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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VII/Chapitre 8

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CHAPITRE VIII

BATAILLE DE VALMY (20 SEPTEMBRE 1792).


Élan de la guerre. — Mort héroïque de Beaurepaire, 1er septembre. — Offrandes patriotiques. — Admirable accord des partis. — Dumouriez soutenu des Girondins, des Jacobins, de Danton. — Dévouement unanime de tous. — Immoralité profonde des puissances envahissantes. — Doute et incertitude des Allemands. — Goethe et Faust. — Indécision du duc de Brunswick. — Les Prussiens parlent de restaurer le clergé et de faire rendre les biens nationaux. — Pureté héroïque de notre armée ; comment elle reçoit les septembriseurs. — Dumouriez se laisse tourner. — Unanimité pour le soutenir. — État formidable des campagnes de l’Est. — Dumouriez et Kellermann à Valmy, 20 septembre. — Fermeté de la jeune armée sous le feu. — Les Prussiens avancent deux fois et se retirent.


Le grand orateur avait été, en ce moment sublime, le pontife de la Révolution. Il avait trouvé, donné la formule religieuse du dévouement héroïque. Ainsi, dans les vieilles batailles de Rome, quand la victoire balançait, quand les légions chancelaient, le pontife, en blancs habits, s’avançait au front de l’armée et prononçait les paroles du rite sacré ; un homme se présentait. Décius ou Curtius, qui répétait mot pour mot et se donnait pour le peuple. Ici, Vergniaud fut le pontife ; mais ce ne fut pas un homme qui répéta la formule, ce fut tout le peuple même. La France fut Décius.

Non, l’anarchie de Paris ne devait tromper personne sur le caractère de ce moment. Cette mort était une vie. L’éloignement qu’on reprochait à la population pour les travaux intérieurs tenait à son élan de guerre. Elle sentait très bien d’instinct que la bataille du monde ne se livrerait pas ici.

La défense est à la main, et elle n’est pas au cœur. Préparer la défense à Paris, c’est toujours le plus triste augure. Qu’on sache bien que le jour où le pesant matérialisme de la royauté a fortifié Paris, il l’a énervé. Le jour où vous le voudrez imprenable, vous abattrez ses remparts.

La défensive ne va pas à la France. La France n’est pas un bouclier. La France est une épée vivante. Elle se portait elle-même à la gorge de l’ennemi.

Chaque jour, dix-huit cents volontaires partaient de Paris, et cela jusqu’à vingt mille. Il y en aurait eu bien d’autres, si on ne les eût retenus. L’Assemblée fut obligée d’attacher à leurs ateliers les typographes qui imprimaient ses séances. Il lui fallut décréter que telles classes d’ouvriers, de serruriers, par exemple, utiles pour faire des armes, ne devaient pas partir eux-mêmes. Il ne serait plus resté personne pour en forger.

Les églises présentaient un spectacle extraordinaire, tel que, depuis plusieurs siècles, elles n’en offraient plus. Elles avaient repris le caractère municipal et politique qu’elles eurent au Moyen-âge. Les assemblées des sections qui s’y tenaient rappelaient celles des anciennes communes de France ou des municipes italiens, qui s’assemblaient dans les églises. La cloche, ce grand instrument populaire dont le clergé s’est donné le monopole, était redevenue ce qu’elle fut alors, la grande voix de la cité, — l’appel au peuple. Les églises du Moyen-âge avaient parfois reçu les foires, les réunions commerciales. En 1792, elles offrirent un spectacle analogue (mais moins mercantile, plus touchant), les réunions d’industrie patriotique, qui travaillaient pour le salut commun. On y avait rassemblé des milliers de femmes pour préparer les tentes, les habits, les équipements militaires. Elles travaillaient et elles étaient heureuses, sentant que, dans ce travail, elles couvraient, habillaient leurs pères ou leurs fils. À l’entrée de cette rude campagne d’hiver qui se préparait pour tant d’hommes jusque-là fixés au foyer, elles réchauffaient d’avance ce pauvre abri du soldat de leur souffle et de leur cœur.

