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Histoire de la Révolution de 1848/Chapitre 33

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Charpentier (2p. 420-469).


CHAPITRE XXXIII


Proclamation du général Cavaignac à l’armée. — Opérations militaires pendant la journée du 24. — Le général Duvivier à l’Hôtel de Ville. — Le général Damesme au Panthéon. — Séance du 25. — L’Assemblée vote trois millions pour les ouvriers nécessiteux. — Le général Lamoricière. — Mort du général Bréa. — Combats autour de l’Hôtel de Ville. — Mort du général Négrier. — Mort de l’archevêque de Paris. — Quatrième journée. — Bombardement et reddition du faubourg Saint-Antoine. — L’Assemblée nationale décrète que le général Cavaignac a bien mérité de la patrie.


Le général Cavaignac, investi du pouvoir exécutif, n’eut qu’à compléter les mesures qu’il avait prises déjà comme ministre de la guerre. Il laissa son quartier général à l’Assemblée, sa réserve sur la place de la Concorde ; il fit adresser l’ordre, par dépêches télégraphiques, aux chefs de corps de la subdivision de la Seine-Inférieure, à ceux de la deuxième et de la troisième division, de diriger sur Paris toute l’infanterie disponible. Il envoya dans les départements des officiers d’état-major chargés de presser l’envoi des troupes et de faire marcher sur Paris l’armée des Alpes. Enfin, il fit publier trois proclamations : l’une qui s’adressait, au nom de l’Assemblée nationale, aux ouvriers ; l’autre, en son propre nom, à la garde nationale[1] ; la troisième à l’armée.

Cette dernière proclamation, admirable par la grandeur des sentiments d’humanité qui l’inspirent, unique dans les fastes militaires par la dignité, par le respect de soi qu’elle suppose ou qu’elle veut faire naître chez ceux à qui elle s’adresse, mérite d’être retenue et méditée. On y verra quel langage la vertu républicaine sait parler, même dans la bouche d’un soldat. On comprendra comment, par cela seul que ce soldat est républicain et voit dans les soldats qu’il commande au nom de la loi, non plus des bras serviles façonnés à tuer par la discipline, mais des citoyens dont il respecte la conscience libre, quelques paroles de circonstance, oubliées d’ordinaire aussi vite qu’elles sont prononcée, s’élèvent à la hauteur d’un témoignage historique qui a droit d’occuper la mémoire d’une nation et d’intéresser la pensée humaine.

« Soldats, » disait le général Cavaignac, le 24 juin, à onze heures du matin, au moment même où le combat recommençait dans les conditions les plus défavorables et où il pouvait sembler nécessaire de surexciter les passions de l’armée, afin de rendre plus égale la force d’impulsion qui, jusqu’alors, avait paru tout entière du côté des insurgés, « soldats ! le salut de la patrie vous réclame. C’est une terrible, une cruelle guerre que celle que vous faites aujourd’hui. Rassurez-vous, vous n’êtes point agresseurs ; cette fois, du moins, vous n’aurez pas été de tristes instruments de despotisme et de trahison. Courage, soldats ! imitez l’exemple intelligent et dévoué de vos concitoyens ; soyez fidèles aux lois de l’honneur, de l’humanité ; soyez fidèles à la République. À vous, à moi, un jour ou l’autre, il nous sera donné de mourir pour elle. Que ce soit à l’instant même, si nous devions lui survivre ! »

Cette proclamation fit sur l’heure un très-grand effet. Elle est de nature à en produire un plus grand encore aujourd’hui que tant d’événements, en France et en Europe, éclairent d’un jour nouveau le sentiment qui l’a dictée. D’autres généraux ont été chargés, comme le général Cavaignac, de vaincre des insurrections populaires ; de grandes capitales ont été reprises par la force armée ; les Radetzky, les Wrangel, les Windischgraetz, ont fait marcher contre le peuple, au nom des rois et des empereurs, des troupes régulières. En est-il un seul qui, en envoyant ses soldats à l’assaut des barricades, ait songé à les rassurer sur la légitimité de la cause qu’ils allaient défendre ? Un seul qui les ait félicités de n’être pas des instruments de despotisme, et qui les ait exhortés à rester fidèles aux lois de l’humanité ? Que l’on me pardonne ce rapprochement et cette réflexion en l’honneur d’un soldat citoyen dont les actes ont été sévèrement jugés et les intentions souvent méconnues ; en l’honneur aussi de la patrie républicaine, qui seule commande aux hommes, qu’elle rend égaux et libres, ces sentiments plus parfaits et ces devoirs supérieurs.

Revenons à l’action qui s’engage et considérons l’ensemble de la situation, à l’heure où je reprends mon récit.

Nous avons vu que la troupe, à cause de son petit nombre, encore réduit par les pertes énormes qu’elle a faites, n’a pu garder les barricades dont elle s’est emparée. À la chute du jour, il a fallu se concentrer et laisser ainsi aux insurgés le loisir de relever leurs retranchements. Le combat, néanmoins, n’a pas cessé entièrement, même au plus fort de la nuit. On a échangé des feux de tirailleurs autour de l’Hôtel de Ville et dans le voisinage du Panthéon. Les insurgés, quoiqu’ils n’aient remporté aucun avantage sur l’armée, et qu’ils aient perdu l’espoir d’entraîner la garde mobile, se considèrent comme assurés de vaincre. La société des droits de l’homme, qui, la veille, s’est tenue à l’écart, et la partie considérable des ateliers nationaux qui n’a pas donné encore, en voyant que la lutte se prolonge, ont décidé de s’y joindre. On répand le bruit que les populations de Rouen, du Havre et de Lille sont en marche et viennent prêter main-forte à l’insurrection. La famille de l’ouvrier se presse autour de lui et l’excite à la révolte. Sur beaucoup de barricades, à la place du drapeau tricolore des ateliers nationaux, qui n’a aucun sens, on arbore le drapeau rouge, devenu, depuis le 26 février, le signe de protestation du prolétariat. En réponse aux proclamations du général Cavaignac, les ouvriers placardent sur les murailles un appel aux armes dans lequel ils disent qu’ils veulent la république démocratique et sociale[2]. L’insurrection se déclare : elle a désormais, si ce n’est un chef, du moins un nom et un caractère. Elle prend en quelque sorte conscience d’elle-même.

Le général Cavaignac, instruit par des rapports circonstanciés de ces dispositions du peuple, en conçoit de vives appréhensions. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit. Son organisation très-nerveuse le fait souffrir plus qu’un autre de tout ce qui est incertitude et lenteur. Les hommes auprès desquels, en communiquant librement ses pensées, il trouverait l’appui moral dont il a besoin, les généraux Lamoricière, Bedeau, Damesme sont loin de lui. Il ne voit que des officieux, des importants, des gens troublés par la peur. Il vient d’apprendre, et sa colère n’a pu se contenir, que M. Thiers, dans une délibération de trois cents représentants de la droite, réunis dans l’ancienne Chambre des députés, s’étant levé précisément à la place, qu’il occupait naguère, au banc des ministres, y a tenu un long discours pour blâmer les dispositions militaires prises depuis le 23. L’historien de l’Empire a particulièrement désapprouvé l’emploi de la cavalerie dans les rues, et, après avoir démontré à son auditoire l’impossibilité stratégique de résister au peuple, il a offert de porter à M. Senard l’avis, que celui-ci transmet au général Cavaignac, d’abandonner Paris à l’insurrection et de se retirer dans quelque ville de province. On conçoit que de pareils avis et de telles critiques achèvent d’exaspérer le général Cavaignac[3]. La situation devient, d’ailleurs, de plus en plus difficile. Les troupes qu’on attend impatiemment ne paraissent pas. Les munitions s’épuisent avec une rapidité effrayante ; au bout de cette première journée, il ne reste presque plus rien d’un approvisionnement de trois cent mille cartouches[4]. On est douze heures sans nouvelles du colonel Martimprey, envoyé à Vincennes pour y chercher des munitions et de l’artillerie. Parti la veille, à onze heures et demie du soir, à la tête d’un régiment d’infanterie et d’un régiment de cuirassiers, le colonel Martimprey n’est arrivé à Vincennes qu’à quatre heures et demie du matin, à cause des détours qu’il lui a fallu faire pour ne pas se laisser surprendre par les insurgés, maîtres de tout le faubourg Saint-Antoine. À onze heures et demie du matin seulement, il ramène à Paris, les canons, les boulets, les bombes, les obus dont on va faire usage pour assiéger en règle et réduire la ville insurgée.

Le 24, à dix heures, le combat recommence partout à la fois. Comme la veille, les principaux engagements ont lieu sur trois points : dans la Cité, dans le haut des faubourgs Saint-Denis et Poissonnière, aux abords du Panthéon.

Dans la Cité, les insurgés ont repris, pendant la nuit du 23 au 24, les positions enlevées par le général Bedeau. Les barricades qu’ils ont construites depuis la rue Planche-Mibray jusqu’aux rues Rambuteau, de la Tixeranderie, Cloche-Perce, etc., n’ont pu être ni ébranlées par le canon, ni emportées à la baïonnette. Deux pièces d’artillerie, mises en batterie sur la place du Châtelet et sur la place Saint-Michel, ont été forcées de reculer. Le général Duvivier, qui a fait avec tant d’éclat la guerre d’Afrique, semble déconcerté par cette guerre des rues. On le voit étudier avec inquiétude le plan de Paris ; son commandement est incertain, sa mémoire le trompe ; il fait faire des marches et des contre-marches qui fatiguent la troupe ; on abandonne, par son ordre, des positions faciles à garder. Le vieux colonel Renaut, à la tête du 48e de ligne, reste tout le jour exposé au feu sans gagner de terrain ; un moment, les insurgés ne sont plus qu’à soixante pas de l’Hôtel de ville. Les soldats et la garde nationale, sentant l’absence d’une impulsion forte, se découragent ; plusieurs compagnies reculent devant le feu et se débandent. Enfin, M. Marrast croit devoir aller trouver le général Cavaignac pour lui demander de remettre le commandement en d’autres mains. Cavaignac hésite à faire un pareil outrage à l’un des plus brillants généraux de l’armée ; cependant, vers six heures, il envoie à l’Hôtel de Ville le colonel Charras à la tête d’une colonne de renfort, composée d’un bataillon de la garde nationale et de deux pièces de canon. Ce renfort, et surtout la nouvelle certaine que l’état de siège est proclamé, que tous les pouvoirs sont remis au général Cavaignac, raniment les esprits. On reprend confiance ; on marche vivement aux barricades de la rue Saint-Antoine ; on attaque avec le canon l’église Saint-Gervais. Vers huit heures, l’Hôtel de Ville est dégagé ; on respire ; on rentre à la nuit, plein d’espoir pour la journée du lendemain.

Dans le faubourg Poissonnière, où le général Lebreton a pris le commandement, la troupe qui avait poussé la veille jusque près des ateliers du mécanicien Gavé, a rétrogradé pour se concentrer autour de la prison Saint-Lazare. Tout est à recommencer. Les insurgés, pendant les quelques heures de répit qu’on leur a laissées, ont achevé de se fortifier. Ils ont crénelé et percé de meurtrières le mur d’octroi. La plupart des maisons sont à eux. Ils y ont pratiqué des communications au moyen desquelles ils se portent rapidement, à l’abri du feu, d’un point à un autre. Des hauteurs du clos Saint-Lazare, ils plongent sur toutes les rues qui descendent au boulevard. Les constructions inachevées de l’hospice de la République leur servent de retranchement. Les immenses blocs de pierre de taille, épars sur le sol inégal, et les palissades en planches qui les entourent, protègent leurs tirailleurs. Ils sont barricadés dans l’octroi, dans les abattoirs, dans le prolongement de l’embarcadère du chemin de fer de Strasbourg. Il semble y avoir sur ce point tout un ensemble de dispositions stratégiques qui dénotent un commandement militaire. On dit, en effet, que les insurgés ont mis à leur tête des soldats remplaçants de l’armée d’Afrique, d’anciens sous-officiers de l’Empire, et que leurs mouvements bien combinés convergent, de ces hauteurs dont ils sont maîtres, vers le centre de Paris. Ménagers de leurs munitions, il leur est ordonné de viser principalement les officiers supérieurs de l’armée ; ils restent silencieux ; un seul mot court à voix basse dans leurs rangs : « À l’Hôtel de Ville ! à l’Hôtel de Ville ! »

Il n’est pas difficile à l’insurrection, avec de pareils avantages, de tenir tête à la troupe pendant toute cette journée et toute la journée suivante. La seule barricade du faubourg Poissonnière résiste aux assaillants, depuis deux heures de l’après-midi jusqu’à six heures du soir. La garde nationale de là 2e légion y essuie le feu, pendant très-longtemps, avec le courage singulier qu’inspire à des pères de famille, à des chefs d’industrie, à des hommes riches et considérables, la persuasion qu’il s’agit pour eux, dans cette guerre sociale, de risquer le tout pour le tout, et que, s’ils se laissent désarmer, s’ils sont vaincus, c’en est fait, non-seulement de leurs richesses actuelles qu’ils verront livrées au pillage, mais encore du droit héréditaire de leurs enfants à ces richesses. Assurément ce courage, un peu égoïste, est moins héroïque que le point d’honneur du soldat qui défend le territoire ; il est moins noble que le dévouement du sectaire ou du patriote à une cause religieuse ou politique ; mais il n’en surmonte pas moins l’instinct naturel et produit, dans l’occasion, des actes tout à fait extraordinaires. « La crainte de perdre, dit Machiavel, engendre les mêmes passions que le désir d’acquérir[5]. »

Les officiers de l’armée s’étonnent de voir des hommes déjà sur le retour de l’âge, étrangers à la guerre, ou tout au moins déshabitués des armes, se porter sans tactique, sans discipline et sans enthousiasme, il est vrai, mais de parti pris et délibérément sur des points si exposés que les plus intrépides soldats hésitent à s’y tenir.

