Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 13

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CHAPITRE XIII


La Commune est vaincue à Marseille et à Narbonne.

Le même soleil qui voit trébucher Paris éclaire la défaite du peuple à Marseille.

La commission paralytique continuait de sommeiller. Le 26, Espivent sonna le réveil, mit le département en état de siège, fit une proclamation à la Thiers. Le conseil municipal commença de trembler et retira ses délégués de la préfecture. Gaston Crémieux vint dire à la mairie que la commission était prête à s’effacer devant le conseil. Le conseil demanda à réfléchir.

La soirée s’écoulait. La commission sentit qu’elle entrait dans le vide. Bouchet lui proposa de télégraphier à Versailles qu’elle remettrait ses pouvoirs entre les mains d’un préfet républicain. Pauvre issue d’un grand mouvement. On connaissait les préfets républicains de M. Thiers. La commission, découragée, laissait rédiger le télégramme, quand on vit entrer Landeck, Amouroux et May envoyés, dirent-ils, par Paris.

Les ardents de la commission s’exaltèrent au nom de Paris victorieux. Au contraire, le conseil municipal décida de maintenir sa résolution et il en fit part, à minuit, au club de la garde nationale qui l’imita. À une heure et demie du matin, les délégués du club informèrent la commission que leurs pouvoirs avaient cessé. La bourgeoisie libérale lâchait pied, les radicaux se dérobaient, le peuple restait seul pour faire face à la réaction.

C’est la seconde phase de ce mouvement. Le plus enfiévré des trois délégués, Landeck, devint l’autorité de la commission. Les républicains, qui savaient ses platitudes au procès de l’Internationale, soupçonnèrent un bonapartiste sous le bravache. Ce n’était en réalité qu’un cabotin de foire, ne doutant de rien parce qu’il ignorait tout. La situation devenait tragique avec ce saltimbanque en tête. Gaston Crémieux, ne sachant pas trouver d’autre issue, tenait pour la solution de la veille. Le 28, il écrivit au conseil que la commission était prête à se retirer en lui laissant la responsabilité des événements, et il pressa ses collègues d’élargir les otages. Il n’aboutit qu’à devenir suspect de modérantisme et, fatigué de ces disputes, le soir il quitta la préfecture. Son départ découvrait complètement la commission. Elle parvint à trouver sa retraite, fit appel à son dévouement, le ramena à la préfecture reprendre son singulier rôle de chef captif et responsable.

Le conseil municipal ne répondit pas à la lettre de Crémieux. Le 29, la commission renouvela sa proposition. Le conseil se tut encore. Le soir, quatre cents délégués de la garde nationale, réunis au Musée, décidèrent de fédérer les bataillons, et nommèrent une commission chargée de négocier entre l’hôtel de ville et la préfecture. Ces délégués ne représentaient que l’élément révolutionnaire des bataillons et l’hôtel de ville plongeait de plus en plus dans la peur.

Une guerre à coups de proclamations s’engagea entre les deux pouvoirs. Le 30, le conseil répondit à la délibération du Musée par une proclamation des chefs des bataillons réactionnaires. La commission riposta par un manifeste où elle demandait l’autonomie de la Commune, l’abolition des préfectures ; là-dessus, le conseil déclara le secrétaire général du préfet représentant légal du gouvernement et l’invita à reprendre son poste. Le secrétaire fit la sourde oreille et se réfugia sur la frégate la Couronne mouillée au nouveau port. Beaucoup de conseillers portèrent aussi leur bonnet de nuit à bord, précaution bien gratuite, car les réactionnaires les plus notoires allaient et venaient sans être inquiétés. L’énergie de la commission était de gestes. Elle n’arrêta que deux ou trois fonctionnaires : le procureur, le substitut, un moment le directeur de la douane et le fils du maire. Le général Ollivier fut relâché dès qu’on sut qu’il avait refusé de faire partie des commissions mixtes de 51. On eut même la bonhomie de laisser, à deux pas de la préfecture, un poste de chasseurs oublié par Espivent. La fuite du conseil en parut plus honteuse. La ville continua d’être calme, gouailleuse. L’aviso le Renard étant venu montrer ses canons à la Cannebière, la foule le hua si bien qu’il fila son câble et rejoignit la frégate.

