Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre III/Chapitre 12

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CHAPITRE XII

DE LA RELIGION NOUVELLE. — FÉDÉRATION GÉNÉRALE (14 JUILLET 1790).

Étonnement, attendrissement de toutes les nations au spectacle de la France. — Grande fédération de Lyon, 30 mai 1790. — La France demande une fédération générale, juin. — Le chant des fédérés. — Paris leur prépare le Champ de Mars. — L’Assemblée abolit la noblesse héréditaire, 19 juin 1790. — Elle a déjà aboli le principe chrétien de l’hérédité du crime. — Elle reçoit les députés du genre humain. — Fédération des rois contre celle des peuples. — Fédération générale de la France à Paris, 14 juillet 1790. — Élan de la France, à la fois pacifique et guerrier.


Cette foi, cette candeur, cet immense élan de concorde, au bout d’un siècle de disputes, ce fut pour toutes les nations l’objet d’un grand étonnement, comme un prodigieux rêve. Toutes restaient muettes, attendries.

Plusieurs de nos fédérations avaient imaginé un touchant symbole d’union, de célébrer des mariages à l’autel de la patrie. La Fédération elle-même, ce mariage de la France avec la France, semblait un symbole prophétique du futur mariage des peuples, de l’hymen général du monde.

Autre signe, et non moins profond, qui parut aussi dans ces fêtes. On mit parfois sur l’autel un petit enfant que tous adoptaient, qui, doté des dons, des vœux, des larmes de tous, devenait à tous le leur.

La France est l’enfant sur l’autel, et toute la terre alentour. Enfant commun des nations, en elle toutes se sentent unies, toutes s’associent de cœur à ses destinées futures, l’environnent d’inquiètes pensées, et de crainte et d’espérance… Il n’y en a pas une entre elles qui la voie sans pleurer.

Comme l’Italie pleurait ! et la Pologne ! et l’Irlande ! (Ah ! sœurs, rappelez-vous ce jour) !… Toute nation opprimée, oubliant son esclavage au spectacle de cette jeune liberté, lui disait : « Je suis libre en toi[1] ! »

L’Allemagne, devant ce miracle, fut profondément absorbée, entre le rêve et l’extase. Klopstock était en prières. L’auteur de Faust ne pouvait plus soutenir le rôle de l’ironie sceptique, il se surprenait lui-même près de tomber dans la foi.

Au fond des mers du Nord, il y avait alors une bizarre et puissante créature, un homme ? Non, un système, une scolastique vivante, hérissée, dure, un roc, un écueil taillé à pointes de diamant dans le granit de la Baltique. Toute religion, toute philosophie, avait touché là, s’était brisée là. Et lui, immuable. Nulle prise au monde extérieur. On l’appelait Emmanuel Kant ; lui, il s’appelait Critique. Soixante ans durant, cet être tout abstrait, sans rapport humain, sortait juste à la même heure et, sans parler à personne, accomplissait pendant un nombre donné de minutes précisément le même tour, comme on voit aux vieilles horloges des villes l’homme de fer sortir, battre l’heure et puis rentrer. Chose étrange, les habitants de Kœnigsberg virent (ce fut pour eux un signe des plus grands événements) cette planète se déranger, quitter sa route séculaire… On le suivit, on le vit marcher vers l’Ouest, vers la route par laquelle venait le courrier de France…

Ô humanité !… Voir Kant s’émouvoir, s’inquiéter, s’en aller sur les routes, comme une femme, chercher les nouvelles, n’était-ce pas là un changement surprenant, prodigieux ?… Eh bien, non, il n’y avait nul changement en cela. Ce grand esprit suivait sa voie. Ce qu’il avait jusque-là cherché en vain dans la science, l’unité spirituelle, il l’observait maintenant qui se faisait de soi-même par le cœur et par l’instinct.

