Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Appendice

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APPENDICE



I

Dans l’aimable intimité ils s’amusaient beaucoup de cette défense

Le Comité Central trouva dans les bureaux de la Guerre et l’Officiel de la Commune publia, le 25 avril, la lettre suivante du commandant supérieur de l’artillerie de l’armée au général Suzane :

« Paris, 12 décembre 1870.

« Mon cher Suzane,

« Je n’ai pas trouvé, au nombre des jeunes auxiliaires, votre protégé Hetzel, mais seulement un M. Hessel. Est-ce de celui-là qu’il s’agit ?

« Dites-moi franchement ce que vous désirez et je le ferai. Je le prendrai à mon état-major où il s’embêtera, n’ayant rien à faire, ou bien je l’enverrai au Mont-Valérien, où il courra moins de danger qu’à Paris (ceci pour les parents), et où il aura l’air de tirer le canon en l’air selon la méthode Noël.

« Déboutonnez-vous, la bouche, bien entendu.

« À vous,

« Guiod. »

Le Noël en question commandait à cette époque le Mont-Valérien.

Ce Guiod valait bien ce Suzane. Sous l’Empire, un commandant Lienard ayant reçu l’ordre de livrer pour trois cents francs un lot de riblons, écrivit à la Guerre que ce lot en valait quinze cent mille. Le général Suzane lui écrivit :

« Mon cher commandant,

« Le ministre me charge de vous rappeler qu’il vous est interdit de faire la moindre observation quand il vous envoie des ordres et que votre devoir est de les exécuter.

« Susane. »

P. S. — Attrape, mon vieux !


II

Le Comité Central surpris comme tout Paris

« Je vous rappelle que les membres du Comité s’étaient séparés à trois heures et demie environ du matin dans la nuit du 17 au 18. Avant de lever la séance, il avait été décidé que la réunion du lendemain aurait lieu à onze heures du soir, rue Basfroi, dans une école mise en réquisition.

« Malgré cette heure avancée, rien n’avait encore transpiré des mouvements que le gouvernement avait décidés, et le Comité qui venait seulement de se constituer par l’examen des pouvoirs et la distribution des commissions n’avait reçu aucun avis qui pût lui faire supposer l’imminence du péril. Sa commission militaire n’avait pas encore fonctionné. Elle avait pris possession des documents, notes et procès-verbaux de l’ancienne et c’était tout.

« Vous savez comment Paris s’éveilla le 18 au matin. Les membres du Comité apprirent les événements de la nuit par la rumeur publique et les affiches officielles. Pour mon compte, réveillé à huit heures environ, je me hâtai de m’habiller et je me rendis rue Basfroi en traversant la place de la Bastille occupée par la garde de Paris. À peine entré dans la rue de la Roquette, je vis que le peuple commençait à organiser la défense. On ébauchait une barricade au coin de la rue Neuve-de-Lappe. Je me vis refuser le passage un peu plus haut malgré la déclaration que je fis de ma qualité de membre du Comité. Je dus remonter la rue de Charonne, le faubourg, et revins dans ma direction par la rue Saint-Bernard. Rien ne s’annonçait encore dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, mais l’agitation y était grande. J’arrivai enfin rue Basfroi vers dix heures et demie. Elle était barricadée aux deux issues, sauf un passage ménagé pour les canons parqués dans un grand terrain de cette rue et qu’on emmenait un à un aux diverses barricades en cours de formation.

« Je parvins, non sans peine, à pénétrer dans une salle d’étude où quelques-uns de mes collègues étaient réunis. Il y avait là les citoyens Assi, Prudhomme, Rousseau, Gouhier, Lavallette, Geresme, Bouit et Fougeret. Au moment où j’entrais, on amenait un sous-lieutenant d’état-major arrêté rue Saint-Maur. On l’interrogea. On amena ensuite un gendarme ; mais les seuls papiers trouvés en sa possession étaient des affiches transmises à l’une des mairies. Assi s’occupait de cette besogne et avait organisé une sorte de prison dans la cour. Je vis aussi défiler une quinzaine d’individus civils et militaires arrêtés par le peuple. Pendant ce temps, j’appris qu’on avait envoyé Bergeret prendre le commandement de Montmartre où il avait été nommé chef de légion la veille. Varlin, arrivé presque derrière moi, était reparti organiser la défense aux Batignolles. Arnold fit aussi une courte apparition et retourna se mettre à la tête de son bataillon. Le Comité s’était recruté des citoyens Audoyneau, Ferrat, Billioray.

« À midi, on attendait toujours les événements et on ne décidait rien. Je priai quelques-uns de mes collègues de laisser Assi à ses interrogatoires inutiles et de venir délibérer dans une autre salle, celle que nous occupions ayant été peu à peu envahie par des personnes étrangères au Comité. Aussitôt installés, nous demandâmes des citoyens de bonne volonté pour nous servir d’état-major et nous renseigner sur la situation dans les différents quartiers. Il s’en présenta un grand nombre. Nous les envoyâmes dans toutes les directions dire à nos collègues de pousser la construction des barricades le plus avant possible, de réunir la garde nationale, d’en prendre le commandement et de nous préciser les points où nous pourrions leur faire parvenir nos communications.

« De nos porteurs de message, il n’en revint que quatre. Celui que nous avions envoyé au XXe arrondissement nous apprit que le point de ralliement à Belleville était dans la rue de Paris et, à Ménilmontant, devant la nouvelle mairie. Varlin avait beaucoup de mal à grouper les gardes nationaux de Batignolles. Un état-major avait réuni des forces à la place du Trône et s’était rendu à la caserne de Reuilly ; mais la troupe avait fermé les grilles et pris une attitude menaçante. Brunel avec Lisbonne se préparait à intimider la caserne du Château-d’Eau.

« D’autres renseignements nous apprirent qu’on attendait des ordres du Comité. Duval s’était établi au Panthéon et attendait. Faltot nous envoyait une note avec ces mots : » J’ai cinq ou six bataillons dans la rue de Sèvres, que faut-il faire ? » Pindy avait pris possession de la mairie du IIIe et réunissait les bataillons dévoués au Comité. Dès que nous eûmes ces données, après nous être rendu compte des distances que chaque force aurait à parcourir, des lieux où l’on pouvait prendre des canons et des munitions, on arrêta quelques dispositions pour l’attaque…

« Pendant qu’on discutait ces résolutions, Lullier était venu se mettre à la disposition du Comité. Le Comité ne lui avait donné aucun ordre précis et s’était borné à lui dire qu’on rassemblait toutes les forces disponibles pour s’emparer de l’Hôtel-de-Ville.

« Je dois également ajouter que les barricades gagnaient constamment du terrain et que les boulevards du côté de la Bastille avaient été évacués par les troupes à la suite de cet envahissement.

« Des obstacles imprévus de toute nature, la difficulté de tenir la garde nationale sous les armes, nuirent à l’exécution de nos ordres. Ce qui aurait dû être exécuté à cinq heures ne s’exécuta qu’en partie et plus tard. Brunel ne put arriver qu’à sept heures et demie devant l’Hôtel-de-Ville et il s’en empara sans coup férir. Bergeret, parvenu à la place Vendôme, s’y barricada. Duval ne s’empara de la préfecture de police qu’à huit heures du soir. Eudes ne dépassa pas l’Imprimerie nationale. Quant à Faltot, je n’ai jamais bien su jusqu’où il avait été dans l’exécution ; je sais cependant qu’il agit.

« Pour assurer la transmission de nos ordres, chacun des membres alors présents — il en était arrivé d’autres, mais je ne saurais dire lesquels — se chargea d’aller les porter sur un point déterminé. De sorte que, à trois heures et demie, le Comité se séparait laissant Assi et deux autres membres en permanence rue Basfroi.

« Chacun de nous, en arrivant à son poste, retrouva les collègues qui n’étaient pas venus rue Basfroi mais qui, par leur activité dans leurs arrondissements, avaient préparé les moyens de résistance. Pour mon compte, je trouvai Edouard Moreau et Clémence au IVe et les troupes en armes dans la rue de Rivoli »

(Extrait d’une relation adressée à l’auteur par Boursier, membre du Comité Central.)


III

Les plus injurieux depuis cherchaient d’humbles défaites

VILLE DE PARIS
(1er arrondissement. — Mairie du Louvre.)

« Citoyen président,

« Je ne me sens plus assez de force physique, après des fatigues prolongées, pour combattre au milieu de notre Assemblée, qui est destinée à agiter tant de graves questions. Je vous prie donc de lui faire agréer ma démission et mes vœux bien sincères pour qu’elle consolide la République.

« Recevez, citoyen président, l’assurance de mes sentiments fraternels.

« Jules Méline. »

« 30 mars 1871. »


IV

Bien souvent le fils marche à côté du père

Voici une lettre adressée au délégué à la Guerre ;

« Citoyen,

« Excusez-moi de vous adresser ces quelques mots et ayez la bonté de prendre en considération la demande que je vous adresse.

« J’ai trois fils dans les rangs de la garde nationale, l’aîné dans le 197e bataillon, le second dans le 126e et le troisième dans le 97e ; quant à moi, je fais partie du 177e

« Cependant il me reste encore un fils qui est le plus jeune ; il aura seize ans bientôt ; il désire de tout son cœur être incorporé dans n’importe quel bataillon, car il a juré à ses frères et à moi de prendre les armes pour soutenir notre jeune République contre les bourreaux de Versailles.

« Nous nous sommes tous entendus et avons fait le serment de venger celui qui tomberait sous les balles fratricides de nos ennemis.

« Prenez donc, citoyen, le dernier de mes fils, je l’offre de tout cœur à la patrie républicaine ; faites-en ce que vous voudrez ; placez-le dans un bataillon de votre choix et vous me rendrez mille fois heureux.

« Agréez, citoyen, mes saluts fraternels,

« Auguste Joulon,
« Garde au 177e bataillon, avenue d’Italie, 18.

« Paris, le 12 mai 1871. »


V

En rase campagne ils faisaient des prodiges de bravoure

Leurs traits de courage abondent dans les journaux du temps. Une citation au hasard du journal La Commune du 12 avril :

« Jeudi 6, au moment où le 28e bataillon de Saint-Ouen défendait la barricade du rond-point, un enfant, V. Thiebaut, âgé de quatorze ans, accourait à travers les balles donner à boire aux défenseurs. Les obus ayant forcé les fédérés à se replier, ils allaient sacrifier les vivres du bataillon lorsque l’enfant se précipite malgré les obus sur une pièce de vin qu’il défonce en s’écriant : Ils ne boiront toujours pas notre vin. » Au même instant, saisissant la carabine d’un fédéré qui vient de tomber, il la charge, ajuste et tue un officier de gendarmes. Puis, apercevant un fourgon attelé de deux chevaux dont les cavaliers venaient d’être blessés, il monte les chevaux et sauve le fourgon. — Eugène-Léon Vaxivière, âgé de treize ans et demi, a continué de servir à l’avancée de la porte Maillot, malgré sa blessure. »


VI


M. Thiers qui s’efforçait d’affamer Paris

Le préfet de police Valentin envoya la circulaire suivante aux communes de différentes gares :

« Versailles, le 25 avril 1871.

« M. le Chef du Pouvoir exécutif vient de décider que tous les convois de vivres, tous les approvisionnements dirigés sur Paris seraient arrêtés, à dater d’aujourd’hui.

« Je vous prie de prendre d’urgence toutes les mesures que vous jugerez utiles pour l’exécution de cette décision. Vous visiterez avec la plus vigilante exactitude tous les trains de chemins de fer, toutes les voitures à destination de Paris et vous ferez refluer vers le point d’expédition les approvisionnements que vous aurez découverts.

« Vous vous concerterez à cet effet avec…, etc.

« Le général délégué aux fonctions de préfet de police,
« Valentin. »

VII


Service des postes.

«…Accompagné de Frankel et d’un de mes frères, je me rendis à l’Hôtel des Postes, qui était encore occupé par des gardes nationaux de l’ordre. Je fus reçus immédiatement par M. Rampont, entouré du conseil d’administration. M. Rampont déclara d’abord ne pas reconnaître l’autorité du Comité Central qui m’avait nommé ; mais je crois que ce fut une précaution de pure forme, car il parlementa tout aussitôt. Je lui dis que le Gouvernement du 4 Septembre qui l’avait nommé était également né d’un mouvement révolutionnaire et que cependant il l’avait accepté. Dans le cours de la discussion, il nous déclara qu’il était socialiste mutuelliste, partisan des idées de Proudhon, et par conséquent hostile aux idées communistes qui venaient de triompher avec la révolution du 18 Mars. Je lui répondis que la révolution du 18 Mars n’était pas le triomphe d’une école socialiste, mais le prélude d’une transformation sociale sans acception d’école et que, moi-même, j’appartenais au courant mutuelliste. Après une longue conversation où il se déclara prêt à reconnaître l’autorité de la Commune, qui allait être nommée dans deux ou trois jours, il me proposa de soumettre au Comité Central la transaction suivante : Jusqu’au jour où la Commune aurait statué, il s’engageait à rester à la direction des Postes ; il acceptait le contrôle de deux délégués du Comité. Il faut remarquer que la Poste était occupée par des gardes nationaux bourgeois et que nous n’avions aucune force à notre disposition. Je transmis cette proposition à Vaillant et à Antoine Arnaud (qui m’avaient remis ma nomination) pour qu’ils en fissent part au Comité. J’attendis en vain une réponse.

« La Commune se réunit. Le second jour peut-être, je soulevai la question de la Poste. Elle devait venir à l’ordre du jour, mais toujours de cette façon confuse que l’on retrouve dans l’ordre de ces débats, lorsque, le 30 mars, un ouvrier vint prévenir Pindy que l’administration des Postes désertait l’hôtel de la rue Jean-Jacques-Rousseau. La Commune vota immédiatement ma nomination avec ordre de faire occuper l’hôtel. Chardon partit à la tête d’un bataillon, bientôt suivi de Vermorel et de moi. Il était sept ou huit heures du soir. Le travail était terminé et il ne restait qu’un nombre restreint d’employés. Quelques-uns nous firent un accueil sympathique ; d’autres parurent indifférents. Chardon laissa un poste et je passai seul la nuit dans l’hôtel.

« À trois heures du matin, je parcourus les salles et les cours où arrivaient les employés pour le premier départ. Une affiche manuscrite apposée dans toutes les salles et dans toutes les cours ordonnait aux employés d’abandonner leur service et de se rendre à Versailles sous peine de révocation. J’arrachai les affiches et j’exhortai les employés à rester fidèles à leur poste. Il y eut d’abord indécision ; puis quelques-uns se décidèrent à se grouper autour de moi.

« À huit heures, d’autres employés arrivent ; à neuf heures d’autres encore. Ils forment des groupes dans la grande cour, causent, discutent ; quelques-uns battent en retraite. Cet exemple peut être suivi par le plus grand nombre ; je fais fermer et occuper militairement les portes et je parcours les groupes, discutant, menaçant. Enfin, je donnai l’ordre à chacun de rentrer dans les bureaux. Là, un auxiliaire précieux m’arriva, le citoyen Coulon, employé des postes, socialiste, pour lequel j’avais une lettre d’un ami. Il eut un moment d’hésitation. Père de famille, très bien noté, sûr d’un avancement prochain, il allait risquer une place avantageuse. Mais son hésitation ne dura que quelques secondes. Il me promit son concours et il me le donna fidèlement jusqu’au dernier jour. Il a payé ce dévouement d’une révocation. Il fit mieux que de m’aider ; il me mit en rapport avec le citoyen Massen, ancien employé des postes, et qui devint bientôt mon second. Tous deux m’ont fourni sur cette administration, dont j’ignorais les plus simples rouages, des renseignements d’utilité première.

