Histoire de l’empire de Russie/Tome XI/Chapitre II

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CHAPITRE II.
Continuation du règne de Boris.
1600 — 1605.

1600 — 1605. Godounoff, ayant atteint son but, s’étant élevé du rang d’un sujet obscur à la puissance souveraine, par des efforts infatigables, par l’intrigue, la duplicité et le crime, jouit-il pleinement de cette grandeur dont son âme fut si avide, de cette grandeur qu’il acheta à un si haut prix ? Gouta-t-il même la satisfaction plus pure d’être le bienfaiteur de ses sujets, et de mériter l’amour de la patrie ? Cette jouissance, s’il la goûta, fut de courte durée.

Commencement brillant du règne de Godounoff. Les deux premières années du règne de Godounoff paraissaient les plus belles de la Russie, depuis le quinzième siècle, ou depuis sa restauration (105). Élevée au faîte de sa nouvelle puissance, maintenue dans une parfaite sécurité par ses propres forces et par les circonstances heureuses du dehors, la sagesse, la fermeté et la clémence présidaient à son administration intérieure ; Boris, fidèle au serment qu’il avait prêté lors de son couronnement, voulait mériter le nom de père du peuple, en diminuant les charges ; de père des orphelins et des pauvres, en les comblant de bienfaits sans exemple jusqu’alors ; et celui d’ami de l’humanité, en respectant la vie des hommes : ne répandant pas en Russie une goûtte de sang, et ne punissant les criminels que par l’exil (106).

Toujours actif et cherchant à s’éclairer, il respecta le Conseil Suprême, en même temps que sa piété honorait le Clergé. Le commerce fut moins gêné ; l’armée en repos fut récompensée avec prodigalité ; les Nobles et les Magistrats furent distingués par des marques de faveurs. En un mot tous les Ordres de l’état pouvaient être satisfaits pour eux-mêmes et plus encore pour la patrie, en voyant combien Boris avait relevé le nom Russe en Europe et en Asie, sans effusion de sang, et sans efforts onéreux ; et surtout combien il s’occupait du bien public, de la justice et de l’organisation générale. Il ne faut donc point s’étonner si, au dire des contemporains (107), la Russie aimait sont Monarque, cherchait à oublier l’assassinat de Dmitri, ou du moins voulait ne pas y croire.

Mais le Monarque connaissait son secret et n’avait pas la consolation de compter sur l’amour du peuple. Tout en répandant des bienfaits sur la Russie, il commença à s’éloigner des Russes ; il supprima l’usage antique de se montrer au peuple à des jours et à des heures marqués, pour écouter ses plaintes et recevoir de ses propres mains les suppliques des malheureux. Il ne paraissait que rarement en public et toujours accompagné d’une manière inabordable. Mais, en évitant les hommes comme s’il avait craint qu’ils ne reconnussent dans le visage du Souverain celui de l’esclave d’Ivan, il voulut en quelque sorte présider invisiblement dans leurs demeures et être toujours présent à leurs pensées ; Prières pour le Tsar. non content de la prière ordinaire qu’on récitait dans les églises pour le Tsar et pour l’Empire, il ordonna aux plus savans lettrés d’en composer une particulière qui serait lue dans toute la Russie, et dans chaque maison, au diner et au repas du soir ; « pour le salut du corps et de l’âme du serviteur de Dieu, du Tsar élu par l’Éternel, de l’illustre Souverain de tous les pays du Nord et de l’Orient ; pour la Tsarine et ses enfans ; pour le bonheur et la tranquillité de la patrie et de l’église réunies sous le sceptre de l’unique Monarque chrétien de l’Univers ; pour que tous les autres Souverains s’inclinent devant lui, le servent en esclaves, et célébrent son nom d’une mer à l’autre jusqu’au bout de la terre ; pour que les Russes remercient toujours l’Éternel avec ferveur de leur avoir donné un Souverain, dont l’esprit est un abîme de sagesse et dont le cœur est rempli d’amour et de longanimité ; pour que tous les pays tremblent à la vue de nos armes et que la Russie s’élève et s’aggrandisse sans cesse ; enfin, pour que les jeunes branches fleuries de la famille de Boris, croissent sous la bénédiction céleste, et ombragent leur patrie, jusqu’à la fin des siècles (108).

C’est ainsi que Boris osa, par sa vanité et son hypocrisie, profaner l’action la plus sainte de l’âme, son rapport mystérieux avec la Divinité, en forçant la Nation à exalter, devant celui à qui rien n’est caché, les vertus d’un meurtrier, d’un usurpateur criminel. Soupçons de Boris Mais Godounoff qui semblait ne pas craindre Dieu, n’en craignait que plus les hommes, et même, avant que le sort l’eut frappé, avant que son bonheur et ses sujets l’eussent trahi, tandis qu’il était encore tranquille sur le trône, loué et chéri sincèrement, il ne connaissait déjà plus la paix de l’âme ; déjà il sentait que si l’on peut parvenir à la grandeur par le chemin du crime, cette grandeur suprême et le bonheur ne sont pas la même chose.

Cette secrète inquiétude qui suit partout le criminel, se manifesta dans le Tsar, par le malheureux effet des soupçons qui agitaient son âme, et qui bientôt troublèrent la Russie entière. Nous avons vu que déjà, au moment où il portait la main sur la couronne de Monomaque, il craignait des complots secrets, rêvait le poison et les sortiléges ; car il lui était naturel de penser que d’autres, semblables à lui, pouvaient nourrir la même soif du pouvoir suprême, concevoir le même artifice et montrer la même audace.

Ayant indiscrètement dévoilé ses craintes, en exigeant des Russes un serment honteux ; Boris ne s’y fiait point, il voulait être lui-même en garde contre la Nation, tout voir, tout entendre, et prévenir aussi toutes tentatives criminelles. Il rétablit l’affreux système des délations, qui existait du temps d’Ivan, et livra ainsi le sort des Citoyens, des Nobles et des Grands à la merci d’une tourbe de vils dénonciateurs.

La première victime illustre, immolée à ces soupçons et à ces rapports odieux, fut un parent de la tsarine Marie, Belsky avec qui Godounoff avait vécu dans l’union la plus intime, qui avait partagé, avec lui, sans envie, la faveur d’Ivan, et souffert pour lui sous le règne de Fédor. Persécutions. Sauvé par Godounoff de la fureur du peuple au moment de l’émeute de Moscou, mais oublié pendant long-temps dans un exil honorable ; rappelé ensuite à la Cour, mais sans aucune distinction et n’ayant même, sous le règne de Boris, que le titre de membre du conseil de la deuxième classe ; ce premier favori d’Ivan, qui avait le droit de se regarder comme le bienfaiteur de Godounoff, pouvait être, ou du moins, pouvait paraître mécontent, et c’en fut assez pour qu’il fut coupable aux yeux du Tsar. Il avait un tort encore plus grave : il connaissait, mieux que personne, le fond du cœur de Boris. En 1600, le Tsar l’envoya dans une stèpe sauvage, construire la nouvelle forteresse de Borissof, sur les bords du Donetz septentrional (109). Ce n’était certainement pas comme une marque de faveur ; mais Belsky aurait rougi de montrer un visage humilié : il alla donc dans ces déserts éloignés, comme au plus illustre commandement, s’environnant d’une grande magnificence, et prenant avec lui des sommes considérables et un service nombreux. Il fit jeter les fondations de la ville par ses gens et non par ceux du Tsar ; traita chaque jour les streletz et les cosaques, et leur distribua des vêtemens et de l’argent, à ses propres frais. Il résulta de là que cette forteresse fut construite plus promptement et mieux que les autres, parce que les ouvriers travaillaient avec plus de zèle pour un chef qui avait gagné leur affection. Cependant on rapporta au Tsar que le commandant, ayant séduit les troupes par ses largesses, songeait à se déclarer indépendant et disait : « Boris est Tsar à Moscou, et moi je suis Tsar à Borissof (110) ». Cette calomnie, bàsée probablement sur quelques paroles imprudentes échappées à Belsky, fut accueillie avec d’autant plus d’empressement, que Boris désirait se délivrer d’un ancien ami qui lui était devenu importun ; et l’on décida qu’il avait mérité la mort. Mais le Tsar voulant faire parade de clémence, ordonna seulement de séquestrer ses biens et de lui arracher poil à poil sa longue et épaisse barbe. On choisit un chirurgien écossais, nommé Gabriel, pour exécuter ce nouveau genre de supplice. Belsky supporta cet opprobre, et enfermé dans une ville de la Russie orientale, il y vécut assez pour voir descendre son persécuteur au tombeau et pour se venger de son ingratitude après sa mort. Plein de sagesse et d’expérience dans les affaires de l’État, ce successeur de Maluta Skouratoff, était cependant en horreur aux Russes par les souvenirs terribles de ses jours heureux, et aux étrangers par la haine cruelle qu’il leur portait et qui pouvait aussi irriter Boris, leur protecteur zélé. On regretta peu un vieux favori sans famille ; mais sa disgrâce ne fut pas la seule, et on eut bientôt à en déplorer une autre qui fut beaucoup plus sensible aux familles illustres et à tout le pays.

La vénération que l’on gardait à la mémoire de la vertueuse Anastasie, et la parenté des Romanoff-Iourieff avec la famille des princes du sang de Monomaque, leur donnait des droits à la considération et même à l’amour du peuple. Le boyard Nikita-Romanovitche, qui avait mérité cet amour par ses nobles qualités, avait laissé cinq fils : Fédor, Alexandre, Michel, Ivan et Vassili ; au moment de mourir il les avait confiés à Godounoff, le conjurant de leur servir de père (111). Boris les traita d’abord avec honneur, il donna la dignité de Boyard aux deux aînés, Fédor et Alexandre, et le rang d’officier du palais à Michel ; il fit épouser à son parent, Jean Godounoff (112), Irène, leur sœur cadette. Mais Boris redoutait secrètement les Romanoff, comme des compétiteurs pour son jeune fils ; car le bruit courrait que Fédor, quelque temps avant sa mort, avait pensé à déclarer l’aîné d’entre eux, héritier de l’Empire. Ce bruit était sans doute faux, mais comme ils étaient alliés à Anastasie, et cousins-germains de Fédor, le peuple les regardait comme les plus rapprochés du Trône. Cette raison suffisait pour exciter la haine de Boris, encore augmentée par les rapports de ses proches. Cependant avant d’en venir aux persécutions, il fallait un prétexte, sinon pour calmer la conscience, du moins pour assurer l’impunité du persécuteur, en couvrant le crime du masque des lois, comme l’avait fait jadis, Ivan le terrible, et Boris lui-même, sous le règne de Fédor, en se défaisant de ceux qu’il haïssait.

On regardait alors les esclaves comme les dénonciateurs les plus sûrs. Le Tsar voulant les encourager dans cette lâche trahison, ne rougit pas de récompenser ouvertement un des serviteurs du boyard prince Fédor Schestounoff, qui avait faussement accusé son maître de malveillance envers le Souverain. On n’inquiéta pas encore Schestounoff, mais on transmit publiquement au calomniateur, la parole gracieuse du Tsar, et on lui donna la liberté, un rang et un domaine. En même temps on insinua aux serviteurs des Romanoff, que le Souverain payerait de pareilles dénonciations par des faveurs encore plus éclatantes. Comptant sur la crédulité et l’ignorance du peuple, le principal complice de la nouvelle tyrannie, Siméon Godounoff, nouveau Maluta Skouratoff, inventa le moyen de convaincre l’innocence des crimes les plus noirs. Il corrompit le trésorier de la maison des Romanoff, lui remit des sacs remplis de racines, lui ordonna de les cacher dans le garde-meuble du boyard Alexandre, et de dénoncer ensuite ses Maîtres comme s’occupant, en secret, à composer un poison qui devait abréger les jours du Souverain. L’allarme se répand tout à coup dans Moscou ; le conseil et les principaux dignitaires se rendent auprès du Patriarche ; ils envoyent Michel Soltikoff, officier du palais, faire la visite du garde-meuble du boyard Alexandre : on y trouve les sacs, on les porte chez Job, et, en présence des Romanoff, on en tire les racines soit-disant enchantées et préparées pour l’empoisonnement du Tsar. La terreur est générale ; les Grands, aussi zélés que les sénateurs Romains du temps de Tibère ou de Néron, se précipitent en vociférant sur les prétendus criminels, comme des bêtes féroces sur des agneaux sans défense ; ils demandent à grands cris des justifications, que le tumulte empêche d’entendre ; livrent les infortunés Romanoff, aux mains d’une forte garde, et les font juger, comme juge l’iniquité.

Cette action est une des plus odieuses de la cruauté et de l’imprudence de Boris. Non seulement les Romanoff, mais tous leurs proches devaient périr, afin qu’il ne restât pas sur terre un vengeur de ces innocentes victimes. On s’empara des princes Tcherkasky, Schestounoff, Repnin, Karpoff et Sitsky. Le plus illustre de ces derniers, le prince Ivan, gouverneur d’Astrakhan, fut amené à Moscou, enchaîné avec sa femme et son fils : tous furent interrogés et mis à la question, particulièrement les Romanoff. On tortura tous leurs serviteurs sans pitié et sans résultat : aucun ne donna au tyran la satisfaction de les voir s’accuser eux-mêmes ou dénoncer les autres. Les serviteurs fidèles périssaient dans les tourmens, rendant témoignage, devant Dieu et le Tsar, de l’innocence de leurs maîtres. Cependant les juges n’osaient douter d’un crime, dont l’imposture était si grossière et si évidente ; ils vantèrent la clémence inouie du Tsar, lorsqu’il leur ordonna de ne condamner les Romanoff et leurs proches qu’à être exilés comme convaincus de trahison et du projet criminel de faire périr le Monarque par des enchantemens. Ce fut au mois de juin 1601 que s’exécuta l’arrêt des Boyards (113). Fédor Romanoff, le même qui depuis fut un Prélat si fameux, reçut les Ordres, prit le nom de Philarete, et fut relégué dans le couvent de Saint-Antoine ; son épouse Xénie, qui fut également obligée de prendre le voile, reçut le nom de Marpha, et fut envoyée dans une des paroisses de Zaonéga ; la belle-mère de Fédor, de la noble famille des Schestoff, à Tcheboksar, dans le couvent des religieuses de Saint-Nicolas ; Alexandre, Michel, Ivan, Vassili Godounoff, le prince Boris Tcherkasky, sa femme, les enfans de son frère, Fédor, avec son fils âgé de six ans nommé Michel destiné à tenir bientôt le sceptre de la Russie, et sa sœur, furent exilés sur le Biélo-Ozéro ; le prince Ivan, le prince Ivan-Sitsky et sa femme, furent enfermés dans des couvens, et les autres Sitsky, les Schestounoff, les Karpoff et les princes Repnin, furent envoyés dans les prisons de différentes villes. Un des derniers, le Voïévode de Iarensk, fut conduit à Oufa, comme dilapidateur des deniers du Tsar. Les terres et les domaines des exilés furent donnés à d’autres, et leurs maisons et leurs biens meubles confisqués au profit de la Couronne.

Les persécutions ne se bornèrent pas à des bannissemens et à la confiscation des biens : comme on ne se fiait point au zèle ou à la sévérité des Commandans de leurs divers lieux d’exil, on envoya de Moscou, avec les malheureux condamnés, des surveillans qui, l’œil ouvert sans cesse sur eux, devaient pourvoir à leurs besoins et rapporter au Tsar chacune de leurs paroles ou de leurs plaintes. Personne n’osait jeter un regard de pitié sur ces infortunés, ni passer auprès des maisons isolées qu’ils habitaient, hors des villes, des villages et loin des grandes routes ; quelques-uns d’entre eux, chargés de chaînes, demeuraient sous terre. On ne permit même pas aux pélerins d’aller au couvent de Saint-Antoine, de peur qu’il ne s’en trouvât qui remissent des lettres à Fédor, moine par force, mais zélé religieux. Son perfide gardien lui parlait, avec intention, de la Cour, de sa famille et de ses amis, et rapportait ensuite au Tsar que Philarete ne trouvait personne parmi les Boyards et les Grands, qui fut plus capable de gouverner les affaires de l’État, que le disgracié Bogdan Belsky, et que lui-même se regardait comme victime de leurs noirs complots (114) ; il ajoutait que, même en ne s’occupant que du salut de son âme, il gémissait sur sa femme et ses malheureux enfans, dont il ignorait le sort, et qu’il priait Dieu de terminer promptement leur déplorable existence : mais, pour le bonheur de la Russie, le Ciel n’exauça pas cette prière. On rapporta également au Tsar que Vassili-Romanoff, accablé sous le poids de ses souffrances et de ses chaînes, avait un jour refusé de louer la clémence de Boris, et avait dit à son gardien : « La véritable vertu ne demande point d’éloges ». Mais Boris, comme s’il voulait prouver au captif la sincérité de sa clémence, lui fit ôter ses chaînes, et menaça de sa colère le gardien qui, par excès de zèle, l’en avait chargé ; il le fit ensuite transporter à Pélim, auprès de son frère Ivan, frappé de paralysie, afin de leur donner la triste consolation de souffrir ensemble. Vassili, à la suite d’une longue maladie, mourut, le 15 février 1602, entre les bras de son frère et d’un esclave dévoué qui, après avoir servi si fidèlement son maître dans la prospérité, le servit encore dans les fers avec la tendresse d’un fils. Alexandre et Michel ne vécurent pas long-temps en prison ; ils moururent victimes ou de leurs chagrins, ou, comme on l’assure, d’une mort violente. Le premier fut enterré à Louda, et le deuxième, à sept verstes de Tcherdin, près du bourg de Nirob, dans un endroit désert, où l’on planta deux cèdres sur sa tombe. On conserve encore, dans l’église de Nirob, les chaînes pesantes de Michel, et les vieillards racontent avec quelle résignation et quelle fermeté miraculeuse, ce Martyr les porta ; combien il fut aimé de tous les habitans, dont les enfans venaient auprès de sa prison, jouer du galoubet, et lui donner, à travers les fentes du souterrain, ce qu’ils avaient de meilleur pour calmer sa faim, et étancher sa soif ; attachement pour lequel on les persécuta sous le règne de Godounoff, mais dont ils furent récompensés sous celui des Romanoff, par une charte de grâce et d’immunités (115). Si l’on ajoute foi à l’Annaliste, Boris fit étrangler le prince Ivan Sitsky et sa femme, dans le couvent où ils étaient enfermés, et voulut faire mourir de faim l’impotent Ivan-Romanoff ; mais les actes du gouvernement prouvent que l’on fournissait amplement à sa subsistance. On lui servait tous les jours deux ou trois plats de viande, du poisson et du pain blanc ; son gardien avait toujours quatre-vingt-dix roubles (quatre cent cinquante d’argent actuel) en caisse, afin de pourvoir à tous ses besoins. Bientôt le sort des exilés fut adouci ou par la politique du Tsar, car le peuple les plaignait, ou par l’intercession du beau-frère des Romanoff, l’Échanson Ivan-Godounoff. Au mois de mars 1602, le Tsar, laissant toujours Ivan-Romanoff en surveillance, mais déjà sans le traîter en criminel, lui accorda la faveur d’aller servir à Oufa, delà à Nijni-Novgorod et enfin à Moscou avec son neveu le prince Ivan Tcherkasky.

