selon la figure, l’embonpoint et la santé, entre la sœur aînée du roi, nommée Anne, et la cadette, nommée Catherine. Leur choix tomba sur cette dernière. Sigismond répondit qu’il ne pouvait donner son consentement sans avoir obtenu celui de l’empereur, du roi de Hongrie et du prince de Brunsvick, ses protecteurs et ses pareils ; que la dot de la future, conservée dans le trésor de Pologne, consistait en chaînes, pierreries, habits et or, pour la valeur de cent mille ducats ; qu’il ne lui paraissait pas convenable de marier la cadette avant l’aînée ; cependant qu’il ne s’opposerait pas à cette union, à condition que Catherine resterait catholique. 1560 — 1561. Les ambassadeurs ayant témoigné le désir d’être présentés à cette princesse, on leur permit de la voir à l’église et on leur remit les portraits des deux sœurs. Mais Sigismond, convaincu de la nécessité de combattre pour la Livonie, regardait comme inutile une alliance avec Jean. Il fit partir pour Moscou le maréchal Schimkowitsch, sous prétexte de traiter de paix et de mariage, et en même temps il revendiqua Novgorod, Pskoff, le territoire de Séversk, Smolensk !… L’ambassadeur polonais repartit et les hostilités recommencèrent par la prise de Tarvast, dont s’empara Radzivill, hetman lithuanien, entré en Livonie avec une armée considérable. Le siége durait depuis cinq semaines, et les généraux moscovites n’étaient pas encore venus au secours de la forteresse. Ils se rassemblaient, faisaient leurs préparatifs ; mais, sans cesse en dispute sur le droit d’ancienneté, ils refusaient d’obéir l’un à l’autre. La sévérité de Jean ne réprimait point cet ancien abus. Lui qui, pour un mot indiscret, pour un regard de reproche, pour une généreuse audace, traitait les grands avec tant de cruauté, montrait de l’indulgence pour cette coutume funeste. Tous les exploits de sa nombreuse armée se bornèrent à ravager de nouveau quelques villages livoniens. 1560 — 1561. Les princes Wassili Glinsky et Sérébrianoï poursuivirent Radzivill et battirent un de ses détachemens à Pernau. Les Polonais, ayant mis des garnisons dans les forteresses les plus importantes de la Livonie méridionale, abandonnèrent Tarvast, et Jean fit détruire cette ville de fond en comble.

Guerre avec la Pologne. Alors Sigismond, reconnaissant l’inutilité de ses longs efforts pour persuader au tzar de ne point troubler le repos de la Livonie, se vit forcé de recourir aux armes. « Radzivill, écrivait-il à Jean, s’étant rendu maître de Tarvast, a permis aux Russes d’en sortir, et l’auteur de cette guerre sera responsable devant Dieu du sang versé ; vous pouvez encore détourner ce fléau, en retirant vos troupes des anciennes possessions de l’Ordre ; dans le cas contraire, l’Europe jugera de quel côté se trouve la justice, de quel côté la honte et la barbarie ! » Les boyards déclarèrent au gentilhomme Korsak, porteur de cette lettre, qu’on ne lui rendrait pas les honneurs dus au caractère d’ambassadeur, la dépêche du roi étant remplie d’expressions inconvenantes ; Jean répondit à Sigismond : « Vous avez l’art de rejeter vos torts sur les autres. Nous avons toujours accueilli vos prétentions quand elles 1560 — 1561. étaient justes ; mais oubliant les traités confirmés par vos ancêtres, au mépris de vos propres sermens, vous entrez à main armée dans les anciens domaines de la Russie : car la Livonie fut et sera toujours à nous. Vous me reprochez d’être fier et ambitieux : ma conscience est tranquille ; je n’ai fait la guerre que pour rendre la liberté aux chrétiens, pour punir les infidèles ou les parjures. N’est-ce pas vous qui avez excité le roi de Suède à rompre la paix qu’il avait conclue avec Novgorod ? N’est-ce pas vous qui, au moment où vous me parliez de paix et d’alliance, attiriez les Tatars de Crimée dans mes États ? J’ai entre les mains votre lettre au Khan : j’en joins ici la copie pour vous faire rougir !… Ainsi nous connaissons à fond votre caractère et n’avons plus besoin d’en savoir davantage. Nous mettons notre espérance dans le juge suprême : il vous punira de vos cruels artifices et de votre perfidie. »