« Tous les chefs de bureau avaient abandonné leur poste, les sous-chefs également, sauf un seul qui se fit aussitôt porter malade. Coulon et Massen s’entourèrent de quelques amis, premiers commis qui faisaient depuis longtemps toute la besogne des chefs de bureau. Le citoyen Mauvies, ancien directeur de province, fut mis à la tête du service de Paris.

« Tous les bureaux divisionnaires avaient été fermés et abandonnés, à l’exception de deux. Le matériel indispensable aux opérations élémentaires avait été détourné, la caisse mise à sec, ainsi qu’il fut constaté dans un procès-verbal dressé par un commissaire de la Commune assisté de plusieurs notables du quartier, parmi lesquels M. Brelay, depuis député de Paris. Les timbres-postes, cachés ou emportés, manquaient. Les voitures avaient pris la route de Versailles, plus des neuf dixièmes du personnel avaient disparu, les facteurs et les garçons de bureau exceptés.

« Plusieurs jours à l’avance, des paquets de service contenant des papiers administratifs avec la mention : « À conserver jusqu’à nouvel ordre sans ouvrir » avaient été envoyés aux directeurs et receveurs principaux de province. Quelques-uns de ces paquets furent saisis par nous.

« Ainsi les engagements formels pris par M. Rampont n’avaient d’autre but que de gagner du temps pour rendre impossible la réorganisation du service.

« Massen et Coulon, d’autres encore, d’un zèle infatigable, firent ouvrir par des serruriers les bureaux divisionnaires, en présence des commissaires de police de quartier, et installèrent des citoyens de bonne volonté dont ils surveillaient l’apprentissage. Mais il y eut deux jours d’arrêt pour la levée des lettres, ce qui excita des murmures et je dus expliquer les faits dans une affiche. Au bout de quarante-huit heures, Massen et Coulon eurent réorganisé les levées et les distributions, malgré des difficultés de détail innombrables.

« Tous les citoyens dont les services avaient été acceptés à titre d’auxiliaires reçurent provisoirement, jusqu’à ce qu’on eût pu apprécier leurs aptitudes, une paye de 5 francs par jour.

« Nous trouvâmes par hasard des timbres-poste de 10 centimes au fond d’une caisse. Camélinat, devenu directeur de la Monnaie, requit les planches et le matériel et fit fabriquer, tout en faisant commencer un nouveau modèle, auquel on ne put donner suite.

« Pendant les premiers jours, des ballots de lettres de Paris à destination de la province furent acceptés par le receveur de Sceaux, qui n’avait pas encore d’instructions précises ; puis le blocus fut complet. Le départ pour la province devint une lutte de tous les jours. On expédiait à Saint-Denis, gardé par les Prussiens, qui laissaient menacer nos agents par les gendarmes ; on envoyait des agents secrets jeter les lettres dans les boîtes des bureaux à dix lieues à la ronde. Les lettres de Paris pour Paris étaient seules frappées d’un timbre à date. Celles expédiées en province par nos contrebandiers n’avaient que le timbre d’affranchissement, ce qui ne permettait pas de les distinguer des autres. Lorsque Versailles s’aperçut de cette manœuvre, il imagina de modifier le pointillé du timbre. On en fut quitte à Paris pour expédier sans les affranchir les lettres d’une certaine importance, et l’on fit prendre des timbres-poste dans les bureaux de Versailles et de Saint-Denis, ce qui diminuait notre recette mais assurait la transmission.

« Si le bureau des départs pour le dehors pouvait encore fonctionner, celui des arrivées était dépourvu de toute besogne. Les lettres venues de la province s’accumulaient à Versailles. Quelques industriels établirent des agences où, moyennant une rétribution élevée, on pouvait prendre les lettres qu’ils allaient chercher à Versailles. Ces gens-là exploitaient la population, mais nous ne pouvions les suppléer. Nous fûmes obligés de fermer les yeux. On se contenta de rogner quelque peu leurs bénéfices en prélevant sur chaque lettre le prix de Paris pour Paris sans qu’ils pussent augmenter le prix fixé sur leurs annonces.

« Les agissements de Versailles pour désorganiser les services reconstruits furent déjoués à plusieurs reprises, grâce à la vigilance de nos deux inspecteurs. Cependant nous ne pûmes empêcher la réussite de toutes les tentatives d’embauchage.

« Dès les premiers jours d’avril, nous instituâmes un conseil des postes, ayant voix consultative, composé du délégué, de son secrétaire, du secrétaire général — Massen — de tous les chefs de service, des deux inspecteurs et de deux facteurs-chefs. Les facteurs, gardiens de bureau, chargeurs, eurent une augmentation de salaire bien minime, hélas ! car nos recettes, considérablement réduites, ne nous permettaient pas de faire de largesses.

« On décida la suppression, sinon absolue, du moins partielle, du surnumérariat qui fut réduit au temps strictement nécessaire. Les aptitudes des travailleurs durent être désormais constatées par voie d’épreuves et d’examens, ainsi que la qualité et la quantité de leur travail.

« Malgré que nous n’ayons eu guère de temps pour trier le personnel qui avait offert son concours, je suis heureux de faire remarquer que le nombre des cas d’improbité a été très restreint. »

(Extrait d’une relation adressée à l’auteur par Theisz.)


VIII

sous la direction d’un comité communal

La lettre suivante fut lue au conseil de guerre qui en janvier 1878 jugea le fils Treilhard :

« Nous, commandant du 17e bataillon de chasseurs à pied, en présence de M. Galle, lieutenant-colonel de la garde nationale, faisant fonction de maire, déclarons avoir reçu de Mme Treilhard la somme de 37 440 fr. 80. Cette somme nous a été livrée volontairement par Mme Treilhard sur la recommandation de son mari. Cette dame est venue en faire la déclaration elle-même à notre poste de la mairie.

« Le commandant du 17e bataillon,
« Moyne. »

« Reçu également de Mme Treilhard un registre Caisse générale assistance publique, ainsi que divers autres registres et dossiers ayant trait à ladite administration. »


IX

Contributions directes. — Imprimerie nationale.

Les limites de cet appendice m’obligent à résumer les relations de Faillet et de Louis Debock sur les Contributions directes et l’Imprimerie nationale.

Le 24 mars au soir, Faillet et Combault (de l’Internationale ) se présentèrent à la direction des Contributions directes. Sur la déclaration écrite qu’il cédait à la menace, le directeur du matériel leur remit les clefs. Le citoyen Gibert qui connaissait à fond l’administration et le personnel se mit avec zèle à leur disposition.

Les matrices cadastrales, les registres et éléments de la perception avaient disparu. Il fut décidé que l’on percevrait sur les rôles de 1869. Le personnel des quarante perceptions, les taxateurs, employés aux rôles, étaient partis pour Versailles. On remplaça les percepteurs par quarante citoyens, les uns ouvriers appartenant à l’Internationale, les autres employés de commerce et d’administration. Quelques fondés de pouvoir qui étaient restés furent conservés, mais flanqués d’un homme sûr. La présence du citoyen Gibert décida un grand nombre d’employés à venir travailler pour la nouvelle direction.

Le service des Contributions directes se composait : à l’intérieur, de un directeur, un administrateur-général, un secrétaire-général et deux sous-secrétaires, un chef de bureau de travail des taxes et rôles, un chef de comptabilité et cinq comptables, deux inspecteurs des bureaux de perception ; à l’extérieur, de quarante percepteurs, assistés chacun de deux ou trois employés, d’un porteur de contraintes, d’un agent avec ses comptables à l’Entrepôt des vins.

Une ou deux fois par semaine, le directeur faisait sa tournée dans toutes les perceptions, que les inspecteurs visitaient chaque jour. Chaque percepteur apportait au caissier de la direction la recette de la veille. Le caissier présentait chaque soir son état à l’administrateur et versait à la caisse centrale des finances tout ce qui n’était pas nécessaire aux frais généraux du service.

Le service cessa le samedi soir 20 mai. Une centaine d’employés, ne pensant pas en être quittes envers la Commune, formèrent un corps d’éclaireurs dont le poste fut établi dans le presbytère du temple des Billettes.

Le 18 mars, à cinq heures du soir, Pindy et Louis Debock se présentèrent avec un bataillon devant l’Imprimerie nationale et s’y installèrent. Le directeur Haureau descendit, essaya de parlementer, remonta dans ses appartements. Dans la soirée, Debock alla lui demander la liste des ouvriers. Haureau profita de cette occasion pour protester de son républicanisme, dit qu’il était un ancien rédacteur du National, ami de Marrast, Arago, etc., et que le mouvement du 18 mars n’avait aucune raison d’être. On lui donna quelques jours pour déménager.

Tout le personnel fut conservé à l’exception du directeur, du sous-directeur, d’un sous-prote, du chef des travaux, qui était cordialement détesté pour ses brutalités et ses injustices. Ils firent courir le bruit que le Comité Central n’avait pas d’argent et que les ouvriers ne seraient pas payés. Debock répondit par un ordre du jour affiché dans les ateliers garantissant les salaires au nom du Comité Central.

À la fin de mars, sur l’injonction de Versailles, tous les employés et les chefs de service, à l’exception d’un très petit nombre, abandonnèrent l’imprimerie, après avoir touché leurs appointements. Le nouveau directeur en profita pour faire nommer les chefs d’ateliers par les ouvriers. Les places de conducteurs de presses furent mises au concours. L’administration de la rue Pagevin mettant des entraves à l’affichage des décrets et proclamations, Debock conseilla aux ouvriers afficheurs de s’associer. Ils le firent ; leur salaire s’accrut de 25 0/0 et l’imprimerie réalisa une économie de 200 francs par jour.

Les gros traitements furent réduits de beaucoup ; ceux des petits employés et des ouvriers augmentés. Le 18 mars, il était dû quinze jours aux ouvriers et ouvrières et huit aux employés. La Commune solda cet arriéré. Versailles victorieux refusa de payer les jours de salaire dus aux ouvriers. Cependant l’administration versaillaise trouva le matériel intact et dans l’ordre le plus complet.

Le budget des dépenses mensuelles s’élevait avant le 18 mars à 120 000 francs, dont 23 000 francs étaient absorbés par les appointements des fonctionnaires, employés, etc. À partir de cette époque, les dépenses ne s’élevèrent pas à 20 000 francs par semaine y compris les frais d’affichage.

Après la Commune, l’Union républicaine fit annoncer dans les journaux qu’elle avait sauvé des flammes les Archives et l’Imprimerie nationale. C’était un mensonge ainsi qu’il résulte de l’ordre envoyé le 24 mai aux Archives :

« Ordre. — Défense de brûler les Archives.

« Le colonel commandant l’Hôtel-de-Ville,
« Pindy. »

Quant à l’Imprimerie, elle fut occupée par Debock jusqu’à l’envahissement du quartier.

Dans la nuit du 24, il fit demander au Comité de salut public les articles et documents nécessaires à la composition du journal. Le lendemain, n’ayant reçu aucune réponse, et les Versaillais pressant, il se rendit à Belleville, où il fit composer les trois proclamations ou affiches qui parurent les jours suivants.


X

dans un état de surexcitation extrême contre Paris

Au procès des membres de la Commune, le défenseur d’Assi lut une lettre que les prisonniers d’Allemagne avaient envoyée à son client :

« Citoyen Assi,

« Tu ne penses donc plus, avec le Comité central de la crapule, que nous sommes las de vos farces et évolutions sans but et sans limites… Malheur à vous, égout du peuple ! Tous les revers possibles vont se cabrer contre vous et vous feront trouver, pour tout résultat de vos actes dépourvus de bon sens et de capacité, la haine de tous les prisonniers internés en Allemagne et la punition sévère que les représentants admirés de la France entière vous feront subir dans toute sa rigueur. Une fois à la frontière, le dernier des prisonniers viendra plonger dans le cœur des coupables le poignard qui doit rendre la sécurité au gouvernement légal… Comptez sur la sentence que tous les prisonniers internés en Allemagne veulent vous faire subir… Mort aux insurgés ! Mort au Comité infernal ! Tremblez, brigands !

« Vu et approuvé par tous les prisonniers de Magdebourg, Erfurt, Coblentz, Mayence, Berlin, etc. »

(Suivent les signatures.)


XI

s’appelant modestement l’incarnation du peuple

Cluseret a longuement raconté dans le Fortnigthly Review et le Frazer’s Magazine l’histoire de son ministère. Ceux qui voudront vérifier cette Histoire de la Commune devront lire ces articles. Je ne puis en citer que quelques lignes pour donner une idée de l’impertinente hâblerie de ce général Boum :

« II faut (dit Cluseret, en parlant de ses collègues) que le principe de la Commune ait été en lui-même bien fort pour avoir tenu soixante jours contre de pareils imbéciles. » (Les Coulisses de la Commune. Frazer’s Magazine. Décembre 1872.)

« Le succès était si facile et si simple qu’il fallait la double dose d’ignorance et de vanité dont s’étaient bourrées les pauvres cervelles de la majorité de la Commune pour frustrer le peuple de sa victoire. » (La Commune de Paris de 1871. Frazer’s Magazine. Mars 1873.)

« Il (Delescluze) n’osa jamais m’attaquer en face qu’une seule fois ; mais il sortit si penaud de cette rencontre, qu’il se contenta dès lors d’intriguer contre moi derrière mon dos, tout en me faisant la meilleure figure. » (Les Coulisses de la Commune. Frazer’s Magazine. Décembre 1872.)

« Lors de mon entrevue à Aubervilliers avec le comte de H…, je lui dis : « Quinze jours après mon arrestation, Paris sera aux mains des Versaillais. Je ne me trompais que de cinq jours. La machine était mieux montée (par lui, Cluseret) que je ne le supposais. » (Le Côté militaire de la Commune. Fortnigthly Review. Juillet 1873.)

« J’aurais pu (lors de son arrestation par le Conseil) faire appel au peuple, à Belleville, à Montmartre, à la rue d’Arras. Il m’aurait été facile de le convaincre de l’incapacité et de l’imbécillité des chefs de la Commune… J’aurais pu, d’un seul coup, écraser mes adversaires… Qu’on me cite une seule circonstance où le peuple soit resté sourd à ma voix. À Lyon, à Marseille, à Belleville, aux Halles centrales, à Montmartre, à la rue d’Arras, partout le peuple m’a reçu comme un ami… car il a en moi plus qu’un ami… son incarnation.

« Mais qu’en serait-il résulté ? Ma dictature forcée. Or, j’étais résolu à l’éviter à tout prix.

« La France meurt des dictateurs gros et petits, des Bonaparte et des Gambetta. Ce qu’il lui faut, ce sont des hommes honnêtes, des Lincoln et des Bolivar, simples, justes, dévoués, s’absorbant dans le peuple… Cet homme que mon pays n’a pas connu, je voulais le lui faire connaître. » (Les Coulisses de la Commune. Frazer’s Magazine. Décembre 1872.)


XII

tout remplis d’espions mâles et femelles

On lit à la fin d’un rapport de Laroque au colonel Beaufond, dont l’auteur a pu se procurer copie :

« Je vous envoie les noms des amis de l’ordre et des agents qui se sont le mieux conduits.