Les Sitski furent envoyés, comme Gouverneurs, dans des villes de la Russie orientale ; mais on ignore s’il délivra les Schestounoff et les Repnin. Quant à la princesse Tcherkasky-Marpha, devenue veuve à Biélo-Ozéro, le Tsar lui ordonna, ainsi qu’à sa belle-fille, sa sœur et les enfans de son frère Fédor, d’habiter le bourg de Klin, patrimoine des Romanoff, dans le district de Iourieff. C’est là, que privé de son père et de sa mère, mais, conservé par la Providence, le jeune Michel, le futur souverain de la Russie, vécut jusqu’à l’extinction de la famille de Boris. Le Tsar voulut également étendre sa clémence sur Philarete (116) ; il lui permit de se tenir à l’Église, dans le chœur, et d’avoir auprès de lui, dans sa cellule, un moine pour le servir et lui tenir compagnie ; il ordonna que ce traître, c’est ainsi qu’il nommait encore cet homme si pur et si vertueux, n’eût à se plaindre d’aucun mauvais traitement, et il fit rouvrir le couvent de Saint-Antoine aux Pélerins, mais sans leur permettre de voir le Moine disgracié. Enfin, voulant l’éloigner encore d’avantage du monde, il ordonna, en 1605, de consacrer Philarete comme Archimandrite.

Les Romanoff n’étaient pas les seuls qui épouvantaient l’imagination de Boris ; il défendit aux princes Mstislafsky et Vassili-Schouisky de se marier, craignant que leurs enfans ne profitassent de l’antique noblesse de leurs familles, pour disputer la couronne à son jeune fils (117) ; mais, tout en cherchant à écarter les prétendus dangers qui, dans l’avenir, pourraient atteindre le jeune Fédor, le tyran tremblait devant ceux dont il se croyait menacé : agité par les soupçons, craignant sans cesse des ennemis cachés, et redoutant en même temps de s’attirer la haine publique par la tyrannie, il persécutait et pardonnait tour à tour. Ce fut ainsi qu’il bannit le voïévode prince Vladimir Bachteiaroff-Rostovsky et lui accorda ensuite son pardon (118) ; il écarta des affaires le célèbre diak Stchelkaloff, mais sans le disgracier entièrement ; il éloigna aussi à plusieurs reprises les Schouisky et les rapprocha de nouveau de lui ; il les caressait, et en même temps menaçait de sa colère tous ceux qui étaient en relations avec eux (119). Il n’y avait point d’exécutions publiques, mais on faisait périr des malheureux dans les prisons, et on torturait sur de simples dénonciations. Une foule de délateurs qui n’étaient pas toujours récompensés, mais dont le mensonge et la calomnie restaient toujours impunis, assiégeaient le palais du Tsar, et racontaient tout ce qu’ils avaient vu ou entendu dans les maisons des Boyards, dans les chaumières, dans les couvens ou dans les églises. Les serviteurs dénonçaient leurs maîtres ; les moines, les prêtres, les sacristains compromettaient des gens de tout état (120) ; à la honte de l’humanité, les femmes rendaient témoignage contre leurs maris ; les enfans contre leurs pères ! « Même, dans les hordes sauvages, ajoute l’Annaliste, on ne vit jamais horreur semblable. Les Seigneurs n’osaient regarder leurs esclaves ; les parens et les amis craignaient de causer librement entre eux, à moins de s’engager mutuellement, par un serment terrible, à la plus entière discrétion ». En un mot, cette déplorable époque du règne de Boris, le cédant en meurtres à celle d’Ivan, ne lui cédait ni en dépravation, ni en iniquités. Héritage funeste pour les temps à venir !

Cependant la générosité n’était point étouffée dans le cœur des Russes ; elle survécut à Ivan et à Godounoff pour sauver la patrie : on plaignait les victimes et on avait horreur des grâces honteuses accordées par le Souverain aux dénonciateurs ; chacun tremblait pour soi et pour ses proches, et bientôt le mécontentement devint général.

Beaucoup de voix encore s’élevaient pour louer Boris : il avait pour lui ses créatures, ses flatteurs, ceux qui, par leurs viles délations s’étaient gorgés de la dépouille des proscrits ; le haut Clergé conservait aussi quelqu’attachement (121) pour un Monarque qui le comblait de faveurs ; mais la voix de la patrie ne se mêlait plus à ces éloges partiaux et intéressés ; et le silence de la nation, servant de reproche au Tsar, annonça un grand changement dans le cœur des Russes ; ils n’aimaient plus Boris (122) : ainsi s’exprime un Annaliste contemporain et impartial, l’abbé Palitzin, célèbre lui-même dans notre Histoire par ses qualités d’homme d’État.

Les peuples sont toujours reconnaissans : remettant au Ciel le soin de juger le secret du cœur de Boris, les Russes l’avaient loué sincèrement, lorsque, sous le masque de la vertu, il leur paraissait être le père de la patrie ; mais lorsqu’ils reconnurent en lui un tyran, ils le haïrent et pour ses crimes présens et pour ses crimes passés. Ils acquirent une nouvelle conviction de ceux dont peut-être ils avaient voulu douter, et l’on vit alors le sang de Dmitri, sur la pourpre du persécuteur de l’innocence. On se rappela le sort d’Ouglitche et celui de tant d’autres victimes de la vindicative ambition de Godounoff : on se taisait en présence des délateurs ; mais l’indignation n’en était que plus vive ; elle n’en éclatait qu’avec plus de force dans les sanctuaires inaccessibles aux satellites de la tyrannie, dont le règne est en même temps celui de la calomnie et d’une discrétion impénétrable. Là, dans les paisibles entretiens de l’amitié, la vérité inflexible démasquait, et la haine noircissait Boris : elle lui reprochait, non-seulement le meurtre et les persécutions des citoyens illustres, l’usurpation de leurs propriétés, son avidité pour des gains illicites, l’établissement des fermes, l’augmentation des cabarets de la couronne, la corruption des mœurs ; mais encore sa prédilection pour les nouveaux usages étrangers, dont celui de raser la barbe scandalisait le plus les anciens croyans, et même de la tendance aux hérésies arménienne et latine. La haine ainsi que l’amour se contentent rarement de la vérité, celui-ci dans la louange, l’autre dans les accusations : on alla jusqu’à faire un crime à Godounoff de son zèle pour les lumières.

Au moment de cette haine générale contre Boris, il eut l’occasion de témoigner dans une calamité publique, un intérêt, un soin et une générosité extraordinaires ; mais il ne put par-là toucher des cœurs déjà refroidis. Au milieu de l’abondance et de la richesse d’un pays fertile, peuplé de cultivateurs laborieux ; au milieu des bienfaits d’une longue paix et d’un règne actif et prévoyant, une plaie funeste s’étendit sur des millions d’hommes. Famine. Au printemps de 1601, le Ciel se couvrit d’épais nuages, et les pluies tombèrent par torrens pendant six semaines (123) ; les habitans de la campagne en furent consternés, ils ne pouvaient se livrer à leurs travaux, ni faucher, ni moissonner ; et le 15 août, une forte gelée détruisit le blé et les fruits qui n’avaient pu mûrir. Les granges étaient encore remplies d’une grande quantité d’anciens grains, mais malheureusement les cultivateurs ensemencèrent avec les grains nouveaux qui, faibles et pourris, ne germèrent, ni en automne ni au printemps. Les magasins étant épuisés et les champs incultes, alors commença la famine avec toutes ses horreurs. Les granges des villages étant vides, et les marchés de la capitale n’étant plus fournis, le prix d’un tchetvert de blé s’éleva de douze ou quinze dengas jusqu’à trois roubles, quinze roubles d’argent actuel (124).

Boris ordonna alors d’ouvrir les magasins de la Couronne, à Moscou et dans les autres villes ; il engagea le Clergé et les Grands à vendre leurs provisions de blé à un prix modique ; il ouvrit aussi son trésor, et dans quatre enceintes, faites à Moscou auprès du mur de bois, étaient placés des tas d’argent pour les pauvres (125). À la première heure du jour, on donnait à chacun deux moskovki, un denga ou un kopek ; mais la famine régnait toujours, car des hommes sordides achetaient, par supercherie, le blé qu’on vendait à bon marché dans les magasins de la Couronne, du Clergé et des Boyards, pour en élever le prix, et le revendre avec un bénéfice infâme. Les pauvres qui recevaient un kopek en argent ne pouvaient se nourrir, et cette faveur même devint un malheur pour la Capitale. Les cultivateurs des environs et des lieux les plus éloignés se précipitèrent en foule vers Moscou, avec leurs femmes et leurs enfans, pour recevoir l’aumône du Tsar, et augmentaient ainsi le nombre des mendians. C’était envain que le trésor distribuait par jour plusieurs milliers de roubles (126) : la famine croissait sans cesse, et devint si épouvantable, qu’il est impossible de lire sans horreur la description qu’en font les contemporains : « Je prends la vérité et le ciel à témoin, dit l’un d’eux (127), que j’ai vu de mes propres yeux, à Moscou, des hommes couchés dans les rues, qui arrachaient de l’herbe et s’en nourrissaient ; on trouvait du foin dans la bouche des morts ». La chair de cheval était une friandise ; on mangeait des chiens, des chats, des animaux morts et toute sorte d’immondices : Les hommes abandonnaient leurs femmes et leurs familles pour ne point partager avec eux leurs derniers morceaux. Non seulement on pillait, on assassinait pour un morceau de pain, mais on allait jusqu’à s’entre-dévorer. Les voyageurs redoutaient leurs hôtes, et les auberges devinrent des cavernes d’assassins. On étouffait, on poignardait les gens pendant leur sommeil, pour en faire un horible repas ! La chair humaine se vendait publiquement aux marchés ! Les mères dévoraient les cadavres de leurs enfans ! Ceux qui commettaient ces attentats étaient livrés aux plus affreux supplices ; mais les crimes ne cessaient point ; et, dans ce même temps, d’autres scélérats accaparaient et gardaient du blé, dans l’espoir de le vendre plus cher encore !… Un nombre infini de gens périssaient dans les tourmens inexprimables de la faim ; partout des hommes à demi morts erraient comme des ombres, tombaient et expiraient sur les places. Moscou aurait été empesté par la pourriture des cadavres, si le Tsar n’eut ordonné de les enterrer à ses frais, et s’il n’eut prodigué son trésor, pour ce dernier bienfait. Des employés parcouraient les rues de Moscou, ramassaient les morts, les lavaient, les enveloppaient dans des linceuils blancs ; et les transportaient par centaine hors de la ville, dans trois cimetières, où, dans l’espace de deux ans et quatre mois, on enterra cent vingt sept mille cadavres, outre ceux à qui des hommes pieux avaient donné la sépulture auprès des églises paroissiales (128). On assure qu’à Moscou seulement, il mourut alors de faim et de froid cinq cent mille personnes ; et, dans les autres provinces, un nombre beaucoup plus considérable. Pendant l’hiver, des milliers de pauvres gelaient sur les routes. Des alimens mal-sains, et contre nature, produisaient également des maladies et la mortalité ; dans le district de Smolensk, surtout, malgré que le Tsar y eut envoyé, en une seule fois, vingt-mille roubles pour les pauvres, n’ayant pas laissé une seule ville en Russie, sans secours (129). Si Boris ne parvint pas à sauver beaucoup de victimes, il en diminua toujours le nombre par ses bienfaits ; le trésor de Moscou, rempli sous le règne heureux de Fédor, semblait inépuisable ; toutes les autres mesures qui étaient praticables furent également employées par lui. Non seulement il acheta dans les villes voisines, de gré ou de force, et au prix qu’il avait fixé, toutes les provisions de blé que possédaient encore les riches, mais il envoya dans les contrées les plus éloignées et les plus fertiles visiter les granges, où l’on trouva d’énormes meules qui n’avaient pas été touchées depuis un demi-siècle, et sur lesquelles des arbrisseaux avaient eu le temps de croître. Il ordonna de battre ce blé, de le porter à Moscou et dans d’autres provinces. Les transports éprouvèrent des difficultés presqu’insurmontables. Dans plusieurs endroits de la route, il ne se trouva ni charriots, ni nourriture ; les habitans des villages avaient pris la fuite, et les convois traversaient la Russie comme les déserts de l’Afrique, escortés de troupes destinées à les garantir des attaques des malheureux qui, pressés par la faim, s’emparaient de force, non seulement dans les villages, mais même dans les rues et sur les marchés de Moscou, de tout ce qui pouvait l’assouvir (130). Enfin, l’activité du pouvoir souverain écarta tous les obstacles ; et, en 1603, disparurent, peu à peu, tous les symptômes du plus cruel des fléaux. L’abondance revint de nouveau, et à tel point, que le prix du tchetvert de blé tomba de trois roubles à dix kopeks, pour le bonheur du peuple et le désespoir des accapareurs, qui avaient encore de riches magasins de seigle et de froment. Le fléau avait cessé, mais les traces ne pouvaient en être effacées de long-temps. La population de la Russie était visiblement diminuée, les fortunes particulières détériorées, le Trésor, sans doute, appauvri. Cependant Godounoff, tout en le prodiguant généreusement pour le salut de la Nation, ne diminua en rien la magnificence de sa Cour ; il semblait chercher, au contraire, à l’augmenter plus que jamais, pour se déguiser à lui-même les effets de la colère céleste qui paraissait le poursuivre. C’était aux yeux des Ambassadeurs étrangers qu’il voulait surtout en dérober les preuves, et depuis les frontières jusqu’à Moscou, il les environnait d’une abondance et d’un luxe apparens (131) : ils voyaient sur leur passage des gens richement vêtus, les marchés étaient remplis de toutes sortes de denrées, et pas un seul mendiant ne s’offrait à leur vue, lorsque, à une verste de là, les tombeaux s’encombraient des victimes de la faim.

C’est à cette même époque que Boris traita avec tant de magnificence le duc de Danemarck désigné pour son gendre, et qu’il embellit l’antique Kremlin de nouveaux édifices. Nouveaux édifices élevés dans le Kremlin. Ayant fait élever, en 1600, l’énorme clocher d’Ivan-Véliki  (132), il fit construire, en 1601 et 1602, à la place du palais de bois d’Ivan, qu’on avait abattu, deux grands corps de bâtiment : la salle des festins et celle pour l’exposition des souverains décédés ; elles furent réunies aux salles dorée et crénelée (133). Il procura ainsi du travail et du pain au peuple, joignant l’utilité aux bienfaits, et songeant à la magnificence, dans ces jours de misère et de larmes. Cependant les Historiens étrangers seulement, et non les Annalistes russes, reprochent à Boris un orgueil inflexible, même dans cette calamité publique, prétendant qu’il avait défendu aux Russes d’acheter, à un prix très-modéré, une quantité considérable de blé que les Allemands avaient à Ivangorod, ne voulant pas souffrir que son peuple se nourrît avec du blé étranger (134) ; mais cette assertion est évidemment fausse. Nos actes du gouvernement qui prouvent qu’en 1602, il était arrivé, en Russie, des vaisseaux allemands chargés de blé, ne font aucune mention d’une défense aussi absurde ; et Boris qui, dans cette calamité, avait montré tant d’activité et tant de générosité, pour prouver à la Russie l’amour paternel qu’il portait à ses sujets, ne devait certainement pas sacrifier leur salut, à une vanité insensée.

Cependant, les bienfaits de Boris ne séduisirent pas les Russes. Une idée, redoutable pour lui s’était emparé de tous les cœurs ; celle que la justice divine punissait l’Empire de l’iniquité de son Souverain (135). « En répandant des largesses sur les pauvres, disent les Annalistes, il leur présentait dans un vase d’or le sang des innocens, pour le boire à sa santé ; il les nourrissait d’aumônes impures, provenant des biens injustement enlevés à des hommes illustres et vertueux ; et les anciens trésors des Tsars étaient souillés par les rapines ». Le retour de l’abondance ne ramena pas la prospérité en Russie. Elle n’avait pas encore eu le temps de se remettre, qu’une nouvelle calamité se déclara, et les contemporains en accusèrent directement Boris.

Ivan IV, désirant peupler l’Ukraine Lithuanienne et le pays de Seversk d’hommes capables de porter les armes, n’empêchait pas aux criminels qui se dérobaient au supplice de s’y réfugier et d’y vivre tranquillement, croyant qu’en cas de guerre ils pouvaient être de sûrs défenseurs de la frontière. Boris, qui aimait à suivre plusieurs idées politiques d’Ivan, adopta également celle-ci, quoiqu’elle fut à la fois dangereuse et erronée (136). Il prépara ainsi sans s’en douter, une troupe nombreuse de scélérats pour le service des ennemis de la patrie et pour celui des siens propres. « L’esprit profond et le terrible caractère d’Ivan, dit l’Annaliste, ne permettaient point aux serpens de se remuer, et le doux et pieux Fédor les avait enchaînés par ses prières ». Mais Boris vit enfin le mal et l’augmenta encore par les rafinemens de sa politique, peu d’accord avec les règles éternelles de la justice. Dès les temps les plus reculés, nos Boyards s’entouraient d’une foule de serviteurs, esclaves et libres, et ils cherchaient souvent à asservir ces derniers (137) ; la loi donnée sous le règne de Fédor, uniquement pour complaire à la noblesse, et qui permettait de rendre esclaves tous ceux qui auraient servi plus de six mois leurs maîtres, détruisit entièrement l’état de cultivateurs libres dans notre patrie, et remplit les maisons des Boyards d’esclaves, parmi lesquels, en contravention aux réglemens d’Ivan, il se trouvait beaucoup de Militaires et de Nobles, que la misère obligeait à se mettre aux gages des riches : cette loi barbare devint encore une source de violences : les Boyards asservissaient sans pudeur, non-seulement leurs domestiques, mais aussi tous ceux qu’ils trouvaient sans défense, et qui leur plaisaient, soit par leurs talens, leur adresse ou leur beauté (138) ! Cependant les Nobles qui, au sein de l’abondance, avaient augmenté avec plaisir le nombre de leurs serviteurs, voulurent s’en défaire lors de la famine : cette volonté devint une tyrannie impitoyable ! Les maîtres qui avaient encore de la conscience, renvoyaient au moins leurs esclaves en leur donnant des titres d’affranchissement ; mais d’autres les chassaient sans aucun acte légal, afin de pouvoir les accuser de fuite et de vol, et ruiner, par des procès, ceux qui par humanité donneraient un asyle à ces infortunés : dépravation affreuse, mais ordinaire dans les temps de calamités ! Les malheureux périssaient, ou se livraient au brigandage, avec les sujets des seigneurs Romanoff et autres, condamnés par la disgrâce de leurs maîtres, à une vie vagabonde ; car personne n’osait recevoir dans sa maison les gens appartenans à des disgraciés ; ils se mêlaient aux déserteurs Ukrainiens, qui sortaient de leurs retraites, pour venir chercher du butin, jusque dans le centre de la Russie (139). Brigandages. Il se forma des bandes de brigands, sur les routes ; des repaires, dans les endroits déserts et boisés ; on volait, on assassinait sous les murs même de Moscou. Ces scélérats, loin de redouter les troupes qu’on envoyait à leur recherche, les combattaient avec intrépidité ; ils avaient pour chef un aventurier audacieux nommé Klopko ou Kossolap. Boris fut obligé d’employer des forces imposantes et de mettre, en temps de paix, une armée entière en mouvement, contre cette horde de brigands. À peine le voïévode Ivan Basmanoff, entra-t-il en campagne qu’il rencontra Klopko, ennemi méprisable, mais féroce, qui, ayant réuni ses bandes, osa lui disputer la victoire près de Moscou. Ce combat, sans gloire, mais cruel et opiniâtre, se décida par la mort de Basmanoff : ses soldats le voyant tomber de cheval, se précipitèrent avec fureur sur les brigands et parvinrent enfin à dompter leur acharnement. Ils en détruisirent une grande partie et firent prisonnier leur Chef, épuisé par ses blessures ; scélérat, dont le courage extraordinaire était digne d’une meilleure cause et d’un plus honorable but.