Second mariage de Jean. Jean, ayant tout-à-fait abandonné l’idée de devenir beau-frère de Sigismond, chercha, à l’exemple de nos anciens princes, une épouse dans les contrées asiatiques. Instruit que Temgrouk, un des plus illustres princes Tcherkesses, avait une fille charmante, le tzar donna ordre 1560 — 1561. de l’amener à Moscou ; elle lui plut, et il la fit instruire dans la religion chrétienne. Le métropolitain qui la tint sur les fonts de baptême, lui donna le nom de Marie. Les noces furent célébrées le 21 août 1561, mais Jean ne cessa de regretter Catherine, ou du moins il conserva un profond ressentiment contre Sigismond, dont il se préparait à tirer vengeance, d’abord à cause de la Livonie, ensuite pour un refus injurieux à l’orgueil du prétendant.

1562. Cependant, malgré des menaces réciproques, les hostilités furent, de part et d’autre, d’assez peu d’importance : Jean redoutait le khan et entretenait, dans la Russie méridionale, une armée commandée par le prince Wladimir Andréïevitsch : Sigismond, qui avait réparti ses troupes dans les forteresses de Livonie, n’avait en campagne que de petits détachemens, qui firent le siége d’Opotschka et de Nével. Le prince Sérébrianoï battit les Lithuaniens près de Mstislavle ; Kourbsky incendia le faubourg de Witebsk ; les autres voïévodes se portèrent de Smolensk sur Doubrovna, Orscha, Kopyk et Schkloff ; mais, en général, on pillait beaucoup plus qu’on ne combattait. Khodkevitsch, commandant des armées de Sigismond en Livonie, engageait les généraux russes à ne point perdre 1562. les hommes dans des escarmouches inutiles : on alla même jusqu’à entamer des négociations de paix. Les seigneurs lithuaniens écrivirent au métropolitain et aux boyards de Moscou pour les engager à éloigner l’effusion du sang. Le vieux Macaire leur répondit : « Je ne connais que les affaires de l’Église : ne me parlez point de celles de l’État. » Les boyards déclarèrent que Jean consentait à la paix, pourvu que Sigismond n’élevât plus aucune difficulté au sujet de la Livonie et du titre de tzar. « Rappelez-vous, ajoutèrent-ils, que la Lithuanie même est le patrimoine des princes de Moscou. Pour rendre la tranquillité aux deux États, Jean a voulu épouser une de vos princesses : Sigismond a rejeté ses propositions !… Et par quel motif ? sans doute pour complaire au khan ! Le mal peut se réparer encore ; mens il n’y a point de temps à perdre. » Toutefois l’année 1563 approchait, et les ambassadeurs du roi, attendus à Moscou, ne paraissaient pas : Jean ne craignait plus le khan qui, après s’être montré dans le midi de la Russie, avait fui des environs de Mtsensk ; libre d’inquiétudes de ce côté, il médita de porter un coup sensible à la Lithuanie.

