Mozilla.svg

Histoire de la Commune de Paris/B4

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Chapman et Hall (p. 337-372).


CHAPITRE IV.

l’envahissement de paris.

Nous aurions voulu retracer ici la lutte héroïque que la garde nationale a soutenue pendant près de deux mois, à l’extérieur de ses murailles, contre l’armée de Versailles, mais nous sommes obligé, bien malgré nous, de supprimer une partie très-importante de cette épopée sublime, comprise entre les morts de Flourens et de Duval, arrivées les 3 et 4 avril, et l’entrée des Versaillais dans Paris, qui a eu lieu le 21 mai.

Cette période si importante et si dramatique, comprenant quarante-huit jours de combats héroïques, trouvera sa place dans un autre volume déjà écrit que nous publierons sous ce titre : “ Le Siège de Paris sous la Commune. ”

Et nous ajouterons au même volume l’histoire de la Commune en province, que nous n’avons pas pu placer ici.

Enfin, si les circonstances politiques nous le permettent, nous publierons aussi un volume contenant les biographies de nos collègues de la Commune, le martyrologe des gardes nationaux, des femmes et des enfants défenseurs de la Commune qui ont eu le malheur de tomber entre les mains de leurs ennemis, de leurs bourreaux devrions-nous dire, des massacreurs de Paris et de son héroïque population. Et ce livre ne sera pas, selon nous, le moins intéressant des trois volumes qui formeront l’histoire complète de la Commune.

Depuis le 2 avril les troupes de cette dernière soutenaient une guerre à outrance contre l’armée de Versailles, tous les jours les combats les plus terribles avaient lieu. Une lutte gigantesque se poursuivait sans interruption entre les forts d’Issy, de Vanves, de Montrouge, de Bicètre, d’Ivry, les batteries des Hautes Bruyères, du Moulin Saquet, des Moulinaux, celles des remparts de Paris et des bastions d’une part ; le Mont Valérien et les batteries de Châtillon, de Clamart, de Meudon, de Montretout, etc., d’autre part, établies par les Versaillais dans toutes les positions occupés encore il y avait quelques mois par les Prussiens.

Ces combats formidables, dans lesquels l’artillerie jouait le principal rôle et à côté desquels ceux livrés aux Prussiens ne pouvaient être comparés, avaient eu lieu avec des alternatives continuelles de revers et de succès. Les gardes nationaux se battaient avec beaucoup d’entrain et de courage, ils tenaient admirablement devant les vieilles troupes aguerries de Versailles.

Cependant, les observateurs sérieux et compétents remarquaient que si les progrès de l’armée de Versailles étaient lents, très-lents mêmes, ils n’en étaient pas moins continuels ; peu à peu, petit à petit leurs positions s’avançaient du côté des forts et de l’enceinte de Paris.

D’un autre côté l’armée de Versailles augmentait tous les jours son matériel et son personnel. De nombreuses batteries, des pièces de siège et de marine, des mortiers, des obusiers, de l’artillerie volante étaient chaque jour envoyés des places fortes et des ports de mer à Versailles ; de nouvelles recrues venaient aussi journellement, soit de la province, soit de l’étranger, augmenter ses rangs ; les Prussiens permettant aux prisonniers de l’armée française détenus en Allemagne de venir en nombre considérable augmenter les forces de Versailles, tandis que celles de la Commune, ne pouvant pas se recruter à l’extérieur à cause de l’investissement de Paris et éprouvant des pertes journalières, diminuaient continuellement.

Chaque jour les Versaillais rapprochaient leurs travaux d’attaque contre les forts et resserraient leur ligne d’investissement. Grâce aux renforts qu’ils recevaient en artillerie, ils établissaient journellement de nouvelles batteries. Leur feu devenait de plus en plus redoutable.

Dans cette situation la Commune devait donc non-seulement renoncer à l’espoir de vaincre l’armée du gouvernement de Thiers en dehors des remparts, mais encore s’attendre à être attaqué sous les murs et dans les rues de Paris. Depuis que les villes de province qui avaient pris parti pour la Commune avaient été vaincues et soumises par l’assemblée de Versailles, il ne restait plus qu’une seule chance de salut à la Commune : c’était d’écraser et d’anéantir l’armée de Versailles dans les rues de Paris si cette dernière osait franchir ses murailles et ses fossés et venir l’attaquer dans l’intérieur de la capitale ; c’était nécessairement là que devait se livrer la lutte suprême entre les deux ennemis, le combat définitif qui devait décider du triomphe ou de la défaite, nous ne dirons pas de la Commune seulement, mais de la Révolution ou de la Contre-révolution.

C’était donc dans la perspective de cette dernière guerre des rues que devaient converger les efforts, les plans, les moyens et les forces des défenseurs de la capitale. C’était pour cette éventualité terrible qu’ils devaient se prémunir et se garantir. Ils devaient prendre toutes les mesures, toutes les précautions, toutes les dispositions nécessaires pour que la lutte définitive de laquelle dépendait le succès de leur entreprise, et peut-être les destinées de la cause sublime qu’ils défendaient, tourne à leur avantage, afin de sortir victorieux de cette suprême bataille.

Or, le peuple de Paris savait que c’était derrière les barricades qu’il avait gagné toutes ses grandes batailles et fait triompher la Révolution ; cette fois encore il espérait être victorieux derrière ses remparts de pavés et de terre.

Sous le gouvernement de la défense nationale une commission de barricades pour rire, à la tête de laquelle était le citoyen Rochefort et quelques autres barricadiers de même force, avait fait placer quelques tonneaux et quelques faibles remblais de terre et de pavés aux entrées des principales grandes avenues. Mais c’était là des simulacres de barricades aussi peu sérieux que tout ce qui fut fait par le gouvernement de la prétendue défense nationale. Après la journée du 18 mars, un grand nombre de barricades en pavés avaient été construites par les gardes nationaux. Plus tard le citoyen Gaillard père fut chargé par l’administration de la guerre de la construction d’importantes barricades sur des points stratégiques qui lui furent désignés.

