Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 1

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LIVRE IV

JUILLET 1790. — JUILLET 1791



CHAPITRE PREMIER

POURQUOI LA RELIGION NOUVELLE NE PUT SE FORMULER. — OBSTACLES INTÉRIEURS.


Accord des rois contre la Révolution, 27 juillet 1790. — Obstacles intérieurs. — Divisions de la France. — Nulle grande révolution n’avait cependant moins coûté. — Fécondité religieuse du moment de 1790. — Forces inventives de la France. — Sève généreuse qui était dans le peuple. — Réaction d’égoïsme et de peur, d’irritation et de haine. — La Révolution entravée produit ses résultats politiques, mais ne peut encore atteindre les résultats religieux et sociaux qui l’auraient fondée solidement.}}


La nuit même de la fête, du 13 au 14 juillet, lorsque toute la population, dans l’abandon de l’enthousiasme et de la confiance, n’avait plus qu’une pensée, on profita de ce moment pour faire sortir de l’Abbaye l’homme du dernier complot, l’agent des émigrés, Bonne de Savardin, qui voulait les mettre dans Lyon, et dont on craignait les aveux.

En même temps, M. de Flachslanden, homme de confiance de la reine auprès du comte d’Artois, était envoyé par lui pour recevoir et complimenter à Nice Froment, échappé de Nîmes.

Le 27, l’Assemblée apprit que le roi accordait aux Autrichiens le passage sur terre de France, pour aller écraser la révolution de Belgique.

Le même jour, date mémorable, le 27 juillet 1790, l’Europe fit son premier accord contre la Révolution, contre celle de Brabant d’abord. Les préliminaires du traité furent signés à Reichembach. L’Angleterre, la Prusse et la Hollande abandonnèrent à la vengeance de l’Autriche la Belgique qu’elles avaient soulevée, encouragée, qui n’espérait qu’en elles, qui s’obstina plus tard encore et jusqu’à sa dernière heure à attendre d’elles son salut.

Le même mois, M. Pitt, sûr du concert européen, ne fît pas difficulté de dire en plein Parlement qu’il approuvait mot pour mot la diatribe de Burke contre la Révolution, contre la France ; livre infâme, insensé de rage, plein de calomnies, de basses insultes, de bouffonneries injurieuses, où il compare les Français aux galériens rompant la chaîne, foule aux pieds la Déclaration des droits de l’homme, la déchire et crache dessus.

Dure, pénible découverte ! Ceux que nous croyions amis sont nos plus cruels ennemis !

Il est grand temps que nous sortions de nos illusions philanthropiques, de nos sympathies crédules. La Révolution ne peut, sous peine de périr, rester dans l’âge d’innocence.

La vérité, dure ou non, il faut la voir face à face. Il nous faut l’envisager d’un ferme regard, au dehors et au dedans. J’ai suivi la pauvre France, candide et crédule encore, dans l’entraînement trop facile de son cœur, dans ses aveuglements volontaires, involontaires. Je dois faire comme elle fit, en présence de ces dangers imprévus, fouiller plus profondément la réalité, sonder à la fois le péril et les ressources de la résistance.

Le péril, il serait peu à craindre, si la France n’était divisée. Il faut le dire, l’union fut sincère au sublime moment que j’ai eu le bonheur de peindre ; elle fut vraie, mais passagère ; bientôt la division et de classes et d’opinions avait reparu.

Le 18 juillet déjà, quatre jours après la fête, si heureusement passée, lorsqu’on avait tant sujet de se confier au peuple, lorsqu’il eût fallu en maintenir, en fortifier l’union, en présence du danger, Chapelier (quel changement, pour le président du 4 août !), Chapelier propose d’exiger l’uniforme de la garde nationale, c’est-à-dire de la limiter à la classe riche ou aisée, c’est-à-dire de préparer le désarmement des pauvres !… La proposition, il faut le dire, à l’honneur de ce temps, fut mal vue et mal reçue des riches mêmes (sauf la bourgeoisie de Paris et les gens de La Fayette). Barbaroux la blâma à Marseille. La riche Bordeaux la repoussa et protesta que, pour se reconnaître, on pouvait se contenter d’un ruban.