À l’entrée de l’hiver, l’armée russe se rassembla à Mojaïsk ; 1562. le tzar s’y rendit en personne, le 23 décembre, accompagné du prince Wladimir Andréïévitsch, des tzars de Kazan, Alexandre et Siméon, des tzarévitschs Ibak, Tokhtamouisch, Bekboulath, Kaïboula et des plus illustres voïévodes ou boyards. On assure que le nombre des combattans s’élevait à deux cent quatre-vingt mille ; celui des hommes préposés aux bagages à quatre-vingt mille neuf cents, et que l’artillerie avait deux cents bouches à feu. Cette formidable armée entra si subitement en Lithuanie, que le roi, alors en Pologne, n’en voulut pas croire la première nouvelle. Le 31 janvier, Jean mit le siége devant Polotsk, et le 7 février, il emporta les fortifications extérieures. On apprit alors que quarante mille Lithuaniens, commandés par l’hetman Radzivill, étaient partis de Minsk avec vingt pièces de canon. Ce général avait promis au roi de sauver la ville assiégée ; mais ayant trouvé sur son passage les voïévodes moscovites, princes Repnin et Paletsky, il n’osa pas tenter le sort d’une bataille ; il voulut seulement inquiéter les Russes, et fit à ce sujet d’inutiles efforts ; 1563. car le 15 février la ville était au pouvoir du tzar. Dovoïna, commandant de la forteresse, commit une imprudence qui devint utile au monarque russe : il avait admis dans 1563. la ville vingt mille paysans, qu’il en chassa au bout de quelques jours, et fournit ainsi à Jean l’occasion de déployer une générosité dont les suites sont toujours dangereuses dans de pareilles circonstances. Ces infortunés, dévoués à une mort certaine, furent reçus comme des frères dans le camp des Moscovites. Guidés par la reconnaissance, ils indiquèrent à leurs bienfaiteurs une grande quantité de blé enfoui par eux dans des fosses profondes, et firent secrètement savoir à leurs concitoyens que le tzar était le père de ceux qui croyaient au même Dieu que lui ; qu’il savait triompher et pardonner. En même temps une grêle de boulets tombait dans la ville, les murailles s’écroulaient, et le lâche Dovoïna, cédant au vœu des citoyens, Prise de Polotsk. se hâta de conclure une capitulation avantageuse avec un ennemi qui paraissait de facile composition, qui promit la liberté personnelle, l’intégrité des fortunes, et ne tint point parole. Polotsk était célèbre par son commerce, son industrie, ses richesses : le tzar non content de s’emparer du trésor public, se saisit aussi des propriétés des seigneurs opulens, de tous les gentilshommes et marchands ; de l’or, de l’argent, en un mot de tout ce qu’il trouva de précieux. Il envoya à Moscou l’évêque avec le voïévode de Polotsk, un 1563. grand nombre d’officiers du roi et de citoyens ; il fit détruire les églises latines et baptiser tous les Juifs, avec ordre de précipiter les mutins dans la Dvina. Les étrangers seuls qui servaient comme auxiliaires dans l’armée lithuanienne, eurent à se louer de la générosité des vainqueurs. Il leur donna des pelisses magnifiques et des passe-ports, dans lesquels Jean se parait avec joie du titre de grand prince de Polotsk, ordonnant aux boyards et officiers russes, tscherkesses, tatars et allemands, de leur prêter secours et assistance dans leur route. Il fêta pendant quelques jours cette facile et brillante conquête de l’ancienne principauté de Polotsk, héritage de la fameuse Gorislava, province célèbre dans l’histoire de nos guerres civiles, et sauvée du joug des Mogols pour s’être soumise en temps utile à la Lithuanie ; il dépêcha des courriers sur tous les points, afin que les Russes rendissent grâces au ciel de la nouvelle gloire qu’il venait d’acquérir, et il écrivit au métropolitain Macaire : « C’est aujourd’hui que se réalise la prophétie du saint métropolitain Pierre, qui a dit que Moscou élèverait son bras au-dessus des épaules de ses ennemis. »

Sigismond et les grands de son royaume étaient dans la consternation. Polotsk, ville célèbre par 1563. sa population, par ses remparts, passait pour le plus ferme boulevard de la Lithuanie ; elle était prise ! et les voïévodes moscovites, sans perdre de temps, marchaient sur Vilna, Mstislavle et la Samogitie, ravageant tout sur leur passage, n’éprouvant aucune résistance, car l’hetman avait fui vers Minsk. Dans ces conjonctures les seigneurs lithuaniens écrivirent à nos boyards que les ambassadeurs étaient prêts à se rendre à Moscou, si les Russes cessaient les hostilités. Le tzar, ayant fait répondre qu’un ambassadeur n’était ni maltraité, ni exposé à être tué, accorda aux Lithuaniens une trève de six mois. Il fit réparer les fortifications, chanter un Te Deum dans la cathédrale de Sainte-Sophie à Polotsk, et confia la défense de la ville au valeureux prince Schouïsky ; ensuite il en sortit, le 26 février, à la tête de son armée qu’il licencia à Veliki-Louki, et partit pour sa capitale ; il rencontra en chemin les boyards envoyés pour le féliciter au nom de ses fils et de son épouse. La mère du prince Wladimir Andréiévitsch, Euphrosine, le traita magnifiquement à Staritza, apanage de son fils. Le tzarévitsch Jean attendait son père dans le couvent de Saint-Joseph ; et Féodor dans le village de Krilatsky, où de nouveaux festins étaient préparés. Le lendemain, 1563.
Naissance du tzarévitsch Vassili.
21 mars, au moment où le tzar traversait le champ de Krilatsky, le boyard Trokhaniotoff arriva avec la nouvelle que la tzarine venait d’accoucher d’un fils nommé Vassili. Le clergé attendait Jean avec les croix et les bannières près de l’église de Saint-Boris et Saint-Gleb. Il remercia le métropolitain et les évêques des vœux qu’ils avaient formés pour lui, et ceux-ci félicitèrent le monarque sur son courage et ses exploits. Triomphe de Jean. Enfin il se rendit en triomphe à la cathédrale, au milieu d’une foule de seigneurs et de peuple, qui faisaient retentir l’air de leurs acclamations, comme lors de la prise de Kazan. Il ne manquait aux Russes qu’un sincère amour pour leur souverain, et celui-ci était loin d’éprouver le bonheur, car il n’en existe pas pour du les tyrans. Mort du tzarévitsch. Le tzarévitsch nouveau-né ne vécut que cinq semaines.

