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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IX/Chapitre 6

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CHAPITRE VI

LE PROCÈS. — ESSAI DE LA GAUCHE POUR TERRORISER LE CENTRE ET LES NEUTRES.
LUTTE DE CAMBON ET DE ROBESPIERRE
(NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1792).


Barère, intimidé, incline à gauche, 5 novembre. — Forte position de Cambon. — Il veut la guerre universelle et la révolution territoriale. — Cambon hostile à Robespierre, à la Commune. — Il est attaqué par les Jacobins, les prêtres et les banquiers. — Ses mesures hasardeuses pour forcer Dumouriez de révolutionner la Belgique, 15 novembre. — Il est dénoncé aux Jacobins, 16 novembre. — Robespierre, pour les prêtres, contre Cambon. — Son article contre Cambon. — Il y demande qu’on borne et restreigne, la guerre. — Saint-Just attaque l’assignat et Cambon, 29 novembre. — La Gironde ne soutient point Cambon. — Cambon ne se soumet point aux Jacobins, mais les dépasse. — Il fait proclamer la guerre révolutionnaire, 15 décembre. — Il fait limiter le pouvoir des généraux. — Danton appuie le décret de Cambon. — Cambon est désormais fixé à la gauche. — Cambon et ses amis voteront la mort du roi.


La droite était profondément ébranlée par l’audace de la Montagne. Que pensait, qu’allait faire le centre, cinq cents députés sur près de sept cent cinquante que comptait la Convention ?

Cette masse lourde et muette était forte, comme masse ; elle trouvait dans le nombre, dans le silence, sa sécurité. Comment influer sur elle ?

Directement on ne le pouvait, mais peut-être indirectement, en frappant des hommes importants, qui, sans appartenir au centre, étaient restés maîtres d’eux-mêmes, agissaient tantôt pour la droite, tantôt pour la gauche, selon leur libre opinion. Appelons-les neutres ou flottants. Je parle spécialement de deux personnages, du parleur souple et facile, Barère ; très agréable, très aimé dans l’Assemblée, et de l’homme, tout autrement important, qu’elle suivait docilement en toute affaire de finances, du redoutable Cambon. Si ces deux hommes étaient fixés à la gauche, il y avait à parier que la gent moutonnière du centre irait tout entière à gauche.

On eut bon marché de Barère. Le jour même (5 novembre), où, dans un moment de la plus heureuse audace, il avait charmé la Convention, sauvé Robespierre en le flétrissant (voir au tome précédent), il frémit de son succès, courut le soir aux Jacobins expliquer ses paroles et demander grâce. Il succédait à Collot qui louait le 2 septembre et disait que là était le credo des Jacobins. Barère dit qu’il pensait tout à fait comme Collot, qu’en effet le 2 septembre avait du bon « aux yeux de l’homme d’État ».

Barère se sentait prenable par deux endroits dangereux. D’une part, il était nommé dans les lettres de Laporte au roi, comme ayant fait espérer (en février 1792) de faire sur le domaine un rapport royaliste. D’autre part, ses liaisons avec Mme de Genlis lui avaient donné un titre dans la maison d’Orléans, celui de tuteur de la jolie Paméla, fille naturelle du prince, qu’on élevait avec ses enfants. Barère, jeune et spirituel, léger de mœurs, de caractère, semblait bien peu l’homme grave à qui ce titre convenait. Comment était-il payé ? en argent ? ou en amour ? On ne le sait [1] ! Ce qui est sûr, c’est que, dans l’attaque violente que la Gironde dirigea bientôt contre la maison d’Orléans, Barère, éperdu de crainte, se cacha au fond de la gauche, au sein même de la Montagne, et, dans le procès du roi, se fit comme procureur général contre lui, résumant les opinions, et concluant à la mort.

