Histoire de la Révolution de 1848/Chapitre 32

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Charpentier (2p. 372-419).


CHAPITRE XXXII


Premières barricades. — Dispositions militaires du général Cavaignac. — Positions prises par les insurgés. — Premiers engagements. — Opérations du général Lamoricière. — La garde mobile. — Opérations du général Bedeau. — Séance de l’Assemblée. — Rapport de M. de Falloux sur la dissolution des ateliers nationaux. — Aspect de Paris à la fin de la première journée. — Séance du 24. — Chute de la commission exécutive. — Le général Cavaignac nommé chef du pouvoir exécutif. — Paris mis en état de siège.


« À demain, ici, à six heures ! » avait dit Pujol, en quittant, le jeudi 22 juin, à dix heures du soir, ses hommes fanatisés.

Le vendredi 23, à six heures du matin, sept à huit mille ouvriers, rassemblés sur la place du Panthéon, attendaient impatiemment sa venue. Du haut du péristyle il regarda pendant quelque temps cette masse agitée, fit signe qu’il allait parler ; tout bruit cessa : « Citoyens, dit Pujol, vous avez été fidèles à ma voix ; je vous en remercie. Vous êtes aujourd’hui les hommes d’hier. En avant ! » Et la masse se range avec ordre à sa suite. Elle marche, bannières déployées, jusqu’à la place de la Bastille ; elle entoure la colonne de Juillet. Pujol monte sur le piédestal : « Têtes nues ! » s’écrie-t-il. Toutes les têtes se découvrent. « Citoyens, reprend Pujol, vous êtes sur la tombe des premiers martyrs de la liberté. À genoux ! » Tous ploient le genou. Alors, au-dessus de ce vaste champ de têtes inclinées, au-dessus de cette multitude, frémissante tout à l’heure, mais soudain recueillie dans un silence religieux, on entend la voix grave de l’homme qui, en ce moment, commande à toutes les émotions et dispose de toutes les volontés : « Héros de la Bastille, dit Pujol, en levant les yeux vers le ciel, les héros des barricades viennent se prosterner au pied du monument érigé à votre immortalité. Comme vous, ils ont fait une révolution au prix de leur sang ; mais jusqu’à ce jour leur sang a été stérile. La révolution est à recommencer. Amis, continue-t-il, en ramenant son regard sur la foule agenouillée, notre cause est celle de nos pères. Ils portaient écrits sur leurs bannières ces mots : La liberté ou la mort. — Amis ! la liberté ou la mort ! » Et la foule, en se relevant sur un signe de sa main, répète à l’unisson : « La liberté ou la mort ! »

On voit alors une jeune fille, une marchande de fleurs, qui se détache de la foule et s’avance vers Pujol. Elle lui présente un bouquet ; il l’attache à la hampe d’un drapeau. Puis le dictateur en blouse fait un geste de commandement ; la masse s’ébranle et se remet en marche avec solennité.

Le peuple de Paris a le culte des morts. Ce peuple, incrédule et railleur à l’excès, est possédé d’un instinct de personnalité si fort, qu’il lui tient lieu de toute autre croyance. Il voit et il veut la personnalité partout ; il la restitue jusque dans la tombe. Ingénieux à en multiplier les emblèmes sur les restes muets de ceux qu’il a aimés, il semble vouloir ainsi les protéger contre la plus lointaine idée de destruction. C’était le bien connaître assurément que de le mener au tombeau de ses martyrs, à la première heure d’un jour où l’on voulait de lui des actes surhumains de courage ; c’était consacrer à ses propres yeux l’insurrection par le seule acte religieux qui ne le trouva jamais indifférent, frivole ou profane[1].

La masse populaire est arrivée par le boulevard à la hauteur de la rue Saint-Denis. Là, on s’arrête ; un moment de silence se fait ; puis tout à coup : « Aux armes ! aux barricades ! » crient les chefs. Aussitôt ils se mettent à l’œuvre. Ils tracent, en enlevant rapidement quelques pavés, les principales lignes de retranchement ; ils ne semblent pas inquiets ; ils ne craignent pas apparemment qu’on vienne les surprendre, car ils procèdent avec ordre et méthode. Ce sont pour la plupart d’anciens soldats, aujourd’hui brigadiers des ateliers nationaux. On les reconnaît au galon doré de leur casquette, à leur brassard tricolore. Tous portent la blouse des ouvriers ; un mouchoir lié autour des reins leur sert à la fois de ceinture et de cartouchière.

À dix heures et demie, une première barricade est construite sur le boulevard Bonne-Nouvelle, une autre à vingt-cinq pas plus loin, une troisième en face de la rue Mazagran. On y plante les drapeaux tricolores des ateliers nationaux, dont plusieurs portent cette inscription : Du pain ou la mort ! Le poste du boulevard Bonne-Nouvelle, qui compte à peine une vingtaine de gardes nationaux, n’a reçu aucun ordre et ne peut songer à s’opposer à quelques milliers d’hommes, que la population paraît favoriser, au moins de ses vœux. De tous côtés on leur apporte des armes. Dans le même temps, sur un ordre simultané, mystérieux, des barricades s’élèvent au faubourg Saint-Martin, au faubourg du Temple, au faubourg Saint-Antoine, sur la place de la Bastille et dans tout le faubourg Poissonnière. Sur la rive gauche de la Seine, la place du Panthéon, le faubourg Saint-Jacques, la Cité, sont occupés par les ouvriers. À onze heures, la moitié de Paris semble déjà leur appartenir, quand, pour la première fois, on entend battre le rappel ; on n’a vu jusqu’alors, sur aucun point, paraître aucune troupe.

La probabilité d’une insurrection prochaine est cependant, depuis près d’un mois, le sujet de tous les entretiens. À différentes reprises, la commission exécutive en a délibéré avec le ministre de la guerre. Elle a discuté avec lui, non-seulement le chiffre des troupes nécessaires, mais encore le mode le meilleur de les disposer et de les faire agir.

Sur le premier point on est tombé d’accord. Une garnison effective de vingt mille hommes qui, avec les seize mille hommes de gardes mobiles, les deux mille six cents gardes républicains et les deux mille cinquante gardiens de Paris, formerait un total de plus de quarante mille hommes, suffirait et au delà pour le premier moment.

Plus de quinze mille hommes dans la banlieue et dans les garnisons voisines peuvent arriver en quelques heures. Avec une pareille armée, pour peu que la garde nationale se montre telle qu’on l’a vue au 16 avril et au 15 mai, on doit se croire assuré de vaincre, et sans beaucoup de peine, le soulèvement populaire.

En ce qui concerne l’emploi des troupes, il s’est élevé deux avis. Plusieurs des membres de la commission exécutive souhaiteraient qu’on prévînt l’insurrection générale ; qu’on la gagnât, pour ainsi dire, de vitesse ; qu’on l’étouffât avant même qu’elle ait eu le temps de naître, en s’opposant partout à la construction des barricades, en les défaisant une à une, à mesure qu’elles s’élèveraient. « Les barricades sont contagieuses, disait M. Ledru-Rollin, que soutenait M. Arago ; c’est la tentation, c’est la passion héréditaire de la population parisienne. Dispersez les faiseurs de barricades, dès qu’ils se mettront à l’œuvre, sinon, en un clin d’œil, vous verrez les faubourgs transformés en forteresses ; vous verrez des remparts mouvants, abritant des soldats invisibles, s’avancer, presser vos troupes des extrémités vers le centre, les écraser sans qu’elles puissent même combattre ; vous serez perdus, anéantis. »

Ce n’était pas l’opinion du général Cavaignac. Le désarmement de quelques bataillons pendant les journées de février, vingt-huit mille hommes réduits à l’impuissance par une insurrection très-mal conduite, avaient fait une forte impression sur son esprit. On a vu qu’il n’avait accepté le portefeuille de la guerre qu’avec une certaine hésitation, en stipulant qu’il n’aurait pas à sacrifier à son nouveau rôle politique les convictions du soldat, et que le gouvernement rendrait à l’armée le sentiment de sa dignité[2]. L’honneur militaire était le sentiment dominant du général Cavaignac. Selon lui, l’armée avait été humiliée en 1830 et en 1848 ; il voulait à tout prix éviter qu’entre ses mains elle subît une disgrâce nouvelle. « Si une seule de mes compagnies était désarmée, disait-il, en discutant dans le conseil, avec MM. Garnier-Pagès, Arago, Ledru-Rollin, un système d’attaque qui nécessitait la dispersion des forces sur un grand espace, je me brûlerais la cervelle. » Il avait conçu et arrêté un plan tout contraire, auquel il ne voulait pas souffrir la moindre modification.

Concentrer les troupes, les masser autour de l’Assemblée, afin de mettre hors de toute atteinte, même en cas de défaite, la souveraineté nationale ; laisser la garde nationale défendre, comme il le disait un peu dédaigneusement, ses maisons et ses boutiques ; en aucun cas ne disséminer ses troupes, ne pas les engager isolément dans les rues, mais les jeter par colonnes puissantes dans les directions menacées, en maintenant toujours la libre communication avec le point central ; et si, enfin, l’armée ne pouvait tenir dans Paris contre la masse du peuple, sortir des murs et livrer bataille en rase campagne, tel était le plan stratégique du général Cavaignac[3]. Que l’on dût acheter la victoire par des pertes plus ou moins considérables, que plus ou moins de sang dût être versé, ce n’était là pour lui qu’une considération secondaire. Il s’impatientait, il s’indignait presque de voir les membres du gouvernement insister sur ce point. Pour lui, il s’agissait de sauver, avec son propre honneur, celui de son armée. À quel prix ? Il ne s’en occupait même pas. Il était de ceux qui pensent que rien n’est perdu quand l’honneur reste. D’ailleurs, il se voyait fortifié dans son dessein par les officiers supérieurs dont il avait demandé l’avis. Le général Bedeau, commandant de la garde mobile, depuis le 15 mai, et le général Lamoricière, qui, tous deux, avaient pris l’engagement formel de servir sous ses ordres, dans le cas où il aurait à combattre une insurrection sérieuse ; le général Négrier, questeur de l’Assemblée ; le colonel Charras, M. Clément Thomas, qui gardait le commandement de la garde nationale, en attendant l’arrivée du général Changarnier, tous étaient convenus qu’il fallait donner pour base d’opérations à l’armée un centre fixe, sur lequel chacune des ailes devrait pouvoir se replier au besoin, sans jamais risquer d’être coupée. Cette opinion était également soutenue dans le conseil par M. de Lamartine. Lui et M. Ledru-Rollin étaient les seuls qui connussent toute l’étendue du danger dont on était menacé. Mais tandis que M. Ledru-Rollin, suspectant les talents et surtout les intention du général Cavaignac, que le bruit public désignait comme l’adversaire caché, comme le successeur probable de la commission exécutive[4], n’aurait voulu lui laisser qu’un pouvoir limité, M. de Lamartine, au contraire, toujours confiant et généreux, l’appuyait non-seulement comme chef d’armée, mais encore comme chef présumé et prochain du pouvoir exécutif[5]. À plusieurs reprises, depuis le 15 mai, il avait engagé ses collègues à se retirer pour remettre aux mains d’un pouvoir militaire les affaires de la République, qu’il voyait périr par défaut de concert et de force dans le gouvernement ; ce pouvoir nécessaire, mais dangereux, il pensait qu’on pouvait le confier sans réserve à la loyauté du général Cavaignac.

Une fois, le 14 juin, il avait apporté au conseil sa démission, et, s’il l’avait retirée, c’était uniquement dans la crainte que sa retraite, à la veille d’une insurrection formidable, ne parût le calcul d’un égoïsme pusillanime.

Dans la séance qui se tint le 22 juin, après minuit, M. de Lamartine, tout en repoussant avec beaucoup de fierté, au nom de son propre honneur et de celui de ses collègues, l’avis de se retirer, que M. Martin (de Strasbourg) leur apportait de nouveau, au nom de la réunion du Palais-National, insista encore, et cette fois avec succès, pour que l’on concentrât toutes les forces militaires entre les mains du général Cavaignac. M. de Lamartine conseillait aussi, afin d’agir avec toute la célérité et tout l’accord désirables en des circonstances aussi graves, et pour rendre cet accord évident, qu’une partie du gouvernement demeurât auprès du général en chef, à l’hôtel du président de l’Assemblée [6].