Le citoyen Gaillard s’occupa avec beaucoup de zèle des importants travaux qui lui étaient confiés. Il fit construire ses barricades avec un grand art et beaucoup de goût. Quelques-unes d’entre elles étaient de petites forteresses. Celle située à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin était une véritable redoute, s’appuyant à droite sur le ministère de la marine et à gauche contre le mur d’enceinte des Tuileries. Elle était construite en terre et en sacs de terre et percée de cinq embrasures. Quatre autres fortes barricades défendaient la place de la Concorde. Les places Vendôme, de la Madeleine, et celle de l’Hôtel-de-Ville étaient aussi fortement barricadées, ainsi qu’un nombre considérable de rues situées au centre de la ville et dans les arrondissements les plus populeux, habités par les ouvriers.

Mais la plupart de ces barricades avaient été construites dans le but de défendre certaines positions ou certains quartiers plutôt qu’en vue de la défense stratégique générale de Paris.

Il était nécessaire, avant tout, d’assurer l’inviolabilité de l’enceinte fortifiée de la capitale. Il fallait, dans le cas où l’ennemi parviendrait à forcer une porte de cette enceinte ou à ouvrir une brèche, le mettre dans l’impossibilité de les franchir et de se répandre dans l’intérieur de la ville. Il fallait, en un mot, à l’aide d’une seconde ligne de défense, empêcher les assiégeants d’entrer dans Paris, et construire ensuite une troisième, une quatrième et même une cinquième ligne de défense pour résister encore dans le cas où les deux premières seraient forcées.

Ce plan avait été préconisé par le général Cluseret lors de son arrivée au ministère de la guerre, ainsi qu’il le rappelait dans sa lettre publiée dans le Mot d’Ordre le 16 mai, et que nous reproduisons ici :

“ Mon cher concitoyen,

“ La différence entre l’état de la défense telle que je l’ai laissée et telle que je la retrouve le 16 mai, me force à rompre le silence que je m’étais imposé.

“ J’avais ordonné à plusieurs reprises, avant mon arrestation, au citoyen Gaillard père de cesser les travaux inutiles des barricades intérieures, pour concentrer toute son activité de barricadier sur la barrière de l’Etoile, la place du Roi de Rome et celle d’Eylau.

“ Ce triangle forme une place d’armes naturelle. En y ajoutant la place Wagram et barricadant l’espace restreint entre la porte de Passy et le pont de Grenelle, on a une seconde enceinte plus forte que la première.

“ J’avais donné l’ordre au colonel Rossel de faire faire ce travail, et, pour plus de sûreté, dérogeant aux habitudes hiérarchiques, j’avais donné des ordres directs au citoyen Gaillard père, en présence du colonel Rossel, sachant qu’il n’écoutait pas ce dernier.

“ Non content de cela, dès le second jour de mon arrestation, j’écrivis au citoyen Protot et à la Commission exécutive, leur recommandant de donner toute leur attention à ce travail indispensable.

“ Mes ordres ont-ils été exécutés ? On me dit que non. Il importe qu’ils le soient, et de suite. Ils peuvent l’être dans les vingt-quatre heures, si la population veut s’y mettre de bonne volonté.

“ Mais il ne faut pas à la barrière de l’Étoile, au Trocadéro, à Wagram ou au rond point de Grenelle, des travaux d’amateur, il faut des travaux comme ceux de la rue de Rivoli.

“ Ces travaux, que j’avais ordonnés comme mesure de précaution, sont devenus des travaux d’urgence, depuis qu’en mon absence on a laissé prendre Issy et surtout commis cette faute énorme de laisser envahir le bois de Boulogne, mouvement que je faisais surveiller chaque nuit et qui ne se serait jamais accompli si j’avais été là.

“ Maintenant nous avons à subir un siège en règle.

“ Aux travaux d’approche, il faut opposer des travaux de contre-approche, si vous ne voulez pas vous éveiller un de ces matins avec l’ennemi dans Paris. Aux batteries, il faut opposer des batteries ; à la terre de la terre. En un mot, faire la guerre de positions.

“ Opposer des poitrines d’homme à des projectiles est simplement insensé.

“ C’est du métier, rien que du métier, toujours du métier qu’il faut ; c’est pourquoi je ne suis nullement étonné de constater la différence entre la situation de la défense au 30 avril de celle au 15 mai.

“ Mais récriminer n’avance à rien, c’est de l’action qu’il faut, et de la science.

“ Je dis au peuple ce qu’il y a à faire, qu’il le fasse ou le fasse faire. Viendra ensuite la troisième ligne de défense, allant du pont de la Concorde à la porte de Saint-Ouen ; celle-là utilisera la fameuse barricade de la rue de Rivoli.

“ Salut fraternel.
E. Cluseret. ”

Ces recommandations si utiles avaient été en grande partie mises à exécution depuis l’arrestation du général Cluseret, et il aurait pu lui-même s’en assurer s’il n’eut pas été retenu prisonnier à l’Hôtel-de-Ville lorsqu’il a écrit cette lettre.

Un jeune colonel, commandant du génie, avait été chargé de mettre à exécution le plan du citoyen Cluseret, et il s’en était acquitté avec zèle et intelligence. Ayant été délégué par le Comité de salut public auprès de la direction du génie et des barricades, pour surveiller la construction de ces dernières, nous avons assisté régulièrement, pendant les huit ou dix derniers jours qui ont précédé l’entrée des Versaillais dans Paris, à tous les travaux d’art qui ont été faits pour assurer la défense, et comme fort peu de personnes ont connaissance de ces derniers nous croyons utile de les décrire ici.

Depuis longtemps, tous les militaires compétents savaient que le point le plus faible et le plus exposé de l’enceinte fortifiée de Paris était celui du Point du jour situé entre les portes de Passy et de Saint-Cloud. Il s’agissait donc avant tout de prévoir une attaque de ce côté, et de défendre cette partie faible de nos fortifications. C’est précisément ce qui avait été préparé.