Près de ces ateliers de femmes, les églises mêmes offraient des scènes mystérieuses et terribles, de nombreuses exhumations. Il avait été décidé qu’on emploierait pour l’armée le cuivre et le plomb des cercueils. — Pourquoi non ? Et comment a-t-on si cruellement injurié les hommes de 1792, pour ce remuement des tombeaux ? Quoi donc ! la France des vivants, si près de périr, n’avait pas droit de demander secours à la France des morts et d’en obtenir des armes ? S’il faut, pour juger un tel acte, savoir la pensée des morts mêmes, l’historien répondra, sans hésiter, au nom de nos pères dont on ouvrit les tombeaux, qu’ils les auraient donnés pour sauver leurs petits-fils. — Ah ! si les meilleurs de ces morts avaient été interrogés, si l’on avait pu savoir là-dessus l’avis d’un Vauban, d’un Colbert, d’un Catinat, d’un chancelier L’Hospital, de tous ces grands citoyens, si l’on eût consulté l’oracle de celle qui mérite un tombeau ? non, un autel, la Pucelle d’Orléans… toute cette vieille France héroïque aurait répondu : « N’hésitez pas, ouvrez, fouillez, prenez nos cercueils, ce n’est pas assez, nos ossements. Tout ce qui reste de nous, portez-le, sans hésiter, au-devant de l’ennemi. »

Un sentiment tout semblable fit vibrer la France en ce qu’elle eut de plus profond, quand un cercueil, en effet, la traversa, rapporté de la frontière, celui de l’immortel Beaurepaire, qui, non pas par des paroles, mais d’un acte et d’un seul coup, lui dit ce qu’elle devait faire en sa grande circonstance.

Beaurepaire, ancien officier des carabiniers, avait formé, commandé, depuis 1789, l’intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au moment de l’invasion, ces braves eurent peur de n’arriver pas assez vite. Ils ne s’amusèrent pas à parler en route, traversèrent toute la France au pas de charge et se jetèrent dans Verdun. Ils avaient un pressentiment qu’au milieu des trahisons dont ils étaient environnés, ils devaient périr. Ils chargèrent un député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, de les consoler et de dire qu’ils étaient morts. — Beaurepaire venait de se marier, il quittait sa jeune femme, il n’en fut pas moins ferme. Le commandant de Verdun, assemblant un conseil de guerre pour être autorisé à rendre la place, Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté. Voyant enfin qu’il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le cœur, tout royaliste, était déjà dans l’autre camp : « Messieurs, dit-il, j’ai juré de ne me rendre que mort… Survivez à votre honte… Je suis fidèle à mon serment ; voici mon dernier mot, je meurs… » Il se fit sauter la cervelle.

La France se reconnut, frémit d’admiration. Elle se mit la main sur le cœur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards, incertaine et vague, on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des dieux à qui l’on sacrifie ainsi.

C’était avec un véritable sentiment religieux que des milliers d’hommes, à peine armés, mal équipés encore, demandaient à traverser l’Assemblée nationale. Leurs paroles, souvent emphatiques et déclamatoires, qui témoignent de leur impuissance pour exprimer ce qu’ils sentaient, n’en sont pas moins empreintes du sentiment très vif de foi qui remplissait leur cœur. Ce n’est pas dans les discours préparés de leurs orateurs qu’il faut chercher ces sentiments, mais dans les cris, les exclamations qui s’échappent de leur poitrine. « Nous venons comme à l’église », disait l’un. — Et un autre : « Pères de la patrie, nous voici ! vous bénirez vos enfants. »

Le sacrifice fut, dans ces jours, véritablement universel, immense et sans bornes. Plusieurs centaines de mille donnèrent leur corps et leur vie, d’autres leur fortune, tous leurs cœurs, d’un même élan…

Dans les colonnes interminables de ces dons infinis d’un peuple, relevons telle ligne, au hasard.