Cambon était un autre homme, et il n’y avait guère espoir de l’intimider. Il était très fortement assis dans la Convention, représentant l’énorme question de l’assignat et de la vente, la question éminemment révolutionnaire qui remuait à fond le sol, changeait les conditions, faisait du dessous le dessus. La force de cette question entraînant Cambon, il voulait la guerre, et partout la guerre (contrairement à Robespierre), pour porter partout l’assignat. Les Girondins aussi voulaient la guerre et l’affranchissement des peuples ; seulement, par un respect excessif pour la liberté, fatal à la liberté même, ils voulaient les laisser maîtres d’entrer plus ou moins dans la Révolution. Cambon n’avait point ces réserves, ces hésitations ; il voulait la révolution à fond dans toute l’Europe ; il la voulait territoriale, enracinée dans le sol ; il voulait (selon le mot très fort d’Adrien Duport) labourer profond. Là-dessus, il n’entendait à aucune composition, ne connaissait ni Jacobin ni Girondin, se sentant plus que Jacobin sur la question de la guerre, plus que Girondin pour l’esprit d’invasion, de nivellement commun, d’assimilation des peuples à la France nivelée. Le génie de la grande révolution agraire qui était en lui le rendait indifférent, méprisant pour les factions politiques. Partager la terre, c’était tout pour lui, la partager au travailleur ; la donner ? Non, mais la vendre, la vendre à bas prix et pour un acompte, de sorte qu’elle fût toujours la prime du travail ou fait ou à faire.

Son idée fixe, en ce moment, qui était celle de Danton, c’était de révolutionner complètement la Belgique, d’y vendre tous les biens ecclésiastiques ou féodaux au profit de la guerre, de niveler le pays. « Mais alors, lui dit Dumouriez, dans une conférence qu’ils eurent, vous voulez apparemment qu’ils deviennent, comme nous, misérables et pauvres ? — Oui, Monsieur, précisément, répliqua sans se troubler l’homme aux assignats ; il faut qu’ils deviennent tous pauvres comme nous, misérables comme nous ; ils s’associeront à nous, nous les recevrons… — Et après ?… — Nous en ferons autant plus loin ; nous irons ainsi devant nous ; toute la terre, à notre image, deviendra la Révolution. » Le général recula et dit : « C’est un fou furieux. » — La folie de la Révolution, ici, c’était la sagesse, elle ne faisait rien du tout, si elle ne le faisait partout. Sa première condition, pour être durable, c’était d’être universelle. La seconde, c’était d’être profonde, d’atteindre partout la propriété et s’enfoncer dans la terre.

Ce violent génie, qui était la Révolution elle-même sous la forme palpable et matérielle de l’intérêt territorial, semblait une pyramide, rude et brute, inattaquable, au milieu de la Convention. Restait à trouver le fer ou la lime qui mordrait sur ce granit, en attaquerait la base et la ferait choir par terre.

Robespierre tournait autour pour percer les fondements. Nous allons le voir encore, pour cette œuvre difficile, employer une arme neuve, le couteau aigu de Saint-Just.

Tout granit que fût Cambon, comme idée, comme principe, il était un homme aussi, un homme de chair et tuable. Il donnait prise surtout par la fureur qu’entretenaient en lui le sentiment des obstacles, la haine des voleurs de la République, la colère et le dégoût du parlage interminable, l’insuffisance des ressources, l’immensité des besoins, la clameur d’un monde infini qui criait à lui de toutes parts. Le vertige de cette situation ne troublait pas son esprit, mais le maintenait dans un état violent de colère permanente. Il avait spécialement dans l’âme une chose qui l’ulcérait, dont le souvenir l’humiliait, c’était que la Législative eût pu être, au 2 septembre, terrorisée, annulée. Il en voulait à la Commune, qui, même avant cette époque, avait menacé l’Assemblée par l’organe de Robespierre. Aussi, quand Louvet rappela ces scènes funèbres, et que la Convention, plusieurs même des Girondins, l’appuyaient assez mollement, Cambon ne se contenant plus et s’élançant de son banc jusqu’au milieu de la salle, poussa ce cri à Robespierre, montrant sa main prête à frapper : « Misérable ! voilà l’arrêt du dictateur. »

Inflexible pour la Commune, à tout ce qu’elle disait Cambon répondait : « Vos comptes ! rendez vos comptes d’abord. » À travers toutes les crises, rien ne put le faire reculer d’un pas là-dessus, jusqu’à l’enquête de mars, qui tira de la bouche de Sergent et de quelques autres de si tristes aveux [2].

Il y eut ainsi contre Cambon un accord singulier, extraordinaire.

La Commune voulait perdre, en lui, son accusateur obstiné.