L’opinion de M. de Lamartine ayant prévalu, et les choses étant ainsi réglées, le général Cavaignac prit ses dispositions. Pendant qu’on battait le rappel et que la garde nationale courait aux barricades, il appelait à lui les généraux Bedeau, Lamoricière, Damesme, Foucher, Lebreton, et leur remettait les commandements qu’il leur avait destinés. Selon le plan convenu, il faisait masser les troupes dans les Champs-Élysées, dans les Tuileries, sur la place de la Concorde, sur l’esplanade des Invalides, et le général Foucher recevait l’ordre de veiller à la sûreté de l’Assemblée. Deux divisions principales devaient se partager les opérations. La première division, confiée au général Bedeau, allait se porter à l’Hôtel de Ville. La seconde, sous les Ordres du général Lamoricière, devait couvrir les faubourgs de la rive droite, sur toute la ligne des boulevards, depuis le Château-d’Eau jusqu’à l’église de la Madeleine. Une brigade de cavalerie commandée par le général Grouchy devait occuper les boulevards, depuis la rue du Helder jusqu’au faubourg Montmartre, et pousser des reconnaissances jusqu’au quartier général de M. de Lamoricière. Le général Damesme, à la tête d’une subdivision, était chargé de protéger la rive gauche, particulièrement le palais du Luxembourg, où siégeait une partie de la commission exécutive.

En donnant ainsi ses ordres à des généraux plus anciens que lui, et qui avaient été ses supérieurs dans la hiérarchie militaire, le général Cavaignac était très-ému. Lorsqu’il vit le général Lamoricière, avec lequel il avait eu, en Afrique, de vifs dissentiments, venir, avec une simplicité parfaite, prendre de ses mains un commandement périlleux, pour défendre une cause qui n’était pas la sienne, il eut peine à retenir ses larmes. Ses inquiétudes, d’ailleurs, étaient grandes. Il ne se formait aucune idée des forces de l’insurrection qu’il allait combattre. Quels étaient ses éléments, ses moyens d’attaque, ses chefs, son plan, son mot d’ordre ? Avait-elle des armes, des munitions, des connivences secrètes ? Que voulait-elle ? Pour qui prenait-elle les armes ? Aurait-on pour adversaires des communistes, des impérialistes ou des royalistes ? Il ne le savait pas. Soit par habitude, soit par goût, soit plutôt par le besoin impérieux d’un tempérament mélancolique et d’un esprit concentré, le général Cavaignac a fait autour de lui une solitude où n’ont retenti que très-faiblement les idées qui meuvent les hommes politiques, les sentiments et les instincts qui passionnent les masses.

Quant aux forces dont il pouvait disposer pour la répression, il s’en était remis au colonel Charras, qui n’avait pas jugé possible, dans l’état de fermentation où étaient encore les esprits, de tenir dans Paris, comme l’aurait voulu la commission exécutive, une garnison de vingt-cinq mille hommes, dont une partie aurait été obligée de bivaquer[7], plus de la moitié des casernements qui suffisaient en temps ordinaire étant occupés depuis le mois de mars par la garde mobile. Il ne pouvait donc pas mettre à la disposition du général en chef plus de dix à douze mille hommes prêts au combat.

La garde mobile, forte de quinze à seize mille hommes, n’inspire aucune sécurité. Ce sont des enfants des faubourgs ; les fera-t-on marcher contre le peuple ? tireront-ils sur leurs parents, sur leurs frères ? On sait, d’ailleurs, que les ouvriers comptent sur eux ; qu’ils sont très-pratiqués par les factions. Ils ont élu, pour les commander, plusieurs partisans déclarés de Louis-Napoléon Bonaparte. On parle d’un complot qui se tramerait dans leurs rangs en faveur du prince ; on dit que les chefs de bataillon se sont réunis, le 18 et le 20, pour décider ensemble si l’on se battrait, et de quel côté des barricades.

La garde républicaine, malgré les mesures prises pour sa réorganisation, n’éveille pas moins de défiance que la garde mobile. Quant à la garde nationale, outre que plusieurs légions, la 12e et la 8e entre autres, appartiennent au parti de Barbès et que les légions de la banlieue sont généralement bonapartistes[8], le général Cavaignac ne fait aucun fonds sur elle. Il la juge bonne, tout au plus, à retarder de quelques heures l’engagement des troupes. Et ces troupes elles-mêmes, cette armée démoralisée par sa récente défaite et par les souvenirs de 1830, ces soldats dont il est peu connu, ces généraux, sur lesquels il ne se sent pas d’autorité, comment se porteront-ils à la rencontre de l’ennemi commun ? Comment feront-ils cette guerre perfide des rues, dans une ville qui leur est devenue presque étrangère après un long séjour en Afrique ? Enfin, et ceci met au comble l’anxiété du général Cavaignac, on murmure, depuis le 15 mai, de vagues accusations contre la commission exécutive, et, s’il s’en rapporte à ses impressions personnelles, il croit avoir sujet de mettre en doute la loyauté de son concours ; il apprend, sans pouvoir se l’expliquer, que l’ordre donné en conseil d’arrêter Pujol, Esquiros et cinquante-six délégués du douzième arrondissement, qui se sont réunis la veille au jardin des Plantes, n’est pas exécuté, et que ces hommes commandent aux barricades[9].

De telles perplexités sont cruelles ; les rapports qui se pressent ne font que les tourner en certitudes accablantes. La garde nationale, à part la 1re, la 2e et la 10e légion, répond mollement à l’appel[10]. Elle se défie, se plaint de manquer de munitions, murmure contre la commission exécutive ; elle veut savoir pourquoi l’on se bat ; elle demande à voir de la troupe de ligne. De tous côtés, on exige du renfort. On n’a pas assez de troupes à l’Hôtel de Ville ; les maires voudraient en avoir dans toutes les mairies. MM. Marie et Garnier-Pagès demandent un régiment de cavalerie et deux régiments d’infanterie pour couvrir le Luxembourg. Les représentants qui ont parcouru les quartiers insurgés reviennent en proie au plus grand trouble, et jettent la panique dans tous les esprits. Le général Cavaignac est assailli de demandes, de conseils, de reproches. La bataille est à peine engagée, que déjà l’on vient lui annoncer qu’elle est perdue.

Il y a bien lieu, en effet, de s’alarmer. Pendant le peu d’heures qui viennent de s’écouler, les insurgés ont pris des positions très-fortes sur la rive droite de la Seine. Sur la rive gauche, ils sont maîtres du Panthéon, d’où ils descendent dans toutes les directions, par des rues barricadées de trente en trente pas, jusqu’au fleuve. Au centre, ils occupent toute la partie de la Cité qui s’étend au delà de la préfecture de police et du Palais de Justice. Partout, la population semble leur être favorable, ou tout au moins elle restera spectatrice du combat sans prêter aucun appui à la troupe.

Les premiers engagements qui ont eu lieu simultanément à la porte Saint-Denis et dans le voisinage du Panthéon, ont été très-meurtriers. Nous avons vu que, dès six heures du matin, huit à dix mille ouvriers s’étaient rassemblés sur la place du Panthéon. Ils y avaient construit quatre fortes barricades. Le maire du douzième arrondissement, M. Pinel-Grandchamp, fait battre le rappel. Trente hommes seulement y répondent. Une vive hostilité entre la 11e et la 12e légion complique la situation. On craint qu’en se rencontrant ces deux légions ne tournent leurs armes l’une contre l’autre. Le maire, qui exerce dans le quartier une certaine influence, parlemente avec les insurgés. Ils n’ont tous qu’une même réponse : ils ne veulent pas partir pour la Sologne ; ils exigent du travail. M. Pinel-Grandchamp promet de porter leur requête à l’Assemblée ; ils s’engagent, à leur tour, à se tenir tranquilles derrière leurs barricades, si les soldats ne viennent pas les y chercher. Comme on en était à ces pourparlers, une colonne de troupes paraît. C’est M. Arago qui l’envoie pour faire une reconnaissance, pour dégager la place du Panthéon, la mairie et les rues avoisinantes. Cette colonne se compose d’un bataillon de la 11e légion, commandé par le colonel Quinet ; d’un détachement du 73e de ligne et d’un détachement de dragons. M. Pinel-Grandchamp, s’adressant au commandant, le conjure de ne pas engager la lutte. Il témoigne des dispositions pacifiques de son arrondissement ; il affirme que les barricades seront, avant peu, abandonnées de plein gré, pourvu que le sang ne coule pas. Les officiers, qui n’ont nulle envie de commencer la guerre civile, se laissent persuader, et la colonne retourne sur ses pas.

En voyant ses ordres inexécutés, M. Arago s’irrite et décide aussitôt de marcher en personne sur les barricades. Il renforce sa colonne d’un escadron de dragons, de deux détachements d’infanterie, emmène deux pièces de canon ; il arrive ainsi, vers midi, sur la place, en vue d’une barricade qui ferme la rue Soufflot. Il s’avance seul, à une assez grande distance de la troupe, et fait signe qu’il veut parler. M. Pinel-Grandchamp vient à sa rencontre. Deux ou trois chefs d’insurgés sont debout sur les pavés amoncelés, le fusil en main. Des groupes d’ouvriers, à droite et à gauche, suivent des yeux tous les mouvements de leurs chefs. On fait silence. M. Arago demande à ces hommes pourquoi ils se révoltent contre le gouvernement de la République ; comment il se peut faire que de bons citoyens s’insurgent contre la loi, qu’ils aillent aux barricades… « Vous y étiez avec nous en 1832 ! lui crie une voix. Souvenez-vous du cloître Saint-Merry ! — Monsieur Arago, vous êtes un brave citoyen, reprend un autre insurgé avec beaucoup de politesse ; nous sommes, pour vous, pleins de respect, mais vous n’avez pas le droit de nous faire des reproches. Vous n’avez jamais eu faim ; vous ne savez pas ce que c’est que la misère. »

M. Arago continue. Il leur parle avec éloquence des bonnes intentions du gouvernement, de son extrême désir de satisfaire à leurs vœux légitimes. « On nous a tant promis et l’on n’a rien fait, » reprend un homme en blouse, qui se sent ému malgré lui, en présence de ce vieillard courageux, dont le front et le regard sont animés de la double flamme du patriotisme et du génie. « On a fait ce qu’on a pu, » dit M. Arago d’un ton bref. « Cela n’est pas vrai ! » s’écrie une autre voix ; et une grande rumeur se fait dans les groupes. « Je ne puis parlementer avec des gens qui m’insultent, » dit M. Arago ; et il s’éloigne en faisant un geste d’indignation.

À ce moment, on voit, dans un groupe d’insurgés, une carabine qui se relève et l’ajuste. Un brusque mouvement détourne le coup. « Tous mes efforts ont été inutiles, dit M. Arago, en s’adressant aux officiers de la garde nationale qui attendent son retour avec inquiétude ; ces hommes sont insensés ; je ne puis plus rien ; il faut que la force décide. » Aussitôt on fait, sur son ordre, un roulement de tambours suivi des trois sommations légales ; puis on braque les canons sur la barricade. La troupe avance au pas de charge. M. Arago marche à sa tête ; il expose sa vie, une vie précieuse pour la France et pour le monde, avec la témérité d’un jeune soldat.

Soit que les insurgés ne se trouvent pas en nombre, soit que la vue du canon les intimide, ils quittent précipitamment la barricade et se jettent par les rues en criant : « Aux armes ! » Alors M. Arago se dirige vers la place Cambrai et la rue des Mathurins-Saint-Jacques, où une forte barricade, commandée par un capitaine de la 12e légion, oppose à la troupe une longue résistance. On ne parvient à l’ébranler que par le canon. Il faut l’enlever à la baïonnette, en perdant beaucoup de monde. Après avoir pris deux ou trois autres barricades et dégagé le pourtour du Panthéon, M. Arago, suivi seulement des gardes nationaux, rentre au Luxembourg, laissant les canons et la troupe au général Damesme, qui vient d’établir son quartier général sur la place.