La commission en conclut qu’on n’oserait pas l’attaquer et ne prit aucune mesure de défense. Elle pouvait armer Notre-Dame-de-la-Garde qui commande la ville et enrôler un grand nombre de garibaldiens. Quelques officiers de la dernière campagne s’offraient à tout organiser. La commission les remercia, dit que les troupes ne viendraient pas, qu’en tout cas, elles fraterniseraient. Elle se contenta d’arborer le drapeau noir, d’adresser une proclamation aux soldats et d’accumuler à la préfecture des armes et des canons sans projectiles de calibre. Landeck, lui, voulut se distinguer. Il déclara Espivent déchu de son grade et nomma en sa place un ancien brigadier de cavalerie, Pélissier. « Jusqu’à son entrée en fonctions, disait l’arrêté, les troupes resteront encore sous les ordres du général Espivent. » Cette bonne farce datée du 1er avril. Devant le conseil de guerre, Pélissier eut un mot heureux. Quand on lui dit : « De quelles armées, de quoi étiez-vous général ? — J’étais général de la situation », répondit-il. Il n’eut jamais d’autre troupe. Le 24, les ouvriers avaient repris leur travail, la garde nationale — sauf les gardiens de la préfecture — n’étant point payée. On trouvait difficilement assez de monde pour garnir les postes. La préfecture, à minuit, n’avait pas cent défenseurs.

Un coup de main était facile. Quelques riches bourgeois voulurent le tenter. Les hommes furent trouvés, les manœuvres convenues. On devait, à minuit, enlever la commission, occuper la préfecture pendant que Espivent marcherait sur la ville de manière à y arriver au point du jour. Un officier fut expédié à Aubagne. Le général refusa sous prétexte de prudence ; l’entourage révéla le vrai motif du refus : « Nous sommes sortis de Marseille comme des couyons, nous voulons y rentrer par un coup d’éclat. »

Le coup d’éclat semblait difficile avec l’armée d’Aubagne, six à sept mille hommes sans cadres et sans discipline. Un seul régiment, le 6e chasseurs, avait quelque tenue ; mais Espivent comptait sur les marins de la Couronne, les gardes nationaux de l’ordre en rapports continuels avec lui, et surtout l’incurie de la commission.

Elle essaya de se renforcer en s’adjoignant des délégués de la garde nationale. Ils votèrent la dissolution du conseil municipal, et la commission convoqua les électeurs pour le 3 avril. Cette mesure, prise le 24, eût peut-être tout pacifié. Le 2 avril, elle venait à la veille de la débâcle.

Le 3, aux nouvelles de Versailles, Espivent fit prévenir les chefs des bataillons réactionnaires de se tenir prêts. Le soir, à onze heures, des officiers garibaldiens vinrent dire à la préfecture que les troupes d’Aubagne s’ébranlaient. La commission recommença son refrain : « Qu’elles viennent ; nous sommes prêts à les recevoir. » À une heure et demie, elle se décida à battre le rappel. Vers quatre heures, quatre cents hommes environ arrivèrent à la préfecture. Une centaine de francs-tireurs s’établirent à la gare où la commission n’avait pas su mettre un canon.

À cinq heures du matin, le 4, quelques compagnies réactionnaires apparaissent sur la place du Palais de Justice et au cours Bonaparte ; les marins de la Couronne s’alignent devant la Bourse ; les premiers coups de feu éclatent à la gare.

Espivent se présente sur trois points : la gare, la place Castellane et la Plaine. Les francs-tireurs, malgré une bonne défense, sont obligés de battre en retraite. Les Versaillais fusillent le commissaire de la gare, sous les yeux de son fils enfant de seize ans qui se jette aux pieds de l’officier, offrant sa vie pour celle de son père. Le second commissaire, Funel, peut s’échapper le bras fracassé. Les colonnes de la Plaine et de l’Esplanade poussent leurs postes avancés jusqu’à trois cents mètres de la préfecture.