Le feu était terrible à la barricade Poissonnière. On ne voyait pas les insurgés qui tiraient par les meurtrières du mur d’octroi et à l’angle des fenêtres. La garde nationale assez peu nombreuse, n’avait pas de canon. Vers trois heures seulement, un faible renfort de deux cents gardes républicains lui arrive ; une heure après, le général Lebreton, qui vient faire une reconnaissance, promet d’envoyer de l’artillerie, et l’on voit bientôt déboucher une petite colonne de six cents gardes nationaux qui amènent avec eux une pièce de huit, escortée par une vingtaine de cuirassiers. Le représentant Tréveneuc et M. Perrée, rédacteur en chef du Siècle, sont avec eux. Le combat recommence avec plus de vivacité, et l’on échange encore, pendant près d’une heure, des décharges à bout portant, sans le moindre résultat. Enfin la garde nationale de Rouen paraît de l’autre côté de la barrière ; sa jonction décide la victoire. La barricade Poissonnière et la place Lafayette sont déblayées ; les insurgés reculent et se retranchent derrière les constructions du clos Saint-Lazare.

Dans le faubourg Saint-Denis, où le colonel de Luzy d’abord, puis le général Korte, ont remplacé le général Lafontaine, les choses ne prennent pas une tournure plus décisive. Le général Korte n’a sous ses ordres que des détachements du 7e et du 9e bataillons de la garde mobile, du 7e léger et de la garde nationale de Pontoise. Quatre-vingts coups de canon ont été tirés vainement contre une barricade de la rue Saint-Denis, que défendent avec beaucoup d’énergie et d’habileté les mécaniciens du chemin de fer du Nord. Le général pointe lui-même une pièce ; plusieurs fois il fait donner l’assaut, toujours sans succès. Le général Bourgon, entendant cette canonnade prolongée, accourt se mettre à la disposition du général Korte ; presque aussitôt, il est atteint d’une balle à la cuisse. Korte, blessé au bras, refuse, malgré des douleurs très-aiguës, de quitter son commandement. Tant de courage, tant de persévérance restent à peu près inutiles. À la fin de la journée du 24, on n’a remporté sur ce point aucun avantage décisif.

Sur un autre champ de bataille, très-étendu, entre le quartier général de Lamoricière et celui de Damesme, dans les sixième, septième, huitième et neuvième arrondissements, les insurgés ont remporté des avantages considérables, mais dont ils ne savent pas profiter. Dès le matin, ils ont attaqué la place des Vosges et pris la mairie du huitième arrondissement, où trois cent cinquante soldats de la ligne ont mis bas les armes[6]. On a planté sur la mairie le drapeau rouge et l’on y a installé, comme maire, un nommé Lacollonge, rédacteur en chef du journal l’Organisation du travail. Les insurgés ont trouvé à la mairie quinze mille cartouches, quinze mille sabres, des munitions de toute espèce et des uniformes de gardes nationaux qu’ils se partagent. Puis ils s’avancent par la rue Saint-Antoine et menacent l’Hôtel de Ville, dont les communications avec le corps d’armée du général Damesme restent toujours interceptées.

La position de Damesme est très-critique. Sept à huit cents hommes de troupes de ligne, deux pièces de canon et cinq cents gardes mobiles composent tout son effectif. La 11e légion, placée sous ses ordres, suffit à peine à garder les rues reconquises sur les insurgés, et c’est avec d’aussi faibles ressources qu’il conçoit et exécute le plan le plus hardi. Il veut, en premier lieu, rétablir les communications avec la division de la rive droite. Dans ce dessein, il va faire, en sens inverse, ce que le général Bedeau a tenté la veille : reprendre par le haut, la rue Saint-Jacques, pousser jusqu’en bas, de barricade en barricade ; puis, ceci fait, n’importe à quel prix, il attaquera le Panthéon, où les insurgés sont retranchés au nombre de quatre ou cinq mille.

Vers dix heures, le général Damesme quitte la place de la Sorbonne où il a bivaqué la nuit ; il descend la rue Saint-Jacques à la tête de sa colonne, reprend, comme il se l’est proposé, toutes les barricades jusqu’à la rue du Plâtre et revient vers le Panthéon, devenu le quartier général des insurgés. Leur position y est extrêmement forte. Du haut de la coupole, ils dominent les avenues qu’ils ont barricadées ; sur la place même ils ont construit une barricade énorme ; ils sont maîtres de l’École de droit qui fait face à l’église ; à gauche, ils occupent les bâtiments en construction de la mairie.

Pendant que le lieutenant-colonel Thomas, à la tête de deux bataillons du 14e et du 24e léger et d’un détachement de la garde républicaine, fait des efforts extraordinaires pour dégager les rues, la garde mobile essaye de s’emparer des bâtiments en construction qui entourent la place. Après une longue lutte, où plus de cent des leurs périssent, les gardes mobiles sont forcés de renoncer à leur entreprise. Mais, dans le même temps, la troupe de ligne, plus heureuse, a pénétré, par une porte de derrière, dans l’École de droit, et commence à tirer, par les fenêtres, sur le Panthéon. Les insurgés, installés dans la mairie, ripostent. Ce qui se passe là, pendant deux heures environ, est moins un combat qu’une horrible tuerie. Cependant le général Damesme, s’apercevant que les insurgés perdent plus de monde encore que lui et apprenant que le colonel Thomas a complètement réussi à déblayer les rues avoisinantes, donne l’ordre d’attaquer l’église. Il fait disposer ses troupes des deux côtés de la rue Soufflot et mettre les canons en batterie sur le milieu de la chaussée. Lui-même, pour animer les soldats et pour diriger les canonniers, reste pendant une heure entière entre ses deux pièces, calme, impassible, sous le feu continu des insurgés qui tirent du haut des galeries. Par deux fois, il faut renouveler le service des canonniers. Enfin, vers midi et demi, les portes massives du Panthéon commencent à s’ébranler, le feu de l’ennemi se ralentit ; Damesme donne le signal de l’assaut, en y montant le premier. La garde mobile et les gardes nationaux de la 11e légion s’élancent vers les grilles, renversent tout devant eux, enfoncent les portes, se précipitent dans l’église, s’y battent corps à corps avec les insurgés, en désarment plus de mille ; le reste fuit par une porte de derrière, à travers les jardins du collège Henri IV, et se réfugie dans une enceinte de barricades qui relie la place et la rue de la Vieille-Estrapade, la place et la rue de Fourcy, avec la rue des Fossés-Saint-Jacques.

C’est à peine si Damesme laisse un moment reposer sa troupe ; dans le temps que le colonel Thomas attaque la barricade de la rue des Fossés-Saint-Jacques, il se porte à l’attaque de celle de la rue de l’Estrapade. Le canon et la fusillade grondent pendant près de cinq heures. À l’instant où l’on va s’emparer, après des pertes énormes, de la dernière barricade, rue de Fourcy, le général reçoit une balle dans la cuisse. Un cri de douleur retentit dans les rangs lorsqu’on le voit tomber. Un enfant de la garde mobile, qui ne l’a pas quitté, s’élance d’un bond sur la barricade, va droit à l’insurgé qui vient de tirer, lui applique son pistolet sur la poitrine, l’étend roide mort à ses pieds, le regarde un moment avec l’expression froide de la vengeance satisfaite, puis il rentre dans les rangs et éclate en sanglots[7].

Cependant on emportait le général Damesme à l’hôpital du Val-de-Grâce. Un représentant du peuple, M. Valette, qui se trouvait non loin de là lorsqu’il fut frappé, s’approche respectueusement, tristement. Il sait que la blessure est mortelle. « Général, lui dit-il, c’est au nom de l’Assemblée nationale que je viens vous serrer la main. — Je vous remercie, répond Damesme en souriant avec une admirable expression de résignation, presque de joie ; n’est-ce pas, monsieur, vous ferez connaître à l’Assemblée que j’ai rempli mon devoir ? »

Arrivé au Val-de-Grâce, le blessé éprouve un tel épuisement qu’il s’endort. Pendant son sommeil, les chirurgiens examinent la plaie : l’os est brisé en plusieurs éclats ; l’inflammation commence ; le moindre retard dans l’opération peut en compromettre le succès. M. Baudens, chirurgien en chef, éveille le général : « Votre blessure est grave, lui dit-il ; il n’y a pas grand’chose à faire ; mon avis serait de vous séparer de cette jambe… — Vous croyez ? dit le général, sans trahir la moindre émotion ; allons, que votre volonté soit faite ! » Et presque aussitôt il se rendort.

Une seconde fois, quand les préparatifs de l’amputation sont terminés, on le réveille. Pendant l’opération, assez longue et très-douloureuse, il ne lui échappe pas une plainte. Après que l’amputation est faite : « Pourrai-je encore monter à cheval ? dit-il en regardant le chirurgien en chef avec quelque inquiétude ; et, sur sa réponse affirmative : « Eh bien ! alors, je vaux autant qu’auparavant… Vive la République ! »

Ainsi s’exhalaient de cette âme héroïque et douce, en présence de la mort, les plus purs sentiments du patriotisme. Pas un regret qui lui fût personnel, pas un retour sur lui-même et sur cette mutilation qui va le condamner à tant de privations et de souffrances. L’image même de sa jeune femme, enceinte de son premier enfant, ne trouble pas en lui une vertu plus haute. « Dites à l’Assemblée nationale que j’ai rempli mon devoir. » C’est, en tombant, sa première pensée. « Pourrai-je encore servir mon pays, la République ? » C’est la seule crainte qu’il exprime après une amputation cruelle.

Ô simplicité ! ô grandeur ! que vous sembliez naturelles alors et comme maîtresses des âmes !… Ô liberté ! ô patrie républicaine ! quelles pompes triomphales pourraient effacer jamais le caractère sacré, la majesté funèbre de tes jours de deuil !

Nous avons laissé le général Lamoricière, le soir du 23, après la prise de la barricade Saint-Maur, dans la nécessité d’abandonner tous ses avantages. À trois heures du matin, les insurgés ont réparé les brèches de la barricade ; ils l’ont élevée à la hauteur d’un second étage ; les montagnards licenciés de Caussidière y sont retranchés ; il faut en recommencer l’attaque.

De ce côté, l’insurrection a pris, sur un vaste espace, des positions très-fortes. Elle occupe, à gauche du canal Saint-Martin, l’entrepôt de la Douane ; à droite, le quai de Jemmapes. Toutes les maisons de la rue Saint-Maur sont percées jusqu’à la hauteur de la caserne, dont les insurgés sont maîtres. Postés aux fenêtres de quelques maisons avantageusement situées dans la rue du Temple, ils font, sur la troupe, un feu continuel qui part à la fois depuis le soupirail des caves jusqu’aux lucarnes des greniers ; mais le général Lamoricière a pris la résolution d’en finir à tout prix. Irrité de ne recevoir aucun renfort et de voir disparaître les gardes nationaux dont beaucoup, dès que l’action se prolonge, abandonnent leur poste sans même prévenir leurs officiers ; exaspéré à l’idée de trahison qui s’est emparée de son esprit, il ne veut plus rien ménager, ni les hommes, ni les propriétés, ni surtout lui-même.