Sans autre direction, le monde semblait se rapprocher de cette unité, son but véritable, auquel il aspire toujours… « Ah ! si j’étais un, dit le monde, si je pouvais enfin unir mes membres dispersés, rapprocher mes nations ! » — « Ah ! si j’étais un, dit l’homme, si je pouvais cesser d’être l’homme multiple que je suis, rallier mes puissances divisées, établir la concorde en moi ! » Ce vœu toujours impuissant, et du monde, et de l’âme humaine, un peuple semblait en donner la réalité dans cette heure rapide, jouer la comédie divine d’union et de concorde, que nous n’avons jamais qu’en rêve.


Figurez-vous donc tous les peuples qui, de pensée, de cœur, de regard et d’attention, sont tous élancés vers la France. Et dans la France elle-même, voyez-vous toutes ces routes, noires d’hommes, de voyageurs en marche, qui des extrémités se dirigent vers le centre ?… L’union gravite à l’unité.

Nous avons vu les unions se former, les groupes se rallier entre eux, et, ralliés, chercher une centralisation commune ; chacune des petites Frances a tendu vers son Paris, l’a cherché d’abord près de soi. Une grande partie de la France crut un moment le trouver à Lyon (30 mai). Ce fut une prodigieuse réunion d’hommes, telle qu’il n’y fallait pas moins que les grandes plaines du Rhône. Tout l’Est, tout le Midi avait envoyé ; les seuls députés des gardes nationales étaient cinquante mille hommes. Tels avaient fait cent lieues, deux cents lieues, pour y venir. Les députés de Sarrelouis y donnaient la main à ceux de Marseille. Ceux de la Corse eurent beau se hâter, ils ne purent arriver que le lendemain[2].

Mais ce n’était pas Lyon qui pouvait marier la France. Il fallait Paris.

Grand effroi des politiques de l’un et l’autre parti.

Ces masses indisciplinées, les amener à Paris, au centre de l’agitation, n’est-ce pas risquer une épouvantable mêlée, le pillage, le massacre ?… « Et le roi, que deviendra-t-il ?… » Voilà ce que les royalistes se disaient avec terreur.

« Le roi ? disaient les Jacobins, le roi va faire la conquête de tout ce peuple crédule qui nous viendra des provinces. Cette dangereuse réunion va amortir l’esprit public, endormir les défiances, réveiller les vieilles idolâtries… Elle va royaliser la France. »

Mais ni les uns ni les autres ne pouvaient rien à cela.

Il fallut que le maire, la commune de Paris, poussés, forcés par l’exemple et les prières des autres villes, vinssent demander à l’Assemblée une fédération générale. Il fallut que l’Assemblée, bon gré mal gré, l’accordât. On fit ce qu’on put du moins pour réduire le nombre de ceux qui voulaient venir. La chose fut décidée fort tard, de sorte que ceux qui venaient à pied des extrémités du royaume n’avaient guère moyen d’arriver à temps. La dépense fut mise à la charge des localités, obstacle peut-être insurmontable pour les pays les plus pauvres.

Mais, dans un si grand mouvement, y avait-il des obstacles ? On se cotisa comme on put ; comme on put, on habilla ceux qui faisaient le voyage ; plusieurs vinrent sans uniforme. L’hospitalité fut immense, admirable, sur toute la route ; on arrêtait, on se disputait les pèlerins de la grande fête. On les forçait de faire halte, de loger, manger, tout au moins boire au passage. Point d’étranger, point d’inconnu, tous parents. Gardes nationaux, soldats, marins, tous allaient ensemble. Ces bandes qui traversaient les villages offraient un touchant spectacle. C’étaient les plus anciens de l’armée, de la marine, qu’on appelait à Paris. Pauvres soldats tout courbés de la Guerre de Sept-Ans, sous-officiers en cheveux blancs, braves officiers de fortune, qui avaient percé le granit avec leur front, vieux pilotes usés à la mer, toutes ces ruines vivantes de l’Ancien-Régime avaient voulu pourtant venir. C’était leur jour, c’était leur fête. On vit au 14 juillet des marins de quatre-vingts ans qui marchèrent douze heures de suite ; ils avaient retrouvé leurs forces, ils se sentaient, au moment de la mort, participer à la jeunesse de la France, à l’éternité de la patrie.