De pauvres femmes de la Halle apportent quatre mille francs, le produit apparemment de quelques grossiers joyaux, leur anneau de mariage ?…

Plusieurs femmes des départements, spécialement du Jura, avaient dit que, tous les hommes partant, elles pourraient monter la garde. C’est aussi ce qu’offrit, dans l’Assemblée nationale, une mercière de la rue Saint-Martin, qui vint avec son enfant. La mère donne sa croix d’or, un cœur en or et son dé d’argent. L’enfant, une petite fille, donne ce qu’elle a, une petite timbale d’argent et une pièce de quinze sols. Ce dé, l’instrument du travail pour la pauvre veuve, la petite pièce qui fait toute la fortune de l’enfant ! Ah ! trésor !… Et comment la France, avec cela, n’aurait-elle pas vaincu ?… Dieu te le rende au ciel, enfant ! C’est avec ton dé de travail et ta petite pièce d’argent que la France va lever des armées, gagner des batailles, briser les rois à Jemmapes… Trésor sans fond… On puisera, et il en restera toujours. Et plus il viendra d’ennemis, plus on trouvera encore... Il y en aura, au bout de deux ans, pour solder nos douze armées.


Nul parti, il faut le dire, ne fut indigne de la France dans ce moment sacré. Disons mieux, s’il y avait de violents dissentiments sur la question intérieure, sur la question de la défense, il n’y eut point de parti. Le peuple fut admirable, et nos chefs furent admirables.

Remercions à la fois la Gironde, les Jacobins et Danton.

Le salut de la France tint certainement à un acte très beau d’accord, d’unanimité, de sacrifice mutuel, que firent à ce moment ces ennemis acharnés. Tous, ils s’accordèrent pour confier la défense nationale à un homme que la plupart d’entre eux haïssaient et détestaient.

Les Girondins haïssaient Dumouriez, et non sans cause. Eux, ils l’avaient fait arriver au ministère ; lui, il les en avait chassés avec autant de duplicité que d’ingratitude. Ils l’allèrent chercher à l’armée du Nord, dans la petite position où il était tombé, et le nommèrent général en chef.

Les Jacobins n’aimaient nullement Dumouriez ; ils voyaient bien son double jeu. Ils jugèrent néanmoins que cet homme voudrait, avant tout, la gloire, qu’il voudrait vaincre. Ce fut l’avis d’un jeune homme très influent parmi eux, Couthon, ami de Robespierre ; ils approuvèrent et soutinrent sa nomination au poste de général en chef.

Danton fit plus. Il dirigea Dumouriez. Il lui envoya successivement sa pensée, Fabre d’Églantine, son bras, Westermann, l’un des combattants du 10 août. Il l’enveloppa, ce spirituel intrigant de l’Ancien-Régime, du grand souffle révolutionnaire, qui autrement lui eût manqué.

Il y eut ainsi parfaite unanimité sur le choix de l’homme. Et même unanimité pour concentrer toutes les forces dans sa main.

On écarta ou l’on subordonna les officiers généraux qui pouvaient prétendre à une part du commandement. On envoya le vieux Luckner à Châlons former des recrues. On ordonna à Dillon, plus élevé que Dumouriez dans la hiérarchie militaire, d’obéir à Dumouriez. Même ordre donné à Kellermann, qui gronda, mais obéit. Toutes les forces de la France et sa destinée furent remises à un officier peu connu, et qui jusque-là n’avait jamais commandé en chef. C’est ainsi que le génie souverain de la Révolution élevait qui lui plaisait. Pourquoi devinait-il si bien les hommes ? C’est qu’il les faisait lui-même.