Étonné de la hardiesse de ces bandes dangereuses, il paraît que Boris chercha les secrets instigateurs de Klopko, parmi des hommes plus marquans ; sachant que dans les rangs de ces misérables, se trouvaient des gens appartenans aux Seigneurs disgraciés et supposant que la haine pouvait les avoir armés contre le persécuteur des Romanoff, Boris nomma un tribunal, qui interrogea dans les tortures ceux dont on s’était emparé ; mais il paraît qu’ils ne firent aucun aveu que celui de leurs propres crimes. Klopko mourut, soit de ses blessures, soit de la suite des tourmens qu’on lui fit endurer. Tous les autres furent pendus, et ce fut dans cette circonstance seulement que Boris s’écarta du serment qu’il avait prononcé, de ne punir personne de mort (140). Un grand nombre des compagnons de Klopko, se réfugièrent dans l’Ukraine, où les Voïévodes, d’après les ordres du Souverain les arrêtaient et les faisaient pendre ; mais ils ne parvinrent point à détruire le repaire de ces brigands, qui attendaient un Chef nouveau, bien autrement dangereux, pour leur servir d’avant-garde sur le chemin de la capitale !

C’est ainsi que la Russie se disposait à la scène la plus terrible de son Histoire ; elle s’y préparait depuis long-temps : d’abord par les vingt-quatre années de l’odieuse tyrannie d’Ivan, puis par le jeu infernal de l’ambition de Boris, par les désastres de la famine et d’un brigandage universel, par l’endurcissement des cœurs et la dépravation du peuple ; en un mot, par tout ce qui précède la chute des Empires, condamnés par la Providence à leur ruine totale ou à une régénération violente.

Mœurs corrompues. S’il est vrai comme le disent des témoins oculaires, qu’il n’existait ni vérité ni honneur parmi les Russes (141) ; si une longue famine loin de les adoucir et de les corriger avait au contraire, augmenté leurs vices, la débauche, l’avarice, l’usure, la cruauté ; si même, la haute Noblesse et le Clergé, étaient infectés par la corruption générale, au point d’oublier leurs devoirs envers la patrie, pour plier devant l’iniquité d’un Monarque déjà odieux à la nation ; fallait-il encore que des présages miraculeux vinssent épouvanter la Russie ? Pretendus miracles. Cependant les Annalistes, suivant les antiques pratiques de la superstition (142) racontent « que souvent, dans ces temps de malheur, il paraissait à la fois deux ou trois lunes, deux ou trois soleils ; des colonnes de feu qui étincellaient au ciel pendant la nuit et qui, par leur mouvement rapide, offraient à l’œil trompé l’action d’un combat, et répandaient sur la terre une teinte rougeâtre ; les tempêtes et les vents abattaient des clochers et des tours ; les femmes et les animaux donnaient le jour à des monstres ; les poissons disparaissaient des eaux et le gibier des forêts ; ou bien ceux qu’on employait à la nourriture n’avaient aucun goût ; des troupeaux de chiens et de loups affamés, parcouraient toutes les contrées, dévoraient les hommes et s’entre-dévoraient. On vit des bêtes et des oiseaux inconnus : des aigles planaient sur Moscou ; dans les rues et près du palais on attrapait, avec les mains, des renards noirs. Pendant l’été de 1604, au milieu d’un jour brillant, il parut au ciel une comète ; et un vieillard savant, que Boris avait autrefois fait venir d’Allemagne, déclara à Vlassieff, secrétaire d’État, que l’Empire était menacé d’un grand danger ». Laissons la superstition à nos ancêtres : ses chimériques terreurs sont infiniment moins multipliées que les terreurs réelles dans l’Histoire des hommes.

À cette époque, Irène mourut dans une cellule du couvent des Vierges. Pendant l’espace de six ans, elle n’avait quitté sa retraite volontaire, que pour aller à la chapelle construite auprès de son humble habitation : femme illustre, par les qualités de son âme, et sa destinée extraordinaire ; la fortune vint la chercher, lorsque privée de son père et de sa mère, elle gémissait dans un triste isolement ; bien qu’élevée et chérie par Ivan, elle fut vertueuse ; première Souveraine Régnante en Russie, elle s’enferma jeune encore dans un couvent ; pure devant Dieu, elle est entâchée dans l’histoire par son alliance avec un cruel ambitieux, à qui elle montra, quoiqu’involontairement, le chemin du trône, aveuglée par l’attachement qu’elle lui portait, et par l’éclat de ses vertus apparentes ; elle ignorait ses crimes ou ne voulait pas y croire. Boris pouvait-il dévoiler les secrets de son âme cruelle à un cœur si saintement pieux ? Il ne partageait, sans doute avec sa tendre sœur, que de bons sentimens : il se réjouissait avec elle, des triomphes de la patrie (143) ; avec elle il gémissait sur les malheurs dont cette patrie était accablée ; il lui confiait ses grands projets d’éclairer la Russie ; il se plaignait peut-être de l’ingratitude des hommes, et des complots qu’il supposait tramés contre lui : fantômes vengeurs de sa conscience agitée ! Peut-être déplorait-il avec Irène, la nécessité de punir la prétendue trahison des Grands ! Ayant porté devant sa sœur le masque de la vertu, il ne fut sincère envers elle que dans les regrets qu’il fit éclater à sa perte. Irène ne le gênait en rien dans son règne, et lui servait d’ange gardien par l’amour que lui portait le peuple qui la regardait, même dans sa cellule, comme la véritable mère de la patrie. On enterra l’humble religieuse avec toute la pompe Souveraine, dans le couvent de Vosnesensky auprès du tombeau de Marie, fille d’Ivan. Jamais on ne distribua tant d’aumônes qu’en ce jour de douleur. Les pauvres de toutes les villes de Russie, bénirent la générosité de Boris. Irène fut heureuse de mourir ; elle ne vit point la perte de tout ce qu’elle aimait encore sur la terre.

Le temps de la punition était arrivé, pour celui qui ne croyait point à la justice divine en ce monde. Boris espérait peut-être sauver ensuite son âme des peines éternelles, par une humble pénitence, comme l’avait aussi espéré Ivan ! et en même temps effacer, aux yeux des hommes, le souvenir de ses forfaits, par des actions dignes d’éloges. Ce ne fut point du côté où Boris était en garde contre le danger, que ce danger vint fondre sur lui. Ce ne furent point les descendans de Rurik, ni les Princes, ni les Grands, qu’il persécutait, ni leurs enfans, ni leurs amis armés de la vengeance, qui songèrent à le précipiter du trône ; cette entreprise fut conçue, et exécutée par un misérable aventurier, au nom d’un enfant depuis long-temps au tombeau. Tout à coup, et comme par miracle, l’ombre de Dmitri se leva du cercueil, pour glacer de terreur son meurtrier et bouleverser toute la Russie.

Apparition d’un faux Dmitri. Les détails dans lesquels nous allons entrer sont aussi avérés qu’ils paraîtront invraisemblables.

Le fils d’un pauvre gentilhomme de Galitche, nommé Iouri-Otrépieff, ayant dans sa jeunesse perdu son père, Bogdan-Iakoff centenier des streletz, assassiné à Moscou par un Lithuanien ivre (144), servait dans la maison des Romanoff et du prince Boris Tcherkasky ; il savait lire et annonçait beaucoup d’esprit, mais peu de prudence. Il s’ennuya de cette situation abjecte et chercha les plaisirs d’une insouciante oisiveté, dans l’état monastique, à l’exemple de son grand père Zamiata-Otrépieff qui, depuis long-temps, était moine du couvent de Tchoudoff. Reçu dans l’Ordre, par Triphon abbé de Viatka, et nommé Grégoire, ce jeune moine mena une vie errante ; il demeura quelque temps dans le couvent de Saint-Euphème à Sousdal ; dans celui de Saint-Jean-Baptiste de Galitche, et dans quelques autres ; et enfin, dans celui de Tchoudoff, où il habita la cellule même de son grand-père, et vécut sous la discipline. C’est là que le Patriarche Job le connut, le sacra diacre et le prit auprès de lui comme secrétaire, car Grégoire savait, non seulement écrire, mais encore il composait des prières pour les Saints, mieux que plusieurs vieux lettrés de ce temps. Jouissant de la faveur de Job, il l’accompagnait souvent au palais, où il vit la magnificence du Tsar et en fut charmé. Il témoignait la plus grande curiosité ; il écoutait avec avidité les discours des hommes éclairés, surtout, lorsque dans des conversations intimes, il entendait prononcer le nom du tsarévitche Dmitri. Il s’informait, partout où il pouvait, des circonstances de son malheureux sort, et les inscrivait sur ses tablettes. Une pensée extraordinaire qui, dit-on, lui avait été inspirée (145) par un méchant moine, mûrissait déjà dans son âme : celle qu’un imposteur hardi pourrait profiter de la crédulité des Russes attendris par le souvenir de Dmitri, et servir d’instrument à la justice divine, en châtiant son meurtrier sacrilége ! Le grain était tombé sur une terre fertile : Le jeune Diacre lut avec attention les Annales de la Russie, et il disait quelquefois en plaisantant aux moines de Tchoudoff : « Savez-vous que je serai Tsar de Moscou ? » Les uns se moquaient de lui, d’autres lui crachaient à la figure, pour son impudente effronterie. Ces discours, ou d’autres semblables, parvinrent jusqu’à Jonas, métropolitain de Rostof, qui déclara au Patriarche et au Tsar lui-même, que l’indigne moine Grégoire, se disposait à devenir l’arme du diable. Le bon Patriarche ne fit point attention au rapport du Métropolitain ; mais le Tsar ordonna à son secrétaire, Smirnoff-Vassilieff, d’envoyer l’insensé Grégoire à Solovky ou dans les déserts de Biélo-Ozéro, pour y faire pénitence, jusqu’à la fin de ses jours, comme prétendu hérétique ; Smirnoff en parla à un autre secrétaire Euphème ; celui-ci étant parent des Otrépieff, obtint de lui qu’il ne se hâterait pas d’exécuter l’ordre du Tsar, et donna, au Diacre condamné, les moyens de se sauver par une prompte fuite, au mois de février 1602, avec deux autres moines de Tchoudoff, le prêtre Varlaam et le chantre Mistaïl-Povadin. On ne songea pas à les poursuivre, et l’on n’informa pas, dit-on, le Tsar de cette fuite, dont les conséquences furent si graves.

Il était ordinaire, à cette époque, de voir des moines errans ; chaque couvent leur servait d’hôtellerie ; ils y trouvaient le repos, l’abondance, des vivres et des bénédictions pour continuer leur route. Grégoire et ses compagnons parvinrent librement jusqu’à Novgorod Seversky où, l’Archimandrite du couvent du Sauveur, les reçut avec beaucoup d’amitié, et leur donna un domestique et des chevaux, pour se rendre à Poutivle. Mais les fuyards ayant renvoyé leur conducteur, se hâtèrent de se rendre à Kief, et l’Archimandrite trouva, dans la cellule qu’avait occupée Grégoire, le billet suivant : « Je suis le Tsarévitche Dmitry, fils d’Ivan, et je n’oublierai pas tes bons traitemens, lorsque je serai monté sur le trône de mon père ». L’Archimandrite en fut effrayé, ne sut à quel parti s’arrêter et se décida à garder le silence.

C’est ainsi que l’Imposteur se découvrit pour la première fois en Russie. C’est ainsi qu’un Diacre fugitif imagina, par un grossier mensonge, de renverser un puissant monarque, et de monter à sa place sur le trône, dans un Empire où le Souverain était regardé comme un dieu terrestre ; où jamais encore le peuple n’avait trahi ses Tsars, et où le serment prêté à un Souverain élu, n’en était pas moins sacré, pour ses fidèles sujets. Comment expliquer, autrement que par les décrets d’une impénétrable Providence, non seulement le succès, mais jusqu’à l’idée d’une pareille entreprise ? Elle semblait un délire, mais l’Imposteur avait choisi le seul chemin qui pouvait lui offrir un espoir d’arrivier à son but : la Lithuanie !

La haine invétérée que ce pays portait depuis si long-temps à la Russie, avait constamment favorisé nos transfuges, depuis les princes Chémiakin, Véraïsky et Tverskoï, jusqu’à Kourbsky et Golovin (146). C’est vers ce pays que se dirigea aussi l’Imposteur, non par la route directe, mais par Strarodoub et les montagnes de Louief, à travers d’épaisses forêts, ayant pour guide un nouveau compagnon Pimen, moine du couvent du Dniéper (147). Quand il fut sorti des possessions russes, près du village Lithuanien Slobodky, il rendit au Ciel des actions de grâces, pour l’avoir préservé de tout danger. À Kief, il gagna la faveur de l’illustre voïévode prince Vassili-Ostrofsky, habita le couvent de Petchersk, ensuite celui de Nicolsk et Derman, et officia partout en sa qualité de Diacre. Cependant il menait une vie dissolue ; méprisait les lois de l’abstinence et de la chasteté ; se vantait de l’indépendance de ses principes ; aimait à discuter sur la religion, avec les gens d’un culte différent ; et entretenait même des liaisons intimes avec les Anabaptistes (148). Mais ses projets insensés ne sommeillaient point dans sa tête. Il répandit le bruit que Dmitri, échappé au trépas, était réfugié en Lithuanie ; il s’associa un autre vagabond déterminé, Léonide (149), moine du couvent de Kripetz ; l’engagea à prendre son nom de Grégoire Otrépieff, et lui-même, ôtant son froc, prit l’habit séculier, afin d’acquérir plus facilement les usages et les connaissances qui lui étaient nécessaires pour tromper les hommes. Au milieu des joncs épais du Dniéper, se cachaient des bandes de Zaporoviens, gardiens vigilans, et brigands audacieux de la principauté de Lithuanie. C’est parmi eux, et dans la bande de Gueras-Évangel (150), chef intrépide, qu’Otrépieff s’exerça, dit-on, quelque temps à manier le sabre et à conduire un cheval ; ce fut là qu’il connut et s’habitua au danger ; il y acquit sa première expérience dans les armes, et son premier butin. Mais bientôt on vit ce vagabond sur un théâtre nouveau. Dans une paisible école de Gastcha, petite ville de Volhinie (151), où il s’occupait à étudier le polonais et le latin, jugeant, avec raison, que le prétendu Tsarévitche devait agir, non seulement par la force des armes, mais aussi par le pouvoir de la parole, il sortit de cette école pour entrer au service du prince Adam Vichnevetsky, qui vivait à Braguin, avec tout le luxe d’un seigneur immensément riche. Ce fut là que l’imposteur mit la main à l’œuvre, et pour appuyer ses projets, à la fois si téméraires et si absurdes, il ne pouvait choisir mieux que le prince Vichnevetsky, qui, puissant à la cour et dans le conseil d’état, par le nombre de ses amis et de ses cliens, unissait à un orgueil excessif, un esprit faible et la crédulité d’un enfant (152).

Conduite et portrait de l’Imposteur Le nouveau serviteur tenait une conduite réservée ; il fuyait tout amusement bas, ne prenait part qu’à ceux qui avaient les armes pour objet, et y déployait une adresse extraordinaire. Son extérieur ne prévenait pas en sa faveur : il était d’un taille moyenne, avait de larges épaulés, des cheveux tirant sur le roux, un visage plein de blanc, mais peu agréable ; des yeux bleus, sans expression, un regard éteint, un nez large, une verrue sous l’œil droit, une autre sur le front ; un bras plus court que l’autre. Otrépieff rachetait ces imperfections par une grande vivacité et une plus grande hardiesse d’esprit ; par son éloquence et son air de noblesse (153). Ayant mérité l’attention et les bonnes grâces de son maître, ce fourbe adroit feignit d’être malade ; il demanda un confesseur et lui dit tout bas : « je meurs ; livre mon corps à la terre, avec les honneurs usités aux enterremens des enfans des Tsars. Je ne découvrirai pas mon secret, jusqu’au tombeau ; mais lorsque j’aurai fermé les yeux, tu trouveras, sous mon oreiller, un rouleau, et tu sauras tout, mais ne le dis pas aux autres ; Dieu m’a condamné à mourir dans l’infortune (154) ». Le confesseur était un Jésuite. Il se hâta de découvrir le secret au prince Vichnevestky, et celui-ci fut curieux de l’approfondir : il visita le lit du prétendu moribond, et y trouva un papier préparé d’avance, qui lui apprit que son serviteur était le tsarévitche Dmitri, sauvé de la mort par un médecin dévoué (155) ; que les scélérats envoyés à Ouglitche, avaient assassiné le fils d’un prêtre au lieu de Dmitri ; que de fidèles Seigneurs, et les diaks Stchelkaloff, l’avaient soustrait et fait échapper en Lithuanie, d’après les ordres d’Ivan qui avait prévu cette circonstance (156). Vichnevetsky, étonné et incertain, voulait encore douter ; mais il fut convaincu, lorsque l’imposteur, accusant l’indiscrétion du Jésuite, découvrit sa poitrine, et lui montra une croix d’or ornée de pierres précieuses, qu’il avait probablement volée quelque part ; et qu’il déclara, les larmes aux yeux, lui avoir été donnée par son parrain, le prince Ivan-Mstislafsky (157).

Le Seigneur Lithuanien était au comble de la joie ; quelle gloire il allait acquérir, lorsqu’il verrait son serviteur sur le trône de Moscou ! Il n’épargna rien pour relever le prétendu Dmitri du lit de mort, et dans le court espace de sa feinte convalescence, il lui prépara une habitation magnifique, un service pompeux, de riches vêtemens, et il eut le soin de répandre dans toute la Lithuanie, la manière miraculeuse dont le fils d’Ivan avait été sauvé ; Le frère du prince Adam, Constantin Vichnevestky et le beau-père de ce dernier, Iouri Mnichek, voïévode de Sendomir, prirent la plus vive part au sort de celui qu’ils croyaient un illustre exilé ; pleins de foi dans le rouleau qu’on avait trouvé, et trompés par la croix d’or de l’Imposteur, ils crurent encore aux témoignages de deux domestiques, dont l’un était le transfuge Pétrovsky, convaincu de vol ; et l’autre un esclave de Mnichek, qui, du temps d’Ivan, avait été notre prisonnier et qui prétendait avoir vu à Ouglitche, Dmitri, âgé alors de deux ou trois ans. Le premier assurait que le Tsarévitche avait effectivement les signes de l’Imposteur, inconnus jusqu’alors à tout le monde : les verrues sur la figure et un bras plus court que l’autre.

Vichnevetsky informa Sigismond que le véritable successeur de Fédor, se trouvait chez lui ; et Sigismond lui répondit qu’il désirait le voir : il avait été déjà informé de cette apparition extraordinaire par d’autres personnes non moins favorables à la cause de l’Imposteur ; par le Nonce du Pape, Rangoni, Les Jésuites. et par les Jésuites intrigans qui régnaient alors en Pologne, gouvernant la conscience du faible Sigismond, et qui lui firent aisément sentir quels résultats importans pouvait avoir un pareil événement.