Et en traversant par bandes les villages ou les villes, ils chantaient de toutes leurs forces, avec une gaieté héroïque, un chant que les habitants sur leurs portes répétaient. Ce chant, national entre tous, rimé pesamment, fortement, toujours sur les mêmes rimes (comme les commandements de Dieu et de l’Église), marquait admirablement le pas du voyageur qui voit s’abréger le chemin, le progrès du travailleur qui voit la besogne avancer. Il a fidèlement suivi l’allure de la Révolution elle-même, pressant la mesure lorsque ce terrible voyageur se précipitait. Abrégé, concentré dans une ronde de fureur et de vertige, il devint le meurtrier Ça ira ! de 1793. Celui de 1790 eut un autre caractère :

Le peuple en ce jour sans cesse répète :
Ah ! ça ira ! ça ira ! ça ira !
Suivant les maximes de l’Évangile
(Ah ! ça ira ! ça ira ! ça ira !)
Du législateur tout s’accomplira ;
Celui qui s’élève, on l’abaissera ;
Et qui s’abaisse, on relèvera, etc.

Pour le voyageur qui, des Pyrénées ou du fond de la Bretagne, venait lentement à Paris sous le soleil de juillet, ce chant fut un viatique, un soutien, comme les proses que chantaient les pèlerins qui bâtirent révolutionnairement au Moyen-âge les cathédrales de Chartres et de Strasbourg. Le Parisien le chanta avec une mesure pressée, une vivacité violente, en préparant le champ de la fédération, en retournant le Champ de Mars. Parfaitement plan alors, on voulait lui donner la belle et grandiose forme que nous lui voyons. La ville de Paris y avait mis quelques milliers d’ouvriers fainéants, à qui un pareil travail aurait coûté des années. Cette mauvaise volonté fut comprise. Toute la population s’y mit. Ce fut un étonnant spectacle. De jour, de nuit, des hommes de toutes classes, de tout âge, jusqu’à des enfants, tous, citoyens, soldats, abbés, moines, acteurs, sœurs de charité, belles dames, dames de la Halle, tous maniaient la pioche, roulaient la brouette ou menaient le tombereau. Des enfants allaient devant, portant des lumières ; des orchestres ambulants animaient les travailleurs ; eux-mêmes, en nivelant la terre, chantaient ce chant niveleur : « Ah ! ça ira ! ça ira ! ça ira ! Celui qui s’élève, on l’abaissera ! »

Le chant, l’œuvre et les ouvriers, c’était une seule et même chose, l’égalité en action. Les plus riches et les plus pauvres, tous unis dans le travail. Les pauvres pourtant, il faut le dire, donnaient davantage. C’était après leur journée, une lourde journée de juillet, que le porteur d’eau, le charpentier, le maçon du pont Louis XVI, que l’on construisait alors, allaient piocher au Champ de Mars. À ce moment de la moisson, les laboureurs ne se dispensèrent point de venir. Ces hommes, lassés, épuisés, venaient, pour délassement, travailler encore aux lumières.

Ce travail, véritablement immense, qui d’une plaine fit une vallée entre deux collines, fut accompli, qui le croirait ? en une semaine ! Commencé précisément au 7 juillet, il finit avant le 14.

La chose fut menée d’un grand cœur, comme une bataille sacrée. L’autorité espérait, par sa lenteur calculée, entraver, empêcher la fête de l’union ; elle devenait impossible. Mais la France voulut et cela fut fait.

Ils arrivaient, ces hôtes désirés, ils remplissaient déjà Paris. Les aubergistes et maîtres d’hôtels garnis réduisirent eux-mêmes et fixèrent le prix modique qu’ils recevraient de cette foule d’étrangers. On ne les laissa pas, pour la plupart, aller à l’auberge. Les Parisiens, logés, comme on sait, fort à l’étroit, se serrèrent et trouvèrent le moyen de recevoir les fédérés.

Quand arrivèrent les Bretons, ces aînés de la liberté, les vainqueurs de la Bastille s’en allèrent à leur rencontre jusqu’à Versailles, jusqu’à Saint-Cyr. Après les félicitations et les embrassements, les deux corps, réunis, mêlés, entrèrent ensemble à Paris.