Les Jacobins voulaient le perdre. Ils ne lui pardonnaient pas son absence, son éloignement de la société, le mépris qu’il semblait en faire.

Les prêtres voulaient le perdre. Il vendait leurs biens en France et voulait les vendre en Belgique.

Mais les plus furieux peut-être contre l’assignat et Cambon, c’étaient les banquiers. La banque, frappée en Belgique, menacée en sa capitale, je veux dire en Hollande, en Angleterre même, agissait ici contre lui d’une action insaisissable, par ses longs bras invisibles. Cambon les sentait partout et ne les atteignait pas. Tout ce qu’il en voyait, des fenêtres de la trésorerie, c’était le Perron, les marchands d’argent du Palais-Royal, ces courtiers d’or et de sang. Il les voyait, sous ses yeux même, tramer à leur aise, semer les fausses nouvelles, discréditer l’assignat, à petit bruit tuer la France. Il les voyait et souvent échangeait avec eux des regards brûlants de fureur.

Il prit un parti violent contre le monde de l’argent, les banquiers, les fournisseurs. Il joua sa tête. Le 15 novembre, il fit décider que l’ancienne régie cesserait pour les fournitures de l’armée et que la nouvelle ne commencerait qu’au 1er janvier. C’était décréter que, pendant six semaines, l’armée deviendrait ce qu’elle pourrait. Dumouriez jetait les hauts cris, disait que Cambon était fou. Cambon savait parfaitement qu’une armée établie dans le plus gras pays du monde ne périrait pas ; il croyait que sa détresse obligerait à toucher aux biens ecclésiastiques et féodaux, à en faire des assignats. Cette question si grave, sur laquelle la Convention hésitait, allait se trouver ainsi tranchée par la nécessité. La Belgique, malgré Dumouriez, eût été révolutionnée à fond. L’ambitieux général, qui désirait au contraire qu’elle restât Belgique, avec son clergé, ses nobles, son vieux système gothique, s’arrangea avec ce clergé, avec les banquiers, essaya de vivre sans faire la révolution. Cambon se trouva dans une situation terrible, ayant aventuré l’armée, ayant réuni contre lui, ce qu’on n’aurait cru jamais, les trois grandes forces du monde, la banque, les prêtres et les Jacobins.

Les Jacobins crurent le moment venu et qu’il était mûr, que cet homme, où personne n’avait pu mettre encore la dent, mollissait, était bon à mordre. Le 16 novembre, un membre du comité des finances, un collègue de Cambon, le dénonce à la société. « On a cru Cambon ennemi des banquiers, des agioteurs, et l’on s’est trompé ; ces gens-là ne sont atteints que par l’impôt mobilier ; Cambon veut les exempter. Il veut supprimer les patentes. Un projet qu’il va présenter supprime aussi pour les prêtres le salaire donné par l’État. Quel moyen plus sûr d’irriter le peuple, de préparer la guerre civile ?

Dans la réalité, le complet anéantissement de l’industrie, la fermeture universelle des boutiques, rendaient l’impôt des patentes très peu productif. L’impôt mobilier rendait peu ; les riches ou étaient partis ou s’étaient faits petits et humbles ; l’impôt ne savait où les prendre. Au contraire, rien n’était plus facile et plus raisonnable que de faire porter l’impôt sur la propriété, dans un moment où elle subissait un changement si favorable. Le nouveau propriétaire, joyeux de son acquisition, était encore trop heureux de posséder une terre, dût-elle supporter plus d’impôts.

Quant aux prêtres, le rude Cambon avait pris nettement son parti. Il croyait, non sans raison, que les prêtres, même assermentés, étaient toujours prêtres. On a vu en effet la facilité avec laquelle cette Église, qu’on eût crue révolutionnaire, s’est remise sur le joug du pape. De ce grand corps du clergé, les trois quarts étaient l’ennemi de la Révolution et son capital obstacle ; l’autre quart, sans autorité morale et sans force, était un dangereux appui, où la Révolution n’essayerait pas un moment de s’appuyer sans risquer une lourde chute.

Cambon, qui avait vécu longtemps à la porte de la Vendée, croyait que cette question de salaire ne ferait rien dans la crise, n’empêcherait rien. Danton était d’avis contraire. Il craignait que cette économie ne devînt le prétexte de l’éruption.

