Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VII/Chapitre 4

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CHAPITRE IV

PRÉLUDES DU MASSACRE (1er SEPTEMBRE 1792).


Nul homme, ni Danton, ni Robespierre, ne domina la situation. — Caractères divers de ceux qui voulaient le massacre. — Influence des maratistes sur la Commune. — La Commune obstinée à ne point se dissoudre. — Préludes du massacre. — L’Assemblée, pour apaiser la Commune, révoque son décret. — Robespierre conseille à la Commune de remettre le pouvoir au peuple. — Du comité de surveillance, Sergent, Panis. — Panis, beau-frère de Santerre, ami commun de Robespierre et de Marat. — Il introduit Marat au comité de surveillance.


Dans ces profondes ténèbres que toutes choses contribuaient à épaissir, où l’idée de justice, bizarrement pervertie, aidait elle-même à obscurcir la dernière lueur du juste, la conscience publique se serait retrouvée peut-être, s’il y eût eu un homme assez fort pour garder au moins la sienne, tenir ferme et haut son cœur.

Il ne fallait pas marcher à l’encontre de la fureur populaire. Il fallait planer plus haut, faire voir au peuple dans ceux qui lui inspiraient confiance une sérénité héroïque qui l’assurât, l’affermît, l’élevât au-dessus des basses et cruelles pensées de la peur. Une chose manqua à la situation, la seule qui sauve les hommes quand l’idée s’obscurcit pour eux, un homme vraiment grand, un héros.

Robespierre avait autorité, Danton avait force. Aucun d’eux ne fut cet homme.

Ni l’un ni l’autre n’osa.

Le chef des Jacobins, avec sa gravité, sa ténacité, sa puissance morale, le chef des Cordeliers, avec son entraînante énergie et ses instincts magnanimes, n’eurent pourtant ni l’un ni l’autre une sublime faculté, la seule qui pût illuminer, transfigurer la sombre fureur du moment. Il leur manquait entièrement cette chose, commune depuis, rare alors bien plus qu’on ne croit. Pour chasser des cœurs le démon du massacre, le faire rougir de lui-même, le renvoyer à ses ténèbres, il fallait avoir en soi le noble et serein génie des batailles, qui frappe sans peur ni colère et regarde en paix la mort.

Celui qui l’eût eu, ce génie, eût pris un drapeau, eût demandé à ces bandes si elles ne voulaient se battre qu’avec des gens désarmés ; il eût déclaré infâme quiconque menaçait les prisons. Quoiqu’une grande partie du peuple approuvât l’idée du massacre, les massacreurs, on le verra, étaient peu nombreux. Et il n’était nullement nécessaire de les massacrer eux-mêmes pour les contenir. Il eût suffi, répétons-le, de n’avoir pas peur, de profiter de l’immense élan militaire qui dominait dans Paris, d’envelopper ce petit nombre dans la masse et le tourbillon qui se serait formé des volontaires vraiment soldats et de la partie patriote de la garde nationale. Il eût fallu que la bonne et saine partie du peuple, incomparablement plus nombreuse, fut rassurée, encouragée par des hommes d’un nom populaire. Qui n’eût suivi Robespierre et Danton, si tous deux, dans cette crise, rapprochés et ne faisant qu’un pour sauver l’honneur de la France, avaient proclamé que le drapeau de l’humanité était celui de la patrie ?

Observons-les bien en face, ces deux chefs de l’opinion, dont l’autorité morale s’effaça, en présence du honteux événement.

Celle de Robespierre, il faut le dire, était quelque peu ébranlée. La France entière avait voulu la guerre ; Robespierre avait conseillé la paix. La guerre au roi, l’insurrection n’avait nullement été encouragée par lui ; il avait protesté se renfermer dans les limites de la constitution. Le comité insurrectionnel du 15 août s’était un moment réuni dans la maison même où demeurait Robespierre, et il n’avait point paru. Nommé accusateur public près de la haute cour criminelle, il avait décliné ce triste et périlleux honneur, sous prétexte que les aristocrates, si longtemps dénoncés par lui, étaient ses ennemis personnels, et qu’à ce titre ils auraient droit de le récuser. Le Moniteur l’avait désigné comme le conseil de Danton au ministère de la justice ; qu’y avait-il fait ? Il siégeait comme membre du conseil général de la Commune. Et là même, sauf un discours à l’Assemblée nationale, on ne voyait pas assez la trace de son activité.