Vers la même heure, un engagement vif avait lieu sur le boulevard Bonne-Nouvelle. J’ai dit comment Pujol avait fait construire, à la hauteur de la porte Saint-Denis, la première barricade. Elle était flanquée de deux autres qui fermaient l’entrée des rues Mazagran et de Cléry.

Un détachement d’une cinquantaine d’hommes environ de la 2e légion, escortant les tambours qui battent le rappel, descendait le boulevard, sans se douter que les insurgés fussent si proches, lorsqu’il se voit inopinément en face de la barricade. Les gardes nationaux font signe de ne pas tirer, et continuent d’avancer jusqu’à quarante pas environ ; mais, soit qu’on n’ait pas compris leur signe, soit qu’on n’en tienne pas compte, une fusillade, partie de la terrasse d’une maison qui forme l’angle du boulevard Bonne-Nouvelle et du faubourg Saint-Denis, les prend en écharpe ; une dizaine d’entre eux tombent morts ou blessés. Au bruit des coups de feu, plusieurs gardes nationaux accourent isolément ; bientôt on voit arriver un bataillon de la 2e légion, commandé parle lieutenant-colonel Bouillon, et une compagnie de la 3e légion, sous les ordres du commandant Leclerc. Le représentant Coraly est avec eux.

Accueillis par un feu terrible, ils avancent résolûment sur la barricade ; une seconde décharge les force à reculer. Les insurgés qui descendent de la barricade, d’autres qui sortent en foule des maisons, les enveloppent. Une lutte s’engage ; on se bat corps à corps ; douze gardes nationaux sont tués ; une quarantaine d’autres, parmi lesquels MM. Thayer et de Sussy, sont blessés grièvement. Rien n’ébranle cependant les courages. Les gardes nationaux reviennent à la charge avec vigueur. Le chef des insurgés, qui, debout sur une voiture renversée, son drapeau à la main, commande le feu, est atteint mortellement.

On croit le combat terminé ; mais, au moment où le drapeau échappe au chef, une jeune fille, qu’on n’avait pas aperçue jusque-là, le saisit ; elle l’élève au-dessus de sa tête ; elle l’agite d’un air inspiré. Les cheveux épars, les bras nus, vêtue d’une robe de couleur éclatante, elle semble défier la mort. À cette vue, les gardes nationaux hésitent à faire feu ; ils crient à la jeune fille de se retirer ; elle reste intrépide ; elle provoque les assaillants du geste et de la voix ; un coup de feu part ; on la voit chanceler et s’affaisser sur elle-même. Mais une autre femme s’élance soudain à ses côtés ; d’une main elle soutient le corps sanglant de sa compagne, de l’autre elle lance des pierres aux assaillants. Une nouvelle décharge retentit ; la voici qui tombe à son tour sur le cadavre qu’elle tenait embrassé. À ce moment terrible, au plus fort de la fusillade, un chirurgien de la garde nationale quitte les rangs pour venir porter secours à ces femmes. Les voyant sans vie, il retourne, toujours au milieu du feu croisé des balles, vers les blessés de la garde nationale. La barricade est prise d’assaut ; les insurgés fuient vers le faubourg Saint-Denis. Le feu n’a pas duré moins d’une demi-heure.

Presque au même moment, paraît sur le boulevard, venant du côté de la Madeleine, la tête de la colonne que commande le général Lamoricière. Il est environ deux heures et demie. Le général Lamoricière vient établir son quartier général au Château-d’Eau. Il commande en chef à quatre colonnes qui doivent opérer simultanément dans le faubourg Poissonière, dans les faubourgs Saint-Martin, Saint-Denis et du Temple. Sa position est critique ; on n’a pu lui donner que quatre à cinq mille hommes, avec lesquels il lui faut occuper la vaste surface qui s’étend, dans une direction, depuis l’extrémité du faubourg du Temple jusqu’à l’église de la Madeleine ; dans l’autre direction, depuis le haut de la rue de Clichy jusqu’au palais du Louvre.

Son premier soin est d’envoyer reconnaître les positions de l’ennemi. Les rapports sont mauvais. La lutte est engagée partout et reste au moins indécise entre les insurgés, qui paraissent très-résolus, et la troupe qui montre peu d’ardeur. À la petite Villette, les insurgés se sont emparés de vingt-cinq caisses de mousquetons. Le général Clément Thomas, accompagné de MM. J. Favre et Landrin, qui a parcouru au pas de charge la rue Saint-Antoine, et s’est avancé jusqu’à la rue Culture-Sainte-Catherine, près l’église Saint-Paul, à la tête d’un détachement de la première légion, du 21e de ligne et d’un escadron de dragons, a reçu deux balles dans la cuisse à l’attaque de la barricade, qu’il enlève au bout d’une demi-heure seulement, après quatre assauts où il laisse plus de cinquante hommes tués ou blessés.

Le représentant Dornès, à la tête d’un détachement de gardes mobiles, a voulu essayer de parlementer à une barricade du faubourg Saint-Martin ; il est atteint dangereusement. Sur la place des Vosges, deux cents gardes nationaux, tenus en échec par les insurgés, tirent, par mégarde, sur la garde mobile, qui arrive à leur secours ; huit hommes morts et quinze blessés sont victimes de cette méprise. Dans le faubourg Poissonnière, les insurgés occupent les barrières Rochechouart, Poissonnière, de la Villette ; ils s’appuient sur Montmartre et la Chapelle-Saint-Denis, où la population entière et la garde nationale font cause commune avec eux.

Il serait impossible au général Lamoricière, qui n’a en ce moment sous ses ordres que deux pièces de canon, deux escadrons de lanciers, deux bataillons des gardes mobiles, deux bataillons de la deuxième légion et quelques détachement du 11e léger, de prendre l’offensive. Inquiété sur ses derrières, obligé d’attaquer à la fois les barricades du faubourg Saint-Denis et du faubourg Saint-Martin, celles du Temple qui avancent et menacent son aile droite, il ne peut songer qu’à barrer aux insurgés le chemin de l’Hôtel de Ville, en gardant le bas des faubourgs, principalement l’extrémité des rues qui ouvrent sur le boulevard. Mais cela seul est d’une difficulté excessive. Le général Lamoricière accomplit là des prodiges d’habileté. Forcé d’agir avec une poignée d’hommes sur une immense étendue de rues et de carrefours qu’il ne connaît pas, où l’insurrection occupe les positions les plus favorables, il parvient, pendant tout un jour, par la rapidité et l’audace de ses manœuvres, à tromper l’ennemi sur l’état des forces dont il dispose, et à étourdir ses propres troupes, auxquelles il ne laisse pas le loisir de se compter.

On le voit partout sur les points menacés. Tantôt il franchit, sur le pavé glissant où son cheval tient à peine, toute la longueur d’une rue ; tantôt, au contraire, il ralentit le pas et s’avance nonchalamment, son cigare à la bouche, sous le feu croisé des balles, vers la barricade où tous les fusils l’ajustent, en gourmandant gaiement ses soldats, comme il le pourrait faire en un jour de parade. Et cette valeur brillante, cette intrépidité de tous les instants, qui étonne les plus intrépides, elle est d’autant plus admirable que Lamoricière, qui ranime et relève autour de lui tous les courages, loin de s’abuser sur les chances d’une lutte trop inégale, s’en exagère encore le péril. Il laisse échapper une exclamation de surprise en apprenant avec quelle bravoure la garde nationale a enlevé, sans le secours de la troupe, les premières barricades. Il la considérait à peu près comme nulle, dans son plan d’opérations, ou plutôt il craignait qu’elle ne se jetât, comme au 24 février, entre le peuple et l’armée. Plus que personne, il se défiait de la garde mobile ; il soupçonnait partout la trahison ; il appréhendait à toute minute de voir la démoralisation gagner les soldats. Enfin, il jugeait sa position tellement difficile, qu’il envoyait dire au général Cavaignac, que, à moins de prompts renforts, il ne répondait pas de tenir jusqu’au soir contre une insurrection dont la confiance semblait croître de minute en minute, et décelait à coup sûr des ressources cachées.

Sur la place Lafayette, et dans les rues voisines, un combat acharné durait depuis plusieurs heures. Les insurgés y ont construit, avec des tonneaux d’arrosage, des planches et des pavés, une barricade très-haute, que défendent les ouvriers mécaniciens de la Chapelle-Saint-Denis, commandés par le capitaine de la garde nationale Legénissel, dont la compagnie tout entière a passé à l’insurrection.

Les insurgés occupent aussi les maisons qui forment l’angle de la place et des rues Lafayette et d’Abbeville. En peu plus bas, deux autres barricades, également fortes, barrent la rue Bellefonds et la rue du Faubourg-Poissonnière, à la hauteur de la fabrique de gaz. Cette position est formidable. Plusieurs bataillons de la deuxième légion, quelques compagnies du 7e léger et de la garde mobile, commandés par le général Lafontaine, arrivent successivement par le faubourg Poissonnière, où les insurgés n’ont pas opposé de résistance, en vue de la barricade qui traverse la place Lafayette. On fait les trois sommations, mais inutilement. Le feu commence. Les insurgés ripostent. Pendant vingt minutes, les balles pleuvent des deux côtés et frappent un grand nombre de combattants. Le général Lafontaine fait battre la charge ; on marche sur la barricade la baïonnette en avant ; une trentaine de soldats, pour protéger ceux qui montent à l’assaut, brisent les portes des maisons à coups de crosse et s’emparent des fenêtres de vive force. Enfin la barricade est enlevée ; mais l’avantage est chèrement payé. Les insurgés ont montré un courage et un sang-froid qui étonnent la troupe. La garde nationale a perdu une vingtaine d’hommes. Le sang rougit les pavés. On voit passer sur un brancard le brave Lefèvre, qui commandait en second le troisième bataillon de la deuxième légion, et qui s’était avancé avec quelques tirailleurs jusqu’à l’angle des rues de Dunkerque et de Denain. Atteint mortellement d’une balle au foie : « La barricade est-elle prise ? dit-il d’une voix expirante à ceux de ses camarades qui viennent l’entourer. — Elle est à nous ! lui répondent-ils. — Eh bien ! vive la République ! » murmure Lefèvre en élevant sa main avec effort ; et chacun s’unissait en silence à la noble simplicité d’un patriotisme qui, à ce moment, remplissait et exaltait tous les cœurs.

Dans le même temps, une colonne de troupes, commandée par le général Rapatel, poussait jusqu’au faubourg Saint-Denis, attaquait au pas de course et prenait successivement, en moins d’une demi-heure, cinq barricades élevées à une très-petite distance l’une de l’autre dans la rue Saint-Laurent et autour de l’église du même nom. Le commandant Bassac, à la tête du 5e bataillon de la garde mobile, affrontait le feu avec une intrépidité qui électrisait sa jeune troupe. Quatre insurgés périssent de sa main ; il en désarme deux autres. Le général Rapatel, qui voit ces prodiges de courage, va vers lui, lui tend la main, et, l’embrassant sous le feu de la barricade : « Vous et votre bataillon, lui dit-il, vous vous couvrez de gloire. »

Rien n’était plus vrai ; la bravoure des enfants de la garde mobile, en cette première et terrible épreuve, ne saurait être même imaginée par ceux qui n’en ont pas été témoins. Le bruit des décharges, le sifflement des balles, leur semblent un jeu nouveau qui les met en joie. La fumée, l’odeur de la poudre les excite. Ils courent à l’assaut, grimpent sur les pavés croulants, se cramponnent à tous les obstacles avec une agilité merveilleuse. Une fois lancés, nul commandement ne les saurait plus retenir ; une émulation jalouse les emporte et les jette au-devant de la mort. Arracher un fusil des mains sanglantes d’un combattant, appuyer sur une poitrine nue le canon d’une carabine, enfoncer dans des chairs palpitantes la pointe d’une baïonnette, fouler du pied les cadavres, se montrer, debout, le premier, au plus haut de la barricade, recevoir sans chanceler des atteintes mortelles, regarder en riant couler son propre sang, s’emparer d’un drapeau, l’agiter au dessus de sa tête, défier ainsi les balles ennemies, c’étaient là, pour ces débiles et héroïques enfants de Paris, des ravissements inconnus qui les transportaient et les rendaient insensibles à tout.

