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Histoire de la Commune de Paris/B5

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Chapman et Hall (p. 373-393).


CHAPITRE V.

bataille au centre de paris.

Lorsque le 22 au soir nous vîmes cet épouvantable résultat, nous comprîmes qu’il ne restait plus d’autres ressources aux défenseurs dévoués de la Commune que de résister à outrance dans la partie de Paris qui était encore au pouvoir du peuple, et qu’ils devaient surtout assurer d’une manière efficace la résistance des quartiers populaires de la capitale, qui étaient les véritables foyers de la Révolution. Nous savions de quelle férocité sanguinaire, de quelle rage aveugle étaient animés les hordes policières, royalistes et cléricales au service de l’assemblée de Versailles ; nous connaissions la cruauté sauvage, la soif de sang et de vengeance qui animait les féroces généraux qui commandaient les prétoriens du second Empire, devenus les sicaires de la réaction, et nous résolûmes d’organiser une défense énergique contre ces bêtes fauves altérées du sang des ouvriers républicains-socialistes, afin d’opposer, si c’était possible, un obstacle invincible à la sanglante orgie et aux massacres dont ces bandits savouraient d’avance la jouissance. Dans ce but nous nous rendîmes rue Haxo, numéro 145, à Belleville, au siège de la division du génie auxiliaire de la Commune, où se trouvaient plusieurs officiers de cette arme. Nous traçâmes alors sur le plan de Paris toutes les barricades dont la construction était nécessaire à la défense des quartiers de la Villette, Belleville, de Ménilmontant et de Charonne, dont les défenses stratégiques étaient loin d’être suffisantes. Ainsi, par exemple, depuis la place du Château d’Eau jusqu’à la porte de Romainville, il y avait à peine quelques barricades à l’entrée de la rue de Paris, Belleville. Toute le reste était à découvert. La route militaire le long des remparts, depuis le bastion 10 près de la porte de Vincennes, jusqu’au bastion 27 à côté du canal de l’Ourcq, n’était pas suffisamment barricadée, de telle sorte que Belleville et les arrondissements environnants étaient à la merci d’une marche rapide de l’armée des envahisseurs le long des fortifications ; ils pouvaient non-seulement être forcés par devant, mais encore être tournés et pris par derrière si l’armée de Versailles suivait le chemin stratégique qui côtoie les fortifications ; et alors, c’en aurait été fait de la défense de Paris. Il fallait donc immédiatement remédier à ce danger pressant. Les ingénieurs du génie, auprès desquels nous étions délégués par le Comité de salut public, tracèrent de suite sur le terrain, en ces divers points, les barricades arrêtées avec eux sur le plan de Paris, et les ouvriers auxiliaires du génie furent mis immédiatement à l’œuvre et travaillèrent nuit et jour.

Dans vingt-quatre heures la place du Château d’Eau, le boulevard Voltaire, le canal, la rue du Faubourg du Temple, celle de Saint-Maur, la place située en haut de cette rue à l’entrée de la rue de Paris, cette dernière, le boulevard Puebla, la rue de Romainville, la rue Haxo, la rue Saint-Fargeau, celle des Tourelles, la place des Trois Communes, le chemin des remparts de la porte de Romainville à celle de Pantin et à celle de Vincennes, se couvrirent comme par enchantement d’énormes barricades. Plusieurs étaient de véritables redoutes ; elles furent garnies de pièces d’artillerie et gardées par des gardes nationaux dévoués. Celles construites près de la porte de Romainville, du poste-caserne du bastion 18, celles du bas de la rue des Lilas, près des bastions 21 et 22, étaient formidables et armées de grosses pièces de remparts ; au dessus, sur les carrières d’Amérique, près de la même rue des Lilas, une solide batterie de pièces de fort calibre fut construite ; ces dernières commandaient le chemin stratégique des remparts jusqu’à la porte de Pantin, et défendaient le passage du canal et du bassin de la Villette, dont les ponts étaient minés. De l’autre côté, entre le bastion 10, à la porte de Vincennes, et le bastion 19, à la porte de Romainville, de solides barricades armées de pièces de 24 coupaient le chemin des remparts aux angles de la rue Saint-Fargeau, devant les portes de Ménilmontant, de Bagnolet, de Montreuil et de Vincennes, de manière à empêcher l’ennemi de tourner les anciens faubourgs et de les prendre par derrière. Ces défenses assuraient les combattants de la Villette, Belleville, de Ménilmontant, des Buttes Chaumont et du Père Lachaise de toutes surprises ; elles garantissaient leurs derrières et pouvaient les sauver d’un massacre général.