Cette fois, il fit un homme. Ce Dumouriez, qui avait traîné dans les grades inférieurs, dans une diplomatie qui touchait à l’espionnage, la Révolution le prend, l’adopte, elle l’élève au-dessus de lui-même et lui dit : « Sois mon épée. »

Cet homme, éminemment brave et spirituel, ne fut vraiment pas indigne de la circonstance. Il montra une activité, une intelligence extraordinaires ; ses Mémoires en témoignent. Ce qu’on n’y voit point toutefois, c’est l’esprit de sacrifice, l’ardeur du dévouement qu’il trouva partout et rendit sa tâche aisée ; c’est la forte résolution qui se trouva dans tous les cœurs de sauver la France à tout prix, en sacrifiant, non la vie seulement, non la fortune seulement, mais l’orgueil, la vanité, ce qu’on appelle l’honneur. Un seul fait pour faire comprendre. Le vaillant colonel Leveneur, qui s’est rendu célèbre pour avoir pris (à lui seul, on peut le dire) la citadelle de Namur, avait eu le malheur de suivre La Fayette dans sa fuite. Il se repentit, revint. Il ne rentra dans l’armée que comme soldat, et, sans murmure, il porta le sabre du simple hussard, jusqu’à ce que de nouveaux services lui eussent fait rendre son épée.

L’unité d’action était facile avec de tels hommes, même les bandes indisciplinées de volontaires qui arrivaient de Paris, une fois encadrées, contenues, Dumouriez l’avoue lui-même, elles devenaient excellentes, surmontaient les fatigues, les privations, mieux que les anciens soldats.

On voit bien dans ses Mémoires tout ce qu’il fit pour l’armée, mais pas assez comment cette armée fut soutenue… Il arrive à Dumouriez, comme à la plupart des militaires, de ne pas tenir assez compte des causes morales[1]. Il fait abstraction du grand et terrible effet que produisit sur l’armée allemande l’unanimité de la France. Il n’a pas l’air de voir tous ces camps de gardes nationaux qui hérissaient les collines de la Meurthe, des Vosges, de tant d’autres départements. Il ne voit pas, du Rhin à la Marne, le paysan armé et debout sur son sillon. Mais l’ennemi l’a bien vu, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu combattu, si peu profité des fautes de Dumouriez.

Voilà le secret de toute cette campagne. Il ne faut pas le chercher exclusivement dans les opérations militaires. Ici, parmi un désordre immense, mais tout extérieur, il y avait une profonde unité de passion et de volonté. Et du côté des Allemands, avec toutes les apparences de l’ordre et de la discipline, il y avait division, hésitation, incertitude absolue sur les moyens et le but.

Pour juger le commencement de la guerre, il faut en voir déjà la fin. Il faut, pour mesurer la juste part d’estime que l’on doit à ces Croisés qui lèvent ici la bannière contre la Révolution, il faut, dis-je, savoir à quel prix ils s’arrangeront avec elle dans quelques années d’ici. Après tant de phrases sonores sur le droit et la justice, les chevaliers s’avoueront pour ce qu’ils sont, des voleurs. La Prusse volera sur le Rhin, et l’Autriche en Italie… L’une et l’autre, n’ayant pu rien gagner sur l’ennemi, gagneront sur leurs amis. Chose prodigieuse ! on les verra tendre la main à la France et se faire donner par elle (une ennemie victorieuse), donner leurs propres amis, et dire à peu près ceci : « Je n’ai pu prendre ta vie. Donne-moi la vie de mon frère. » — La Prusse ainsi dévorera les petits princes allemands, et l’Autriche absorbera sa fidèle alliée, Venise.

Tout cela se verra bientôt. Mais, sans attendre si loin, dans l’année même où nous sommes, en 1792, comment voir sans horreur la scène qui se passait dans le Nord ?… Quant à moi, je ne demande pas d’humanité à l’ours blanc de Russie, pas davantage aux vautours de l’Allemagne… Qu’elle soit mangée, cette Pologne, d’accord, je ne m’en étonnerai pas. Mais que ces bêtes sauvages aient pu prendre des faces d’hommes, des voix douces, des langues mielleuses, cela trouble, cela glace… Qu’avait besoin cette Prusse de s’engager, de promettre, de pousser la Pologne à la liberté ? Quoi ! misérable, pour que, jetée sous la dent de l’ours, elle te donnât Thorn et Dantzig ?… Et quelle chose effroyable aussi de voir la Russie elle-même attester la liberté ! se plaindre de ce que la Pologne n’est pas assez libre ! puis, mêlant la dérision à l’exécrable hypocrisie, accuser tantôt sa victime d’être royaliste, tantôt d’être jacobine !… Enfin ces honnêtes gens vont dire, en 1793, que, dans leur sollicitude pour cette pauvre Pologne, et de peur quelle ne se fasse du mal à elle-même, ils croient de son intérêt qu’elle soit resserrée, encore plus, en certaines limites.