Le commandant du génie, dont nous venons de parler, s’était servi du viaduc du chemin de fer d’Auteuil, qu’il avait muré, barricadé et fortifié, comme d’une seconde ligne de défense entre la porte de Passy et la Seine. Il avait fait barricader l’entrée des portes du Point du jour, de Saint-Cloud, d’Auteuil, de Passy, de la Muette, Dauphine, etc. Une batterie placée entre le viaduc du Chemin de fer de Ceinture et l’enceinte fortifiée, vis-à-vis le bastion 62, prenait en écharpe les portes de Saint-Cloud et du Point du jour, et défendait l’approche de la porte de la Muette. Une autre batterie, située près des barricades construites à l’intersection du même viaduc du Chemin de fer de Ceinture, et des routes conduisant aux portes de Saint-Cloud et du Point du jour, défendait ces deux dernières entrées, ainsi que des wagons blindés garni d’artillerie placés sur le Chemin de fer de Ceinture, et les rendaient presque infranchissables.

Une forte barricade sur le quai d’Auteuil, près de la rue Guillon, commandait le quai, le viaduc d’Auteuil et la porte de Billancourt. En face, sur le quai de Javel, une autre barricade construite sur l’autre rive de la Seine balayait le quai et défendait la porte du Bas Meudon.

Entre la porte de la Muette et la Seine, du bastion 58 à 67, des barricades avaient été élevées à tous les points d’intersection des rues, avenues et routes avoisinantes. Des chaloupes canonnières embossées sous le viaduc d’Auteuil défendaient le passage de la Seine et menaçaient les points environnants occupés par l’ennemi.

La place en avant de la porte d’Autueil, et formée de l’intersection des rues Molière, de La Fontaine, Boileau et Perechamps était barricadée, ainsi que celle située devant la station de Passy, aux angles des avenues de la Muette et de Beauséjour. De même la place du Puits artésien et les rues y aboutissant étaient aussi barricadées. Enfin la place d’Eylau, point stratégique aussi fort important, était fortifiée d’une manière formidable ; de fortes barricades étaient placées aux angles des avenues Malakoff, Bugeaud, d’Eylau, des rues Léonard de Vinci, des Sablons, de la Boissière et Copernic, qui y aboutissent.

Les quatre places que nous venons de désigner étaient reliées entre elles par des chemins couverts, et leurs barricades communiquaient par des boyaux souterrains avec les caves des maisons voisines, qui leur servaient de casemates. Les habitations dont nous parlons, inoccupées depuis le siège, étaient crénelées et leurs fenêtres garnies de sacs de terre, et formaient autant de petites places fortes à l’usage de la garde nationale.

Les quatre places fortifiées, comme nous venons de l’expliquer, formaient une première ligne de défense très-solide derrière l’enceinte, qui aurait pu opposer une résistance sérieuse aux assiégeants s’ils étaient parvenus à s’emparer d’une ou de plusieurs portes, à pratiquer des brèches, ou à escalader les murailles.

Une forte barricade construite sur le quai de Passy, au bas de l’établissement des Jésuites, commandait le quai, le pont de Grenelle, et défendait la porte de Billancourt.

L’institution religieuse dont nous parlons était établie dans un vaste bâtiment parfaitement convenable pour être transformé en place forte, et c’est précisément ce qui avait eu lieu : les murs avaient été crénelés, les fenêtres blindées, la terrasse qui le surmontait avait été entourée de sacs de terre, à travers lesquels on avait ménagé des meurtrières ; une vaste galerie placée en avant, et dominant les portes du Point du jour et de Saint-Cloud, avait été garnie de sacs de terre, de meurtrières, et préparée pour recevoir de l’artillerie, dont le feu plongeant devait écraser les assaillants qui auraient voulu forcer les portes comprises entre les bastions 62 et 68 ; ces canons auraient en outre protégé les barricades et les batteries placées sous le viaduc du Chemin de fer circulaire. Les murs du jardin de ce collège de Jésuites et ceux des jardins des maisons voisines étaient tous crénelés ; ils communiquaient les uns avec les autres au moyen d’ouvertures pratiquées dans leurs murs d’enceinte, ou à l’aide de chemins couverts ; toutes les rues environnantes étaient barricadées, toutes les terrasses étaient disposées de manière à recevoir des mitrailleuses et des canons. Tous les jardins, tous les parcs, toutes les maisons, toutes les rues situés entre la rue Beethoven, les avenues de Passy et Ingres étaient semblablement barricadés et fortifiés. L’espèce de quadrilatère irrégulier compris entre ces limites et la ligne des fortifications était un véritable labyrinthe de barricades et d’ouvrages fortifiés, inextricable et inexpugnable, qui devait être garni de canons, de mitrailleuses, et défendus par un nombre suffisant de gardes nationaux. Les ouvrages en terre, les tranchées, les remblais, les barricades, les chemins couverts, les maisons blindées et crénelées, les jardins fortifiés, auraient fait de ces positions une forteresse inabordable et imprenable, une fois qu’ils auraient été armés et garnis d’un nombre suffisant de troupes. Il aurait certainement fallu plusieurs mois de siège pour déloger leurs défenseurs et pour s’en emparer, et jamais les troupes de Versailles n’auraient pu, comme cela est arrivé, franchir les portes du Point du jour et de Saint-Cloud, et envahir l’intérieur de Paris.

Mais pour donner encore plus de solidité à la défense, et pour empêcher les portes Dauphine, Maillot, des Ternes, de Neuilly, de Villiers, de Courcelles et d’Asnières, d’être forcées, trois autres points stratégiques fort importants avaient été barricadés ; c’étaient : le Trocadéro ou la place du Roi de Rome, la place de l’Etoile et la place Wagram.

Le citoyen Gaillard père avait été chargé de fortifier la première et la plus importante de ces positions, celle de Trocadéro, et il l’avait fait d’une manière formidable.

L’avenue de la Muette était obstruée par une énorme barricade en terre et en sacs de terre de la hauteur d’un premier étage, sur laquelle une large plateforme capable de contenir cinq ou six pièces d’artillerie avait été construite. Cette plateforme non-seulement dominait l’avenue et défendait les portes de la Muette et de Passy, mais encore elle pouvait canonner le Mont Valérien avec succès. Un immense fossé était creusé en avant, et un chemin couvert casematé construit sur sa droite pouvait servir d’abri inexpugnable pour ses défenseurs.

