Mozilla.svg

Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre I/Chapitre 2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


CHAPITRE II

OUVERTURE DES ÉTATS GÉNÉRAUX


Procession des États généraux. — Ouverture, 5 mai. — Discours de Necker. — Question de la séparation des ordres. — Le Tiers invite à la réunion. — Inaction de l’Assemblée. — Pièges qu’on lui tend. (4 mai-9 juin 1789.)


La veille de l’ouverture des États généraux, on dit solennellement à Versailles la messe du Saint-Esprit. C’était bien ce jour ou jamais qu’on pouvait chanter l’hymne prophétique : « Tu vas créer des peuples, et la face de la terre en sera renouvelée. »

Ce grand jour fut le 4 mai. Les douze cents députés, le roi, la reine, toute la cour entendirent à l’église de Notre-Dame le Veni Creator. Puis l’immense procession, traversant toute la ville, se rendit à Saint-Louis. Les larges rues de Versailles, bordées de gardes françaises et de gardes suisses, tendues des tapisseries de la couronne, ne pouvaient contenir la foule. Tout Paris était venu. Les fenêtres, les toits même étaient chargés de monde. Les balcons étaient ornés d’étoffes précieuses, parés de femmes brillantes, dans la toilette coquette et bizarre qu’on portait alors, mêlée de plumes et de fleurs. Tout ce monde était ému, attendri, plein de trouble et d’espérance[1]. Une grande chose commençait ; quel en serait le progrès, l’issue, les résultats, qui pouvait le dire ?… L’éclat d’un tel spectacle, si varié, si majestueux, la musique qui se faisait entendre de distance en distance, faisaient taire toute autre pensée.

Beau jour, dernier jour de paix, premier d’immense avenir !…

Les passions étaient vives, diverses, opposées sans doute, mais elles n’étaient pas aigries comme elles le furent bientôt. Ceux même qui avaient le moins souhaité cette ère nouvelle ne pouvaient s’empêcher de partager l’émotion commune. Un député de la noblesse avoue qu’il pleurait de joie : « Cette France, ma patrie, je la voyais, appuyée sur la religion, nous dire : Étouffez vos querelles… Des larmes coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma patrie, mes concitoyens, étaient devenus moi-même. »

En tête de la procession apparaissait d’abord une masse d’hommes vêtus de noir, le fort et profond bataillon des cinq cent cinquante députés du Tiers ; sur ce nombre plus de trois cents légistes, avocats ou magistrats, représentaient avec force l’avènement de la loi. Modestes d’habits, fermes de marche et de regard, ils allaient encore, sans distinction de partis, tous heureux de ce grand jour qu’ils avaient fait et qui était leur victoire.

La brillante petite troupe des députés de la noblesse venait ensuite avec ses chapeaux à plumes, ses dentelles, ses parements d’or. Les applaudissements qui avaient accueilli le Tiers cessèrent tout à coup. Sur ces nobles cependant, quarante environ semblaient de chauds amis du peuple, autant que les hommes du Tiers.

Même silence pour le clergé. Dans cet ordre, on voyait très distinctement deux ordres : une Noblesse, un Tiers-état ; une trentaine de prélats en rochets et robes violettes ; à part et séparés d’eux par un chœur de musiciens, l’humble troupe des deux cents curés dans leurs noires robes de prêtres.

À regarder cette masse imposante de douze cents hommes animés de grande passion, une chose put frapper l’observateur attentif. Ils offraient très peu d’individualités fortes, beaucoup d’hommes honorables sans doute et d’un talent estimé, aucun de ceux qui, par l’autorité réunie du génie et du caractère, ont le droit d’entraîner la foule, nul grand inventeur, nul héros. Les puissants novateurs qui avaient ouvert les voies à ce siècle n’existaient plus alors. Il restait leur pensée pour mener les nations. De grands orateurs surgirent pour l’exprimer, l’appliquer, mais ils n’y ajoutèrent pas. La gloire de la Révolution dans ces premiers moments, mais son péril aussi, ce qui pouvait la rendre moins certaine dans sa marche, c’était de se passer d’hommes, d’aller seule, par l’élan des idées, sur la foi de la raison pure, sans idole et sans faux Dieu.