L’œil en feu, la chevelure au vent, la voix presque éteinte, tant il a prodigué les ordres, les exhortations, les reproches à ses soldats qu’il trouve indécis : « Je me ferai tuer, mais je ne céderai pas ! » répond-il aux personnes qui l’engagent à ne pas s’opiniâtrer, comme il le fait, sur des points qui paraissent imprenables. C’est à grand’peine qu’il revient sur l’ordre de fusiller deux brigadiers des ateliers nationaux sur lesquels on a trouvé la somme de quatre-vingts francs et un laissez-passer signé Lalanne. Il répète tout haut que l’administration des ateliers trahit. Il veut qu’on lui amène le directeur pour le faire passer par les armes[8] ; il fait arrêter le commandant Watrin, de la 6e légion, parce que celui-ci, ignorant l’ordre qu’il vient de donner de jeter des bombes dans une maison de la rue du Faubourg-du-Temple, d’où l’on veut déloger les insurgés, est accouru pour éteindre l’incendie ; il menace les soldats, il n’épargne pas les officiers ; il se répand en injures contre la garde nationale[9].

Tandis que, par son ordre, le canon tonne incessamment contre les barricades, la sape et la mine ouvrent, dans l’intérieur des maisons, un chemin aux soldats qui vont de la sorte prendre l’ennemi à revers. Les bombes et les obus éclatent ; l’incendie dévore les charpentes ; une fumée épaisse remplit des rues entières, aveugle les combattants, enveloppe et cache à demi ces scènes de dévastation. Le colonel Dulac, avec son régiment, l’un des plus éprouvés de l’armée, seconde admirablement le général Lamoricière. C’est lui que le général choisit toujours pour l’envoyer sur les points périlleux ; c’est lui qu’il charge d’enlever les barricades les plus formidables.

Toute cette longue journée du 24 se passe en combats sanglants ; les insurgés se défendent pied à pied ; c’est à peine si l’on s’aperçoit qu’ils reculent. Vers le soir, seulement, Lamoricière, qui a voulu conduire lui-même l’attaque de l’entrepôt de la Douane, et qui vient d’y avoir un cheval tué sous lui, réussit à s’en emparer et coupe en deux l’insurrection. Tandis qu’il en rejette une moitié vers la Villette, l’autre moitié est repoussée vers Montmartre par les troupes que commande le général Lebreton.

Dès le matin, le général Lebreton a reconnu une excellente position dans les abattoirs Montmartre, d’où l’on domine les barricades construites à la barrière Rochechouart. Il y envoie une partie du 2e bataillon de la 3e légion et un peloton du 21e de ligne ; il fait placer des hommes aux fenêtres des maisons qui plongent à la fois sur la barricade et sur la barrière et commande une décharge générale qui met la plupart des insurgés hors de combat. Ce qui reste s’embusque dans les bâtiments de l’octroi et dans les maisons voisines. Une vive fusillade s’engage et continue sans interruption pendant quatre heures. Les soldats réussissent à débusquer les insurgés de cette position ; puis le général Lebreton les ramène à l’assaut de la barricade Poissonnière, dont on parvient, après des efforts inouïs, à se rendre maître.

Sur la rive gauche de la Seine, dans le faubourg Saint-Marcel, la lutte, qui se prolongeait, suivait à peu près les mêmes phases que sur la rive droite. Le 23, les barricades, construites en assez grand nombre dans les rues Mouffetard et de l’Arbalète, rue Pascal, rue de Lourcine, à la barrière d’Italie, ont été enlevées sans trop de difficultés par la garde mobile, qui a refoulé les insurgés jusqu’à la fabrique des Gobelins. Mais on n’a pu pousser plus loin faute de munitions, et, dans la nuit, les insurgés ont repris toutes leurs positions. Pendant la journée du 24, ils se sont défendus avec beaucoup d’énergie. La troupe n’a pu qu’à grand’peine reprendre les barricades dans un quartier où la population entière et les trois quarts de la garde nationale appartiennent à l’insurrection.

Quand la nuit descendit pour la seconde fois sur la ville ensanglantée et qu’une illumination sépulcrale éclaira les rues désertes, dont le silence n’était interrompu que par le cri lugubre et monotone du soldat en faction : « Sentinelle ! prenez garde à vous ! » ce ne furent plus seulement, comme la veille, la tristesse et l’angoisse qui serrèrent les cœurs ; un frisson d’horreur glaça les imaginations, hantées par des scènes de meurtres et d’épouvante, par des cris, des gémissements, des malédictions, en proie à toutes les hallucinations qu’enfante le délire de la vengeance. Le combat, en se prolongeant au delà des prévisions, en prenant des proportions inaccoutumées, loin d’amener la lassitude et le désir de la paix, s’était empreint d’un caractère d’acharnement presque étranger à nos mœurs. En plusieurs rencontres, sur plusieurs points disputés longuement, on l’avait vu dégénérer en férocité. Quelques régiments, familiarisés avec les représailles cruelles de la guerre d’Afrique, exaspérés en voyant tomber leurs officiers dont la valeur ne s’était jamais montrée si brillante, fusillèrent, dans un premier mouvement de rage, leurs prisonniers ; mais ce furent surtout les enfants de la garde mobile qui parurent avides de sang, emportés par « l’enthousiasme du carnage. » Cette horrible ivresse, que causent à tous les hommes, dans l’ardeur d’un premier combat, la vue du sang, l’odeur et la fumée de la poudre, a tourné en délire chez ces enfants des faubourgs, dont la misère et une débauche précoce altèrent ou dépravent toutes les facultés ; l’orgueil aussi les exalte. D’une bravoure plus impétueuse que les soldats de la ligne qui marchent par obéissance, avec tristesse, à cette guerre civile, ils courent partout où retentit la fusillade ; ils arrachent à tous ceux qui les voient des applaudissements qui achèvent de les étourdir. Dans les intervalles du combat, ils fument, ils boivent du vin frelaté, de l’eau-de-vie, à laquelle, par bravade, ils mêlent de la poudre. Ces boissons, ces excès de toutes sortes les jettent dans une allégresse farouche. Quand ils apprennent que l’état de siège est proclamé, ils s’imaginent qu’ils ont droit de tuer sans merci. Sourds à la voix de leurs chefs, ils n’écoutent plus qu’un instinct sauvage. Les cris, les supplications de leurs prisonniers, les excitent à des rires affreux ; la face humaine ne leur impose plus ; ils deviennent plus semblables à des animaux de proie qu’à des hommes.

Et tout ce sang répandu, ces pertes irréparables ne donnent encore aucune certitude sur l’issue du combat. L’insurrection a reculé, il est vrai ; la prise du Panthéon a déterminé son mouvement rétrograde et l’a coupée en deux. L’Hôtel de Ville est sauvé ; mais l’avis des officiers supérieurs est que la journée du lendemain sera vivement disputée ; que l’on doit se résigner à de nouveaux sacrifices ; qu’il faudra attaquer les maisons, les détruire par le boulet, recourir enfin, contre les faubourgs, aux moyens les plus extrêmes.

De leur côté, les insurgés sont montés au plus haut degré de l’exaltation. Leurs chefs, pour les animer à la résistance, leur persuadent qu’ils n’ont aucun quartier à attendre des vainqueurs. Ils ont encore des munitions. Ils y suppléent, d’ailleurs, par toutes sortes d’expédients. Ceux d’entre les ouvriers qui suivent les cours de chimie, au Conservatoire des arts et métiers, connaissent le procédé par lequel se fabrique la poudre ; ils contraignent les pharmaciens à en faire sous leurs yeux ; ils fondent le plomb des tables de comptoir, chez les marchands de vin, pour couler des balles. Ils chargent leurs armes avec toutes sortes de métaux ; ils y emploient jusqu’à des caractères d’imprimerie. Les femmes, qui se sont jetées avec une sorte de frénésie dans l’insurrection, aident activement à la fabrication des cartouches ; elles sont ingénieuses à inventer mille ruses pour porter aux combattants des vivres et des munitions. Elles surprennent les projets de l’ennemi, épient les mouvements de la troupe. L’une apporte aux insurgés de la poudre dans le double fond d’une boîte au lait ; une autre en emplit des pains ou des pâtés, creusés à l’intérieur ; celle-ci simule un état de grossesse ; celle-là se fait des papillotes avec des feuilles de papier imprimées, sur lesquelles on a tracé au crayon quelque avis important. Les soldats, devenus très-défiants, renversent des civières dont les matelas se trouvent bourrés d’armes ; ils arrêtent un faux enterrement et brisent un corbillard d’où s’échappent des fusils, des sabres et des pistolets. Il semble que, pour cette guerre grandiose et terrible, où se rallument tant de passions que l’on avait crues éteintes à jamais, un destin vengeur ait permis aux hommes de retrouver à la fois, pour les concentrer et les tourner contre eux-mêmes, les instincts rusés de la vie sauvage, la fureur des temps barbares, l’héroïsme de la chevalerie, l’exaltation des siècles de foi, la réflexion, la science et l’art de la civilisation moderne.

Le dimanche, 25 juin, à neuf heures du matin, le général Cavaignac fait donner pour la troisième fois le signal de l’attaque. De même que les deux jours précédents, le combat s’engage sur trois points : par la division du général Bréa, qui remplace le général Damesme, au faubourg Saint-Marcel ; par la division Négrier, au faubourg Saint-Antoine ; par la division Lamoricière, aux faubourgs Poissonnière, Saint-Denis, du Temple.

Les pertes que les insurgés ont faites la veille et leur mouvement rétrograde n’ont jeté aucune hésitation, aucun découragement dans leur esprit. Ils occupent encore, avec des forces considérables, les faubourgs Saint-Marcel, Saint-Antoine, Saint-Martin, du Temple, les boulevards extérieurs. Ils sont retranchés au clos Saint-Lazare comme dans une forteresse dont les ouvrages avancés touchent à l’église Saint-Vincent-de-Paul et à l’entrepôt de la Douane. Des secours continuels leur arrivent par les barrières de la Chapelle-Saint-Denis et de la Villette. La population de l’île Saint-Louis, restée neutre jusque-là sous la protection de la garde nationale, paraît s’agiter. Le caractère social de l’insurrection se prononce de plus en plus ; les agents des prétendants se dérobent et donnent à leurs hommes la consigne de ne plus crier que : Vive la République ! Le peu de drapeaux blancs qu’on a vus flotter le premier jour disparaissent ; les drapeaux rouges se multiplient. On distribue, on jette sur les barricades des exhortations au combat à outrance ; on répand le bruit que Lagrange marche sur Paris à la tête de trente mille ouvriers lyonnais. On affirme que Caussidière est maître de l’Hôtel de Ville ; son nom est dans toutes les bouches[10] ; on s’étonne de ne pas le voir. Il circule des listes pour un gouvernement provisoire où se lisent, étrangement rapprochés, les noms de Barbès, Raspail, Cabet, Pierre Leroux, Proudhon, Louis Blanc, Albert, Blanqui, Caussidière, Louis-Napoléon Bonaparte. Tout annonce que la résistance sera désespérée.

Cependant l’Assemblée, qui n’a fait autre chose pendant la journée du 24 qu’entendre des rapports sur les différentes phases du combat, ouvre, le 25, sa séance en votant un décret qui destine une somme de trois millions pour être répartie en secours à domicile, dans les quatorze arrondissements de Paris et de la banlieue, entre les familles nécessiteuses.

En même temps qu’elle rend ce décret, dans l’espoir de détromper enfin les prolétaires auxquels d’odieux excitateurs ne cessent de répéter que l’Assemblée veut les voir massacrer tous, elle couvre d’applaudissements une proclamation que le général Cavaignac leur adresse dans le même dessein, et où s’exprime, avec le laconisme énergique des grands écrivains de l’antiquité, un sentiment de compassion et de clémence qui n’appartient qu’aux temps de la philosophie chrétienne :

« Ouvriers, et vous tous qui tenez les armes levées contre la patrie et contre la République, disait le général Cavaignac, une dernière fois, au nom de tout ce qu’il y a de respectable, de saint, de sacré pour les hommes, déposez vos armes. L’Assemblée nationale, la nation tout entière vous le demandent. On vous dit que de cruelles représailles vous attendent ; ce sont vos ennemis, les nôtres, qui parlent ainsi. On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid : venez à nous ; venez comme des frères repentants et soumis à la loi. Les bras de la République sont tout prêts à vous recevoir. »

Plusieurs représentants s’offrent à porter le décret et la proclamation aux barricades, se flattant que, à la lecture de ces nobles et touchantes paroles, ils verront tomber les armes des mains des insurgés ; mais ce n’était là qu’une illusion. L’excitation des faubourgs n’a fait que s’accroitre pendant la courte suspension des hostilités. C’est à peine si quelques ouvriers consentent à écouter la proclamation et le décret de l’Assemblée nationale ; la plupart n’y voient qu’un piège tendu à leur crédulité. Le combat recommence plus opiniâtre et plus meurtrier qu’il n’a été encore.