Maintenant que nous avons donné une idée des moyens de défense organisés en vue d’une attaque des hauteurs de Belleville et de ses environs, suivons rapidement la marche sanglante de l’armée envahissante.

L’École militaire est occupée sans coup férir par la division Susbielle. Un parc de 200 pièces de canons, d’énormes dépôts de poudre et des magasins considérables d’effets, de vivres et de munitions tombent en son pouvoir. C’était le lieutenant-colonel Razoua qui était chargé de défendre cette importante position. Voici comment ce monsieur raconte lui-même, dans une lettre publiée à Genève, de quelle manière héroïque il a rempli la mission qui lui avait été confiée : “ Nommé, par le délégué à la guerre Cluseret, commandant de la place de l’École militaire, avec le grade de lieutenant-colonel, je suis resté à mon poste jusqu’au lundi 22, jour de l’entrée des Versaillais à Paris. Je l’ai évacué ce jour-là, à six heures du matin, avec mon état-major, moi le dernier, sous le feu des Versaillais, qui occupaient le Trocadéro et le Champ de Mars. Je suis rentré chez moi, 6, rue Dupéré, vers les sept heures, où, écrasé de fatigue, je me suis reposé. Je me suis mis en bourgeois, et ai été, à onze heures, chez un de mes amis, d’où je ne suis sorti que le 23 juin, au soir, pour aller prendre le train express pour Genève, où je suis arrivé le 24. ”

Ainsi, ce monsieur est resté à son poste jusqu’à l’arrivée de l’ennemi, et dès qu’il a aperçu ce dernier, au lieu de se battre et de défendre la position qui lui avait été confiée, il l’a abandonnée et s’est sauvé chez lui, habillé en bourgeois ; puis, au lieu d’aller rejoindre ses collègues, qui combattaient courageusement pour la Commune, et dont un grand nombre s’est fait tuer, Monsieur Razoua prenait le chemin de fer et se sauvait lâchement à l’étranger. Ce sont les officiers d’état-major de cette espèce qui ont rendu possible l’entrée des Versaillais dans Paris et la chute de la Commune, ce sont eux qui sont responsables du sang qui a coulé et du massacre de quarante mille gardes nationaux qui ont été tués.

Pendant que l’École militaire tombait aux mains de l’ennemi, la brigade Lian s’emparait de la gare de Montparnasse.

La deuxième brigade de la division Bruat occupe le même jour, 22 mai, le ministère des affaires étrangères et le palais du Corps-législatif.

Le 23 mai, du haut des Buttes Montmartre, armées de près de 200 pièces de canons dominant tout Paris, les défenseurs de la Commune battaient d’obus et de boulets les positions ennemies du Champ de Mars, du Trocadéro, etc., et les rendaient presque intenables. Ces buttes étaient la position la plus importante, la plus élevée, la mieux armée de la Commune. L’effort principal de l’attaque des envahisseurs devait donc se porter contre elles. C’est en effet ce qui eut lieu, le 23 mai de grand matin.

Des barricades vraiment formidables avaient été construites à tous les principaux abords de Montmartre, et notamment à la place de Clichy, à la place Blanche, à la place Pigalle, à l’entrée de la rue Clignancourt et à celle du boulevard Ornano. Toutes ces barricades furent armées de canons et de mitrailleuses descendues du haut des buttes ; où il restait encore plus de 100 pièces de divers calibres, tournées au sud et au sud-ouest contre les positions ennemies, qu’elles canonnaient. Si bien armé que fut Montmartre, cette position avait cependant un point des plus défectueux et des plus faible. Elle était à peine fortifiée près du mur d’enceinte, et par conséquent très-abordable de ce côté. Les officiers supérieurs et le comité de la guerre chargés de la défendre avaient sans doute pensé qu’elle ne pouvait pas être attaquée par derrière du côté du nord, et ils avaient négligé de la fortifier sur ce point. Ce fut une faute énorme. Les généraux Versaillais ne l’ignoraient pas. Voici comment s’exprime à ce sujet le rapport de Mac-Mahon, commandant en chef de l’armée de Versailles :

“ Les hauteurs de Montmartre ayant la plus grande partie de leurs barricades et de leurs batteries dirigées au sud et à l’intérieur de Paris, le plan d’attaque consiste à tourner les défenses et à les enlever, en cherchant à s’élever sur ces hauteurs par le côté opposé. Le général Ladmirault doit attaquer par le nord et l’est, et le général Clinchant par l’ouest.