La commission, toujours dans le rêve, envoie une ambassade à Espivent. Gaston Crémieux et Pélissier partent, suivis d’une foule d’hommes et d’enfants, criant : Vive Paris ! Aux avant-postes de la place Castellane où se tient l’état-major, le chef du 6e chasseurs, Villeneuve, s’avance vers les délégués. « Quelles sont vos intentions ? dit Crémieux. — Nous venons rétablir l’ordre. — Quoi, vous oseriez tirer sur le peuple ! » s’écrie Crémieux, et il entame une harangue ; le Versaillais menace de faire marcher ses chasseurs. Les délégués se font alors conduire auprès d’Espivent. Il parle de les arrêter, leur donne cinq minutes pour évacuer la préfecture. Gaston Crémieux, à son retour, trouve les chasseurs aux prises avec la foule qui cherche à les désarmer. Un flot nouveau de peuple précédé d’un drapeau noir, arrive, fait une poussée contre les soldats. Un officier allemand qui s’est mis en amateur au service d’Espivent arrête Pélissier ; les chefs versaillais, voyant leurs hommes très ébranlés, ordonnent la retraite.

La foule applaudit, croyant à une volte-face. Déjà deux corps d’infanterie avaient refusé de marcher. La place de la préfecture se remplit de groupes confiants. Vers dix heures, les chasseurs débouchent par les rues de Rome et de l’Armény. On crie, on les entoure. Beaucoup lèvent la crosse en l’air. Un officier parvient cependant à enlever sa compagnie, qui croise la baïonnette ; il tombe la tête traversée d’une balle. Ses hommes que cette mort irrite chargent les gardes nationaux jusque dans la préfecture où ils les suivent et sont faits prisonniers. Les fenêtres de la préfecture se garnissent de fusillade. Les chasseurs et les gardes nationaux de l’ordre tirent du cours Bonaparte et des maisons avoisinantes. Celle des Frères ignorantins fournit un feu roulant.

La fusillade durait depuis deux heures, et aucun renfort n’arrivait aux fédérés. Inexpugnables dans la préfecture, solide bâtiment carré, ils n’en étaient pas moins vaincus, n’ayant ni vivres, ni beaucoup de munitions. Il suffisait pour les réduire d’attendre, l’arme au pied, qu’ils eussent épuisé leurs cartouches. Mais le général du Sacré-Cœur ne voulait pas un demi triomphe. C’était sa première campagne ; il lui fallait du sang et surtout du bruit. À onze heures, il fit bombarder la préfecture, du haut de Notre-Dame de la Garde, distante de 500 mètres. Le fort Saint-Nicolas ouvrit aussi son feu ; moins clairvoyants que ceux de la Sainte-Vierge, ses obus effondrèrent les maisons aristocratiques du cours Bonaparte et tuèrent un de ces gardes de l’ordre qui faisaient le coup de feu derrière les soldats. À trois heures, la préfecture hissait le drapeau parlementaire. Espivent continua de tirer. Un parlementaire fut envoyé. Espivent prétendait qu’on se rendît à discrétion. À cinq heures, trois cents obus avaient atteint l’édifice et blessé beaucoup de fédérés. Peu à peu, les défenseurs n’étant pas secourus abandonnèrent la place. La préfecture ne tirait plus depuis longtemps que Espivent la bombardait encore. À sept heures et demie, les marins de la Couronne et de la Magnianime se lancèrent courageusement dans la préfecture vide. « Elle a été prise d’assaut, dit M. Thiers aux jocrisses de l’Assemblée, et savez-vous comment ? À la hache d’abordage ! » (Mouvement.)

Ils trouvèrent les otages sains et saufs ainsi que les chasseurs pris dans la matinée. La répression jésuitique fut atroce. Les gens de l’ordre arrêtaient au hasard et traînaient leurs victimes dans la lampisterie de la gare. Là, un officier dévisageait les prisonniers, faisait signe à tel ou tel d’avancer et lui brûlait la cervelle. Les jours suivants, on entendit parler d’exécutions sommaires dans les casernes, les forts et les prisons. Le nombre exact des morts du côté du peuple est inconnu, il dépassa cent cinquante ; beaucoup de blessés se dissimulèrent. Les Versaillais eurent trente morts et cinquante blessés. Plus de neuf cents personnes furent jetées dans les casemates du château d’If et du fort Saint-Nicolas. Gaston Crémieux fut arrêté chez le concierge du cimetière Israélite. Il se découvrit volontairement à ceux qui le cherchaient, fort de sa bonne foi, et croyant à des juges. Le brave Etienne fut pris. Landeck s’était éclipsé.