Certain que la guerre avec la Lithuanie ne tarderait pas à recommencer, et comptant sur les favorables effets de sa victoire, Affaires de Crimée. le tzar crut à propos d’en informer le khan ; il lui écrivit d’un ton à la fois engageant et superbe, lui rappelant la sincère amitié de Mengli-Ghireï pour Jean-le-Grand, amitié si heureuse dans ses résultats pour les deux puissances, ainsi que le peu de succès des invasions des Tatars de Crimée, 1563. invasions désastreuses, il est vrai, pour la Russie, mais bien plus encore pour la Tauride elle-même, déjà pauvre en hommes, en armes et en chevaux ; il lui parlait des églises chrétiennes érigées à Kazan, à Astrakhan, louait la fidélité des princes tcherkesses et nogaïs ; enfin, plaignant l’inutile haine de Sigismond qu’il venait de couvrir de honte en ravageant ses États, il ajoutait : « Tous les grands-officiers du roi se sont prosternés devant mes boyards, pour que nous mettions fin à leurs infortunes. Ceux-ci ont imploré le prince Wladimir Andréiévitsch, et sont tombés à mes pieds en disant : Seigneur, vous avez la même religion ! Pourquoi ne pas arrêter l’effusion du sang ? vous regorgez de prisonniers et de richesses ; la plus forte ville de Sigismond est en votre pouvoir. Votre ennemi est dans les larmes et s’abandonne à votre discrétion ! Je n’ai voulu affliger ni un frère que j’aime, ni mes bons serviteurs : nous sommes revenus à Moscou !… Voyez si vous voulez être mon ami. » Déjà, depuis plusieurs années, les ambassadeurs du perfide Devlet Ghireï gémissaient dans une étroite prison. On leur rendit la liberté pour témoigner à leur maître les bonnes dispositions du monarque russe à son égard ; mais, dans sa lettre au 1563. khan, le tzar ne le traita pas de frère, et au lieu du mot supplication, comme le voulait l’ancien usage, on n’employa que celui de salut. Cependant, Nagoï, ambassadeur moscovite, eut ordre de déclarer sérieusement aux seigneurs de Crimée, que la disgrâce des Adascheff, des voïévodes Schérémétieff et du secrétaire Mikhaïloff avait pour unique motif la haine qu’ils portaient à Devlet-Ghireï. L’intelligence, l’adresse, et surtout les riches présens de l’envoyé produisirent les plus heureux effets : le khan conclut la paix, resta deux ans sans inquiéter la Russie et, pour preuve de l’intérêt qu’il portait à la fortune de Jean, il lui découvrit un secret d’une grande importance.

Nous avons vu que le redoutable Soliman ne regardait pas d’un œil tranquille les progrès de la grandeur moscovite et la ruine de plusieurs royaumes musulmans. Occupé de dangers plus rapprochés, plus pressans ; absorbé par des entreprises plus dignes de satisfaire son ambition, il avait différé jusqu’alors l’exécution de ses desseins. Projet du Sultan. Enfin, à l’instigation du célèbre proscrit Yarligasch, prince d’Astrakhan, il conçut le vaste projet de réunir le Don et le Volga par un canal ; de bâtir une forteresse sur la Pérévoloka (à l’endroit où ces deux fleuves se rapprochent) ; 1563. une autre sur le Volga, là où se trouve aujourd’hui Tzaritzin ; une troisième près de la mer Caspienne, pour assurer d’abord la tranquillité de ses possessions aux environs de la mer d’Azoff, et ensuite de reprendre Astrakhan, Kasan pour resserrer et affaiblir la Russie. Le khan devait être le principal exécuteur de cette entreprise. Le sultan lui avait ordonné de se porter sur Astrakhan, avec promesse de lui envoyer par le Don de l’artillerie et des hommes habiles dans l’art des fortifications. Heureusement pour la Russie, Devlet-Ghireï redoutait le despotisme des Turcs, plus encore que la puissance du tzar : il ne voulut point leur céder les royaumes de Bâti, et tandis qu’il tâchait de prouver au sultan l’impossibilité du succès, il instruisit le souverain de Moscou de ce plan, si dangereux pour la Russie, et qui depuis parut abandonné. Malgré ces relations d’amitié avec la Crimée, Jean flattait l’ennemi déclaré de Devlet-Ghireï, Ismaël, chef des princes nogaïs, qui veillait à la sûreté d’Astrakhan, en nous donnant avis des perfides intentions de ses princes, amis secrets du khan. Il mourut en 1563, vivement regretté de la Russie, et laissa un fils nommé Tin-Akhmat, qui fut aussi chef de la horde des Nogaïs, et rechercha à l’exemple de son père la faveur de Jean.