« Jules Massé, P. Verdier, Sigismond, Galle-Tarjest, Honobede, Toussaint, Arthur Sellion, Jullia, Francisque Balterd, E. Philips, Salowhicht, Mancil, Rollin, Vérox, séminariste, d’Anthome, Sommé, Cremonaty, Tascher de la Pagerie, Joséphine Legros, Jupiter, le gérant du café de Suède, le propriétaire du café de Madrid, Lucia, Hermance, Amélie, la petite Célestine du café des Princes, Camille et Laura du café Peters, Mme du Valdy (faubourg Saint-Germain, Leynhass brasseur. »


XIII

Il ordonna à Dombrowski de faire suivre la négociation.

« Je crois que le meilleur est de vous raconter succinctement ce qui s’est passé entre le Comité de salut public et Dombrowski.

« Ce dernier vint nous trouver un soir et nous annonça que, par l’intermédiaire d’un de ses officiers qui était bien le fameux Hutzinger, Versailles croyant pouvoir l’acheter, lui faisait des ouvertures et lui demandait un rendez-vous. Il nous demanda si l’on ne pourrait pas tirer de là quelque chose au bénéfice de la Commune. Je ne connaissais encore à ce moment personne des conspirateurs. Nous résolûmes de lui laisser tenter l’entrevue à la condition qu’il nous raconterait tout ce qui se passerait. Le soir même, je chargeai quelqu’un de le surveiller et de lui casser la tête au besoin s’il le voyait faiblir. À partir de cette époque, Dombrovski fut surveillé de près, — c’est même à cette surveillance qu’il dut de ne pas être enlevé par des Versaillais qui se servirent d’une femme pour l’attirer du côté du Luxembourg, — et, je le déclare, nous n’apprimes rien qui fût de nature à altérer notre confiance.

« Il vint le lendemain et nous raconta l’offre qui lui était faite d’un million à la condition qu’il livrerait une porte aux Versaillais. Il nous donna les noms de la plupart de ceux qu’il avait vus, parmi lesquels se trouvait un pâtissier de la place de la Bourse, l’adresse des embaucheurs (8, rue de la Michodiére), et il nous annonça un autre rendez-vous pour le lendemain… Il nous expliqua comment il attirerait dans Paris quelques milliers de Versaillais qu’il ferait prisonniers. Nous nous opposâmes Pyat et moi à cette tentative. Il n’insista pas. Mais il demanda que, pour le lendemain, on lui fournit 20 000 hommes et des obusiers. Il était décidé à attirer les troupes versaillaises à portée des fortifications… Des 20 000 hommes, 3 ou 4 000 seulement purent être réunis et, au lieu de 500 artilleurs, il n’en vint qu’une cinquantaine… »

(Extrait d’une relation adressée à l’auteur par Ranvier, membre du Comité de salut public).

Quelque temps après la déposition de l’amiral Saisset, devant l’enquête parlementaire, Ranvier écrivit au frère de Dombrowski :

Londres, 10 mars 1872.
St-John st., 160.

« Cher citoyen,

« C’est avec le plus grand plaisir que je me joins à vous pour élever la voix contre la déposition erronée de M. Saisset concernant votre frère mort en combattant pour la Commune.

« Il n’est que nécessaire de connaître ce qui s’est passé à Paris et savoir comme nous comment il est mort, tué par les balles des Versaillais, le mardi 23 mai, pour réduire au silence les allégations de M. Saisset.

« Il est donc faux que la mort d’un traître, fusillé le mercredi, ait eu lieu par l’ordre de Dombrowski.

« Il fut, en effet, proposé à votre frère d’entrer en arrangement avec Versailles ; mais il vint aussitôt nous en avertir et dès ce moment il s’occupa sérieusement des avantages militaires qu’il en pourrait tirer contre nos ennemis.

« J’affirme que la conduite de Dombrowski est restée honorable et qu’il est mort avec le courage qui lui était si connu.

« Puissent ces quelques lignes effacer ce que les accusations de M. Saisset ont d’offensant pour la mémoire de celui qui s’est conduit si vaillamment !

« Recevez…

« G. Ranvier,
« Ex-membre du C. de S. P. »


XIV

Avec qui traiter à Paris, disait Louis Blanc

Voici un extrait du rapport adressé au conseil municipal de Toulouse par les délégués envoyés à Versailles auprès de M. Thiers et des députés de l’Extrême-Gauche pour s’enquérir de la situation :

« Nous allâmes donc nous renseigner auprès des membres de l’Extrême-Gauche : Martin Bernard, le compagnon et l’ami de Barbes, Louis Blanc, Schœlcher, etc.

« M. Louis Blanc nous donna les indications les plus précises : Il est inutile, nous dit-il, d’essayer encore de la conciliation ; il y a une trop grande animosité de part et d’autre. D’ailleurs, avec qui traiter dans Paris ? Trois forces différentes et hostiles se disputent le pouvoir.

« C’est d’abord la Commune, issue d’une élection à laquelle un petit nombre d’électeurs a pris part, composée d’hommes inconnus pour la plupart, d’une capacité et quelquefois même, au moins pour certains, d’une honorabilité douteuse.

En second lieu, un comité de salut public, nommé par la Commune, mais bientôt en rupture violente avec elle, parce qu’il aurait voulu la diriger dictatorialement.

« En troisième lieu, le Comité central, formé durant le siège et composé principalement d’agents de l’Internationale, uniquement préoccupé d’intérêts cosmopolites et se souciant fort peu des intérêts parisiens ou français [1] ; c’est ce comité central qui dispose des canons, des munitions, en un mot de presque toute la force matérielle.

« II faut ajouter à tout cela les influences bonapartistes et prussiennes, dont il est facile de constater l’action plus ou moins apparente dans chacun de ces trois pouvoirs [2].

« L’insurrection parisienne, continua M. Louis Blanc, est légitime dans ses motifs et dans son but premier ; revendication des franchises municipales de Paris. Mais l’intervention du Comité central et la prétention manifestée de gouverner toutes les autres communes de la République en ont complètement dénaturé le caractère [3]. Enfin cette insurrection, en présence d’une armée prussienne, prête à entrer dans Paris, si la Commune est victorieuse, est tout à fait condamnable et doit être condamnée par tout véritable républicain. Voilà pourquoi les maires de Paris, la Gauche de l’Assemblée et l’Extrême-Gauche n’ont pas hésité à protester contre une insurrection que le voisinage de l’armée prussienne et les autres circonstances pouvaient rendre criminelle.

« M. Martin Bernard avait tenu le même langage et presque dans les mêmes termes. « Si Barbés vivait encore, s’était-il écrié, son âme serait déchirée, et il condamnerait, lui aussi, cette fatale insurrection. »

« Toutes les autres personnes que nous avons pu voir, MM. Henri Martin, Barthélémy Saint-Hilaire, Humbert, Victor Lefranc, etc., nous ont parlé de la même manière, et cette unanimité n’a pas été sans faire sur nous une grande impression. »


XV

Il pouvait être utile aux conspirateurs de jeter la panique

Voici la copie d’un rapport adressé à l’État-major versaillais par le commandant Jarriait.

« Le mot d’ordre a été escamoté les 17, 18 et 19.

« Nous avions celui de Versailles (corps du général Douai).

« La cartoucherie Rapp a fait explosion, ainsi que je vous en ai déjà rendu compte. Il y a des morts et beaucoup de blessés.

« Un commissaire de police de la sûreté a fait une quarantaine d’arrestations. On évalue celles qui ont été faites à propos de l’explosion à 125.

« Le sergent Toussaint (3e batterie, 2e escadron) a été arrêté par la Commune. On dit ce brave sous-officier fusillé.

« Les malades, d’après nos avis, avaient été évacués la veille ou le matin du jour de la catastrophe, sur l’hôtel des Invalides. Les ouvrières et non les ouvriers ont été renvoyés ce jour-là de meilleure heure.

« L’officier d’administration comptable de l’hôpital du Gros-Caillou, M. Bernard, s’est bien conduit.

« Je recommande à la bienveillance de M. le ministre les sieurs Janvier, Bertalon, Mauduit, Morelli, Sigismond, hommes jouissant d’une haute considération.

« Ils désirent la croix ou une perception importante.

« Des services signalés nous ont été rendus par Me Brosset et par la demoiselle Gigaud. C’est chez cette dernière que je me suis caché pendant huit jours lorsque les gens de Rigault étaient à ma poursuite.

« Cette femme est très dévouée ; elle habite le quartier du Gros-Caillou, rue Dominique-Saint-Germain. C’est la fille d’un ancien officier ; elle serait heureuse d’avoir un bureau de tabac. »


XVI

C’est la seule exécution militaire sous la Commune.

L’individu exécuté et que, cinq ans et demi après sa mort, les conseils de guerre vengeaient par des condamnations capitales, n’était pas du tout un enfant comme la réaction l’a dit, mais un jeune homme de vingt ans. Il avait attiré sur les positions fédérées les obus de l’ennemi. Traduit devant un conseil de guerre composé de La Cécilia, commandant le corps d’armée, de Johannard, délégué de la Commune, et de tous les chefs de bataillon, il reconnut avoir porté aux Versaillais le plan des positions fédérées, et avoir reçu 20 fr. pour récompense. À l’unanimité, il fut condamné à mort. Au moment de l’exécution, Johannard et Grandier, aide de camp de La Cécilia, firent entendre au condamné qu’il pourrait obtenir sa grâce en révélant le nom de son complice, un habitant de Montrouge. Il répondit : « Vous êtes des brigands. Je vous emm… » Ce fait, odieusement travesti, a fourni à Victor Hugo, très mal renseigné sur toute cette guerre civile, un vers de l’Année terrible aussi injuste pour La Cécilia et Johannard que pour l’un des fusillés de Satory, Sérizier.


XVII

la fable des mines d’égout imaginée pour justifier leur indécision.

M. E. Belgrand, directeur du service de la voirie, déposa catégoriquement à cet égard devant la commission d’Enquête sur le 18 Mars.

« … Les insurgés n’ont fait aucune entreprise sur les égouts… En résumé, je puis affirmer que, depuis le 18 mars jusqu’à la rentrée des troupes à Paris, il n’a été fait aucune entreprise sur les égouts, qu’on n’y a pas établi de fourneaux de mines, qu’aucune matière incendiaire ou explosible n’y a été introduite, qu’on n’y a établi aucun fil destiné à mettre le feu à des mines ou à des matières incendiaires. »


XVIII

On les dépêchait ensuite… sur le versant des buttes

Le Bien Public, organe de M. Thiers, dirigé par Vrignault, publia dans son numéro du 23 juin 1871 :

« Tout Paris a conservé le souvenir de cette terrible canonnade dirigée de Montmartre, pendant les trois derniers jours de la guerre civile, contre les Buttes-Chaumont Belleville et le Père-Lachaise. Voici quelques détails très exacts sur ce qui se passait alors au sommet de la butte, derrière les batteries, au n° 6 de la rue des Rosiers.

« On avait installé dans cette maison, si tristement célèbre, une prévôté, présidée par un capitaine de chasseurs. Comme les habitants du quartier rivalisaient de zèle pour dénoncer les insurgés, les arrestations étaient nombreuses. Au fur et à mesure que les prisonniers arrivaient, ils étaient interrogés.

« On les contraignait à se mettre à genoux, tête nue, en silence, devant le mur au pied duquel les infortunés généraux Lecomte et Clément Thomas ont été assassinés. Ils restaient ainsi quelques heures, jusqu’à ce que d’autres vinssent les remplacer. Bientôt, pour supprimer ce que cette amende honorable pouvait avoir de cruel, on fit asseoir les prisonniers à l’ombre, mais toujours en face de ce mur dont l’aspect les préparait à la mort, car peu de temps après les principaux coupables d’entre eux étaient fusillés.

« On les menait à quelques pas de là, sur le versant de la butte, à l’endroit où se trouvait, pendant le siège, une batterie dominant la route de Saint-Denis. C’est là aussi que fut conduit Varlin, qu’on eut mille peines à protéger contre les violences de la foule. Varlin avait avoué son nom et ne fit aucun effort pour échapper au sort qui l’attendait ; il mourut crânement. — v. b. »


XIX

Quelques-uns paient d’audace et pénètrent dans les conseils

La veille, à 7 heures du matin, au moment où les bagages de la Guerre arrivaient à l’Hôtel-de-Ville, dans l’avenue Victoria, deux gardes porteurs d’une caisse furent assaillis à coups de hache par un individu vêtu d’une blouse et coiffé d’un béret. L’un des fédérés tomba mort. L’assassin, immédiatement saisi, criait : « Vous êtes foutus, vous êtes foutus ! Rendez-moi ma hache et je vais recommencer, » Le commissaire de police de l’Hôtel-de-Ville trouva sur ce furieux des papiers et un livret attestant qu’il avait servi dans les sergents de ville.

Dans la soirée du mardi, un individu, portant l’uniforme d’officier de corps-francs vint demander un ordre à l’Hôtel-de-Ville. Un commandant du même corps entra dans la salle, vit cet officier et ne le reconnaissant pas, lui demanda son nom. Celui-ci se troubla : « Mais non, vous n’êtes pas des nôtres, dit le commandant. » On arrêta le personnage qui fut trouvé porteur d’instructions et d’ordres versaillais.

La trahison prenait toutes les formes. Le matin même, à Belleville, place des Fêtes, Ranvier et Frankel entendirent un tambour qui lisait aux gardes fédérés l’ordre de ne pas quitter l’arrondissement. Ranvier interpella le tambour et apprit que l’ordre émanait du général Du Bisson.


XX

les cadavres sont fouillés

Le colonel Gaillard, chef des prisons militaires, interrogé par la commission d’Enquête au sujet des valeurs trouvées sur les insurgés, répondit : « Je ne pourrais pas vous renseigner sur ce point. Il y a eu de ces valeurs qui n’ont pas été envoyées à Versailles. J’ai vu, il y a quelques jours, le ministre de Danemark ; il venait demander ce qu’était devenue une somme de 100 000 fr. saisie sur un de ses nationaux qui a été fusillé près de l’Hôtel-de-Ville. Ce ministre m’a dit qu’il n’avait pu obtenir aucun renseignement. Il y a bien des choses qui se sont passées à Paris, dont nous ne savons rien ! »

Enquête sur le 18 Mars, Colonel Gaillard, t. 2, p. 246.


XXI

comme si la spéculation et le crime de certains « honnêtes gens » n’avaient pas eu une part dans les ruines.

Saura-t-on jamais les spéculateurs véreux, les commerçants à bout de ressources, les hommes aux portes de la banqueroute qui usèrent de l’incendie pour liquider leur situation et combien crièrent ! « À mort les pétroleurs ! » qui venaient d’allumer le pétrole. Le 10 mars 1877, la Cour d’assises de la Seine condamnait à dix ans de travaux forcés un bonapartiste ruiné. Prieur de la Comble, reconnu coupable d’avoir incendié sa maison dans le but de toucher une forte prime des compagnies auxquelles il s’était assuré. Il avait badigeonné les murs, saturé les tentures de pétrole, établi neuf foyers d’incendie. Son père, ancien maire du 1er arrondissement sous l’Empire, avait fait une faillite de 180 000 francs, et au 4 Septembre il y avait une demande de banqueroute contre lui. Or, le 24 mai 1871, la maison de Prieur de la Comble, rue du Louvre, celle de son père, rue de Rivoli, celle du syndic de la faillite, boulevard de Sébastopol, furent consumées et, par ce triple incendie, les pièces de la comptabilité disparurent. Ce fait dont les Versaillais, Ernest Daudet en tête, avaient triomphé contre les Communeux, fut seulement mentionné devant la cour d’assises. Le président dit qu’il était étrange, mais se garda bien d’interroger là-dessus Prieur, et l’on sait si les présidents de cour d’assises se font faute de passer au crible les antécédents des accusés. Le motif de cette réticence extraordinaire est qu’il ne fallait pas jeter un blâme sur l’armée et sur les conseils de guerre qui avaient fusillé ou condamné des pétroleuses peut-être pour ces mêmes maisons incendiées par Prieur de la Comble.