Un sentiment inouï de paix, de concorde, avait pénétré les âmes. Qu’on en juge par un fait, selon moi le plus fort de tous. Les journalistes firent trêve. Ces âpres jouteurs, ces gardiens inquiets de la liberté, dont la lutte habituelle aigrit tant les âmes, s’élevèrent au-dessus d’eux-mêmes ; l’émulation des âmes antiques, sans haine et sans jalousie, les ravit, les affranchit un moment du triste esprit de disputes. L’honnête, l’infatigable Loustalot des Révolutions de Paris, le brillant, l’ardent, le léger Camille, émirent tous deux en même temps une idée impraticable, mais touchante et sortie du cœur : un pacte fédératif entre les écrivains ; plus de concurrence, plus de jalousie, nulle émulation que celle du bien public.

L’Assemblée sembla elle-même gagnée par l’enthousiasme universel. Dans une chaude soirée de juin elle retrouva un moment son inspiration de 1789, son jeune élan du 4 août. Un député de La Franche-Comté dit qu’au moment où les fédérés arrivaient, on devait leur épargner l’humiliation de voir des provinces enchaînées aux pieds de Louis XIV, à la place des Victoires, qu’il fallait faire disparaître ces statues. Un député du Midi, profitant de l’émotion généreuse que cette proposition excitait dans l’Assemblée, demanda qu’on effaçât tous les titres fastueux qui blessaient l’égalité, les noms de comtes, de marquis, les armoiries, les livrées. La proposition, appuyée par Montmorency, par La Fayette, ne fut guère combattue que par Maury (fils, comme on sait, d’un cordonnier). L’Assemblée, séance tenante, abolit la noblesse héréditaire (19 juin 1790). La plupart de ceux qui avaient voté y eurent regret le lendemain. L’abandon des noms de terres, le retour aux noms de famille presque oubliés, désorientait tout le monde ; La Fayette devenait tristement M. Motier, Mirabeau enrageait de n’être plus que Riquetti.

Ce changement n’était pas cependant un hasard, un caprice ; c’était l’application naturelle et nécessaire du principe même de la Révolution. Ce principe n’est que la justice, qui veut que chacun réponde pour ses œuvres, en bien ou en mal. Ce que vos aïeux ont pu faire compte à vos aïeux, nullement à vous. À vous d’agir pour vous-mêmes ! Dans ce système, nulle transmission du mérite antérieur, nulle noblesse. Mais aussi nulle transmission des fautes antérieures. Dès le mois de février, la barbarie de nos lois condamnant à la potence deux jeunes gens pour de faux billets, l’Assemblée décida, à cette occasion, que les familles des condamnés ne seraient nullement entachées par leur supplice. Le public, touché de la jeunesse et du malheur de ceux-ci, consola leurs honnêtes parents par mille témoignages d’intérêt : plusieurs citoyens honorables demandèrent leur sœur en mariage.

Plus de transmission du mérite, abolition de la noblesse. Plus de transmission du mal ; l’échafaud ne flétrit plus la famille ni les enfants du coupable.

Le principe juif et chrétien repose précisément sur l’idée contraire. Le péché y est transmissible. Le mérite aussi, celui du Christ, celui des saints, profite même aux moins méritants des hommes.

Dans la même séance où l’Assemblée décréta l’abolition de la noblesse, elle avait reçu une députation étrange qui se disait celle des députés du genre humain. Un Allemand du Rhin, Anacharsis Clootz (caractère bizarre sur lequel nous reviendrons), présenta à la barre une vingtaine d’hommes de toute nation dans leurs costumes nationaux, Européens, Asiatiques. Il demanda en leur nom de pouvoir prendre part à la fédération du Champ de Mars, « au nom des peuples, c’est-à-dire des légitimes souverains, partout opprimés ,par les rois ».

Tels furent émus, d’autres riaient. Cependant la députation avait un côté sérieux ; elle comprenait des hommes d’Avignon, de Liège, de Savoie, de Belgique, qui véritablement voulaient alors être Français. Elle comprenait des réfugiés d’Angleterre, de Prusse, de Hollande, d’Autriche, ennemis de leurs gouvernements, qui, à ce moment même, conspiraient contre la France. Ces réfugiés semblaient un comité européen, tout formé contre l’Europe, un premier noyau des légions étrangères que Carnot conseilla plus tard.

