Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 4

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE IV


« Nos cœurs brisés font appel aux vôtres. »
Les maires et adjoints de Paris et les députés de la Seine à la Garde Nationale et à tous les citoyens.

Le Comité Central convoque les électeurs. — Les maires de Paris et les députés de la Seine se lèvent contre lui.

Paris ne connut sa victoire que le 19 au matin. Quel changement de décor même après les décors sans nombre de ces sept mois de drame. Le drapeau rouge est à l’Hôtel-de-Ville. Avec les brouillards du matin, l’armée, le Gouvernement, l’Administration se sont évaporés. Des profondeurs du faubourg Saint-Antoine, de l’obscure rue Basfroi, le Comité Central est projeté en tête de Paris, au grand soleil du monde. Ainsi, le 4 Septembre, l’Empire s’était évanoui ; ainsi les députés de la Gauche avaient ramassé un pouvoir abandonné.

L’honneur, le salut du Comité fut de n’avoir qu’une pensée, rendre le pouvoir à Paris. S’il eût été sectaire, pondeur de décrets, le mouvement tournait au 31 Octobre. Il se composait heureusement de nouveaux venus sans passé ni prétentions politiques, fort peu soucieux des systèmes, préoccupés avant tout de sauver la République. À cette hauteur vertigineuse, ils n’eurent pour les soutenir qu’une idée, mais l’idée logique, parisienne par excellence, assurer à Paris sa municipalité.

C’était, sous l’Empire, le thème favori de la Gauche, par là que Jules Ferry, Picard avaient gagné la bourgeoisie parisienne très humiliée de sa minorité de quatre-vingts ans, scandalisée des tripotages d’Haussmann. Pour le peuple le Conseil municipal, c’était la Commune, la mère d’autrefois, l’aide aux opprimés, la garantie contre la misère.

À huit heures et demie le Comité Central est en séance. Edouard Moreau préside, un inconnu tout à fait, ce petit commissionnaire en marchandises qui fut si souvent la pensée et le verbe éloquent du Comité. « Je n’étais pas, dit-il, d’avis de siéger à l’Hôtel-de-Ville, mais, puisqu’on s’y trouve, il faut au plus tôt régulariser la situation, dire à Paris ce qu’on veut : faire les élections dans le plus bref délai, pourvoir aux services publics, préserver la ville d’une surprise. »

D’autres : « Il faut marcher sur Versailles, disperser l’Assemblée et appeler la France entière à se prononcer. » « Non pas, dit l’auteur de la proposition du Vauxhall, nous n’avons mandat que d’assurer les droits de Paris. Si la province pense comme nous qu’elle nous imite. »

Quelques-uns veulent liquider la Révolution avant de recourir aux électeurs. D’autres combattent cette formule si vague. Le Comité décide de procéder de suite aux élections et il charge Moreau de rédiger un appel. Pendant qu’on le signe, Duval arrive : « Citoyens, on vient nous dire que la plupart des membres du Gouvernement sont encore à Paris ; la résistance s’organise dans le Ier et le IIe arrondissements ; les soldats partent pour Versailles. Il faut prendre des mesures rapides, s’emparer des ministres, disperser les bataillons hostiles, empêcher l’ennemi de sortir. »

En effet, Jules Favre et Picard venaient à peine de quitter Paris que Jules Simon, Jules Ferry, Dufaure, Leflô, Pothuau avaient fui pendant la nuit. Les ministères déménageaient ouvertement ; de longues bandes de militaires s’écoulaient encore par les portes de la rive gauche. Le Comité continua de signer, négligea cette précaution classique, la fermeture des portes, se cantonna dans les élections. Il ne vit pas, bien peu voyaient la mort entre Paris et Versailles.