Il ne fallut pas moins que ce transport de jeunesse et cette folie de gloire, soutenus par la valeur brillante et calme des officiers de l’armée, pour entraîner les régiments et la masse de la garde nationale. Si la garde mobile avait passé à l’insurrection, comme on l’appréhendait, il est à peu près certain que la victoire y eût passé avec elle.

Cependant, un jeune garde national, M. Dreyfuss, qui s’était offert au général Lamoricière pour faire, à ses côtés, le périlleux service d’aide de camp, arrivait auprès du général Cavaignac. Il lui explique brièvement la situation des troupes ; les pertes nombreuses qu’elles ont déjà faites ; l’impossibilité où elles sont de garder leurs avantages dans un espace immense où la population protège l’insurrection. Il lui dit les actes presque insensés de valeur que fait le général pour animer les soldats. À ce récit, Cavaignac a peine à contenir son émotion ; son angoisse intérieure est cruelle. Il voit, à n’en pouvoir douter, qu’il n’a sous la main que des forces insuffisantes. Il écoute depuis quelques heures avec impatience ou dédain les récits confus et troublés par la peur que viennent, à toute minute, lui faire les officiers de la garde nationale, les maires et les représentants ; mais, en apprenant que Lamoricière, dont les rapports ont été jusque-là pleins de confiance, demande qu’on vienne à son secours, il se sent saisi d’une inquiétude extrême.

Il connaît d’ancienne date la bravoure de Lamoricière ; il a vu avec quelle ardeur de dévouement, abjurant leurs anciennes querelles, il vient d’accepter de ses mains un commandement subordonné. S’il demande du secours, c’est qu’il est dans une situation désespérée.

« Dites au général que je vais moi-même lui conduire du renfort, » dit Cavaignac à M. Dreyfuss. Presque aussitôt il monte à cheval et s’avance par les boulevards vers le Château-d’Eau à la tête d’une forte colonne d’attaque.

Le général Cavaignac est escorté des représentants Landrin, Jules Favre, Heeckeren, Flandin, Prudhomme, de Ludre. M. de Lamartine, accompagné par les représentants Pierre Bonaparte, Treveneuc et Duclerc, se joint à lui. Tous deux, sans se le dire, sont atteints d’une tristesse profonde. Tous deux roulent des pensées sinistres.

« Je n’étais encore à ce moment que ministre de la guerre, » a dit plus tard le général Cavaignac à des personnes qui ne rougissaient pas de lui demander compte, non-seulement de tous ses actes, mais encore de tous ses sentiments dans cette terrible journée, « j’étais bien libre d’aller me faire tuer si bon me semblait. »

Un orage qui obscurcissait tout le ciel, des éclairs suivis de coups de tonnerre prolongés, une pluie continue semblaient un fâcheux présage et abattaient encore les esprits attristés. On arrive ainsi au quartier général de Lamoricière. Il s’est établi dans un café situé à l’angle du boulevard et de la rue Saint-Denis. Là, il rend compte au général Cavaignac de ses opérations ; il lui dit la froideur, l’hésitation de la troupe de ligne, les pertes nombreuses et les désertions qui diminuent de plus d’un tiers l’effectif de la garde mobile ; l’ardeur incroyable des insurgés. À plusieurs reprises, il a voulu essayer de les haranguer ; toujours ils lui ont répondu par des décharges à bout portant. Il a interrogé les prisonniers sur le but de l’insurrection ; on n’en peut tirer aucune réponse précise. Les uns disent qu’ils veulent la République démocratique et sociale ; d’autres, qu’ils veulent Louis Bonaparte. À chaque barricade, on entend, dans le silence que gardent les combattants, la voix d’un chef qui paraît commander militairement ; mais on ne sait si ces chefs eux-mêmes obéissent à un ordre supérieur. Pas un nom, pas un cri, pas un emblème qui révèle le caractère ou le but de l’insurrection. On n’a vu jusqu’ici que des drapeaux tricolores. En inquiétant l’imagination du soldat, le mystère de cette guerre des rues en double la force.

Pendant ce court entretien, M. de Lamartine a continué sa route vers le faubourg du Temple, sur le boulevard des Italiens. La foule considérable qui s’y trouvait rassemblée, malgré l’orage, alors dans toute sa violence, accueille le passage du poëte par de nombreux cris de : À bas Lamartine ! Mais plus loin, il est reçu de toute autre façon. Reconnu par la foule, on vient à lui, on l’entoure. Ces insurgés, que le général Lamoricière a trouvés sourds à sa voix, parlent avec émotion au poète, au citoyen, à l’ancien membre du gouvernement provisoire ; et comme il leur reproche leur révolte : « Nous ne sommes pas de mauvais citoyens, lui disent-ils, nous sommes des ouvriers malheureux. Nous demandons qu’on s’occupe de nos misères ; songez à nous ; gouvernez-nous, nous vous aiderons. Nous voulons vivre et mourir pour la République. » Et les hommes, les femmes, les enfants du faubourg, qui suivent leurs mères à la barricade, se pressaient autour de lui et voulaient serrer sa main. Il sentit encore à ce moment passer à son front, il crut respirer comme un dernier souffle de Février, comme un murmure expirant de popularité et d’enthousiasme.

Cependant, le général Cavaignac a repris sa marche par le boulevard. À la vue de sa colonne, plusieurs barricades sont abandonnées par les insurgés ; mais, arrivé à la hauteur de la rue Saint-Maur, on se trouve en présence d’une barricade dont les assises sont formées de six rangs de pavés. S’élevant à la hauteur d’un premier étage, et reliée à trois autres dans la rue Saint-Maur, la rue des Trois-Couronnes et la rue des Trois-Bornes, elle forme une véritable redoute. Là, les insurgés se préparent à une résistance énergique. Une centaine d’hommes environ répondent aux sommations en attendant la troupe de pied ferme, le fusil haut. Cavaignac commande l’assaut. La 4e compagnie du 20e bataillon de la garde mobile s’avance au pas de course, le long des maisons, de chaque côté de la rue. Son commandant, le brave Huot, garde seul le milieu du pavé. Les ouvriers, qui espèrent toujours raviver chez ces enfants des barricades le souvenir de Février, crient : Vive la garde mobile ! Ceux-ci, sans répondre, continuent de marcher. Déjà ils ne sont plus qu’à vingt pas de la barricade ; les insurgés font feu. En même temps, une grêle de balles épouvantable pleut de toutes les fenêtres.

Les hommes tombent par centaines ; le sang rougit les trottoirs encombrés de cadavres. Un second assaut n’a pas d’autre effet. Cavaignac engage successivement les sept bataillons qui composent sa colonne, et sans plus de résultat. Alors, il fait avancer le canon. Seul, à cheval, au milieu du pavé, ajusté de toutes parts, il reste immobile et donne ses ordres avec un sang-froid parfait ; les deux tiers des servants de pièces sont tués ou blessés à ses côtés. Le général envoie plusieurs détachements par les rues latérales pour essayer de tourner la barricade. Tout est en vain. Les heures passent ; les munitions s’épuisent. Cavaignac, qui est venu pour porter du renfort à Lamoricière, est contraint de lui en faire demander. La nuit approche. Ce n’est qu’après une lutte de près de cinq heures que la barricade est enfin prise par le colonel Dulac, à la tête du 29e régiment de ligne. On compte près de trois cents soldats mis hors de combat ; le général François est blessé ; le général Foucher a reçu une contusion très-forte.

Cavaignac, le cœur navré de ce triste succès, reprend le chemin du Palais-Bourbon. Il y avait laissé M. Ledru-Rollin, en lui faisant promettre de ne donner aucun ordre en son absence. Près de quatre heures s’étaient écoulées. Pendant ce temps, plus de quatre cents personnes, gardes nationaux, représentants, adjoints des maires ou commissaires de police, étaient accourues à la Présidence.

Seul, en butte aux questions, aux reproches, aux soupçons les plus outrageants, M. Ledru-Rollin était en proie à de cruelles perplexités. On lui demande des ordres ; il a promis de n’en pas donner. On veut savoir où est le général en chef, et il l’ignore. On murmure ; on parle de trahison, on l’accuse, on le rend responsable de tout ; lui qui ne peut rien.

Enfin, ne voyant pas revenir le général Cavaignac et ne sachant que croire, M. Ledru-Rollin prend sur lui, malgré sa promesse formelle, de faire jouer le télégraphe, pour mander au plus vite, par les chemins de fer, les régiments de ligne, la garde nationale des départements, et jusqu’aux marins des rades de Brest et de Cherbourg[11].

Il est nuit quand le général Cavaignac rentre à la Présidence. Il est accueilli par des reproches de M. Ledru-Rollin et par des nouvelles désastreuses. Le combat, dans la Cité et le faubourg Saint-Jacques, a été meurtrier ; la troupe a fait des pertes considérables, sans remporter d’avantages décisifs. L’église du Panthéon est au pouvoir des insurgés. Le général Damesme envoie, coup sur coup, des aides de camp pour demander quelques bataillons de renfort.

Sans répondre à M. Ledru-Rollin, sans prendre un moment de repos, le général Cavaignac, après avoir donné quelques ordres à la hâte, remonte à cheval, afin d’aller porter en personne des instructions précises sur les centres d’opérations qu’il n’a pas visités. Il lui tarde surtout de voir le général Bedeau, dont la situation est plus grave, plus périlleuse encore peut-être que celle du général Lamoricière. Il est évident que tous les efforts des insurgés convergent vers l’Hôtel de Ville. La prise de la maison commune, qui est le siège traditionnel du gouvernement populaire, donnerait en quelque sorte un caractère légal à l’insurrection ; aussi, les insurgés font-ils des efforts inouïs pour s’en rendre maîtres. Ils l’enveloppent d’un réseau de barricades, qui va se resserrant et se rapprochant avec une rapidité effrayante. Ils le menacent à la fois de quatre côtés : par la Cité, par la rue Saint-Antoine, par la rue du Temple et par la rue Saint-Martin. Leurs avant-postes ont paru déjà sur la place du Marché-Saint-Jean, sur la place Baudoyer, autour de l’église Saint-Gervais. Des feux de tirailleurs, qui partent des maisons situées entre la place de l’Hôtel-de-Ville et la place du Châtelet, harcèlent la troupe.

L’hôtel de ville est situé, comme on sait, sur la rive droite du fleuve, en face de l’île appelée la Cité, avec laquelle il communique par les deux ponts suspendus d’Arcole et de la Réforme et par le large pont en pierres appelé pont Notre-Dame, qui débouche sur la rue de la Cité, à l’extrémité de laquelle est le Petit-Pont, puis la rue du même nom, aboutissant à la rue Saint-Jacques qui monte par une pente rapide jusqu’au Panthéon. L’ile de la Cité, labyrinthe de rues tortueuses, de ruelles, d’impasses, de carrefours, de quais étroits, de vieilles maisons à sept et à huit étages, et qui se relie à l’île Saint-Louis par le pont de la Cité et le pont de la Réforme, est l’antique berceau de Paris.

On considère généralement que prendre la Cité, c’est s’emparer de l’Hôtel de Ville. Comme, d’ailleurs, c’est le lieu le plus favorable pour s’y cantonner, en raison de la hauteur des maisons et de la multiplicité des courbes que forment ses rues très-étroites, il n’est pas étonnant que, dès le matin, les insurgés aient songé à s’en rendre maîtres.

Cela s’est fait sans bruit et sans empêchement. Des hommes en blouse sont venus tranquillement, silencieusement prendre position à l’angle des rues. Toute la population et la garde nationale, en majeure partie, les secondent. Ils se sont fournis de poudre dans deux magasins ; ils ont mis des combattants dans la plupart des maisons ; ils ont construit des barricades au pont Saint-Michel et dans la rue Constantine, faisant face au Palais de Justice qu’occupe la garde mobile. À une heure de l’après-midi seulement on a fermé le Palais, et les magistrats, en en sortant, entendent les premiers coups de feu échangés entre les soldats de la ligne et le peuple.