En face de la fédération des peuples, il s’en faisait une des rois. Certes la reine de France avait sujet d’avoir bon espoir, en voyant avec quelle facilité son frère Léopold avait rallié l’Europe à l’Autriche. La diplomatie allemande, si lente ordinairement, avait pris des ailes. Cela tenait à ce que les diplomates n’y étaient pour rien. L’affaire s’arrangeait personnellement par les rois, à l’insu des ambassadeurs, des ministres. Léopold s’était adressé tout droit au roi de Prusse, lui avait montré le danger commun, avait ouvert un congrès en Prusse même, à Reichembach, de concert avec l’Angleterre et la Hollande.

Sombre horizon. La France entourée des vœux impuissants des peuples, et tout à l’heure assiégée des haines et des armées des rois.

La France peu sûre au dedans. La cour faisant tous les jours des conquêtes dans l’Assemblée, agissant non plus par la droite, mais par la gauche elle-même, par le club de 1789, par Mirabeau, par Sieyès, par les corruptions diverses, par la trahison, la peur. Elle emporta ainsi d’emblée une liste civile de vingt-cinq millions, pour la reine un douaire de quatre. Elle obtint des mesures répressives contre la presse, et s’enhardit à faire poursuivre le 5 et le 6 octobre.

Voilà ce que les fédérés trouvèrent en arrivant à Paris. Leur enthousiasme idolâtrique pour l’Assemblée, pour le roi, eut peine à se soutenir. La plupart venaient pénétrés par un sentiment filial pour ce bon roi citoyen, mêlant dans leurs émotions le passé et l’avenir, la royauté et la liberté. Plusieurs, reçus en audience, tombaient à genoux, offraient leur épée, leur cœur… Le roi, timide de sa nature, de sa position double et fausse, trouvait peu à répondre à cet attendrissement juvénile, si chaleureux, si expansif. La reine bien moins encore ; à l’exception de ses fidèles Lorrains, sujets originaires de sa famille, elle fut généralement assez froide pour les fédérés.

Voilà enfin le 14 juillet, le beau jour tant désiré, pour lequel ces braves gens ont fait le pénible voyage. Tout est prêt. Pendant la nuit même, de crainte de manquer la fête, beaucoup, peuple ou garde nationale, ont bivouaqué au Champ de Mars. Le jour vient ; hélas ! il pleut ! Tout le jour, à chaque instant, de lourdes averses, des rafales d’eau et de vent. « Le ciel est aristocrate, » disait-on, et l’on ne se plaçait pas moins. Une gaieté courageuse, obstinée, semblait vouloir, par mille plaisanteries folles, détourner le triste augure. Cent soixante mille personnes furent assises sur les tertres du Champ de Mars, cent cinquante mille étaient debout ; dans le champ même devaient manœuvrer environ cinquante mille hommes, dont quatorze mille gardes nationaux de province, ceux de Paris, les députés de l’armée, de la marine, etc. Les vastes amphithéâtres de Chaillot, de Passy, étaient chargés de spectateurs. Magnifique emplacement, immense, dominé lui-même par le cirque plus éloigné que forment Montmartre, Saint-Cloud, Meudon, Sèvres ; un tel lieu semblait attendre les États généraux du monde.

Avec tout cela il pleut. Longue est l’attente. Les fédérés, les gardes nationaux parisiens, réunis depuis cinq heures le long des boulevards, sont trempés, mourants de faim, gais pourtant. On leur descend des pains avec une corde, des jambons et des bouteilles, des fenêtres de la rue Saint-Martin, de la rue Saint-Honoré.

Ils arrivent, passent la rivière sur un pont de bois construit devant Chaillot, entrent par un arc de triomphe. Au milieu du Champ de Mars s’élevait l’autel de la patrie ; devant l’École militaire, les gradins où devaient s’asseoir le roi, l’Assemblée.