Le Comité, se distribuant la besogne, envoya des délégués s’emparer des ministères et des différents services. Plusieurs de ces délégués furent pris en dehors du Comité parmi les hommes d’action qu’on connaissait : Varlin et Jourde allèrent aux Finances ; Eudes à la Guerre ; Duval et Raoul Rigault à la Préfecture de police ; Bergeret à la Place ; Edouard Moreau eut la surveillance de l’Officiel et de l’Imprimerie, Assi le gouvernement de l’Hôtel-de-Ville. Quelqu’un du Comité ayant parlé d’un supplément de solde, ses collègues protestèrent. « Quand on est sans contrôle et sans frein, dit Moreau, il est immoral de s’allouer un traitement quelconque. Nous avons jusqu’ici vécu avec nos trente sous ; ils nous suffiront encore. » Une permanence fut constituée et le Comité s’ajourna à une heure.

Au dehors, bruissait un joyeux bourdonnement. Un soleil de printemps riait aux Parisiens. C’était, depuis huit mois, le premier jour d’espoir. Devant les barricades de l’Hôtel-de-Ville, à la butte Montmartre, sur tous les boulevards, fourmillaient les curieux. Qui donc parlait de guerre civile ? l’Officiel seul. Il racontait les événements à sa manière : « Le Gouvernement avait épuisé toutes les voies de conciliation » et, faisant un appel désespéré à la garde nationale : « Un Comité prenant le nom de Comité Central a assassiné de sang-froid les généraux Clément Thomas et Lecomte. Quels sont les membres de ce Comité ? Sont-ils communistes, bonapartistes ou Prussiens ? Voulez-vous prendre la responsabilité de leurs assassinats ? » Ces lamentations de fuyards ne remuèrent que quelques compagnies du centre. Cependant, grave symptôme, les jeunes bourgeois de l’École polytechnique vinrent se rallier à la mairie du XIe, et l’on vit se prononcer contre le Comité Central les étudiants des Écoles, avant-garde jusque-là des révolutions.

Mais celle-ci est faite de prolétaires. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? À deux heures on entoure les affiches du Comité qui sortent de l’Imprimerie nationale : « Citoyens, le peuple de Paris, calme, impassible dans sa force, a attendu sans crainte comme sans provocation les fous éhontés qui voulaient toucher à la République… Que Paris et la France jettent ensemble les bases d’une République acclamée avec toutes ses conséquences, le seul gouvernement qui fermera pour toujours l’ère des invasions et des guerres civiles. Le peuple de Paris est convoqué dans ses sections pour faire ses élections communales. » Et à la garde nationale : « Vous nous avez chargés d’organiser la défense de Paris et de vos droits. À ce moment notre mandat est expiré et nous vous le rapportons… Préparez donc et faites de suite vos élections communales… En attendant, nous conservons, au nom du peuple, l’Hôtel-de-Ville. » Puis vingt noms [1] qui, sauf trois ou quatre. Assi, Varlin, Lullier, n’étaient connus que par les affiches de ces derniers jours. Depuis le matin du 10 août 1792, Paris n’avait pas vu un tel avènement d’obscurs.

Et cependant leurs affiches sont respectées, leurs bataillons circulent librement, occupent sans résistance tous les postes, à une heure les ministères des Finances et de l’Intérieur, à deux heures ceux de la Marine et de la Guerre, les Télégraphes, l’Officiel, la Préfecture de police. C’est que la première note est juste. Que dire contre ce pouvoir qui, à peine né, parle de s’effacer ?

Autour de lui les gerbes de baïonnettes s’épaississent. Vingt mille hommes campent sur la place de l’Hôtel de Ville, le pain au bout du fusil. Cinquante bouches à feu, canons et mitrailleuses, alignées le long de la façade servent de chevaux de frise à la maison commune. Les cours, les escaliers sont pleins de gardes qui prennent leur repas. La grande salle du Trône regorge d’officiers, de gardes, de civils. Dans la salle de gauche où est l’état-major, le bruit cesse. La pièce en retour sur la Seine est l’antichambre du Comité. Une cinquantaine d’hommes écrivent, sur une longue table. Ici la discipline, le silence. De temps en temps la porte gardée par deux sentinelles laisse passer un membre du Comité qui porte un ordre ou fait un appel.