Pour Robespierre, cette affaire devenait un texte excellent. On a vu que, pendant la Constituante, il avait été constamment le défenseur officieux des prêtres. C’était un des points les moins variables de sa politique ; il y resta fidèle en pleine Terreur ; c’est pour eux, en grande partie, pour le maintien de l’ancien culte, qu’il frappa Hébert et Chaumette. Les prêtres lui surent un gré infini de ce sacrifice, et jusqu’au dernier moment espérèrent en lui. Forte base pour un politique de se voir assis à la fois sur les seules associations qui existassent en France, chef actuel de la société jacobine et patron en espérance de la société ecclésiastique, toujours si forte en dessous.

Ce rôle n’était pas sans péril. Robespierre, en attaquant le projet de Cambon, montra une extrême prudence ; il ne parla pas, il écrivit. Dans une Lettre à ses commettants, il allégua contre le projet des raisons purement politiques, rappelant que les anciens législateurs avaient ménagé les préjugés de leurs concitoyens, et conseillant « d’attendre le moment où les bases sacrées de la moralité publique pourraient être remplacées par les lois, les mœurs et les lumières ». Il semblait, au reste, se fier peu à la foi du peuple, à son zèle pour l’ancien culte ; il ne faisait pas difficulté d’avouer que : Ne plus payer ce culte ou le laisser périr, c’était à peu près la même chose. »

Vers la fin de cette lettre, il jetait, comme en passant, une attaque très directe, très personnelle contre Cambon. Si l’on veut des économies, disait-il, il y en aurait d’autres à faire. « Ce seraient celles qui rendraient impossibles les déprédations du gouvernement ; celles qui ne laisseraient point à un seul l’administration presque arbitraire des domaines immenses de la nation, avec une dictature aussi ridicule que monstrueuse. »

Le mot administration et le mot domaines étaient très perfides ; jamais Cambon n’avait voulu rien administrer, jamais il n’avait eu entre les mains le moindre domaine public, pas plus qu’il n’avait manié un seul denier de l’État. Il surveillait, voilà tout. Il était, si on peut le dire, censeur général des finances, l’œil impitoyable et sévère, toujours ouvert sur les comptables, fournisseurs, etc. Ces mots, parfaitement inexacts, administration et domaines, étaient habilement combinés pour éveiller les imaginations. Rien que de vague, il est vrai, nulle accusation précise. Mais le commentaire venait assez de lui-même ; le public pouvait l’ajouter : « Robespierre ne dit pas tout ; on voit qu’il ménage Cambon. N’importe, on devine sans peine qu’un homme qui administre toute la richesse publique ne doit pas s’y appauvrir… » Hypothèses d’autant plus naturelles que ce reproche d’administrer arbitrairement les domaines était précédé de bien près par le mot déprédations, à deux lignes de distance.

Tout cela n’est pas sans art. Employer le fer et le feu pour renverser un grand chêne, c’est un procédé grossier, c’est faire du bruit, de l’éclat. Celui qui saurait en passant lui mettre un ver à la racine aurait travaillé bien mieux. Il pourrait suivre son chemin et vaquer à ses affaires. Le ver n’en irait pas moins, et tacitement, doucement, accomplirait à la longue l’œuvre de la destruction.

La lettre conseillait encore, si l’on voulait des économies, « de fixer des bornes sages à nos entreprises militaires », rentrant ainsi dans l’inintelligente politique que tant de fois Robespierre exposa aux Jacobins, et qui nous porterait à croire que ce grand tacticien des clubs n’eut point le génie révolutionnaire. Contenir une telle Révolution dans des bornes prudentes et sages ! ne pas comprendre que la garder, la tenir murée et close, c’était la chose impossible, la chose ridicule et la chose injuste !… Elle appartenait au monde ; personne ne pouvait se charger de la circonscrire. Elle devait périr ou s’étendre indéfiniment. Idée puérile, en vérité, de dire à l’Etna : « Tu feras éruption, mais jusqu’à un certain point… » C’est traiter ce mont terrible comme ces petits puits de feu qui, dans la Chine, s’appliquent et se proportionnent aux usages domestiques, innocents petits volcans que la ménagère prudente emploie à chauffer la marmite.