En effet, quelles circonstances pouvaient paraître plus heureuses pour la Lithuanie et la Cour de Rome ? Que ne seraient-elles pas en droit d’exiger de la reconnaissance du faux Dmitri, après l’avoir aidé à se rendre maître d’un Empire, qui toujours menaçait la Lithuanie et rejetait la puissance spirituelle du Pape ? Sigismond pouvait d’un ennemi dangereux se faire un ami et un allié ; et le Souverain Pontife un fils dévoué d’un schismatique opiniâtre. C’est ainsi que s’explique la crédulité du Roi et du Nonce. On ne songeait point à la vérité, mais uniquement à l’avantage qui résulterait de ces intrigues.

Les seuls malheurs de la Russie, nos troubles, nos guerres civiles, charmaient déjà l’imagination de nos ennemis naturels ; et si le timide Sigismond hésitait encore, les Jésuites zélés vainquirent son irrésolution en lui offrant un moyen séduisant pour les âmes faibles, celui d’agir par des voies détournées et secrètes, et, sous le masque d’un voisin pacifique, lancer le feu de la guerre en Russie. Déjà Rangoni était intimement lié avec l’Imposteur, et les infatigables Jésuites leur servaient d’intermédiaires. Déjà l’on s’était expliqué des deux côtés et l’on avait fait une convention. Le faux Dmitri s’engagea par écrit, à se réunir, lui et toute la Russie, à l’église latine ; et Rangoni de son côté promit d’être son avocat, non seulement en Pologne et à Rome (158), mais dans toute l’Europe. Il lui conseilla de se rendre sur-le-champ auprès du Roi, et lui répondit du bon succès de leur entrevue.

Otrépieff, accompagné du Voïévode de Sendomir et du prince Vichnevetsky, parut, en 1603 ou 1604, à Cracovie où le Nonce s’empressa de le visiter. « J’en fus témoin occulaire », dit Cilli, secrétaire du Roi, qui croyait au faux Dmitri. « J’ai vu le Nonce embrasser et caresser le Tsarévitche, causant avec lui sur les intérêts de la Russie et lui disant, qu’il devait se déclarer solennellement catholique, pour réussir dans son entreprise. Dmitri, d’un air profondément attendri, jura de remplir le serment qu’il avait prêté, et le renouvela, dans la maison du Nonce, en présence d’un grand nombre de Seigneurs. Rangoni, après lui avoir donné un repas splendide, conduisit le Tsarévitche au palais. Entrevue du faux Dmitri avec le Roi de Pologne. Sigismond ordinairement fier et majestueux, reçut Dmitri dans son cabinet, se tenant debout en sa présence et le saluant avec un sourire amical. Dmitri lui baisa la main ; lui raconta toute son histoire et la termina ainsi (159) : Seigneur, rappelle-toi que tu es né toi-même dans les fers et que tu n’as été sauvé que par la Providence : un Souverain banni te demande pitié et secours. Un Officier du Roi fit signe au Tsarévitche de passer dans une autre chambre où le Voïévode de Sendomir et nous tous l’attendions. Le Roi resta seul avec le Nonce, et quelques minutes après, il rappela Dmitri ; l’humble Tsarévitche entra, la main posée sur son cœur, implorant la faveur de Sigismond, plus encore par ses soupirs que par ses paroles ; alors le Roi, d’un air affable et en soulevant son chapeau lui dit : Que Dieu vous soit en aide Dmitri, prince de Moscou ; quant à nous, après avoir entendu et examiné tous les témoignages que vous nous offrez, nous sommes convaincus que nous voyons en vous le véritable fils d’Ivan, et comme marque de notre sincère bienveillance, nous vous donnons un revenu annuel de quarante mille florins, (cinquante-quatre mille roubles d’argent actuel), pour votre entretien et pour toutes vos dépenses ; outre cela, comme ami véritable de la République, vous êtes libre d’avoir des rapports avec nos Seigneurs et de profiter de leur zèle pour votre service. Ce discours transporta tellement Dmitri, qu’il ne put proférer une parole. Le Nonce remercia le Roi et ramena le Tsarévitche dans le palais du Voïévode de Sendomir, où, après l’avoir embrassé de nouveau, il lui conseilla d’agir sans délai, afin d’atteindre son but le plutôt possible, d’arracher la couronne à Godounoff, et d’établir à jamais en Russie la religion catholique romaine, avec le secours des Jésuites ».

Avant tout, le faux Dmitri devait embrasser lui-même cette religion ; ce que Rangoni exigeait absolument : mais on convint de différer à publier sa conversion, craignant la haine invétérée que les Russes portaient à l’Église latine. L’abjuration se fit dans la maison des Jésuites à Cracovie. Le Moine défroqué s’y rendit secrétement avec un seigneur Polonais ; il était couvert des lambeaux de la misère et cachait son visage, pour ne point être reconnu ; il choisit un des Jésuites pour son confesseur, renia notre Église et, enfant soumis à celle d’Occident, reçut les saints sacremens et l’huile sainte, des mains du Nonce Apostolique. C’est ainsi qu’en parlent les Écrits de la société des Jésuites (160), qui vantaient les vertus futures du prétendu Dmitri, espérant par son zèle, soumettre, au pouvoir de Rome, toutes les vastes contrées de l’Orient. Lettre adressée au Pape. Alors Otrépieff, suivant les conseils du Nonce, écrivit de sa main au Pape une lettre éloquente en latin, pour avoir en lui un protecteur sincère ; et Clément VIII se hâta de l’assurer qu’il était prêt à l’aider de tout le pouvoir spirituel que le Ciel accordait au vicaire de St.-Pierre (161).

Il faut rendre justice à l’adresse de l’Imposteur : en se livrant aux Jésuites, il avait choisi le moyen le plus efficace pour ranimer le zèle de l’insouciant Sigismond, qui, en dépit de l’honneur et de sa conscience, du droit des gens et de l’opinion de plusieurs Grands de sa Cour, se décida à être le protecteur d’un vagabond. Le Hetman Zamoïsky, l’illustre ami de Bathori, vivait encore ; le Roi lui écrivit pour lui communiquer son importante entreprise : il lui disait que la république, en donnant la Couronne à Dmitri, disposerait des forces de son Empire, qu’il lui serait facile de dompter les Turcs, le Khan et les Suédois ; qu’elle s’emparerait de l’Esthonie et de toute la Livonie, et ouvrirait une route à son commerce en Perse et dans l’Inde. Mais que cette entreprise exigeant le plus profond secret et la plus grande célérité, ne pouvait être proposée à la Diète, afin de ne pas donner à Godounoff le temps de se préparer à la défense (162). Ce fut envain que le vénérable Zamoïsky, le seigneur Jolkevsky, le prince Ostrojsky, et d’autres sages dignitaires, voulurent détourner le Roi d’entreprendre inconsidérément une guerre aussi dangereuse, surtout à l’inçu des États-Généraux et avec des forces insuffisantes : le seigneur Zbarajsky chercha à convaincre Sigismond que Dmitri n’était qu’un imposteur ; mais ses efforts furent également vains. Persuadé par les Jésuites, et cependant n’osant arbitrairement rompre la trève de vingt ans, conclue entre lui et Boris, le Roi ordonna à Mnichek et à Vichnevetsky de lever l’étendart contre Godounoff, au nom du fils d’Ivan, et de composer une armée de volontaires. Il fixa, pour leur solde, les revenus de la province de Sendomir ; chercha à insinuer aux nobles, que la gloire et les richesses les attendaient en Russie ; et, ayant solennellement passé au cou de l’Imposteur, une chaîne d’or qu’il ôta du sien (163), il le fit partir de Cracovie, avec deux Jésuites, pour la Galicie ; où, déjà, près de Lvof et de Sambor, Rassemblement de troupes. et dans les propriétés du seigneur Mnichek accouraient, drapeaux déployés, la petite noblesse et la populace, pour marcher contre Moscou.

Le vieux Mnichek devint le chef et l’âme de cette entreprise. Sa vieillesse n’ôtait rien à son ambition et à son inconséquence, qui allaient jusqu’à la folie. Il avait une jeune fille, la séduisante Marine, aussi ambitieuse et aussi légère que lui. Le faux Dmitri, pendant le séjour qu’il fit chez Mnichek, à Sambor, en fut, ou feignit d’en être passionnément épris, et lui tourna la tête par son titre de Tsarévitche. Le fier Voïévode bénit avec joie cette inclination mutuelle, dans l’espérance de voir un jour, aux pieds de sa fille, l’Empire russe, devenu la propriété héréditaire de ses descendans. Pour s’assurer cet avenir si flatteur, et profiter des circonstances encore douteuses, dans lesquelles se trouvait le futur époux, Mnichek lui proposa des conditions que l’aventurier accepta sans balancer ; il signa, le 25 mai 1604, l’engagement suivant, écrit de la propre main du voïévode de Sendomir (164) : Conventions du faux Dmitri avec Mnichek. « Nous, Dmitri, fils d’Ivan, par la grâce de Dieu, tsarevitche de la grande Russie, d’Ouglitche, de Dmitroff, etc. ; prince descendant d’illustres ancêtres, souverain et successeur de toutes les principautés de Moscou ; d’après les préceptes de l’Église, et l’exemple des Monarques chrétiens, nous avons choisi une épouse digne de nous, l’illustre Marine, fille du très-illustre seigneur Iouri Mnichek, que nous regardons comme notre père, ayant appris à connaître sa probité et l’amour qu’il nous porte. Mais nous avons remis la célébration de notre mariage, au moment de notre avénement au trône ; alors, je le jure au nom de la Sainte-Trinité, et j’en donne ma parole de Tsar, j’épouserai Marine, et je m’engage : 1o. à lui donner immédiatement un million de florins (un million trois cent cinquante mille roubles d’argent actuel), pour payer les dettes de son père, et leur voyage jusqu’à Moscou, outre les objets précieux que nous lui enverrons de notre trésor de cette capitale ; 2o. d’en faire part solennellement, par une ambassade, au roi Sigismond, et de lui demander son consentement ; 3o. de céder à notre épouse future les deux grandes principautés de Novgorod et de Pskof, avec tous leurs districts et villes, les hommes du conseil, les Nobles, les enfans Boyards et le Clergé, de manière qu’elle puisse gouverner à sa guise, nommer les lieutenans, et distribuer les terres et les domaines à ses gens de service, y construire des écoles, des couvens et des églises de la religion latine, pratiquant librement cette religion que nous avons adoptée nous même, avec la ferme résolution de l’introduire dans tout l’Empire de Moscou. Mais si, ce dont Dieu nous préserve, la Russie s’opposait à nos intentions, et que nous ne remplissions pas notre engagement dans l’espace d’une année, alors Marine sera libre de se séparer de moi ou d’attendre encore pendant un an, etc. ». De plus, le faux Dmitri, dans les transports de sa reconnaissance, par un acte qu’il fit le 12 juin 1604, donna à Mnichek, en possession héréditaire, les principautés de Smolensk et de Seversk, à l’exception de quelques districts conservés, comme don, pour Sigismond et la République, en gage d’une paix perpétuelle et invariable, entre elle et l’Empire de Moscou… C’est ainsi qu’un Diacre vagabond, instrument miraculeux de la colère céleste, sous le nom de Tsar de la Russie, se préparait à livrer cet Empire, avec toute sa grandeur et son orthodoxie, entre les mains des Jésuites et des Polonais ! Mais ses moyens ne répondaient point encore à l’importance de son entreprise.

Ce n’était pas effectivement une armée, mais une foule de vagabonds qui s’armait contre la Russie. Quelques nobles seulement, obéissant à un Roi peu estimé, ou séduits par l’idée de guerroyer pour un Tsarévitche banni, se présentèrent à Sambor et à Lvof. Il n’y avait que des misérables affamés et à demi-nus, qui se précipitassent en foule auprès de l’Imposteur, demandant des armes, non pour combattre (165), mais pour piller, et des appointemens que Mnichek, sur la foi de l’avenir, promettait avec générosité, sur la riche dot de Marine et sur les revenus de la principauté de Smolensk. Otrépieff et ses amis sentaient la nécessité d’avoir d’autres auxiliaires plus sûrs, et devaient, naturellement, les chercher dans la Russie elle-même. Il est digne de remarque que plusieurs enfans Boyards qui avaient abandonné Moscou, à cause de la haine qu’ils portaient à Godounoff, et qui se cachaient alors en Lithuanie, ne voulurent point prendre part à cette entreprise ; ils voyaient l’imposture ; ils avaient horreur du crime. On dit que l’un d’eux, Jacques Pikhatcheff, appuyé par le compagnon même de l’Imposteur, le moine Varlaam, dont la conscience s’était réveillée, dénonça cette trame publiquement et en présence du Roi ; mais on ne les crut pas, et on les envoya tous les deux enchaînés à Sambor, au voïévode Mnichek qui fit jeter Varlaam en prison et exécuter Pikhatcheff, accusé du projet de tuer le faux Dmitri (166). D’autres transfuges, moins scrupuleux, le gentilhomme Ivan-Borochine, avec dix ou quinze autres (167), tombèrent aux pieds du prétendu Tsarévitche, et formèrent sa première légion russe ; il en eut bientôt une plus formidable. Connaissant le caractère des Cosaques indisciplinés du Don ; sachant qu’ils n’aimaient pas Godounoff, qui en avait fait exécuter plusieurs, à cause de leurs brigandages, le faux Dmitri envoya, sur le Don, le lithuanien Svirsky (168), chargé d’une lettre, dans laquelle il leur mandait qu’étant fils du premier Tsar-Blanc, auquel ces libres guerriers chrétiens avaient prêté serment de fidélité, il les appelait à une grande entreprise ; à renverser du trône d’Ivan, un esclave et un scélérat ! Deux Hetmans, André Korella et Michel Néjakoje (169), se hâtèrent de voir le faux Dmitri ; ils le trouvèrent honoré par Sigismond, par les Seigneurs de sa Cour, et retournèrent auprès de leurs compagnons, avec la ferme persuasion que c’était le véritable Tsarévitche qui les appelait à son secours. Les guerriers du Don montèrent aussitôt à cheval, pour se réunir aux troupes de l’Imposteur. Dans le même temps, un de ses plus zélés partisans, le Seigneur Michel Ratomsky, commandant d’Oster, agitait notre Ukraine par ses émissaires et deux Moines russes (170), qui, probablement, étaient Missaïl et Léonide. On sait que ce dernier avait pris le nom de Grégoire Otrépieff, et pouvait attester ainsi que ce nom n’appartenait point à l’Imposteur. Dans les villes, les villages et sur les chemins, on distribua aux Russes des proclamations du faux Dmitri (171), annonçant que le Tsarévitche existait et qu’il se présenterait bientôt lui-même. Le peuple, frappé d’étonnement, ne savait s’il devait, ou non, y ajouter foi, et les vagabonds, les brigands qui depuis long-temps avaient leurs repaires dans le pays de Seversk, s’en réjouissaient : leur temps était venu. Les uns allèrent en Galicie auprès de l’Imposteur ; d’autres à Kief, où Ratomsky avait également arboré le drapeau sous lequel devaient se réunir les volontaires. Il souleva aussi les cosaques Zaporoviens, séduits par l’idée de porter au trône de Moscou, celui qui avait appris, parmi eux, à manier les armes. Tant de mouvemens, tant d’événemens publics pouvaient-ils être dérobés à la connaissance de Godounoff ?

Il est probable que, même avant que l’Imposteur se fut découvert aux Vichnevetsky, le bruit qu’il avait répandu en Lithuanie, au sujet de Dmitri, était parvenu jusqu’à Boris. Au mois de janvier 1604, Tierfeld, magistrat de Narva, écrivit, par un courrier, au gouverneur d’Abo, que le fils d’Ivan, faussement cru assassiné, vivait parmi les Cosaques. Le courrier fut arrêté à Ivangorod, et sa lettre fut expédiée au Tsar. En même temps on reçut des nouvelles de Lithuanie et des proclamations du faux Dmitri, envoyées par nos Voïévodes d’Ukraine. À cette même époque, les Cosaques du Don défirent, sur les bords du Volga, le grand-officier, Simon Godounoff, envoyé à Astrakhan ; et ayant pris quelques streletz, ils les renvoyèrent à Moscou avec cet ordre : « Dites à Boris que nous serons bientôt auprès de lui avec le tsarévitche Dmitri ». Dieu seul vit ce qui se passa dans l’âme de Godounoff, lorsqu’il entendit prononcer ce nom fatal !… Mais plus il était effrayé, plus il voulait paraître calme. Ne doutant point de l’assassinat du véritable fils d’Ivan (172), Mesures pris par Boris. il s’expliquait une imposture si audacieuse, par un complot de ses ennemis secrets, et ayant donné ordre à ses espions de savoir, en Lithuanie, qui était cet aventurier ; lui-même chercha la trame de cette conjuration en Russie. Il soupçonna les Boyards ; il fit venir à Moscou, de son couvent, la Tsarine, mère de Dmitri, et fut la voir, avec le Patriarche (173), au monastère des Vierges, supposant qu’elle pouvait n’être pas étrangère à ce complot, et espérant par la flatterie, ou les menaces, parvenir à connaître son secret.

Mais l’illustre Religieuse, de même que les Boyards, était dans l’ignorance la plus complète ; elle apprit avec étonnement, et peut-être avec une satisfaction secrète, l’apparition du faux Dmitri, qui ne rendait point un fils à sa mère, mais qui épouvantait son meurtrier. Boris, instruit enfin que l’Imposteur était le moine défroqué Otrépieff et que le secrétaire Smirnoï n’avait pas rempli l’ordre qu’il lui avait donné de l’exiler dans les déserts de la mer blanche, fut assez politique pour ne point montrer de ressentiment ; il voulait, par cette feinte indifférence, persuader aux Russes le peu d’importance qu’il mettait à cet événement. Smirnoï tremblant attendait à chaque instant sa perte, elle ne fut que différée ; et plus tard il fut exécuté, sous le prétexte du crime de dilapidation des deniers publics.

Cependant Boris doubla les avant-postes sur les frontières de la Lithuanie, pour saisir toutes les dépêches relatives à l’Imposteur ; mais sentant l’impossibilité de cacher son apparition à la Russie, et craignant d’ailleurs par son silence, de donner plus de force à des bruits dangereux, Godounoff publia l’histoire du fugitif de Tchoudof (174), avec les interrogatoires qu’on avait fait subir au moine Pimen, à Bénédict, religieux de Smolensk, et à un peintre d’images, nommé Étienne, bourgeois de Iaroslavetz ! Le premier déclarait qu’il avait conduit lui-même le vagabond Grégoire en Lithuanie, et que, n’ayant pas voulu le suivre plus loin, il était retourné à son couvent ; le second et le troisième attestaient qu’ils avaient connu Otrépieff, diacre à Kief, et voleur parmi les Zaporoviens ; que maintenant ce misérable impie et sacrilége, osait, à l’instigation des princes Vichnevetsky et du roi Sigismond lui-même, prendre en Lithuanie le nom de Dmitri ! En même temps le Tsar envoya au nom des Boyards, auprès des Grands de la Cour de Sigismond, l’oncle de l’Imposteur, Smirnoï-Otrépieff, pour démasquer son neveu en leur présence (175). Ensuite il expédia vers les Cosaques du Don, le gentilhomme Kroustchoff, pour les tirer d’une erreur funeste. Mais ni les lettres, ni les paroles n’eurent aucun effet. Les Seigneurs Lithuaniens ne voulurent pas montrer le faux Dmitri à Smirnoï-Otrépieff et lui répondirent sèchement, qu’ils n’avaient rien à déméler avec le Tsarévitche de la Russie. Quant aux Cosaques, ils s’emparèrent de Kroustchoff, l’enchainèrent et le conduisirent devant l’Imposteur. Celui-ci, dès le 15 d’août, s’était avancé avec ses Légions sur les bords du Dniéper, et campait le 17 du même mois à Sokolniki ! Kroustchoff amené enchaîné en sa présence, porta sur lui ses regards ; tout-à-coup ses yeux se remplirent de larmes, et il tomba à ses pieds en s’écriant : « Je vois Ivan dans les traits de ton visage, et je me dévoue à toi pour jamais ». On lui ôta ses fers ; et ce premier traître Russe de distinction, aveuglé par la crainte ou par l’intérêt, fit pour témoigner son zèle à son nouveau Souverain, la déclaration suivante, mêlant le mensonge à la vérité.