La rue Franklin était défendue par une barricade presque aussi solide. L’avenue du Prince Impérial, conduisant à la porte Dauphine ; l’avenue Malakoff, conduisant à la place d’Eylau et à la porte de Neuilly ; l’avenue du Roi de Rome, conduisant à l’arc de triomphe de l’Etoile ; l’avenue de l’Empereur et la montée du Trocadéro, conduisant sur le quai, étaient aussi barricadées, de manière que la place du Roi de Rome formait un vaste camp retranché. Des pièces de siège et des mitrailleuses devaient être placées derrière les barricades, et des pièces attelées devaient occuper le centre de la place de manière à pouvoir se porter immédiatement aux points les plus menacés. Cette position si importante du Trocadéro non-seulement pouvait empêcher les troupes, qui seraient parvenues à forcer les fortifications du Point du jour à la Porte Maillot, d’envahir la rive droite de la Seine, mais encore ses batteries, dominant la rive gauche, pouvaient écraser les troupes ennemies, qui auraient tenté de s’établir au Champ de Mars, à l’École militaire, sur l’Esplanade des Invalides ; elles balayaient les quais et les ponts des deux rives, depuis la porte du Bas Meudon jusqu’au Pont Neuf ; et si l’ennemi était parvenu à s’emparer de la Cité, de la Préfecture de Police, de la Conciergerie, du Palais de Justice et des casernes environnantes, il en aurait été chassé par les bombes et les obus du Trocadéro.

Un grand cimetière, situé sur une terrasse naturelle entre les barricades de la rue Franklin et l’avenue de la Muette, avait aussi été fortifié et crénelé ; il devait servir de poste avancé et de retranchement solide contre toute attaque venant de la ligne des fortifications du côté du Point du jour.

La place de l’Etoile était tout aussi bien fortifiée que celle du Roi de Rome ; on avait barricadé toutes les avenues qui y aboutissent : celles de la Grande Armée, du Roi de Rome, de Wagram, des Champs-Élysées, de Joséphine, d’Iéna, d’Esseling, etc. En outre l’arc de triomphe de l’Etoile avait été transformé en véritable citadelle ; on avait hissé sur sa plateforme supérieure, entourée de sacs de terre et de meurtrières, huit pièces de canons et quatre mitrailleuses, de manière à pouvoir canonner, bombarder au loin et enfiler toutes les avenues environnantes. Cette petite forteresse avait été approvisionnée de vivres et de munitions pour quinze jours, et un conduit d’eau l’alimentait du liquide nécessaire à ses défenseurs.

La place Wagram, ayant un parc d’artillerie, avait aussi été solidement fortifiée ; elle défendait les portes de Courcelles, d’Asnières et de Clichy, et commandait les chemins de fer de Versailles, de Saint-Ouen et de Ceinture. Ces trois points importants : le Trocadéro, la place de l’Étoile et la place Wagram, étaient reliés entre eux par des chemins couverts ; les maisons qui les entouraient avaient été blindées avec des sacs de terre, percées de meurtrières, et leurs caves communiquaient avec les barricades par des conduits souterrains et devaient servir de casemates aux défenseurs de la Commune ; les parcs, les jardins et les enclos environnants communiquaient entre eux par de larges ouvertures, et leurs murs avaient été percés de meurtrières. Cette troisième ligne de défense était formidable, et si elle avait été bien défendue une armée de cent mille hommes, qui serait parvenue à franchir l’enceinte fortifiée entre le Point du jour, ainsi que la ligne suivante, aurait mis plusieurs mois pour la forcer.

Le rond point des Champs-Élysées, le parc de Monceaux, deux points importants situés en arrière, étaient aussi fortifiés.

Mais une autre défense formidable était celle de la place de la Concorde et des Tuileries. Tout Paris a visité les fortes et terribles barricades situées aux entrées des rues de Rivoli et Saint-Florentin, de la rue Royale, de l’avenue Cardinal, du Cours de la Reine et du quai. La grille du jardin des Tuileries et les terrasses en avant étaient aussi barricadées. La terrasse du bord de l’eau, celle située de l’autre côté et celle en avant du jardin étaient garnies de sacs de terre et de chiffons, de meurtrières, d’embrasures et de canons ; les fenêtres du palais donnant sur le jardin réservé, celles du pavillon qui regarde le pont Royal, étaient garnies de canons enfilant les quais, les ponts, les avenues, et défendant les approches du palais, qui était ainsi transformé par le citoyen Gaillard père en une citadelle à peu près imprenable. Des canonnières étaient embossées sous le pont, et pouvaient balayer complètement ses approches et les défenses de la place.

La rue de Castiglione, la rue de la Paix, étaient aussi barricadées, ainsi que toutes celles qui aboutissent à la place Vendôme, laquelle forme, avec celle de la Madeleine et de l’Opéra, aussi barricadées, un triangle qui protège les Tuileries sur la droite.

La gare de l’Ouest, la place de Clichy, solidement barricadées et armées, sont situés sur la même ligne de défense.

Enfin les Buttes Montmartre, formidablement armées de 200 bouches à feu, entourées de rues barricadées en tout sens, protégées par le cimetière transformé en camp retranché, défendaient les portes de Clichy, de Saint-Ouen, de Montmartre et de Clignancourt. Les Buttes Montmartre ainsi armées, situées dans une position élevée dominant toute la ville, pouvaient bombarder toutes les positions comprises dans l’enceinte des fortifications, les couvrir de fer et de feu, et empêcher l’ennemi envahisseur de s’y établir. Montmartre était le Mont Aventin, le Capitole des défenseurs de Paris, en même temps qu’il était la clef de cette capitale.

Nous avons expliqué quelles lignes de défenses formidables étaient établies sur la rive droite de la Seine, depuis le Point du jour jusqu’aux Tuileries et jusqu’à Montmartre. Ces positions convenablement défendues mettaient l’ennemi dans l’impossibilité absolue de forcer le mur d’enceinte entre la porte de Billancourt et celle de Clignancourt, du bastion 57 au bastion 37.