À dix heures du matin, le général Bréa quitte la place du Panthéon et se met en marche à la tête d’une forte colonne composée de gardes mobiles, de troupe de ligne, d’une compagnie du génie et de deux pièces d’artillerie : en tout, à peu près 2,000 hommes. Le représentant de Ludre l’accompagne. Le général, dont le caractère est d’une extrême bonté, et que la vue de tant de sang versé inutilement a rempli de compassion, espère, en emmenant avec lui un membre de l’Assemblée nationale et en faisant connaître au peuple le décret qui accorde trois millions aux pauvres, obtenir qu’on mette bas les armes.

Il s’avance par le boulevard extérieur, en longeant le mur d’enceinte. Dès qu’il aperçoit un groupe populaire, il s’arrête et parle aux ouvriers avec simplicité et douceur. C’est le jour de sa fête ; il l’a remarqué avec plaisir ; il en tire un bon augure pour le succès de sa tentative. En effet, il ne rencontre, pendant longtemps, d’autre obstacle sur sa route que des arbres coupés et jetés en travers sur la chaussée. Partout il se voit écouté favorablement ; sa confiance redouble. Il arrive ainsi, plein d’espoir, à la barrière dite de Fontainebleau ou d’Italie.

Là, on se trouve en face d’un pâté formé de quatre barricades. Deux d’entre elles ferment les deux côtés du boulevard intérieur et extérieur. La troisième barre l’entrée de la rue Mouffetard. La quatrième, la plus forte de toutes, couvre la barrière ; elle protège les insurgés réunis en nombre considérable sur les routes de Choisy et d’Italie, et qui occupent les bâtiments de l’octroi et le corps de garde.

La barrière est entièrement masquée par une masse énorme de pavés, dans laquelle on n’a ménagé qu’un étroit passage sur la droite. Un silence effrayant règne derrière cette barricade, au-dessus de laquelle on ne voit que des drapeaux. Beaucoup d’insurgés, accablés de fatigue, dorment la tête sur la pierre ; de temps en temps on surprend une tête qui s’élève au-dessus du rempart, comme pour observer le mouvement des troupes, et qui disparaît aussitôt. L’aspect de ce lieu a quelque chose de sinistre.

Le général Bréa ordonne à la troupe de faire halte et fait mettre les canons en batterie. Il se dispose encore à haranguer le peuple, comme il vient de le faire aux barrières d’Enfer, Saint-Jacques et de la Santé. Il espère un succès pareil. Sans hésitation, sans défiance, il s’avance vers la barrière, appelant à lui les hommes bien intentionnés qui veulent la paix. Plusieurs combattants se présentent ; il leur lit la proclamation de Cavaignac et le décret. Quelques applaudissements accueillent cette lecture. On invite le général à franchir la barrière, afin qu’il puisse s’entendre avec les chefs.

Comme il s’apprête à suivre ceux qui lui font cette invitation, le chef de bataillon Gobert, de la 11e légion, qui soupçonne quelque embûche, lui demande de permettre qu’il aille seul en avant pour faire une reconnaissance et s’assurer des dispositions de cette foule. Au bout de quelques minutes il revient dire au général qu’il serait imprudent à l’excès de se risquer parmi ces hommes ; ils paraissent très exaltés, dit-il ; les physionomies n’expriment que la haine ; il y a là, non pas de braves ouvriers prêts à entendre la voix de la raison, mais des figures du bagne.

Le général Bréa accuse Gobert d’exagération ; il persiste dans son dessein, préférant, d’ailleurs, courir un danger personnel plutôt que d’exposer encore sa troupe sans une nécessité absolue. Entouré de trois ou quatre insurgés qui lui jurent qu’il n’a rien à craindre, il s’avance résolument, gaiement, vers la petite porte latérale : « Venez-vous avec nous ? » dit-il, en se retournant, à M. de Ludre. — « Non ! » répond celui-ci.

Le colonel Thomas déclare également qu’il y a démence à se jeter dans une pareille embûche. Le général va franchir seul la barrière. Alors le major Desmarets, du 14e léger, s’adressant à Gobert, lui fait observer qu’il est contraire à toutes les règles militaires de laisser ainsi un général sans escorte. « Ce qu’il fait est insensé, répond Gobert ; mais vous avez raison, c’est notre devoir de partager son sort. » Et tous deux se rangent à ses côtés sans ajouter une parole. M. Armand de Mangin, capitaine d’état-major, M. Saingeot, lieutenant dans la garde nationale, suivent leur exemple.

À peine ont-ils franchi la porte de la barrière qu’elle se referme sur eux brusquement. Ils font quelques pas vers l’octroi. Une foule armée les entoure, les fait prisonniers. On entend dans cette foule des murmures : « C’est Cavaignac ! nous le tenons ! » disent les uns. « C’est le bourreau du Panthéon ! » disent les autres.

« Ce n’est pas Cavaignac, c’est un vieux brave ! » répondent quelques hommes qui se pressent autour de Bréa pour lui faire un rempart de leur corps et qui le conduisent dans une maison voisine où demeure le maire de la commune. La foule, restée dehors, se répand en menaces.

Craignant que les portes de la maison ne résistent pas longtemps contre la pression de cette foule, les braves ouvriers qui ont pris à tâche de sauvegarder le général l’emmènent au fond du jardin et l’engagent à en franchir le mur, très-peu élevé en cet endroit. Le général hésite ; il croirait faire une lâcheté ; il veut attendre, présenter sa poitrine à ces hommes qu’il ne peut supposer des assassins. Pendant ces hésitations, le lieutenant Saingeot saute par-dessus la muraille et va chercher du secours ; Gobert, pressé d’en faire autant, déclare pour la seconde fois qu’il partagera le sort de son général.

Les cris de la multitude redoublent. Il n’est plus guère possible de se faire illusion. Au moment où le général se décide enfin à fuir et s’apprête à escalader le mur du jardin, les portes de la maison fléchissent ; elles sont enfoncées ; la foule s’y précipite avec des cris affreux. On met la main sur le général ; on l’entraîne, en l’insultant, dans une pièce du second étage.

Le maire et quelques gardes nationaux qui se trouvent là entourent Bréa et parviennent à le séparer de la foule ; ils le font asseoir ; ils lui conseillent, pour gagner du temps, et dans l’espoir d’un prompt secours, d’écrire, sous forme de déclaration, quelques lignes insignifiantes, mais qui soient de nature à apaiser pour un moment l’émotion populaire.

Le général, qui a passé tout à coup de l’extrême confiance à l’extrême abattement, cède à ce désir ; il écrit sous la dictée de ceux qui l’entourent ces quelques lignes : « Nous, soussignés, général Bréa, colonel Thomas, de Ludre, représentant du peuple, déclarons être venus aux barrières pour annoncer au bon peuple de Paris et de la banlieue que l’Assemblée nationale a décrété qu’elle accordait trois millions en faveur des classes nécessiteuses. Je suis entouré à la barrière de Fontainebleau de braves gens, républicains, démocrates, socialistes… »

Le maire, qui suivait avec inquiétude tous les mouvements de la foule, s’empare de cette déclaration avant même que le général ait achevé de lui donner un sens, et, s’approchant de la fenêtre, il s’apprête à en faire la lecture ; mais la foule ne veut rien entendre.

Des femmes, accourues du Panthéon, viennent de dire qu’on y massacre les prisonniers. Elles racontent la mort de Raguinard, l’un des chefs les plus populaires de l’insurrection, qu’elles ont vu fusiller. La multitude, de plus en plus agitée par ces récits, s’apercevant que le maire veut gagner du temps et sauver Bréa, envahit de nouveau la salle ; elle crie, elle vocifère, elle exige que le général signe un ordre à la troupe de se retirer.

Etourdi, étouffé, saisi au collet, le général Bréa cède encore à ces violences. Il commence à écrire d’une main mal assurée : « J’ordonne à la troupe de se retirer par le même chemin qu’elle a pris pour venir. »

On respire un moment ; les mêmes hommes qui, depuis le commencement de ces horribles scènes, entourent le. général, l’entraînent au grand poste, où ils espèrent pouvoir le protéger plus efficacement. On y retrouve MM. Gobert, Desmarets, Mangin, qui ont subi les traitements les plus indignes. Ils sont là, gardés à vue par quelques gardes nationaux de la banlieue, qui voudraient les faire évader.

Déjà on a commencé à percer un mur mitoyen ; sous peu de minutes la brèche sera assez large pour qu’un homme y puisse passer ; mais, dans la hâte que l’on a mise à ce travail, on n’a pas aperçu un enfant. Celui-ci a tout vu et, se glissant hors de la chambre, il va dénoncer à la foule ce qui se passe. Aussitôt quelques hommes hors d’eux-mêmes enfoncent les portes, se ruent sur les gardes nationaux et demandent leur proie ; ceux-ci sont forcés de fuir. Alors le capitaine Mangin, s’avançant vers ces furieux : « Que nous voulez-vous ? dit-il d’une voix ferme et hautaine, nous fusiller ? Voici nos poitrines ; mais hâtez-vous ! » Et, serrant une dernière fois la main de son général, il s’apprête à mourir.

À ce moment, un cri d’effroi retentit du côté de la barrière, des femmes échevelées se précipitent dans la cour en criant : « Trahison ! trahison ! Voici la garde mobile ! »

Six coups de fusil partent à la fois ; le général Bréa est atteint à la poitrine et chancelle ; Mangin pousse un cri perçant et s’affaisse en portant d’un mouvement convulsif les deux mains à sa tête, où une balle vient de le frapper. Les assassins, qui ont tiré du dehors par la porte et par les fenêtres, entrent dans la chambre et se jettent sur leurs victimes. L’un d’eux mutile le beau visage de Mangin et le rend méconnaissable ; un autre perce de sa baïonnette le corps inanimé de Bréa ; un troisième lui fracasse le crâne avec la crosse de son fusil ; un quatrième, croyant, comme on l’a dit, que c’est Cavaignac, le palpe pour s’assurer s’il est vrai qu’il porte sous ses vêtements une cuirasse.

Desmarets, caché sous un lit de camp, assiste, immobile ; à ces atrocités ; Gobert, qui s’est réfugié sous un auvent, est découvert ; les fusils sont braqués sur lui. Mais, à ce moment, la porte s’ouvre ; la foule entre dans la chambre. À la vue de ces cadavres mutilés, de ces planches inondées de sang, elle recule, saisie d’épouvante. Les assassins ont peur du mouvement qui va éclater et s’enfuient. Presque au même instant, il était six heures de l’après-midi, les troupes du général Bréa franchissaient la barrière.

Le lieutenant-colonel Thomas, qui avait pris le commandement de la colonne, était demeuré, comme on peut croire, dans la plus vive anxiété. Lorsqu’il reçut l’ordre de faire retirer la troupe, il comprit que le général n’était plus libre.

Sa perplexité fut extrême. Obéir à un pareil ordre n’était pas possible. Attaquer la barricade, c’était probablement donner le signal d’un meurtre. Après avoir, à différentes reprises, essayé de parlementer avec les insurgés, le colonel Thomas expédie un officier d’ordonnance au général Cavaignac, afin de l’informer du péril que courait le général Bréa et de prendre ses ordres.

« Le salut du pays avant celui des individus, répond Cavaignac. Si, d’ici à un quart d’heure, les insurgés ne se sont pas rendus, qu’on attaque la barricade. »

Aussitôt cet ordre reçu, le colonel Thomas forme les colonnes d’attaque.

L’artillerie, avec les sapeurs du génie, ouvre la marche ; la garde mobile s’embusque dans les arbres du boulevard et des jardins avoisinants. Des compagnies de la 2e légion, alternant avec des compagnies de la troupe de ligne, s’avancent vers la triple barricade qui défend la barrière.

On n’en était plus qu’à cinq cents pas, l’artillerie se disposait à ouvrir le feu, lorsque l’on voit sortir de la barricade un homme qui agite au-dessus de sa tête un mouchoir blanc. Arrivé à une portée de pistolet environ, cet homme se jette à genoux et s’écrie : « Fusillez-moi ! je vous avais promis la vie sauve du général Bréa, on vient de l’égorger. Fusillez-moi ! » C’était le maire de Gentilly. On le renvoie sans lui faire aucun mal ; on n’avait guère le temps de l’écouter. L’artillerie ouvrait son feu. En moins de dix minutes la brèche était praticable. La troupe s’avance ; elle se divise en deux colonnes qui tournent les insurgés et les serrent entre deux feux. Ils se débandent et fuient par la route de Gentilly ; ceux qui se réfugient dans les maisons y sont assiégés et forcés de se rendre.

Le colonel Thomas, heureux d’une si prompte victoire, cherche partout le général Bréa. Comme il entrait dans la salle de l’octroi, il voit son cadavre et celui de Mangin étendus, sur un banc. Un prêtre, qui leur a fermé les yeux, est à genoux près d’eux en prière.