C’est en France que la Prusse et l’Autriche devaient trouver leur expiation. Ils entrent en conquérants, et ils s’en vont en voleurs, sans guerre sérieuse ni combat. Quelques volées de boulets et les huées de nos femmes, voilà ce qu’il en a coûté. — Le fameux duc de Brunswick s’en va, sans se retourner…

Dieu nous garde d’insulter la Prusse du grand Frédéric ! ni ces excellents soldats qu’on amenait à la mort !… La mauvaise conscience de leurs chefs, l’hésitation naturelle au politique immoral qui suit l’intérêt jour par jour, voilà ce qui perdit ces pauvres Allemands et les rendit ridicules. Disons-le aussi, leur bonhomie excessive, leur douceur, leur patience à suivre leurs indignes rois.

Les deux voleurs, le Prussien et l’Autrichien, n’agissaient nullement d’accord. Le Prussien, sollicité dès longtemps de traiter à part, était par cela même suspect à son camarade. L’Autrichien, qui se portait comme parent de la reine de France, n’en avait pas moins la pensée secrète de faire son petit vol à part, de se garnir les mains, vers l’Alsace ou les Pays-Bas, de profiter de la misère de Louis XVI qu’il venait délivrer, pour le dépouiller lui-même.

Avec ces bonnes pensées et ces vues secrètes, ils se gardèrent bien de donner à Monsieur le titre de régent de France, qui eût groupé autour de lui tous les royalistes, donné une énergie nouvelle à l’armée des émigrés. Ils ne voulaient nullement réussir par les Français. Ils voulaient avoir du succès et craignaient d’en avoir trop. Ils voulaient, ne voulaient pas.

S’il se trouvait dans l’armée des émigrés quelque officier intelligent, intrépide, comme M. de Bouillé, on se garda de l’employer ; on le tint sur les derrières, on le laissa traîner au blocus de Thionville, on l’envoya sur le Rhin, en Suisse, partout enfin où il était inutile.

Il est intéressant de voir cette armée de la contre-révolution s’acheminer pesamment par Coblentz et Trêves ; belle armée, du reste, bien organisée, riche, surchargée d’équipages magnifiques, d’un train royal, et du train de je ne sais combien de princes. Brunswick, le général en chef, avait dit : « C’est une promenade militaire. » Le roi de Prusse avait quitté ses maîtresses pour venir à la promenade. Sa présence, la conservation de sa précieuse personne eût rendu prudent Brunswick, quand même il ne l’eût pas été. L’essentiel n’était pas de vaincre ; le capital intérêt était de ne pas trop exposer le roi de Prusse, de le ramener sain et sauf. C’est la pensée que le sage Brunswick dut incessamment ruminer, et c’est à quoi se borna le succès de l’expédition.

Brunswick était déjà un homme d’âge ; il était lui-même prince souverain ; c’était un homme prodigieusement instruit, d’autant plus hésitant, sceptique. Qui sait beaucoup doute beaucoup. La seule chose à laquelle il crût, c’était le plaisir. Mais le plaisir, continué au delà de l’âge, énerve non seulement le corps, mais la faculté de vouloir. Le duc était resté brave, savant, spirituel, plein d’idées et d’expérience ; il n’avait perdu qu’une chose, par quoi il était eunuque ; quelle chose ? La volonté.