Ces germes de division dans la garde nationale, les défiances qui s’élèvent contre les municipalités, doivent multiplier, fortifier les associations volontaires. La Fédération n’a pas suffi, L’institution des nouveaux pouvoirs n’a pas suffi ; il faut une force extra-légale. Contre la vaste conspiration qui se prépare, il faut une conspiration. Vienne celle des Jacobins et qu’elle enveloppe la France.

Deux mille quatre cents sociétés dans autant de villes ou villages s’y rattachent en moins de deux ans. Grande et terrible machine qui donne à la Révolution une incalculable force, qui seule peut la sauver, dans la ruine des pouvoirs publics ; mais aussi elle en modifie profondément le caractère, elle en change, en altère la primitive inspiration.

Cette inspiration fut toute de confiance et de bienveillance. Candeur et crédulité, c’est le caractère du premier âge révolutionnaire, qui a passé sans retour… Touchante histoire qu’on ne relira jamais sans larmes… Il s’y mêle un sourire amer. Quoi ! nous étions donc si jeunes, tellement faciles à tromper ! Quoi ! dupes à ce point !… N’importe ! Qu’on en rie, si l’on veut, nous ne nous repentirons jamais d’avoir été cette nation confiante et clémente.


J’ai lu bien des histoires de révolutions, et je puis affirmer ce qu’avouait un royaliste en 1791, c’est que jamais grande révolution n’avait coûté moins de sang, moins de larmes. Les désordres, inséparables d’un tel bouleversement, ont été grossis à plaisir, complaisamment exagérés, d’après les récits passionnés que nos ennemis recevaient, sollicitaient de tous ceux qui avaient souffert.

En réalité, une seule classe, le Clergé, pouvait, avec quelque apparence, se dire spoliée. Et pourtant il résultait de cette spoliation que la masse du Clergé, affamée sous l’Ancien-Régime au profit de quelques prélats, avait enfin de quoi vivre.

Les nobles avaient perdu leurs droits féodaux ; mais dans beaucoup de provinces, spécialement en Languedoc, ils gagnaient bien plus comme propriétaires à ne plus payer la dîme qu’ils ne perdaient comme seigneurs en droits féodaux.

Pour n’avoir plus les honneurs gothiques et ridicules des fiefs, devenus un non-sens, ils n’étaient pas descendus. Presque partout, avec une déférence aveugle, on leur avait donné les vrais honneurs du citoyen, dont la plupart n’étaient guère dignes, les premières places des municipalités, les grades de la garde nationale.

Confiance excessive, imprudente. Mais ce jeune monde, en présence des perspectives infinies qui lui ouvraient l’avenir, marchandait peu avec le passé. Il lui demandait seulement de le laisser aller et vivre. La foi, l’espoir, étaient immenses. Ces millions d’hommes, hier serfs, aujourd’hui hommes et citoyens, évoqués en un même jour, d’un coup, de la mort à la vie, nouveau-nés de la Révolution, arrivaient avec une plénitude inouïe de force, de bonne volonté, de confiance, croyant volontiers l’incroyable. Eux-mêmes, qu’étaient-ils ? Un miracle. Nés vers avril 1789, hommes au 14 juillet, hommes armés surgis du sillon, tous, aujourd’hui ou demain, hommes publics, magistrats (treize cent mille magistrats !)… et tout à l’heure propriétaires, le paysan touchant presque son rêve, son paradis, la propriété !!!… La terre, triste et stérile hier, sous les vieilles mains des prêtres, passant aux mains chaudes et fortes de ce jeune laboureur… Espoir, amour, année bénie ! Au milieu des fédérations allait se multipliant la fédération naturelle, le mariage ; serment civique, serment d’hymen, se faisaient ensemble à l’autel. Les mariages, chose inouïe, furent plus nombreux d’un cinquième en cette belle année d’espérance.