La séance a recommencé. Babick demande que le Comité proteste contre les exécutions de Clément Thomas et de Lecomte auxquelles il est complètement étranger. « Il importe, dit-il, que le Comité dégage sa responsabilité. » On lui répond : « Prenez garde de désavouer le peuple ou craignez qu’il ne vous désavoue a son tour. » — Rousseau : « Le Journal officiel déclare que les exécutions se sont faites sous nos yeux. Nous devons arrêter ces calomnies. Le peuple et la bourgeoisie se sont donné la main dans cette Révolution. Il faut que cette union persiste. Vous avez besoin que tout le monde prenne part au scrutin. » — « Eh bien, abandonnez le peuple pour conserver la bourgeoisie ; le peuple se retirera et vous verrez si c’est avec des bourgeois qu’on fait les révolutions » [2].

Le Comité décide qu’une note insérée à l’Officiel rétablira la vérité. Moreau propose et lit un projet de manifeste qui est adopté.

Le Comité discute la date et le mode des élections quand on lui annonce une grande réunion de chefs de bataillons, maires et députés de la Seine à la mairie du IIIe. On assure au Comité qu’ils sont disposés à convoquer les électeurs.

« S’il en est ainsi, dit Moreau, il faut s’entendre avec eux pour régulariser la situation. » D’autres, se souvenant du siège, veulent tout simplement qu’un bataillon cerne la mairie, les arrête. Grêlier cherche une entente. — Babick : « Si nous voulons entraîner la France, il ne faut pas l’effaroucher. Demandez-vous quel effet produirait l’arrestation des députés et des maires et quel effet leur adhésion. » — Arnold : « Il importe de réunir un nombre imposant de suffrages. Tout Paris viendra aux urnes si les représentants et les maires s’associent à nous. » — « Dites plutôt, s’écrie un ardent, que vous n’êtes pas taillés pour votre rôle, que votre seul souci est de vous dégager. » — Bref, on délègue Arnold à la mairie. Le matin, M. Thiers avait passé aux maires l’administration provisoire de la ville de Paris et plusieurs députés de Paris s’étaient joints à eux. Langlois, furieux de son généralat manqué, aboyait aux « assassins » ; Schœlcher excommuniait l’Hôtel-de-Ville ; Henri Brisson déclarait que l’Assemblée saurait maintenir l’ordre. Le ciseleur Tolain haussait les épaules quand on lui parlait de ce comité d’ouvriers. Quelques-uns moins ulcérés craignaient l’intervention des Prussiens, et, à leur suite, l’Empire ; des socialistes dévoués. Millière, Malon, d’autres qui furent de la Commune, redoutaient un écrasement de prolétaires.

À la mairie du IIIe où s’étaient rendus beaucoup de chefs de bataillons abandonnés par leurs hommes, très hostiles par là au Comité Central, Arnold fut assez mal reçu ; les bouillants refusaient d’entendre parler du Comité. Enfin, on s’accorda pour envoyer des délégués à l’Hôtel-de-Ville, car la force était là, qu’on le voulût ou non.

Le Comité Central avait, dans l’intervalle, fixé les élections au mercredi 23 mars, décrété la levée de l’état de siège, l’abolition des conseils de guerre, l’amnistie pour tous les crimes et délits politiques. Il tint une troisième séance à huit heures du soir, pour recevoir les délégués de la réunion du IIIe. C’étaient les députés : Millière, Clemenceau, Tolain, Cournet, Lockroy ; les maires : Bonvalet et Mottu ; les adjoints : Malon, Murat, Jaclard, Léo Meillet.