Le corps de la noblesse, qui se présentait comme dépositaire et gardien de notre gloire militaire, n’offrait aucun général célèbre. « C’étaient d’illustres obscurs que tous les grands seigneurs de France. » Un seul peut-être excitait l’intérêt, celui qui, malgré la cour, avait le premier pris part à la guerre d’Amérique, le jeune et blond La Fayette. Personne ne soupçonnait le rôle exagéré qu’allait lui donner la fortune.

Le Tiers, dans sa masse obscure, portait déjà la Convention. Mais qui aurait su la voir ? qui distinguait, dans cette foule d’avocats, la taille raide, la pâle figure de tel avocat d’Arras ?

Deux choses étaient remarquées, l’absence de Sieyès, la présence de Mirabeau.

Sieyès n’était pas venu encore ; on cherchait dans ce grand mouvement celui dont la sagacité singulière l’avait vu, formulé et calculé.

Mirabeau était présent, et il attirait tous les regards. Son immense chevelure, sa tête léonine, marquée d’une laideur puissante, étonnaient, effrayaient presque ; on n’en pouvait détacher les yeux. C’était un homme celui-là, visiblement, et les autres étaient des ombres ; un homme malheureusement de son temps et de sa classe, vicieux comme l’était la haute société du temps, scandaleux de plus, bruyant et courageux dans le vice : voilà ce qui l’avait perdu. Le monde était plein du roman de ses aventures, de ses captivités, de ses passions. Car il avait eu des passions, et violentes, furieuses… Qui alors en avait de telles ? Et la tyrannie de ses passions exigeantes et absorbantes l’avait souvent mené bien bas… Pauvre par la dureté de sa famille, il eut les misères morales, les vices du pauvre, par-dessus les vices du riche. Tyrannie de la famille, tyrannie de l’État, tyrannie morale, intérieure, celle de la passion… Ah ! personne ne devait saluer avec plus d’ardeur cette aurore de la liberté. Il ne désespérait pas d’y trouver la liberté, le renouvellement de l’âme, il le disait à ses amis[2]. Il allait renaître jeune avec la France, jeter son vieux manteau taché… Seulement il fallait vivre encore ; au seuil de cette vie nouvelle qui s’ouvrait, fort, ardent, passionné, il n’en était pas moins entamé profondément ; son teint était altéré, ses joues s’affaissaient… N’importe ! il portait haut sa tête énorme, son regard était plein d’audace. Tout le monde pressentait en lui la grande voix de la France.

Le Tiers fut applaudi en général ; puis, dans la noblesse, le seul duc d’Orléans, le roi enfin, qu’on remerciait ainsi d’avoir convoqué les États. Telle fut la justice du peuple.

Au passage de la reine, il y eut quelques murmures, des femmes crièrent : « Vive le duc d’Orléans ! » croyant la blesser davantage en nommant son ennemi… L’impression fut forte sur elle, elle pensa s’évanouir, on la soutint[3] ; mais elle se remit bien vite, relevant sa tête hautaine, belle encore. Elle s’essayait dès lors à repousser la haine publique d’un regard ferme et méprisant… Triste effort qui n’embellit pas. Dans le solennel portrait que nous a laissé d’elle, en 1788, son peintre, Mme Lebrun, qui l’aimait, et qui a dû la parer de son affection même, on sent déjà pourtant quelque chose de répulsif, de dédaigneux, d’endurci[4].

Ainsi cette belle fête de paix, d’union, trahissait la guerre. On indiquait un jour à la France pour s’unir et s’embrasser dans une pensée commune, et l’on faisait en même temps ce qu’il fallait pour la diviser. Rien qu’à voir cette diversité de costumes imposée aux députés, on trouvait réalisé le mot dur de Sieyès : « Trois ordres ? Non, trois nations. »

La cour avait fait fouiller les vieux livres pour y retrouver le détail odieux d’un cérémonial gothique, ces oppositions de classes, ces signes de distinction et de haine sociale qu’il eût fallu plutôt enfouir. Des blasons, des figures, des symboles, après Voltaire, après Figaro ! c’était tard. À vrai dire, ce n’était pas tant la manie des vieilleries qui avait guidé la cour, mais bien le plaisir secret de mortifier, d’abaisser ces petites gens qui, aux élections, avaient fait les rois, de les rappeler à leurs basses origines… La faiblesse se jouait au dangereux amusement d’humilier une dernière fois les forts.