« La nation Russe, disait-il, montrait de l’amour à Dmitri ; même des hommes illustres, tels que Boulgakoff et autres, avaient, en présence de nombreux convives, bu à sa santé, et Godounoff les avait condamnés au supplice sur la dénonciation de leurs domestiques ». Il ajouta, « que Boris avait également fait périr sa sœur la Tsarine douairière Irène, qui n’avait jamais vu en lui qu’un Souverain illégitime ; que n’osant prendre publiquement les armes contre Dmitri, il rassemblait ses troupes à Livny, sous prétexte de s’opposer à une invasion du Khan, que les principaux voïévodes Pierre Schérémétieff et Michel Soltikoff l’ayant rencontré, lui Kroustchoff, ils lui avaient dit, dans une conversation confidentielle : Ce n’est point la guerre de Crimée qui nous attend, c’en est une bien différente ; mais il est difficile de lever la main contre son Souverain légitime. Boris, continua-t-il, était malade, marchait à peine à cause d’une faiblesse dans les jambes, et songeait à expédier secrètement le trésor de Moscou à Astrakhan et en Perse ».

Sans doute Godounoff n’avait point fait périr Irène, et ne songeait pas d’avantage à chercher un refuge en Perse ; il n’avait point encore découvert de traîtres parmi les Russes, et n’avait condamné aucuns de ses sujets à la mort, pour leur attachement à l’Imposteur (176). Tout en écoutant avec avidité les délations souvent calomnieuses de ses espions, il n’osait pour sa propre sûreté se livrer, dans de semblables circonstances, à des excès tyranniques. Dévoré de soupçons, jusqu’alors sans fondement, il voulait par les dehors d’une généreuse confiance, toucher les Boyards et les Dignitaires ; mais à la vérité, il balançait encore à faire marcher une armée sur les frontières de la Lithuanie ; soit qu’il voulut, faire parade d’une entière sécurité, soit qu’il craignit de donner aux yeux du peuple trop d’importance à son antagoniste, en envoyant contre lui des forces considérables, soit enfin qu’il évitât, jusqu’à la dernière extrémité, de déclarer la guerre à la Pologne. Cependant, il n’y avait plus à hésiter : le roi Sigismond armait contre Boris, non-seulement l’Imposteur, mais encore les brigands de la Crimée, dont il engageait le Khan à entrer en Russie avec le faux Dmitri. Boris savait tout ; pourtant il envoya encore à Varsovie, et adressa directement au Roi, le gentilhomme Ogareff, afin de lui représenter combien il était humiliant pour un Monarque chrétien, d’être l’appui d’un vil imposteur ; il devait lui répéter, une seconde fois (177), quel était ce prétendu Tsarévitche, et demander ce que voulait enfin Sigismond, la paix ou la guerre avec la Russie ? Sigismond employa la ruse, et répondit à l’exemple de ses Seigneurs, qu’il ne soutenait point le faux Dmitri et ne songeait nullement à rompre la trève ; qu’à la vérité quelques Polonais secouraient volontairement ce vagabond qui s’était enfui en Galicie, mais qu’ils seraient punis comme des séditieux. « Nous trompions Dieu, dit un contemporain Polonais de distinction, en assurant, contre notre conscience, que ni le Roi ni la République, ne participaient à l’entreprise de Dmitri (178) ».

Déjà l’Imposteur avait commencé ses opérations que le Tsar ordonnait encore au patriarche Job, d’écrire au Clergé de Lithuanie et de Pologne, afin de l’engager, pour le bien des deux Empires, à arrêter l’effusion du sang qui allait être versé, pour un traître envers Dieu, un vil Moine défroqué (179). Tous les Évêques confirmèrent la lettre du Patriarche, en y apposant leurs sceaux, et en attestant qu’ils avaient tous connu le moine Otrépieff. Job écrivit une lettre semblable au Voïévode de Kief, Vassili Ostrojsky, en lui rappelant que, lui-même, avait vu cet aventurier faire l’office de Diacre, et le conjurant d’être un digne fils de l’Église, de démasquer le fourbe, de le saisir et de l’envoyer à Moscou. Mais les courriers du Patriarche ne revinrent point ; on les arrêta en Lithuanie, et ni le Clergé ni le prince Ostrojsky ne répondirent à Job ; car l’Imposteur agissait déjà et remportait de brillans succès.

Cette force menaçante qui allait renverser Godounoff, s’élevait à peine à quinze mille soldats réguliers, cavalerie et infanterie, le reste n’était qu’une foule indisciplinée et mal armée (180). Les chefs principaux étaient le faux Dmitri lui-même, accompagné de deux Jésuites, le jeune Mnichek, fils du Voïévode de Sendomir, Dvorjitsky, Frédro et Neborski ; chacun d’eux avait sa légion particulière et son étendart. Le vieux Mnichek était président de leur conseil. Ils furent joints près de Kief, par deux mille cosaques du Don, qu’amenait Svirski, et par un grand nombre de volontaires que Ratomsky avait rassemblés dans les provinces de Kief et de Séversk.

Le 16 octobre ils entrèrent en Russie (181). Alors seulement Boris se prépara à la défense ; il envoya des Voïévodes de confiance avec des Chefs de streletz, dans les forteresses de l’Ukraine ; et il expédia les illustres Boyards le prince Dmitri Schouisky, Ivan Godounoff, et Michel Soltikoff, à Briansk, afin d’y lever une nombreuse armée (182). Boris pouvait bien encore regarder comme au-dessous de lui de témoigner quelque crainte à l’aspect d’une troupe de Polonais, ramas de volontaires non disciplinés et de cosaques, conduit par un Moine fugitif. Mais cet homme portait un nom terrible pour Boris, et cher à la Russie !

Le faux Dmitri s’avançait, un glaive et un manifeste à la main ; il y déclarait aux Russes que, sauvé du fer de Boris, par le bras invisible du Tout-Puissant, et long-temps caché au monde, il reparaissait enfin, conduit par ce même bras, sous les étendarts d’une armée forte et courageuse ; qu’il marchait à Moscou, pour reprendre l’héritage de ses ancêtres : la couronne et le sceptre de Vladimir. Il rappelait à tous les Fonctionnaires et aux Citoyens, le serment prêté par eux à Ivan ; les conjurait d’abandonner l’usurpateur Boris, et de servir leur Souverain légitime ; leur promettant la paix, la tranquillité et le bonheur, dont ils ne pouvaient jouir sous le règne d’un scélérat abandonné de Dieu (183). En même temps, le Voïévode de Sendomir publia, au nom du Roi et des Seigneurs de Pologne, un autre manifeste par lequel ils déclaraient que, convaincus par des preuves irrécusables, ils avaient reconnu en Dmitri, le véritable Grand-Duc de Moscou (184) ; qu’ils lui avaient donné une armée et qu’ils étaient prêts à lui en fournir une plus considérable, pour l’aider à remonter sur le trône de son père. Ce manifeste mit le complèment à l’effet qu’avaient produit les proclamations précédentes du faux Dmitri en Ukraine, où, non seulement les compagnons de Klopko, et les serviteurs des Boyards exilés, qui détestaient Godounoff, mais encore la lie du peuple et beaucoup de soldats, crurent à l’Imposteur, ne pouvant reconnaître un Diacre fugitif, dans l’allié du roi Sigismond, entouré des plus nobles Polonais ; dans le guerrier habile qui maniait avec art son glaive et son cheval ; dans le chef intrépide qui, toujours au premier rang, méprisait le danger, et d’un regard assuré, semblait chercher en Russie, non des ennemis, mais des compagnons d’armes. Les malheurs du règne de Godounoff, l’espoir d’un meilleur sort, l’attrait pour tout ce qui est extraordinaire et nouveau, et l’or répandu par Mnichek et les Vichnevetsky, contribuèrent aussi à la crédulité du peuple. Envain les Voïévodes de Boris voulurent intercepter et détruire les manifestes de l’Imposteur ; envain ils s’efforcèrent de les réfuter : ces manifestes passaient de main en main et préparaient la trahison. Des rapports secrets s’établirent entre le faux Dmitri et les villes de l’Ukraine, dans lesquelles ses espions agissaient avec un zèle infatigable, séduisant les esprits et flattant les passions ; ils démontraient que le serment prêté à Godounoff, n’avait point de valeur, car le peuple trompé, l’avait reconnu pour Tsar, croyant que le fils d’Ivan n’existait plus (185) : ils ajoutaient que Boris lui-même, convaincu de cette vérité, et frappé de stupeur, ne troublait point l’entrée paisible du Tsarévitche en Russie. Les principaux d’entre les citoyens, balançaient dans leur fidélité, ou attendaient, sans agir, l’issue des événemens. Les Voïévodes, témoins du mouvement général qui s’opérait en faveur du faux Dmitri, semblaient craindre d’employer la sévérité, et ne montraient point assez de zèle. Les complots se formèrent en liberté, et la rébellion éclata.

Otrépieff, sur la rive gauche du Dniéper, divisa sa petite armée (186), en envoya une partie vers Bielgorod, et lui-même remonta la Desna, ayant pour éclaireurs, dans sa marche, les transfuges qui, connaissant les lieux, lui servaient de guides sûrs. À peine eut-il mis le pied sur le territoire russe, qu’il apprit, le 18 octobre, dans la slabode de Schliahta, son premier succès. Première trahison Les habitans et la garnison de Moravsk avaient trahi Boris, et envoyaient à l’Imposteur leurs Voïévodes garottés ; eux-mêmes vinrent à sa rencontre avec le pain et le sel.

Sentant combien le début dans une pareille entreprise, était important, l’adroit aventurier se conduisit avec beaucoup d’habileté : il rendit solennellement des actions de grâce à l’Éternel, se montra affable avec dignité, ne reprocha point aux Voïévodes de Moravsk leur fidélité envers Boris, et se bornant à plaindre leur aveuglement, il leur accorda la liberté. Il répandait des grâces et des faveurs sur les traîtres, tant citoyens que soldats. Il réussit tellement à imiter le langage et l’air majestueux d’un Souverain né sur le trône, que sa renommée s’étendit avec une rapidité incroyable, depuis la frontière de la Lithuanie, jusque dans l’intérieur de la Russie ; et la fameuse Capitale des anciens Olgovitches, n’hésita pas à suivre l’exemple de Moravsk. Le 26 octobre, Tschernigof se soumit à l’Imposteur ; les soldats et les citoyens le reçurent également avec le pain et le sel, en lui livrant les Voïévodes (187), dont le principal, le prince Ivan Tateff, qui haïssait secrétement Boris, entra, sans honte, comme un second Kroustchoff, au service de l’Imposteur. Tchernigof renfermait un trésor considérable : le faux Dmitri le partagea entre ses guerriers, dont il redoubla ainsi le zèle : il augmenta leur nombre en leur joignant trois cents streletz transfuges, et des habitans du pays, armés par dévoûment à sa personne, ou par esprit de sédition. Après avoir pris douze canons dans la forteresse de Tchernigof, l’Imposteur y laissa, pour commandant, un Polonais, et se hâta de marcher contre Novgorod Seversky. Il espérait tout soumettre sans répandre de sang, et en effet, sur les bords de la Desna, de la Svina et du Snof, il vit partout le peuple se prosterner devant lui, et n’entendit que les cris joyeux de vive notre souverain Dmitri !

Mais il ne recevait point de nouvelles de Novgorod : les habitans n’envoyaient au faux Dmitri, ni lettres de soumission, ni Voïévodes garottés ; il s’y trouvait un homme déterminé, intrépide et encore fidèle ! Ce guerrier était Pierre Basmanoff, frère d’Ivan-Basmanoff, tué, par des brigands, en 1604 ; il n’était connu, jusqu’alors, que par le sort extraordinaire de son père et de son grand-père qui, ayant tout sacrifié à la faveur d’Ivan, furent, par leur ruine, un exemple de la justice céleste. Courtisan comme eux, il réunissait de grandes qualités d’esprit, et même quelques nobles qualités du cœur, à une conscience facile ; et était capable, pour s’élever, des plus belles comme des plus mauvaises actions. Boris ne vit dans le jeune Basmanoff, que son mérite, et il le tira, ainsi que son frère, de l’état de disgrâce où était sa famille, pour l’élever à un rang distingué. En 1601, il lui donna le titre de Grand-Officier, et l’envoya, avec le Boyard prince Nikita Troubetskoï, au secours de Tchernigof ; mais, à quinze verstes de cette ville, ils apprirent que l’Imposteur y était déjà et s’enfermèrent à Novgorod. Le héros Basmanoff. Alors, on connut Basmanoff ! la grandeur du danger, le mit au-dessus du Boyard Troubetskoï. Ayant pris le commandement de la ville, où tout était en combustion par les instigations des traîtres ou par l’effet de la crainte, il comprima la trahison, par les menaces et le langage de la vérité. Convaincu lui-même, de l’imposture, il persuada les autres ; ne redoutant pas la mort, il épouvanta les rebelles par les supplices ; il brûla les faubourgs et s’enferma dans la forteresse, avec un corps de cinq cents streletz de Moscou, après avoir pris avec lui, de gré ou de force, les principaux habitans de la ville (188). Le 11 novembre, le faux Dmitri s’approcha de Novgorod ; c’est là que les Russes le reçurent pour la première fois avec de la mitraille ! Il voulut entrer en pourparler. Basmanoff, de bout sur la muraille, tenant une mêche allumée, écouta l’envoyé de l’imposteur, le Polonais Boutchinsky, qui lui dit : Que le tsar et grand-duc Dmitri était disposé à être le père des guerriers et des citoyens, si l’on se rendait à lui ; mais que si on osait lui faire résistance, il passerait les habitans de Novgorod au fil de l’épée, et n’épargnerait pas même les enfans à la mammelle. Le Grand-Duc et Tsar est à Moscou, répondit Basmanoff, et votre Dmitri n’est qu’un brigand qui sera empâlé, ainsi que vous. Otrépieff envoya également des traîtres russes, pour tenter de persuader Basmanoff, mais ce fut envain ; il voulut prendre d’assaut la forteresse, et fut repoussé ; il tenta d’en détruire les murailles, par le feu, et n’y réussit point ; il perdit beaucoup de monde, et crut voir sa ruine assurée : ses troupes étaient découragées, et Basmanoff donnait à celles de Boris le temps de s’armer, et aux autres Voïévodes l’exemple du courage.

Mais bientôt d’heureuses nouvelles, vinrent consoler l’Imposteur. L’importante forteresse de Poutivle était commandée par Michel Soltikoff, et le prince Vassili-Roubetz-Massalsky. Ce dernier qui n’était pas un guerrier dépourvu de mérite, mais un citoyen sans honneur et sans principes, se déclara, conjointement avec le secrétaire Soutoupoff, en faveur du prétendu Dmitri ; il émeuta lui-même les citoyens et les soldats ; fit enchaîner Soltikoff, et, le 18 novembre, il livra cette place importante à l’aventurier et devint dès ce moment son favori et son conseiller (189). La place non moins importante de Rilsk, la province de Komarnitsk ou de Sevsk, Borissof, Bielgorod, Volouiky, Oskol, Voronège, Kromy, Livny, Eletz où se trouvait le moine Léonide (190), qui sous le nom de Grégoire Otrépieff, le servait efficacement, se soumirent aussi à l’Imposteur. Toute la Russie méridionale était en révolte : partout on mettait aux fers les dignitaires qui se montraient fidèles à Boris, et on les présentait au faux Dmitri qui leur rendait sur le champ la liberté et les recevait favorablement à son service (191). Son armée se grossissait d’une foule de nouveaux transfuges. S’étant emparé des sommes que des marchands de Moscou transportaient secrètement dans des tonneaux de miel, aux commandans des villes de Seversk (192), il en envoya une partie considérable en Lithuanie, au prince Vichnevetsky et au seigneur Rojinsky, afin d’y rassembler de nouvelles légions ; lui-même restait toujours devant Novgorod dont il ruinait les murs à coups de canons (193). Basmanoff ne perdait point courage, et ne cessait de faire des sorties heureuses ; mais voyant la destruction de la forteresse, et sachant que l’armée de Boris était en chemin pour venir la sauver, il conclut, adroitement, une trève avec l’Imposteur, sous prétexte d’attendre des nouvelles de Moscou ; lui promettant, dans tous les cas, de se rendre au bout de quinze jours. L’Imposteur regardait déjà Novgorod comme sa propriété, et Basmanoff comme son prisonnier.

Ces succès rapides de la séduction firent trembler Godounoff et toute la Russie. Le Tsar aperçut probablement la faute qu’il avait commise et en fit une nouvelle ; il se repentit d’avoir cherché à tromper la multitude en feignant de mépriser l’entreprise du Moine défroqué, au lieu d’envoyer contre lui des forces considérables, afin de le repousser de nos frontières et de l’empêcher de pénétrer dans le pays de Seversk, où l’ancien esprit Lithuanien dominait encore ; pays dans lequel des scélérats, des déserteurs et des gens sans aveu, attendaient la révolte comme un bonheur, et où le peuple et même les soldats, étonnés du libre accès que l’Imposteur avait trouvé en Russie, pouvaient, en ajoutant foi aux paroles perfides de ses agens, penser que Godounoff n’osait réellement pas s’opposer au véritable fils d’Ivan : nouvelle preuve des erreurs de l’esprit, lorsqu’il n’est point d’accord avec la conscience.

Conduite timide de Godounoff. Boris pouvait encore réparer cette faute, en se mettant lui-même à la tête de ses troupes, et en les faisant marcher contre l’Imposteur. La présence du Monarque, sa hardiesse et sa généreuse confiance auraient sans doute produit un heureux effet. Godounoff, sans avoir les qualités d’un héros, s’était pourtant exercé dès ses plus jeunes années au métier des armes. N’étant encore que Régent, il avait su, par la force de son âme, ranimer le courage dans les cœurs, et sauver Moscou de l’invasion du Khan. Il avait pour lui, la sainteté de la couronne et du serment, l’habitude de l’obéissance et le souvenir de nombreux bienfaits politiques. La Russie, sur-le-champ d’honneur n’aurait point livré le Tsar au Moine défroqué. Mais Boris, troublé par la crainte et les remords n’osait marcher contre l’ombre de Dmitri : il soupçonnait les Boyards et leur confia son sort. Il nomma principal voïévode, Mstislafsky homme courageux et d’une conscience irréprochable, mais chef plus illustre qu’habile ; il ordonna sévèrement à tous ceux qui portaient les armes de se rendre en toute hâte et sans exception à Briansk, et lui-même semblait se cacher dans sa capitale !