“ Les troupes d’attaque se mettent en mouvement à quatre heures du matin. La division Grenier, longeant les fortifications, débusque l’ennemi des bastions et enlève avec le plus grand entrain tous les obstacles. Arrivé à la hauteur de la rue Mercadet, la brigade Abbatucci poursuit sa marche sur les boulevards Bessières et Ney, enlève les barricades de la porte de Clignancourt, le pont du Chemin de fer du Nord, et atteint la gare des marchandises, où elle tourne à droite pour s’élever sur les buttes par les rues des Poissonniers et de Lubat ; elle atteint la rue Mercadet et se trouve arrêtée dans un quartier hérissé de barricades, entre le chemin de fer et le boulevard Ornano.

“ La brigade Pradié, qui a suivi la rue Mercadet, avance lentement sous le feu plongeant des buttes et du cimetière Montmartre, où elle ne pénètre qu’avec les plus grands efforts.

“ La division Laveaucoupet se prolonge le long des fortifications et atteint les rues des Senelles et du Mont Cenis, par lesquelles elle doit aborder les hauteurs de Montmartre.

“ De son côté le cinquième corps de Clinchant, suivant le boulevard des Batignolles et les rues parallèles, s’empare de la mairie du 17me arrondissement, de la grande barricade de la place Clichy, et, longeant le pied des buttes, franchit tous les obstacles, et pénètre dans le cimetière par le sud, en même temps que les têtes de colonnes du premier corps y entrent par le nord.

“ À ce moment les hauteurs de Montmartre sont entourées au nord et à l’ouest par les troupes du premier et du cinquième corps ; une attaque générale a lieu par toutes les rues qui de ces deux côtés gravissent les pentes.

“ Le corps de Clinchant s’élevant par la rue Lepic, s’empare de la mairie du 18me arrondissement.

“ La brigade Pradié, du premier corps, à la tête de laquelle marchent les volontaires de la Seine, arrive la première à la batterie du Moulin de la Galette ; bientôt après une compagnie du dixième bataillon de chasseurs, soutenue par les attaques vigoureuses du général Wolff, plante le drapeau tricolore sur la tour de Solférino. Il était une heure.

“ Nous étions maîtres de la grande forteresse de la Commune, du réduit de l’insurrection, position formidable d’où les insurgés pouvaient couvrir tout Paris de leurs feux ; plus de 100 pièces de canons et des approvisionnements considérables en armes et en munitions tombent entre nos mains. ”

Les barricades de la barrière Clichy avaient été défendues avec beaucoup de courage, et ce n’est qu’après les combats les plus meurtriers que les Versaillais s’en sont rendus maîtres. Celle de la place Blanche tint bon pendant plus de quatre heures. Celle de la place Pigalle résista moins longtemps, et celle de la rue de Clignancourt aurait pu offrir une très longue résistance si elle ne s’était pas trouvée tournée dès l’instant où les Buttes Montmartre étaient prises.

Les exécutions sommaires, les visites domiciliaires et les arrestations commencèrent aussitôt. Tous les gardes nationaux pris les armes à la main furent massacrés, entre autres deux artilleurs et un vieux marin. Les prisonniers étaient conduits pour être fusillés, soit au Château-Rouge, soit dans la maison du numéro 6 de la rue des Rosiers, dans le jardin de laquelle deux mois auparavant avaient été fusillés les généraux Lecomte et Clément Thomas.

Dès qu’ils furent maîtres des Buttes Montmartre les Versaillais établirent plusieurs batteries, entre autres une de huit pièces de marine de fort calibre, qui bombardèrent à outrance Paris, les Buttes Chaumont, Belleville et le Père Lachaise.

Le même jour le général Dombrowski était tué à la barricade Ornano.