La nouvelle de cette mort sinistre, de cet assassinat commis sur l’un des hommes les meilleurs, les plus respectés de l’armée, se répandit dans Paris avec une grande rapidité et y causa une sensation d’horreur universelle. Elle fut, pour les esprits les moins précipités dans leurs jugements, la confirmation de l’opinion que la peur et les haines politiques avaient, dès le premier jour, voulu faire concevoir de l’insurrection.

Le général avait écrit : « Je suis entouré de républicains socialistes. » Il avait été lâchement assassiné ; conséquemment les insurgés socialistes étaient tous des assassins, des meurtriers, des hommes dignes du bagne. Ce sont là de ces inductions simples et faciles qui se présentent tout d’abord au vulgaire. Lorsque l’on vit les imaginations frappées, la calomnie, qui jusqu’alors ne s’était essayée que timidement, devint systématique. La joie odieuse de l’esprit de parti ne ménagea plus rien. Elle ne respecta plus ni la douleur publique, ni l’honneur national, ni l’humanité. Selon les feuilles réactionnaires[11], il n’y avait pas moins de vingt-deux mille forçats dans l’insurrection. Ces ouvriers, dont les mêmes feuilles avaient, pendant trois mois, loué avec une hypocrite exagération la sagesse, l’intelligence, la probité, formaient soudain une horde de malfaiteurs. Ils portaient sur leurs drapeaux d’infâmes inscriptions qui menaçaient Paris d’incendie et de pillage.

« Le feu, le poison, le poignard et le vitriol, écrivait-on, ont été employés, en des inventions de Néron, avec la sagacité de Satan. » Les détails les plus circonstanciés étaient complaisamment fournis à l’appui de ces assertions. Selon les uns, les insurgés dressaient sur leurs barricades des trophées de têtes et de membres coupés, disposés avec une horrible symétrie ; ils avaient enlevé, dans les pensions et dans les couvents, des jeunes filles des premières maisons de France, qu’ils dépouillaient de leurs vêtements et qu’ils exposaient ainsi ; déshonorées, outragées, au feu de la troupe. Des cantinières soudoyées versaient aux soldats de l’eau-de-vie empoisonnée. Des marchands de tabac leur vendaient des cigares imbibés dans des substances vénéneuses. On avait vu un insurgé faire du crâne d’un soldat de la ligne, qu’il avait rempli de suif, un effroyable fanal, que ses camarades avaient promené en chantant le refrain : « Des lampions. » D’autres avaient enduit de térébenthine le corps d’un officier et l’avaient allumé tout vivant. On avait fabriqué enfin, avec un art infernal, des projectiles dont la forme et la composition, inconnues jusque-là, rendaient la douleur des blessures intolérable et les plaies mortelles.

On peut se figurer jusqu’à quel point de semblables calomnies, répétées chaque jour, exaspéraient les esprits. De fréquents accidents les accréditaient. La violence des passions, la peur surtout, la stupéfaction des honnêtes gens leur donnaient une puissance funeste[12]. La garde nationale, en particulier celle qui, venue de la province, n’avait pas pris part au combat et brûlait de montrer du zèle, s’emporta en fureur contre les socialistes.

Dans la soirée du 24, le représentant Lagrange faillit être fusillé, sur le quai de la Ferraille, par un groupe de gardes nationaux qui l’accusaient d’être l’ami de Barbès et de s’être opposé à l’état de siège. M. Ledru-Rollin fut poursuivi, en sortant de l’Assemblée, jusqu’à la rue de Tournon, où il demeurait, par des menaces de mort. Le même jour, M. Louis Blanc, comme il regagnait sa demeure, accompagné de quatre de ses collègues, qui savaient qu’on formait contre lui de mauvais desseins, fut assailli sur le boulevard par des gardes nationaux en armes et courut risque de la vie[13].

Mais revenons à l’insurrection, qui, bien que refoulée et aux trois quarts vaincue, ne se décourage pas, et dont le sombre acharnement semble s’accroître à mesure que s’éteint l’espérance.

Dans l’après-midi du 25, la lutte continuait aux abords de l’Hôtel de Ville ; mais les insurgés perdaient du terrain, et, comme ils étaient complètement battus dans le faubourg Saint-Jacques et le faubourg Saint-Marcel, le général Duvivier espérait achever de les réduire en poussant jusqu’à la place de la Bastille, où devait s’opérer sa jonction avec le général Lamoricière. Dans ces vues, Duvivier partage ses forces en deux colonnes l’une, qu’il veut conduire lui-même, va prendre le chemin des quais ; il charge le colonel Renaut de s’avancer, à la tête de la seconde, par la rue Saint-Antoine, en dégageant, sur son chemin, les rues latérales.

La colonne du colonel Renaut rencontre de grands obstacles sur sa route. Il faut tout à la fois, avec des forces très-insuffisantes, enlever les barricades dont les rues sont hérissées, faire le siège des maisons, reliées entre elles par des chemins souterrains et d’où les insurgés tirent sur la troupe. Pendant trois heures on se bat au marché Saint-Jean et derrière l’église ; la mairie du neuvième arrondissement et les rues environnantes sont reconquises pied à pied. La troupe, qui fait des pertes énormes, s’abat et se décourage ; un grand nombre de gardes mobiles disparaissent ; les cartouches manquent. Le colonel Renaut et son régiment donnent l’exemple d’une bravoure intrépide et font là des prodiges de valeur. M. Marrast, qui en est témoin, se rend auprès du général Cavaignac et rapporte à Renaut les épaulettes de général. Comme il le retrouve à peu de distance du lieu où il l’a quitté, faisant le siège d’une barricade très-forte, élevée devant l’église Saint-Paul, il lui demande la permission de lui attacher lui-même les épaulettes de son nouveau grade : « Vous allez voir comment je les gagne, » lui dit Renaut. Un quart d’heure après la barricade était enlevée ; mais Renaut recevait, à dix pas de M. Marrast, une balle en pleine poitrine[14].

Presque au même moment le général Duvivier est atteint d’un coup de feu au pied[15]. Informé de ce malheur, le général Cavaignac offre le commandement de la colonne de renfort, qu’il envoie au faubourg Saint-Antoine, au général Baraguay-d’Hilliers ; mais celui-ci l’ayant refusé avec une froide obstination, sans donner aucun motif de son refus[16], M. Charras, qui était présent à ce colloque et à l’embarras où se trouvait le général en chef, lui désigna le général Négrier, qui arrivait au même instant de Versailles, comme parfaitement capable de remplir avec honneur cette mission périlleuse.

Négrier accepte avec empressement le commandement qui lui est offert. Il part aussitôt, à la tête de deux escadrons de dragons, de quelques détachements d’infanterie et de gardes nationaux de la banlieue, pour recommencer l’attaque. La troupe remporte de continuels avantages. Vers deux heures environ elle s’était emparée du pont Marie : elle avait enlevé les barricades du quai Saint-Paul, de la rue de l’Étoile, de la rue des Barres et de la rue du Petit-Musc ; elle avait délogé les insurgés des greniers d’abondance. Elle occupait le pont d’Austerlitz, elle touchait à l’entrée de la gare de l’Arsenal. Là, le général Négrier partage sa colonne. Il prend à droite, par le boulevard Contrescarpe ; M. Edmond Adam prend à gauche, par le boulevard Bourdon. On s’avance ainsi jusqu’à l’angle de la place de la Bastille.

De son côté, le général Perrot, qui commande à la place du général Renaut, dégageait la rue Saint-Antoine, où il emportait, une à une, soixante-huit barricades, les plus fortes qu’on eût encore eu à détruire[17] ; il chassait les insurgés de maison en maison, reprenait la mairie du huitième arrondissement et poussait enfin, après avoir enlevé la dernière barricade, jusqu’à l’angle de la rue Saint-Antoine et de la place. On était convenu d’y attendre la jonction des troupes du général Lamoricière, qui opérait simultanément dans le faubourg du Temple.

C’est le moment décisif. La place de la Bastille présente un spectacle effrayant. Une immense barricade crénelée en ceint tout un côté, depuis la rue Bourdon jusqu’à la rue Jean Beausire, et se relie aux barricades du grand boulevard et à celles qui ferment l’entrée des rues de la Roquette, du faubourg Saint-Antoine et de Charenton. Le drapeau rouge flotte sur la colonne de Juillet. D’un côté, les maisons sont occupées par les insurgés. Deux d’entre elles, démantelées par les boulets et les obus, sont toutes fumantes encores et semblent prêtes à s’écrouler. De l’autre côté, les soldats ont pris position dans un chantier, d’où ils tirent, abrités par les planches, ils occupent aussi les maisons situées à l’angle de la rue Saint-Antoine et font de là des feux de mousqueterie. Des pièces de campagne, braquées contre les barricades, essayent, depuis quelques heures, mais sans aucun succès, de les ébranler et d’ouvrir un passage aux soldats.

Quand la colonne du général Négrier, déjà épuisée de fatigue, accablée par la chaleur et démoralisée par la disparition d’un assez grand nombre de soldats, aperçoit ce vaste espace vide que sillonnent les balles, elle est saisie de frayeur, elle hésite, elle recule presque. Le général feint de ne rien voir et continue d’avancer. Une décharge épouvantable part de la barricade ; elle fait onduler et ployer sa colonne. Négrier continue ; il va jusqu’au milieu de la place, suivi d’une douzaine d’hommes à peine. Rien ne le protège, rien ne le masque ; l’ombre de la colonne de Juillet trace seule une ligne étroite sur le sol inondé de lumière.

Le feu de l’ennemi redouble ; en vain on veut arracher Négrier à une mort presque certaine : « Laissez-moi, laissez-moi, » dit-il en se dégageant des bras de ceux qui essayent de le retenir ; et il avance toujours. Un coup de feu, parti du chantier, l’atteint ; le général chancelle : « Je meurs de la main d’un soldat, » dit-il avec une expression douloureuse à M. Trélat, qui le reçoit dans ses bras. Au même moment, le représentant Charbonnel est frappé mortellement et tombe à ses côtés.

Nobles victimes du patriotisme et de l’honneur ! De quels regrets l’on se sent pénétré en retraçant, d’une plume si rapide, vos derniers moments, dont aucune circonstance ne devrait rester inconnue ! Mais la mort, en ces jours néfastes, frappé des coups si prompts, si multipliés, si cruels, qu’elle nous force en quelque sorte à l’imiter et nous interdit les larmes.

L’honneur militaire et le courage civil ne devaient pas seuls, d’ailleurs, offrir à la patrie un sang généreux. Pour que l’immolation fût complète et que le génie de la France se montrât dans toute sa grandeur, il fallait que le sacerdoce, qui eut de tout temps une part si forte dans la gloire de la nation française, vint témoigner, à son tour, comme le faisait la société politique, que son esprit était vivant encore et qu’il n’avait pas perdu, dans l’affaissement des mœurs, les inspirations de la charité et la puissance du martyre.

Un homme d’un cœur simple, un prêtre dont l’existence avait été sans éclat jusqu’à ce jour, était réservé à ce témoignage. Le martyre de l’archevêque de Paris allait renouveler, à la face du monde, ce grand spectacle, qui fut la force et qui restera la gloire de l’Église chrétienne. Il allait montrer aux hommes, qui l’oubliaient trop, la domination de la volonté humaine sur la nature, le triomphe de l’esprit sur la chair, l’immortalité conquise au sein de la mort.

Depuis les premières heures de l’insurrection, M. Affre avait laissé paraître un trouble extrême. Autant son esprit était demeuré toujours inébranlable dans l’exercice de ses droits et de ses devoirs spirituels, autant sa constitution physique le livrait, dans les actes ordinaires de la vie, aux conseils de la peur. La moindre agitation populaire, la possibilité seule d’un combat, quand il l’entrevoyait, lui causaient un effroi dont il ne se rendait pas maître. En plusieurs occasions on l’avait vu préoccupé de se soustraire à des dangers encore lointains, de manière à surprendre, à affliger ceux qui honoraient son caractère.

Comme il administrait, le 23, à Saint-Étienne du Mont, le sacrement de la confirmation, les barricades s’étant élevées inopinément autour de l’église, il n’avait pas osé rentrer dans sa demeure et il avait passé la nuit au collège Henri IV. Pendant toute la journée du 24, on put croire, à sa contenance, à ses paroles même, qu’il ne songeait qu’à son propre danger. Ce ne fut pas sans peine qu’on le décida, aux approches de la nuit, les abords du Panthéon étant complètement dégagés par la troupe, à regagner le palais épiscopal. Mais le lendemain, c’était le jour de la Fête-Dieu, après qu’il eut offert le sacrifice de la messe, il ne parut plus le même homme. Il avait passé la nuit seul, en prière. Ses esprits abattus s’étaient relevés ; son âme s’était recueillie et fortifiée. Une inspiration simple et de source divine y était descendue ; elle y ramenait la sérénité.