1563.
Événemens de Livonie
Déjà la Pologne, le Danemarck et la Suède combattaient pour la Livonie. Par la réunion de leurs forces, les deux premières puissances voulaient réprimer l’ambition d’Érik ; car les Suédois avaient enlevé à Sigismond, Pernau et Veissenstein, de même que Léal et Habsal aux Danois, dont le souverain désirait l’alliance de Jean. Le tzar conclut un traité avec ce monarque, et lui céda, comme par générosité, Œsel et Wick ; mais il rejeta avec fierté sa médiation dans nos affaires avec la Lithuanie, en disant : « Nous savons nous faire justice nous-mêmes, et n’avons besoin que de l’aide de Dieu ! » Il fit assigner des maisons particulières pour les marchands danois à Novgorod et à Narva, à condition qu’on en accorderait également à Copenhague et à Visby, aux Russes qui depuis long-temps y exerçaient le commerce. Eller Hardenberg, grand-maréchal de Frédéric, se rendit à Moscou avec plusieurs officiers pour ratifier la paix ; et le prince Romodanovsky fut envoyé en Danemarck afin d’échanger les traités. De leur côté, les Suédois faisaient de puissans efforts pour attirer dans leurs intérêts le redoutable tzar. Érik s’excusa du peu d’égard avec lequel on avait traité nos ambassadeurs, et envoya six de ses principaux seigneurs à 1563. Moscou pour conclure une convention au sujet de la Livonie, avec le tzar en personne et non pas avec les voïévodes. Pour toute réponse, ils n’obtinrent qu’un grossier sarcasme ; Jean fit dire à Érik : « Lorsque je me transporterai en Suède avec ma cour, vous pourrez y commander en maître ; mais ce n’est pas le cas présent ; je suis aussi éloigné de vous que le ciel l’est de la terre. » Trève avec la Suède. Les Suédois furent contraints de céder. Le monarque russe ordonna au boyard Morozoff, lieutenant de Livonie, d’accorder au roi une trève de sept ans, pour ce qui concernait cette province ; il permit à Érik de garder Rével ainsi que toutes les villes dont il s’était emparé en Esthonie, se réservant le droit, après l’expiration de la trève, d’en chasser les Suédois comme des ravisseurs ; c’est-à-dire que Jean n’empêchait point les puissances belligérantes d’épuiser mutuellement leurs forces, disposé qu’il était à profiter de leur affaiblissement pour réunir la Livonie à son empire. Nous verrons cependant des résultats que n’avait pas prévus sa politique.… Occupons-nous maintenant des événemens intérieurs de la Russie.

Le second mariage de Jean ne produisit pas les heureux effets du premier. Marie, dont la beauté avait captivé le monarque, ne remplaçait 1563. Anastasie ni dans son cœur, ni aux yeux des Russes, qui ne pouvaient plus attacher à l’idée de la tzarine celle de la vertu du tzar. Mauvais caractère de l’épouse de Jean. Les contemporains rapportent que cette princesse tcherkesse était d’une humeur farouche, cruelle par caractère, et ne faisait qu’entretenir Jean dans ses mauvaises inclinations ; elle ne sut pas même alimenter les sentimens qu’elle lui avait inspirés d’abord et qui n’avaient pas tardé à se refroidir ; car déjà il avait goûté les charmes dangereux de l’inconstance et foulait aux pieds les lois de la pudeur. N’éprouvant plus pour Marie qu’une extrême indifférence, le souvenir de sa première épouse le poursuivait sans cesse, et, pendant sept ans, il envoya religieusement, en mémoire d’Anastasie, de riches aumônes aux religieux du mont Athos. Mort du prince Youri. Il rendit les mêmes honneurs à la mémoire de son frère Youri, mort à la fin de l’année 1563. Ce prince, privé de facultés intellectuelles, jouissait des marques extérieures d’une haute considération, et aussi incapable de diriger les affaires de la guerre que celles de l’État, il commandait de nom dans la capitale, lorsque le tzar faisait une absence. La belle-sœur de Jean prend le voile. Mais Julienne, son épouse, possédait de rares qualités qui la faisaient regarder comme une autre Anastasie. Elle prit la résolution de 1563. renoncer au monde. Jean, la tzarine Marie, le prince Wladimir Andréiévitsch, les boyards et le peuple, dans un profond silence, la suivirent depuis le Kremlin jusqu’au monastère de Novodievitschie, où elle voulait finir ses jours dans la retraite, sous le nom d’Alexandrine ; elle était loin de prévoir que ce tzar, qui semblait touché de son angélique piété, dont les regards exprimaient la bienveillance et la tendresse, deviendrait, dans un accès de fureur, son féroce meurtrier ! Il voulut que sa belle-sœur, sous le voile d’une humble religieuse, jouît de tous les honneurs attachés au trône. Il lui forma une cour somptueuse, lui donna des officiers pour la servir, et de riches domaines, comme s’il avait voulu rattacher son cœur aux vanités d’un monde qu’elle venait de quitter.