L’enceinte fortifiée située sur la rive gauche de la Seine, comprise entre la porte de Meudon et celle de la gare d’Orléans, du bastion 58 au bastion 94, était défendue à l’extérieur contre l’approche de l’ennemi par les forts d’Ivry, de Bicêtre, de Montrouge, de Vanves, d’Issy, et par les redoutes des Hautes Bruyères, du Moulin Saquet et des Moulineaux. À la date du 21 mai, jour où les Versaillais ont franchi la porte du Point du jour, un seul de ces forts, le dernier, était tombé au pouvoir de l’ennemi. Mais malgré cet échec l’enceinte fortifiée de la rive gauche ne courait aucun danger d’être forcée si elle était défendue convenablement. Il suffisait pour cela de l’armer et de la protéger par des travaux de défenses intérieurs semblables à ceux exécutés sur la rive droite.

Or, les principaux points stratégiques situés sur la rive gauche avaient été fortifiés. Nous n’entrerons pas dans d’aussi longs détails au sujet de ces derniers, il nous suffira de dire que des barricades intérieures défendaient les portes de Meudon, de Sèvres, d’Issy, de Versailles, de Plaisances, etc. ; que d’autres points fortifiés situés en arrière formaient une seconde ligne stratégique ; les principaux étaient situés quai de Javel, rue Lecourbe, rue de Vaugirard, rue de Vanves, rue de la Santé, au Petit Montrouge, place d’Enfer, place d’Italie, boulevard de Montparnasse, rue Vavin, aux Deux Moulins et sur le quai de la gare d’Orléans, etc.

Une seconde ligne un peu plus en arrière avait pour points principaux le Champ de Mars, l’École militaire, la gare de Montparnasse, la place de l’Observatoire, etc.

La troisième ligne commençait aux Invalides, se continuait au Luxembourg, au Panthéon et au Jardin des Plantes.

Enfin la dernière était établie au Corps-législatif, dans les rues du Bac, des Saints-Pères, de Verneuil, des Écoles, places Saint-Michel et Mouffetard, et dans toutes les rues comprises entre le boulevard Saint-Michel, à la hauteur du boulevard Saint-Germain, jusqu’à la Halle aux Vins et au Jardin des Plantes.

Ces lignes de défenses étaient tout aussi solides que celles de la rive droite. Ainsi défendues à l’intérieur, et protégées qu’elles étaient par les forts à l’extérieur, les fortifications de la rive gauche étaient à peu près inexpugnables. Des travaux de fortification en terrassements considérables avaient été faits pendant le siège prussien, en avant du Chemin de fer de Ceinture, depuis la rue de Vaugirard jusqu’au quai de la gare d’Orléans ; ils formaient une suite de ronds points, de fers à cheval, de contre-forts, de petites redoutes barricadés, entourés de tranchées, de fossés, etc., qui offraient des abris considérables et des points stratégiques solides, dans lesquels cent mille gardes nationaux et une nombreuse artillerie pouvaient facilement s’établir et rendre l’enceinte fortifiée infranchissable.

Tels étaient les moyens stratégiques de défense dont les chefs militaires de la Commune disposaient le 20 mai dernier. Cinq ou six mille ouvriers terrassiers travaillaient jour et nuit, sous la surveillance du génie auxiliaire, à compléter et à terminer les travaux de défenses dont nous parlons.

Ayant été délégué, ainsi que nous l’avons dit, par le Comité de salut public auprès du génie auxiliaire, pour surveiller et hâter la construction des barricades et des autres travaux d’art propres à assurer la défense de la capitale, et empêcher l’armée assiégeante de franchir l’enceinte des fortifications, chaque matin, à quatre ou cinq heures, après avoir passé la nuit à la rédaction du Journal Officiel, dont nous étions chargé, nous allions faire une tournée d’inspection sur les travaux dont la surveillance nous était confiée. Dès qu’ils furent assez avancés pour pouvoir être armés nous fîmes un rapport au Comité de salut public et au ministère de la guerre, en les priant de les faire occuper par la garde nationale, et d’armer les barricades de canons et de mitrailleuses en quantité suffisante pour foudroyer l’ennemi s’il parvenait par hasard à franchir l’enceinte fortifiée.

Le colonel commandant du génie chargé de la direction supérieure de ces travaux, et qui s’était acquitté avec zèle et intelligence de sa mission, avait adressé une requête semblable au délégué et à la Commission de la guerre.

Mais, hélas ! malgré ces doubles réclamations et plusieurs autres démarches, les lignes stratégiques indiquées n’étaient ni armées ni occupées ; et celles construites pour la défense des portes de Saint-Cloud et d’Auteuil, situées au Point du jour, qui est la partie la plus faible et la plus exposée des fortifications, n’étaient pas encore armées et occupées le dimanche matin, 21 mai, lorsque nous fîmes notre tournée sur ces points si menacés, surtout depuis la prise du fort d’Issy et l’occupation du Bois de Boulogne par les Versaillais.

Le matin, dès cinq heures, la partie des remparts comprise entre la porte de la Muette, celles de Saint-Cloud et de Versailles, que nous avons parcourue, était bombardée à outrance, et ce n’était pas sans un grand danger qu’on pouvait se hasarder sur cette ligne des fortifications. Elle était criblée d’obus, de bombes et de boulets pleins, par les forts du Mont Valérien, d’Issy et de Montretout, qui tiraient à toute volée et avec toutes leurs pièces ; par les redoutes de Châtillon, de Meudon, de Gennevilliers, et par les batteries de siège établies à Clamart, Meudon, à Bagneux, à Sèvres, à Saint-Cloud, à Bellevue, à la Grande Jatte, au Château de Bécon, à Courbevoie et à Asnières, dont un certain nombre avait au moins 70 pièces de fort calibre, et dont la plupart possédaient de grosses pièces de siège et de marine. La situation était terrible et elle devenait de plus en plus critique. Cette ligne des fortifications était tellement labourée par les obus et les boulets, qu’il était à peu près partout impossible de se maintenir sur les remparts ou sur la route stratégique, et il n’était pas difficile de prévoir que bientôt la garde nationale ne pourrait plus occuper les portes et que ces dernières, à moitié démolies, seraient abandonnées. Il était donc de la plus grande, de la plus urgente nécessité de faire occuper et armer immédiatement les solides travaux de défenses qui avaient été construits en arrière de la ligne d’enceinte des fortifications, afin que si les assiégeants parvenaient à s’emparer d’une porte, ou à ouvrir une brèche, ils ne puissent pas aller plus loin et envahir la place.