Ayant appelé auprès de lui ses deux grands vicaires, M. Affre leur communiqua, en peu de mots, la résolution qu’il venait de prendre. Il allait, disait-il, se rendre au milieu du peuple, l’exhorter, essayer de le ramener à la paix. Il ne se fiait pas, pour le succès d’une telle entreprise, au pouvoir de sa parole, car il la savait dénuée d’éloquence et paralysée par une timidité excessive ; il s’abandonnait au Dieu qui l’envoyait et qui saurait bien parler par sa bouche.

Les vicaires, étonnés d’une pareille résolution, tentèrent de l’en dissuader ; ce fut en vain : « Ma vie est si peu de chose ! » disait le prélat, avec une simplicité parfaite, quand on lui peignait les dangers qu’il allait courir.

Cependant, comme il était possédé de la notion du devoir et de la règle, il voulut, avant d’aller aux barricades, faire acte de soumission au général en chef et obtenir de lui, en quelque sorte, la permission de mourir. Le 25, à dix heures, il sortit à pied de l’archevêché. Revêtu de ses habits pontificaux, suivi de ses grands vicaires, il s’achemina vers l’hôtel de la présidence.

En entendant sa requête, le général Cavaignac s’émut. Pénétré de respect pour une si grande résolution si simplement exprimée, il fit néanmoins tous ses efforts pour en détourner le saint prêtre. Il lui peignit l’état violent des esprits, l’échec de toutes les tentatives conciliatrices, la colère et la défiance avec lesquelles elles avaient été repoussées. Il lui apprit l’assassinat du général Bréa, la mort de plusieurs représentants. « D’autres, lui dit-il, qui sont allés dans les faubourgs, y sont retenus prisonniers, et l’on craint tout pour eux. »

L’archevêque reçoit sans se troubler ces avertissements sinistres ; il n’oppose aucun raisonnement aux paroles du général Cavaignac. « Ma vie est si peu de chose ! » Il n’a pas d’autre réponse, mais cette réponse porte avec elle la conviction, parce qu’elle émane d’une âme élevée désormais au-dessus de toute faiblesse et qui déjà n’appartient plus au monde que par l’espérance du martyre. Le général Cavaignac s’incline devant une pareille force de volonté ; il remet à l’archevêque, qui lui demande quel gage de clémence il peut porter aux insurgés, la proclamation qu’il a fait publier le matin.

Après ce court entretien, l’archevêque, dont les forces physiques sont épuisées par les fatigues et les émotions des jours précédents, rentre chez lui pour prendre quelque nourriture ; ensuite il se dirige vers la place de l’Arsenal, à travers des rues dévastées, où l’insurrection, à peine vaincue, a laissé des traces sanglantes. Il voit passer des civières sur lesquelles on porte des blessés, des mourants, des morts ; il s’arrête à chaque pas pour bénir et pour absoudre. Les soldats, les hommes du peuple ploient le genou ; les officiers le conjurent de ne pas aller plus loin ; rien ne saurait plus le retenir. Il demande au général Bertrand, qui commande l’attaque du faubourg, de suspendre le feu ; celui-ci redouble d’instances pour le détourner d’une entreprise qu’il juge aussi périlleuse qu’inutile ; mais l’approche du danger rend plus inébranlable la sainte obstination du prélat. À sa prière, on envoie annoncer aux insurgés une trêve d’une heure ; puis, le feu ayant cessé de part et d’autre, l’archevêque s’avance lentement, le crucifix à la main, vers le milieu de la place. Un garde national, nommé Albert, porte devant lui un rameau de buis, en signe de paix.

Le prélat veut défendre à son domestique, qui l’a suivi jusque-là, de venir plus loin, et celui-ci, aussi simple, aussi héroïque dans son dévouement que son maître, lui répond par ces seules paroles : « S’il y a danger pour moi, il y a danger pour vous ; je ne saurais vous quitter. — Eh bien ! allons, » dit l’archevêque avec l’accent d’un homme qui ne tourne plus ses pensées vers la vie : et il hâte le pas, comme poussé par une force intérieure. Son visage s’illumine d’un rayonnement surnaturel. Lui, si timide, si pusillanime, il s’approche sans trembler de la barricade ; il franchit, sans regarder en arrière, l’étroite issue qu’on y a ménagée ; il entre résolûment dans le faubourg. Quand il se retourne, il se voit seul avec le brave Albert qui se tient à ses côtés et le serviteur obscur qui veut lui rester fidèle jusqu’à la mort.

L’agitation de la foule, au milieu de laquelle l’archevêque cherche à se faire place, est extrême ; les visages sont crispés de colère, les regards haineux et farouches ; ces hommes ruisselant de sueur, les mains et les vêtements noircis de poudre, les yeux enflammés, semblent dans le délire d’une fièvre ardente. On n’entend pas un ordre, pas une parole distincte dans ce tumulte, mais le bruit des fusils qu’on arme, le retentissement des crosses sur le pavé, les sourdes, les sinistres rumeurs d’une multitude hors d’elle-même.

Albert agite en l’air le rameau de paix. « Mes amis, écoutez-moi, » dit l’archevêque… Il ne parvient pas à se faire entendre. Un coup de feu a retenti. « Aux armes ! crie la foule, nous sommes trahis, aux armes ! » Aussitôt une triple décharge part des deux côtés de la barricade et des maisons voisines. L’archevêque, atteint d’une balle dans les reins, chancelle et s’affaisse. À cette vue, la foule s’émeut. Par un de ces mouvements soudains, par un de ces changements instantanés, si fréquents dans les émotions populaires, les combattants jettent loin d’eux leurs fusils, en donnant tous les signes du désespoir.

On s’empresse autour du prélat ; son domestique, Albert, et quelques insurgés, le soulèvent et l’emportent dans la maison la plus prochaine ; mais cette maison est vide ; on n’y trouve pas un lit, pas un banc pour reposer le blessé. On en ressort aussitôt, afin de chercher un asile plus convenable. Cependant le jour baisse, la trêve est rompue ; le combat recommence de toutes parts ; les halles sifflent autour du groupe qui porte l’archevêque ; l’une d’elles atteint le brave Celliers, qui soutient les pieds de son maître. On entre enfin dans la boutique d’une pauvre femme, qui donne le seul matelas qu’elle possède ; on pose le saint prêtre sur un brancard, fait de fusils entrecroisés, et l’on gagne ainsi, non sans peine, par de secrètes issues, le presbytère du curé de Sainte-Marguerite. À chaque instant il faut s’arrêter et défaire cet étrange brancard pour traverser les barricades. Les insurgés portent alors le matelas sur leurs épaules ; ils s’inquiètent des souffrances du blessé ; ils craignent qu’il ne les en accuse ; ils ont à cœur de se justifier. « Ce n’est pas nous, monseigneur, lui disent-ils en pleurant, ce n’est pas nous qui vous avons fait du mal ; ce sont des traîtres ! c’est la garde mobile ; mais comptez sur nous ; vous serez vengé. » Et le blessé, pâle, mais calme, murmurait de sa voix brisée : « Mes amis, on vous trompe, écoutez-moi, croyez-moi, déposez vos armes ; il y a eu déjà trop de sang versé ; » puis il leur rendait grâce, avec une douceur infinie, des soins dont il se voyait l’objet.

Arrivé chez le curé de Sainte-Marguerite, on étend l’archevêque sur un matelas où, pendant quelques minutes, il paraît reposer ; entr’ouvrant ensuite les yeux, comme il voit son serviteur couché à terre, auprès de lui, il s’informe de sa blessure, avec l’accent de la plus tendre compassion.

Quant à lui, après l’engourdissement des premiers moments, il ressentait des douleurs aiguës. La balle avait pénétré très-avant et restait dans les chairs ; la moelle épinière était lésée ; il n’y avait aucune chance de salut. Des cris involontaires, des mouvements convulsifs, échappaient de temps en temps au martyr. Il le regrettait, il s’en accusait ; il priait les assistants de lui pardonner une faiblesse qu’il trouvait indigne d’un chrétien. Bientôt, il se rendit assez maître de lui pour étouffer toute plainte, et quand, sur ses instances, le vicaire Jaquemet, qu’il avait fait chercher, lui eut déclaré que sa blessure était mortelle : « Ma vie est peu de chose ; » répéta-t-il, avec une sérénité parfaite, ainsi qu’il l’avait fait en quittant le général Cavaignac. Pendant les courts instants de répit que les ressources de l’art apportaient à ses souffrances : « Pauvres ouvriers ! disait-il à ceux qui l’entouraient ; allez leur parler de ma part ; dites-leur que je les conjure de cesser une lutte impie. Assurément le gouvernement ne les abandonnera pas. » Et comme, à sa demande, on s’apprêtait à lui donner le viatique : « Parce, Domine, murmurait-il à voix basse, parce populo tuo. »

À quatre heures du matin seulement, son médecin, le docteur Cayol, arriva au presbytère, conduit par les insurgés. Il voulait que le prélat fût immédiatement transporté à l’archevêché, afin que ses derniers moments fussent adoucis par plus de soins. Les hommes du peuple, qui gardaient la chambre du blessé, priaient qu’on le laissât parmi eux. « Qu’il ne nous quitte pas, disaient-ils avec une naïveté incroyable, qu’il reste avec nous ; il nous portera bonheur ; nous répondons de lui ; nous le veillerons ; nous nous ferons tuer tous, plutôt que de souffrir qu’il lui soit fait aucun mal. »

Cependant, le docteur Cayol insistant pour que le prélat soit ramené chez lui, les ouvriers préparent eux-mêmes un brancard. Ils le garnissent avec du linge blanc ; ils font un dais pour abriter la tête du blessé. Six d’entre eux réclament l’honneur de le porter ; six autres marchent auprès, pour relayer, au besoin, les premiers. Six soldats du 28e de ligne, autant de voltigeurs et de gardes mobiles font à l’archevêque de Paris une escorte militaire. Le peuple se prosterne sur son passage. À l’aspect du martyr chrétien, les sanglots, les gémissements éclatent partout ; toute colère s’apaise ; le regret, le repentir, le remords, s’emparent des âmes ; les fureurs de la guerre civile s’éteignent dans une désolation profonde.

On arrive ainsi au palais épiscopal où l’agonie allait bientôt commencer. À quatre heures et demie de l’après-midi, l’archevêque rendit le dernier soupir.

Sa fin parut exempte de souffrances. « Faites, ô mon Dieu, que mon sang soit, le dernier versé ! » Ce furent ses paroles suprêmes. L’histoire les recueille avec respect. L’Église de France en reçoit une gloire nouvelle. La chrétienté a droit de s’en enorgueillir, et jamais la piété humaine ne s’attendrira sur rien de plus sublime.

Mais, hélas ! les prières du bon pasteur ne devaient point être exaucées. Pendant son agonie, les combattants ressaisissaient leurs armes ; l’artillerie foudroyait le faubourg ; le boulet, l’obus et la mitraille dévastaient les maisons. À travers des tourbillons de flamme et de fumée, la mort frappait encore des coups terribles.

Le faubourg Saint-Antoine, entré tardivement dans l’insurrection, y avait apporté le caractère de persévérance et de détermination particulier à sa population laborieuse. Cette population, composée d’ouvriers de mœurs probes[18], satisfaits de peu, très-chargés d’enfants, pas enthousiastes, nullement gagnés aux idées socialistes, mais attachés à la République et d’une énergie de volonté peu commune, ne s’était pas décidée le premier jour à prendre les armes. Depuis le 24 février, cependant, le travail ayant presque complètement manqué, les ouvriers étaient tombés dans une misère effroyable. On distribuait à la mairie jusqu’à 60,000 bons de pain par jour ; mais, avant de se prononcer pour l’insurrection, qui leur était annoncée par des faiseurs de barricades étrangers au quartier, les ouvriers avaient voulu en connaître avec certitude la cause et le but.

L’autorité et la garde nationale, qui ne paraissaient pas mieux instruites que les ouvriers, gardaient, de leur côté, la même attitude d’expectative ; de sorte que, pendant toute la nuit du 23 au 24, personne, dans le faubourg Saint-Antoine, ne donna ni ne reçut aucun ordre.

Le 24, des meneurs très-actifs se rendirent au milieu des ouvriers : le nommé Lacollonge, dont j’ai parlé plus haut, un ouvrier mécanicien nommé Racari, Pellieux et quelques autres clubistes exaltés vinrent dire dans le faubourg que les royalistes attaquaient la République, qu’ils étaient les maîtres déjà dans l’Assemblée nationale et dans la commission exécutive, qu’ils voulaient exterminer le prolétariat, ou le réduire à l’esclavage parla misère. En même temps, comme le canon ne cessait de gronder dans la direction de l’Hôtel de Ville, ils répandirent la nouvelle que Caussidière s’y était établi et qu’il s’y défendait contre les aristocrates[19].