Quand le général Bedeau arriva à l’Hôtel de Ville, il y trouva deux bataillons du 48e et du 52e régiment de ligne, plusieurs bataillons de la garde mobile et mille hommes environ de gardes républicains, venus sur l’ordre du maire de Paris pour protéger la Cité. Mais il apprit que deux bataillons de la ligne, destinés également à opérer sous ses ordres, étaient arrêtés par les barricades, l’un au pont d’Austerlitz, l’autre rue Popincourt. L’adjoint, M. Edmond Adam, s’offre à les aller dégager à la tête d’un bataillon de la garde mobile. Il parlemente avec les insurgés ; on voudrait encore éviter d’employer contre eux la force. Les insurgés eux-mêmes paraissent disposés sur ce point à retarder le combat ; ils laissent passer la troupe ; mais les officiers, ne pouvant faire franchir les barricades à leurs chevaux, les abandonnent au peuple et arrivent, à pied, à la tête de leurs bataillons. Ce spectacle produit sur les soldats une sensation fâcheuse.

D’un autre côté, une compagnie de la garde républicaine, envoyée à onze heures du matin pour déblayer le Petit-Pont et la place Saint-Jacques, ne reparaît pas, et bientôt on vient dire qu’elle est restée prisonnière. On sait que ces hommes sont d’une bravoure éprouvée. Il n’est pas vraisemblable qu’ils se soient laissé désarmer ; n’ont-ils pas plutôt passé à l’insurrection ? Le colonel Vernon et le lieutenant-colonel Baillemont, qui les commandent, déclarent qu’ils ne sauraient répondre de l’impression qu’auront pu produire les discours des insurgés sur une troupe dont les relations avec le peuple sont aussi étroites.

Enfin le général Bedeau porte plus loin encore ses soupçons. Il doute de l’esprit qui anime l’artillerie de la garde nationale, dont le colonel, M. Guinard, représentant du peuple, ancien conspirateur et ami de Barbès, a siégé, depuis l’ouverture de l’Assemblée, sur les bancs de la gauche.

Nous allons voir tout à l’heure par combien d’héroïsme ces soupçons injustes seront dissipés. Nous assisterons à un élan inouï de courage et de dévouement qui va pousser les gardes mobiles, les gardes républicains, les chefs et les soldats les plus fortement attachés à la révolution, à défendre contre l’égarement des instincts populaires le principe même de la démocratie, c’est-à-dire la souveraineté du peuple, librement et légalement exprimée au sein de l’Assemblée constituante.

Ce fut là, à vrai dire, la véritable force, la force morale, qui fît le succès de la répression[12]. Les républicains les plus convaincus, des hommes qui, pendant toute, leur vie, avaient combattu pour le progrès des idées démocratiques, les Guinard, les Bixio, les Dornès, les Clément Thomas, les Edmond Adam, les Charras, les Charbonnel, les Arago, persuadés, cette fois, que le peuple, en s’insurgeant contre la représentation nationale, engloutirait, avec la loi et le droit, la République et peut-être l’État dans son calamiteux triomphe, se portèrent, le cœur navré, mais l’âme ferme, à la rencontre de cet étrange ennemi dont l’affranchissement était, depuis plus de vingt années, le but de leurs efforts. La conscience de ces hommes de bien commanda à leur pitié et fit taire jusqu’à la voix de leurs entrailles. Ils puisèrent dans la notion du droit un courage supérieur encore à la bravoure militaire, un dévouement égal aux dévouements les plus célébrés dans les cités antiques.

Quand le colonel Guinard parut devant le général Cavaignac pour prendre ses derniers ordres, quelques mots furent échangés entre eux, qui peindront mieux que tout ce que je pourrais dire l’angoisse d’une telle situation. Ils se connaissaient depuis leur enfance ; leur intimité était parfaite. Tous deux pâles et le visage contracté, tous deux se parlant d’une voix brusque cachaient avec peine leur émotion. « Qu’allons-nous faire ? dit Guinard, que nous ordonnes-tu ? Qu’exiges-tu de nous ? Le sais-tu bien toi-même ? Nous allons tirer sur le peuple, avec qui nous avons combattu toujours ! Peux-tu me jurer, du moins, me jurer devant Dieu, par la mémoire de ton père et de ton frère, que nous allons mourir ou vaincre pour la République ? » Eugène Cavaignac lui serra la main avec une douloureuse effusion. « En peux-tu douter ? répond-il à son vieil ami ; s’il en devait être autrement, crois-tu que je consentirais à commander une aussi terrible guerre, à laisser sur mon nom tant de sang ? »

Guinard partit rassuré. Il connaissait la loyauté de Cavaignac. À partir de ce moment, il ne conçut plus aucun doute sur la légitimité de la répression. Son sang-froid et son héroïsme entraînèrent les troupes et décidèrent le succès dans l’une des actions les plus longues et les plus meurtrières de la journée.

Il était environ cinq heures de l’après-midi quand le général Bedeau disposa tout pour l’attaque. À ce moment, on lui annonça une députation des insurgés qui demandait à parlementer. Il s’empressa de la faire introduire. Le général espérait encore qu’il serait possible de prévenir le combat ; il le souhaitait ardemment. Autant sa valeur réfléchie devait le rendre intrépide une fois l’action engagée, autant sa conscience et son esprit d’humanité lui commandaient de ne rien négliger pour empêcher la guerre civile. Le général Bedeau était de ces hommes rares « chez lesquels, pour parler le langage d’un grand écrivain[13], l’état militaire s’allie avec la moralité et n’affaiblit nullement ces vertus douces qui semblent les plus opposées au métier des armes. » Profondément chrétien par le cœur et par la raison, il avait gardé toujours, sous l’obéissance hiérarchique du soldat, l’indépendance de l’homme. Il ne relevait dans son for intérieur que de lui-même ; il ne reconnaissait pas de devoirs supérieurs à ceux que lui imposait sa conscience.

En cette circonstance si grave, il considérait comme un devoir rigoureux de ne rien épargner pour prévenir l’effusion du sang. Mais l’attitude et le langage des parlementaires lui enlevèrent bientôt toute espérance. « Général, lui dit en l’abordant d’un air hautain le chef de la députation, qui portait les épaulettes de capitaine de la garde nationale et qui, depuis le matin, commandait l’insurrection dans la Cité, je viens vous sommer d’obéir au peuple et à la garde nationale de Paris. Le peuple veut la reddition de l’Hôtel de Ville et la dissolution de l’Assemblée ; ce qu’il veut, il l’obtiendra de gré ou de force. L’armée ne tardera pas à se joindre à lui. Déjà, vous le voyez, la garde républicaine que vous avez envoyée contre nous a passé derrière nos barricades, le peuple… — Monsieur, interrompit le général avec indignation, je ne reconnais d’autre peuple que celui qui a nommé l’Assemblée constituante. Quant à l’armée, elle est fidèle à son devoir et vous le prouvera tout à l’heure en balayant vos barricades ! »

Un murmure prolongé accueillit ces paroles. Le général n’en tint pas compte ; il essaya encore, avec une patience admirable, de faire entendre la voix de la raison à ces hommes exaltés. Mais aucun raisonnement, aucune explication, ne touchaient ni leur esprit ni leur cœur. Les délégués se retirèrent en proférant des menaces. Le général Bedeau apprit en même temps que d’autres tentatives, faites par les hommes les plus connus du peuple, avaient été repoussées.

La proclamation du maire de Paris aux ouvriers, bien qu’elle leur promît que la constitution garantirait le droit au travail[14], ne produisait aucun effet. MM. Bixio, Recurt, Edmond Adam, qui avaient parcouru, depuis le matin, à peu près toute la rive gauche, revenaient dire que désormais il y aurait folie à prolonger les pourparlers.

MM. Bixio et Recurt conseillent d’attaquer vivement les barricades de la rue Saint-Jacques, de la remonter au pas de course et de rejoindre ainsi le général Damesme, dont on entendait gronder l’artillerie sur la place du Panthéon. C’était une entreprise périlleuse. La rue Saint-Jacques, excessivement étroite, fort en pente et bordée de maisons très-hautes, était traversée, de vingt en vingt pas, par des barricades que défendaient des hommes résolus et bien armés. Toutes les fenêtres étaient occupées : il ne semblait pas possible que, sous un feu croisé aussi rapproché et aussi continu, les soldats pussent s’ouvrir un passage. MM. Recurt et Bixio s’offrirent de le tenter et se mirent aussitôt en marche à la tête de cent cinquante hommes de la garde mobile.

Dans le même temps, le général Bedeau, après avoir tenu conseil avec MM. Marrast, Vernon et Guinard, divise ses troupes en deux colonnes : l’une montera vers le Panthéon par le pont Notre-Dame et la rue de la Cité ; l’autre se rendra par le pont d’Arcole sur le parvis Notre-Dame. A un signal de six coups de canon, on donnera simultanément l’assaut aux barricades.

Ce double mouvement s’exécute. Un détachement de la 9e légion et la garde républicaine, sous les ordres du commandant Vernon, s’avancent par le pont Notre-Dame. M. Edmond Adam, sans armes, ceint de son écharpe, marche à côté du commandant, afin de bien montrer à la troupe et aux insurgés que l’autorité civile est d’accord avec l’autorité militaire et d’appuyer ainsi d’une plus grande force morale la force matérielle assez faible dont on dispose. Au même moment, le général Bedeau et le colonel Guinard arrivent au parvis Notre-Dame ; ils y établissent une batterie et font braquer des canons dans l’Hôtel-Dieu. Le signal est donné. La garde républicaine attaque la première barricade du Petit-Pont du côté de la rue de la Cité et s’en rend maîtresse sans trop de peine ; mais, à la barricade qui, de l’autre côté du pont, fait face à la rue Saint-Jacques, elle rencontre une résistance opiniâtre. Les assaillants sont entièrement à découvert, exposés à des décharges continuelles, à bout portant, tandis qu’ils tirent presque au hasard sur des hommes masqués par d’énormes blocs de pierre. A chaque décharge, les rangs de la garde républicaine s’éclaircissent visiblement. Un moment, les insurgés ayant repris la première barricade, les soldats se trouvent entre deux feux. Pendant dix minutes le sang coule à flots. Cependant, soldats et officiers restent impassibles ; mais de part et d’autre, on essuie de telles pertes, on est si las de tuer qu’il se fait tacitement une espèce de trêve. Elle est de peu de durée. Le combat recommence avec plus de fureur. On fait pointer le canon sur la première barricade[15]. Après une lutte de deux heures, elle est enfin ébranlée. La garde mobile s’élance, la baïonnette en avant, les insurgés fuient et cherchent un abri dans les maisons.

Les principaux combattants de la barricade se réfugient dans un magasin de nouveautés, à l’enseigne des Deux-Pierrots. Le commandant de la barricade, l’intrépide Belval, propose de s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité, en se barricadant d’étage en étage ; mais on n’a plus de munitions, et, d’ailleurs, ses hommes sont frappés d’épouvante. Ces cruels enfants des faubourgs leur inspirent une terreur inouïe. Ils fuient de tous côtés, se dérobent, se cachent sous les comptoirs, se blottissent derrière les ballots de marchandises, dans les angles les plus obscurs des combles et des caves. Rien ne les protège contre la mort ; la baïonnette fouille partout. Ceux qui tentent d’échapper par les toits sont ajustés par les gardes mobiles restés sur la place, qui rient à voir rouler, tomber et se fracasser sur le pavé ces figures humaines. De tous les combattants réfugiés là, un seul échappe miraculeusement. On emporte des charretées de cadavres[16].