Le 23 mai, la gare des marchandises du Nord, la place Saint-Georges, Notre-Dame de Lorette, le Collège Rollin, la mairie du 9me arrondissement, le Grand Opéra, la Madeleine, sur la rive droite, tombent au pouvoir de l’ennemi.

Sur la rive gauche la barrière du Maine, l’Observatoire, le cimetière Montparnasse, la place d’Enfer, le marché aux chevaux, l’abbaye au Bois et la caserne de Babylone sont enlevés. La place Saint-Pierre est tournée du côté des remparts et attaquée par devant ; les défenseurs de ses énormes barricades armées de huit grosses pièces de canons sont forcés de les abandonner.

Le carrefour de la Croix-Rouge se défend vigoureusement, et ne peut être pris que très-avant dans la nuit. Il en est de même des barricades des rues Martignac et de Belle Chasse, où les gardes nationaux éprouvent de grandes pertes. La rue de Grenelle Saint-Germain est aussi prise, et les ministères de la guerre, des travaux publics, la direction des télégraphes, etc., sont occupés par l’ennemi.

Les barricades du haut de la rue de Rennes ayant été enlevées, ainsi que celle située sur le boulevard Montparnasse, à l’angle de la rue Vavin, le général Levassor-Sorval pousse ses têtes d’attaque jusqu’aux abords du Luxembourg.

Pendant la nuit du 23 au 24, que nous avons passé à l’Imprimerie nationale, occupé à surveiller la publication de l’Officiel, nous avons subi un véritable bombardement des batteries versaillaises ; celles de Montmartre surtout tiraient à toute volée sur le quartier du Temple et sur l’Hôtel-de-Ville. Plusieurs obus sont tombés sur l’Imprimerie nationale et dans les cours. En nous rendant à l’Hôtel-de-Ville le matin, nous avons été obligé de nous coucher par terre ou de nous cacher derrière des barricades pour éviter les éclats d’obus tombés près de nous. L’Hôtel-de-Ville et la place de Grève étaient atteints par de nombreux projectiles.

Les citoyens Eudes et Arnaud étaient seuls au Comité de salut public, où nous nous rendîmes. Ils nous apprirent que la place Vendôme avait été prise à deux heures du matin, que les Tuileries et le Palais Royal, incendiés par les bombes versaillaises, venaient de tomber entre les mains de l’ennemi. L’attaque furieuse continuait, et de nouveaux incendies éclataient rue de Rivoli. Bientôt toutes les batteries versaillaises bombardent l’Hôtel-de-Ville ; un feu terrible est ouvert sur les barricades qui l’entourent. Leurs défenseurs résistent avec courage. Le théâtre Lyrique et celui du Châtelet prennent feu sous la mitraille. Sur la rive gauche le bombardement est tout aussi ardent ; le Palais de Justice, la Préfecture de Police, la Conciergerie, les rues du Bac et de Lille, le carrefour de la Croix-Rouge, les rues Vavin, Bréa, Notre-Dame des Champs, etc., sont la proie des flammes.

À quatre heures du soir, malgré une vigoureuse résistance, le Luxembourg et le Panthéon, bombardés par les Buttes Montmartre sur l’ordre du général Cissey, tombent au pouvoir de l’ennemi. Tous leurs défenseurs qui ne peuvent s’échapper sont impitoyablement massacrés. Le jardin du Luxembourg, couvert de cadavres, est transformé en abattoir et en cimetière ; on y fusille les prisonniers et on creuse leurs fosses à côté. Les marches du Panthéon ressemblent à un charnier : elles sont couvertes de sang et de cadavres.

C’est près du jardin du Luxembourg que l’infortuné Raoul Rigault fut fusillé. Pauvre Rigault, si dévoué, si intelligent, si courageux et si jeune ! Ses assassins ont chargé sa mémoire des plus noires calomnies, ils l’ont dépeint comme un monstre, et cependant nul plus que lui n’avait le sentiment de la justice, dont il était un fanatique. Nous nous rappelons encore, à propos de la discussion sur l’application de la loi des otages, qu’il s’écriait : “ J’aimerais mieux laisser échapper tous les coupables que de faire exécuter un seul innocent ! ” Voilà l’homme qu’on a dépeint comme un monstre de cruauté.