Le 5, Espivent fit une entrée triomphale, acclamé par l’ivresse des réactionnaires. Du second rang de la foule, des cris et des huées partirent contre les massacreurs. Place Saint-Ferréol on tira sur un capitaine et la foule lapida les fenêtres d’une maison d’où l’on avait applaudi les marins.

Deux jours après la lutte, le conseil municipal, retour de la Couronne, retrouva la voix pour frapper les vaincus.

La garde nationale fut désarmée. Espivent pélerina au cri de : « Vive Jésus ! Vive le Sacré-Cœur ! » Le club de la garde nationale fut fermé et les radicaux injuriés, persécutés, connurent une fois de plus ce qu’il en coûte de déserter le peuple.

Narbonne était déjà réduite. Le 30 mars, le préfet et le procureur avaient publié une proclamation où ils parlaient de la poignée de factieux, disaient qu’ils étaient, eux, la vraie République, et télégraphiaient partout l’insuccès des mouvements de province. « Est-ce une raison, avait fait afficher Digeon, pour abaisser devant la force ce drapeau rouge teint avec le sang de nos martyrs ?… Que d’autres consentent à vivre éternellement opprimés… » Et il barricada les rues qui mènent à l’hôtel de ville. Les femmes, encore les premières, soulevèrent les pavés, amoncelèrent les meubles. Les autorités, qui redoutaient une résistance sérieuse, députèrent Marcou auprès de son ami Digeon. Le Brutus de Carcassonne vint à l’hôtel de ville, accompagné de deux républicains de Limoux, offrit au nom du procureur général amnistie pleine et entière pour ceux qui évacueraient l’édifice et à Digeon vingt-quatre heures pour gagner la frontière. Digeon réunit son conseil ; tous refusèrent de fuir. Marcou en avertit l’autorité militaire. Le général Zentz fut expédié à Narbonne.

À trois heures du matin, un détachement de turcos tâte la barricade de la rue du Pont. Les fédérés, voulant fraterniser, la franchissent. Une décharge les accueille, tue deux hommes, en blesse trois. Le 31, à sept heures, Zentz annonce que le bombardement va commencer. Digeon lui écrit : « J’ai le droit de répondre à une menace sauvage d’une façon analogue. Je vous préviens que si vous bombardez la ville, je ferai fusiller les trois personnes que j’ai en mon pouvoir », Zentz arrête le porteur de la lettre et fait distribuer de l’eau-de-vie aux turcos. Ces Arabes arrivaient à Narbonne comme à une razzia et avaient déjà pillé trois cafés. Le procureur général envoie encore deux parlementaires. Il maintient l’amnistie offerte la veille pour tous ceux qui évacueront l’hôtel de ville avant l’ouverture du feu ; l’exécution des otages sera punie du massacre de tous les occupants. Digeon écrit ces conditions sous la dictée d’un des parlementaires, les lit aux fédérés, laisse chacun libre de se retirer. En ce moment, le procureur général se présente avec les turcos devant la terrasse du jardin. Digeon y court, le procureur harangue la foule et parle d’indulgence. Digeon proteste : on vient de promettre l’amnistie. Le procureur rompt la discussion par un roulement de tambours, va répéter les sommations légales devant la façade de l’hôtel de ville et réclame les otages que les soldats transfuges lui remettent.

Ces pourparlers avaient profondément énervé la défense. L’hôtel de ville ne pouvait tenir contre un bombardement qui aurait saccagé la ville. Digeon le fait évacuer et s’enferme seul dans le cabinet du maire, résolu à disputer sa vie. La foule accourt et, malgré sa résistance, l’enlève. L’hôtel de ville était vide quand les turcos arrivèrent. Ils maraudèrent dans tous les coins ; on vit de leurs officiers se parer d’objets volés.