Voici encore une pièce édifiante et officielle :

« Aujourd’hui, vingt-neuf novembre 1871, devant nous, Evariste Port, juge d’instruction de l’arrondissement de la Roche-sur-Yon, en vertu de la commission rogatoire de l’un de MM. les juges d’instruction au Tribunal de la Seine, etc., etc., assisté de Reygondeau, notre greffier.

« Est comparu le témoin Hertz (Emile), âgé de trente-sept ans, commandant du génie de la circonscription de la Roche-sur-Yon, qui dépose :

« Le jeudi 25 mai, dans le courant de l’après-midi, étant occupé à arrêter les effets de l’incendie allumé au palais de justice et à la préfecture de police, à Paris, je fus abordé par un monsieur dont j’ignore le nom [4] ; il était de taille au-dessous de la moyenne, brun de visage, avec une légère barbe noire ; il était accompagné d’un jeune homme qui semblait moins âgé que lui : il se disait commis au greffe du tribunal correctionnel de Paris : il m’invita à venir reconnaître avec lui l’état des lieux au foyer de ce greffe, qu’il disait renfermer des valeurs considérables. Il était armé de plusieurs clés et sa connaissance des lieux et des employés présents au palais ne mettaient pas en doute chez moi la sincérité de sa compétence.

« Il me conduisit sans hésiter au dernier étage du bâtiment du tribunal correctionnel, fermant au sud de la cour de la Sainte-Chapelle. Ce bâtiment était préservé pour la partie ouest seulement, attenant je crois à la préfecture de police qui était ruinée de fond en comble.

« Là, il me fit voir un coffre-fort forcé, me disant que l’argent monnayé avait été soustrait ; un grand nombre de bijoux, les uns répandus en désordre, les autres rangés sur des étagères, enfin plusieurs liasses de valeurs publiques et de bank-notes [5].

« Ces objets furent réunis rapidement, les valeurs serrées dans une armoire du fond, la plus à l’ouest. Cette opération a été faite exclusivement par les jeunes gens qui m’accompagnaient. Quand il s’est agi de fermer, M. X… me proposa d’apposer mon scellé sur les portes lui-même devant garder la clé. Il m’offrit à cet effet un cachet que je vous représente, les scellés furent apposés avec ma signature sur l’armoire dont je viens de parler, sur la porte de la pièce du fond et sur la porte de la pièce qui précède.

« Cette dernière pièce renfermait d’autres armoires dont M. X… n’avait pas les clés ; il disait d’ailleurs qu’elles ne renfermaient aucun objet de valeur.

« En descendant dans la cour, je donnai mon adresse à M. X… afin qu’il put me faire assister à la levée des scellés. Il s’arrêta avec plusieurs employés et je ne le revis plus.

« Je n’avais, dans le courant de la conversation, été amené à donner aucune assurance sur les chances de conservation des locaux visités. Je n’avais d’ailleurs à leur sujet aucune inquiétude.

« Je n’ai quitté les lieux de l’incendie que la nuit, entièrement rassuré sur les parties des constructions préservées jusque-là. La compagnie du génie a été ramenée le soir même avec le plus grand nombre de pompes ; les troupes chargées de la sûreté de ce quartier ont eu la consigne formelle de ne laisser pénétrer personne dans la cour de la Sainte-Chapelle que les pompiers et les employés.

« Le lendemain ou le surlendemain je montai dans les locaux du greffe accompagné d’un de mes amis, je ne me souviens pas duquel. Je n’avais d’autre but que de m’assurer de l’état des scellés. Je fus très surpris de ne plus trouver à la place des bureaux que des murs noirs, des papiers brûlés. J’avais peine à reconnaître les lieux que j’avais visités la veille ou l’avant-veille.

« Tout en conservant toujours quelques doutes à cet égard, je puis supposer que le feu a pu prendre au dépôt du greffe par sa contiguïté avec les bâtiments de la préfecture de police. »

Il résulte de cette déposition que les objets précieux déposés au greffe du palais de justice ne furent pas enlevés par les fédérés comme le dirent les journaux versaillais et que les fédérés ne mirent pas le feu au palais de justice. La déposition si transparente du commandant Hertz laisse entrevoir quels furent les voleurs et les incendiaires.


XXII

qu’ils ègorgent dans les ambulances.

On lisait dans le Siècle :

« Au nombre des victimes innocentes de nos discordes civiles, nous avons la douleur d’ajouter le nom d’un jeune homme de vingt-sept ans, M. Faneau, docteur en médecine.

« Le docteur Faneau s’était engagé, dés le début de la guerre, dans les ambulances internationales. Pendant tout le siège de Paris, il n’a cessé de soigner les blessés avec zèle et dévouement.

« Après la révolution du 18 Mars, il resta à Paris et reprit son service dans les ambulances.

« Le 25 mai dernier, il était de garde au grand séminaire de Saint-Sulpice où les fédérés avaient établi une ambulance.

« Lorsque l’armée se fut emparée du carrefour de la Croix-Rouge, elle s’avança jusqu’à la place.

« Une compagnie de ligne vint à la place du grand séminaire, où flottait le drapeau de Genève.

« L’officier qui la commandait demanda à parler au chef de l’ambulance. Le docteur Faneau, qui en remplissait les fonctions, se présenta.

« — Y a-t-il ici des fédérés ? lui demanda l’officier.

« — Je n’ai que des blessés, répondit M. Faneau ; ce sont des fédérés, mais ils sont à mon ambulance depuis déjà quelques jours.

« Au moment où il achevait cette phrase, un coup de feu partit d’une des fenêtres du premier étage et frappa un soldat.

« Ce coup de feu était tiré par un des fédérés blessés, qui s’était trainé de son lit jusqu’à la fenêtre [6].

« Aussitôt, l’officier exaspéré se jeta sur le docteur Faneau, en lui criant : » Vous mentez, vous nous avez tendu un piège ; vous êtes l’ami de ces coquins, vous allez être fusillé. »

« Le docteur Faneau comprit que ce serait en vain qu’il essaierait de se justifier ; aussi il n’opposa aucune résistance au peloton d’exécution.

« Quelques minutes après, l’infortuné jeune homme tombait, frappé de dix balles

« Nous avons connu le docteur Faneau, et nous pouvons affirmer que, bien loin de sympathiser avec les membres de la Commune, il déplorait leurs funestes égarements et attendait avec impatience le rétablissement de l’ordre. »


XXIII

La tête de Millière, noire de poudre, parut regarder la foule

Voici la relation d’un témoin oculaire, M. Louis Mie, député de la Gironde.

«… Un piquet de soldats débouchait de la rue de Vaugirard, à notre gauche. Ils marchaient sur deux rangs. Au milieu d’eux était Millière.

« Il était exactement vêtu comme je l’avais vu quelques mois auparavant à Bordeaux à la tribune de l’Assemblée et au Cercle républicain : pantalon noir, redingote bleu foncé, serrée et boutonnée, chapeau noir à haute forme.

« Le piquet s’arrêta devant la porte du Luxembourg. Un des soldats qui tenait son fusil par l’extrémité du canon criait : « C’est moi qui l’ai pris, c’est moi qui doit le fusiller. » Il y avait là une centaine de personnes des deux sexes et de tous âges. Plusieurs criaient : « À mort ! qu’on le fusille ! »

« Un garde national, portant un brassard tricolore, saisit Millière au poignet, le conduisit dans l’encoignure de droite et l’adossa au mur ; puis il se retira… Millière se découvrit, plaça son chapeau sur le socle de la colonne, croisa les bras sur sa poitrine et, calme et froid, regarda la troupe. Il attendait.

« Autour de nous, on questionnait les soldats. « Qui c’est-il ? » demandait-on à l’un d’eux, et je l’entendais répondre : « C’est Mayer. »

" Un prêtre sortit du Luxembourg ; il portait une soutane coupée droit et un chapeau à haute forme. S’avançant vers Millière, il lui dit quelques mots et d’un geste lui montra le ciel.

« Sans ostentation, mais avec une attitude très calme et très ferme, Millière parut le remercier et secoua la tête en signe de refus. Le prêtre se retira.

« Deux officiers débouchèrent du palais et s’adressèrent au prisonnier. L’un d’eux que le premier paraissait guider, lui parla pendant une minute ou deux. Nous entendions le son des voix sans comprendre les paroles échangées, puis j’entendis ce commandement : « Au Panthéon »

« Le piquet se reforma autour de Millière, qui se couvrit, et le cortège remonta la rue de Vaugirard, se dirigeant vers le Panthéon.

« Nous arrivâmes en même temps que le piquet auprès de la grille. La porte s’ouvrit et se referma sur lui… Plaçant mes pieds sur la balustrade en pierre, j’avais croisé mes deux bras autour du sommet de ces barreaux ; ma tête les dominait, car cette grille est basse… À mes côtés, un soldat de faction à l’intérieur répondait à deux filles qui le questionnaient ; son coude, appuyé à la grille, touchait le mien.

« Le piquet de troupe s’était arrêté et presque adossé à la porte refermée. Millière fut conduit entre les deux colonnes du milieu. Arrivé à l’endroit où il devait mourir et après avoir monté la dernière marche de l’escalier, il échangea quelques mots avec l’officier. Fouillant la poche de sa redingote qu’il venait de déboutonner, il en sortit un objet que je crus être une lettre et le lui tendit ainsi qu’une montre ou un médaillon. L’officier les prit, puis saisit Millière et le plaça de façon à ce qu’il fût fusillé par derrière. Ce dernier se retourna d’un geste brusque et, les bras croisés, fit face à la troupe. C’est le seul mouvement d’indignation et de colère que je lui ai vu faire.

« Quelques paroles furent encore échangées. Millière paraissait refuser d’obéir à un ordre. L’officier descendit. Un instant après, un soldat saisissait à l’épaule celui qu’on allait fusiller et le forçait à plier le genou gauche sur la dalle.

" Une moitié des fusils du peloton s’abaissa seule sur lui ; les autres restèrent au bras des soldats. Pendant ce temps et croyant la dernière minute venue, Millière poussa par trois fois le cri de : Vive la République !

« L’officier, s’approchant du piquet de troupe, fit redresser les fusils qui s’étaient trop hâtivement abaissés. Puis il indiqua avec son épée comment allait être donné ordre du feu.

« Vive le peuple ! Vive l’humanité ! » cria Millière.

« Le soldat factionnaire dont le coude touchait mon bras, répondit à ses derniers mots par ceux-ci : « On va t’en foutre, de l’humanité ! » Je les avais à peine entendus que Millière tombait foudroyé.

« Un militaire, que je crois être un sous-officier, gravit les marches, s’approcha du corps, abaissa son arme et fit feu à bout portant près la tempe gauche. L’explosion fut si violente que la tête de Millière rebondit et parut comme retournée en arrière. La pluie, depuis trois quarts d’heure, avait fouetté son visage ; le nuage de poudre s’y fixa.

« Couché sur le côté, les mains unies, les vêtements ouverts et mis en désordre par la chute, la tête noircie, comme éclatée et paraissant regarder le frontispice du monument, son cadavre avait quelque chose de terrible… »


XXIV

applaudissait aux tapissières sanglantes.

On lisait dans le National, du 29 mai :

Paris, 28 mai 1871.
« Monsieur,

« Vendredi dernier, alors qu’on relevait des cadavres sur le boulevard Saint-Michel, des individus de 19 à 25 ans, vêtus en gens aisés, étaient attablés avec des femmes de mœurs dissolues, à l’intérieur et à la porte de certains cafés de ce boulevard, se livrant avec celles-ci à des rires scandaleux.

« Veuillez, monsieur le directeur, etc.

« Duhamel, 55, boulevard d’Enfer.

« Les faits que je signale ci-dessus se renouvellent journellement. »

Le Journal de Paris, feuille versaillaise supprimée par la Commune, disait :

« La manière dont la population de Paris a manifesté hier sa satisfaction était plus que frivole et nous craignons que cela n’empire avec le temps. Paris a maintenant un air de fête qui est tout à fait déplacé et, si nous ne voulons pas qu’on nous appelle les Parisiens de la décadence, il faut mettre un terme à cet ordre de choses. » Puis il citait le passage de Tacite : « Cependant, le lendemain de cette horrible lutte, avant même qu’elle ne fût tout à fait terminée, Rome, avilie et corrompue, recommença à se vautrer dans le bourbier de volupté où elle avait détruit son corps et souillé son âme — alibi prœlia et vulnera, alibi balnea popinœque — ici les morts et les blessés, là les filles et les tavernes. »


XXV

on massacra ainsi plus de dix-neuf cents personnes

Les journaux versaillais avouèrent seize cents prisonniers enterrés au Père-Lachaise. L’Opinion Nationale du 10 juin disait :

« Nous n’avons pas voulu quitter le Père-Lachaise sans saluer d’un regard de compassion chrétienne ces tranchées profondes où ont été ensevelis, pêle-mêle, les insurgés pris les armes à la main et ceux qui n’ont pas voulu se rendre.

« Ils ont expié par un acte de justice sommaire leur criminelle folie. Que Dieu ait pitié d’eux et leur fasse miséricorde.

« Rectifions, en passant, les bruits exagérés qui ont couru au sujet des exécutions faites soit au Père-Lachaise, soit aux environs.

« Il résulte de renseignements certains, — nous oserions presque dire de relevés officiels, — qu’il n’y a eu d’enterrés dans ce cimetière que — fusillés ou tués en combattant, — en tout, seize cents. »

Le récit suivant du massacre de la Roquette a été fait à l’auteur par un témoin oculaire échappé miraculeusement, M. Jacquet qui, réfugié en Angleterre, professa à Landudno chez M. John Mac-Laughlin.

« J’étais rentré chez moi le samedi soir. Le dimanche matin, traversant le boulevard du Prince-Eugène, je fus pris dans une razzia. On nous conduisit à la Roquette. Un chef de bataillon se tenait à l’entrée. Il nous toisait, puis, avec un signe de tête, disait : « À droite ! » ou « À gauche ! Je fus envoyé à gauche. »

« Votre affaire dans le sac ! nous dirent les soldats ; on va vous fusiller, canailles ! On nous ordonna de jeter nos allumettes, si nous en avions, puis on nous fît signe de marcher.

« J’étais le dernier de la file et à côté du sergent qui nous conduisait. Il me regarda. « Qui êtes-vous ? me dit-il. — Professeur. On m’a pris ce matin au moment où je sortais de chez moi. » Sans doute mon accent, la propreté de mes vêtements le frappèrent, car il ajouta : « Avez-vous des papiers ? — Oui. — Venez ! » et il me ramena devant le chef de bataillon. « Mon commandant, dit-il, il y a erreur. Ce jeune homme a ses papiers. — Eh bien ! reprit l’officier, sans même me regarder : à droite ! »

« Le sergent m’emmena. Chemin faisant, il m’expliqua que les prisonniers conduits à gauche étaient fusillés. Déjà nous atteignions une porte à droite, quand un soldat courut après nous : « Sergent ! le commandant vous fait dire de reconduire cet homme à gauche. » « La fatigue, le désespoir de la défaite, l’énervement causé par tant d’angoisses m’enlevaient toute force pour disputer ma vie. « — Eh bien ! fusillez-moi, dis-je au sergent, ce ne sera pour vous qu’un crime de plus ! Seulement remettez ces papiers à ma famille. » Et je me dirigeai vers la gauche.