Dès le 3 mai, la veille de la messe du Saint-Esprit, les députés étant présentés à Versailles, à ce moment de cordialité, de facile émotion, le roi glaça les députés, qui presque tous arrivaient favorablement disposés pour lui. Au lieu de les recevoir mêlés par provinces, il les fît entrer par ordres ; le Clergé, la Noblesse d’abord… puis, après une pause, le Tiers.

On aurait voulu imputer ces petites insolences aux officiers, aux valets ; mais Louis XVI ne montra que trop qu’il tenait lui-même au vieux cérémonial. À la séance du 5, le roi s’étant couvert, et la Noblesse après lui, le Tiers voulut en faire autant, mais le roi, pour l’empêcher de prendre ainsi l’égalité avec la noblesse, aima mieux se découvrir.

Qui croirait que cette cour insensée se rappelât, regrettât l’usage absurde de faire haranguer le Tiers à genoux ? On ne voulut pas l’en dispenser expressément, et l’on aima mieux décider que le président du Tiers ne ferait pas de harangue. C’est-à-dire qu’au bout de deux cents ans de séparation et de silence, le roi revoyait son peuple et lui défendait de parler.

Le 5 mai, l’assemblée s’ouvrit, non chez le roi au château, mais dans l’avenue de Paris, à la salle des Menus. Cette salle, qui malheureusement n’existe plus, était immense : elle pouvait contenir, outre les douze cents députés, quatre milliers d’auditeurs.

Un témoin oculaire, Mme de Staël, fille de Necker, qui était venue là pour voir applaudir son père, nous dit qu’il le fut en effet, et que Mirabeau venant prendre place, on entendit quelques murmures… Murmures contre l’homme immoral ? Cette société brillante, qui se mourait de ses vices et venait à sa dernière fête, n’avait pas droit de sévérité[5].

L’assemblée essuya trois discours, celui du roi, celui du garde des sceaux et celui de Necker, tous sur le même texte, tous indignes de la circonstance. Le roi se retrouvait enfin en présence de la nation, et il n’avait pas une parole paternelle à dire, pas un mot du cœur pour le cœur. L’exorde, c’était une gronderie gauche, timide, sournoise, sur l’esprit d’innovation. Il exprimait sa sensibilité… pour les deux ordres supérieurs, « qui se montraient disposés à renoncer à leurs privilèges pécuniaires ». La préoccupation d’argent dominait les trois discours ; peu ou rien sur la question de droit, celle qui remplissait, élevait toutes les âmes, le droit de l’égalité. Le roi et ses deux ministres, dans un pathos maladroit où l’enflure alterne avec la bassesse, semblent convaincus qu’il s’agit uniquement d’impôt, d’argent, de subsistances, de la question du ventre. Ils croient que si les privilégiés accordent au Tiers, en aumône, l’égalité de l’impôt, tout va s’arranger de soi-même[6]. De là trois éloges, dans les trois discours, pour le sacrifice des ordres supérieurs qui veulent bien renoncer à leurs exemptions. Les éloges vont crescendo, jusqu’à Necker, qui ne voit aucun héroïsme comparable dans l’histoire.

Ces éloges, qui ont plutôt l’air d’une invitation, annoncent trop clairement que ce sacrifice admirable et tant loué n’est pas fait encore. Qu’il se fasse donc bien vite ! c’est toute la question pour le roi et les ministres, qui ont appelé là le Tiers comme épouvantail et le renverraient volontiers. De ce grand sacrifice ils n’ont encore que des assurances partielles, douteuses : quelques seigneurs l’ont offert, mais les autres se sont moqués d’eux. Plusieurs membres du Clergé, contre l’opinion connue de l’assemblée du Clergé, ont donné cette espérance. Les deux ordres n’ont pas hâte de s’expliquer là-dessus ; le mot décisif ne peut sortir de leur bouche, il reste à la gorge. Il faut deux mois, les plus graves, les plus terribles circonstances, disons-le, la victoire du Tiers, pour qu’enfin, le 26 juin, le Clergé vaincu renonce, et même alors la Noblesse promet seulement de renoncer.

Necker parla trois heures de finances et de morale : « Rien, dit-il, sans la morale publique, sans la morale particulière. » Son discours n’en était pas moins l’immorale énumération des moyens qu’avait le roi pour se passer d’États généraux, continuer l’arbitraire. Les États, dès lors, étaient un pur don, une faveur octroyée et révocable.