Euphrosine prend l’habit monastique. Avant la retraite de Julienne, l’ambitieuse Euphrosine, mère du prince Wladimir, avait embrassé, de gré ou de force, la vie monastique, ayant encouru, ainsi que son fils, la disgrâce du tzar, sur un rapport de leur secrétaire emprisonné pour sa mauvaise conduite. Le monarque fit comparaître les accusés devant le métropolitain et les évêques rassemblés. Il convainquit, dit la chronique, la mère et le fils d’iniquité ; mais, par égard pour l’intercession 1563. du clergé, il eut la générosité de leur pardonner. Alors Euphrosine abandonna le monde pour se retirer dans le couvent de Voskressensky, à Bielo-Ozéro, où elle fut conduite par les principaux officiers de la cour ; quant au prince Wladimir, Jean lui donna de nouveaux boyards et secrétaires, à la place des anciens, qu’il prit à son propre service, c’est-à-dire qu’il entoura ce prince d’espions. Cependant il lui marquait toutes sortes d’égards ; il allait le visiter à Staritza, à Véréia, dans ses terres de Vouischegorod, où il passait le temps en festins et en divertissemens. Il savait encore cacher ses ressentimens sous le masque de l’amitié.

Mort du métropolitain Macaire. Le dernier jour de l’année 1563 fut celui de la mort du vieux et illustre métropolitain Macaire, accusé par les contemporains d’ambition, de timidité, mais loué pour son vertueux caractère : s’il ne fut pas le censeur courageux des vices du tzar, il ne les encouragea point par une basse adulation. Au moment de sa mort, découvrant son cœur devant Dieu et les hommes, dans une lettre d’adieu, Macaire écrit, qu’épuisé par de nombreux chagrins, il avait voulu plus d’une fois s’éloigner des affaires et se consacrer à la retraite ; mais que le tzar et les évêques l’avaient toujours conjuré de rester à son poste. Ce pasteur 1563. n’était donc point spectateur indifférent des excès du souverain, puisqu’il préférait le calme de la solitude à la haute dignité de métropolitain. Zélé pour les progrès de la foi chrétienne, Composition de la vie des Saints et du livre des Degrés. il fit traduire la vie des Saints grecs ; il y ajouta celle des Saints de Russie, tant anciens que nouveaux, en l’honneur desquels il institua un service et des fêtes annuelles, dans un concile tenu le 26 février 1547 ; tels étaient Jean, archevêque de Novgorod, Alexandre Nevsky, Sabbatin, Sosime de Solovki, etc. Ce fut également Macaire qui présida à la composition du Livre des Degrés, conduit depuis Rurik jusqu’en 1559 ; il contribua aussi à l’établissement de la première imprimerie à Moscou. Déjà, depuis près d’un siècle, l’Europe jouissait de l’heureuse découverte. de Guttenberg, Faust et Schœffer : les monarques moscovites en entendirent parler et désirèrent profiter des avantages importans qu’elle offrait pour le progrès des lumières, objet de leur sollicitude. Le grand-prince Jean III avait pris à son service un célèbre imprimeur de Lubek, nommé Barthélemy ; en 1547, Jean IV fit chercher en Allemagne des artistes instruits dans la typographie, et il est vraisemblable qu’il en trouva de propres à former des ouvriers russes dans Moscou ; car, en 1553, il fit construire une 1563.
Introduction de l’imprimerie à Moscou.