Nous ne pouvions nous expliquer pourquoi l’armement que nous réclamions avec tant d’insistance n’était pas encore effectué. Nous redoutions un envahissement par les portes menacées. Cependant tous les officiers supérieurs auxquels nous communiquions nos craintes nous rassuraient en nous disant qu’il n’y avait pas péril en la demeure, que les fortifications ne pouvaient pas être forcées.

Le soir, à la fin de la séance de la Commune, à six heures environ, Dombrowski envoya une dépêche annonçant que la porte du Point du jour était occupée par l’ennemi, sans témoigner de grandes inquiétudes, disant qu’il n’avait pas de craintes sérieuses, que les Versaillais seraient repoussés. Cette communication produisit une profonde impression dans la Commune, et sembla émouvoir beaucoup les membres du Comité de salut public présents ; le délégué à la guerre, le citoyen Delescluze, parut anxieux.

Quant à nous, nous étions dans la plus grande inquiétude ; nous savions que les défenses en dedans des portes du Point du jour et de Saint-Cloud n’étaient ni armées, ni gardées, ni défendues ; qu’il suffisait à l’ennemi d’un coup de main pour s’en emparer et envahir Paris jusqu’au Trocadéro et à l’Arc de Triomphe, etc.

Le soir, après la séance de la Commune, nous nous rendîmes au ministère de la guerre, accompagné du citoyen Gambon, afin de recommander l’exécution des mesures de défense qui selon nous pouvaient seules conjurer le danger imminent qui menaçait la place de Paris. Nous rencontrâmes d’abord le citoyen Cluseret, auquel nous soumîmes le plan de défense, que nous avions tracé sur une carte stratégique de Paris. Ce général, qui avait lui-même recommandé ces moyens de défense dans la lettre que nous avons citée, nous répondit qu’il allait en parler au délégué à la guerre, et qu’il espérait que les mesures nécessaires seraient prises pour empêcher l’ennemi de pénétrer plus avant dans Paris. Le général Lacécilia entrant un moment après au ministère de la guerre, nous lui fîmes les mêmes recommandations et les mêmes observations, en le priant instamment de faire armer les travaux de défense de la rive gauche avoisinant les fortifications, et surtout de s’opposer de toutes ses forces au passage de l’ennemi sur les ponts de Grenelle et du viaduc du chemin de fer, afin que les troupes de Versailles entrées par le Point du jour ne se répandissent pas sur la rive gauche. Le général Lacécilia nous promit de tenir compte de nos observations et de veiller courageusement sur les positions dont la défense lui était confiée. Enfin arrivé, accompagné du citoyen Gambon, auprès du citoyen Delescluze, délégué à la guerre, nous lui répétâmes tout ce que nous avions déjà dit aux généraux Cluseret et Lacécilia. Nous lui fîmes comprendre toute l’urgence et toute l’utilité indispensable des mesures que nous lui recommandions, en lui disant que si elles n’étaient pas exécutées l’ennemi aurait envahi le lendemain matin plus du tiers de Paris, et que nous serions alors perdus. Le général Henry, présent et qui, l’avant-veille, avait visité avec nous les travaux de défenses dont nous demandions l’armement, joignit ses instances aux nôtres. Et le citoyen Delescluze nous promit de donner des ordres conformes à nos désirs, et de tenir bonne note de nos recommandations. Le général Henry nous dit qu’il en surveillerait lui-même l’exécution. Nous recommandâmes encore au citoyen Gambon d’aller de suite visiter les points menacés et d’assurer leur défense. Il partit immédiatement pour Passy et Auteuil. Nous avons beaucoup regretté de ne pouvoir l’accompagner, mais malheureusement nos occupations nous retenaient toute la nuit au Journal Officiel, dont la rédaction et la direction nous étaient confiées.

Toute la nuit les bombes et les obus des Versaillais, établis au Trocadéro et à l’Arc de Triomphe, tombèrent sur les bureaux de l’Officiel, situés quai Voltaire. Un obus enfonça la porte.

Le lendemain matin, à quatre heures, nous aperçûmes des gardes nationaux en grand nombre qui traversaient le pont Royal. Étonné de ce mouvement nous leur en demandâmes l’explication, et ils nous répondirent que les Versaillais avaient forcé les portes du Point du jour et de Saint-Cloud, qu’ils avaient débordé à leur gauche du côté de la Muette, à leur droite du côté de Vaugirard ; qu’ils avaient franchi la Seine sur le pont de Grenelle et qu’ils envahissaient toute la rive gauche, et la rive droite probablement jusqu’au Trocadéro et à l’Arc de Triomphe de l’Étoile. Ces gardes nationaux ajoutèrent qu’il y avait bientôt deux mois qu’ils se battaient aux postes avancés, et qu’ils allaient défendre leurs quartiers. Nous comprîmes alors que les recommandations que nous avions faites si souvent depuis huit jours, et que nous avions encore renouvelées la veille, n’avaient pas été exécutées, que nos tristes prévisions s’étaient réalisées, que les troupes de l’assemblée de Versailles s’étaient avancées dans Paris et emparées sans résistance sérieuse des travaux considérables de défense dont nous avons parlé, avant même qu’ils soient armés et défendus, et qu’il fallait songer à organiser la défense sur d’autres points.

Voici ce qui s’était passé : Le commandant Trêves s’était avancé à trois heures après-midi, le 21 mai, près de la porte de Saint-Cloud, étonné du silence des défenseurs de Paris, qui durait déjà depuis un certain temps. Pendant qu’il examinait la porte un homme en bourgeois parut au bastion de gauche, et y arbora un drapeau blanc. Cet inconnu prononça même quelques paroles que couvrait le bruit de la canonnade de Montretout, néanmoins le commandant crut entendre ces mots : “ Venez, il n’y a personne. ” Sur cette invitation le commandant sauta sans hésiter dans la tranchée, suivi du sergent Constant, du 3e bataillon, du 91e régiment, courut vers le bastion, enjamba le pont-levis dont il ne restait plus qu’une poutrelle, et rejoignit son interlocuteur.