Ah ! ce grand mouvement des cœurs promettait encore autre chose, une bien autre fécondité. Fécond en hommes, fécond en lois, ce mariage moral des âmes et des volontés faisait attendre un dogme nouveau, une toute jeune et puissante idée, sociale et religieuse. Rien qu’à voir le champ de la Fédération, tout le monde aurait juré que de ce moment sublime, de tant de vœux purs et sincères, de tant de larmes mêlées, à la chaleur concentrée de tant de flammes en une flamme, il allait surgir un Dieu.

Tous le voyaient, tous le sentaient. Les hommes les moins amis de la Révolution tressaillirent à ce moment, ils sentirent qu’une grande chose advenait. Nos sauvages paysans du Maine et des marches de Bretagne, qu’un fanatisme perfide allait tourner contre nous, vinrent eux-mêmes alors, émus, attendris, s’unir à nos fédérations et baiser l’autel du Dieu inconnu.

Rare moment où peut naître un monde, heure choisie, divine !… Et qui dira comment une autre peut revenir ? Qui se chargera d’expliquer ce mystère profond qui fait naître un homme, un peuple, un Dieu nouveau ?

La conception ! l’instant unique, rapide et terrible !… Si rapide et si préparé ! Il y faut le concours de tant de forces diverses, qui, du fond des âges, de la variété infinie des existences, viennent ensemble, pour ce seul instant.

Un fait a été remarqué, c’est que la France, comme une femme qui se prépare à un grand enfantement, avait, outre la génération révolutionnaire, sacrifiée à l’action, une autre génération en réserve, plus féconde et plus inventive, celle des hommes qui eurent vingt ans, ou un peu plus, en 1790. — Il y avait eu là un flot incroyable de puissance et de génie ; deux années (1768-1769) avaient produit tout à la fois Bonaparte, Hoche, Marceau et Joubert, Cuvier et Chateaubriand , les deux Fourier. — Saint-Martin, Saint-Simon, de Maistre, Bonald et Mme de Staël naissent un peu avant , ainsi que Méhul , Lesueur et les Chénier. Un peu après, Geoffroy-Saint-Hilaire, Bichat, Ampère, Senancour[1].

Quelle couronne pour la France de la Fédération que ces hommes de vingt ans, que personne ne connaît encore !… Qui ne serait terrifié en lui voyant briller au front ces diamants magiques qui étincellent dans l’ombre ?

Nul doute que, dans cette foule immense, elle n’en ait eu bien d’autres que ceux-là. Eux seuls grandirent, vécurent. Mais la chaleur vitale du merveilleux orage n’avait pas fait seulement, croyez-le bien, éclore ces quelques hommes. Des millions en naquirent, pleins de la flamme du ciel… Le dirai-je même ? La magnanimité, la bonté héroïque qui fut dans tout un peuple à ce moment sacré faisait attendre, des génies qui en sortirent, une autre inspiration. Si vous mettez à part quelques-uns, peu nombreux, qui furent des héros de bonté, vous trouverez que les autres, hommes d’action, d’invention et de calcul, dominés par l’ascendant des sciences physiques et mécaniques, poussèrent violemment aux résultats ; une force immense, mais trop souvent aride, fut concentrée dans leur tête puissante. Aucun d’eux n’eut ce flot du cœur, cette source d’eaux vives où s’abreuvent les nations.

Ah ! qu’il y avait bien plus dans le peuple de la Fédération qu’en Cuvier, Fourier, Bonaparte !

Il y avait en ce peuple l’âme immense de la Révolution, sous ses deux formes et ses deux âges.

Au premier âge, qui fut une réparation aux longues injures du genre humain, un élan de justice, la Révolution formula en lois la philosophie du dix-huitième siècle.

Au second âge, qui viendra tôt ou tard, elle sortira des formules, trouvera sa foi religieuse (où toute loi politique se fonde), et dans cette liberté divine que donne seule l’excellence du cœur, elle portera un fruit inconnu de bonté, de fraternité.

Voilà l’infini moral qui couvait dans ce peuple (et qu’est-ce auprès que tout génie mortel ?), quand, le 14 juillet, à midi, il leva la main.

Ce jour-là, tout était possible. Toute division avait cessé ; il n’y avait ni noblesse, ni bourgeoisie, ni peuple. L’avenir fut présent… C’est-à-dire plus de temps… Un éclair de l’éternité.