Il avouait imprudemment que le roi était inquiet… Il exprimait le désir que les deux ordres supérieurs, restant seuls et libres, accomplissent leurs sacrifices, sauf à se réunir au Tiers pour discuter plus tard les questions d’intérêt commun. Dangereuse insinuation ! Le ministre, une fois libre de puiser l’impôt à ces riches sources de la grande propriété, n’eût guère insisté pour obtenir la réunion des ordres. Les privilégiés auraient gardé leur fausse majorité : deux ordres ligués contre un auraient empêché les réformes. Qu’importe ! la banqueroute étant évitée, la disette ayant cessé, l’opinion s’étant rendormie, la question de droit, de garantie, était ajournée, l’inégalité et l’arbitraire raffermis, Necker régnait, ou plutôt la cour, qui, une fois quitte du péril, eût renvoyé à Genève le banquier sentimental.

Le 6 mai, les députés du Tiers prennent possession de la grande salle ; la foule impatiente, qui assiégeait les portes, s’élance à leur suite.

La Noblesse à part, le Clergé à part, s’établissent dans leurs chambres, et, sans perdre de temps, décident que les pouvoirs doivent être vérifiés par chaque ordre et dans son sein. Forte majorité dans la Noblesse, petite dans le Clergé ; un grand nombre de curés voulaient se réunir au Tiers.

Le Tiers, fort de son grand nombre et maître de la grande salle, déclare qu’il attend les deux autres ordres. Le vide de cet immense local semblait accuser leur absence ; la salle elle-même parlait.

La question de la réunion des ordres contenait toutes les autres. Celui du Tiers, déjà double de nombre, devait y gagner la voix de cinquante nobles environ et d’une centaine de curés, partant dominer les deux ordres d’une majorité énorme, et se trouver en tout leur juge. Le privilège jugé par ceux contre qui il fut établi ! Il était facile de prévoir l’arrêt.

Donc le Tiers attendait le Clergé et la Noblesse ; il attendait dans sa force, patiemment, comme toute chose éternelle. Les privilégiés s’agitaient ; ils se retournaient, trop tard, vers le grand privilégié, le roi, leur centre naturel, qu’ils avaient ébranlé eux-mêmes. Ainsi, dans ce moment d’attente qui dura un mois et plus, les choses se classèrent selon leurs affinités : les privilégiés avec le roi, l’assemblée avec le peuple.

Elle vivait avec lui, parlait avec lui, les portes toutes grandes ouvertes ; nulle barrière encore. Paris siégeait à Versailles, pêle-mêle avec les députés. Une communication continuelle existait sur toute la route. L’assemblée des électeurs de Paris, l’assemblée irrégulière, tumultueuse, que la foule tenait au Palais-Royal, demandaient de moment en moment nouvelle des députés ; on interrogeait avidement tout ce qui venait de Versailles. Le Tiers, qui voyait la cour s’irriter de plus en plus et s’entourer de soldats, ne se sentait qu’une défense, la foule qui l’écoutait, la presse qui le faisait écouter de tout le royaume. Le jour même de l’ouverture des États, la cour essaya d’étouffer la presse ; un arrêt du Conseil supprima, condamna le Journal des États généraux, que Mirabeau publiait ; un autre arrêt défendit qu’aucun écrit périodique parût sans permission. Ainsi la censure, inactive depuis plusieurs mois et comme suspendue, était rétablie en face de la nation assemblée, rétablie pour les communications nécessaires, indispensables, des députés et de ceux qui les avaient députés. Mirabeau n’en tint compte et continua sous ce titre : Lettres à mes commettants. L’assemblée des électeurs de Paris, qui travaillait encore à ses cahiers, s’interrompit (7 mai) pour réclamer unanimement contre l’arrêt du Conseil[7]. Ce fut la première intervention de Paris dans les affaires générales. La grande et capitale question de la liberté de la presse se trouva emportée d’emblée. La cour pouvait dès lors rassembler des canons et des armées ; une artillerie plus puissante, celle de la presse, tonnait désormais à l’oreille du peuple, tout le royaume attendait.