« J’apercevais déjà une longue file d’hommes alignés contre un mur, d’autres à terre. En face d’eux, trois prêtres lisaient dans leur bréviaire les prières des agonisants. Dix pas de plus et j’étais mort. Tout-à-coup je fus empoigné par le bras. C’était mon sergent. Il me ramena de force devant l’officier. « Mon commandant, dit-il, on ne peut pas fusiller cet homme ! Il a des papiers ! — Voyons », dit l’officier. Je passai mon portefeuille, qui contenait une carte d’employé au ministère du commerce pendant le premier siège. — « À droite ! » dit le commandant.

« Nous fûmes bientôt plus de trois mille prisonniers à droite. Tout le dimanche et une partie de la nuit, les détonations retentirent à côté de nous. Le lundi matin, un peloton entra : « Cinquante hommes ! » dit le sergent. Nous crûmes qu’on allait nous fusiller par paquets et personne ne bougea. Les soldats prirent les premiers cinquante venus. — J’étais du nombre. On nous conduisit au fameux côté gauche.

« Sur une étendue qui nous parut sans fin, nous vîmes des tas de cadavres. « Ramassez tous ces salauds, nous dit le sergent et mettez-les dans ces tapissières. » Nous relevâmes ces corps gluants de sang et de boue. Les soldats plaisantaient affreusement : « Vois donc, quelles gueules ça fait ! » et ils écrasaient du talon quelque visage. Il nous sembla que plusieurs vivaient encore. Nous le dîmes aux soldats ; mais ils répondirent : « Allons ! allons ! va toujours ! » Sûrement, il y en a eu qui moururent en terre. Nous mimes dans ces tapissières dix-neuf cent sept corps. »

La Liberté du 4 juin disait :

« Le gouverneur de la Roquette pour la Commune et ses acolytes furent fusillés sur le théâtre même de leurs exploits.

« Pour les autres gardes nationaux arrêtés et dont le nombre s’élevait à plus de 4 000 dans ces parages, une cour martiale provisoire fut installée à la Roquette même. Un commissaire de police et des agents de la police de Sûreté furent chargés du premier examen. Ceux désignés pour être fusillés étaient dirigés dans l’intérieur ; on les tuait par derrière, pendant qu’ils marchaient et on jetait leurs cadavres sur le tas voisin. Tous ces monstres avaient des figures de bandits ; les exceptions étaient à regretter [7]. »


XXVI

le nombre, le siège, les attributions de ces cours avaient été fixés

M. Ulysse Parent, ancien membre de la Commune, acquitté par le 3e conseil de guerre, écrivait le 19 mars 1877 à M. Camille Pelletan, directeur du Rappel.

« Votre article d’hier publié dans le Rappel vous amène à parler des cours prévôtales qui fonctionnèrent à Paris en mai 1871, et vous dites avec raison, à ce sujet, que jamais on n’a pu obtenir des différents ministres qui se sont succédé au pouvoir depuis cette époque, des déclarations précises sur leur existence, que c’est en vain que M. Clemenceau a réclamé à la tribune les documents et pièces diverses émanés de ces tribunaux d’exception ; vous ajoutez enfin, que ces « cours prévôtales » n’avaient eu, que vous sachiez, aucune existence légale.

« Laissez-moi vous donner, à ce propos, quelques renseignements qui ne sont peut-être pas sans intérêt.

« Au moment du procès des membres de la Commune devant le 3e conseil de guerre siégeant à Versailles, un certain M. Gabriel Ossude vint déposer comme témoin contre l’accusé Jourde, à l’arrestation duquel il avait contribué, déclara-t-il, en sa qualité de prévôt du VIIe arrondissement ; et, comme M. le colonel Merlin, président du conseil, paraissait s’étonner qu’une semblable fonction eût été dévolue à un pékin, M. Ossude entra dans des explications très précises dont j’ai gardé bonne mémoire.

« Il déclara que les cours prévôtales avaient été instituées, vers la fin de la Commune, par le Gouvernement de Versailles, en vue de l’entrée prochaine des troupes dans Paris ; que le nombre et le siège de ces tribunaux exceptionnels avaient été désignés par avance, aussi bien que les limites topographiques de leur juridiction ; que lui, M. Gabriel Ossude, avait reçu sa nomination des mains de M. Thiers, bien qu’il ne fût pourvu d’aucun grade dans l’armée, mais en tant que capitaine au 17e bataillon de la garde nationale.

« Quant aux attributions exactes afférentes à la qualité de membre des cours prévôtales, M. Ossude ne s’en expliqua guère, mais elles devaient exiger nécessairement un grand zèle, comme vous allez voir. En effet, le 30 mai, sur le bruit de mon arrestation, le sieur Ossude accourait au Luxembourg, porteur de la déclaration d’un nommé Damarey ( Arthur-Oscar-Gustave-Joseph), qui affirmait que c’était bien moi, Ulysse Parent, qui « avait donné l’ordre d’incendier le quartier de la Bourse, aussi bien que de faire fusiller les otages ; que, le 24 mai, sur le boulevard Voltaire, deux cavaliers porteurs de ce dernier ordre partaient pour la Roquette, et que tout le monde disait que c’était Ulysse Parent qui venait de le donner. »

« Ce fut M. le commissaire de police Gutzviller qui recueillit la déposition mensongère de ces deux personnages ; j’en ai entre les mains le texte complet et authentique ; j’ajoute, pour finir, que le zèle déployé en cette circonstance par M. le prévôt Ossude et son digne acolyte n’eut pas l’heureuse issue qu’ils en attendaient. Au moment même où l’on me recherchait au Luxembourg, je venais d’être dirigé sur Versailles. Sans cette circonstance fortuite, je me trouverais, à cette heure, bien empêché sans doute de me dire une fois de plus, mon cher Pelletan, votre tout dévoué concitoyen et ami. »

Ulysse Parent.


XXVII

du Châtelet ils étaient conduits dans la cour de la caserne Lobau.

« Du côté de l’École Militaire, la scène est en ce moment fort émouvante ; on y amène continuellement des prisonniers et leur procès est déjà terminé, ce n’est que détonations. » (Siècle, 28 mai.)

« Les cours martiales fonctionnent dans Paris avec une activité inouïe sur plusieurs points spéciaux. À la caserne Lobau, à l’École Militaire, la fusillade s’y fait entendre en permanence. C’est le compte que l’on règle aux misérables qui ont pris part ouvertement à la lutte. » (Liberté, 30 mai.)

« Depuis le matin (dimanche 28 mai), un cordon épais se forme devant le théâtre (Châtelet) où siège en permanence une cour martiale. De temps à autre, on en voit sortir une bande de quinze à vingt individus, composée de gardes nationaux, de civils, de femmes, d’enfants de quinze à seize ans.

« Ces individus sont condamnés à mort. Ils marchent deux par deux, escortés par un peloton de chasseurs qui ouvre et ferme la marche. Ce cortège suit le quai de Gèvres et pénètre dans la caserne républicaine, place Lobau. Une minute après, on entend retentir du dedans des feux de peloton et des décharges successives de mousqueterie ; c’est la sentence de la cour martiale qui vient de recevoir son exécution.

« Le détachement de chasseurs revient au Châtelet chercher d’autres condamnés. La foule parait vivement impressionnée en entendant le bruit de ces fusillades. » (Journal des Débats, 30 mai 1871.)


XXVIII

Les victimes mouraient simplement, sans fanfaronnade.

Un journal de la bourgeoisie belge des plus violents contre la Commune, l’Étoile, laissait échapper cet aveu : « La plupart ont été au-devant de la mort, comme les Arabes après les batailles, avec indifférence, avec mépris, sans haine, sans colère, sans injure pour leurs exécuteurs.

« Tous les soldats qui ont pris part à ces exécutions et que j’ai questionnés, ont été unanimes dans leurs récits.

« L’un d’eux me disait : « — Nous avons fusillé à Passy une quarantaine de ces canailles. Ils sont tous morts en soldats. Les uns croisaient les bras, et gardaient la tête haute. Les autres ouvraient leurs tuniques et nous criaient : — Faites feu ! Nous n’avons pas peur de la mort.

« Pas un de ceux que nous avons fusillés n’a sourcillé. Je me souviens surtout d’un artilleur qui, à lui tout seul, nous a fait plus de mal qu’un bataillon. Il était seul pour servir une pièce de canon. Pendant trois quarts d’heure, il nous a envoyé de la mitraille et il a tué et blessé pas mal de mes camarades. Enfin, il a été forcé. Nous sommes descendus de l’autre côté de la barricade. Je le vois encore. C’était un homme solide. Il était en nage du service qu’il avait fait pendant une demi-heure. — À votre tour, nous dit-il. J’ai mérité d’être fusillé, mais je mourrai en brave. »

« Un autre soldat du corps du général Clinchant me racontait comment sa compagnie avait amené sur les remparts quatre-vingt-quatre insurgés pris les armes à la main.

« — Ils se sont tous mis en ligne, me disait-il, comme s’ils allaient à l’exercice. Pas un ne bronchait. L’un d’eux, qui avait une belle figure, un pantalon de drap fin fourré dans ses bottines et une ceinture de zouave à la taille, nous dit tranquillement : — Tâchez de tirer à la poitrine, ménagez ma tête. — Nous avons tous tiré, mais le malheureux a eu la tête à moitié emportée. »

« Un fonctionnaire de Versailles me fait le récit suivant :

« — Dans la journée de dimanche, j’ai fait une excursion à Paris. Je me dirigeais près du théâtre du Châtelet, vers le gouffre fumant des ruines de l’Hôtel-de-Ville, lorsque je fus enveloppé et entraîné par le torrent d’une foule qui suivait un convoi de prisonniers.

« J’ai retrouvé en eux les mêmes hommes que j’avais vus dans les bataillons du siège de Paris. Presque tous m’ont paru être des ouvriers.

« Leurs visages ne trahissaient ni désespoir, ni abattement, ni émotion. Ils marchaient devant eux d’un pas ferme, résolu, et ils m’ont paru si indifférents à leur sort que j’ai pensé qu’ils s’attendaient à être relâchés. Je me trompais du tout au tout. Ces hommes avaient été pris le matin à Ménilmontant, et ils savaient où on les conduisait. Arrivés â la caserne Lobau, les cavaliers qui précédaient l’escorte font faire le demi-cercle et empêchent les curieux d’avancer.

« Les portes de la caserne s’ouvrent toutes grandes pour laisser passer les prisonniers et se referment aussitôt.

« Une minute n’était pas écoulée et je n’avais, pas fait quatre pas, qu’un feu de peloton terrible retentit â mes oreilles. On fusillait les vingt-huit insurgés. Surpris par cette terrible détonation, je ressentis une commotion qui me donna le vertige. Mais ce qui augmenta mon horreur, ce fut, après le feu de peloton, le retentissement successif des coups isolés qui devaient achever les victimes. »


XXIX

«… On vit des femmes exaspérées tirer sur des officiers…

Francisque Sarcey écrivait, dans le Gaulois du 13 juin ;

« Des hommes qui sont de sang-froid, du jugement et de la parole de qui je ne saurais douter, m’ont parlé avec un étonnement mêlé d’épouvante de scènes qu’ils avaient vues, de leurs yeux vues, et qui m’ont fort donné à réfléchir.

« De jeunes femmes, jolies de visage et vêtues de robes de soie, descendaient dans la rue, un revolver au poing, tiraient dans le tas, et disaient ensuite, la mine fière, le verbe haut, l’œil chargé de haine : « Fusillez-moi tout de suite ! » Une d’elles, qui avait été prise dans une maison d’où l’on avait tiré par les fenêtres, allait être garrottée pour être conduite et jugée à Versailles.

« — Allons-donc ! s’écria-t-elle, épargnez-moi l’ennui du voyage !

« Et se campant contre un mur, les bras ouverts, la poitrine au vent, elle semblait solliciter, provoquer la mort.

« Toutes celles qu’on a vu exécuter sommairement par des soldats furieux, sont mortes l’injure à la bouche, avec un rire de dédain, comme des martyres qui accomplissent, en se sacrifiant, un grand devoir. »


XXX

«… Le général de Lacretelle donna l’ordre de fusiller M. Cernushi… »

Lors d’un procès intenté en 1876 à M. Raspail fils, pour sa brochure en faveur de l’amnistie, la lettre suivante adressée à ce dernier par M. Hervé de Saisy, sénateur, fut lue à l’audience :

« Je ne puis, par un motif de discrétion vis-à-vis de diverses personnes, renouveler dans cette lettre le récit que je vous ai fait de vive voix dans la circonstance que vous me rappelez ; toutefois, je tiens à répondre à votre appel plein de courtoisie en répétant ici les paroles qui servirent de considérant à l’arrêt inique par lequel les jours de M. Cernuschi ont été menacés, dans la journée où les troupes s’emparèrent de la prison Sainte-Pélagie et du Jardin des Plantes.

« Voici les paroles prononcées par le général de division qui donna cet ordre d’exécution sommaire.

« Apprenant que Cernuschi s’était rendu à la prison, à la porte de laquelle je vis sa voiture, il dit à un interlocuteur que je ne puis désigner : « Ah ! c’est Cernuschi, l’homme aux cent mille francs du plébiscite ; retournez à la prison Sainte-Pélagie et que, dans cinq minutes, il soit fusillé. »

" Cinq minutes représentaient la durée du trajet que devait faire le porteur de cet ordre pour se rendre du cèdre de Jussieu, d’où le général observait les phases du combat, à la prison.

« Je ne compris pas au début le sens de cette phrase étrange, mais je me rappelai quelques instants après qu’elle était l’expression d’une vengeance politique qui allait s’exercer contre M. Cernuschi pour avoir offert cent mille francs à la propagande qui devait représenter l’opposition au plébiscite final de l’empire.

« Profondément indigné de ce que je venais d’entendre, je fus assez heureux pour faire naître une circonstance fortuite à laquelle la victime déjà condamnée dut son salut.

« Tels sont les détails que je puis porter à votre connaissance.

« Hervé de Saisy. »

M. Th. Duret, qui accompagnait M. Cernuschi, a fait à l’auteur la communication suivante :

« J’accompagnais M. Cernuschi le jour en question, et j’ai été conduit avec lui devant un peloton d’exécution et ce n’est qu’après une lutte corps à corps engagée par moi avec l’officier commandant le détachement qui nous escortait qu’on nous fit passer outre. Rencontrés alors par le lieutenant-colonel Pereira, nous dûmes à son intervention d’être immédiatement rendus à la liberté… Je ne doute point que M. Hervé de Saisy ne se soit entremis comme il le dit en faveur de M. Cernuschi, mais d’après ce qui nous est arrivé, il m’est resté l’impression que son intervention se fût produite trop tard sans la résistance énergique opposée de notre part. »


XXXI

«… Un de ces gens dont on se débarrasse… »

Ulysse Parent, l’ancien membre de la Commune, et que les Versaillais confondirent un instant avec le colonel Parent, fut arrêté chez lui et conduit à la cour prévôtale du Luxembourg. Il a raconté son arrestation et son interrogatoire dans le journal le Peuple de 1876. « Les officiers se levèrent, a-t-il dit, formant groupe et, à voix basse, se mirent à délibérer, mon sort en cette minute allait être fixé. Subitement, une clameur formidable s’élevant au dehors vint attirer l’attention de tous ; la porte s’ouvrit avec fracas ; un flot d’hommes fit irruption dans la salle. Ils en traînaient un autre au milieu d’eux qu’ils jetèrent avec des cris de triomphe au pied du tribunal. Quand l’homme se releva pâle, meurtri, chancelant, je reconnus le docteur Tony-Moilin. Dès cet instant je fus oublié et un nouvel interrogatoire commença.