Il ne tenait à rien, ce semble, que l’âge social et religieux de la Révolution, qui recule encore devant nous, ne se réalisât. Si l’héroïque bonté de ce moment eût pu se soutenir, le genre humain gagnait un siècle ou davantage ; il se trouvait avoir, d’un bond, franchi un monde de douleurs…

Un tel état dure-t-il ? Était-il bien possible que les barrières sociales, abaissées ce jour-là, fussent laissées à terre, que la confiance subsistât entre des hommes de classes, d’intérêts, d’opinions diverses ?

Difficile, à coup sûr, moins difficile pourtant qu’à nulle époque de l’histoire du monde.

Des instincts magnanimes avaient éclaté dans toutes les classes, qui simplifiaient tout. Des nœuds insolubles avant et après se résolvaient alors d’eux-mêmes.

Telle défiance, raisonnable peut-être au début de la Révolution, l’était peu à un tel moment. L’impossible d’octobre se trouvait possible en juillet. Par exemple, on avait pu craindre, en octobre 1789, que la masse des électeurs de campagne ne servît l’aristocratie ; cette crainte ne pouvait subsister en juillet 1790 : presque partout le paysan suivait, autant que les populations urbaines, l’élan de la Révolution.

Le prolétariat des villes, qui fait l’énorme obstacle d’aujourd’hui, existait à peine alors, sauf à Paris et quelques grandes villes, où les affamés venaient se concentrer. Il ne faut placer en ce temps, ni voir trente ans avant leur naissance, les millions d’ouvriers nés depuis 1815.

Donc, en réalité, l’obstacle était minime entre la bourgeoisie et le peuple. La première pouvait, devait sans crainte se jeter dans les bras de l’autre.

Cette bourgeoisie, imbue de Voltaire et Rousseau, était plus amie de l’humanité, plus désintéressée et généreuse que celle qu’a faite l’industrialisme, mais elle était timide ; les mœurs, les caractères, formés sous ce déplorable Ancien-Régime, étaient nécessairement faibles. La bourgeoisie trembla devant la Révolution qu’elle avait faite, elle recula devant son œuvre. La peur l’égara, la perdit, bien plus encore que l’intérêt.

Il ne fallait pas sottement se laisser prendre au vertige des foules, ne pas s’effrayer, reculer devant cet océan qu’on avait soulevé. Il fallait s’y plonger. L’illusion d’effroi disparaissait alors. Un océan de loin, des lames dangereuses, une vague grondante, de près, des hommes et des amis, des frères qui vous tendaient les bras.

On ne sait pas combien, à cette époque, subsistaient dans le peuple d’anciennes habitudes de déférence, de croyance, de confiance facile aux classes cultivées. Il voyait parmi elles, à ce premier moment, ses orateurs, ses avocats, tous les champions de sa cause. Il avançait vers elles, d’un grand cœur… Mais elles reculèrent.

Ne généralisons pas, toutefois, légèrement. Une partie infiniment nombreuse de la bourgeoisie, loin de reculer comme l’autre, loin d’opposer à la Révolution une malveillante inertie, s’y donna, s’y précipita d’un même mouvement que le peuple. Nos patriotiques assemblées de la Législative, de la Convention (Montagnards, Girondins, n’importe, sans distinction de partis) appartenaient entièrement à la classe bourgeoise. Ajoutez-y encore les sociétés patriotiques dans leurs commencements, spécialement les Jacobins ; ceux de Paris, dont nous avons les listes, ne paraissent pas avoir admis un seul homme des classes illettrées avant 1793. Cette masse de bourgeoisie révolutionnaire, gens de lettres, journalistes, artistes, avocats, médecins, prêtres, etc., s’accrut immensément des bourgeois qui acquirent des biens nationaux.

Mais, quoiqu’une partie si considérable de la bourgeoisie entrât dans la Révolution, par dévouement ou par intérêt, la primitive inspiration révolutionnaire fut modifiée sensiblement en eux par Les nécessités de la grande lutte qu’ils eurent à soutenir, par la furieuse âpreté du combat, par l’irritation des obstacles, l’ulcération des inimitiés.