Là pourtant il se trouvait sur le terrain des passions les plus brûlantes ; là il n’y avait guère moyen de s’en tenir aux principes généraux, comme il avait fait à la Constituante, ni aux délations vagues, comme il faisait aux Jacobins. Pour la première fois de sa vie, il lui fallait agir, parler nettement ou bien s’annuler pour toujours. La Commune du 10 août, quelque violente qu’elle fût, comptait pourtant deux partis : les indulgents, les atroces. Se décider pour les premiers, c’était se mettre à la suite de Pétion et de Manuel, laisser à Danton l’avant-garde de la Révolution, probablement l’initiative de la violence. Danton paraissait peu à la Commune ; nulle mesure atroce n’y fut conseillée par lui. Mais la Commune avait pour secrétaire un très ardent dantoniste, qui disait et faisait croire qu’il avait le mot de Danton, je parle du jeune Tallien.

La concurrence de Danton, la crainte de le laisser grandir, pendant que lui diminuait, était sans nul doute la préoccupation de Robespierre. Il y avait là comme une impulsion fatale qui pouvait le mener à tout. Il trouvait, à la Commune et au dehors, parmi les plus avancés, une classe d’hommes spécialement qui l’embarrassait beaucoup, le mettant en demeure de se décider sur-le-champ. Ces exaltés, qui, directement ou indirectement (quelques-uns sans le savoir), poussaient au massacre, étaient, par un contraste étrange, ceux qu’on pouvait appeler les artistes et hommes sensibles. C’étaient des gens nés ivres, si je puis parler ainsi, rhéteurs larmoyants, tous avaient le don des larmes : Hébert pleurait, Collot pleurait, Panis pleurait, etc. Avec cela, comme la plupart étaient des auteurs de troisième ordre, des artistes médiocres, des acteurs sifflés, ils avaient sous leur philanthropie un fonds général de rancune et d’envenimement qui, par moments, tournait à la rage. Le type du genre était Collot d’Herbois, acteur médiocre et fade écrivain, auteur moral et patriotique, homme sensible, s’il en fût, toujours gris et souvent ivre, noyé de larmes et d’eau-de-vie. On sait son ivresse de Lyon, la poésie d’extermination qu’il chercha dans les mitraillades, jouissant (comme cet autre artiste, Néron) de la destruction d’une ville. Relégué à Sinamary, essayant d’augmenter la dose d’eau-de-vie et d’émotion, il finit dignement sa vie par une bouteille d’eau-forte.

Tous n’étaient pas à ce niveau ; mais tous, dans cette classe d’artistes, voulaient, selon le génie du drame, pousser la situation jusqu’où elle pouvait aller. Il leur fallait des crises rapides et pathétiques, surtout des changements à vue. La mort, sous ce dernier rapport, semble chose d’art et saisissante. La vie semble moins artiste, parce que les changements y sont lents et successifs. Il faut des yeux et du cœur pour voir et goûter les lentes transitions de la vie, de la nature qui enfante. Mais, pour la destruction, elle frappe l’homme le plus médiocre. Les faibles et mauvais dramaturges, les rhéteurs impuissants qui cherchent les grands effets, doivent se plaire aux destructions rapides. Ils se croient alors de grands magiciens, des dieux, quand ils défont l’œuvre de Dieu. Ils trouvent beau de pouvoir exterminer d’un mot ce qui coûta tant de temps, de supprimer d’un clin d’œil l’obstacle vivant, de voir leurs ennemis disparaître sous leur souffle. Ils savourent la poésie stupide et barbare du mot : « J’ai passé, ils n’étaient plus… »

Cette classe d’hommes, sans être positivement fous furieux comme Marat, participaient plus ou moins à son excentricité ; ils se groupaient autour de lui. Ils faisaient tout l’embarras des deux politiques, de Danton et de Robespierre. Ces deux rivaux d’influence osèrent d’autant moins contredire les maratistes que celui des deux qui eût hasardé un seul mot d’objection eût donné ce parti à son rival et se fût lui-même annulé, comme absorbé dans la Gironde.