Après avoir assassiné le fils, les bourreaux de Versailles avaient arrêté le père, vieillard fort respectable, qui ne s’occupe pas de politique. À force de démarches, ce père infortuné fut enfin mis en liberté et obtint que le corps de son fils lui fut rendu. Il le fit exhumer du jardin du Luxembourg, où il avait été enterré.

Dans la même journée du 24, l’armée de Versailles s’empare encore de la Banque, de la Bourse, du Conservatoire de Musique, du Comptoir d’Escompte, de la porte Saint-Denis, du square Montholon, de Saint-Vincent de Paul, des gares du Nord et de Strasbourg. À neuf heures du soir l’Hôtel-de-Ville tombe aux mains de l’ennemi. Mais il est tout en feu ; les bombes et les obus de Versailles, qui pleuvent dessus depuis trois jours, l’ont embrasé ; une canonnière embossée au quai de Grève l’a littéralement criblé d’obus. Les Versaillais, après avoir bombardé Paris à outrance, criblé ses monuments de boulets et d’obus, et les avoir incendiés, ont poussé l’infamie, avec les journaux calomniateurs infâmes qui leur servent d’organes, jusqu’à accuser leurs victimes d’être les auteurs de tous les épouvantables sinistres dont ils se sont rendus coupables. Ce n’était pas assez d’allumer partout d’immenses incendies avec leur formidable artillerie, à l’aide des batteries, nombreuses et puissantes, qu’ils avaient installées sur toutes les positions dont ils s’étaient emparés, et qui vomissaient partout le fer, le feu, et la mort. Ces féroces envahisseurs massacraient en masse et versaient le sang à flot.

Dans les mairies réoccupées par les anciens maires, ces derniers ont installé des cours martiales, qui fonctionnent en permanence ; des officiers siègent entourés de gardes nationaux défenseurs de l’ordre, et envoient à la mort tous les malheureux suspects qui leur sont amenés. Le massacre et la terreur sont systématiquement organisés partout, sur une grande échelle. Le sang coule à flot. Tous les gardes nationaux qui ont combattu pour la Commune sont fusillés. Les soldats pénètrent dans les maisons et massacrent tout. Les femmes et les enfants ne sont pas épargnés.

La caserne de la place Lobau, le Châtelet, sont transformés en sanglants abattoirs, où des milliers de victimes sont sacrifiées à la soif sanglante des tigres versaillais. Dans ces antres du crime, de misérables officiers, transformés en bourreaux, envoient au supplice sans même les entendre les malheureuses victimes que les bachibouzoucks versaillais, ivres de vin et de sang, ont fait prisonniers ; personne ne trouve grâce devant ces pourvoyeurs de la fusillade : hommes, femmes, enfants, tous sont envoyés impitoyablement à la mort ; le sang ruisselle à flot ; les exécuteurs n’avancent pas assez au gré des sinistres assassins à galons d’or. À la fin de la journée le massacre devînt si horrible, si atroce, si dégoûtant qu’un des colonels-sicaires eut honte de son odieuse besogne et, dégoûté de son rôle infâme, refusa de continuer de se souiller plus longtemps du sang innocent et demanda à être remplacé, en menaçant d’abandonner son poste. Un autre égorgeur désireux de gagner du galon lui succéda et continua son œuvre sanglante. Une grande fosse fut creusée dans le square de la tour Saint-Jacques, et les cadavres pantelants des victimes encore chaudes, dont beaucoup n’étaient pas mortes, y furent jetés. Les malheureux encore vivants, ensevelis, étouffés, râlaient sous les cadavres. Les voisins entendirent toute la nuit des soupirs d’agonisants, des plaintes étouffées, des appels désespérés à la pitié et au secours. De farouches factionnaires, à demi ivres, complices des assassins, sourds à l’humanité, montaient leur garde d’un air féroce, en titubant et menaçant de mort les passants qui faisaient un appel à leur pitié. Les femmes, les filles et les mères pleurant et implorant pitié pour leur mari, leur père et leur fils massacrés et enterrés vivants, étaient repoussées brutalement et frappées à coups de crosses et de baïonnettes. Dix mille enfants furent massacrés.