Robespierre, à son ordinaire, n’indiquait aux maux publics que des remèdes très vagues. Il fallait craindre l’intrigue, il fallait éviter les mesures mesquines, avoir des vues générales et profondes. Il ne descendait nullement sur le terrain scabreux, difficile, des voies et moyens. Il laissa ce soin à l’aventureux Saint-Just, qui, le 29 novembre, à l’occasion des troubles relatifs aux subsistances, attaqua le système même de Cambon, toute l’économie du temps, spécialement l’assignat.

La Convention prêta à ce discours une attention bienveillante. Il la transportait dans un monde tout différent de celui dont elle était fatiguée, un monde fixe et sans mouvement, une économie politique, dont le premier point était que les fonds de terre ne bougeraient plus, ne pourraient plus être représentés, ne seraient plus des objets de commerce. C’était le principe immobile de certaines législations antiques, adopté par nos philosophes, c’étaient Lycurgue et Mably. Tout cela dit avec une remarquable autorité, une gravité peu commune, un style sentencieux, impérieux, d’allure brusque et forte, des effets à la Montesquieu. De temps à autre, parmi les utopies, des choses de bon sens pratique, qui témoignaient que le jeune homme avait vécu à la campagne et avait bien vu. Il s’inquiétait par exemple des défrichements immenses, de la diminution des bois, des pâturages et des troupeaux. Mais, sur la cause réelle de la cherté des subsistances, il se trompait en accusant l’assignat et la difficulté que faisait le paysan de recevoir du papier. Ce papier était fort recevable alors et bien reçu en effet ; il ne perdait pas beaucoup dans le commerce ; et l’on pouvait le rendre sans perte à l’État, soit comme payement de l’impôt, soit en achetant des biens nationaux. La cherté venait des obstacles que les communes mettaient à la circulation des grains, et de l’avarice des paysans, qui voulaient toujours attendre, croyaient, demain, après-demain, vendre encore plus cher, avoir, comme ils disaient eux-mêmes, « tout un champ pour un sac de blé ».

Quel remède économique proposait Saint-Just aux embarras de l’époque ? Le vieux remède de Vauban, l’impôt en nature, en denrées. Sans examiner tout ce que ce système a des difficultés pratiques, il suffit de faire remarquer la lenteur infinie qu’il mettrait dans l’action de l’État. C’était, au moment de la crise la plus terrible, dans les besoins les plus urgents, lorsque nul métal, lorsque l’assignat lui-même en son vol n’allait assez rapidement, c’était proposer l’inertie des sociétés barbares. C’était, à l’homme qui court pour sauver sa maison en flammes et qui demande à Dieu des ailes, conseiller la paralysie.

Le lendemain, Brissot, dans le Patriote, fit cet éloge illimité du discours de Saint-Just : « Saint-Just traite la question à fond et sous tous ses rapports politiques et moraux ; il déploie de l’esprit, de la chaleur et de la philosophie, et honore son talent en défendant la liberté du commerce (N° 1207, p. 622). Cet éloge étourdi, insensé, donné, par l’homme le plus considérable de la Gironde à l’adversaire de Cambon, dut prouver à celui-ci qu’il n’avait à attendre aucun appui de la droite. La déclamation du jeune homme était accueillie par elle sans qu’elle s’aperçût seulement que ce discours renversait la pierre angulaire de la Révolution, l’assignat. Ébranler la foi à cette base de papier, la rendre chancelante, dans une telle crise, dans des besoins si impérieux, et lorsqu’on ne proposait, en réalité, aucun moyen sérieux qui y suppléât, c’était une grande légèreté, une étonnante ignorance de la situation.

Triple faute. Robespierre voulait une petite guerre bornée, décourageait la grande guerre de la révolution du monde. — Saint-Just déchirait le papier qui seul soutenait cette guerre ; il immobilisait la terre mobilisée par l’assignat, coupait l’aile à la Révolution. — Et la Gironde, à cela que disait-elle, elle qui, jusque-là, lançait la guerre et l’assignat ? La Gironde ? chose incroyable, elle applaudissait.

Il y avait là-dessous, on est tenté de le croire, des rivalités fâcheuses, une envie peu honorable. Les Girondins, très probablement, goûtaient peu la surveillance de Cambon sur Clavières, leur ministre des finances.