Danton, ministre de la justice, avait dans ses fonctions un prétexte, plus ou moins spécieux, pour ne point paraître à la Commune dans cette terrible crise. On va voir comme il s’effaça avant, pendant le massacre.

Robespierre, membre de la Commune et sans autre fonction, y siégeait nécessairement. Il attendit assez tard, jusqu’au soir du 1er septembre, pour se décider, embrasser le parti des violents. Mais, le pas une fois fait, il répara le temps perdu, les atteignit, les dépassa.

Le grand jour du 1er septembre devait décider entre l’Assemblée et la Commune. L’Assemblée, le 30 août, avait décrété que, dans les vingt-quatre heures, les sections nommeraient un nouveau conseil général de la Commune. Les vingt-quatre heures couraient du moment où le décret fut rendu (quatre heures de l’après-midi) ; il devait s’exécuter le lendemain à la même heure et dans la soirée. Mais la Commune pesait d’une telle terreur dans les sections que la plupart n’osèrent point exécuter le décret de l’Assemblée. Elles prétextèrent que le décret ne leur avait pas été notifié officiellement. Qu’arriverait-il le 1er septembre, si l’Assemblée confirmait son décret, si le combat s’engageait entre ceux qui obéiraient et ceux qui ne le voudraient pas ? L’Assemblée, dans ce cas, aurait eu un malheur, c’eût été de voir les royalistes se joindre à elle, armer pour elle peut-être, la compromettre en attendant qu’ils pussent la renverser. Victorieuse, elle était perdue, et la France peut-être avec elle.

La Commune, tout indignes qu’étaient beaucoup de ses membres par leur tyrannie, leur férocité, avait pourtant ceci en sa faveur, que jamais les royalistes ne pouvaient pactiser avec elle ; elle représentait le 10 août. Tout le monde reconnaissait, on exagérait même la part qu’elle avait prise à ce grand acte du peuple. Gloire ou crime, quelle que fût l’opinion des partis, c’est à la Commune qu’on attribuait le renversement de la royauté. Elle était, à coup sûr, une force anti-royaliste, la plus sûre contre les complots du dedans, la plus sûre contre l’étranger. Tout patriote devait bien y regarder, malgré les excès de la Commune, avant de se déclarer contre elle.

Elle avait foi en elle-même. Beaucoup de ses membres croyaient sincèrement qu’eux seuls pouvaient sauver la France. Ils voulaient garder à tout prix la dictature de salut public qu’ils se trouvaient avoir en mains. D’autres, il faut le dire, n’étaient pas peu confirmés dans cette foi par leur instinct de tyrannie ; ils étaient rois de Paris par la grâce du 10 août, et rois ils voulaient rester. Ils disposaient de fonds énormes, impôts municipaux, fonds des travaux publics, subsistances, etc. Ils allaient recevoir le monstrueux fonds de police, de un million par mois, qu’avait voté l’Assemblée. On ne volait pas beaucoup encore en 1792, avant la démoralisation qui suivit les massacres de septembre. Il y avait chez tous une certaine pureté de jeunesse et d’enthousiasme ; la cupidité s’ajournait. Les plus purs toutefois maniaient volontiers l’argent ; ils l’aimaient, tout au moins, comme puissance populaire.

Donc, pour tant de raisons diverses, la Commune était parfaitement décidée à ne pas permettre l’exécution du décret de l’Assemblée, à se maintenir par la force. La situation de Paris, orageuse au plus haut degré, ne pouvait guère manquer de fournir des prétextes, des nécessités de désobéir.