De semblables cruautés sans nom eurent aussi lieu sur le boulevard Rochechouart. Voici ce que raconte, à ce sujet, l’Indépendance Belge du 1er juin, très-hostile aux partisans de la Commune, et que l’on n’accusera pas de sympathies à leur égard, ni d’exagérer les cruautés de leurs ennemis :

“ On ne connaîtra probablement jamais le nombre des insurgés qui ont été tués à Paris. Les exécutions des communistes ont duré pendant toute l’après-midi de samedi, dans les casernes voisines de l’Hôtel-de-Ville. Après chaque décharge de mousqueterie les voitures d’hôpital s’avançaient et étaient remplies de cadavres.

“ Plus de vingt mille personnes ont été arrêtées samedi.

“ À l’angle de la rue du boulevard Rochechouart, près du café du Delta, les blessés ont été enterrés vifs dans un trou. Pendant la nuit on a entendu dans ces parages des cris horribles. On craint déjà que le grand nombre des morts et des blessés accumulés dans Paris n’y amènent des maladies épidémiques dont les conséquences seraient horribles. ”

Voilà ce qu’ont fait les sicaires, les bravi, les brigands, les infâmes défenseurs du sanglant gouvernement de Versailles. Ils ont enterré vivants les blessés. Ils ont été insensibles à leurs cris, à leurs soupirs, à leurs râles, à leur affreux, à leur épouvantable martyre. Ils les ont laissés toute une nuit se plaindre, crier, gémir sous terre, mêlés aux morts sans les secourir. Ils les ont fait mourir ainsi abandonnés en proie aux plus grandes tortures. Il faut que les scélérats féroces qui ont accompli cette infamie soient voués à la haine et à l’exécration publique. Il faut que ces abominables bourreaux, que ces atroces égorgeurs soient dénoncés, stigmatisés en face du monde entier, que tous ceux qui ont conservé un sentiment humain les aient en horreur ! On dit que le plus grand supplice qu’aient inventé les plus abominables tyrans consistait à enterrer un vivant avec un mort. Mais ils n’avaient pas songé encore à ce raffinement de cruauté qui consiste à enterrer pêle-mêle les blessés vivants avec les morts. Ce sont les infâmes tortionnaires de Versailles qui ont eut cette idée féroce. Leur perversité, leur cruauté et leur infamie ont dépassé toute limite. Ces effrayants bandits sont entrés dans l’infini du crime, dans l’illimité de l’atrocité.

Le soir de cette terrible journée du 24 mai, qui a vu verser tant de sang et allumer tant d’incendies par les criminels et barbares envahisseurs de Paris, du haut des hauteurs de Belleville nous avons assisté au spectacle le plus grandiose, le plus terrible et le plus horrible que l’on puisse imaginer. Une longue ligne de feu éclairait Paris comme en plein jour, le séparait et le coupait en deux sur les bords de la Seine. Les flammes étaient si élevées qu’on aurait dit qu’elles touchaient aux nuages et léchaient le ciel. Elles étaient si intenses, si brillantes, qu’à côté d’elles les rayons du soleil auraient ressemblé à des ombres. Les foyers d’où elles s’échappaient étaient plus rouge-blanc, plus incandescents que les fournaises les plus ardentes, la lumière électrique eut pâli à côté d’eux ; quelques-uns avaient au centre comme un noyau encore beaucoup plus ardent que le reste, qui se dessinait d’un brillant impossible à décrire sur la fournaise ardente qui l’entourait ; et, de temps en temps, une immense explosion se faisait entendre, des gerbes immenses de flammes, de globes enflammés, d’étincelles, s’élevaient jusqu’au ciel, perçant les nuages, bien plus haut encore que les autres flammes des incendies ; c’étaient d’immenses bouquets de feux d’artifices. Nous n’avons jamais rien vu d’un sublime aussi terrifiant. Et pendant que nous regardions, étonné et terrifié, ce spectacle grandiose et effrayant, les batteries des troupes de Versailles, dont nous apercevions les éclairs sinistres, et dont nous entendions les détonations effrayantes, lançaient des bombes et des obus, dont nous suivions de l’œil les courbes enflammées ; ces globes et ces cylindres de feu traçaient leurs sillons dans la nuit. Leurs lignes incandescentes se croisaient en tous sens au dessus de Paris en feu. C’était magique, sublime et terrible. On aurait cru assister dans quelque monde de feu à une épouvantable scène de pyrotechnie, au jeu fulgurant de géants invisibles, jonglant avec des globes flamboyants. Les incendies surgissaient sous les bombes et sous les obus comme par enchantement. Ils brillaient faibles d’abord là, où avait éclaté un projectile ; bientôt ils grandissaient, s’élevaient géants et illuminaient l’horizon. Ce n’est pas exagérer que de dire qu’ils se multipliaient avec la rapidité de l’éclair. On voyait éclore avec terreur cette génération spontanée de brillants foyers. Le feu germait dans Paris d’une manière effrayante ; on aurait pris cette ville pour un parterre de feu dont les roses étaient des incendies.