Le 7 mai, le Tiers, sur la proposition de Malouet et de Mounier, permit à quelques-uns des siens d’inviter le Clergé et la Noblesse à venir siéger. La Noblesse passa outre, se constitua en assemblée. Le Clergé, plus divisé, plus craintif, voulut voir venir les choses ; les prélats, d’ailleurs, croyaient avec le temps gagner des voix parmi les curés.

Six jours perdus. Le 12 mai, Rabaut de Saint-Étienne, député protestant de Nîmes, fils du vieux martyr des Cévennes, proposa de conférer pour amener la réunion. À quoi le Breton Chapelier voulait qu’on substituât « une notification de l’étonnement où le Tiers se trouvait de l’absence des autres ordres, de l’impossibilité de conférer ailleurs qu’en réunion commune, de l’intérêt et du droit qu’avait chaque député de juger la validité du titre de tous ; les États ouverts, il n’y a plus de député d’ordre ou de province, mais des représentants de la nation ; les députés du privilège y gagnent, leurs fonctions en sont agrandies ».

L’avis de Rabaut l’emporta, comme le plus modéré. Des conférences eurent lieu et elles ne servirent qu’à aigrir les choses. Le 27 mai, Mirabeau reproduit un avis qu’il avait ouvert, d’essayer de détacher le Clergé de la Noblesse, de l’inviter à la réunion, « au nom du Dieu de paix ». L’avis était très politique ; nombre de curés attendaient impatiemment l’occasion de se réunir. La nouvelle invitation faillit entraîner l’ordre entier. À grand’peine les prélats obtinrent un délai. Le soir, ils coururent au château, au comité Polignac. Par la reine[8], on tira du roi une lettre où il déclarait « désirer que les conférences reprissent en présence du garde des sceaux et d’une commission royale ». Le roi empêchait ainsi la réunion du Clergé au Tiers, et se faisait visiblement l’agent des privilégiés.

Cette lettre, peu royale, était un piège tendu. Si le Tiers acceptait, le roi, juge des conférences, pouvait étouffer la question par un arrêt du Conseil, et les ordres restaient divisés. Si le Tiers refusait seul, les autres ordres acceptant, il portait seul l’odieux de l’inaction commune ; seul, dans ce moment de misère et de famine, il ne voulait pas faire un pas pour secourir la nation. Mirabeau, en montrant le piège, conseilla à l’assemblée de paraître dupe, d’accepter les conférences, en protestant par une adresse.

Nouveau piège. Dans ces conférences, Necker fit appel au sentiment, à la générosité, à la confiance. Il conseillait que chaque ordre s’en remît aux autres de vérifier ses pouvoirs ; en cas de dissentiment, le roi jugerait. Le Clergé accepta sans hésiter. Si la Noblesse eût accepté, le Tiers restait seul contre deux. Qui le tira de ce danger ? La Noblesse elle-même, folle et courant à sa perte. Le comité Polignac ne voulut point d’un expédient proposé par Necker, son ennemi. Avant même de lire la lettre du roi, la Noblesse avait décidé, pour fermer la voie à toute conciliation, que la délibération par ordres et le veto de chaque ordre sur les décisions des autres étaient des principes constitutifs de la monarchie. Le plan de Necker tentait beaucoup de nobles modérés ; deux anoblis de grand talent, mais violents et de faible tête, Cazalès et d’Espreménil, embrouillèrent la question et parvinrent à éluder ce dernier moyen de salut, à repousser la planche que le roi leur tendait dans leur naufrage (6 juin).

Un mois de retard, après le retard des trois ajournements qu’avait subis la convocation ! un mois, en pleine famine !… Notez que, dans cette grande attente, les riches se tenaient immobiles, ajournaient toute dépense. Le travail avait cessé. Celui qui n’a que ses bras, son travail du jour pour nourrir le jour, allait chercher du travail, n’en trouvait pas, mendiait, ne recevait pas, volait… Des bandes affamées couraient le pays ; où il y avait résistance, elles devenaient furieuses, tuaient, brûlaient… L’effroi s’étendait au loin ; les communications cessaient, la disette allait croissant. Mille contes absurdes circulaient. C’étaient, disait-on, des brigands payés par la cour. Et la cour rejetait l’accusation sur le duc d’Orléans.