Le 31 août, un mouvement avait eu lieu autour de l’Abbaye. Un M. de Montmorin ayant été acquitté, la foule, qui le confondait avec le ministre de ce nom, menaça de forcer la prison et de se faire justice elle-même.

Le 1er septembre, une scène effroyable eut lieu à la place de Grève. Un voleur qu’on exposait, et qui sans doute était ivre, s’avisa de crier : « Vive le Roi ! Vivent les Prussiens ! et Mort à la nation ! » Il fut à l’instant arraché du pilori, il allait être mis en pièces. Le procureur de la Commune, Manuel, se précipita, le reprit des mains du peuple, le sauva dans l’Hôtel de Ville. Mais il était lui-même dans un extrême péril ; il lui fallut promettre qu’un jury populaire jugerait le coupable. Ce jury prononça la mort. L’autorité tint cette sentence pour bonne et valable ; elle fut exécutée ; l’homme périt le lendemain.

Ainsi tout marchait au massacre. Le même jour, 1er septembre, un gendarme apporta à la Commune une montre d’or qu’il avait prise au 10 août, demandant ce qu’il devait en faire. Le secrétaire Tallien lui dit qu’il devait la garder. Grand encouragement au meurtre. Plusieurs furent bien tentés de conclure de ce précédent que les dépouilles des grands seigneurs, des riches qui étaient à l’Abbaye appartiendraient à ceux qui pourraient délivrer la nation de ces ennemis publics.

La séance du conseil général de la Commune fut suspendue jusqu’à cinq heures du soir. L’Assemblée, très effrayée de l’événement que tout le monde voyait venir pour le lendemain dimanche, essaya, dans cet intervalle, un dernier moyen de le prévenir. Elle tâcha d’apaiser la Commune, rapporta le décret qui prescrivait à ses membres de justifier des pouvoirs qu’ils avaient reçus le 10 août.

« Ce n’est pas tout, dit un membre de l’Assemblée, vous avez décrété, il y a deux jours, que la Commune a bien mérité de la patrie ; cette rédaction ne vaut rien ; il faut un nouveau vote, où l’on dira expressément les représentants de la Commune. » En effet, tout en louant la Commune en général, on aurait bien pu plus tard rechercher, poursuivre tel ou tel de ses membres pour tant d’actes illégaux. La nouvelle rédaction leur assurait à chacun le bill d’indemnité le plus rassurant. L’Assemblée ne voulut pas chicaner dans un tel moment ; elle vota ce qu’on voulait.

La séance de la Commune reprit à cinq heures du soir. Et d’abord il paraît que le décret pacifique de l’Assemblée n’y était pas connu encore. Robespierre y parla des nouvelles élections. Mais le décret ayant sans doute été connu pendant la séance, Robespierre, enhardi par les tergiversations de l’Assemblée, reprit la parole sur un ton très différent, avec une violence inattendue. Il parla longuement des manœuvres qu’on avait employées pour faire perdre au conseil général la confiance publique, et soutint que, tout digne que le conseil était de cette confiance, il devait se retirer, employer le seul moyen qui restât de sauver le peuple : remettre au peuple le pouvoir.

Remettre au peuple le pouvoir ? Comment fallait-il entendre ce mot ? Cela signifiait-il qu’il fallait laisser le peuple faire les nouvelles élections, commencées selon le décret et sous l’influence de l’Assemblée ? Nullement. Robespierre venait de faire le procès de l’Assemblée même, en énumérant les manœuvres dirigées contre la Commune. Il n’aurait pu, sans se contredire étrangement, proposer de laisser voter le peuple au gré d’une Assemblée suspecte. Remettre au peuple le pouvoir signifiait évidemment : déposer le pouvoir légal pour s’en rapporter à l’action révolutionnaire des masses, en appeler au peuple contre l’Assemblée.