De nombreux mandats d’arrêt furent lancés, malgré les promesses formelles. Digeon refusa de fuir, écrivit au procureur général qu’on pouvait le faire arrêter.

La néfaste journée du 4 avril eut un éclair d’espoir à Limoges. La capitale révolutionnaire du centre ne pouvait assister, l’arme immobile, aux efforts de Paris. Le 23 mars, la Société populaire, qui centralisait les activités démocratiques, vota des remerciements à l’armée de Paris pour sa conduite au 18 Mars. Quand Versailles demanda des volontaires, la Société enjoignit au conseil municipal de prévenir cette excitation à la guerre civile. Peu après la proclamation de la Commune à Paris, les sociétés ouvrières lui envoyèrent un délégué pour s’informer des principes de la Commune, rapporter son programme, et lui demander un commissaire. La Commission exécutive répondit que c’était impossible pour le moment, qu’on verrait plus tard. La Société populaire, réduite à elle seule, pressa le conseil municipal de passer en revue la garde nationale, certaine qu’il en sortirait une manifestation contre Versailles. Le conseil composé, à quelques exceptions près, d’hommes timides, ajournait, tirait en longueur lorsqu’une dépêche triomphale de Versailles annonça la déroute du 3 avril. Le 4, les ouvriers limousins s’ameutent. Un détachement de 500 soldats allait partir pour Versailles, ils le suivent, haranguent les soldats, les pressent de se joindre au peuple. Les soldats, entourés, fraternisent et livrent leurs armes dont beaucoup sont cachées à la Société populaire.

Le colonel de cuirassiers Billet qui parcourt la ville, accompagné d’ordonnances, est entouré, contraint de crier : « Vive la République ! » À cinq heures, la garde nationale est rangée en armes sur la place de la Mairie. Ses officiers sont réunis dans l’hôtel de ville ; un conseiller propose de proclamer la Commune. Le maire résiste ; le cri éclate de toutes parts et le capitaine Coissac se charge d’aller à la gare arrêter les trains de troupes. Les autres officiers consultent les compagnies. Elles n’ont qu’un cri : « Vive Paris ! À bas Versailles ! » Les bataillons s’ébranlent, défilent devant l’hôtel de ville, précédés de deux conseillers municipaux, vont demander au général la mise en liberté des militaires arrêtés dans la journée. Le général donne l’ordre de les relâcher et fait dire en dessous au colonel Billet de se préparer contre l’insurrection. De la place Tourny, les gardes nationaux se rendent à la préfecture, l’occupent malgré la résistance des conservateurs, et commencent quelques barricades. Des soldats arrivant par la rue des Prisons, plusieurs citoyens adjurent les officiers de ne pas commencer la guerre civile. Ceux-ci hésitent et se retirent ; le colonel Billet, à la tête d’une cinquantaine de cuirassiers, débouche sur la place de l’église Saint-Michel et ordonne à ses hommes de mettre le sabre au poing. Ils font feu de leurs revolvers ; les gardes nationaux ripostent ; le colonel est blessé mortellement. Son cheval tourne bride et, suivi par les autres, emporte le cavalier jusqu’à la place Saint-Pierre. Les gardes nationaux restent maîtres du champ de bataille. Mais, sans organisation, ils se débandèrent dans la nuit et quittèrent la préfecture. Le lendemain, la compagnie qui occupait la gare, abandonnée, se retira. Les arrestations commencèrent. Beaucoup durent se cacher.

Les révoltes des villes s’éteignaient ainsi une à une comme les cratères latéraux des volcans épuisés. Les révolutionnaires de province s’étaient montrés partout complètement inorganisés, impuissants à manier le pouvoir. Partout vainqueurs au premier choc, les travailleurs n’avaient su que crier : Vive Paris ! Du moins ils prouvèrent leur vie, leur cœur et leur fierté et que quatre-vingts ans de domination bourgeoise n’avaient pu les transformer en un peuple de sportulaires.