« Des dépositions des témoins et des déclarations mêmes de Tony-Moilin, je pus apprendre qu’il était recherché depuis le commencement de la semaine ; qu’il avait trouvé tout d’abord asile chez un ami, lequel, bientôt inquiet de la responsabilité à encourir pour ce fait, l’avait prié d’aller chercher refuge ailleurs. Tony-Moilin découragé était retourné nuitamment à son domicile, rue de Seine. Faut-il que j’ajoute que la délation qui venait de l’en arracher avait été provoquée par un de ses voisins, un docteur en médecine son confrère.

« Ces premiers points établis, le président a continué ses questions : » — Vous connaissez le sort qui attend ceux qui ont pris les armes contre l’armée régulière, surtout quand, comme vous, ils ont eu un commandement supérieur ? — Je n’ai jamais eu de commandement, a répondu l’accusé du ton lent et calme qui lui était habituel, j’étais simplement chirurgien du bataillon de mon quartier et j’ai trop souvent trouvé l’emploi de ma lancette et de mes bistouris, a-t-il ajouté avec un triste sourire, pour avoir pu songer à me servir de mon épée ou d’un fusil. — C’est cela, vous donniez vos soins aux hommes de la Commune et vous faisiez fusiller nos soldats. — J’ai donné mes soins à tous, a répliqué Tony-Moilin, et je n’ai fait fusiller personne. — Dès le 18 mars vous envahissiez la mairie du VIe arrondissement et vous deveniez l’un des adeptes les plus fervents de la Commune. — J’ai été désigné après la retraite du gouvernement pour les fonctions d’administrateur du VIe arrondissement, fonctions que je n’ai remplies que pendant quelques jours ; quant à mes idées sur la Commune, elles ne sont pas celles que vous pensez. »

« Ici Tony-Moilin cessa de parler. Une rêverie soudaine semblait avoir envahi son esprit tout entier ; son regard était devenu vague, il paraissait avoir oublié aussi bien le lieu où il se trouvait que l’accusation qui pesait sur lui et ce fut certainement plus en se parlant à lui-même que s’adressant au tribunal que je l’entendis murmurer à voix basse, en ponctuant chacune de ses phrases d’une sorte de hoquet nerveux : « — Oui, la Commune a commis des fautes… Elle s’est perdue en chemin… Ce n’est pas cela qu’il fallait faire… Ils n’ont pas su résoudre le problème… »

« Il prit sa tête entre ses deux mains comme s’il eût voulu comprimer les pensées tumultueuses qui l’assiégeaient, puis, redressant tout son corps dans une fière attitude, le bras levé, le visage illuminé, d’une voix claire et grave, il s’écria hautement : « — Moi, je suis pour la République universelle et pour l’égalité parmi les hommes ! »

« Cette scène m’avait profondément ému. Je ne connaissais que fort peu Tony-Moilin, mais je l’avais maintes fois rencontré depuis 1868 dans les réunions publiques. Je le savais épris des idées de réforme sociale, mais aussi animé d’un esprit paradoxal et quelque peu chimérique ; sentimental à l’excès, doux et bienveillant, on sentait en lui la foi d’un apôtre.

« Le président avait repris la parole, « — Les principes que vous énoncez ne font que confirmer les renseignements que nous avons sur votre compte ; du reste la notoriété attachée à votre nom suffirait à nous convaincre. Vous êtes l’un des chefs du socialisme et un des hommes les plus dangereux : ces gens-là, on s’en débarrasse. Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? »

« L’accusé leva les yeux surpris et fit un geste négatif. Il y eut une courte délibération ; le président se leva et d’une voix où perçait l’émotion : « — ; Monsieur, dit-il solennellement, vous êtes condamné à être passé par les armes ; il vous sera donné signification du jugement. »

« J’avais oublié, en cet instant, ma propre situation et, plein de pitié et d’angoisse, le cœur oppressé au point de se rompre, je regardais de tous mes yeux cet homme qui allait mourir. Le visage était contracté et le tic nerveux que j’ai déjà signalé avait reparu ; ce fut cependant d’un accent contenu qu’il reprit la parole : « — Messieurs, en ce moment je laisse une compagne, ma femme. Me sera-t-il permis avant ma mort de régulariser ma position vis-à-vis d’elle et devant la loi ? » — Il fit une pause, puis avec un léger tremblement dans la voix et un visible effort pour cacher son trouble, il ajouta : « — Messieurs, j’y tiendrais beaucoup. »

« — Si cela est possible, dit le président, soyez certain que cela sera fait ; maintenant retirez-vous. »

Quelques heures après, Tony-Moilin fut conduit dans le jardin du Luxembourg et fusillé. Son corps, que sa veuve avait réclamé et que l’on avait d’abord promis de lui rendre, lui fut refusé.


XXXII

«… Les dénonciations… même de fonctionnaires qui avaient des tares à cacher… »

En janvier 1879, lors du procès fait au journal la Lanterne qui avait découvert les scandales de la préfecture de police, M. Ansart, bonapartiste, chef de la police municipale, déposa que, lors de la rentrée des troupes, il avait arrêté et envoyé devant la cour prévôtale du Châtelet un nommé Villain, depuis quatorze ans concierge à la préfecture ; Villain avait été immédiatement fusillé à la caserne Lobau. Comme on demandait à Ansart pourquoi il avait arrêté Villain, il répondit : « Sur la rumeur publique qui l’accusait d’avoir mis le feu à la préfecture. Il me parut avoir l’air louche. " Or, au moment où on l’arrêtait, Villain travaillait à éteindre l’incendie. Il était resté à la préfecture, pendant la Commune, sur l’ordre de ses chefs. L’auteur des articles de la Lanterne, Charvet, employé retraité de la préfecture, déposa que Ansart avait fait fusiller Villain parce que ce dernier savait trop de choses. Comment expliquer autrement qu’il eut envoyé à la mort, sans l’interroger, sans faire d’enquête, uniquement « sur la rumeur publique », un homme qui, pendant quatorze ans, avait été au service de l’administration.


XXXIII

"… Ils fusillèrent un Billioray… »

Cet assassinat est aussi à l’avoir du capitaine Garcin. Qu’il ait encore la parole.

« Billioray a d’abord cherché à nier son identité. Il avait voulu se jeter sur un soldat ; c’était un homme d’une force athlétique… Il se défendait, il écumait de rage. On a eu à peine le temps de l’interroger… Il a commencé une histoire de fonds dont il pouvait indiquer la cachette. Il parlait de 150 000 francs, puis il s’est interrompu pour me dire : « Je vois bien que vous allez me faire fusiller. C’est inutile que j’en dise davantage, » Je lui ai dit : " Vous persistez ? — Oui. » Il a été fusillé. (Enquête sur le 18 Mars, t. II, p. 234.)


XXXIV

ils fusillèrent un Brunel, dans les appartements de Mme Fould

On lisait dans les Débats :

« Le commandant Brunel a été découvert jeudi, dans une maison de la place Vendôme, n° 24, où il s’était réfugié, blotti dans une armoire à robes. Quelques coups de pistolet le tuèrent immédiatement. »

On lisait dans le Petit Journal :

« Brunel était chez sa maîtresse. Cette femme a été également passée par les armes. Après cette double exécution, les scellés ont été apposés sur les portes de l’appartement. »

L’assassinat fut prouvé devant les tribunaux dans le procès de l’Almanach Raspail.


XXXV

Le Gaulois publia le récit d’un chirurgien qui avait assisté à l’exécution de Vallès

« Le fait, disait le chirurgien [8], s’est passé le jeudi 25 mai, à six heures et quelques minutes du soir, dans la petite rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois. Vallès sortait du théâtre du Châtelet, emmené par le peloton d’exécution chargé de le fusiller [9]. Il était vêtu d’une jaquette noire et d’un pantalon clair d’une nuance jaunâtre. Il ne portait point de chapeau, et sa barbe, qu’il avait fait raser peu de temps auparavant, était fort courte et déjà grisonnante.

« En entrant dans la ruelle où devait s’accomplir la funèbre sentence, le sentiment de la conservation lui rendit l’énergie qui semblait l’avoir abandonné. Il voulut s’enfuir, mais retenu par les soldats il entra dans une fureur horrible, criant : « À l’assassin ! » se tordant, saisissant ses exécuteurs à la gorge, les mordant, opposant, en un mot, une résistance désespérée.

« Les soldats commençaient à être embarrassés et quelque peu émus de cette horrible lutte, lorsque l’un d’eux, passant derrière, lui donna un si furieux coup de crosse dans les reins que le malheureux tomba avec un sourd gémissement.

« Sans doute la colonne vertébrale était brisée. On lui tira alors quelques coups de feu en plein corps et on le larda de coups de baïonnette ; comme il respirait encore, un des exécuteurs s’approcha et lui déchargea son chassepot dans l’oreille. Une partie du crâne sauta, son corps fut abandonné dans le ruisseau, en attendant qu’on vint le relever.

« C’est alors que les spectateurs de cette scène s’approchèrent, et, malgré les blessures qui le défiguraient, purent constater son identité. »

Maxime du Camp, fidèle à son système de démentis quand même, nia l’exécution de Vallès, prétendit qu’il était l’auteur de cette invention. « On a dit et on peut croire que le réfractaire a rédigé lui-même la relation détaillée de son exécution, et qu’il l’a fait déposer dans la boite du journal, qui l’a insérée sans autre vérification. »

« Eh bien ! non ! monsieur du Camp, on ne peut pas le croire, riposta Camille Pelletan [10], et voici pourquoi : c’est que le nom de la victime est connu. C’était M. Martin, qu’on a donné pour un étudiant en médecine. Peut-être en effet avait-il pris quelques inscriptions. Il avait quelque bien et vivait à son aise. En sortant de déjeuner, à la pension Laveur, où mangeaient parfois Courbet et M. Vallès lui-même, il avait été dénoncé, rue Saint-André-des-Arts, comme étant ce dernier ; il avait perdu la tête et s’était compromis par son trouble ; on l’avait conduit au Châtelet et de là à Saint-Germain-l’Auxerrois, où il est mort. Tous les détails nous ont été fournis par un de nos amis qui a été le sien, et qui les tenait de la mère et de la sœur du malheureux. »


XXXVI

Sicre vola sa montre et s’en fit une parure.

Voici d’abord le rapport du lieutenant Sicre :

« Paris, le 28 mai 1871.

« Mon colonel,

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que, dans la journée du 28 mai courant, ayant profité de la permission que vous m’aviez accordée pour aller voir un officier, blessé le 19 janvier dernier, à l’ambulance, rue Saint-Lazare, n° 90 (M. Darnaud, capitaine, de la commune de Roquefixade (Ariège), je fus accosté par un prêtre en bourgeois, chevalier de la Légion d’honneur, qui, me voyant passer, rue Lafayette, me pria d’arrêter, en me le désignant par son nom, le nommé Varlin, ex-ministre délégué aux finances de la Commune. (Ce prêtre avait été arrêté par son ordre et fait plus d’un mois de détention sous le vil régime des assassins de la Commune.)

« Je me suis empressé de déférer à cette demande et, se voyant reconnu lorsque j’ai marché vers lui, Varlin a cherché à m’échapper, en fuyant et en prenant la rue Cadet ; saisi immédiatement au collet, je l’ai maintenu en mon pouvoir et entrainé ainsi jusqu’à la rue de Lafayette, où j’ai requis quelques hommes en armes du 3e de ligne.

« Après lui avoir fait lier solidement les mains derrière le dos, avec une courroie, je l’ai conduit sous bonne escorte à M. le général de division Lavaucoupet, aux Buttes-Montmartre.

« Pendant le trajet, il fut reconnu par toutes les personnes qui se trouvaient sur son passage et, arrivé à l’état-major, il n’a pu nier son identité.

« Parmi les objets trouvés sur lui, se trouvaient : un portefeuille portant son nom, un porte-monnaie contenant 284 fr. 15, un canif, une montre en argent et la carte de visite du nommé Tridon.

« Après avoir été présenté devant M. le général de division, interrogé et ne voulant rien dire, il fut, d’après les ordres du général, conduit par moi et l’escorte près du mur du jardin où furent assassinés, le 10 mars, nos braves généraux Lecomte et Clément Thomas, pour y être fusillé.

« La foule, qui avait accompagné et reconnu l’ex-ministre délégué de la Commune, au nombre de 3 à 4 000, ainsi qu’une grande quantité de personnes des environs des Buttes-Montmartre, ont assisté à cette exécution en approuvant de leurs bravos.

« Je suis, avec respect, mon colonel, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Sicre,
« Lieutenant au 67e de ligne. »

Voici un extrait de la plaidoirie prononcée en janvier 1878, par M. Engelhard, président du Conseil général de la Seine, à l’occasion d’une demande présentée par la famille d’Eugène Varlin, pour faire reconnaître que leur parent avait été fusillé :

« Enfin, le rapport du lieutenant Sicre dit que, sur le cadavre, il a été trouvé une montre en argent. Cette montre avait été offerte à Varlin par ses camarades comme témoignage de reconnaissance, et le graveur dont je produis l’attestation déclare y avoir gravé ces mots : « À Eugène Varlin, souvenir de ses camarades. » Celui qui a trouvé la montre sur le cadavre l’aura nécessairement ouverte et, dans l’enquête, il pourra déclarer si cette inscription y était gravée.

« Je connais le nom de la personne qui détient cette montre et qui la porte encore aujourd’hui. Je puis même citer un détail singulier. Il y a quelques années, le détenteur de la montre s’est trouvé à un dîner où il fut question des exécutions sommaires faites à Paris lors de l’entrée de l’armée de Versailles. Quelqu’un prononça le nom de Varlin, disant qu’il était réfugié à Londres. L’individu, que je ne veux pas nommer, répondit :

« — Varlin est bien mort. J’ai… assisté à l’exécution. Une montre trouvée sur le cadavre atteste son identité. »

« Et alors, tirant une montre de sa poche, il en ouvrit la cuvette et fit lire aux convives terrifiés cette inscription : « À Eugène Varlin, les ouvriers relieurs reconnaissants. » (Sensation.)

« Cet individu, je le répète, je ne veux pas le nommer ; mais si vous ordonnez une enquête il sera appelé ainsi que ceux qui ont lu l’inscription.