En sorte que, pendant qu’une partie de la bourgeoisie fut corrompue par l’égoïsme et la peur, l’autre fut effarouchée par la haine, et comme dénaturée, transportée hors de tout sentiment humain. — Le peuple, violent sans doute et furieux, mais n’étant point systématiquement haineux, sortit bien moins de la nature.

Deux faiblesses : la haine et la peur.

Il fallait (chose rare, difficile, impossible peut-être dans ces terribles circonstances), il fallait rester fort, afin de rester bon.

Tous avaient aimé certainement le 14 juillet. Il eût fallu aimer le lendemain.

Il eût fallu que la partie timide de la bourgeoisie se souvînt mieux de ses pensées humaines, de ses vœux philanthropiques ; qu’elle persistât au jour du péril ; qu’effrayée ou non, elle fit comme on fait en mer, qu’elle se remît à Dieu, qu’elle jurât de suivre la foi nouvelle en tous les genres de sacrifice qu’elle imposerait pour sauver le peuple.

Il eût fallu encore que la partie hardie, révolutionnaire de la bourgeoisie, au milieu du danger, en plein combat, gardât son cœur plus haut, qu’elle ne se laissât point ébranler, rabaisser de son sublime élan aux bas-fonds de la haine.

Ah ! qu’il est difficile, aux plus forts même qui combattent, de dominer leur combat d’un cœur ferme et serein, de combattre du bras et de garder en eux l’héroïsme de paix !

La Révolution fit beaucoup, mais si elle eût pu se tenir, un moment du moins, à cette hauteur, que n’eût-elle pas fait ?

D’abord, elle eût duré. Elle n’aurait pas eu la triste chute de 1800, où les âmes stérilisées, ou de peur ou de haine, devinrent pour longtemps infécondes.

Et puis elle n’eût pas été écrite seulement, mais appliquée. Des abstractions politiques elle fût descendue aux réalités sociales.

Le sentiment de bonté courageuse qui fut son point de départ et son premier élan ne serait pas resté flottant à l’état de vague sentiment, de généralités. Il aurait été à la fois s’étendant et se précisant, voulant entrer partout, pénétrant les lois de détail, allant jusqu’aux mœurs mêmes et jusqu’aux actions les plus libres, circulant dans les ramifications les plus lointaines de la vie.

Parti de la pensée et revenant à elle après avoir traversé la sphère de l’action, ce sentiment sympathique d’amour des hommes amenait de lui-même la rénovation religieuse.

Quand l’âme humaine suit ainsi sa nature, quand elle reste bienveillante, quand, absente de son égoïsme, elle va cherchant sérieusement le remède aux douleurs des hommes, alors, par delà la loi et les mœurs, là où toute puissance finit, l’imagination et La sympathie ne finissent pas ; l’âme les suit et veut encore le bien ; elle descend en elle, elle devient profonde…

Ceci est tout autre chose que la profondeur de l’esprit et l’invention scientifique. C’est une profondeur de tendresse et de volonté bien autrement féconde, qui donne un fruit vivant. Étrange incubation, d’autant plus divine qu’elle est plus naturelle ! D’une douce chaleur, sans effort et sans art, parfois du cœur des simples, éclôt le nouveau génie, la consolation nouvelle qu’attend le monde. Sous quelle forme ? Diverse selon les lieux, les temps : que cette âme tendre et puissante réside dans un individu, qu’elle s’étende dans un peuple, qu’elle soit un homme, une parole vivante, un livre, une parole écrite, il n’importe, elle est toujours Dieu.

  1. Si l’on cherche la cause de cette étonnante éruption de génie, on pourra dire sans doute que ces hommes trouvèrent dans la Révolution l’excitation la plus puissante, une liberté d’esprit toute nouvelle, etc. Mais, selon moi, il y a primitivement une autre cause. Ces enfants admirables furent conçus, produits au moment où le siècle, moralement relevé par le génie de Rousseau, ressaisit l’espoir et la foi. À cette aube matinale d’une religion nouvelle, les femmes s’éveillèrent. Il en résultat une génération plus qu’humaine.