“ Je me nomme Ducatel, ” lui dit celui-ci ; “ je suis piqueur aux ponts-et-chaussées et ancien officier d’infanterie de marine ; vous pouvez avoir confiance dans mes paroles. Paris est à vous si vous voulez le prendre ; faites entrer sans retard vos troupes ; voyez tout est abandonné. ”

En effet, les bastions de gauche et de droite étaient complètement évacués, et l’œil n’apercevait aucun garde national à l’horizon.

Le commandant Trêves invita alors M. Ducatel à sortir de Paris avec lui et à venir rendre compte au général en chef de la situation ; puis il adressa aux généraux Douay et Vergé, à Villeneuve l’Etang et à Sèvres, la dépêche suivante :

“ Je viens d’entrer dans Paris par la porte de Saint-Cloud, avec M. Ducatel. Tout est abandonné. Je vais couper les fils des torpilles. ”

Une demi-heure après le feu cessait sur toute la ligne.

Le commandant Trêves, accompagné de M. Ducatel, du capitaine de génie Garnier, et d’une section de génie, rentra alors dans Paris.

Deux compagnies du 37e de ligne de la division Vergé, quelques sapeurs et quelques artilleurs portant des mortiers de 15 centimètres, pénètrent à trois heures et demie un par un dans la place. Quelques gardes nationaux s’étant aperçus de cette invasion, reviennent en avant et la fusillade s’engage ; une pièce de 12 est retournée contre les gardes nationaux pendant qu’on établit une passerelle sur les débris du pont-levis. Les gardes de tranchée et les travailleurs sont amenés en grande hâte pour soutenir le combat.

Le général Mac-Mahon, qui avait alors son quartier général au Mont Valérien, informé de ce qui vient de se passer, donne immédiatement l’ordre à tous les commandants de corps de prendre les dispositions nécessaires, pour entrer dans la place à la suite du corps du général Douay.

Le général Berthaut, commandant la 17e division du 4e corps, suit les deux compagnies du 37e, entrées les premières dans la place. La brigade Gandil, de cette division, y pénètre ensuite à six heures et demie, suivie de près par la brigade Carteret. Le général Berthaut avait pour mission de s’emparer du quadrilatère formé par les bastions 62 à 67, la Seine et le viaduc du Chemin de fer de Ceinture, position importante, qui forme dans l’intérieur des murs une excellente place d’armes.

Cette opération fut exécutée en longeant les fortifications par le boulevard Murat de manière à tourner les défenses du pont-viaduc qui faisaient face aux portes du Point du jour et de Saint-Cloud. Les envahisseurs s’emparèrent aussi de la porte d’Auteuil et donnèrent ensuite accès à d’autres troupes.

La division Vergé était entrée dans Paris à sept heures et demie, et s’était dirigée par la route de Versailles vers le pont de Grenelle, qu’elle traversa afin de s’emparer des portes de Meudon, de Sèvres, d’Issy et de Versailles, de les ouvrir et de permettre ainsi aux troupes assiégeantes de la rive gauche d’envahir Grenelle, Vaugirard et Montrouge.

Si la ligne de défense du viaduc d’Auteuil, entre la Seine et la porte d’Auteuil, avait été solidement armée et défendue ; si les batteries établies sous le viaduc en face des portes du Point du jour et de Saint-Cloud, et des wagons blindés, avaient foudroyé les assaillants dès qu’ils avaient tenté de franchir ces deux ouvertures ; si la batterie construite sur le chemin stratégique, au bastion 62, avait balayé le boulevard Murat et pris en écharpe les assaillants, ils n’auraient jamais pu s’avancer jusqu’à la porte d’Auteuil. Si la barricade armée de canons située sur le quai près du pont de Grenelle, qui commandait la porte de Billancourt et le quai d’Auteuil, avait balayé ce dernier, la division Vergé n’aurait jamais pu se diriger vers le pont de Grenelle ; et si les canons de la barricade du quai de Passy, construite à l’angle de la rue Beethoven, avaient tiré sur le pont de Grenelle, ce dernier était infranchissable. Si la maison des Jésuites de Passy, transformée en forteresse, avait été armée, si sa terrasse, disposée pour recevoir huit ou dix pièces d’artillerie, avait été garnie de ces dernières, et si cette terrible batterie, qui dominait le fameux quadrilatère compris entre les bastions 62 et 67, la Seine et le viaduc du chemin de fer, avait fait feu sur les assiégeants, qui cherchaient à s’établir dans cette position, il est certain qu’elle n’eut pas été tenable pendant une minute. On aurait pu aussi armer le viaduc d’Auteuil de batteries volantes et de mitrailleuses, qui en auraient défendu l’approche et qui eussent empêché de franchir les portes d’Auteuil, du Point du jour et de Saint-Cloud.

Rien n’était plus facile, comme on le voit, que d’empêcher l’envahissement de Paris de ce côté. Il suffisait pour cela d’armer et de défendre les positions stratégiques formant la seconde ligne d’enceinte, positions formidables. Et c’est pour avoir négligé de faire tout cela que l’armée de Versailles a pu pénétrer dans Paris, que quarante mille malheureux gardes nationaux ont été massacrés, que quarante mille autres sont prisonniers, que la Révolution est vaincue, que la réaction triomphante règne et gouverne à Versailles.

Ces remarques faites, continuons le récit de l’envahissement de Paris, en citant le rapport du général en chef Mac-Mahon :

“ Les divisions Berthaut et l’Hérillier (4e corps), après s’être emparées de la porte d’Auteuil et du viaduc du chemin de fer, se portent en avant pour attaquer la seconde ligne de défense des insurgés, située entre la Muette et la rue Guillon. Elles s’emparent de l’Asile Saint-Périn, de l’église et de la place d’Auteuil.

“ La division Vergé sur la droite enlève une formidable barricade qui se trouvait sur le quai à la hauteur de la rue Guillon ; puis se porte sur la forte position du Trocadéro, en y faisant 1 500 prisonniers."