En un mot la justice divine allait atteindre enfin le Souverain criminel.

Jusqu’à 1604, personne en Russie n’avait douté de l’assassinat de Dmitri ; tous les habitans d’Ouglitche l’avaient vu mort ; ils avaient pendant cinq jours arrosé son corps de leurs larmes : les Russes ne pouvaient donc raisonnablement croire à la résurrection du Tsarévitche ; mais ils n’aimaient pas Boris. Cette fatale disposition des esprits les préparait à devenir victimes de l’imposture. Boris lui-même avait affaibli les preuves de la vérité, en faisant périr les principaux témoins de la mort de Dmitri (194), et en déguisant par des rapports évidemment faux, les horribles détails de cette catastrophe. À Ouglitche, à Pélim, bien des citoyens encore connaissaient cette triste vérité ; mais la haine contre le tyran était dans le cœur de tous les habitans de ces villes. On rapporte que le prince Vassili Schouisky fut celui qui affirma le plus solennellement, sur la place publique de Moscou, la mort du Tsarévitche, déclarant l’avoir vu dans son cercueil et dans la tombe. Le Patriarche écrivit la même chose dans toutes les provinces de la Russie, prenant à témoin la mère de Dmitri qui avait elle-même enterré son fils (195). Mais on connaissait trop bien la conscience peu scrupuleuse de Schouisky, et l’aveugle dévouement de Job pour Godounoff. On entendait le nom de la Tsarine religieuse, mais on ne la voyait pas, on ne pouvait lui parler : elle était renfermée de nouveau dans le couvent isolé de Vyksa.

Disposition générale des esprits. N’ayant point encore eu dans leur Histoire un pareil exemple d’imposture, et ne comprenant point cet excès d’audace ; aimant l’antique dynastie des Tsars, écoutant avec avidité les récits que l’on faisait des prétendues vertus du faux Dmitri, les Russes se communiquaient les uns aux autres, l’idée que Dieu, par quelque miracle digne de sa justice, avait pu sauver le fils d’Ivan, pour punir un usurpateur et un tyran détesté. Au moins on était dans le doute et l’on ne montrait point de zèle pour défendre Boris ; l’Imposteur, à la tête de ses Polonais, dominait déjà dans notre pays, et les défenseurs de la patrie se refusaient à servir, ou allaient rejoindre leurs drapeaux à Briansk, avec une répugnance, qui augmentait à mesure qu’ils apprenaient les succès du faux Dmitri ; ils croyaient que Dieu lui-même le protégeait : c’est ainsi que le manque d’attachement au Souverain, produit l’indifférence pour l’honneur de la patrie !

Au milieu de ce danger déjà imminent, Boris eut recours à deux moyens puissans : la religion et la sévérité. Il ordonna au Clergé de célébrer, dans toutes les églises, des messes de mort en mémoire de Dmitri, et d’anathématiser le Moine défroqué, et ses adhérens présens et futurs, du haut de la chaire et sur les places publiques, comme un hérétique qui voulait, non seulement s’emparer de l’Empire, mais y introduire encore le culte catholique. Ainsi Boris connaissait déjà, ou devinait la promesse faite par le faux Dmitri aux Jésuites et au Légat du Pape. Le peuple qui avait vu la faiblesse et la connivence des Évêques, dans le jugement de l’assassinat de Dmitri, ne pouvait avoir en eux une confiance illimitée ; mais l’anathême devait effrayer la conscience des citoyens pieux, et leur inspirer de l’horreur pour un homme rejeté de l’Église et livré par elle à la colère de Dieu. Le second moyen ne resta pas non plus sans effet. Boris ayant publié un édit d’après lequel chaque deux cents mesures de terre cultivée, devait fournir un soldat avec un cheval, des armes et des provisions : moitié seulement du nombre des recrues fixé par le réglement d’Ivan. Il exigea la plus grande promptitude dans l’exécution de cet édit, reprochant aux riches propriétaires, de rester dans leurs maisons sans s’occuper de la perte de l’Empire et de l’Église. Il menaça du supplice les paresseux et les indifférens, sans parler des mal-intentionnés ; et il ordonna de punir, sans miséricorde, par la confiscation de leurs biens, l’emprisonnement et le knout, ceux qui refuseraient d’obéir. Il voulut que tous les serviteurs du Patriarche, des Évêques et des Couvens, qui étaient propres au service, se hâtassent de joindre l’armée, sous peine d’encourir la colère du Tsar, en cas de lenteur à remplir ses ordres. « Il fut un temps, est-il dit dans cette ordonnance du conseil de l’Empire, où les Moines et les Prêtres même s’armèrent pour sauver la Patrie, et se montrèrent prodigues de leur vie ; mais nous les dispensons d’un pareil dévoûment, qu’ils restent dans les Temples et qu’ils y prient Dieu pour le Souverain et pour l’Empire ». Ces mesures, ces menaces, ces punitions réunirent, dans l’espace de six semaines, cinquante mille hommes à Briansk (196), au lieu d’un demi-million, qui en 1598, s’était armé à la simple invitation du Tsar, alors cher à la Russie !

Générosité de Boris. Cependant Boris montra encore un mouvement de générosité. Le roi de Suède, ennemi de Sigismond, ayant entendu parler de l’Imposteur et de la trahison des Polonais, proposa aux Tsar une alliance et des troupes ; mais Boris lui répondit que la Russie n’avait pas besoin du secours des étrangers ; que, sous le règne d’Ivan, elle avait combattu en même temps le Sultan, la Lithuanie, la Suède, la Crimée, et qu’elle ne devait point redouter un misérable rebelle (197). Boris savait d’ailleurs qu’une poignée de Suédois lui était inutile, si les Russes lui restaient fidèles, et que, dans le cas contraire, elle ne pourrait le sauver.

L’heure menaçante de la crise approchait, il fallait agir ; l’Imposteur devenait chaque jour plus redoutable ; et, sans combat, étendait ses conquêtes. Les Boyards, prince Fédor-Mstislafsky, André Téliatefsky, Dmitri-Schouisky, Vassili-Galitzin, Michel Soltikoff, les grands-officiers prince Michel Kachin, Ivan-Godounoff et Vassili-Morozoff, sortirent de Briansk pour arrêter les progrès de la trahison et sauver la forteresse de Novgorod, qui seule résistait au faux Dmitri, au milieu d’une contrée qui lui était déjà soumise. Non seulement Godounoff suivait avec angoisse les mouvemens des troupes de Moscou, mais la Russie entière attendait, avec une pénible inquiétude, l’issue d’une lutte aussi importante, entre Boris et le faux ou véritable Dmitri ; car ni l’armée, ni l’Empire n’avaient une entière conviction. L’idée de porter les armes contre le véritable fils d’Ivan, ou de se livrer à un imposteur effronté, maudit par l’Église, effrayait également les cœurs généreux. Un grand nombre de Russes, et même les plus nobles d’entr’eux, n’aimaient pas Boris, mais ayant la trahison en horreur, ils voulaient rester fidèles au serment qu’ils lui avaient prêté. Plusieurs, n’écoutant que leurs passions, étaient pour Boris ou pour le faux Dmitri, ne s’embarrassant pas de la vérité, ni des devoirs d’un sujet fidèle. D’autres, enfin, restaient indécis et se réservaient à régler leur opinion sur les événemens. Si même, dans ce moment, un observateur habile avait pu pénétrer jusqu’au fond des cœurs, encore aurait-il eu de la peine à décider, si l’entreprise de l’Imposteur devait échouer ou réussir, tant la disposition des esprits était indécise et confuse. L’armée marchait, obéissant aux ordres du Tsar, mais elle était agitée par le doute, par des insinuations perfides et une méfiance mutuelle.

En s’approchant de Troubtchevsk, où le nom de Dmitri était déjà proclamé, les Voïévodes de Boris écrivirent à celui de Sendomir, pour lui enjoindre de quitter immédiatement la Russie restée en paix avec la Lithuanie, et d’abandonner l’Imposteur à la punition qu’il méritait (198). Mnichek ne fit aucune réponse, espérant que l’armée de Boris ne combattrait pas ; le faux Dmitri le croyait aussi, d’après ce que lui disaient les traitres qui étaient en relation avec ceux qui pensaient comme eux dans l’armée de Moscou.

Le 18 décembre il y eut sur les bords de la Desna, à six verstes du camp du faux Dmitri, une fusillade, entre des détachemens de l’une et de l’autre armée, et le troisième jour une légère escarmouche ; on ne mettait d’acharnement ni d’un côté ni de l’autre. Il paraît que l’Imposteur s’attendait à voir l’armée de Boris, à l’exemple des villes, enchaîner ses chefs et les lui livrer ; tandis qu’à son tour Mstislafsky espérait que l’ennemi, qui n’avait pas même douze mille hommes, se retirerait sans combattre. Combat. Mais on ne vit ni trahison ni fuite ; il n’y eut que trois enfans Boyards qui passèrent du côté du faux Dmitri. Celui-ci ayant abandonné Novgorod et son camp retranché, se mit en bataille dans une plaine extrêmement défavorable pour une armée peu nombreuse ; témoignant du calme et de la fermeté, il harangua, ses troupes (199), afin d’animer leur courage ; il pria à haute voix, en élevant les mains au Ciel, et osa même, assure-t-on, prononcer les paroles suivantes : « Éternel, tu lis au fond de mon âme ! Si c’est injustement ou illégalement que j’ai tiré le glaive, que la foudre céleste m’écrase ; mais si je suis dans mon droit, si ma conscience est pure, donne à mon bras une force invincible ; et toi, Mère de Dieu, sois la protectrice de notre armée ! » Le combat s’engagea le 21 décembre ; d’abord il ne fut pas vif : mais tout à coup la cavalerie polonaise se précipitant, avec de grands cris, sur l’aîle droite des Russes, où commandaient les princes Dmitri-Schouisky et Michel Kachin, celle-ci s’ébranla et culbuta dans sa fuite le centre de l’armée, où se trouvait Mstislafsky ; étonné de cette défection, il opposa son glaive aux siens comme aux ennemis ; il combattit long-temps dans la mêlée, et, couvert de sang, ayant reçu quinze blessures, il finit par succomber sous le nombre ; un détachement de streletz put à peine l’arracher des mains de l’ennemi (200). Le moment était décisif, si le faux Dmitri, par une attaque générale, avait soutenu le coup porté par les intrépides Polonais, toute l’armée Moscovite, au dire de témoins oculaires, aurait offert le spectacle d’une fuite honteuse. Mais il lui donna le temps de se reconnaître : sept cents cavaliers Allemands, fidèles à Boris, arrêtèrent la cavalerie ennemie, et notre aile gauche resta intacte. En même temps Basmanoff sortit de la forteresse, pour prendre à dos les troupes de l’Imposteur, qui, entendant tirer derrière lui et voyant en flammes son camp retranché (201), ordonna de cesser le combat. Les deux partis reculèrent en même temps : le faux Dmitri se glorifiant de la victoire et de quatre mille ennemis restés sur le champ de bataille, et les Voïévodes de Boris gardant le silence de la honte, quoiqu’ils eussent fait quelques prisonniers. Cependant pour avoir moins à rougir de cette défaite, les Russes eurent recours à une fable ; ils assuraient que leurs chevaux avaient été effrayés par les Polonais, qui avaient mis le poil de leurs pelisses d’ours en dehors. Mais les étrangers, témoins de cette fuite pusillanime, disent que les Russes semblaient n’avoir ni glaives, ni bras, mais uniquement des jambes (202) !

Cependant, le prétendu vainqueur était loin de se réjouir. Ce combat étrange n’avait point répondu aux désirs de l’Imposteur. Les Russes ne lui résistaient que faiblement et sans zèle, mais ils résistaient ; ils fuyaient, mais ne se rendaient point. Le faux Dmitri savait que, sans leur soumission volontaire, ni les Polonais ni les Cosaques ne pourraient renverser Boris, et il craignait, avec raison, de se trouver entre deux feux ; c’est-à-dire, entre les fidèles voïévodes Mstislafsky et Basmanoff. Ce dernier, après la retraite de l’armée Russe, s’était renfermé de nouveau dans la forteresse, décidé à s’ensevelir sous ses ruines. Le lendemain, quatre mille Zaporoviens (203), se réunirent au faux Dmitri, et l’armée de Boris se retira à Starodoub-Seversky, pour y attendre également des troupes fraiches de Briansk ; position où elle pouvait d’un jour à l’autre se reporter sur Novgorod, si opiniâtrement défendue. Le zèle des mercenaires et des alliés du faux Dmitri se réfroidissait ; les Polonais qui avaient espéré conduire leur Tsar à Moscou, sans répandre de sang, virent qu’il faudrait combattre ; et n’aimant ni les campagnes ni les sièges en hiver, ils l’abandonnèrent aussi légèrement qu’ils l’avaient accueilli. Ils déclarèrent qu’ils allaient se retirer, pour obéir aux ordres de Sigismond, qui leur avait défendu de faire la guerre à la Russie, en cas qu’elle voulut soutenir le Tsar Godounoff. Les Polonais abandonnent le faux Dmitri. Ce fut envain que le faux Dmitri les conjura de ne point perdre espérance ; il ne lui resta pas plus de quatre cents Polonais des plus audacieux (204). Tous les autres retournèrent chez eux, et le triste Mnichek les suivit, croyant que tout était perdu, la principauté de Smolensk pour lui, et le trône pour sa fille Marine. Ce vieillard inconséquent quitta encore en ami son gendre futur, et l’assura hardiment qu’il reviendrait le joindre avec une armée plus considérable ; mais l’Imposteur qui déjà comptait peu sur ses promesses, comptait encore sur la fortune. Après avoir fait ensevelir avec les rites sacrés, sur le champ de bataille, les corps des siens et ceux des ennemis, il leva le siège de Novgorod, et vint camper dans la province de Komarnitsk, où il occupa Sevsky-Ostrog. Là, il se hâtait d’armer ceux qu’il pouvait, citoyens et cultivateurs ; mais l’armée de Boris ne lui en laissa pas le temps.

1605. Les Voïévodes de Moscou étaient si troublés, qu’ils négligèrent même d’instruire le Tsar de l’issue du combat ; ce fut par d’autres qu’il en apprit les tristes circonstances, et le 1er. janvier, il envoya le prince Vassili Schouisky, à l’armée, pour en être le second Chef ; il dépêcha aussi l’officier Véliaminoff auprès de Mstislafsky blessé, pour le saluer de sa part, et le remercier du sang qu’il avait versé pour la cause sacrée de la patrie.

Véliaminoff devait lui dire au nom du Tsar : « Lorsqu’après avoir accompli tes grands services, tu reverras l’image du Sauveur, celle de la Sainte-Vierge et des Saints de Moscou, 1605. et nos regards Souverains, alors nous te récompenserons au-delà de tes espérances. Aujourd’hui, nous t’envoyons un Médecin habile, afin que tu guérisses et remontes bientôt sur ton cheval de bataille ». Le Tsar ordonna encore de notifier son mécontentement à tous les autres Voïévodes, pour leur silence criminel ; mais en même temps, il fit assurer l’armée de sa faveur (205). Voulant récompenser la valeur avec éclat, afin de la faire revivre dans le cœur des Russes, Boris, sincèrement content du seul Basmanoff, Honneurs rendus à Basmanoff. le fit venir auprès de lui, envoya à sa rencontre, les plus illustres Dignitaires de sa Cour, et voulut que le Héros fit à Moscou, une entrée solennelle, placé dans le magnifique traineau du Tsar, et entouré d’une pompe royale. Il lui remit de ses propres mains un plat d’or, couvert de ducats ; lui fit, de plus, donner deux mille roubles (206), une grande quantité de vases d’argent, tirés du trésor du Kremlin, un domaine d’un riche revenu, et lui conféra la dignité de Boyard du Conseil. La capitale et la Russie tournèrent alors leurs regards vers ce nouveau grand Dignitaire, illustré soudain et par l’éclat de ses exploits et par la faveur du Tsar. On vanta ses qualités extraordinaires, et le favori du Monarque devint celui de la nation, et le premier homme de son temps dans l’opinion publique. Mais une récompense si brillante, accordée à un seul, était un reproche tacite pour beaucoup d’autres et fit naturellement naître la jalousie parmi la haute Noblesse. Si le Tsar eût osé braver le réglement sur l’ancienneté des Boyards, et donner le commandement en chef à Basmanoff, il aurait peut-être prévenu la ruine de sa famille et les désastres de la Russie : le destin ne le voulut point. Le Tsar ayant fait venir Basmanoff à Moscou, probablement avec l’intention de profiter de ses lumières dans le Conseil, priva l’armée du meilleur de ses Officiers ; et il fit une nouvelle faute en lui donnant Schouisky pour Chef. Ce Prince, ainsi que Mstislafsky, pouvait ne point redouter la mort dans les combats ; mais il n’avait ni l’esprit, ni l’âme d’un Chef entreprenant et déterminé. Persuadé de l’imposture du vagabond, il ne songeait point à lui livrer la patrie ; mais, tout en servant les intérêts de Boris, en courtisan dévoué, il se rappelait ses disgraces, et voyait peut-être avec un secret plaisir les angoisses du tyran ; peut-être désirait-il sauver la Russie, mais il voulait du mal au Tsar.

Schouisky accompagné d’une foule de Dignitaires (207), trouva l’armée retranchée dans des forêts près de Starodoub. Là, quoique renforcée encore par de nouvelles légions, elle semblait se cacher à l’ennemi, et demeurait dans une morne inaction, avec un Chef épuisé par ses blessures. Une autre armée de réserve sous les ordres de Fédor Schérémétieff, se rassemblait près de Kromy, de manière que Boris avait en campagne près de quatre-vingt mille hommes. Mstislafsky, malgré ses souffrances, et Schouisky marchèrent immédiatement vers Sevsk où le faux Dmitri ne voulut pas les attendre : le désespoir animant son courage, il sortit de la ville et vint à leur rencontre. Les deux partis se trouvèrent en présence à Dobrinitch ; les forces n’étaient point égales ; l’Imposteur n’avait que quinze mille hommes tant infanterie que cavalerie, et les Voïévodes de Boris en comptaient de soixante à soixante-dix mille. Victoire remportée par les Voïévodes de Boris. Ayant appris que nos troupes s’encombraient dans le village, il voulut, pendant la nuit, y mettre le feu et tomber à l’improviste sur des gens endormis et sans défense. Les habitans se chargèrent de le conduire par un chemin détourné ; mais les sentinelles virent ce mouvement, donnèrent l’allarme, et l’ennemi s’éloigna. On attendit le jour.