Clemenceau parla le premier. Le jeune maire de Montmartre comprenait les sentiments complexes de ses collègues et il les résuma vivement. Le Comité Central est dans une position très fausse ; l’insurrection s’est faite sur un motif illégitime ; les canons appartenaient à l’Etat. Il rappelle ses nombreuses démarches auprès du comité de la rue des Rosiers, déplore que ses conseils n’aient pas été suivis, dit l’opinion ameutée par la fusillade des généraux. Poussant au fond, il affirme que le Comité Central ne tient nullement Paris, que des bataillons se groupent autour des maires et des députés ; bientôt, dit-il, le Comité deviendra ridicule et ses décrets seront méprisés. Il admet la légitimité des revendications de la capitale, regrette que le Gouvernement ait soulevé les colères, mais il dénie à Paris le droit de s’insurger contre la France ; Paris est tenu de reconnaître les droits de l’Assemblée. Le Comité n’a qu’un moyen de sortir de l’impasse : céder la place à la réunion des députés et des maires qui sont résolus à obtenir de l’Assemblée les satisfactions réclamées par Paris. Des voix du Comité l’interrompirent souvent. Quoi ! on osait parler d’insurrection ! qui avait déchaîné la guerre civile, attaqué ? Qu’avait fait la garde nationale que de répondre à une agression nocturne et de reprendre les canons payés par elle ? Qu’avait fait le Comité Central que de suivre le peuple, d’occuper un Hôtel-de-Ville abandonné ?

Un membre du Comité : « Le Comité Central a reçu un mandat régulier, impératif. Ce mandat lui interdit de laisser le Gouvernement ou l’Assemblée toucher aux libertés, à la République. Or, l’Assemblée n’a pas cessé un jour de mettre la République en question. Elle a placé à notre tête un général déshonoré, décapitalisé Paris, essayé de ruiner son commerce. Elle s’est moquée de nos douleurs ; elle a nié le dévouement, le courage, l’abnégation que Paris a montré pendant le siège, hué nos délégués les plus chers : Garibaldi, Hugo. Le complot contre la République est évident. On a commencé l’attentat en bâillonnant la presse ; on espérait le terminer par le désarmement de nos bataillons. Oui, nous étions dans le cas de légitime défense. Si nous avions courbé la tête sous ce nouvel affront, c’en était fait de la République. Vous venez nous parler de l’Assemblée, de la France. Le mandat de l’Assemblée est terminé. Quant à la France, nous ne prétendons pas lui dicter des lois — nous avons trop gémi sous les siennes — mais nous ne voulons plus subir ses plébiscites ruraux. Vous le voyez, il ne s’agit plus de savoir lequel de nos mandats est le plus régulier. Nous vous disons : la Révolution est faite ; mais nous ne sommes pas des usurpateurs. Nous voulons appeler Paris à nommer sa représentation. Voulez-vous nous aider, faire procéder aux élections ? nous acceptons votre concours avec empressement. »

Comme il parle de Commune autonome, de fédération des communes, Millière intervient. Il a des campagnes socialistes, ce persécuté de l’Empire et de la Défense, froid, compassé, exclusif, face triste, où s’allume parfois une lueur d’enthousiasme. « Prenez garde, dit-il, si vous déployez ce drapeau le Gouvernement jettera toute la France sur Paris et j’entrevois dans l’avenir quelques fatales journées de Juin. L’heure de la Révolution sociale n’a pas sonné. Il faut y renoncer ou périr en entraînant dans votre chute tous les prolétaires. Le progrès s’obtient par une marche plus lente. Descendez des hauteurs où vous vous placez. Victorieuse aujourd’hui votre insurrection peut être vaincue demain. Tirez-en le meilleur parti possible et n’hésitez pas à vous contenter de peu : une concession est une arme qui en donne une autre. Je vous adjure de laisser le champ libre à la réunion des députés et des maires : votre confiance sera bien placée. »

Boursier : « Puisqu’on vient pour la première fois de parler de révolution sociale, je déclare que notre mandat ne va pas jusque là. (Du Comité : Si ! Si ! Non ! Non !) On a parlé de fédération, de Paris ville libre. Notre mission est plus simple, elle se borne à procéder aux élections. Le peuple ensuite décidera de sa marche. Quant à céder la place aux députés et aux maires, c’est impossible. Ils sont impopulaires et n’ont aucune autorité dans l’Assemblée. Les élections auront lieu avec ou sans leur concours. Veulent-ils nous aider ? nous leur tendons les bras. Sinon, nous passons outre, et, s’ils tentent de nous enrayer, nous saurons les réduire à l’impuissance. »