Cambon, délaissé de la Gironde, avait à faire de deux choses l’une, — ou s’en aller comme Barère, faire amende honorable aux Jacobins, se soumettre à Robespierre, subordonner les affaires aux déclamations et demander conseil à la science de Saint-Just, — ou bien passer par-dessus, précipiter au delà de la prudence jacobine le char de la Révolution, pousser la guerre et réglementer la conquête de manière qu’elle fût la Révolution elle-même.

Il ne s’adressa ni à la Gironde ni à la Montagne, mais à la Convention, et contrairement aux idées émises par Robespierre, il proposa, le 15 décembre, le grand et terrible décret de la guerre révolutionnaire, la charte de la conquête, ou plutôt de la délivrance.

Personne ne contredit.

C’était la Révolution, cette fois, qui avait parlé elle-même ; c’était le second coup de trompette qu’elle sonnait aux nations.

Le 18 novembre, la Convention avait proclamé la guerre politique, disant qu’elle appuierait toute nation qui voudrait la liberté.

Et le 15 décembre elle donnait à la guerre un caractère social, se portant pour défenseur du peuple, des classes pauvres, par toute la terre, renouvelant les gouvernements au suffrage universel, enfin (Cambon le dit lui-même), dans tout pays envahi, sonnant le tocsin.

Le rapport fait par lui-même, au nom des trois comités (des finances, diplomatique, militaire) est le manifeste solennel, l’éternel testament que la France révolutionnaire a légué à l’avenir, non un acte accidentel, mais celui qu’elle reprend, chaque fois qu’elle se réveille et revient à elle-même.

Le sens de ce manifeste n’est rien autre que la négation de l’ancien monde. « Quand la France s’est levée en 1789, elle a dit : Tout privilège du petit nombre est une usurpation ; j’annule et casse tout ce qui fut sous le despotisme, par un acte de ma volonté. Voilà ce que doit faire et dire tout peuple qui veut être libre et mériter la protection de la France. »

« Pour elle, partout où elle entre, elle doit se déclarer franchement pouvoir révolutionnaire, ne rien déguiser, sonner le tocsin… Si elle ne le fait pas, si elle donne des mots et point d’acte, les peuples n’auront pas la force de briser leurs fers… Voyez déjà la Belgique ; vos ennemis y sont triomphants, menaçants, ils parlent de Vêpres siciliennes. Vos amis y sont abattus ; ils sont venus ici, timides et tremblants, n’osant même avouer leurs principes ; ils vous tendaient les mains, disaient : « Nous abandonnerez-vous ? »

« Non, ce n’est pas de la sorte que la France doit agir. Quand les généraux entrent dans un pays, ils doivent assembler le peuple, lui faire nommer des juges, des administrateurs provisoires, une autorité nouvelle, et l’ancienne, la mettre à néant… Voulez-vous que vos ennemis restent à la tête des affaires ?… Il faut que les sans-culottes participent partout à l’administration. (Tonnerre d’applaudissements.)

« Nos généraux doivent donner sûreté aux personnes, aux propriétés. Mais celles de l’État, celles des princes, de leurs fauteurs et satellites, celles des communautés laïques et ecclésiastiques, ils doivent les saisir (c’est le gage des frais de la guerre), les tenir, non par leurs mains, mais par celles des administrateurs que nommera le peuple affranchi.

« Ils doivent supprimer toute servitude, tout privilège, les droits féodaux, les dîmes, tous les anciens impôts. S’il faut des contributions, ce n’est point à vos généraux à les établir ; c’est aux administrations provisoires, à vos commissaires, qu’il appartient de les lever, et sur les riches seulement ; l’indigent ne doit rien payer. Nous ne sommes pas des gens du fisc ; nous ne venons pas pour vexer le peuple.

« Rassurez-les, ces peuples envahis ; donnez-leur une déclaration solennelle que jamais vous ne traiterez avec leur ancien tyran. S’il s’en trouvait d’assez lâches, pour traiter eux-mêmes avec la tyrannie, la France leur dira : Dès lors vous êtes mes ennemis ! Et elle les traitera comme tels. »

Ni Robespierre ni personne n’osa faire objection. On ne pouvait se dissimuler pourtant qu’un tel décret, en rendant la guerre toute révolutionnaire, sociale sous un rapport, la rendait universelle.