Voici comment le Gaulois raconte la prise de la barricade de la rue Guillon, défense principale du quai de Passy :

“ L’enlèvement de la barricade Guillon a été un des faits les plus heureux. Cette barricade extrêmement forte appartenait à ce qu’on appelle la deuxième ligne d’enceinte. Elle était armée de trois pièces de 12. Le capitaine Jacquet, commandant les tireurs d’élite du 90e est entré dans la barricade au moment où 600 gardes nationaux accouraient pour en assurer la défense. Cet officier, d’un aplomb remarquable, commença par enlever le revolver du chef des insurgés avant d’entrer en conférence avec lui. Pendant ce temps, un des déserteurs de l’armée, ancien secrétaire du Colonel Monclat, nommé Monthus, donna dans nos troupes, muni d’un ordre de Dombrowski, avec mission d’escorter une batterie volante qui devait être placée sur le viaduc du Point du jour. Le commandant fédéré prend sur lui d’ordonner au 247e chargé de la batterie de se retirer, et nous rend maître de la barricade après une vingtaine de coups de fusils seulement. ”

Il résulterait de ce récit, s’il est exact, ce dont nous doutons, que les ordres de défendre la seconde ligne fortifiée et d’armer le viaduc d’Auteuil, auraient été donnés trop tard ; que le Point du jour aurait été occupé par surprise et que la barricade de la rue Guillon aurait été prise par l’ennemi grâce à la faiblesse ou à la trahison du commandant chargé de la défendre.

La ligne d’enceinte et les premières positions en arrière forcées, le Trocadéro n’aurait jamais été pris si les énormes et formidables barricades placées à l’entrée des avenues de l’Impératrice, de la Muette et de la rue Franklin eussent été armées et défendues. Comme nous l’avons déjà dit, ces barricades étaient de véritables redoutes blindées, crénelées, pourvues de meurtrières et de casemates. Il suffisait de les défendre pour arrêter une armée pendant longtemps.

“ De son côté, ” ajoute le rapport de Mac-Mahon, “ le général Clinchant entre dans la place vers neuf heures du soir par la porte de Saint-Cloud avec la brigade Blot, suivie de la brigade Brauer, tourne à gauche, et suivant les boulevards Murat et Suchet, s’empare de la porte de Passy. La brigade de Courcy entre dans la place par cette porte.

“ La position importante du Château de la Muette, ” ajoute le rapport officiel, “ dont les défenses s’appuient aux remparts et se prolongent vers la Seine, devient l’objectif du général Clinchant. Défendue par des fossés, des murs, des grilles, elle était presque inattaquable du côté des remparts. Le général se porte à l’est, la tourne et l’enlève. ”

Cette prise du Château de la Muette, défendu par un général aussi capable et aussi courageux que Dombrowski, nous paraît inexplicable. Cet officier supérieur connaissait parfaitement le terrain sur lequel il combattait, il ne devait pas ignorer les travaux considérables de défenses exécutés par le génie dans la partie de Paris dont la défense lui était confiée ; il devait savoir aussi que les points faibles, les plus menacés, étaient ceux du Point du jour, et nous n’avons jamais pu comprendre pourquoi il n’avait pas fait armer formidablement et défendre vigoureusement les positions et les travaux de défenses qui commandaient les portes de Saint-Cloud et du Point du jour, et qui les rendaient inabordables. C’est pour nous un mystère inexpliqué, car le général Dombrowski, capable et intelligent, n’ignorait pas tout cela, et nous sommes convaincu qu’il aurait pu empêcher les Versaillais de franchir les portes du Point du jour et de Saint-Cloud.

Les divisions Grenier et Laveaucoupet, du 1er corps, pénètrent dans la place dès trois heures du matin.

Les divisions Bruat et Faron, de l’armée de Vinoy, étaient entrées dans Paris à deux heures du matin. La division Faron s’établit en réserve à Passy. La division Bruat franchit la Seine pour enlever la porte de Sèvres et faciliter l’entrée du 2me corps. La brigade Bernard de Seigneuret, de cette division, traverse à cet effet le pont viaduc. Elle éprouve des difficultés à l’attaque du quartier de Grenelle, mais elle s’en empare au moment où les troupes du général de Cissey, qui ont forcé la porte de Sèvres, viennent la rejoindre.

C’est la première fois, depuis seize heures que la porte de Saint-Cloud à été franchie, que les troupes envahissantes éprouvent quelque résistance. La raison en est bien simple : c’est que les fortes barricades construites à l’angle des rues de Vaugirard et Desnouettes étaient armées.

Une fois ces positions occupées la porte de Versailles a été ouverte et la division Bocher est entrée. Le quartier général de Mac-Mahon est alors installé au Trocadéro. Le général Douay, à droite, reçut l’ordre d’occuper le palais de l’Industrie, le palais de l’Élysée et le ministère de l’intérieur, le 22 au soir.

“ Le général Clinchant, " dit le rapport de Mac-Mahon, “ sur la rive droite cherchera à se rendre maître de la gare de l’Ouest, de la caserne de la Pépinière et du Collège Chaptal.

“ Sur la rive gauche le général de Cissey tournera par l’est l’École militaire, les Invalides, et la gare de Montparnasse.

“ À la fin de la journée la division Bruat occupera les écuries de l’empereur et la manufacture de tabacs.

" La division Faron du général Vinoy restera en réserve près du Trocadéro. ”

On voit que, malgré les négligences et la faiblesse de la défense, les troupes de Versailles n’avancent qu’avec hésitation. Ce ne fut que le 22 au soir que la place de l’arc de triomphe de l’Étoile ainsi que celle d’Eylau furent occupées. Les palais de l’Élysée et de l’Industrie ont été pris le même jour.

Toutes les formidables lignes de défenses construites avec tant d’art et au prix d’un énorme travail, depuis le Point du jour jusqu’aux Champs-Élysées, à la gare Saint-Lazare à gauche, et à la rue de Vaugirard à droite, lesquelles auraient pu assurer pendant plusieurs mois l’inviolabilité de l’enceinte de Paris du côté de l’est et du sud si elles avaient été armées et défendues, sont tombées presque sans combat, dans le court espace de vingt-quatre heures, entre les mains de l’ennemi, et ont permis à ce dernier de s’emparer de toutes les parties de Paris depuis le bastion 44 jusqu’au bastion 72, de les envahir et de laisser ainsi un libre passage au flot des assiégeants, qui s’est précipité dans l’intérieur de Paris et en a occupé un tiers dans un jour.