Les délégués regimbent. La discussion devient batailleuse. « Mais enfin, dit Clemenceau, quelles sont exactement vos prétentions ? Bornez-vous notre mandat à demander à l’Assemblée un conseil municipal ? »

Beaucoup du Comité : Non ! Non ! — « Nous voulons, dit Varlin, non seulement le Conseil municipal élu, mais des libertés municipales sérieuses, la suppression de la préfecture de police, le droit pour la garde nationale de nommer ses chefs et de se réorganiser, la proclamation de la République comme gouvernement légal, la remise pure et simple des loyers en souffrance, une loi équitable, sur les échéances, le territoire parisien interdit à l’armée. »

Malon tente un dernier effort : « Je partage, vous n’en doutez pas, toutes vos aspirations, mais la situation est très périlleuse. Il est clair que l’Assemblée ne voudra rien entendre tant que le Comité Central sera maître de Paris. Tandis que si Paris se remet à ses représentants légaux, ils pourront obtenir et le conseil municipal élu et les élections de la garde nationale, et même le retrait de la loi sur les échéances. Par exemple, pour l’armée, il n’y a pas à espérer que nous obtenions satisfaction. »

« C’est cela ! pour nous ménager un 31 Octobre ! » La dispute traîna jusqu’à dix heures et demie, le Comité défendant son droit de faire les élections, les délégués leur prétention de le remplacer. Enfin, le Comité accepta d’envoyer quatre de ses membres à la mairie du IIe : Varlin, Moreau, Jourde et Arnold.

Ils trouvèrent réuni tout l’état-major du libéralisme et du radicalisme, députés, maires et adjoints, Louis Blanc, Schœlcher, Carnot, Floquet, Tirard, Desmarest, Vautrain, Dubail, une soixantaine environ. La cause du peuple avait bien là quelques partisans sincères, mais profondément effrayés par l’inconnu. Le maire du IIe présida, Tirard, libéral hautain, un de ceux qui avaient immobilisé Paris dans les mains de Trochu. Il a, devant la commission rurale, tronqué, travesti cette séance où la bourgeoisie découvrit ses entrailles honteuses. Voici la sèche vérité.

Les délégués : « Le Comité Central ne demande pas mieux que de s’entendre avec les municipalités si elles veulent faire les élections. »

Schœlcher, Tirard, Peyrat, Louis Blanc, tous les radicaux et libéraux en chœur : « Les municipalités ne traiteront pas avec le Comité Central. Il n’y a qu’un pouvoir régulier : la réunion des maires investie de la délégation du Gouvernement. »

Les délégués : « Ne discutons pas là-dessus. Le Comité Central existe. Nous avons été nommés par la garde nationale. Nous tenons l’Hôtel-de-Ville, voulez-vous faire les élections ? »

— « Mais quel est votre programme ? »

Varlin l’expose. De toutes parts on l’attaque. Les quatre doivent tenir tête à vingt assaillants. Le grand argument des anciens insurgés de 1830, 48, 70 est que Paris ne peut se convoquer lui-même, qu’il doit attendre le bon vouloir de l’Assemblée.

Les délégués : « Le peuple a le droit de se convoquer. C’est un droit indéniable dont il a fait usage plusieurs fois dans notre histoire aux jours de grand péril. Nous sommes dans une de ces heures, car l’Assemblée de Versailles court à la monarchie. »

Les récriminations pleuvent : — « Vous êtes en face d’une force, disent les délégués. Prenez garde de déchaîner la guerre civile par votre résistance. » — « C’est vous qui voulez la guerre civile », répondent les libéraux. À minuit, Moreau et Arnold, écœurés, se retirent. Leurs collègues vont les suivre quand des adjoints les supplient de rester, d’épuiser tous les moyens de conciliation.