Dans cette armée de rois, de princes, il y avait entre autres un prince souverain, le duc de Weimar, et avec lui, son ami, le prince de la pensée allemande, nous l’avons dit, le célèbre Goethe. Il était venu voir la guerre, et chemin faisant, au fond d’un fourgon, il écrivait les premiers fragments du Faust, qu’il publia au retour. Ce courtisan assidu de l’opinion, qui l’exprima fidèlement, ne la devança jamais, disait alors, à sa manière, la décomposition, le doute, le découragement de l’Allemagne. Il lui poétisait, dans une œuvre sublime, son vide moral, sa vive agitation d’esprit. Elle en sortit glorieusement par des hommes de foi, par Schiller, par Fichte, surtout par Beethoven. Mais le temps n’était pas venu.

Nulle idée, nul principe ne dominait cette armée. Elle avançait lentement, comme il était naturel, n’ayant nulle raison d’avancer. Les émigrés étaient là, priant, suppliant, se mourant d’impatience. Brunswick songeait. Il pouvait prendre ce parti, il est vrai ; mais cet autre parti valait bien autant, à moins que le troisième ne fût meilleur encore. Enfin, quand on s’était décidé, à la longue, à faire quelque chose, l’exécution commençait lentement par le sage Prussien Hohenlohe, ou l’Autrichien plus sage encore, Clairfayt. Il faut se rappeler qu’il n’y avait pas eu de guerre depuis trente ans. La guerre à coups de foudre du grand Frédéric était un peu oubliée. La sage tactique des généraux autrichiens était fort appréciée. Qu’avait-on besoin d’aller si vite, si l’on pouvait, sans remuer presque, atteindre les meilleurs résultats ?

« Ne faut-il pas d’ailleurs, disait le duc de Brunswick à nos fougueux émigrés, que je laisse un peu de temps à ces royalistes dont vous me promettez les secours, pour se décider et se mettre en mouvement ? Elles vont sans doute arriver, les députations d’un peuple heureux d’être délivré, qui viendra saluer, nourrir ses libérateurs. Je ne les vois pas encore. »

Et bien loin qu’il pût les voir, le paysan, sur toute la ligne, restait sournoisement immobile, cachait, serrait ses grains, les battait à la hâte et les emportait. Les Allemands s’étonnaient de trouver si peu de ressources. Ils prirent Longwy et Verdun, comme on a vu, mais par la trahison de quelques officiers royalistes, par l’effroi de quelques bourgeois qui craignirent le bombardement. Deux accidents, rien de plus. Les soldats des garnisons, les volontaires des Ardennes, ceux de Maine-et-Loire, forcés ainsi de se rendre, montrèrent la plus violente indignation. J’ai dit la mort de Beaurepaire. Le jeune officier qu’on força de porter au roi de Prusse la capitulation de Verdun, n’obéit qu’en donnant les signes d’un véritable désespoir ; son visage était inondé de larmes. Le roi demanda le nom du jeune homme, qui était Marceau.

Mézières, Sedan, Thionville, montraient bonne volonté de tenir mieux que Verdun. On assiégea Thionville, et avec des forces considérables (les assiégeants reçurent une fois un renfort de douze mille hommes). Le général français Wimpfen, qui était dedans, montra beaucoup de vigueur ; sa défense était offensive : à chaque instant il allait, par des sorties audacieuses, faire visite à l’ennemi.

Brunswick, entré dans Verdun, s’y trouva si commodément qu’il y resta une semaine. Là, déjà, les émigrés qui entouraient le roi de Prusse commencèrent à lui rappeler les promesses qu’il avait faites. Ce prince avait dit, au départ, ces étranges paroles (Hardenberg les entendit) : Qu’il ne se mêlerait pas du gouvernement de la France, que seulement il rendrait au roi l’autorité absolue. Rendre au roi la royauté, les prêtres aux églises, les propriétés aux propriétaires, c’était toute son ambition. Et pour ces bienfaits, que demandait-il à la France ? Nulle cession de territoire, rien que les frais d’une guerre entreprise pour la sauver.