Le nouveau conseil n’étant pas élu et l’ancien se retirant, Paris serait resté sans autorité. Si la Commune du 10 août, la grande autorité populaire, qui semblait avoir sauvé déjà une fois la patrie, déclarait elle-même qu’elle ne pouvait plus rien pour son salut, à qui remettait-elle le pouvoir ? À nul autre qu’au désespoir, à la rage populaire. Disant qu’elle n’agirait pas, que c’était aux masses d’agir, elle agissait en réalité, et de la manière la plus terrible ; c’était comme si elle eût retiré sa défense de la porte des prisons, l’eût ouverte toute grande… Le massacre était vraisemblable ; mais l’excès même du désordre, l’effroi de Paris, eussent eu l’effet nécessaire de ramener la Commune. On allait venir à genoux la rechercher, la rappeler ; elle rentrait en triomphe dans l’Hôtel de Ville. La nullité de l’Assemblée était définitivement constatée ; la Commune de Paris, la grande puissance révolutionnaire, régnait seule et sauvait la France.

On connaît trop bien Robespierre pour croire que le premier jour il ait précisé ses accusations. Présentées d’abord sous des formes vagues, à travers des ombres terribles, elles n’en avaient que plus d’effet. Chacun comprit, sans nulle peine, ce que les amis de la Commune disaient depuis huit jours par tout Paris, ce que Robespierre articula le lendemain, 2 septembre, pendant le massacre : Qu’un parti puissant offrait le trône au duc de Brunswick. Nul autre parti, en ce moment, n’était puissant que la Gironde. La coupable folie d’offrir la France à l’étranger avait été celle du ministère de Narbonne. Il était horriblement calomnieux de l’imputer aux Girondins, qui avaient chassé Narbonne. Les Girondins, c’était leur gloire, avaient compris l’élan guerrier de la France, prêché, malgré Robespierre, la croisade de la liberté. Imputer aux apôtres de la guerre le projet de cette paix exécrable, dire que Vergniaud, que Roland, Madame Roland, les plus honnêtes gens de France, vendaient la France et la livraient, c’était tellement incroyable et si ridiculement absurde que, dans tout autre moment, cette calomnie eût retombé sur son auteur, il serait mort de son propre venin.

Une telle absurdité pouvait-elle être crue sincèrement d’un esprit aussi sérieux que celui de Robespierre ? Cela étonne, et pourtant nous répondrons sans hésiter : Oui. Il était né si crédule pour tout ce que la haine et la peur pouvaient lui conseiller de croire, tellement fanatique de lui-même et prêt à adorer ses songes, qu’à chaque dénonciation qu’il lançait à ses ennemis, la conviction lui venait surabondamment. Plus il avançait dans ses assertions passionnées, se travaillait à leur donner des couleurs et des vraisemblances, et plus il se convainquait, devenait sincère. Le prodigieux respect qu’il avait pour sa parole finissait par lui faire penser que toute preuve était superflue. Ses discours auraient pu se résumer dans ces paroles : « Robespierre peut bien le jurer, car déjà Robespierre l’a dit. »

Dans l’état prodigieux de défiance où étaient les esprits, pleins de vertige et malades, les choses étaient crues justement en proportion du miraculeux, de l’absurde, dont elles saisissaient les esprits. Si du conseil général de telles accusations se répandaient dans la foule, elles pouvaient avoir des effets incalculables. Qui pouvait deviner si la masse furieuse, ivre et folle, n’allait pas forcer l’Assemblée, au lieu des prisons, chercher sur ses bancs, le poignard en main, ces traîtres, ces apostats, ces renégats de la liberté qu’on lui désignait, cent fois plus coupables que les prisonniers royalistes ?

Le procureur de la Commune, Manuel, répondit à Robespierre. Il n’était pas homme à tenir contre une telle autorité, la première du temps. Manuel était un pauvre pédant, ex-régent ou précepteur, homme de lettres ridicule, qui, pour son malheur, était arrivé, par la phrase et le bavardage, au fatal honneur qui lui mit la corde au col. Il essaya pourtant de lutter ; son bon cœur et son humanité lui prêtèrent des forces. Tout en donnant d’emphatiques éloges à son redoutable adversaire, il rappela le serment des membres du conseil général : « De ne point abandonner leur poste que la patrie ne fut plus en danger. » La majorité pensa comme lui. À la veille du terrible événement qui se préparait et qui semblait infaillible, plusieurs voulaient l’accélérer par leur influence ; d’autres, au contraire, pensaient que, s’ils ne pouvaient rien empêcher comme corps et autorité publique, ils pourraient du moins, avec leur titre et leur écharpe de membre de la Commune, sauver des individus.