Cependant, le général Bedeau, qui a dégagé le pont Saint-Michel et une partie de la rue de la Harpe, entre dans la rue Saint-Jacques. Le colonel Guinard et le chef d’escadron Blaise, après avoir essuyé des pertes considérables, ont emporté, à coups de canon, la première barricade qui en ferme l’entrée. Le lieutenant-colonel Vernon et M. Edmond Adam sont un peu plus haut ; MM. Recurt et Bixio sont plus avancés encore. On se bat là avec acharnement. Guinard reçoit deux balles dans son shako ; Blaise est blessé. Pendant deux heures environ on s’obstine sous le feu continu des barricades et des fenêtres ; mais les munitions vont manquer ; les barricades se multiplient à mesure qu’on avance[17]. Plus de la moitié des soldats sont mis hors de combat. Trois fois, à la seule barricade du Petit-Pont, la troupe, saisie de panique, a refusé de marcher. La nuit tombe ; il n’est plus possible de songer à gagner la place du Panthéon ; le général Bedeau donne l’ordre de se replier sur l’Hôtel de Ville. On l’y ramène sur un brancard ; un coup de feu, parti de la rue des Noyers, vient de l’atteindre à la cuisse. À quelques pas de là, M. Bixio, qui marche en avant, sans armes, a reçu une balle en pleine poitrine. Le commandant Vernon est blessé au genou ; le chef de bataillon Masson a été frappé mortellement à la barricade du petit pont Saint-Michel, dès les premiers engagements de la journée. Tant de morts et de blessés, des pertes si disproportionnées avec les minces avantages qu’on a remportés, jettent une grande tristesse dans l’âme du général Bedeau. Le récit qu’il fait de la journée au général Cavaignac en est tout empreint. Sans songer à sa blessure, si grave pourtant que l’on craint pour ses jours, il ne s’occupe que de faire bien connaître au général en chef la situation des troupes qui lui ont été confiées. Mais il s’épuise en parlant ; Cavaignac le quitte pour lui laisser un peu de repos, après qu’ils sont convenus que le général Duvivier viendra prendre le commandement de l’Hôtel de Ville, et que le lendemain, à six heures, on recommencera l’attaque. Puis Cavaignac remonte à cheval et va rejoindre sur la place de la Sorbonne le général Damesme.

Il le trouve assis au bivac, tranquille sur l’issue définitive du combat. La journée a été chaude pourtant ; faute des renforts qu’il a inutilement envoyé demander à cinq ou six reprises, il n’a pu prendre l’offensive. La lutte s’est concentrée autour du Panthéon. On a perdu beaucoup de monde à l’attaque des barricades de la rue des Grès, de la rue des Mathurins, du carrefour Buci, de la place Cambrai. Le 10e et le 25e bataillon de la garde mobile, toujours les premiers au feu, ont essuyé des pertes considérables. Le 23e a pris, à lui seul, onze barricades ; mais une compagnie a été désarmée, rue Mouffetard. La garde nationale est presque tout entière avec les insurgés ; les munitions manquent. Le petit nombre des gardes nationaux qui ont répondu à l’appel, en voyant combien l’affaire est sérieuse, abandonnent leur poste et disparaissent. Le général se dispose à attaquer le lendemain le Panthéon, où les insurgés se sont retranchés ; il répond, s’il reçoit du renfort, qu’il se rendra maître de tout le quartier Saint-Jacques.

Cependant l’Assemblée nationale s’était réunie à l’heure ordinaire. Elle est gardée par des forces imposantes. Toutes les issues de la place de la Concorde sont occupés par des détachements de la garde mobile. L’entrée du pont est défendue par deux pièces de canon ; d’autres sont braquées sur le quai d’Orsay et stationnent tout attelées devant le péristyle. Les abords de la place de Bourgogne sont protégés par de l’artillerie, par les dragons du 2e régiment, que commande M. de Goyon, et par plusieurs compagnies d’infanterie de la ligne. Les sentinelles sont retirées à l’intérieur ; les consignes les plus sévères sont données ; la circulation est interrompue ; on ne passe plus qu’avec des permis signés des autorités, ou sous l’escorte de quelque garde national. On craint une surprise à l’Assemblée. Déjà les insurgés ont essayé quelques barricades pour couper les communications entre le Palais-Bourbon et l’École militaire. On a vu passer une colonne de trois à quatre cents hommes en blouse qui ont parcouru une grande partie du faubourg Saint-Germain, en criant : « À bas l’Assemblée ! » Enfin le bruit général est que l’insurrection gagne du terrain et va se porter en masse sur le Palais-Bourbon.

À une heure, les représentants entrent en séance. L’agitation est extrême dans la salle et au dehors. Ceux des représentants qui appartiennent à l’armée ou à la garde nationale paraissent en uniforme. Cet aspect inusité produit une sensation très-triste. Des généraux, des aides de camp, des officiers d’ordonnance vont et viennent dans les couloirs. On voit passer le général Cavaignac qui s’installe sur le péristyle, d’où il observe les mouvements de la place de la Concorde. La physionomie du président Senard exprime la plus vive angoisse.

Le général Lebreton propose à l’Assemblée d’envoyer quelques-uns de ses membres pour haranguer le peuple. « Ils parcourraient la ville à la tête des colonnes de troupe, dit-il ; ils prêteraient ainsi à l’armée une grande force morale. La vue des insignes de la représentation nationale produirait, sans aucun doute, sur le peuple de Paris, une impression salutaire. Les représentants pourraient, d’ailleurs, adresser au président des informations précises sur l’état des choses que l’on ne connaît jusqu’ici que par une foule de rapports vagues, exagérés ou contradictoires. » Plusieurs représentants émettent l’avis que l’Assemblée en masse se porte hardiment à la rencontre de l’insurrection. Mais ces propositions ne sont pas agréées ; on en discute les avantages et les inconvénients au milieu du tumulte ; le président, pour y mettre fin, annonce que l’on va passer à l’ordre du jour, c’est-à-dire à la suite de la discussion sur le rachat des chemins de fer.

Alors, plusieurs représentants lisent à la tribune des projets de rachat. M. Wolowski développe un projet de décret pour l’organisation du crédit territorial, que personne n’écoute. Les représentants entrent et sortent, s’interrogent, se communiquent des nouvelles, des conjectures ; les tribunes publiques sont très-agitées. On y parle beaucoup du renversement de la commission exécutive, de la concentration des pouvoirs civils et militaires entre les mains du général Cavaignac. L’émotion est telle que la séance reste suspendue. Enfin M. Senard, qui, à plusieurs reprises, a quitté le fauteuil, monte à la tribune et communique à l’Assemblée des notes que lui envoie le préfet de police. Ces notes sont brèves et concises. Tout en annonçant qu’elles sont très-rassurantes, le président les lit d’une voix altérée dont l’émotion se communique.

M. Flocon lui succède à la tribune. Il vient, avec une véhémence extrême, dénoncer à l’Assemblée le caractère de l’insurrection. Selon lui, les agitateurs ne veulent que l’anarchie ; si l’on parvient à saisir les fils de la conjuration on y trouvera plus que la main des ouvriers en désordre, plus que la main d’un prétendant ; on y trouvera l’or et la main de l’étranger[18].

Quelques protestations ayant accueilli ces paroles : « C’est aux républicains que je m’adresse, » reprend M. Flocon, en se tournant vers la gauche. « À tout le monde, alors, » s’écrie-t-on sur les bancs de la droite. « C’est aux républicains que je parle, » répète M. Flocon. « Il n’y a que des républicains ici, » s’écrient les mêmes voix. « Eh bien ! reprend encore M. Flocon, je parle non-seulement pour l’Assemblée, où il n y a que des républicains, mais je le déclare bien haut, afin que du dehors on m’entende, tous ces efforts, tout ce désordre, n’ont qu’un but : c’est le renversement de la République et le rétablissement du despotisme. »

Une vive sensation est produite par ces paroles et par l’accent avec lequel elles sont prononcées ; chacun cherche à en pénétrer le sens caché. Mais tout à coup les regards se portent vers la tribune ; M. de Falloux vient d’y monter ; il attend que le silence soit rétabli. Sa physionomie est plus composée encore que d’habitude ; il tient un papier à la main ; c’est le rapport de la commission des ateliers nationaux. Un représentant, M. Raynal, se lève de son banc avec vivacité ; il s’oppose à une lecture inopportune, dit-il, et dangereuse dans un pareil moment. « Lisez ! lisez ! » crie la droite à M. de Falloux.

Alors, M. de Falloux, sans émotion, sans trouble, et comme si l’on était en pleine paix dans Paris, en pleine sécurité dans l’Assemblée, commence la lecture du rapport. Il déclare que la seule voie de salut, dans la crise industrielle, commerciale et agricole qui inquiète le pays, c’est la dissolution, immédiatement opérée par le pouvoir exécutif, des ateliers nationaux. Et, de peur qu’on ne le comprenne pas suffisamment, il insiste, il répète sa pensée en en changeant l’expression. Il demande la dispersion radicale de ce foyer actif d’agitation stérile ; puis il propose un décret qui, sous trois jours, dissout les ateliers nationaux.

À peine M. de Falloux a-t-il achevé la lecture de ce rapport, que M. Corbon le remplace à la tribune et annonce à l’Assemblée, au nom du comité des travailleurs, un projet de décret sur la même question. C’est une sorte de protestation contre le rapport de M. de Falloux. M. Corbon dit que les ateliers doivent être modifiés, mais qu’il ne faut pas procéder à leur dissolution sans donner aux travailleurs les garanties qu’ils exigent. De violents murmures l’interrompent. « Qu’ils demandent, » dit-il en se reprenant. Puis, malgré la défaveur avec laquelle M. Corbon se voit écouté, il continue et donne lecture d’un projet de décret ainsi conçu :

« Art. 1er. Les associations de travail entre ouvriers sont protégées et encouragées par la République. Les conditions de chaque association sont librement débattues et arrêtées entre les intéressés.

« Art. 2. L’État n’intervient que par les encouragements qu’il fournit. Les encouragements de l’État sont indépendants des institutions de crédit destinées à favoriser le travail agricole et industriel. »

Le rapport de M. Corbon, dont toutes les expressions sont ménagées, son projet de décret qui, pour n’être pas la consécration du droit au travail, reconnaît cependant la légitimité et l’utilité des associations, aurait peut-être, s’il eût été adopté par acclamation, fait tomber les armes des mains de cette partie honnête et loyale de l’insurrection à laquelle les menées des factieux n’avaient point eu de part, et qui s’était soulevée uniquement dans la pensée que l’Assemblée nationale voulait, comme le pouvoir exécutif, se débarrasser des prolétaires. L’association était, en ce moment, l’idée fixe des ouvriers de Paris. Ils voyaient sous cette forme tous les progrès qu’ils avaient attendus de la proclamation de la République. On leur avait persuadé que la bourgeoisie et le gouvernement, influencés par les royalistes, s’opposaient à l’association, dans la crainte que le prolétariat y trouvât la force de s’arracher à la tyrannie des patrons, ou, comme on parlait alors, que le travail s’affranchît du capital. M. Corbon, ouvrier lui-même, connaissait bien cette disposition du prolétariat ; son projet était conçu dans un esprit d’humanité et de véritable politique, que l’Assemblée, troublée par la peur du socialisme, travaillée et trompée par des hommes de parti, ne voulut ou ne sut pas comprendre ; elle ne donna aucune marque d’assentiment au rapport et prononça la question préalable.

Quelques instants après, M. Garnier-Pagès vint excuser la commission exécutive de ne s’être pas rendue plus tôt au sein de l’Assemblée. « Elle a été tout occupée, dit-il, à prendre des mesures de vigueur ; elle en va prendre de plus vigoureuses encore. » Il déclare qu’il faut en finir. L’Assemblée répond par le cri de : « Vive la République ! »

M. de Lamartine paraît à son tour. Il conjure l’Assemblée de ne pas aller aux barricades comme on l’a annoncé. « C’est aux membres du pouvoir exécutif à s’y rendre ; c’est à eux, dit-il, d’aller où la gloire les appelle. » Puis il monte à cheval pour se joindre à la colonne du général Cavaignac, dont j’ai dit plus haut la marche. Le président suspend la séance jusqu’à huit heures du soir.

Quand l’Assemblée se réunit de nouveau, l’aspect de Paris est lugubre ; les maisons sont hermétiquement fermées, les rues désertes ; un silence sinistre plane sur la ville. De loin à loin, quelques décharges, quelques coups de feux isolés, annoncent que la nuit n’apporte pas la fin, mais la suspension momentanée des hostilités, nécessitée par les ténèbres. On entend à distance, sur la rive droite, battre la générale. Le tocsin sonne dans les faubourgs. Les représentants voudraient paraître calmes, mais l’anxiété la plus vive se lit sur les visages. Chacun apporte des nouvelles de son quartier. Tous sont persuadés que l’insurrection se propage ; on lui suppose un plan savamment combiné ; on dit que les barricades sont construites selon toutes les règles de l’art des fortifications ; les soldats, dit-on, sont peu animés. On doute beaucoup de l’efficacité des mesures prises par le gouvernement ; la garde nationale, qui a perdu beaucoup de monde, se défie à l’excès de la commission exécutive ; tout le monde est d’accord sur un point : c’est que, soit trahison, soit négligence, la troupe est partout insuffisante.