Ces discours, et d’autres analogues, enflamment les esprits. Quand les gardes nationaux veulent enfin essayer de se réunir, ils sont maltraités, dispersés par les ouvriers en armes. Ceux-ci, enhardis par ce premier succès, courent à la caserne Reuilly, qu’occupe un capitaine du 48e de ligne avec cent-vingt soldats ; ils l’assiègent, ils y mettent le feu ; plusieurs fois la caserne est prise et reprise, mais les insurgés perdent, en ces engagements insignifiants, un temps précieux[20]. Au lieu de s’avancer vers l’Hôtel de Ville, ils usent sur place leur temps et leurs forces. Le 25, l’insurrection générale est déjà en voie rétrograde, quand les ouvriers du faubourg Saint-Antoine comprennent qu’il faut agir vigoureusement. D’odieux mensonges de leurs chefs, qui leur cachent les nouvelles des autres faubourgs et qui nourrissent en eux les illusions les plus folles, les jettent, sans aucune chance de succès, dans le combat à outrance dont nous allons voir la triste issue.

Dès le 24 au soir, trois représentants du peuple, MM. Larabit, Galy-Cazalat, Druet-Desvaux, étaient entrés très-avant dans le faubourg afin d’y porter le décret de l’Assemblée et d’entamer quelques négociations avec les chefs de barricades. On les avait traités avec égard, mais en les retenant prisonniers. Ce n’était pas sans peine que M. Larabit avait obtenu sa liberté conditionnelle. Accompagné de quatre délégués, il s’était rendu auprès du général Cavaignac, pour lui faire connaître les vœux des insurgés, après avoir pris l’engagement de venir retrouver ses collègues, s’il n’obtenait pas une capitulation honorable. Vers la même heure, un écrivain du parti démocratique, M. Raymond des Mesnars, se rendait dans la même intention auprès du général Perrot ; il était environ trois heures après minuit.

Le général Perrot avait établi son quartier général dans une maison située à l’angle de la rue Saint-Antoine et de la place de la Bastille. M. Recurt, ministre de l’intérieur, et M. Edmond Adam étaient près de lui. Les délégués, introduits en sa présence, y paraissent avec l’attitude la plus hautaine. Ils parlent, non en vaincus qui espèrent quelque grâce, mais en vainqueurs qui dictent des conditions : « Nous nous sommes battus pour nos principes, comme vous pour les vôtres, disent-ils ; nous ne sommes pas vaincus ; vous n’êtes pas parvenus à entrer ce soir dans notre faubourg, vous n’y entrerez pas demain. Nous offrons une capitulation, non une soumission ; nous voulons rester armés et libres. » Puis ils exposent, de la manière la plus nette, les conditions auxquelles ils entendent capituler.

Ils exigent :

1o Que le décret sur les ateliers nationaux soit rapporté ;

2o Que l’Assemblée nationale décrète le droit au travail ;

3o Que l’armée soit éloignée de Paris à une distance de quarante lieues ;

4o Que les prisonniers de Vincennes soient élargis ;

5o Que le peuple fasse lui-même la constitution de la République.

Il n’y avait guère moyen de s’entendre sur de pareilles bases. Le général Perrot et le ministre en posaient de bien différentes : ils demandaient la délivrance immédiate des représentants retenus prisonniers ; la destruction des barricades, par les insurgés eux-mêmes ; le désarmement du faubourg et son occupation par la troupe.

On essaye, pendant plus d’une heure, d’arriver, de part et d’autre, à une transaction. M. Recurt était d’avis de faire des concessions considérables. Dans ses entretiens particuliers avec les délégués, il leur avait promis l’amnistie. Sur ses instances, on préparait la rédaction d’une capitulation en forme, quand M. Edmond Adam, qui tenait la plume, la jette loin de lui, déclare qu’il ne se reconnaît pas le pouvoir d’entrer ainsi en composition avec une insurrection vaincue et qu’il faut en référer au général en chef.

Le général Perrot adopte cet avis et veut, lui-même, aller prendre les ordres du général Cavaignac. M. Edmond Adam se rend, de son côté, à l’hôtel de la présidence. Déjà le colonel Larabit, M. Raymond des Mesnars et trois autres délégués du peuple étaient en conférence avec M. Senard. Leur langage s’était modéré ; ils n’imposaient plus de conditions.

En quittant le faubourg Saint-Antoine, M. Raymond des Mesnars avait envoyé aux chefs de section un avis ainsi conçu :


« Le citoyen Raymond, fourrier de la 6e compagnie du 4e bataillon, parlementaire des combattants du faubourg, prie tous les chefs de barricades de ne recommencer les hostilités que s’ils étaient attaqués eux-mêmes. Il peut se faire que les citoyens otages ne soient de retour que demain matin.

« Au camp, devant le faubourg, 25 juin 1848. »


Il apportait à M. Senard une adresse signée de plusieurs chefs de barricades :


« Citoyen président, disait cette adresse, nous ne désirons pas l’effusion du sang de nos frères. Nous avons toujours combattu pour la République démocratique. Si nous adhérons à ne pas poursuivre la sanglante révolution qui se prépare, nous voulons aussi conserver nos titres et nos droits de citoyens français. »

Au-dessous des signatures apposées à l’adresse on lisait ces mots :

« Les vœux exprimés ci-dessus nous paraissent si justes et si d’accord avec les nôtres, que nous nous y associons complètement, croyant que personne ne verra dans cette adhésion un acte de faiblesse.

« Signé : Larabit, Druet-Desvaux,
Galy-Cazalat. »


L’entretien des délégués du faubourg avec le président de l’Assemblée dura plus d’une heure. M. Senard a déclaré depuis qu’il avait été plusieurs fois pendant cet entretien ému jusqu’aux larmes. L’accent de ces hommes était d’une grande sincérité. « Le faubourg Saint-Antoine, disaient-ils, est dévoué à la République[21] ; les ouvriers ne combattent pour aucun prétendant, mais uniquement pour défendre le gouvernement républicain qu’ils croient en péril. On leur parle de doctrines anti-sociales ; ils ne les connaissent pas. Ils les repousseraient avec indignation ; et ce témoignage mérite croyance, car, depuis soixante-douze heures qu’ils sont maîtres du faubourg, pas un acte contre la propriété n’a été commis, pas une menace n’a été proférée par ces hommes armés qui manquent de pain. »

Les délégués conjurent M. Senard de se faire leur médiateur ; ils lui promettent que le faubourg se rendra, qu’il détruira lui-même ses barricades, à la condition que les armes ne seront pas enlevées militairement aux combattants, mais qu’ils les déposeront, après la pacification, dans les mairies.

Ils demandent aussi qu’il ne soit pas fait de prisonniers immédiatement et qu’on n’ôte la liberté qu’aux hommes que la justice devra atteindre, comme coupables d’excitation à la révolte, lis expriment enfin le désir qu’une proclamation, rédigée par les parlementaires, approuvée par M. Senard, soit portée sur l’heure à l’imprimerie de l’Assemblée et affichée dans le faubourg.

Le président consent à demi ; il supplie à son tour les délégués de rentrer, en enfants soumis et repentants, dans le sein de la République. Leur ayant fait servir quelques rafraîchissements, il porte avec eux un toast à la République démocratique et sociale, en donnant de cette formule une explication qui paraît acceptée. Puis, il conduit lui-même les délégués au général Cavaignac.

Ici l’accueil est tout différent. Le général a entendu le rapport du général Perrot ; il a causé avec M. Edmond Adam. Dans l’intervalle, il a reçu une dernière dépêche du général Lamoricière qui l’adjure de ne consentir à aucune capitulation. Si l’armée, victorieuse enfin, après trois jours de combats héroïques, n’obtenait pas la reddition du faubourg sans condition, elle serait humiliée, démoralisée à jamais. C’est la conviction du général Lamoricière.

Depuis ses derniers succès au faubourg Saint-Denis, il traite d’insensé, de traître, quiconque lui parle de capitulation. Il a repoussé à plusieurs reprises des représentants, des officiers de la garde nationale qui sont venus lui parler dans ce sens. Tout à l’heure, il n’a répondu que par une exclamation d’une énergie soldatesque à un officier d’ordonnance du général Perrot, qui vient lui demander s’il faut accepter les propositions des insurgés. Il est résolu, dit-il, à se faire tuer plutôt que de céder. Cette résolution est trop conforme au sentiment du général en chef pour qu’il hésite à l’adopter.

Le général écoute avec froideur les propositions de M. Raymond des Mesnars. D’autres députations, qui parlent un langage plus hautain, s’attirent des réponses plus sévères. C’est en vain que M. Raymond des Mesnars insiste pour que les conventions, qui semblaient acceptées par M. Senard, soient maintenues. Le général Cavaignac, au nom de la République, au nom de l’Assemblée nationale, au nom du Peuple lui-même, dont il défend le droit et l’honneur, déclare qu’il ne saurait pactiser avec la révolte. Il parle avec chaleur, avec une éloquence puisée dans une conviction inébranlable. Il s’attache encore à faire comprendre aux insurgés l’étendue de leur faute et ses conséquences funestes ; il va jusqu’à leur démontrer l’impossibilité pour eux de résister plus longtemps à l’armée : « Croyez-moi, leur dit-il, je suis soldat, je connais mieux que vous vos ressources et vos chances de succès. Vous êtes cernés de toutes parts ; vous ne pouvez plus échapper à la mort, à la ruine ; vous ne pourrez plus qu’entraîner avec vous, dans un désastre épouvantable, vos femmes, vos enfants, vos concitoyens, et peut-être la République. »

Mais à ces exhortations, à ces prières d’un citoyen ému, d’un général victorieux, les délégués ne répondent que par le silence. Ils s’apprêtent à retourner dans le faubourg. Le général, en les suppliant une dernière fois de réfléchir à ce qu’ils vont faire, et pour leur donner le temps de porter ses paroles aux insurgés, accorde que la trêve, dont le terme approche, soit prolongée jusqu’à dix heures.

MM. Larabit, Raymond des Mesnars et les autres délégués repartent pour le faubourg vers six heures et demie. Ils s’arrêtent un moment auprès du général Perrot et lui font connaître les décisions du général en chef. Puis ils s’avancent seuls sur la place de la Bastille.

Le moment est solennel. Un silence profond règne de tous côtés. Tout ce peuple en armes reste immobile ; tous les yeux suivent les pas des délégués. Ils marchent lentement vers la barricade du faubourg ; ils y montent ; ils prononcent quelques paroles que les insurgés seuls entendent.

Aussitôt, une clameur immense s’élève dans l’air ; une sorte de mugissement sourd, plus sinistre que le bruit de la fusillade, gronde pendant quelques minutes, se prolonge d’une extrémité à l’autre du faubourg : « Mort à Cavaignac ! crient à la fois plus de six mille voix ; mort au bourreau du peuple ! »

Cette dernière imprécation d’un désespoir impuissant vient retomber et expirer dans un effrayant silence.

À ce moment, le général Perrot tire sa montre. Elle marque dix heures : « Messieurs, dit-il aux officiers qui l’entourent, il ne faut pas se montrer trop rigoureux ; accordons encore dix minutes de grâce. »

Les dix minutes s’écoulent. Personne ne paraît sur la place. On s’agite derrière la barricade. Le général Perrot donne le signal. Au même moment, on entend le premier coup de canon du général Lamoricière qui a repris, dès la veille, toutes les barricades du boulevard extérieur et qui ouvre le feu par le faubourg du Temple. Les soldats s’élancent en avant. Un jeune homme paraît sur la barricade ; il agite en l’air un mouchoir. Il fait signe qu’on veut parlementer. Mais il n’est plus temps. Les soldats sont lancés au pas de course ; il n’y a plus moyen de les retenir. Le bruit des détonations étouffe la voix du parlementaire. Il disparaît dans un nuage de fumée.

Après un quart d’heure de combat, le feu des insurgés s’éteint. La troupe franchit la barricade. M. Edmond Adam y monte un des premiers, au cri retentissant de : Vive la République !

La troupe s’arrête un moment. Les insurgés se retirent avec lenteur, derrière les barricades qu’ils s’apprêtent à défendre. Il n’y en a pas moins de soixante-cinq depuis la place de la Bastille jusqu’à la barrière du Trône.