Nous étions pétrifié et étonné, nous ne comprenions pas la folie incendiaire qui poussait les envahisseurs de Paris à brûler les beaux quartiers qu’ils habitaient et les palais qui étaient leurs apanages, et nous étions loin de supposer alors qu’au mépris de l’évidence on oserait accuser les défenseurs de la Commune d’avoir brûlé la capitale, quand il suffisait d’ouvrir les yeux pour voir les bombes versaillaises du Trocadéro, de l’arc de triomphe de l’Etoile, du Champ de Mars, des Invalides, du Luxembourg, des bastions, de Montrouge, du Palais Législatif, des grands boulevards, de Montparnasse, de la Madeleine, de la place Wagram, de Montmartre, de la gare du Nord, de celle de l’Ouest, des canonnières de la Seine pleuvoir en tous sens sur Paris, allumer d’immenses incendies et tout réduire en cendres. Cela était pourtant visible pour tous, et il faut être de la plus insigne mauvaise foi pour ne pas le reconnaître. Certainement que les projectiles des défenseurs de Paris ont aussi dû causer des sinistres, nous ne le nions pas ; mais en bien moins grand nombre que ceux des Versaillais, et pour cette raison bien simple, que quand la garde nationale tirait un coup de canon, envoyait un obus, l’armée de Versailles en lançait dix. Eh bien, malgré cela les vainqueurs de Paris, qui l’ont incendié et massacré, couvert de feu et de sang, sont des Sauveurs ; et ses défenseurs, qui ont voulu l’abriter contre les horribles excès commis par les hordes versaillaises, sont accusés d’assassinat et d’incendie. Ceux qui ont pu échapper aux flammes et à la fusillade sont des brigands, et leurs bourreaux incendiaires d’honnêtes gens. Les victimes sont traduites devant les assassins transformés en juges. À Paris, comme à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople, à Pékin et partout, c’est la force qui opprime le droit, calomnie et massacre ses défenseurs.

Pendant que ces crimes sans nom et ces calomnies sans exemple s’accomplissaient dans l’intérieur de Paris, à l’extérieur deux de ses forts, ceux d’Issy et de Vanves, étaient déjà aux mains de l’ennemi ; et dans la journée du 25, ce dernier s’emparait successivement de ceux de Montrouge, de Bicêtre, d’Ivry, des redoutes des Hautes Bruyères et de Villejuif. Tous ceux de leurs défenseurs pris par les Versaillais ont été massacrés ; un certain nombre se sont sauvés dans les souterrains. !

À l’intérieur la barrière d’Italie, la butte aux Cailles, la gare d’Orléans, le Jardin des Plantes, la Halle aux Vins, sur la rive gauche ; la gare de Lyon, Mazas, le Grenier d’Abondance, l’Imprimerie nationale, la place du Château d’Eau, la Caserne du Prince Eugène, le square des Arts et Métiers, sur la rive droite, sont occupés.

Le 25 au soir toute la rive gauche était perdue pour la Commune, et les Versaillais s’avançaient sur la rive droite jusqu’au bastion 33, près de la porte de la Chapelle. La Bastille, la place du Trône et la rotonde de la Villette étaient menacées.

Le lendemain, 26, la place de la Bastille est tournée à l’est, toutes les avenues, les boulevards et les rues y aboutissant sont occupés par l’ennemi. Lorsqu’elle est ainsi entourée et attaquée de toute part, elle ne tarde pas à être prise ; la même tactique amena aussi l’occupation de la place du Trône un peu plus tard, et celle de la rotonde de la Villette ; et en même temps les troupes s’avançaient par le chemin des fortifications, le long des remparts, jusqu’au canal Saint-Denis.