« Nous promettons, disent certains maires et députés. de faire tous nos efforts pour obtenir du Gouvernement des élections municipales à bref délai. » — « Très bien, répondent les délégués, mais nous gardons nos positions, il nous faut des garanties. » Députés et maires s’acharnent, prétendent que Paris se remette à discrétion entre leurs mains. Jourde va se retirer, quelques adjoints le retiennent encore. Un instant on paraît s’entendre : — le Comité remettra les services administratifs aux maires qui occuperont une partie de l’Hôtel-de-Ville ; il continuera d’y siéger, conservera la direction exclusive de la garde nationale et veillera à la sûreté de la ville. — Il ne reste qu’à affirmer l’accord par une affiche commune, la discussion se ranime plus violente quand il s’agit de la formule. Les délégués veulent : « Les députés, maires et adjoints, d’accord avec le Comité Central. » Ces messieurs, au contraire, prétendent rester masqués. Tirard, Schœlcher déclament contre les délégués. Il y eut l’intermède comique. Subitement, tel un coucou qui jaillit de l’horloge, Louis Blanc, jusqu’alors concentré, se dressa sur ses petits talons, battit des bras, retrouva ses airs du 16 Mars 48 et glapit des malédictions : « Vous êtes des insurgés contre l’Assemblée la plus librement élue — c’était le mot de Thiers. Nous, mandataires réguliers, nous ne pouvons avouer une transaction avec des insurgés ! Nous voulons bien prévenir la guerre civile, mais non paraître vos auxiliaires aux yeux de la France. » Jourde répondit à l’homoncule que cette transaction, pour être acceptée du peuple de Paris, devait être consentie ouvertement, et, désespérant d’en rien tirer, il quitta la réunion.

Dans cette élite de la bourgeoisie libérale, anciens proscrits, avocats, annalistes révolutionnaires, aucune voix indignée n’éclata : « Cessons ces cruelles disputes. Vous, Comité Central qui parlez à Paris, nous que la France républicaine écoute, nous allons établir, délimiter le champ précis de nos revendications. Vous apportez la force, l’aire ; nous vous donnerons l’expérience des réalités inexorables. Nous présenterons à l’Assemblée cette charte pratique, également respectueuse des droits de la nation, des droits de la cité. Et quand la France verra Paris debout, bien équilibré de pensée et de force, réunissant les vigoureux nouveaux aux vieux noms qu’elle recherche, le sûr bouclier contre les royalistes et les cléricaux, sa voix saura trouver Versailles et son souffle le faire plier. »

Mais qu’attendre de ces castrats qui n’avaient pu réunir assez de courage pour disputer Paris à Trochu. Varlin, resté seul, reçut l’effort de toute la troupe. Epuisé, exténué — cette lutte dura cinq heures — il finit par céder sous toutes réserves. Au grand air, il retrouva son intelligente sérénité, et, rentré à l’Hôtel-de-Ville, il dit à ses collègues qu’il voyait maintenant le piège et leur conseillait de repousser la prétention des maires et des députés.




  1. Assi, Billioray, Babick, Ferrat, Edouard Moreau, C. Dupont, Varlin, Boursier, Mortier, Gouhier, Lavalette, F. Jourde, Rousseau, C. Lullier ; Blanchet, J. Grollard, Barroud, H. Geresme, Fabre, Fougeret ; les membres présents à la séance du matin et qui avaient signé. Le Comité décida plus tard que ses publications porteraient le nom de tous ses membres, présents ou non.
  2. Les procès-verbaux du Comité Central n’ont jamais été rédigés mais un de ses membres les plus assidus a reconstitué les séances capitales. C’est dans ses notes, contrôlées par plusieurs de ses collègues, que nous prenons ces détails. Les comptes rendus de Paris-Journal qui ont alimenté les historiens réactionnaires, sont incomplets, inexacts, rédigés sur des indiscrétions inintelligentes, souvent de fantaisie. Ils font présider toutes les séances par Assi et lui attribuent un rôle capital, parce qu’il avait paru, sous l’Empire, diriger la grève du Creusot. Or, le président changeait à chaque séance et Assi n’eut jamais d’influence sur le Comité non plus que sur la Commune qui le fit arrêter.