maison particulière pour l’imprimerie, sous la direction de deux typographes, Féodoroff, diacre de l’église de Saint-Nicolas, et Pierre Mstislavetz, qui, en 1564, publièrent les actes et les épîtres des apôtres, le plus ancien des livres russes imprimés, remarquable par la beauté des caractères et du papier. On y lit, dans un supplément, que Macaire donna sa bénédiction au tzar pour la bonne œuvre qu’il venait de faire, en procurant aux chrétiens, au lieu de manuscrits incorrects, des livres imprimés qui contenaient les deux testamens et l’office divin, travail pour lequel il avait fallu collationner les meilleures et les plus anciennes copies, afin d’éviter les erreurs et dans les mots et dans le sens. Cette entreprise importante, inspirée par un zèle éclairé pour le christianisme, excita le mécontentement d’un grand nombre de copistes, dont le métier était de transcrire les livres d’église. Aux murmures de ces gens vinrent se joindre ceux des superstitieux, toujours surpris d’une innovation ; et l’artiste Féodoroff, privé par la mort de Macaire d’un puissant et zélé protecteur, regardé comme hérétique, fut contraint, pour échapper à ses persécuteurs, de se retirer en Lithuanie avec son associé Pierre Mstislavetz. L’imprimerie de Moscou, transférée à la Slobode Alexandrovsky (3), 1564. avait fait paraître une édition des Évangiles ; mais le tzar laissa la gloire de publier la Bible tout entière au prince Constantin de Wolhynie, l’un des descendans de S. Wladimir. Publication de la Bible à Ostrog. Ce prince, enfant zélé de notre Église, accueillit avec bonté l’exilé Féodoroff, et fonda une imprimerie dans la ville d’Ostrog. Il se procura également à Moscou, par l’entremise de Harabourda, secrétaire d’État de Pologne, une copie complète de l’ancien et du nouveau Testament, la collationna avec le texte grec qui lui avait été envoyé par Jérémie, patriarche de Constantinople ; chargea quelques philologues de la corriger, et enfin la fit imprimer en 1581 ; cette action lui mérita la reconnaissance de tous ses frères en religion. Entre autres mémorables événemens ecclésiastiques du temps de Macaire, nous remarquerons encore Archevêché de Polotsk. la fondation de l’archevêché de Polotsk, érigé en l’honneur de cette ancienne principauté et de la célèbre église de Sainte-Sophie de cette ville. Triphon Stoupischin, ancien évêque de Souzdal, qui avait reçu la tonsure des mains de S. Joseph de Volok, prélat respecté pour ses vertus, mais vieux et débile, accepta, pour complaire au tzar, la dignité d’archevêque de Polotsk.

Après la mort de Macaire, tous les évêques se rendirent à Moscou, pour procéder à l’élection 1564. d’un nouveau pasteur de l’Église ; préalablement, d’après la volonté du tzar, ils arrêtèrent par un décret, que les métropolitains de Russie porteraient désormais une Mitre blanche des métropolitains. mitre blanche, avec l’étole et la dalmatique, ainsi qu’on représente, sur les images, les métropolitains Pierre et Alexis, Jean, archevêque de Novgord, et les miraculeux Léontins, Ignace et Isaïe de Rostoff. « Par quel motif, est-il dit dans cette ordonnance, les prélats de Novgorod portent-ils seuls la mitre blanche ? Nous en avons cherché la raison, et ne l’avons trouvée dans aucun livre. Rendons à nos métropolitains leur ancienne marque de distinction ; et qu’à l’exemple des archevêques de Novgorod et de Kazan, ils scellent tous leurs décrets avec de la cire rouge. Leur sceau représentera d’un côté l’effigie de la sainte Vierge, avec l’enfant Jésus, et de l’autre une main, qui donne la bénédiction, avec le nom du métropolitain. » Sacre du métropolitain Athanase. Quelques jours après, Athanase, abbé du monastère de Tschoudoff et confesseur du tzar, fut choisi pour chef du clergé Russe. Le service divin achevé, les prélats dépouillèrent le nouveau métropolitain de ses habits sacerdotaux, lui imposèrent sur la poitrine l’image d’or de la porte du sanctuaire, le revêtirent d’une soutane et lui 1564. mirent la mitre blanche sur la tête. Athanase monta sur le siége des métropolitains, reçut les félicitations du tzar, lui donna sa bénédiction, et pria, à haute voix, le Tout-Puissant d’accorder à Jean la santé et la victoire. Il semblait que déjà il n’osât plus parler de vertu !



NOTES

DU NEUVIÈME VOLUME.