La France s’y déclarait tutrice des jeunes peuples, se chargeait de les soutenir dans les voies de la liberté. Elle se fiait à elle-même de leur affranchissement. Elle ne croyait pas que des esclaves, faibles d’esclavage envieilli, des mains engourdies de chaînes, des prisonniers jetés au jour, clignotant sous la lumière, fussent en état de lutter seuls contre la ruse et la force du vieux monde conjuré. Elle craignait avec raison qu’ils ne se décourageassent, ne se rejetassent, tremblants, effrayés de la vie même, dans la nuit et dans la mort. Elle disait d’une voix tonnante : « Vivez et soyez vous-mêmes ; si vous aimiez mieux rester morts, je ne le pardonnerais jamais ! »

Il n’y eut nulle objection, mais seulement une addition, fort raisonnable, proposée par la Gironde. Buzot demanda, obtint que, dans chaque pays envahi, les nobles, les membres des corporations privilégiées ne pourraient être élus aux administrations nouvelles, exclusion momentanée du reste et bornée à la première élection.

Un autre Girondin, Fonfrède, voulait même (chose remarquable chez un député de Bordeaux) qu’on exclût aussi « les banquiers, les hommes d’argent, tous ennemis de la liberté ».

Plusieurs amis de Robespierre, n’osant attaquer en général le manifeste de Cambon, se dédommagèrent en combattant l’addition de Buzot. Mais Rewbell et autres Montagnards, plus raisonnables, l’appuyèrent, montrant par les faits que, si la Belgique allait mal, c’était justement parce qu’aux premières élections on avait nommé les nobles et les prêtres, les aristocrates. On avait constitué les loups gardiens des moutons.

Le décret du 15 décembre avait déployé au vent le vrai drapeau de la France, par-dessus tous les partis. Si l’on eût pu en douter, il fallait ne pas regarder dans tel club ou telle assemblée, mais savoir ce qu’en pensait la grande assemblée, le peuple. Il tressaillit tout entier, embrassant d’un cœur immense la suprême nécessité qui lui arrivait d’en haut. Le manifeste nouveau était celui de la croisade pour la délivrance du globe ; il annonçait aux tyrans que la France partait de chez elle pour sauver toute la terre… Quand finirait une telle guerre ? Comment s’arrêterait-elle ? On ne pouvait le deviner.

Mais, si la France tressaillit, croyez bien que le vieux monde tressaillit aussi. Il avait prévu notre audace, mais pas jusque-là. Il aperçut avec terreur qu’elle nous créait d’un mot l’alliance universelle des tribus sans nom, sans nombre, infinies comme la poussière et foulées comme la poussière. C’était l’évocation d’une création inférieure, oubliée, muette, qui, à la voix de la France, allait sortir des ombres de la mort.

L’Angleterre jeta là l’hypocrisie, qui ne servait plus à rien. Elle arma.

Ce grand coup tombait d’aplomb sur la Belgique et la Hollande. Qu’adviendrait-il de l’Angleterre, si cette côte d’en face, dont la nullité a fait la grandeur anglaise, ressuscitait au souffle de la Révolution ?

Dumouriez et ses alliés, les banquiers, les prêtres, tombaient tous à la renverse. L’ambitieux général avait reçu, coup sur coup, des décrets ? non, des poignards. Avant d’être César, il avait trouvé Brutus.

Avec le décret du 15 décembre, il en reçut un du 13, qui défendait aux généraux de passer aucun marché, qui créait près d’eux des commissaires ordonnateurs, lesquels n’ordonneraient qu’en informant le ministre, et le ministre devait rendre compte tous les huit jours à la Convention. Le ministre était cependant Pache, un ex-ami de Roland, converti aux Jacobins et qui peuplait ses bureaux entièrement de Jacobins. Toute cette pureté civique n’empêcha pas que la Convention, défiante pour le général, ne le fût pour le ministre. Un ministre qui rendait compte par semaine était annulé. Ainsi Cambon sut fixer et, pour ainsi dire, clouer le grand gouvernail de la guerre aux mains de la Convention, il ne lui permit pas d’être confiante ni d’un côté ni de l’autre ; la Gironde se serait fiée à Dumouriez, la Montagne à Pache, au ministre jacobin.