Cependant, M. Considérant est monté à la tribune. Il apporte une proclamation aux ouvriers qu’il a rédigée de concert avec M. Louis Blanc, et qu’ont signée M. Jules Simon et une soixantaine de représentants. « Cette proclamation a pour but, dit-il, de rassurer les ouvriers sur leur sort, de leur faire comprendre que leurs souffrances ont été engendrées par la fatalité des choses et non par la faute des classes ou des hommes ; elle leur annonce que l’Assemblée nationale veut consacrer, par tous les moyens possibles et pratiques, le droit qu’a tout homme en venant au monde de vivre en travaillant ; qu’elle veut développer, par des subventions et des encouragements de toutes sortes, ce grand principe de l’association, destiné à unir librement tous les intérêts, tous les droits. » M. Considérant demande à l’Assemblée de nommer une commission, afin d’entendre la lecture de sa proclamation. M. Baze s’y oppose. « Il ne faut pas, dit-il, que l’Assemblée tienne un langage opposé aux actes du gouvernement ; il faut laisser faire le général Cavaignac. » La proposition de M. Considérant est écartée. Quelques instants après, M. Caussidière la reproduit sous une autre forme. Il supplie l’Assemblée d’envoyer un certain nombre de représentants, accompagnés d’un membre de la commission exécutive, dans les faubourgs, ce soir même, à l’instant, sans perdre une minute, et de lire aux flambeaux, devant les barricades, une proclamation conciliante. C’est à peine si on écoute. « On ne raisonne pas avec les factieux, s’écrie M. Bérard, on les bat ! » M. Caussidière reprend avec chaleur, affirme qu’en accédant à ce qu’il propose, l’Assemblée ramènera l’ordre et fera cesser l’effusion du sang. Comme il sait qu’on le suspecte, il offre de se mettre à la tête de la députation, de se livrer en otage. « Mais, de grâce, dit-il, ne perdez pas de temps, empêchez Paris de s’entr’égorger demain ; n’attendez pas d’autres nouvelles. Les clubs du désespoir sont en permanence ! — Vous parlez comme un factieux : à l’ordre ! » s’écrie-t-on.

M. Duclerc, au nom du gouvernement, prie l’Assemblée de ne pas se faire « pouvoir des rues. » Une catastrophe peut arriver, dit-il, alors où serait le gouvernement ?

L’Assemblée, après avoir rejeté la proclamation de M. Considérant et la proposition de M. Caussidière, adopte une proclamation à la garde nationale que propose M. Senard. Cette proclamation, en parlant de l’incendie qui déjà désole la cité, des formules du communisme et des excitations au pillage, qui se produisent sur les barricades, déclare que le crime des insurgés est à découvert, et que l’Assemblée ne reculera devant aucun effort pour faire son devoir, comme la garde nationale fait le sien[19].

C’était renoncer à tout espoir de conciliation. C’était donner à l’insurrection un caractère tellement odieux qu’elle ne pouvait plus prendre conseil que du désespoir. Cependant l’Assemblée, en adoptant cette proclamation, n’est pas aussi résolue à la guerre à outrance qu’elle peut le paraître ; elle hésite, elle ne sait ce quelle doit vouloir. Ceux qui parlent de clémence lui semblent des traîtres ; ceux qui conseillent des mesures extra-légales étonnent sa conscience. M. Degousée, qui demande l’arrestation de tous les rédacteurs de journaux socialistes, n’est pas écouté. La séance reste un moment suspendue.

À dix heures, un vif mouvement de curiosité se manifeste ; le général Cavaignac monte à la tribune ; on l’écoute dans un silence profond. Le général en chef paraît extrêmement triste. Il regrette, dit-il d’une voix brève et saccadée, de n’avoir pas de renseignements complets à donner à l’Assemblée ; il n’y a pas de rapports des généraux. La résistance a été malheureusement bien énergique. Les barricades sont encore debout ; mais les régiments des environs de Paris sont en route. Il ne doute pas que la garde nationale des départements n’arrive promptement. Il annonce que pendant la nuit les troupes resteront massées autour de l’Assemblée.

On se sépare sur ces paroles peu rassurantes du général en chef. La consternation est dans tous les esprits. Le président, le bureau de l’Assemblée et un certain nombre de représentants, passent le reste de la nuit au Palais-Bourbon.

Le lendemain 24, à huit heures du matin, la séance est reprise. On entend gronder le canon et la fusillade. Les bruits les plus contradictoires circulent. Selon les uns, l’insurrection est refoulée et concentrée sur un point ; selon d’autres, elle avance et menace à la fois l’Hôtel de Ville et l’Assemblée. M. Senard vient mettre fin à ces doutes. D’un ton grave, il lit un rapport d’après lequel les insurgés étendraient leurs moyens d’action : « Il est impossible, dit M. Senard, d’opérer une solution prompte, à moins d’une lutte énergique. Il faut que l’Assemblée réponde à l’admirable dévouement de l’armée et de la garde nationale. » Alors il propose un décret par lequel l’Assemblée adopte, au nom de la République, les veuves et les enfants des citoyens morts pour la patrie. Il donne des nouvelles des représentants Bixio et Dornès, des généraux Bedeau et Clément Thomas. L’affliction et l’anxiété sont sur tous les visages ; la séance est encore une fois suspendue.

Pendant cette suspension, une décision de la plus grande gravité est prise.

On se rappelle que, depuis quelque temps, le parti des républicains modérés voulait remplacer la commission exécutive par un chef unique du pouvoir exécutif.

Le 22 juin, trente ou quarante membres de la réunion du Palais-National, voyant l’imminence de l’insurrection, avaient délibéré sur le choix qu’il conviendrait de faire en des circonstances si difficiles. Les noms de MM. Dupont (de l’Eure), Arago, Lamartine, et même celui de M. Ledru-Rollin, ayant été successivement proposés et écartés, on se prononça pour le général Cavaignac et l’on décida que trois membres de la réunion, MM. Landrin, Ducoux, Latrade, se rendraient auprès de lui, afin de sonder ses dispositions et de s’assurer qu’il accepterait le pouvoir, dans le cas où l’Assemblée renverserait la commission exécutive.

Dans le même temps, la réunion de la rue de Poitiers, composée exclusivement, à l’origine, de nouveaux parlementaires qui affectaient de n’appartenir à aucun autre parti qu’à celui qu’ils appelaient le parti de l’ordre, mais qui, en admettant tout récemment MM. Thiers et Berryer, avait pris un caractère politique beaucoup plus prononcé, délibérait également sur le renvoi de la commission exécutive et entrait, par l’entremise de M. d’Adelsward, en relations avec le général Cavaignac.

La réponse du ministre de la guerre aux membres de ces deux réunions fut la même. Le général était convaincu, disait-il, des inconvénients nombreux que présentait le partage du pouvoir dans les circonstances actuelles ; il était à la disposition de l’Assemblée, si elle avait confiance en lui ; mais il entendait agir loyalement envers la commission exécutive, dont il était en ce moment le subordonné, et ne voulait entrer en arrangement que sous la condition expresse qu’elle en serait prévenue.

Cependant l’opinion publique était si favorable à la formation d’un nouveau pouvoir, que, le 23, dès qu’on vît éclater l’insurrection, le bruit se répandit que le général Cavaignac était nommé chef du pouvoir exécutif. Ce bruit était prématuré. Nous avons vu que la commission, pressée de se retirer, avait répondu qu’elle ne pouvait consentir à se déshonorer en abandonnant son poste à l’heure du péril ; mais, le 24, de grand matin, tout changea de face. L’insurrection prenait manifestement l’offensive ; elle cernait l’Hôtel de Ville. Le général Duvivier, qui remplaçait le général Bedeau, déclarait que, sans des renforts considérables, il ne pouvait plus tenir ; enfin, ce qui fut décisif, M. Recurt faisait savoir que la garde nationale, qui n’avait pas de confiance dans la commission exécutive, ne marcherait pas si l’on ne déclarait Paris en état de siége et si l’on ne concentrait tous les pouvoirs entre les mains du général Cavaignac.

Forts de cette déclaration, quelques représentants se rendent, à huit heures du matin, au conseil de la commission exécutive ; ils lui annoncent ce qui se passe ; ils ajoutent que la réunion du Palais-National et celle de la rue de Poitiers sont d’accord pour porter au pouvoir le général Cavaignac ; ils demandent, enfin, positivement à la commission de donner sa démission. MM. de Lamartine, Garnier-Pagès, Barthélemy Saint-Hilaire et Pagnerre, s’y refusent encore formellement. Ils disent que leur honneur est engagé, qu’il faut avant tout en finir avec l’insurrection dans la rue, puis qu’on verra ensuite à prendre des mesures politiques dans le conseil. Les partisans du général Cavaignac, voyant qu’il n’y a rien à obtenir de ce côté, décident d’agir directement par l’Assemblée.

Pendant ce temps, M. Senard et le général Cavaignac conféraient ensemble sur les conditions du pouvoir. Le général parlait en soldat. « Il ne connaissait pas la France, disait-il ; il ne connaissait pas l’opinion publique ; c’était aux hommes politiques à résoudre ce qui convenait au pays. Quant à lui, il était prêt à faire ce que l’on déciderait, à une condition toutefois, c’est qu’il resterait seul chargé du pouvoir exécutif et qu’il choisirait ses ministres là où il jugerait bon de les prendre. »

La réunion de la rue de Poitiers faisait quelques difficultés d’accepter cette dernière condition. M. Thiers n’ignorait pas que le général Cavaignac l’excluait positivement, lui et ses amis, de toute participation aux affaires ; mais le danger pressait. C’était beaucoup, d’ailleurs, de renverser, par les mains des républicains, la commission exécutive, qui était un dernier reste du gouvernement provisoire et de la révolution. M. Thiers croyait peu aux talents politiques du général Cavaignac ; l’antipathie que le général lui témoignait le faisait sourire ; et, par une sorte de générosité dédaigneuse que lui inspirait la certitude d’être bientôt, à la tête du parti dynastique, maître des affaires, il joignait ses efforts à ceux de MM. Senard et Marrast pour porter au pouvoir le général républicain.

Quant à la déclaration de l’état de siége, on sonda les bureaux avant d’en porter la proposition à l’Assemblée. Là, on rencontra une opposition sérieuse ; l’état de siége répugnait profondément aux républicains de l’école libérale ; un pouvoir tout militaire leur paraissait une énormité.

L’un des représentants qui parla le plus fortement dans ce sens, ce fut M. Grévy, représentant du département du Jura. C’était un esprit ferme et tempéré, à qui l’amour du bien et l’habitude des choses honnêtes traçaient toujours, sans qu’il eût besoin d’efforts, la ligne la plus droite. Sa parole était grave, lucide ; il possédait cette logique invincible de la sincérité qui gagne tous les bons esprits. L’un des nouveaux venus dans l’Assemblée, il s’y était promptement acquis, sans intrigue et même sans ambition, une considération particulière. Républicain par réflexion plutôt que par entraînement, il ne concevait le progrès que par la liberté. Se tenant à cette notion très-simple, mais bien rare dans les querelles de parti, il parut constamment, au sein de l’Assemblée, comme une expression modeste de sa meilleure conscience, comme un exemple parfait de l’esprit parlementaire appliqué dans toute sa sincérité à l’affermissement et à l’extension des institutions démocratiques.