Cette écharpe tutélaire, Manuel eut le bonheur d’en faire usage à l’heure même. Il se rappela qu’il avait en prison un ennemi personnel, Beaumarchais. Manuel était une des victimes littéraires que l’auteur de Figaro aimait à cribler de ses flèches ; il l’avait percé, transpercé. Manuel court à l’Abbaye, se fait amener Beaumarchais. Celui-ci se trouble, s’excuse : « Il ne s’agit pas de cela, Monsieur, lui dit Manuel ; vous êtes mon ennemi ; si vous restez ici pour être égorgé demain, que pourra-t-on dire ? Que j’ai voulu me venger ?… Sortez d’ici et sur l’heure. » Beaumarchais tomba dans ses bras. Il était sauvé. Manuel ne le fut pas moins pour l’honneur et l’avenir.

Personne ne doutait du massacre. Robespierre, Tallien et autres firent réclamer aux prisons quelques prêtres, leurs anciens professeurs. Danton, Fabre d’Églantine, Fauchet, sauvèrent aussi quelques personnes.

Robespierre avait pris une responsabilité immense. Dans ce moment d’attente suprême, où la France roulait entre la vie et la mort, où elle cherchait une prise ferme qui l’assurât contre son propre vertige, Robespierre avait achevé de rendre tout incertain, flottant, toute autorité suspecte. Ce qui restait de force fut comme paralysé par cette puissance de mort. Le ministère et l’Assemblée, blessés de son dard, gisaient inertes et ne pouvaient rien[1].

Le conseil général même, que Robespierre avait engagé à déclarer qu’il s’en remettait au peuple et qui ne l’avait pas fait, n’en était pas moins profondément ébranlé, et dans le doute sur ce qu’il lui convenait de faire. Voulait-il, ne voulait-il pas ? Agirait-il, n’agirait-il pas ? À peine le savait-il lui-même.

Et si le conseil général ne voulait rien, ne faisait rien, s’il se dispersait le dimanche, ou s’assemblait en nombre insuffisant, minime, comme il arriva, qui resterait pour agir, sinon le comité de surveillance ? Dans la grande assemblée du conseil général, quelque violent qu’il pût être, les hommes de sang néanmoins n’auraient jamais eu la majorité. Au contraire, dans le comité de surveillance, composé de quinze personnes, le seul dissentiment qui existât, c’est que les uns voulaient le massacre, les autres le permettaient.

Il y avait deux hommes principaux dans ce comité, Sergent et Panis. Sergent, artiste jusque-là estimable, laborieux et honnête, homme d’un cœur ardent, passionné, romanesque (qui aima jusqu’à la mort), a eu l’honneur de devenir beau-frère de l’illustre général Marceau. C’est lui qui, au péril de sa vie, quelques jours avant le 10 août, touché du désespoir et des larmes des Marseillais, se décida, avec Panis, à leur livrer les cartouches qui leur donnèrent la victoire. Sergent n’avait qu’antipathie (il l’affirme dans ses Notes, publiées par M. Noël Parfait) pour l’hypocrisie de Robespierre et les fureurs de Marat. Il assure qu’il fut étranger à l’affaire du 2 septembre. Il avait été l’ordonnateur de cette terrible fête des morts, qui, plus qu’aucune autre chose, exalta dans les masses l’idée de vengeance et de meurtre. Mais quand ce jour de meurtre vint, le cœur de Sergent n’y tint pas, et, quoiqu’il partageât sans doute l’idée absurde du moment, que le massacre pouvait sauver la France, il s’éclipsa de Paris. Lui-même, dans ses Notes justificatives, fait cet aveu accablant : que le matin du 2 septembre, il alla à la campagne et ne revint que le soir.