(1) Hakluit’s, t. I, p. 357. This Emperour useth great familiaritie, as wel unto all his nobles and subjects, as also unto strangers… His pleasure is, that they shall dine oftentimes in his presence.… He is not onely beloved of his nobles and commons, but also ad in great dread and feare trough all his dominions, so that I thinke no prince in christendone is more feared of his owne he is, nor yet better beloved. If he bid any of his Dukes goe, they will runne, etc., et plus bas : hee delighteth not greatly in hawking, hunting or any other pastime, nor in hearing instruments or musicke, but setteth all his whole delight upon two things : to serve God, and howe to subdue and conquere his ennemies. Dans les extraits de la bibliothèque du Vatican par l’abbé Albertrandi, se trouve una relazione degli grandissimi stati, etc., del potentissimo Imperatore e Gran Duca di Moscovia, faite, vers l’an 1557, par un Italien qui avait été au service du tzar Jean. Il l’appelle beau de corps et d’âme, vertueux, le plus illustre, le plus célèbre de tous les souverains : Questo nostro Duca e grande Imperatore, di età d’anni 27, bello di corpo et d’animo prestante e generoso, mérita per singolare sue virtù e per benevolenza dei sudditi, e per gli suoi grandissimi fatti, in poco tempo forniti gloriosamente, ad ogni altro, che hora regge, essere agglugliato e preposto. Ce bon Italien vante aussi la sagesse et la précision des lois de Jean. Il est à regretter qu’il dise peu de choses intéressantes sur la situation de la Russie à cette époque ; qu’il estropie les noms, et qu’en général il écrive trop vaguement.

(2) V. Kourbsky et Guagnini : Rer. Polon. t. II, p. 244. Ce dernier dit que Jean ordonna au prince Dmitri Ovtchinin, déjà ivre, de boire encore une coupe d’hydromel très-capiteux à la santé du tzar ; que ce prince ne put pas en avaler même la moitié ; que le tzar fit mener ce voïévode, âgé de 25 ans, dans un caveau et l’y fit étouffer (probablement vers l’an 1563, car après cette époque il n’est plus fait mention de lui). Guagnini, contemporain de Jean, était natif de Vérone et au service de Pologne ; il commandait à Witebsk et prenait le titre de peditum in arce Witebska finitima Moschoviæ Præfectus ; il s’occupait à écrire l’histoire de sa seconde patrie. Sa Sarmatia avec la description de l’Empire Moscovite et de la tyrannie de Jean (Gesta præcipua tyrannisque ingens Monarchæ Moscoviæ, J. B. nuper perpetrata), fut imprimée en 158l à Spire. C’est ce même livre qu’Étienne Batory envoya au tzar en disant : « Lisez ce qu’on dit de vous en Europe. » Jean voulut répondre ; mais, comme il est probable, il changea de résolution. On ne peut pas garantir la vérité de tout ce que Guagnini raconte des événemens de Moscou, s’en rapportant tantôt aux bruits populaires, tantôt à des témoins oculaires, ambassadeurs et prisonniers polonais, mais son livre, qui était très-estimé en Russie, fut traduit en ancien russe vers la fin du XVIe siècle ou au commencement du XVIIe, avec plusieurs corrections dans les noms des personnes et même dans les circonstances. D’autres rapportent que le prince Ovtchinin s’attira la colère du tzar en contredisant avec audace son intention d’introduire en Russie les usages et les lois des Allemands. (Voy. les Annales circonstanciées publiées par M. Lvof, et composées au commencement du XVIIIe siècle.) Les relations des temps de Jean-le-Terrible ont été puisées par l’auteur dans les historiens étrangers. Il estropiait même les noms russes et écrivait sans aucune espèce de critique : par exemple, ce qu’il disait du prince Ovtchinin est puisé dans Oderborn (Joannis Basilidis magni Moscoviæ ducis vita). Cette description de la vie de Jean fut imprimée en 1585. Elle est remarquable parce qu’elle est contemporaine ; mais elle est fabuleuse sous plusieurs rapports.

(3) Possevin ou Possevini, dans son livre : Moschovia, dit qu’en 1582 une imprimerie était déjà établie à la Slobode-Alexandrovsky. Fletcher rapporte que les presses typographiques et les caractères furent apportés de la Pologne à Moscou ; que l’imprimerie de Moscou fut brûlée pendant la nuit ; et qu’on supposait que c’étaient des superstitieux qui y avaient mis le feu.

L’archevêque Eugène (aujourd’hui métropolitain de Kief), dans son Essai d’un dictionnaire des écrivains russes, parle de l’Évangile imprimé à Moscou après les actes et épîtres des apôtres, à l’article de Jean Fedorof.