La position de l’assemblée était difficile. Il lui fallait siéger inactive, lorsque tout le remède qu’on pouvait espérer était dans son action. Il lui fallait fermer l’oreille en quelque sorte au cri douloureux de la France, pour sauver la France même, lui fonder la liberté !…

Le Clergé aggrava cette position cruelle et s’avisa contre le Tiers d’une invention vraiment pharisienne. Un prélat vint, dans l’assemblée, pleurer sur le pauvre peuple, sur la misère des campagnes. Devant les quatre mille personnes qui assistaient à la séance, il tira de sa poche un affreux morceau de pain noir : « Voilà, dit-il, le pain du paysan. » Le Clergé proposait d’agir, de former une commission pour conférer ensemble sur la question des subsistances, sur la misère des pauvres.

Dangereux piège. Ou l’assemblée cédait, se mettait en activité et consacrait ainsi la séparation des ordres, ou bien elle se déclarait insensible aux malheurs publics. La responsabilité du désordre qui commençait partout tombait sur elle d’aplomb. Les parleurs ordinaires se turent cependant sur cette question compromettante. Mais des députés obscurs, MM. Populus et Robespierre[9], exprimèrent avec violence, avec talent, le sentiment général. On invita le Clergé à venir dans la salle commune délibérer sur ces maux publics dont l’assemblée n’était pas moins touchée que lui.

Cette réponse ne diminuait pas le péril. Quelle facilité la cour, les nobles, les prêtres, n’avaient-ils pas désormais pour tourner le peuple ? Quel beau texte qu’une assemblée d’avocats, orgueilleuse, ambitieuse, qui avaient promis de sauver la France et la laissaient mourir de misère, plutôt que de rien céder d’une injuste prétention !

La cour saisit avidement cette arme et crut tuer l’assemblée. Le roi dit au président du Clergé, qui vint lui soumettre la proposition charitable de son ordre sur l’affaire des subsistances, « qu’il verrait avec plaisir se former une commission des États généraux, qui pût l’aider de ses conseils ».

Donc le Clergé songeait au peuple, le roi aussi ; rien n’empêchait la Noblesse de dire les mêmes paroles. Et alors le Tiers serait resté seul. Il allait être constaté que tous voulaient le bien du peuple, le Tiers seul ne le voulait pas.

  1. Voir les témoins oculaires, Ferrières, Staël, etc.
  2. Ét. Dumont, Souvenirs, p. 27.
  3. Campan, II, 37.
  4. Comparer les trois portraits de Versailles. Au premier (en satin blanc), coquette, douce encore ; elle sent qu’elle est aimée. Au deuxième (en velours rouge et fourrures), entourée de ses enfants ; sa fille s’appuie doucement sur elle, tout cela en vain, la sécheresse est incurable, le regard est fixe, terne, singulièrement ingrat (1787). Au troisième (en velours bleu, 1788), seule, un livre à la main, toute reine, mais triste et dure.
  5. « Quand le roi vint se placer sur le trône, au milieu de cette assemblée, j’éprouvai pour la première fois un sentiment de crainte. D’abord je remarquai que la reine était très émue ; elle arriva plus tard que l’heure assignée, et les couleurs de son teint étaient altérées. » (Staël, Considérations, I, chap. xvi.)
  6. D’abord, pour ne parler que d’argent, de ce qu’on appelait l’impôt, ce n’était qu’une faible partie de l’impôt total, de ce qu’on payait à titres divers au Clergé, à la Noblesse, comme dîmes ou tributs féodaux. Et puis l’argent n’était pas tout. Il ne s’agissait pas pour le peuple de prendre par terre les quelques sous qu’on lui jetait, mais bien de prendre son droit, rien de plus et rien de moins.
  7. Procès-verbal des électeurs, rédigé par Bailly et Duveyrier, I, 34.
  8. Droz, II, 189. — Le témoignage de M. Droz a souvent le poids d’une autorité contemporaine ; souvent il nous transmet les renseignements et révélations verbales de Malouet et d’autres acteurs importants de la Révolution.
  9. Robespierre récrimina avec bonheur. Il dit très bien : « Les anciens canons autorisent, pour soulage le pauvre, à vendre jusqu’aux vases sacrés. » — Le Moniteur, incomplet et inexact, comme il l’est si souvent, a besoin ici d’être complété par Étienne Dumont. (Souvenirs, p. 60.)