Panis, ex-procureur, auteur de vers ridicules, petit esprit, dur et faux, était incapable d’avoir par lui-même aucune influence. Mais il était beau-frère du fameux brasseur du faubourg, Santerre, nouveau commandant de la garde nationale. Cette alliance et sa position au comité de surveillance le rendaient fort important. Il ordonnait au comité, et par son beau-frère il pouvait influer sur l’exécution, agir ou ne point agir. Quand même la majorité lui aurait été contraire, il était encore à même de ne point laisser exécuter par Santerre ce que la majorité aurait résolu.

Panis avait une chose que n’ont pas toujours les sots, il était docile. Il reconnaissait deux autorités, deux papes, Robespierre et Marat. Robespierre était son docteur, Marat son prophète. Le divin Marat lui semblait peut-être un peu excentrique ; mais n’a-t-on pas pu en dire autant d’Isaïe et d’Ézéchiel, auxquels Panis le comparait ? Quant à Robespierre, il était exactement la conscience de Panis. Chaque matin, on voyait celui-ci rue Saint-Honoré, à la porte de son directeur ; il venait chez Robespierre demander, pour la journée, ce qu’il devait penser, faire et dire. C’est ce que témoigne Sergent, son collègue, qui ne le quitta presque pas, tant que dura le comité de surveillance. Panis était tellement dévot à Robespierre que, dans sa ferveur, il ne pouvait se contenir. C’est lui qui, avant le 10 août, menant Barbaroux et Rebecqui, deux indévots, chez le dieu, commit l’imprudence de dire : « Qu’il faudrait un dictateur, un homme comme Robespierre », et reçut des Marseillais la violente réponse qu’on a vue plus haut.

Robespierre, servi, adulé, adoré de Panis, avait du faible pour lui. Panis lui était indispensable, comme beau-frère du gros homme qui gouvernait le faubourg et qui avait dans la main la force armée de Paris. Ce fut Panis, selon toute apparence, qui diminua l’éloignement naturel de Robespierre pour Marat. Le premier, homme politique, homme de raide attitude, mesuré, soigné, poudré, avait en dégoût la crasse de l’autre, sa personnalité tout à la fois triviale et sauvage, sa faconde platement dithyrambique. Marat, d’autre part, méprisait Robespierre, comme un politique timide, sans vues, sans audace. Ils s’étaient visités un jour, et Marat, voyant que Robespierre n’entrait pas entièrement dans ses idées de massacre, qu’il gardait encore quelque scrupule de légalité, avait levé les épaules.

La répugnance était réciproque. Celle de Robespierre pour Marat est probablement ce qui empêcha celui-ci, après l’ovation qu’on lui fit à la Commune, d’en devenir membre. Le 23 août, toutefois, la Commune décréta qu’une tribune serait érigée dans la salle pour un journaliste, pour M. Marat. Son influence allait croissant ; dès lors, sans doute, Robespierre eût craint de s’y opposer ; il recommanda Marat aux assemblées électorales. Ce fut l’homme de Robespierre, Panis, sa créature, son servile disciple, celui qui, encore une fois, ne passa jamais un jour sans le consulter, ce fut lui qui, le 2 septembre, établit au comité de surveillance (vrai directoire du massacre) l’exterminateur Marat.

Robespierre a dit hardiment qu’il n’avait rien fait au 2 septembre. En actes, rien, cela est vrai. Mais, en paroles, beaucoup, et, ce jour-là, les paroles étaient des actes. Le 3, l’affaire une fois lancée (plus sans doute qu’il ne voulait), il fit le plongeon et ne parut plus. — Mais, le 1er septembre, il avait couvert les violents de son autorité morale, conseillant à la Commune de se retirer, de s’en remettre à l’action du peuple. Le 2, son homme, Panis, intronisa à l’Hôtel de Ville le meurtre personnifié, l’homme qui, depuis trois ans, demandait le 2 septembre. Le 2 encore, Robespierre parla pendant le massacre, et nullement pour calmer, loin de là, d’une manière extrêmement irritante.