Il avait traîné à la barre les hommes de Dumouriez, ces grandes puissances d’argent, qui croyaient qu’on achetait tout, au besoin l’impunité. On les éplucha de près. Cambon prétendait qu’un seul, un abbé gascon, avait eu l’industrie de se faire sur les subsistances de l’armée un gain modéré, honnête, de vingt et un mille francs par jour.

Dumouriez avait Danton près de lui, en Belgique, quand il reçut ce coup profond du décret du 15 décembre. Consterné, il le lui montre, lui demande ce qu’il en pense : « Ce que j’en pense, dit Danton, c’est que j’en suis l’auteur. »

C’est une gloire très durable pour Danton, véritablement peu commune, d’avoir, sinon fait, au moins soutenu la grande mesure, révolutionnaire que Cambon signait de son nom. Celui-ci, dans son âpreté d’économie, quelquefois mal entendue, n’avait que trop favorisé les ennemis de Danton en lui demandant un compte impossible. Le grand homme ne s’en souvint pas. C’est à son influence, sans nul doute, qu’on dut en grande partie l’accord de la Convention. Les dantonistes votant le décret du 15 décembre, aux applaudissements du peuple, les robespierristes n’auraient voté contre qu’en affrontant une extrême impopularité.

Un ordonnateur général fut envoyé pour veiller de près Dumouriez, et il fut choisi parmi ces exagérés que Robespierre avait fait attaquer en octobre aux Jacobins. C’était un intime ami des hommes de la Commune et leur futur général, le poète, le militaire Ronsin ; Robespierre le fit plus tard guillotiner avec eux. Fut-il choisi du consentement de Cambon ? Je n’en fais nul doute. S’il en fut ainsi, il faut croire que le violent dictateur de la révolution agraire, délaissé de la Gironde, attaqué des Jacobins, ne se fît aucun scrupule de chercher des alliés au plus profond de la Montagne, et par delà Robespierre, hors de la Montagne même et de la Convention.

Cambon était dès lors fixé à la gauche, marié avec la gauche sans retour et sans divorce, voué à la suivre dans toutes ses mesures, non seulement à la mort du roi, qui, je crois, ne lui coûtait guère, mais à toutes les extrémités, aux dernières misères de 1793. Il endura tout et avala tout, excepté le 31 mai, qui lui arracha le cœur et qu’il n’a jamais pardonné.

Il avait entraîné la Montagne, au 15 décembre, et il en était entraîné. Il tua le roi avec elle, et en le tuant il crut avoir renversé la borne qui retenait la Révolution en France, l’empêchait de déborder. Le roi semblait le Dieu Terme, la limite et la barrière. Beaucoup crurent qu’on ne pouvait passer la frontière que sur son corps, qu’il fallait un sacrifice humain, un homme immolé au dieu des batailles.

L’autorité et l’exemple de celui qui représentait la révolution agraire durent peser beaucoup. Cette révolution, non sanglante jusqu’ici, distincte du drame violent, en devint l’auxiliaire ; la vente se lia au procès, elle se crut garantie par la condamnation du roi ; l’assignat parut assis sur la tête de Louis XVI.

  1. Et on le sait moins encore quand on a lu Barère et Mme de Genlis. Leurs dénégations méritent-elles quelque attention ?
  2. Les dépositions, fort curieuses, témoignent que Maillard avait pris d’extrêmes précautions pour que les effets et bijoux des morts de l’Abbaye fussent en sûreté. Ces effets, enlevés, malgré Maillard, par le comité de surveillance, sans inventaire, sans précautions, furent (Sergent l’avoue) convoités par les membres du comité ; Sergent, Panis, Deforgues et autres se choisirent chacun une montre (outre la fameuse agate). Sergent emporte les montres pour les faire estimer par son horloger, il se charge d’en faire acheter, il en achète pour un autre, il donne un acompte, etc. Triste maquignonnage, dans cette magistrature terrible et alors toute-puissante ! (Archives de la Seine, Conseil général de la Commune, Comptabilité, vol. XXXIX, c. xiii.