Le 21 janvier, l’Imposteur pria Dieu, harangua son armée, comme au jour du combat de Novgorod, et la sépara en trois corps. Pour engager l’attaque, il prit quatre cents Polonais et deux mille cavaliers russes, tous couverts d’un vêtement blanc, par dessus leurs cuirasses, afin de se reconnaître dans la mêlée. Ils devaient être suivis de huit mille Cosaques également à cheval, et de quatre mille fantassins, avec de l’artillerie. Dès le matin commença une forte canonnade ; les Russes, supérieurs en nombre, n’avançaient pas, s’appuyant des deux côtés sur le village où se tenait leur infanterie. Après avoir examiné la position des Voïévodes de Moscou, le faux Dmitri monta sur son coursier, tenant son sabre nu à la main, il conduisit sa cavalerie par une vallée, afin de pouvoir, par une attaque rapide, couper l’armée de Boris, entre le village et l’aîle droite. Mstislafsky, faible et languissant, était à cheval ; il devina l’intention de l’ennemi, et fit avancer, à sa rencontre, cette aîle droite, soutenue de la légion étrangère. Alors le faux Dmitri, en véritable guerrier, montra une intrépidité extraordinaire ; par une attaque foudroyante, il culbuta les Russes et les poursuivit ; il renversa aussi la légion étrangère (208), malgré sa brillante et courageuse défense. Il se précipita ensuite sur l’infanterie de Moscou qui, avec son artillerie, se tenait immobile devant le village ; elle reçut l’ennemi par une décharge de quarante canons et de dix à douze mille fusils. Un grand nombre des assaillans tombèrent sur la place, le reste s’enfuit avec terreur, et entraîna le faux Dmitri lui-même. Déjà ses Cosaques Zaporoviens accouraient en toute hâte, achever la facile victoire de leur Héros ; mais voyant qu’elle l’avait abandonné, ils tournèrent bride, et furent suivis des Cosaques du Don et de l’infanterie ; cinq mille Russes et les Allemands, avec leur cri : hilf Gott, Dieu nous aide, les poursuivirent l’espace de huit verstes, tuèrent près de six mille hommes, firent beaucoup de prisonniers, et s’emparèrent de quinze drapeaux et de treize canons. Ils les auraient tous détruits, si les Voïévodes (209) ne leur avaient ordonné de s’arrêter, croyant probablement que tout était fini, et que le faux Dmitri lui-même était tué. Cette heureuse nouvelle fut apportée à Moscou, par le dignitaire Schein, qui trouva le Tsar en prière, dans le couvent de Saint-Serge…!

Boris trésaillit de joie, fit chanter des Te Deum en action de grâces, sonner les cloches, et montrer au peuple les trophées de la victoire : les drapeaux, les trompettes et les timballes, pris sur l’Imposteur. Il donna le rang de grand-officier à Schein, et envoya, par le prince Mezetsky, son chambellan favori, des médailles d’or aux Voïévodes, et quatre-vingt mille roubles à l’armée (210). Il écrivait aux premiers, qu’il attendait d’eux la nouvelle de la fin de la révolte, étant disposé à donner à ses serviteurs fidèles jusqu’à son dernier vêtement. Il remerciait particulièrement les étrangers et leurs deux chefs Walter-Rosen, gentilhomme Livonien, et le Français, Jacques Margeret, de leur dévoûment pour lui. Enfin, il témoignait la plus grande satisfaction de ce que la victoire ne nous avait pas coûté cher, car nous n’avions perdu dans la bataille, que cinq cents Russes et trente-cinq Allemands (211).

Mais l’Imposteur vivait encore ; les vainqueurs, dans la persuasion prématurée d’un triomphe certain, l’avaient laissé échapper. Il s’était rendu à Svesk, sur un cheval blessé, et de là, dans la même nuit, il avait gagné la ville de Rilsk, accompagné d’un petit nombre de Polonais, du Prince Tateff et d’autres traîtres. Le lendemain, les Zaporoviens dispersés, se présentèrent à lui ; mais l’Imposteur ne leur permit pas d’entrer dans la ville (212), les traitant de lâches et de traîtres ; honteux et indignés d’un tel langage, ils l’abandonnèrent et retournèrent dans leurs stèpes. Néanmoins, ne se trouvant pas en sûreté à Rilsk, le faux Dmitri chercha une retraite à Poutivle, mieux fortifiée et plus rapprochée de la frontière. Les Voïévodes de Boris étaient encore à Dobrinitchi, s’occupant d’exécutions : ils faisaient pendre les prisonniers, à l’exception des Lithuaniens, du seigneur Tiskévitche et autres, qu’ils envoyèrent à Moscou ; et ils faisaient torturer et fusiller les habitans de la province de Komarnitsk, pour les punir de leur trahison (213) ; augmentant, par ces cruautés inutiles et inconsidérées, l’acharnement des rebelles, la haine contre le Tsar, et les bonnes dispositions en faveur de l’Imposteur, qui se montrait clément même pour les serviteurs les plus zélés de son ennemi. Ces barbaries, jointes à la négligence impardonnable des Voïévodes, sauvèrent le faux Dmitri, qui, privé déjà de toute espérance, entièrement défait et presque anéanti, ne songeait plus qu’à quitter secrètement Poutivle avec une poignée de fuyards découragés, pour se rendre en Lithuanie. Les Russes qui avaient trahi, poussés au désespoir, le retinrent, en lui disant : « Nous t’avons tout sacrifié et tu ne songes qu’à une vie honteuse ; tu nous livres à la vengeance de Godounoff ; mais nous pouvons encore nous sauver en te livrant à Boris ». Ils lui offrirent tout ce qu’ils possédaient, leur vie et leur fortune ; ils l’encouragèrent en lui répondant qu’il y avait beaucoup de gens qui pensaient comme eux dans l’armée de Boris et dans l’Empire. Les Cosaques du Don lui témoignèrent un dévoûment semblable ; il en vint encore quatre mille à Poutivle (214) ; d’autres s’enfermèrent dans des villes et jurèrent de les défendre jusqu’à leur dernier soupir. Le faux Dmitri, moitié de gré, moitié de force, se laissa persuader. Il envoya le prince Tateff à Sigismond, demander un prompt secours ; il fortifia Poutivle et, suivant le conseil des traitres, il publia un nouveau manifeste, dans lequel il racontait l’histoire qu’il avait inventée, sur la délivrance miraculeuse de Dmitri ; s’appuyant sur les noms et les témoignages de personnes qui n’existaient plus, et surtout sur la croix précieuse dont le prince Mstislafsky lui avait fait don. Il ajoutait encore que lui, Dmitri, avait été élevé secrètement dans la Russie Blanche, et qu’ensuite, il était allé secrètement aussi à Moscou avec le chancelier Sapiéha, où il avait vu l’usurpateur Godounoff, assis sur le trône d’Ivan. Ce second manifeste, satisfaisant la curiosité par des fables encore inconnues, augmenta le nombre des partisans de l’Imposteur, malgré sa défaite.

« Les Russes, disaient-on, ne marchaient contre lui que par force et avec une crainte inexplicable, inspirée par quelque chose de surnaturel et qui venait infailliblement du Ciel ; ils avaient triomphé par hasard et n’auraient point résisté, sans l’aveugle rage des Allemands ; il était évident que la Providence avait voulu sauver ce héros, même dans le plus malheureux des combats ; réduit enfin à l’extrémité, il n’était abandonné ni de Dieu, ni de ses serviteurs fidèles, qui, ayant reconnu en lui le véritable Dmitri, étaient prêts à se sacrifier pour sa cause avec leurs femmes et leurs enfans ; et certainement ils ne pourraient avoir ce zèle pour un imposteur ». De tels discours agissaient avec force sur des gens crédules, dont un grand nombre, surtout de la province de Komarnitsk où s’exerçait la vengeance de Boris, se rendirent à Poutivle, demandant des armes et l’honneur de mourir pour Dmitri.

Sur ces entrefaites, les Voïévodes du Tsar, ayant appris que l’Imposteur n’avait point péri, marchèrent vers Rilsk, ne voulant faire grâce à personne, et exigeant que la ville se rendit sans condition. Elle était commandée par des traitres décidés, le prince Grégoire Dolgorouky et Jacques Zméeff. Voyant qu’ils ne pouvaient échapper au supplice, ils firent dire à Mstislafsky : « Nous servons le Tsar Dmitri » ; et ils prouvèrent que leur résolution était inébranlable, en faisant feu de tous leurs canons. Les Voïévodes restèrent quinze jours devant la ville, sans rien entreprendre, sous le prétexte humain de ne pas vouloir répandre le sang. Enfin, ils se décidèrent à donner du repos aux troupes réellement fatiguées par une campagne d’hiver ; ils les laissèrent retourner dans la province de Komarnitsk, et informèrent le Tsar que là, ils attendraient, dans leur camp, le retour de la belle saison. Mais Boris, après une joie passagère, avait été troublé de nouveau, en apprenant que le faux Dmitri s’était sauvé, et qu’il gagnait le peuple par de nouvelles séductions. Il fut très-mécontent de Mstislafsky et de ses compagnons ; il envoya auprès d’eux, au fort de Radogoste, le grand-officier, Pierre Schérémétieff, et le secrétaire du conseil Vlassieff, accompagnés de l’élite de la noblesse de Moscou, et chargés de paroles de colère de sa part. Il leur reprochait leur négligence, les accusait d’avoir laissé échapper de leurs mains, l’ennemi de l’État ; d’avoir rendu ainsi la victoire inutile ; et il produisit par là, un mécontentement général dans l’armée. Ceux qui, jusqu’alors, étaient restés fidèles à leurs sermens, qui avaient répandu leur sang dans les combats, et succombaient sous les fatigues de la guerre, se plaignirent de l’injustice du Tsar ; et les mal-intentionnés déclamèrent contre lui, encore plus hautement, afin d’augmenter la haine qu’on lui portait : ils purent se vanter d’y avoir réussi ; car, dès cet instant, suivant l’Annaliste, plusieurs Dignitaires de l’armée, furent visiblement disposés en faveur de l’Imposteur, et le désir de se défaire de Boris, s’empara des cœurs. La trahison germait déjà, mais la révolte n’éclatait pas encore. On observait, quoiqu’involontairement, une ancienne soumission envers le pouvoir légitime. Se conformant aux ordres sévères du Souverain, Mstislafsky et Schouisky firent sortir les troupes de leurs camps, et la Russie ne vit pas sans étonnement la nullité de leurs opérations. Ils laissèrent le faux Dmitri en liberté à Poutivle ; se réunirent au corps de réserve de Fédor-Schérémétieff, qui, depuis deux ou trois semaines, cernait la ville de Kromy ; Siège de Kromy. et, pendant le grand Carême, ils commencèrent, conjointement avec ce chef, à assiéger cette forteresse. Chose inconcevable, une armée de plus de quatre-vingt mille hommes, fournie d’une nombreuse artillerie, attaqua, sans succès, des fortifications de bois qui, outre les habitans, n’étaient défendues que par six cents intrépides Cosaques du Don (216), sous les ordres du vaillant Hetman-Korella. Les assiégeans brûlèrent la ville pendant la nuit, et gagnèrent le rempart ; mais les Cosaques, par un feu vif et soutenu, les empêchèrent d’approcher du fort ; et le Boyard, Michel Soltikoff, intimidé ou déjà traitre, sans consulter les principaux Voïévodes, fit retirer les troupes, au moment où elles devaient se précipiter dans le dernier asile des rebelles. Mstislafsky et Schouisky n’osèrent pas punir les coupables, voyant déjà la mauvaise disposition de leurs compagnons ; et, dès-lors, n’espérant plus s’emparer de la forteresse, que par la famine, ils se bornèrent à la bombarder, sans faire aucun mal aux assiégés. Ceux-ci avaient creusé des casemattes, et, protégés par le rempart, ils s’y réfugiaient en toute sécurité : mais ils quittaient quelquefois leur retraite, et faisaient de vigoureuses sorties. Cependant, l’armée qui se tenait sur la neige et dans l’humidité fut victime d’une maladie contagieuse et mortelle : la dyssenterie. Cette circonstance donna lieu au Tsar de déployer une louable sollicitude : il envoya à l’armée des médicamens et tout ce qui était nécessaire au salut des malades. Mais cette calamité redoubla encore la négligence avec laquelle on poussait le siége, au point, qu’en plein jour, cent charriots de blé, et cinq cents Cosaques du faux Dmitri purent, de Poutivle, parvenir à Kromy.

Boris, mécontent de la lenteur des opérations militaires, voulut, au dire des contemporains, employer un autre moyen pour se délivrer, lui et la Russie, du scélérat qui l’agitait si cruellement. Trois Moines qui avaient connu Otrépieff, lorsqu’il était diacre, arrivèrent à Poutivle, le 8 mars, avec des lettres du Souverain et du Patriarche, adressées aux habitans de cette ville. Le premier, leur promettait de grandes récompenses s’ils lui livraient l’Imposteur mort ou vif ; tandis que le second, les menaçait de l’effet terrible de l’anathême. On s’empara de ces Moines et on les conduisit au faux Dmitri, qui employa la ruse ; ne voulant point paraître à leurs yeux, il fit mettre sur le trône, à sa place, et en habit de Tsar, le polonais Ivanitsky, qui se faisant passer pour l’Imposteur, leur demanda : Me connaissez-vous ? Les moines répondirent : Non ; mais ce que nous savons, c’est que tu n’es pas Dmitri. On les mit à la question : deux la supportèrent et se turent ; mais le troisième l’évita, en avouant qu’ils avaient du poison, destiné, d’après les ordres de Boris, à faire mourir le faux Tsarévitche, et que quelques-uns de ceux qui l’approchaient, étaient du complot. On trouva effectivement du poison dans la botte du plus jeune de ces moines, et l’Imposteur, ayant découvert deux traitres parmi ses favoris, les livra à la vengeance publique. On assure qu’en se vantant d’une protection spéciale du Ciel, il écrivit alors au Patriarche et au Tsar lui-même. Il reprochait à Job l’abus qu’il faisait du pouvoir spirituel en faveur d’un usurpateur, et conseillait Lettre du faux Dmitri à Boris. à Boris d’abandonner tranquillement le trône et le monde, de s’enfermer dans un couvent, pour le salut de son âme, en lui promettant sa protection souveraine (217). Une lettre semblable, si elle fut effectivement écrite et remise à Godounoff, fut sans doute une nouvelle épreuve pour sa fermeté.

L’âme de cet ambitieux ne se nourrissait alors que de terreur et de ruse ; trompé par la victoire dans ses conséquences, Boris souffrait en voyant l’inaction de l’armée, et la négligence, l’incapacité ou les mauvaises intentions des Voïévodes, qu’il n’osait pas remplacer, de crainte d’en choisir de plus mauvais encore. Il souffrait aussi en entendant les discours du peuple qui semblait favoriser l’Imposteur, et il n’avait point le pouvoir de les réprimer, ni par la persuasion, ni par la malédiction de l’Église, ni par les supplices, et pourtant à cette époque, on coupait déjà la langue aux indiscrets (218). Les dénonciations augmentaient journellement, et Godounoff craignait, par la cruauté, de hâter l’instant de la trahison générale. Il était encore Souverain absolu, mais il sentait le pouvoir engourdi dans sa main, et du haut du trône, environné encore d’esclaves flatteurs, il voyait le précipice ouvert sous ses pieds. Le Conseil et la Cour ne changeaient point en apparence. Dans le premier, les affaires marchaient comme à l’ordinaire, et la seconde brillait de magnificence comme par le passé. Tous les cœurs étaient fermés : les uns cachaient leur terreur, les autres leur secrète joie ; et Godounoff devait le plus se contraindre, afin de ne point offrir un présage de sa perte dans l’abattement de son âme ; peut-être ne dévoilait-il ses sentimens véritables qu’à sa fidèle épouse : il lui découvrait les plaies sanglantes et profondes de son cœur, qu’il soulageait auprès d’elle, par de libres gémissemens : mais il n’avait point la plus pure des consolations ; il ne pouvait s’abandonner à la Sainte Providence, n’ayant jamais sacrifié que sur l’autel de l’ambition. Il voulait encore jouir du fruit de l’assassinat de Dmitri, et il se serait certainement porté à un nouveau forfait pour ne pas perdre ce qu’il avait acquis par le crime. Dans une semblable disposition d’âme, l’homme peut-il trouver de la consolation dans la foi et l’espérance en Dieu ? Les temples étaient ouverts : Godounoff priait un Dieu inexorable, pour ceux qui ne connaissent ni la vertu, ni le repentir ! Mais il est sur la terre, un terme aux souffrances dans la fragilité de notre être !

Mort de Godounoff. Boris venait d’atteindre sa cinquante-troisième année : même dans la force de l’âge, il avait été sujet à des infirmités, surtout à de cruelles attaques de goutte ; et il n’est point étonnant qu’à l’approche de la vieillesse, ses forces physiques fussent épuisées par les souffrances morales. Le 13 avril, dans la matinée, Boris présida le Conseil, reçut des étrangers de distinction (219) ; dina avec eux dans la salle dorée ; et à peine fut-il sorti de table, qu’il se sentit frappé d’un mal subit : le sang lui jaillit avec violence du nez, des oreilles et de la bouche. Les Médecins, pour lesquels il avait toujours eu tant d’affection, ne purent arrêter les progrès rapides du mal. Il perdit bientôt connaissance ; mais il eut encore le temps de bénir son fils, comme Tsar de la Russie, de se faire sacrer Moine sous le nom de Bogolep ; et deux heures après, il expira, dans la même chambre où il venait de traiter les Boyards et les Étrangers… !

Il est à regretter que la postérité n’ait rien recueilli de plus sur cette fin, qui offre un champ si vaste à la méditation. Qui n’aurait désiré voir et entendre Godounoff dans les derniers momens d’une pareille vie ? Lire dans ses regards et dans son âme troublée par l’approche soudaine de l’Éternité ? Devant lui était le trône, la couronne et la tombe : son épouse, ses enfans, ses proches, déjà victimes désignées du sort ; des esclaves ingrats, la trahison dans le cœur ; devant lui aussi était le signe sacré du christianisme, portant l’image de celui qui, peut-être, ne rejette pas un repentir même tardif… Le silence des contemporains semblable à un voile impénétrable, nous a dérobé un spectacle aussi imposant, et aussi instructif.

On assure que Godounoff dans un moment de désespoir (220), mit lui-même fin à sa vie par le poison ; mais les circonstances et le genre de sa mort ne semblent point confirmer cette assertion. Ce tendre père de famille, cet homme d’un caractère si énergique, pouvait-il, se sauvant du malheur par le poison, abandonner lâchement sa femme et ses enfans à une perte presque inévitable ? Et d’ailleurs, le triomphe de l’usurpateur était-il assuré, lorsque l’armée ne trahissait point encore de fait son Souverain, et, quoique sans dévouement, se trouvait encore sous ses drapeaux ? Ce ne fut que la mort de Boris qui décida le succès de l’Imposteur ; des traîtres seuls pouvaient désirer, et vouloir hâter cette mort. Mais il est plus vraisemblable que ce fut un coup d’apoplexie, et non le poison, qui termina les jours orageux de Boris. Véritable calamité pour la patrie, car cette mort prématurée fut une punition du ciel, plus encore pour la Russie que pour Godounoff : comme en récompense de ses bienfaits politiques, il mourut du moins sur le trône et non dans les fers d’un Diacre fugitif ; et la Russie, perdant en lui un Souverain sage et éclairé, devint la proie du crime pour bien des années.