L’introduction de Marat fut très illégale, tout extraordinaire. Nul magistrat de la Ville, nul membre de la municipalité, spécialement du comité de surveillance, ne pouvait être pris hors du conseil général, hors de la grande Commune populaire des commissaires de sections qui avaient fait le 10 août. Marat n’était point de ces commissaires ; il ne pouvait être élu. Mais Panis, à la fois par Santerre et par Robespierre, pesait d’un tel ascendant sur la municipalité qu’elle l’autorisa à choisir trois membres qui complétassent le comité de surveillance. Panis, investi de ce singulier pouvoir d’élire à lui seul, n’osa pourtant l’exercer seul. Le matin du 2 septembre, il appela à son aide ses collègues Sergent, Duplain et Jourdeuil, et ils s’adjoignirent cinq personnes, Deforgues, Lenfant, Guermeur, Leclerc et Durfort. L’acte original, muni des quatre signatures, porte à la marge un renvoi[2], paraphé confusément par un seul des quatre. Ce renvoi[3] n’est rien autre chose que le nom d’un sixième membre ajouté ainsi après coup, et ce sixième est Marat.

    épreuves, auxquelles ils ne résistent point, spécialement par une très minutieuse chronologie des jours et des heures. C’est là surtout où je les prends. — Le premier de ces menteurs, tantôt par omission et tantôt par commission, c’est le Moniteur, toujours dans la main des puissants, toujours mutilé ou falsifié par eux dans les grandes crises. Qu’on en juge par l’importante séance du 1er septembre, où l’Assemblée rapporta son décret contre la Commune du 10 août. Le Moniteur, alors revu par les Girondins, ne dit pas un mot de cette concession humiliante de l’Assemblée : on la retrouve aux Archives nationales dans les Procès-verbaux manuscrits de l’Assemblée législative. Le 6 septembre, le même journal, sous l’influence de la nouvelle puissance, la Commune, donne un récit mensonger des commencements du massacre, récit équivoque, qui touche à l’éloge : « Le peuple prit alors la résolution la plus hardie », etc. J’apprécierai les documents divers et les principaux narrateurs, celui surtout que tous ont copié, le libelliste Peltier, qui, dans l’année même (1792), débarquant à Londres, encore tout ému de peur et de rage, comptant bien la France morte, assassinée par l’Europe, a cru qu’on ne risquait guère à marcher sur un cadavre et cracher dessus. Les Anglais, pour qui l’auteur écrivait, ont couvert ce livre d’or, l’ont appris par cœur.

    Toutes les presses de l’Europe ont été employées à répandre l’infâme légende. Circulant de bouche en bouche, elle a créé à son tour une fausse tradition orale. Plus d’un historien s’en va recueillant de la bouche des passants, comme chose de tradition, d’autorité populaire, ce qui primitivement n’a d’autre origine que ce bréviaire de mensonges.

  1. La Commune ne vota pas selon les conclusions de Robespierre ; mais elle adopta son discours, en quelque sorte, l’imprima sur-le-champ et le répandit. Grave circonstance que ni Barrière ni Bûchez n’ont conservée dans leurs extraits et qu’attestent les originaux. (Archives de la Seine. Procès-verbaux du conseil général, registre XXII, p. 4.)
  2. Cet acte, aussi irrégulier dans la forme que coupable dans le fond, est conservé, en original, aux archives de la Préfecture de police. L’arrêté de la municipalité, sur lequel il s’appuie, ne se trouve point au registre des Procès-verbaux de la Commune (Archives de la Préfecture de la Seine.)
  3. Qu’il me soit permis de le dire, je marche seul dans ces sombres régions de septembre. Seul. Nul avant moi n’y a encore mis le pied. Je marche, comme Énée aux enfers, l’épée à la main, écartant les vaines ombres, me défendant contre les légions menteuses dont je suis environné. Je leur ai opposé à tous une inflexible critique, les contrôlant par diverses