Tout cela fut long encore. Les premiers qui arrivèrent, pour faire bon cœur contre la pluie et dépit au mauvais temps, se mirent bravement à danser. Leurs joyeuses farandoles, se déroulant en pleine boue, s’étendent, vont s’ajoutant sans cesse de nouveaux anneaux dont chacun est une province, un département ou plusieurs pays mêlés. La Bretagne danse avec la Bourgogne, la Flandre avec les Pyrénées… Nous les avons vus commencer, ces groupes, ces danses ondoyantes, dès l’hiver de 1789. La farandole immense qui s’est formée peu à peu de la France tout entière, elle s’achève au Champ de Mars, elle expire… Voilà l’unité !

Adieu l’époque d’attente, d’aspiration, de désir, où tous rêvaient, cherchaient ce jour !… Le voici ! Que désirons-nous ? Pourquoi ces inquiétudes ? Hélas ! l’expérience du monde nous apprend cette chose triste, étrange à dire et pourtant vraie, que l’union trop souvent diminue dans l’unité. La volonté de s’unir, c’était déjà l’unité des cœurs, la meilleure unité peut-être.

Mais silence ! Le roi arrive, il est assis, et l’Assemblée, et la reine dans une tribune qui plane sur tout le reste. La Fayette et son cheval blanc arrivent jusqu’au pied du trône ; le commandant met pied à terre et prend les ordres du roi. À l’autel, parmi deux cents prêtres portant ceintures tricolores , monte d’une allure équivoque, d’un pied boiteux, Talleyrand, évêque d’Autun : quel autre, mieux que lui, doit officier, dès qu’il s’agit de serment ?

Douze cents musiciens jouaient, à peine entendus ; mais un silence se fait : quarante pièces de canon font trembler la terre. À cet éclat de la foudre, tous se lèvent, tous portent la main vers le ciel… Ô roi ! ô peuple ! attendez… Le ciel écoute, le soleil tout exprès perce le nuage… Prenez garde à vos serments !

Ah ! de quel cœur il jure, ce peuple ! Ah ! comme il est crédule encore !… Pourquoi donc le roi ne lui donne-t-il pas ce bonheur de le voir jurer à l’autel ? Pourquoi jure-t-il à couvert, à l’ombre, à demi caché ? Sire, de grâce, levez haut la main, que tout 1e monde la voie !

Et vous, Madame, ce peuple enfant, si confiant, si aveugle, qui tout à l’heure dansait avec tant d’insouciance, entre son triste passé et son formidable avenir, ne vous fait-il pas pitié ?… Pourquoi dans vos beaux yeux bleus cette douteuse lueur ? Un royaliste l’a saisie : « Voyez-vous la magicienne ? » disait le comte de Virieu… Vos yeux ont-ils donc vu d’ici votre envoyé qui maintenant reçoit à Nice et félicite l’organisateur des massacres du Midi ? Ou bien, dans ces masses confuses, avez-vous cru voir de loin les armées de Léopold ?

Écoutez !… Ceci, c’est la paix, mais une paix toute guerrière. Les trois millions d’hommes armés qui ont envoyé ceux-ci ont entre eux plus de soldats que tous les rois d’Europe. Ils offrent la paix fraternelle, mais n’en sont pas moins prêts au combat. Déjà plusieurs départements, Seine, Charente, Gironde, bien d’autres, veulent donner, armer, défrayer chacun six mille hommes pour aller à la frontière. Tout à l’heure les Marseillais vont demander à partir, ils renouvellent le serment des Phocéens leurs ancêtres, jetant une pierre à la mer et jurant, s’ils ne sont vainqueurs, de ne revenir qu’au jour où la pierre surnagera.

  1. Ces sentiments se retrouvent dans une foule d’adresses, vraiment pathétiques, d’hommes de toute nation, spécialement dans l’adresse des volontaires de Belfast.
  2. J’ai sous les yeux une chose très belle, que je regrette vivement de ne pouvoir insérer, un récit de cette grande fédération écrit (tout exprès pour moi) par un octogénaire avec le plus jeune et le plus touchant enthousiasme… « Ô flamme, qu’étais-tu, si la cendre est brûlante ?… »