« Je n’insisterai point sur ce point. Le tribunal en comprend la gravité, car il est défendu de dépouiller les morts et il est infâme de se vanter d’une action que toute conscience honnête doit réprouver et flétrir. »

M. Engelhard écrivit à ce sujet à l’auteur :

« C’est bien Sicre que j’ai voulu désigner. C’est lui qui a pris la montre de Varlin et qui la porte ! »


XXXVII

on utilisa des puits

En avril 1877, lors de la discussion qui eut lieu au Conseil municipal de Paris à l’effet d’accorder un secours à la famille de Popp, fusillé à Mazas, quoiqu’il n’eût pris aucune part à la lutte, un conseiller, Dumas, dit « qu’après la rentrée des troupes, il fut, en sa qualité d’adjoint au maire du XIIe arrondissement, appelé à donner des permis d’inhumation pour plus de quatre cents personnes fusillées dans la prison de Mazas. Tous ces cadavres, parmi lesquels se trouvait peut-être celui de Popp fils, furent jetés dans un puits du cimetière de Bercy. Ce qui est certain, c’est que l’identité de ces personnes n’a pas été reconnue et qu’il n’y a pas eu d’acte de décès. »


XXXVIII

Les massacres en masse durèrent jusqu’aux premiers jours de Juin

Le Radical du 30 mai 1872 publia la lettre suivante d’un employé de Saint-Thomas-d’Aquin qui, pendant la Commune, avait rendu aux Versaillais le service d’empêcher le tir des canons de 8 se chargeant par la culasse.

À monsieur le comte Daru, président de la commission d’enquête sur l’insurrection du 18 mars, à Versailles.

« Monsieur le président,

« Je viens de lire dans un livre qui a pour titre : Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars ; déposition des témoins, la déposition suivante du capitaine d’état-major Garcin :

« Tous ceux qui étaient arrêtés les armes à la main étaient fusillés dans le premier moment, c’est-à-dire pendant le combat. Mais quand nous avons été les maîtres de la rive gauche, il n’y a plus eu d’exécution. »

« Dans le rapport du maréchal de Mac-Mahon sur les opérations de l’armée de Versailles contre Paris insurgé, je trouve la déclaration suivante :

« Dans la soirée du 25 mai, toute la rive gauche était en notre pouvoir, ainsi que les ponts de la Seine. »

« Le témoignage du capitaine Garcin est malheureusement contraire à la vérité. Quatre jours après le 25 mai, mon fils et quatorze autres malheureuses victimes ont été tués à la caserne Dupleix, situés sur la rive gauche, prés l’École militaire.

« Le 31 août, j’ai adressé, à ce sujet, au ministre de la Justice, une plainte dont je joins ici une copie conforme, dans laquelle, après avoir relaté les faits qui avaient rapport à mon fils, je demandais que la justice recherche et punisse les coupables.

« La justice est restée, jusqu’à présent, sourde à mes réclamations, malgré la publicité que j’ai donnée à cette plainte pour établir la disparition de mon enfant.

« S’il était vrai, ainsi que le déclare le capitaine Garcin, que des ordres eussent été donnés par le général commandant en chef les troupes de la rive gauche pour faire cesser les exécutions à partir du 25 mai au soir, s’il était encore vrai que le maréchal de Mac-Mahon eût, par une dépêche du 28 mai, donné l’ordre de suspendre toute exécution, ainsi que M. le colonel, président le conseil de guerre lors du procès des membres de la Commune l’a déclaré, l’officier de gendarmerie, le nommé Roncol, l’ordonnateur des massacres de la caserne Dupleix et ses complices, auraient été poursuivis pour avoir, au mépris des ordres des chefs de l’armée, fait tuer des malheureux qui n’avaient pris aucune part au combat.

« Ainsi, chose affreuse, le 29 mai dans la matinée, pendant que je rendais, à Saint-Thomas-d’Aquin, les canons que, sur l’honneur, mon fils et moi nous avions juré de conserver à l’État et pour lesquels nous avions risqué notre vie, mon fils était massacré dans le fond d’une écurie, par ceux qui auraient dû le protéger.

« En conséquence des faits que je viens de faire connaître, je prie monsieur le président d’avoir l’extrême obligeance de faire rectifier la déposition de M. le capitaine d’état-major Garcin, qui est, sur ce point des exécutions, entièrement contraire à la vérité.

« J’ai bien l’honneur, monsieur le président, de vous saluer avec la plus entière considération.

« Signé : G. Laudet. »

« Copie conforme adressée par lettre chargée le 28 mars 1872, sous le n° 158, à M. le comte Daru, qui en a donné reçu.

G. Laudet.

« Paris, le 29 mai 1872. »


XXXIX

Longtemps des drames mystérieux visitèrent le Bois de Boulogne

« C’est au Bois de Boulogne que seront exécutés à l’avenir les gens condamnés à la peine de mort par la cour martiale.

« Toutes les fois que le nombre des condamnés dépassera dix hommes, on remplacera par une mitrailleuse les pelotons d’exécution. »

(Paris-Journal, 9 juin.)

« Le Bois de Boulogne est entièrement interdit à la circulation.

« Il est défendu d’y entrer, — à moins d’être accompagné d’un peloton de soldats — et encore bien plus défendu d’en sortir, »

(Paris-Journal, 15 juin.)


XL

quelquefois attaché à la queue d’un cheval

« Un homme au teint basané, aux cheveux noirs, de forte corpulence, s’assit au coin de la rue de la Paix et refusa d’aller plus loin. Après plusieurs essais pour le contraindre, un soldat, perdant toute patience, le perça à deux reprises de sa baïonnette en lui ordonnant de se lever et de reprendre sa marche avec les autres. Comme on devait s’y attendre, la semonce fut sans effet. Alors, on le saisit, on le mit sur un cheval. Il sauta aussitôt à bas. On l’attacha à la queue de l’animal qui le traîna comme on fit de la reine Brunehaut. Il s’évanouit à force de perdre du sang. Réduit enfin à l’impuissance, il fut lié sur un wagon d’ambulance et emmené au milieu des cris et des malédictions de la populace. »

(Times, 29 mai 1871.)

« Près du parc Monceau, le mari et la femme furent arrêtés et dirigés sur la place Vendôme, distante de deux kilomètres. Ils étaient tous deux invalides et incapables d’aller aussi loin. La femme s’assit sur une pierre et refusa de faire un pas de plus, malgré les exhortations de son mari. Alors, tous deux ils s’agenouillèrent, suppliant les gendarmes de les fusiller sur place s’ils devaient mourir. Vingt revolvers les abattirent, mais ils respiraient encore et ne moururent qu’à la seconde décharge. Les gendarmes s’éloignèrent laissant là les cadavres. »

(Times, 29 mai 1871.)

« Un autre prisonnier qui avait aussi refusé de marcher fut trainé par les mains et par les cheveux le long de la route. »

(Times, 30 mai 1871.)


XLI

Des mitrailleuses apparurent

Elles sont attestées par plusieurs journaux conservateurs, entre autres par Le Siècle. Nous le citons de préférence aux feuilles figaristes qu’on peut soupçonner d’avoir amplifié la gloire de l’armée. « Avant-hier, il y a eu (à Satory) une tentative de révolte. Les soldats commencèrent par viser les plus mutins, mais comme ce procédé ne paraissait pas suffisamment expéditif, on fit avancer des mitrailleuses qui tirèrent dans le tas. L’ordre fut rétabli, mais à quel prix. (Versailles, 27 mai.) » — « Vers 4 heures du matin, il s’est produit un nouveau soulèvement parmi les prisonniers de Satory. Il y a eu plusieurs décharges de mitrailleuses et vous pensez que le nombre des morts et des blessés a dû être assez considérable. (Versailles, 28 mai.) »


XLII

Le Figaro publia l’historique des derniers jours de l’Hôtel-de-Ville

En voici un extrait :

« La citoyenne A…, une grande personne d’un certain âge déjà, elle peut bien avoir quarante ans, ayant dû être belle autrefois et ayant conservé de ce passé une grande opinion d’elle-même et de son influence, vint s’asseoir à côté de l’officier d’état-major qui remplaçait Delescluze ; elle s’entretint quelque temps avec lui à voix basse.

« Le citoyen officier signa deux demi-feuilles de papier, les lui remit assez mystérieusement, après quoi elle se leva et sortit du salon rouge.

« Dans la salle du peuple, une jeune fille à la mine effrontée l’attendait.

« Je suivis un instant ces deux citoyennes, d’ailleurs fort dissemblables, dont l’une était incontestablement la suivante de l’autre, et je les vis se diriger vers les bureaux, qui étaient situés tout le long du couloir qui tournait autour de la cour intérieure et s’ouvraient sur ce même couloir par des portes à un seul battant.

« Il y avait là divers services installés depuis peu, vu que jamais je n’ai assisté à de si nombreux changements de locaux que pendant le règne de la Commune à l’Hôtel-de-Ville.

« Elles entrèrent premièrement dans le bureau du fond où l’instruction primaire, sous la direction de Menier et sous l’inspection de Jules Vallès, était installée, avant de monter au deuxième étage.

« Elles y restèrent quelques instants, puis la camériste sortit avec un assez gros paquet dans les bras ; la citoyenne A… la suivait à une certaine distance, elle ferma tranquillement la porte derrière elle.

« Elles pénétrèrent ensuite dans le bureau suivant, puis dans l’autre ; chaque fois, le fardeau augmentait ; à la dernière visite, elles étaient fort chargées toutes les deux ; un garde avec de gros paquets à la main les suivait à quelques pas en arrière, comme un valet de bonne maison.

« Par simple curiosité, j’entrai à mon tour dans les pièces qu’elles venaient de quitter, et je constatai que dans la première la pendule, les candélabres et les deux coupes en marbre noir venaient de disparaître ; le tapis de la table du second bureau avait servi d’enveloppe ; les rideaux de quatre fenêtres, y compris les deux du troisième bureau, avaient disparu.

« Je m’expliquai seulement alors le fardeau du garde qui accompagnait les deux femmes ; je me plais à croire que quelque délégué complaisant réquisitionna une voiture pour les citoyennes patriotes qui prenaient tant de soins du mobilier de l’Hôtel-de-Ville. Le contraire me surprendrait fort. Marfori. »


XLIII

Le Gaulois rééditait au compte de Deleseluze une infamie sadique attribuée en 1848 à Ledru-Rollin.

« Delescluze, puisqu’il faut l’appeler par son nom, s’était fait monter à la mairie du XIe arrondissement dont il était l’élu à la Commune et qu’il administrait comme délégué, une petite retraite aimable où il venait se reposer des soucis du pouvoir, en compagnie de jeunes vestales, recrutées dans la légion des pétroleuses.

« Au surplus, cette mairie était transformée en phalanstère, et la nuit où y entra le général de Langouriau — celui-là même qui fut, avec le général Chanzy, traîtreusement arrêté en wagon par ordre de la Commune et gardé prisonnier pendant quelques jours, — elle offrait un spectacle aussi étrange que repoussant.

« Chaque couple avait fui de sa chambre en plein désarroi, et ils étaient nombreux, presque toutes les pièces de ce vaste édifice ayant été transformées en chambres à coucher ! Ce n’était partout, sur le parquet, sur les meubles, dans les lits défaits, que de faux chignons rancis, jupons jaunis, corsets défraîchis, restes de victuailles, fonds de bouteilles, débris et maculatures de toute espèce de l’orgie habituelle de la soirée. Les soldats durent immédiatement procéder au nettoyage et à la désinfection de la mairie, pour la rendre accessible sans trop de pèril pour la vue et l’odorat.

« Delescluze, l’Erostrate-Marat, qui vient de « faire à la liberté des funérailles dignes d’elle », avait donc sa petite maison dans ce lieu de délices, et la maîtresse du sieur Verdure, autre élu du XIe arrondissement, laquelle avait été nommée « déléguée » à l’Orphelinat de la rue Oberkampf, employait son importance nouvelle à tout ce qui pouvait procurer d’agréables distractions aux grands hommes de la Commune.

« Ces faits étaient déjà connus et presque publics. Or, voilà qu’on vient d’en découvrir, sur le théâtre même, une de ces preuves irrécusables qui appartiennent à l’histoire et à la conscience publique, et que nous rapportons dans sa nudité révélatrice.

« Voici comment la matrone infâme chargée, ne l’oublions pas, de la direction d’une maison de jeunes orphelines de tout âge, la fille de joie accouplée au brigand Verdure, la proxénète de profession et d’expérience, pourvoyait un jour à la lubricité avinée de l’incendiaire en chef de Paris. Certains objets ignobles, trouvés en nombre dans cette maison souillée, prouvent d’ailleurs toute la prudence de ce Faublas de la basse démagogie dans la débauche.

« Au citoyen Delescluze.

« Je certifie que la nommée Henriette Dubois est dans un état de santé et de propreté qui ne laisse absolument rien à désirer.

« Paris, le 5 mai 1871.

« Citoyenne Verdure. »

« Et voilà ce que valaient les plus illustres d’entre les régénérateurs de l’humanité. » (Sans signature.) [11]


XLIV

Elles figurèrent les pétroleuses imaginées par leurs journaux.

On lisait dans le journal Le Globe :

« Peu de jours après la chute de la Commune, un membre de l’Assemblée nationale eut la curiosité d’aller voir les femmes prisonnières à Versailles. À peine avait-il pénétré dans la cour où se trouvaient réunies deux ou trois cents de ces malheureuses, qu’il se sentit saisir le bras par l’une d’elles, couverte de vêtements en lambeaux :

« — Ne me quittez pas, monsieur ! s’écria-t-elle.

« Il essaya de se dégager ; la femme se cramponna plus fort à son bras en lui disant :

« — Pour l’amour de Dieu, ne me quittez pas ; regardez-moi.

« Le député jeta alors les yeux sur la prisonnière et ne put retenir une exclamation de surprise.

« — Grand Dieu ! madame, vous ici ?

« Il venait de reconnaître une de ses amies, femme riche et distinguée, qui habite Paris. La dame fondit en larmes, puis raconta son histoire :

« Le jeudi 23 mai, après que la bataille eut cessé dans son quartier, cette dame sortit et se rendit chez son teinturier pour y réclamer quelques objets. En sortant de sa boutique, elle se trouva au milieu d’un groupe de femmes qui fuyaient, poursuivies par des soldats.

« — Arrêtez-les, criait-on, ce sont des pétroleuses !

« Au même instant, les femmes furent cernées, Mme X… avec elles et, malgré ses protestations, envoyée à Versailles. La route se fit à pied, et on ne peut se faire une idée des souffrances morales et physiques de l’infortunée prisonnière. La fatigue, la faim, la soif avaient épuisé ses forces. À Versailles, tous les efforts qu’elle tenta pour communiquer avec sa famille ou ses amis furent infructueux. Tout le monde voyait en elle une véritable incendiaire. Personne ne voulut croire qu’elle fût une femme honnête. Le député se hâta naturellement de la faire relâcher. Sans lui, elle aurait pu être transportée avec ses compagnes dans quelque maison pénitentiaire pour y attendre pendant des semaines et des mois la sentence du conseil de guerre. Cette dame est persuadée que nombre de prisonnières étaient tout aussi innocentes qu’elle ; mais, ajoute-t-elle, nous étions traitées avec la même rigueur que les vraies coupables. Mme X… ne parle qu’avec horreur des scènes auxquelles elle a assisté pendant sa captivité. »


XLV

L’industrie parisienne en fut écrasée.

Voici, d’après le rapport du général Appert, naturellement très approximatif, le contingent fourni par certaines professions : 528 bijoutiers, 124 cartonniers, 210 chapeliers, 382 charpentiers, 1 065 commis, 1 491 cordonniers, 206 couturières, 172 doreurs, 636 ébénistes, 1 598 employés de commerce, 98 facteurs d’instrument, 227 ferblantiers, 224 fondeurs, 182 graveurs, 179 horlogers, 819 typographes, 159 imprimeurs en papier peint, 106 instituteurs, 2 901 journaliers, 2 293 maçons, 1 659 menuisiers, 193 passementiers, 863 peintres en bâtiments, 106 relieurs, 283 sculpteurs, 2 664 serruriers-mécaniciens, 681 tailleurs, 347 tanneurs, 157 mouleurs, 766 tailleurs de pierre.