Ce petit mot rendre les propriétés contenait beaucoup. Le grand propriétaire était le clergé ; il s’agissait de lui restituer un bien de quatre milliards, d’annuler les ventes qui s’en étaient faites pour un milliard dès janvier 1792, et qui depuis, en neuf mois, s’étaient énormément accrues. Que devenaient une infinité de contrats dont cette opération immense avait été l’occasion directe ou indirecte ? Ce n’étaient pas seulement les acquéreurs qui étaient lésés, mais ceux qui leur prêtaient de l’argent, mais les sous-acquéreurs auxquels déjà ils avaient vendu, une foule d’autres personnes… Un grand peuple, et véritablement attaché à la Révolution par un intérêt respectable. Ces propriétés détournées depuis plusieurs siècles du but des pieux fondateurs, la Révolution les avait rappelées à leur destination véritable, la vie et l’entretien du pauvre. Elles avaient passé de la main morte à la vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des évêques fastueux, à l’honnête laboureur… Une France nouvelle s’était faite dans ce court espace de temps. Et ces ignorants qui amenaient l’étranger ne s’en doutaient pas. Ni les deux agents de Monsieur, ni M. de Caraman, secret agent de Louis XVI, qui étaient auprès du roi de Prusse, ne l’avertirent du danger qu’il y avait à toucher un point si grave.

Il était à peine à Verdun qu’il ordonna (ou qu’on ordonna en son nom) aux officiers municipaux de tous les villages de chasser les prêtres constitutionnels, de rétablir ceux qui n’avaient pas fait serment et de leur rendre les registres de l’état civil, enfin de restituer aux religieux ce qui leur appartenait. Il en fut de même sur la frontière du Nord. Dans tous les villages de la Flandre française où pénétraient momentanément les Autrichiens, leur premier soin était de rétablir les prêtres qui n’avaient pas fait serment.

Si Danton, si Dumouriez avaient eu l’honneur d’être admis au conseil du roi de Prusse, ils auraient sans aucun doute conseillé de telles mesures.

À ces mots significatifs de restauration des prêtres, de restitution, etc., le paysan dressa l’oreille et comprit que c’était toute la contre-révolution qui entrait en France, qu’une mutation immense et des choses et des personnes allait arriver.

Tous n’avaient pas de fusils, mais ceux qui en eurent en prirent. Qui avait une fourche prit la fourche, et qui une faux, la faux.

Un phénomène eut lieu sur la terre de France. Elle parut changée tout à coup au passage de l’étranger. Elle devint un désert. Les grains disparurent, et comme si un tourbillon les eût emportés, ils s’en allèrent à l’Ouest. Il ne resta sur la route qu’une chose pour l’ennemi, les raisins verts, la maladie et la mort.

Le ciel était d’intelligence. Une pluie constante, infatigable, tombait sur les Prussiens, les mouillait à fond, les suivait fidèlement, leur préparait la voie. Ils trouvèrent déjà des boues en Lorraine ; vers Metz et Verdun, la terre commençait à se détremper ; et enfin la Champagne leur apparut une véritable fondrière, où le pied, enfonçant dans un profond mortier de craie, semblait partout pris au piège.

Les souffrances étaient à peu près les mêmes dans les deux armées. La pluie, et peu de subsistances, mauvais pain, mauvaise bière. Mais la différence était grande dans la disposition morale. Le Français chantait, et il avait du vin au cœur ; dans l’avoine ou le blé noir, il savourait joyeusement le pain de la liberté.

Ce hardi Gascon aussi[2], qui le menait au combat, avait dans l’œil et la parole une étincelle du Midi qui brillait dans ce temps sombre. Le regard de Dumouriez échauffait les cœurs. On savait que, hussard à vingt ans, il s’était fait tailler en pièces ; eh bien, il en avait cinquante, et il ne s’en portait que mieux… Le général était gai, et l’armée l’était. Le corps qu’il avait commandé du côté des Flandres, et qui vint le retrouver, très hardi, très aguerri, n’avait guère passé de jours, dans ses premiers campements, sans donner des bals, et souvent on les donnait sur le terrain ennemi. Au bal et à la bataille, figuraient en première ligne deux jeunes et jolis hussards, qui n’étaient rien moins que deux demoiselles, deux sœurs, parfaitement sages, si la chronique en est crue.