M. Adam, MM. Ducoux et Lacrosse, représentants du peuple, s’avancent dans le faubourg pour tâcher de prévenir de nouveaux et inutiles combats. Ils s’adressent aux insurgés ; ils les supplient de jeter leurs armes. Ceux-ci ne peuvent encore s’y résoudre. Déjà, cependant, on voit paraître, d’un côté, la tête de la colonne du général Perrot, de l’autre, l’avant-garde du général Lebreton qui s’avance par la route de Vincennes.

Les insurgés, qui d’abord ont battu lentement en retraite en brûlant leurs dernières cartouches, comprennent enfin que tout est perdu et commencent à défaire leurs barricades ; les femmes qui sentent que c’est un moyen d’éviter les derniers malheurs s’y emploient avec eux. Les plus fiers d’entre les combattants, les plus énergiques, ceux qui ne sauraient se résigner à cette humiliation, se dispersent dans la plaine[22].

Moins d’une heure après, M. Corbon, vice-président de l’Assemblée, montait à la tribune et lisait avec une émotion profonde la lettre du général Cavaignac, qui annonçait à la représentation nationale son triomphe définitif sur le prolétariat révolté.

« Citoyen président, disait le général, grâce à l’attitude de l’Assemblée nationale, grâce au dévouement de la garde nationale et de l’armée, la révolte est détruite. Il n’y a plus de lutte dans Paris. Aussitôt que j’aurai la certitude que les pouvoirs qui me sont confiés ne sont plus nécessaires, j’irai les remettre respectueusement entre les mains de l’Assemblée. »

En même temps, on affichait sur les murs de Paris cette proclamation :


LE CHEF DU POUVOIR EXÉCUTIF, À LA GARDE NATIONALE ET À L’ARMÉE :


« Citoyens, soldats !

« La cause sacrée de la République a triomphé. Votre dévouement, votre courage inébranlable, ont déjoué de coupables projets, fait justice de funestes erreurs. Au nom de la patrie, au nom de l’humanité, soyez remerciés de vos efforts, soyez bénis pour ce triomphe nécessaire.

« Ce matin encore, l’émotion de la lutte était légitime, inévitable ; maintenant soyez aussi grands dans le calme que vous l’avez été dans le combat. Dans Paris, je vois des vainqueurs et des vaincus ; que mon nom reste maudit, si je consentais à y voir des victimes.

« La justice aura son cours. Quelle agisse ; c’est votre pensée, c’est la mienne,

« Prêt à rentrer au rang de simple citoyen, je reporterai au milieu de vous ce souvenir civique de n’avoir, dans ces grandes épreuves, repris à la liberté que ce que le salut de la République lui demandait lui-même, et de léguer un exemple à quiconque pourra être, à son tour, appelé à remplir d’aussi grands devoirs[23].

« Général E. Cavaignac.
« Paris, 26 juin 1848. »


À deux jours de là, le 28 juin, le général Cavaignac venait déposer ses pouvoirs entre les mains de l’Assemblée nationale, qui, en les lui conférant de nouveau pour un temps indéterminé, décrétait qu’il avait bien mérité de la patrie.

  1. Voir, aux Documents historiques, à la fin du volume, no 16, ces deux proclamations.
  2. Voir, aux Documents historiques, à la fin du volume, no 17.
  3. Il est juste de dire que, le lendemain, M. Thiers changeait d’avis. Après avoir passé quelques heures auprès du général Lamoricière, il revint dire à ses collègues que désormais il n’éprouvait plus de craintes sur le résultat final de la lutte, le général Lamoricière répondant de tout.
  4. « Les cartouches fondaient comme de la neige, » dit le général Cavaignac dans son discours du 26 novembre.
  5. « La paura del perdere genera le medesime voglie che sono in quelli che desiderano acquistare. »
    (Machiavelli, Discorsi, lib. I, cap. v.)
  6. Un ordre du jour du général Lamoricière, en date du 8 juillet, annonçait à l’armée, en termes très-sévères, le licenciement de ce détachement « qui avait, disait-il, lâchement rendu ses armes aux factieux. »
  7. Ce jeune homme, nommé Georges, se noya, moins d’un mois après l’insurrection, en nageant dans la Seine. Il avait été décoré, mais n’avait pas encore reçu la croix. Son bataillon, où il avait constamment donné l’exemple de la bravoure et de la discipline ; voulut faire les frais de ses funérailles.
  8. Le général Lamoricière se refusait à croire que M. Lalanne agît d’après les ordres du général Cavaignac et de M. Senard. On espérait, en continuant la paye des ateliers nationaux, retenir un grand nombre d’ouvriers et les empêcher de se battre.
  9. Quelquefois aussi il plaisante : « En voilà de la fraternité ! » s’écrie-t-il, en voyant tomber à droite et à gauche une pluie de balles. S’apercevant que les soldats hésitent à attaquer une barricade, il met son cheval au pas au milieu de la chaussée, s’avance tout seul sous le feu des insurgés, revient aussi lentement qu’il est allé : « Vous voyez bien que ce n’est pas difficile, » dit-il aux soldats. Une autre fois encore, voyant qu’un officier pâlit en s’apprêtant à passer devant une brèche d’où part une fusillade continue, il le prend par le bras, tout en causant, le couvre de son corps, passe lentement avec lui sous la brèche et ne le quitte que lorsqu’il n’y a plus de danger.
  10. Les mots de ralliement au faubourg Saint-Antoine étaient : Caen et Caussidière ; Caussidière et République.
  11. Voir particulièrement le Constitutionnel et la Patrie.
  12. L’historien est heureux de pouvoir aujourd’hui effacer, anéantir ces calomnies, qu’alors on osait à peine révoquer en doute. Il est maintenant avéré que les prisonniers, faits par les insurgés, n’eurent à subir aucun mauvais traitement. D’après les preuves les plus authentiques tirées de l’ensemble des interrogatoires subis, pendant trois mois consécutifs, devant les commissions militaires, d’après les rapports unanimes des maires et des commissaires de police, d’après le témoignage des principaux médecins et chirurgiens attachés aux hôpitaux civils et militaires, entre autres ceux de M. le docteur Pelouse, de M. Jacquemin, chirurgien en chef des hôpitaux, de M. le docteur Héreau, de M. de Guise, chirurgien en chef de la garde nationale, ni les insurgés ni les soldats ni la garde mobile ne commirent les atrocités qui leur furent imputées. Les drapeaux, pris en grand nombre sur l’insurrection et gardés à la présidence de l’Assemblée, ne portaient, pour la plupart, que le numéro de la compagnie des ateliers nationaux à laquelle ils appartenaient. Sur quelques-uns, on lisait ces mots sacramentels du prolétariat : « Organisation du travail par l’association. » Sur d’autres encore : « Abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, » ou, comme pour repousser l’accusation de pillage : « Respect aux propriétés ; mort aux voleurs. » Quant aux blessures profondes et si souvent mortelles que les chirurgiens constatèrent d’abord avec surprise, ils ne tardèrent pas à en trouver l’explication naturelle. Presque tous les coups étaient tirés de haut en bas ou de bas en haut, dans une direction oblique. Les combattants étaient si proches les uns des autres, que les balles, animées de toute leur vitesse, traversaient le corps, brisaient les os et prenaient l’apparence de balles mâchées. Renvoyées par les murs, elles subissaient de singulières déformations. Quant aux balles coniques, tronquées, creuses et ciselées d’arêtes, qui parurent une invention féroce, il est résulté de la déposition du colonel de Goyon devant la commission d’enquête et de sa lettre datée du 5 juillet 1848, que c’étaient des balles d’un nouveau modèle destinées à l’armée et en essai à Vincennes. L’eau-de-vie des cantines a été scrupuleusement analysée (Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, no 18, la déposition de M. de Guise, chirurgien en chef de la garde nationale) sans qu’il ait été possible d’y surprendre la plus légère trace de poison. La femme Hervé, accusée d’avoir scié un garde mobile entre deux planches, a été acquittée à l’unanimité, par le conseil de guerre. Quant à la fin tragique du général Bréa, elle est le crime individuel de quelques hommes.
    Voici les faits et les renseignements qui s’y rapportent. Sur vingt-cinq accusés, quatre sont convaincus du meurtre et condamnés à mort. Ce sont : Le nommé Daix, indigent, recueilli à l’hospice de Bicêtre ; Vappereaux, maquignon ; Choppart, surnommé le Chourineur, chez qui le penchant à tuer était passé à l’état de monomanie ; Lahr, ancien soldat dans un régiment d’artillerie, puis logeur, marchand de vin et enfin maçon. Lahr dirigeait l’insurrection à la barrière Fontainebleau ; il avait été en garnison à Ham et avait constamment gardé des relations avec les meneurs du parti bonapartiste. Très-arriéré dans ses affaires, par suite de la révolution de Février, très-accessible aux séductions, on lui avait vu, en ces derniers temps, plus d’argent qu’il n’avait coutume d’en avoir. Huit jours avant l’insurrection, Lahr eut, avec Nadaud, le maçon, représentant du peuple, une querelle très-vive au sujet de ses opinions napoléoniennes.
    Le parti républicain a attaché une très-grande importance à bien établir que les assassins du général Bréa étaient, non des républicains, mais des bonapartistes. Ce soin extrême à rejeter la solidarité d’un tel crime fait honneur à la moralité d’un parti ; mais je ne crois pas qu’elle soit très-utile, ni même très-rationnelle. L’histoire montre suffisamment, par les crimes nombreux commis au nom de toutes les idées, que ce ne sont pas les opinions des hommes qui les font assassins, mais leur nature. Les instincts individuels ont plus de part que les idées générales à ces actes atroces ; il n’est pas, heureusement, en la puissance de quelques pervers de flétrir par leurs crimes les croyances qu’ils ont paru professer.
  13. C’était principalement comme fondateur et organisateur des ateliers nationaux que la bourgeoisie, très-mal informée, haïssait M. Louis Blanc.
  14. Le bruit se répandit, au moment même, que le général Renaut mourait de la main d’un prisonnier auquel il venait de sauver la vie. On raconta que ce malheureux, arraché par le général à la fureur des gardes mobiles, s’était avancé vers lui comme pour le remercier, et que, tirant de dessous sa blouse un pistolet qu’il y tenait caché, il l’avait étendu mort à ses pieds.
  15. Le général Duvivier mourut, le 8 juillet, des suites de cette blessure qu’on avait jugée légère. Jusqu’à sa dernière heure, il se montra très-vivement préoccupé du sort des insurgés qu’il avait combattus. « Ces pauvres ouvriers, disait-il, ils ont besoin d’être contenus, mais il faudra faire quelque chose pour eux ; il faut leur donner du travail ; il faut que la main de la patrie s’ouvre. » Ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, ces sentiments d’humanité dominaient alors dans tous les cœurs ; pas un des officiers supérieurs qui combattirent l’insurrection de juin n’oublia, tout en accomplissant son devoir de soldat, qu’il était citoyen et qu’il combattait des hommes dignes de compassion plutôt que de haine.
  16. On a prétendu que le dépit de s’être vu ôter le commandement des forces destinées à la défense de l’Assemblée avait inspiré au général Baraguay-d’Hilliers ce triste refus.
  17. Ces barricades étaient construites avec des charrettes remplies de pavés et des troncs d’arbres renversés.
  18. Parmi ces ouvriers, on compte environ dix-huit mille ébénistes dont beaucoup sont d’origine allemande.
  19. Sans favoriser aucunement l’insurrection, Caussidière resta constamment en rapport avec les faubourgs par ses montagnards et par les membres de la société des Droits de l’homme.
  20. Le capitaine Cortizet se défendit vaillamment jusqu’à neuf heures du soir ; il n’eut qu’un seul homme tué et trois blessés, tandis que les insurgés, qui se ruaient contre la caserne avec une fureur aveugle, eurent soixante hommes mis hors de combat.
  21. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine étaient persuadés que la République était attaquée par les royalistes. À plusieurs reprises, ils exprimèrent un étonnement singulier en entendant la garde nationale et la garde mobile crier en montant à l’assaut des barricades ; « Vive la République ! »
  22. Les communes de la Chapelle et de Belleville furent occupées simultanément ; celle de la Villette ne se rendit qu’à sept heures du soir ; après la prise d’une dernière barricade, à la barrière des Amandiers, où le général Courtigis fut blessé : On procéda immédiatement au désarmement de ces trois communes qui avaient été des centres d’insurrection très-ardents.
  23. Les passions politiques se sont efforcées d’enlever au général Cavaignac l’immortel honneur d’avoir conçu et écrit cette proclamation. L’histoire le lui restitue tout entier. Des témoins irrécusables ont vu le général Cavaignac l’écrire de sa propre main, d’un bout à l’autre, avec une émotion que la seule improvisation comporte. D’ailleurs, je n’ai jamais entendu ni lu, de la voix ou de la main des personnes auxquelles on a voulu en attribuer la rédaction, rien d’analogue.