XLVI

Les pontons, les forts

Voici la relation envoyée à l’auteur par Élisée Reclus, qui raconte son odyssée de prisonnier depuis sa capture jusqu’au jour où il fut, sur la demande des Sociétés de géographie de l’Europe, mis en liberté, c’est-à-dire à la frontière de Suisse :

« 1° Vous connaissez Satory. Le manque d’air et de sommeil m’y ont rendu fou pendant huit heures. Passons.

« 2° Vous avez sans doute aussi entendu parler des wagons à bestiaux dans lesquels nous avons été transportés à Brest. Nous étions quarante empilés dans le wagon, jetés les uns sur les autres. C’était un fouillis de bras, de têtes et de jambes. Les bâches étaient soigneusement fermées autour de la cargaison de chair humaine, nous ne respirions que par les fentes et les interstices du bois. On avait jeté dans un coin un tas de biscuits en miettes ; mais jetés nous-mêmes sur ce tas, sans savoir ce que c’était, nous l’avions bientôt écrasé, réduit en poussière. Pendant vingt-quatre heures, pas d’autres vivres, pas de boisson ; à Lorient seulement, on nous donna un morceau de pain de la grosseur du poing. Mais, de tout le voyage, pendant trente et une heures, nul de nous ne put descendre et respirer. Les excréments des malades se mêlèrent à la boue de nos biscuits ; la folie s’empara de plusieurs d’entre nous : on se battait pour avoir un peu d’air, un peu de place ; plusieurs d’entre nous, hallucinés, furieux, étaient autant de bêtes fauves.

« 3° Quélern. Les marins du navire de transport avaient renvoyé nos sergents de ville avec insultes, ils nous avaient traité poliment, nous respirions l’air libre de la mer, la matinée était belle, la mer facile. Nous étions heureux et ravis de ce changement soudain. Un capitaine de gendarmerie, Chevreuil, nous reçoit à Quélern. C’est un troupier bête, grossier, capricieux, mais au fond pas trop méchant. Il menace beaucoup, mais ne fait pas grand mal. Les gardiens sont les pandores que l’on voit partout et des gardes-côtes et gardes-chiourmes, gens fort étonnés d’avoir à nous tenir, et fermant volontiers l’œil sur le règlement.

Mais ce n’était que la période d’installation. Arrive le directeur, M. Delaunay, de vous connu, l’ancien directeur de Beauvais. Fort poli, le monsieur, fort juste aussi, puisque la justice chez un maître geôlier est de ne point admettre de réclamations et de ne croire qu’à la parole de ses subordonnés s’exprimant suivant les formules réglementaires et dans l’ordre hiérarchique. Le fait est que nous fûmes livrés à la discrétion du gardien chef, un nommé Rousseaux, ancien geôlier d’une prison d’Alsace. En passant à Paris il avait été mené devant des membres de la Commune, il avait bégayé quelques phrases patriotiques et le mot d’Alsace avait levé toutes les difficultés. Versailles le paya en lui donnant les communeux à persécuter ; il remplit bien sa besogne, surtout lorsque la Commune fut tombée. Tant qu’elle resta debout, on nous maltraitait avec une certaine anxiété ; quelquefois on semblait nous demander pardon, s’excuser presque. Après les journées de Mai, plus de clémence ; on savait que nous ne serions point les maîtres.

« Gite : vingt casemates, où nous étions répartis par quarante, couchés à côté les uns des autres sur des paillasses souillées par des prisonniers antérieurs. Dans les casemates au niveau de la cour, l’air devenait affreusement infect pendant la nuit ; mais dans les casemates du bas, l’odeur devenait encore plus fétide. Les fosses d’aisance, mal construites, laissaient suinter leur contenu à travers les murailles et, le matin, l’essence d’excréments remplissait la première casemate jusqu’à un et deux pouces de profondeur. Il y avait des casemates vides du côté opposé ; on n’eut pas l’idée d’y transférer les prisonniers. Plus tard, quand aux huit cents captifs vinrent s’en ajouter deux cents autres, on les mit dans une baraque au milieu de la cour ; quand il pleuvait, et il pleuvait souvent, la baraque était pleine d’eau.

« Nourriture : premier mois, biscuit et lard rance. « Celui qui prétendra que le biscuit est moisi ira au cachot ! » — Deuxième mois, un peu de bouilli tous les dimanches ; les autres jours, de la « soupe » et alternativement du pain et du biscuit. La cantine était tenue par un petit juif représentant d’un ancien prisonnier (je le crois du moins, mais je ne l’affirme pas), devenu entrepreneur de fournitures de la prison. D’après le cahier des charges, son bénéfice devait être limité à 10 0/0. Aussi les bénéfices calculés par nous n’ont guère dépassé 480 ou 500 0/0. Grâce à l’air de la montagne et à la force d’âme qui nous soutenait, tout allait encore assez bien — il n’y avait eu que cinq morts — lorsque Jules Simon arriva pour adoucir notre sort. Il daigna trouver que ses anciens électeurs — je n’étais pas du nombre — avaient fort mauvaise mine et l’on décida qu’on aurait recours à la sévérité. Le lendemain, ordre de me transférer arrive à la prison, les cours que nous avions fondés sont fermés par ordre du ministre de l’Instruction publique et huit jours après un semblant de bibliothèque que nous avions est interdit. En même temps, le régime du cachot commence pour les récalcitrants. Mon meilleur ami, fort mal vu à cause de cette amitié, en a pour trente-cinq jours ; un autre pour plus de deux mois. Enfin, m’a-t-on dit, le père Delaunay ayant été appelé à d’autres fonctions — prison de Loos — mes camarades respirèrent. Un Corse qu’on appela à Quélern les traita beaucoup plus humainement.

« 4° Trébéron, hospice militaire, sur une petite île de granit, à trois kilomètres de Quélern. Là nous sommes un peu mieux, tiraillés par quatre gouvernements distincts et jaloux les uns des autres : les sœurs de charité, les médecins, les officiers de marine, le lieutenant de ligne. Celui-ci aurait bien voulu être méchant et féroce, mais les officiers de marine et les médecins le traitaient de « muffle », se moquaient de lui et, somme toute, nous protégeaient un peu. Combien sont morts dans cet hôpital, un de ceux où l’on évacuait les malades des pontons. Mes camarades m’ont dit quatre-vingt-quatre, un gardien m’a dit une quarantaine. Je ne les ai pas comptés ; le fait est que le cimetière de l’île était trop petit et qu’on nous expédiait les cercueils par cargaisons.

« 5° Fontenoy. Je n’y ai passé qu’une nuit, une nuit et un jour, à fond de cale, sans air, sans lumière, étouffant de chaleur et haletant. Ces vingt-quatre heures m’ont paru sans fin. Et pourtant j’avais plus de philosophie que d’autres et je n’étais pas enchaîné ! Le lieutenant de vaisseau, fort poli, m’introduisit lui-même dans cette prison, qu’il appelait la « Sainte-Barbe, la prison des officiers. » Et mes camarades de la prison vulgaire !

« 6° Prison militaire de Brest. Prévenances, soins, respects, vivres frais, livres et journaux, tout nous a été donné de la meilleure grâce du monde. Il ne nous manquait que la liberté.

« 7° Prison des Chantiers, à Versailles. Je vous présente le lieutenant Mercereaux, lieutenant bonapartiste, qui fait de la propagande honteuse avec les brochures d’Adam Lux. Il a même eu le toupet de me présenter ces ordures. Là, nous sommes neuf cents dans trois grandes salles. Le traitement, vous le connaissez par les lettres de Renard. « Dés que dans un groupe vous en verrez qui s’agitent, qui lèvent les bras, tirez, c’est moi qui vous l’ordonne », dit le colonel Gaillard aux soldats. Nous sommes la force et nous resterons la force ! Et MM. Langlois, Naquet et autres se prêtent à la farce d’aller demander des renseignements à ce monsieur sur la manière dont on traite les prisonniers.

« 8° Chenil de Saint-Germain. Sur la cour dont un hangar nous renferme, se trouve une belle écurie ; on la réserve pour le cheval de M. le colonel, s’il daigne nous visiter. Quant à nous, nous serons toujours trop bien. Les fenêtres du chenil sont fermées de planches et de barreaux et ne reçoivent d’air que par un vasistas ; quatre baquets d’ordures se vidant le matin. Le plafond est bas, l’air est irrespirable. En poussant les chevaux à côté les uns des autres, il y aurait juste la place pour seize et là nous sommes soixante, quatre-vingts, cent et même jusqu’à cent dix-sept, m’a affirmé un camarade.

« 9° Prison de Chatou. Pour mémoire. Simple lock up.

« 10° Casemates du Mont-Valérien. Froid terrible. Nous ne sommes pas assez nombreux pour nous chauffer les uns contre les autres. La nuit, notre haleine qui monte aux rails de la voûte s’y condense et retombe en pluie glacée. Pour nourriture, de la lavure de vaisselle. Tous les soirs, un officier fort poli se présente et demande si nous n’avons pas de réclamations à faire : " Nous ne voulons mourir ni de froid ni de faim », répondent les prisonniers. Le monsieur prend un air compatissant salue cérémonieusement et le lendemain recommence la même comédie. Certes, nous étions bien mal, et cependant, quand nous vîmes un jour entrer seize prisonniers venus de Saint-Marcouf, nous comprimes combien notre sort avait été doux en comparaison du leur. Au nombre de deux cents, les fédérés jetés dans les casemates de l’îlot de Saint-Marcouf avaient été, pendant six mois et davantage, privés d’air, de lumière, de lecture, de conversation, de tabac et presque de nourriture. Rien que des miettes de biscuit moisi et du lard rance ! Le scorbut les avait décimés. Tous étaient malades. De temps en temps le général venait les insulter. Dans les prisons que j’ai parcourues j’ai pu recueillir des milliers de témoignages. Mon impression est que la plus mauvaise de toutes les prisons a été Saint-Marcouf ; la plus tolérable a été le Fourat, à l’embouchure de la Charente.

« 11° Maison de correction de Versailles. Heureusement, dirai-je, j’y arrive malade, cela me vaut d’être transféré à l’infirmerie. J’y suis à la ration « demi-vivres », du bouillon, un petit morceau de fromage, quelquefois un petit verre de vin. La nourriture de la prison est fort mauvaise ; c’est de la colle en guise de pain. Grande surveillance, mais pas trop de sévérité. M. le gardien chef, qui se croit le plus intelligent de toute la bande, M. l’inspecteur et M. le directeur, sans compter Mme la supérieure, se jalousent et se surveillent mutuellement ; de plus, ils redoutent ce que diront ces infâmes folliculaires de Paris. Ils semblent se dire aussi : « Qui sait, leur jour viendra peut-être, soyons prudents ! »

« 12° Conciergerie. Connu.

« 13° Sainte-Pélagie. Quartier des prisonniers de droit commun. Nos mouchards sont des faussaires et des condamnés pour vol.

« 14° Prison de Pontarlier. Pour mémoire.

« J’ajoute ici la statistique des 800 prisonniers à Quélern : Parisiens, 160 ; Français de province, 562 ; étrangers, 78, surtout Belges et Luxembourgeois. Sachant lire en entrant, 650 ; analfabet, 150. Trois mois après, sachant lire, 750. Argent extorqué à l’interrogatoire : 7 200 francs. Valeur des objets enlevés, 36 000 francs. »


XLVII

Il n’y a qu’une explication à ce fait étrange, c’est que Beaufort leur appartenait

Voici, à titre de document, copie d’une lettre adressée au général Borel, et portant le numéro 28 bis, mais dont nous n’avons pu confronter l’écriture avec celle de Beaufort :

« Au général chef d’état-major général.
« Mon général,

« On me confond avec M. de Beaufond et cela me contrarie d’autant plus qu’on m’impute des négligences commises par lui.

« Je n’ai certes pas perdu mon temps pendant la période des quinze derniers jours. J’ai organisé toute une légion de combattants (sic). Ils ont pour consigne de prendre la fuite à l’approche des troupes et de jeter par ce moyen le désordre dans les rangs des fédérés.

« Le moyen indiqué par le comte d’A… (le nom est en blanc) me paraît praticable. Je l’emploierai. Avec cent ivrognes seulement l’on fera bien des choses.

« Mon plan est dressé. J’ai vu hier Ibos et quelques hommes très énergiques.

« Où sont les de Fonvielle ? M. Chalest ne m’a rien appris.

Sentiments respectueux.

« De Beaufort. »


XLVIII

il faut bien que les requins mangent

Les requins, en effet, eurent à manger : moins de trois semaines plus tard, nous étions en mer, notre ami Corcelles, brave officier qui avait fait la campagne de Chine, était mort et nous jetions ses restes au réservoir commun. Nous devons donner le nom de cet ami des squales : il s’appelle le Dr Chanal. Sur les milliers de condamnés qui ont ainsi défilé devant lui, on ne cite pas dix cas d’exemption. Encore pourrait-on juger des motifs qui ont pu les lui dicter, quand on connaîtra le fait suivant : M. Edmond Adam, député de la Seine, étant venu à l’île de Ré visiter M. Henri Rochefort qui y était interné, vit se présenter à son hôtel une jeune femme qui lui proposa pour la faible somme de mille francs de faire surseoir par le chirurgien en chef au départ de son ami. Elle n’avait qu’un mot à dire, déclarait-elle, et le vieillard était tout à ses ordres.

Récit de deux évadés. (Paschal Grousset et Jourde.)



  1. On a vu comment s’était créé le Comité central ; pas un seul internationaliste au début, deux ou trois au plus dans la suite.
  2. M. Thiers et Jules Favre eux-mêmes ont moins calomnié Paris que Louis Blanc. Le premier a dit dans l’Enquête sur le 18 mars, t. 2, p. 15 : « Il n’est pas vrai, comme on l’a prétendu, que j’eusse beaucoup de difficultés avec le gouvernement prussien à propos de la Commune et qu’il eût pour elle la moindre prédilection. » L’autre, t. 2, p. 49 : « Je n’ai rien vu qui m’autorise à accuser soit les Bonaparte, soit la Prusse… Le général Trochu s’est trompé… Je n’ai rien qui m’autorise à accuser les Bonaparte d’avoir fomenté le 18 Mars. Après l’insurrection du 18 Mars, j’ai passé mon temps à repousser les offres qui m’étaient faites par les Prussiens de venir accabler la Commune. »
  3. Le pauvre homme n’avait même pas lu le manifeste autonomiste de l’Hôtel-de-Ville.
  4. T… évidemment, gardien du greffe pour Versailles.
  5. Par ordre de Ferré l’argent monnayé avait été enlevé et il servit aux besoins de la lutte ; mais tous les bijoux, pierres précieuses, valeurs et billets de banque étaient restés.
  6. Le Siècle, à la recherche de circonstances atténuantes, pour l’armée, avait imaginé cet incident beaucoup plus qu’invraisemblable ; comme si, sans armes, sans espoir de s’échapper, des blessés avaient pu commettre une pareille folie.
  7. Ce récit contient deux erreurs : Francois, le directeur, fut fusillé à Satory ; à la Roquette, il n’y eut pas de cour martiale organisée.
  8. M. Bastin, médecin à Asnières.
  9. Les massacres n’étaient pas encore centralisés caserne Lobau.
  10. Le Rappel, 18 février 1879.
  11. Encore en 95, Le Figaro racontait que Delescluze avait réquisitionné pour son service personnel les appartements de l’Élysée.