La répulsion de M. Grévy pour l’état de siège fut très-combattue par les membres actifs des partis dynastiques et surtout par ceux du parti clérical qui s’efforçaient de démontrer que l’état de siège ne serait pas ce qu’on pensait. « On voulait simplement, disaient-ils, une plus grande concentration des pouvoirs pendant le combat, afin de rendre la résistance militaire plus énergique ; mais l’état de siège ne pourrait jamais signifier, pour une assemblée républicaine, ni l’arbitraire des jugements, ni la suppression de la liberté. » Cette opinion s’appuyait sur un grand fait contemporain. Lorsqu’en 1832, les ministres de Louis-Philippe, sans consulter les Chambres, eurent mis Paris en état de siège, un insurgé fut condamné à mort par le conseil de guerre. L’opinion se souleva ; M. Odilon Barrot plaida pour le condamné devant la cour de cassation. Il attaqua, non le droit du gouvernement de déclarer en certains cas l’état de siège, mais l’illégalité des commissions militaires. Il soutint que l’état de siège impliquait non pas les tribunaux d’exception, mais uniquement la prépondérance momentanée de l’autorité militaire sur l’autorité civile. M. Odilon Barrot fut éloquent et vrai ; il gagna sa cause devant la Cour et devant l’opinion publique.

Les républicains qui, en 1832, sous la monarchie, s’étaient fortement prononcés contre l’état de siége, ne pouvaient, sans la plus triste inconséquence, l’adopter sous la République. Aussi le projet de décret, lu par M. Pascal Duprat, le 24, à la reprise de la séance, fut-il d’abord mal accueilli. Plusieurs représentants protestèrent au nom des souvenirs de 1832. On hésitait beaucoup encore à prendre une mesure de cette gravité, qui paraissait à bien des consciences une violation manifeste du principe républicain. D’ailleurs, M. Pascal Duprat n’avait pas d’autorité dans la Chambre, et vraisemblablement sa proposition aurait été rejetée, si M. Bastide n’était monté à la tribune pour l’appuyer dans les termes les plus pressants. M. Bastide était très-ému ; il exhorta les représentants à ne pas perdre un temps précieux ; il les supplia de prendre une décision immédiate. « Citoyens, s’écria-t-il, au nom de la patrie, hâtons-nous ! Je vous conjure de mettre un terme à vos délibérations et de voter le plus tôt possible ; dans une heure peut-être l’Hôtel de Ville sera pris ! J’en reçois à l’instant des nouvelles. » Cet accent suppliant d’un homme qu’on connaissait incapable d’intrigue, la parole tremblante de ce cœur plein de fermeté, l’émotion de cette âme si calme, produisirent sur l’Assemblée une impression qui entraîna tout. L’état de siège fut voté par assis et levé.

Soixante représentants seulement, parmi lesquels MM. Odilon Barrot, Grévy et Considérant, votèrent contre[20].

Une heure après, la commission exécutive envoyait à l’Assemblée sa démission rédigée par M. de Lamartine et conçue en ces termes : « La commission du pouvoir exécutif aurait manqué à la fois à son devoir et à son honneur en se retirant devant une sédition et devant un péril public. Elle se retire seulement devant un vote de l’Assemblée. En lui remettant les pouvoirs dont vous l’avez investie, elle rentre dans les rangs de l’Assemblée nationale pour se dévouer avec vous au danger commun et au salut de la République. »

Ainsi tomba, à la suite de quelques intrigues de parti, mais surtout devant le désir, le besoin général d’un pouvoir fort, la commission exécutive nommée le 10 mai par l’Assemblée.

Elle ne se retira pas glorieusement, comme l’avait fait le gouvernement provisoire ; l’Assemblée ne songea pas à décréter qu’elle avait bien mérité de la patrie ; mais elle put emporter du moins, malgré les calomnies auxquelles elle se vit en butte, la conscience d’avoir suivi l’exemple qui lui avait été légué, de modération dans l’exercice du pouvoir et de respect pour les libertés publiques.

Accusée avec violence, par deux partis passionnés, incapables en ce moment de toute justice, la commission exécutive, si elle manqua d’unité, d’initiative et d’un grand sens politique, ne fut coupable de presque aucune des fautes qui lui furent si amèrement reprochées. Des hommes tels que MM. de Lamartine, Arago, Garnier-Pagès, ne furent pas des despotes ; eussent-ils voulu l’être, ils ne l’auraient pas pu, en présence d’une Assemblée dont ils dépendaient de la manière la plus complète. Ils ne furent pas davantage des sybarites, gorgés d’or et repus de festins ; tout au plus, quelques-uns d’entre eux commirent-ils de légères fautes de goût, en souffrant qu’on ornât le palais du Luxembourg de meubles qui avaient décoré les appartements des princes ; moins encore étaient-ce des démagogues, comme le disait la presse dynastique, ou des hommes inhumains, ennemis du peuple, comme on l’imprimait dans les feuilles révolutionnaires.

C’étaient, comme j’ai tâché de le faire voir, des hommes lassés, craintifs, non devant le danger, mais devant leur propre conscience ; peu d’accord entre eux, ne sachant ni ce qu’ils devaient vouloir, ni ce qu’ils pouvaient oser, ni surtout ce que, dans un temps où tout était ébranlé, confus, contradictoire, les passions et les intérêts de la France commandaient davantage, ou bien l’application hardie des idées nouvelles, ou bien le raffermissement des institutions anciennes.

Le pouvoir, que nous allons voir passer en d’autres mains et prendre successivement des formes diverses, nous montrera, par son impossibilité à rien fonder, qu’en faisant peser, comme on l’a fait, sur le gouvernement provisoire d’abord, puis sur la commission exécutive et sur l’Assemblée constituante, la responsabilité entière et pour ainsi dire personnelle d’un état social sur lequel ils avaient si peu de prises, on a méconnu l’essence même et le caractère d’une révolution, la plus vaste, la plus compliquée surtout et la plus inconnue à elle-même, qui ait jamais agité le monde.

  1. J’ai eu fréquemment occasion d’observer cet étrange contraste d’un peuple railleur à l’excès envers les vivants et naïvement pieux envers les morts, en allant visiter, le dimanche, les cimetières de Paris. On voit la famille du mort qui s’est réunie pour lui rendre visite et lui porter quelque présent. L’un vient planter un rosier en fleurs sur la terre consacrée ; un autre attache une couronne d’immortelles à la croix qui en marque le centre ; celui-ci y suspend quelque emblème peint, un cœur, une pensée, etc. Chacun s’est vêtu de ses meilleurs habits. L’enfant mange en silence un gâteau qu’on lui achète sur le chemin afin qu’il soit sage ; on est sérieux, ému, mais point trop affligé. La pensée d’une longue absence attriste les imaginations, mais la crainte d’une séparation éternelle n’en approche pas, moins encore celle des peines de l’enfer. L’idée de destruction, de néant ne serait pas même comprise.
    J’ai quelquefois entendu de pauvres gens exprimer d’une manière touchante, en passant auprès d’un caveau de famille, le regret de ne pouvoir, eux aussi, rester unis dans le repos de la mort, comme ils l’avaient été dans le travail de la vie. Je conseille à tous ceux qui veulent bien connaître le peuple de Paris de passer de temps en temps quelques heures, le dimanche, au cimetière du Mont-Parnasse, par exemple.
  2. Voir, à la fin du volume, le n° 9 des Documents historiques.
  3. Ce plan fut très-fidèlement exécuté. À aucun moment de l’insurrection, le rayonnement des extrémités au centre ne fut interrompu ; les ordres arrivèrent toujours avec la plus grande célérité ; jamais non plus le soldat ne manqua de vivres, ni le cheval de fourrage. L’excellente administration du colonel Charras qui avait tout prévu ; la rapidité, la précision, l’ensemble de ses dispositions pendant le combat, eurent cet heureux effet. On se rappelle que, en 1830, l’armée de Paris avait manqué de tout.
  4. La Presse, du 22 juin, disait ouvertement que le National voulait, par l’insurrection, rendre nécessaire la dictature du général Cavaignac.
  5. Le Bien public, journal dirigé par M. de Lamartine, disait dans son numéro du 16 juin : « Le général Cavaignac porte de jour en jour davantage à la tribune l’attitude de l’homme d’État ; sa parole sobre et sévère va toujours toucher une vérité. »
  6. On n’a pas assez remarqué, selon moi, le désintéressement politique qui inspira en ce moment la conduite et le langage de M. de Lamartine. Pour la seconde fois, il se sacrifiait au bien public. En refusant, après la journée du 16 avril, de se séparer de M Ledru-Rollin, dont les ressentiments pouvaient, selon lui, jeter une force encore très-puissante dans l’opposition révolutionnaire, il avait renoncé à tout espoir d’influence sur l’Assemblée ; cette fois, en reconnaissant, que l’opinion publique donnait au général Cavaignac une autorité supérieure à la sienne et nécessaire pour traverser une crise dangereuse, en s’effaçant devant un rival, il foulait aux pieds son orgueil, son ambition, tous les sentiments les plus forts du cœur humain.
  7. Quelques jours après la fête de la Fraternité (23 avril) le gouvernement provisoire avait cru pouvoir faire rentrer dans Paris le 29e régiment de ligne, commandé par le colonel Dulac. Arrivé à la barrière, le colonel se vit entouré d’une multitude très-animée et qui faisait mine de s’opposer à son passage. Avec un grand sang-froid : « Est-ce que le gouvernement provisoire est renversé ? dit-il aux ouvriers qui se trouvaient le plus près de lui. — Non, répond la foule. — Eh bien ! alors, voici son ordre, aidez-moi à l’exécuter. » — Et ces mêmes hommes, au cri de : « Vive le gouvernement provisoire ! » entourent le colonel, le précèdent, lui font faire place, et ne le quittent qu’à l’Hôtel de Ville. Cependant le gouvernement ne crut pas pouvoir laisser ce régiment dans Paris.
  8. Le 23 juin, la garde nationale de Grenelle, dirigée sur les Tuileries, se mit en marche au cri de : « Vive Napoléon ! » et déclara que si on l’envoyait aux barricades, elle ne tirerait point.
  9. Cet ordre, envoyé par M. Recurt, le 22, à sept heures du soir, à la préfecture de police, avait été reçu par M. Panisse, directeur de la sûreté générale ; mais le préfet, M. Trouvé-Chauvel, qui, depuis la veille, demandait avec instance des ordres précis et n’en pouvait obtenir, étant sorti pour dîner, n’en prit connaissance que le lendemain 23, à dix heures du matin. On ignorait le domicile de la plupart des hommes désignés sur la liste d’arrestation. Il fallut du temps pour le trouver. Pendant ce temps, les barricades s’élevaient, et ces hommes commandaient l’insurrection.
  10. Dans la 4e légion, entre autres, forte de douze à quinze mille hommes, on n’en réunit que deux à trois cents. Dans la 11e, il ne vint pas plus d’une vingtaine d’hommes par compagnie de trois cents.
  11. Le deuxième régiment d’infanterie de marine, transporté très-rapidement de Brest à Paris par le chemin de fer, y arriva le lundi matin et prit part à l’affaire de la barrière Fontainebleau. Les officiers étaient très-animés ; ils criaient en brandissant leurs sabres : « Nous venons mourir pour la République ! »
  12. Un fait qu’on n’a pas assez remarqué et dont l’influence morale fut très-grande sur la population, c’est que les jeunes gens des écoles, qui, en 1830 et en 1848, s’étaient battus dans les rangs du peuple, se prononcèrent cette fois et avec une ardeur extrême pour la répression. La vue de leurs uniformes dans les rangs de la garde nationale produisit beaucoup d’effet sur le peuple qui ne tirait pas sur eux.
  13. M. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg.
  14. Dans le premier projet de constitution, publié le 20 juin, un article spécial garantissait, en effet, le droit au travail.
  15. Cette barricade était défendue par des officiers de la 12e légion, anciens républicains, qui avaient été les compagnons de captivité de M. Guinard.
  16. En face de la rue des Mathurins, les gardes mobiles, ayant formé avec des tréteaux une espèce de tribunal, simulèrent un conseil de guerre et rendirent des sentences de mort, qui furent exécutées sur l’heure.
  17. On comptait, dans la rue Saint-Jacques, environ trente-huit barricades.
  18. Il ne sera pas sans intérêt, pour apprécier l’état des partis populaires dans Paris, de consulter une liste des principales arrestations politiques opérées du 15 mai au 22 juin. Voir aux Documents historiques. à la fin du volume, n° 14.
  19. Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n° 15, la proclamation de M. Considérant et celle de M. Senard.
  20. « Donnez-nous la chose, mais pas le mot, disait à un représentant M. Odilon Barrot ; j’ai-voté contre en 1832, je ne saurais ainsi me contredire. »