Néanmoins, le nom de Godounoff, un des plus sages Monarques du monde, est depuis plusieurs siècles et sera toujours prononcé avec horreur, à la gloire de l’éternelle et immuable justice. La postérité voit la place publique arrosée du sang de victimes innocentes ; Dmitri expirant sous le fer des assassins ; le vaincqueur de Pskof étranglé dans un souterrain ; et une foule d’illustres Seigneurs plongés dans l’obscurité des cachots et des cellules ; elle voit les odieuses récompenses offertes par la main Souveraine à d’infâmes délateurs ; elle voit un système de perfidie, d’impostures, d’hypocrisie envers Dieu et envers les hommes.. ! Partout le masque de la vertu ; et où trouve-t-on cette vertu elle-même ? Est-ce dans la justice de ses jugemens, dans sa générosité, dans son amour pour l’instruction publique, dans son zèle pour la grandeur de la Russie, dans sa politique pacifique et sage ? Mais cet éclat, brillant pour l’esprit, est froid pour le cœur convaincu, que dans aucune circonstance Boris n’aurait hésité à trahir ses sages principes de gouvernement si l’ambition l’avait exigé. Cependant, souillé des crimes d’un tyran, il n’en avait point le caractère : ses actions les plus atroces n’étaient à ses yeux que des coups d’État. Il n’avait point la fureur aveugle d’Ivan, et il en eut souvent la cruauté, pour éloigner ses rivaux, pour faire périr tous ceux qui lui faisaient ombrage. Si Boris régit bien l’Empire, s’il s’éleva si haut dans l’opinion de l’Europe, n’est-ce pas lui aussi qui précipita la Russie dans un abîme de maux presque inouis ; qui la livra aux Polonais et à des vagabonds, qui amena sur la scène une foule de vengeurs et d’imposteurs, en détruisant l’antique dynastie des Tsars ? N’est-ce point lui, enfin, qui contribua le plus à la profanation du trône, en y montant couvert du sang de Saint-Dmitri ?


(105) V. L’histoire de Palitzin, p. 7. — Margeret, p. 93. — Et The Russian Impostor, p. 13.

(106) V. Margeret, p. 111.

(107) V. Palitzin, p. 7.

(108) V. Les Chronographes.

(109) V. Annales de Nikon. — Liv. des Degrès de Latoukhin et liv. du Rosrède de l’année 1600.

(110) V. Chronique de Bär.

(111) V. Palitzin. — Annales de Nikon et liv. des Degrés de Latoukhin.

(112) Ivan Godounoff avait épousé Irène Romanova avant que ses parens tombassent en disgrâce, et c’est pour cela qu’elle ne fut pas exilée avec eux.

(113) V. dans les Archives du Coll. des Aff. étrang. les papiers sur l’exil de Romanoff. — Le couvent de Saint-Antoine fait partie de l’Éparchie d’Arkhangel. — Nos historiens ont long-temps discuté sur l’origine de l’épouse de Fédor Nikititche. Müller la croyait une princesse Sitsky et le prince Stcherbatoff, une princesse Schestounoff. — Mais elle n’était qu’une simple Schestoff, comme il est dit dans les papiers officiels concernant l’exil des Romanoff.

(114) V. le rapport de Bogdan Voyéikoff, daté du couvent de Saint-Antoine, le 25 novembre 1602.

(115) V. Dictionnaire géographique de l’empire Russe, à l’article Nirob.

(116) V. Les papiers sur l’exil des Romanoff et l’histoire de l’hiérarchie Russe, II, 647.

(117) V. Margeret, 94.

(118) V. Livr. du Rosrède, en 1600. — Liste des Boyards dans la bibliothèque Russe, XX, 78.

(119) V. Margeret, 109. — Annales de Morosoff, p. 117.

(120) V. Annales de Nikon, p. 41. — Palitzin, p. 8. — Liv. des Degrès de Latoukhin, et Liv. du Rosrède en 1601.

(121) V. Margeret, 108.

(122) V. Palitzin, 17.

(123) V. Id., pag. 9. — Le manuscrit intitulé : Notices sur le méchant hérétique Grichka-Otrépieff, où il est dit qu’il fit un grand froid, le 28 juillet et non pas le 15 août, comme Palitzin le dit.

(124) V. Annales de Pskof. — Chronique de Bär. — Pétréjus. — Tom. X de cet Ouvrage.

(125) Suivant Pétréjus, trois gros d’Allemagne. — V. Bär. — Margeret dit : à chacun un Moscof, qui est quelque sept deniers tournois… et les principales fêtes et dimanches, un denin, qui est le double.

(126) Suivant Pétréjus, trente mille thalers.

(127) V. Chronique de Bär.

(128) V. Palitzin. — Bär. — Pétréjus.

(129) V. Précis de l’Histoire de Russie, 270. — Margeret, 107. — Aszentini dit : (V. tom. X de cet Ouvrage) que la famine causa en Russie une maladie affreuse, le cholera morbus.

(130) L’auteur du Précis de l’Histoire de Russie, dit, que Godounoff pilla lui-même les maisons des riches !… Probablement le Tsar avait donné l’ordre de s’emparer du blé chez ceux qui l’avaient caché.

(131) V. Bär et Pétréjus, 295.

(132) Suivant l’inscription qui se trouve sur la coupole de la tour d’Ivan Véléki, elle fut bâtie en 1600 ; par conséquent avant la famine.

(133) V. Annales de Nikon, 48.

(134) V. Bär et Pétréjus, 245. — Affaires Danoises de 1602, no. 1. — Rapport du Voïévode d’Ivangorod, prince Rostofsky.

(135) V. Palitzin, 8. — Annales détaillées, III, 152.

(136) V. Palitzin, 12.

(137) Par exemple, suivant la loi de Iaroslaff le Grand, chaque homme libre devenait esclave s’il entrait au service d’un Seigneur, sans conclure une espèce de convention.

(138) V. Palitzin, 12.

(139) V. Livre des Degrés de Latoukhin. — Annales de Nikon, 53.

(140) Margeret, p. 111, parle de cinq cents conjurés.

(141) V. Palitzin.

(142) V. Bär. — Notices sur Grichka-Otrépieff. — Wagner. — Histoire de l’Empire Russe.

(143) Boris se hâta de porter lui-même à sa sœur au couvent, la nouvelle de la défaite de Koutchoum. — Les plus grands ennemis de Boris, les traîtres à leur patrie, vénéraient la mémoire d’Irène. (V. la Collection des actes du Gouvernement, II, 178).

(144) V. Affaires de Pologne, no.26, f. 72. — Collection des actes de l’Empire, 163. — Le manuscrit contemporain des Notices sur Boris et le Moine défroqué (appartenant à M. de Iermolaieff). — Historia jana Karola Chodkiewicza, par Naruszewicz. — Les Chronographes. — Annales de Nikon. — Le manuscrit des Relations de ce qui se passa à Moscou et sur le Moine défroqué. — Livre des Degrès de Latoukhin. — Annales de Rostof. — Voilà les sources dont je me suis servi pour écrire l’histoire du faux Dmitri ; mais j’ai suivi principalement les actes de l’Empire.

(145) V. Pétréjus, 285. — The Russian Impostor, 14. — Bär, appelle ce religieux, Otrépieff, parce qu’il croyait, suivant ce que les Polonais soutenaient, que le faux Dmitri, quoiqu’un fourbe, n’était pas Otrépieff. (V. plus bas).

(146) V. Tom. V, VI, IX et X de cet Ouvrage.

(147) V. Lettre du patriarche Job sur le faux Dmitri. — Relation sur ce qui se passa à Moscou, etc. — Les Chronographes.

(148) V. Niemcewicz dzieie Pan Zygmunta, III, liv. VI, p. 295). — Relation de ce qui se passa à Moscou, etc. — Annales de Nikon.

(149) V. le manuscrit contemporain sur Boris et le Moine défroqué, et les Annales de Morosoff, p. 96. — Margeret et Grévenbrouk sont aussi de l’opinion que le moine Otrépieff ne fut pas le faux Dmitri. — Gérard Grévenbrouk publia dans l’année 1609, à Cologne, son livre sur le faux Dmitri, sous le titre : Tragœdia Moscovitica sive de vita et morte Demetrii. L’auteur n’a jamais été en Russie.

(150) V. Relation de ce qui se passa à Moscou, etc. — La lettre du patriarche Job sur Dmitri.

(151) V. Les Chronographes et les dzieie Pan Zygmunta, III, de Niemcew., liv. VI, p. 238. — Le dernier s’en réfère à un manuscrit dont l’auteur est un Gentilhomme de la Samogitie, nommé Toviansky : j’en possède une copie. — Gastcha était un bourg appartenant aux seigneurs Gassky dans le district de Loutzk. L’endroit habité par A. Vischnévetsky, est nommé dans les chronographes Braguine et Bratschine, et dans le manuscrit Polonais, qui traite du faux Dmitri (Rzeczy, etc., za Dimitra ; voyez plus bas). — Braznia.

(152) V. les Chronographes. — Les illustres princes Vischnévetsky descendent de Koribout, fils d’Olgard et d’une Princesse Russe. — Tom. IV et tom. V de cet ouvrage.

(153) V. Wassemberg dans l’histoire de Vladislas, Gesta Vladislaï, IV, 25. — Loubensky, op. posth. 29, et Cilli dans Niemcew., VI, 244, 245. — Margeret, 168. — Les Chronographes. — Chronographie de Koubassoff, dans les mémoires Russes, I, 175.

(154) V. Annales de Nikon, 58. — Wassemberg, 14. — Dans la Chronographie détaillée, il est dit que Grichka, appela auprès de lui un Prêtre de la Communion latine ; et dans la Chronographie abrégée, on parle d’un Ecclésiastique de la religion grecque.

(155) V. Réponses de Mnichek sur les demandes de nos Boyards, dans la Collection des actes de l’Empire, II, 293.

(156) V. tom, VIII de notre Histoire.

(157) Niemcew., liv. VI, 239. — Bär, — Les Chronographes, — Réponses de George Mnichek aux Boyards. — Affaires de Pologne, no. 26, f. 106.

(158) Alessandro Cilli : Historia di Moscovia, dans Niemcewicz.

(159) Loubensky, op. posth., 29. — Grévenbrouk, tragœ. D. Moscovi, 12, et l’Histoire de J.-A. de Thou, liv. CXXXV, p.47.

(160) Annuæ Litteræ societatis Jesus an. 1604, p. 704, 705. Ces lettres imprimées en 1618, sont très-rares ; elles m’ont été communiquées de la ci-devant Bibliothèque des Jésuites de Polotzk. — V. encore Cilli dans Niemcew., VI, 244.

(161) V. Grévenbrouk, 12, 13. — Un Jésuite nommé Savitzky, enseigna la langue latine à Dmitri, mais il ne la possédait qu’imparfaitement. — Margeret.

(162) Niemcew., l. VI, 246. — Naruszewicz, Historia J.-K. Chodkiewicza, I, 237.

(163) V. Affaires de Pologne, no. 26, f. 105. — Niemcevicz, VI, 248.

(164) V. Collection des actes de l’Empire, II, 160.

(165) V. Niemcew., VI, 248. — Naruszewicz, l. IV, 239.

(166) V. Les Chronographes. — Collection des actes de l’Empire, II, 216.

(167) V. Dans les Archives du Collège des Affaires Étrangères, les réponses des Ambassadeurs de Sigismond à Moscou, en 1608.

(168) V. Affaires de Pologne, no. 26, f. 74. — Annales de Nikon.

(169) V. Réponses des Ambassadeurs de Sigismond.

(170) V. Niemcew., VI, 248. — Dans les réponses des Ambassadeurs de Sigismond, il est nommément question de deux Moines qui furent les serviteurs zélés de Dmitri. — Sur Léonide, V. plus haut dans les notes.

(171) V. Affaires de Pologne, no. 26, f. 74.

(172) Bär dit que Godounoff ayant reçu de tous côtés des nouvelles du faux Dmitri, commença à douter si le vrai Dmitri avait été tué ou non. Il fit des recherches très-sérieuses et se convainquit à la fin que c’était réellement un Imposteur. Boris avait alors à son service quantité d’espions parmi les habitans de la petite Russie. On trouve dans les archives une lettre de remercîmens d’un bourgeois de ce pays, pour avoir obtenu une récompense pour des nouvelles sur l’Imposteur.

(173) V. Déclarations du. traître Kroustchoff dans la collection des actes de l’Empire, II, 178.

(174) V. Déclarations de Kroustchoff dans la collection des actes de l’Empire, II, 174.

(175) V. Affaires de Pologne, no. 26, f. 63 et 139.

(176) Des supplices eurent lieu, mais plus tard ; V. les Chronographes.

(177) V. Affaires de Pologne, no. 26, f. 64, 73 et 77. — Il est bien douteux que Boris eut écrit à Sigismond par Ogareff, comme le disent les Ambassadeurs Lithuaniens, dans leurs réponses aux Boyards de Moscou ; que, si même l’Imposteur était réellement le fils d’Ivan, il n’aurait pas plus de droits sur la couronne, étant un fils illégitime de la sixième ou septième épouse.

(178) V. Naruszewicz, liv. IV, note 28.

(179) V. Affaires de Pologne, no. 26, f. 79, 139.

(180) Wassemberg donne à l’Imposteur, dix mille hommes ; Kobierjizky, quinze mille ; Bär, huit mille ; d’autres, cinq mille ; et Peyerlé, onze cents cavaliers Lithuaniens, cinq cents hommes d’infanterie, et deux cents cosaques. Je me suis procuré le manuscrit de Peyerlé, qui était en Russie sous le faux Dmitri, dans la bibliothèque du comte Nicolas Roumantzoff ; le titre est en allemand ; Description du voyage à Moscou, que nous avons entrepris de Cracovie, le 19 mars 1606 ; moi, Jean-George Peyerlé, d’Augsbourg, et les sieurs André Nathan et Mathieu-Bernard Marelichen, le jeune, et de ce que nous avons réellement entendu, vu et éprouvé, tout aussi en abrégé que possible, jusqu’à notre retour, le 15 décembre 1608.

Les Jésuites qui se trouvaient auprès de l’Imposteur, s’appelaient Nicolas Tschernikofsky et André Lavitzky (V. Grévenbrouk, 14).

(181) Le 26 octobre du nouveau style (V. le Journal dans la collection des actes de l’Empire, II, 168. — Peyerlé).

(182) V. Livre du Rosrède.

(183) V. Les Chronographes. — Loubensky, op. posth., 30.

(184) V. Affaires de Pologne, no. 26, f. 94, 76.

(185) V. les réponses des Ambassadeurs Lithuaniens, en 1606. — Les Chronographes.

(186) V.. Les Chronographes. — Le Journal dans la collection des actes de l’Empire, II, 167 et suiv.

(187) V. Peyerlé. — Pétréjus, 298. — Niemcew., liv. VI, 250.

(188) V. Peyerlé qui parait dire la vérité. — Les Chronographes, ne contiennent ici que des fables.

(189) V. Annales de Nikon, 61. — Pétréjus dit que Vassily Massalsky fut envoyé par le Tsar à l’armée avec quatre-vingt mille thalers, mais qu’il les livra à l’Imposteur, qui, en récompense alla à sa rencontre avec de la musique et le fil son Maréchal. Ce que notre Annaliste en dit est plus probable. Dans le journal il est dit qu’on reçut le 4. décembre (25 novembre de notre style), la nouvelle que les habitans de Rulsk et du district de Komarnitzk, s’étaient rendus. Le 10 décembre la nouvelle de la reddition de Koursk, et le 13 décembre celle de Kromy. — Grévenbrouk dit qu’Oskol, Volouïky, Voronège, Borissof, Bielgorod, Eletz et Livny, ne se rendirent au faux Dmitri, qu’après la malheureuse attaque des Voïévodes du Tsar sur Rulsk (V. plus bas). Mais nos Annalistes parlent de la trahison de toutes les villes à la fois, conformément aux circonstances et à la relation de Peyerlé.

(190) V. Grévenbrouk qui écrit au lieu de Grichka Otrépieff, Hinsko Otiopeion. — De Thou parle aussi de cette circonstance.

(191) V. Peyerlé.

(192) V. Niemcew., liv. IV, 253 et 254, où il est dit que le faux Dmitri rencontra les marchands avec l’argent sur la route de Tchernigof à Novgorod-Seversk.

(193) V. le Journal. — Peyerlé, fait aussi mention de la trève.

(194) V. tom. X de cet ouvrage.

(195) V. La lettre du Patriarche Job à l’Archimandrite du couvent de Solévitchégodsk.

(196) Margeret, qui se trouva lui-même à l’armée de Boris, dit p. 114, qu’elle était composée de quarante à cinquante mille soldats. — D’autres, comme Kobiergizky, p. 59, Loubensky, p. 37, et Peyerlé, parlent de soixante mille. — Bär en fait monter le nombre à deux cent mille hommes.

(197) V. Widekind, Historia Belli-sueco-Moscovitici decennalis, chap. X, f. 20.

(198) V. Affaires de Pologne, no. 26, f. 76. — Le Journal dans la Collection des actes de l’Empire, II, 171.

(199) V. Peyerlé. — Histoire de J.-A. de Thou, l. 135, p. 49.

(200) J’ai suivi Margeret, 113-114, dans sa relation du combat. — V. aussi Bär. — Les Chronographes. — Annales de Nikon. — Le Journal et Peyerlé, parle de quatre mille hommes tués. — Pétréjus ne parle que de deux mille.

(201) V. Pétréjus, 299. Il dit qu’un capitaine Suédois, Laurent Biougué, commandant six cents étrangers, s’était joint à Basmanoff.

(202) V. Margeret.

(203) V. Le Journal du 1er. janvier du nouveau style. — Peyerlé. — Loubensky, p. 31. — Naruscew., l. IV, 242.

(204) V. Peyerlé. — Pétréjus. — Affaires de Pologne, no. 27, f. 92. — Le Journal dans la Collection des actes de l’Empire, II, 172. — Récit sur Grichka Otrépieff. — Annales de Rostof. — Annales de Nikon.

(205) V. Livres du Rosrède de 1605. — Dans les archives du collège des Affaires Étrangères, les papiers de Müller, no. VI.

(206) C’est-à-dire cent mille roubles en argent actuel. Bär. — Annales de Nikon et autres.

(207) V. Annales de Nikon. — Livres du Rosrède et Margeret, 114-115.

(208) V. Margeret et Peyerlé.

(209) V. Bär. — Annales de Nikon. — Plusieurs livres du Rosrède ;

(210) C’est-à-dire quatre cent mille roubles en argent actuel. V. Bär et les livres du Rosrède.

(211) V. Pétréjus, 302.

(212) V. Peyerlé. — Affaires de Pologne, no. 27, f. 92.

(213) V. Margeret. — Bär et les Chronographes.

(214) V. Peyerlé. — Bär. — Chronique de Rostof.

(215) V. Annales de Nikon. — Les réponses des Ambassadeurs Lithuaniens. — Les Chronographes. — Margeret.

(216) Pétréjus appele Koréla un sorcier. En copiant cette nouvelle, l’auteur du Précis de l’Histoire de Russie, a fait de six cent, six mille. V. Nikon.

(217) V. Grévenbrouk, 18, et de Thou, liv. 135, p. 50.

(218) V. Les Chronographes.

(219) V. La lettre du faux Dmitri à Mnichek, du 12 mai, dans Nem., II, p. 530. — Bär. — Loubensky, 31. — Chronique de Piassetzky, 265. — de Thou, liv. 135, p. 50. — Annales de Rostof. — Annales de Nikon et autres. — La lettre du patriarche Job dans la collection des actes de l’Empire, II, 189. — Peyerlé dit que Boris mourut dans la salle dorée.

(220) V. Les Chronographes. — Chronique de Morosoff et beaucoup d’autres relations sur la mort de Boris. — Bär s’écrie : O mala conscientia quam timida bestia ! — Margeret dit que Boris mourut d’un coup d’apoplexie. — Loubensky, op. posth. 32, accuse Pierre Basmanoff d’avoir été payé par l’Imposteur pour empoisonner Godounoff. — Bär dit encore de Boris, qu’il vécut connue un lion, régna comme un renard, et mourut comme un chien.