Cette armée était très pure des excès de l’intérieur. Elle les apprit avec horreur, et donna une violente leçon à la populace armée qu’on lui envoya de Châlons. C’était une tourbe de volontaires, moitié fanatiques et moitié brigands, qui, sur la lecture de la circulaire de Marat, l’avaient appliquée à l’instant, en tuant plusieurs personnes. Ils arrivaient, aboyant après Dumouriez, criant au traître, demandant sa tête. Ils furent tout étonnés du vide immense qui se fit autour d’eux. Personne ne leur parla. Le lendemain, revue du général. Ils se voient entre une cavalerie, très nombreuse et très hostile, prête à les sabrer, d’autre part une artillerie menaçante, qui les eût foudroyés au moindre signe. Dumouriez vint alors à eux avec ses hussards et leur dit : « Vous vous êtes déshonorés. Il y a parmi vous des scélérats qui vous poussent au crime ; chassez-les vous mêmes. À la première mutinerie, je vous ferai tailler en pièces Je ne souffre ici ni assassins ni bourreaux… Si vous devenez comme ceux parmi lesquels vous avez l’honneur d’être admis, vous trouverez en moi un père. »

Ils ne soufflèrent mot et devinrent de très bons soldats. Ils prirent l’esprit général de l’armée. Cette armée était magnanime, vraiment héroïque de courage et d’humanité. On put l’observer, plus tard, dans la retraite des Prussiens. Quand les Français les virent affamés, malades, livides, se traînant à peine, ils les regardaient en pitié et ils les laissaient passer. Tous ceux qui venaient se rendre voyaient le camp français converti en hôpital allemand et trouvaient dans leurs ennemis des gardes-malades[3].

L’armée française, d’abord très faible, était, en récompense, bien autrement leste et mobile que celle des Prussiens. Il s’agissait d’en réunir les corps dispersés, c’est ce que Dumouriez accomplit avec un coup d’œil, une audace, une vivacité admirables, saisissant tous les défilés de la forêt de l’Argonne, en présence de l’ennemi. L’Autrichien, ayant passé la Meuse, touchait déjà la forêt ; il était parfaitement maître de l’interdire à Dumouriez. Celui-ci, par une fausse attaque, lui fit repasser la Meuse, lui escamota, pour ainsi dire, la position disputée, occupa les défilés à la barbe de l’Autrichien ébahi (7 septembre).

Lui seul, il l’assure, soutint, contre tous, qu’il fallait défendre cette ligne de l’Argonne, qui sépare le riche pays de Metz, Toul et Verdun, de la Champagne pouilleuse. On insistait en vain pour qu’il se retirât vers Châlons et qu’il défendît la ligne de la Marne. Il put mépriser les murmures ; tout autre général eût été forcé d’y céder. Mais Dumouriez avait pour lui, près de lui, pendant la campagne, pour répondre de lui et le soutenir, Westermann, c’est-à-dire Danton.

Il eut seulement le tort d’écrire à Paris : « Que l’Argonne serait les Thermopyles de la France, qu’il les défendrait et serait plus heureux que Léonidas. » Le Léonidas français faillit périr comme l’autre. Il avoue lui-même, avec une franchise qui n’appartient qu’aux hommes supérieurs, qu’il garda mal un des passages de l’Argonne et qu’il se laissa tourner (13 septembre).

Deux de ses lieutenants étaient en pleine retraite, et il ne savait plus lui-même où ils étaient. Il se vit un moment réduit à quinze mille hommes, perdu sans ressources, si les Autrichiens qui avaient forcé les défilés profitaient de leurs avantages. Ils perdirent encore du temps. Au milieu d’une nuit pluvieuse, Dumouriez, à petit bruit, exécuta sa retraite, et il fut suivi si lentement qu’il put et réunir ses troupes et faire venir de Rethel Beurnonville avec dix mille hommes. Cette retraite fut troublée deux fois par d’inexplicables paniques, où quinze cents hussards autrichiens, traînant après eux quelque artillerie volante, dissipèrent des corps six fois plus considérables. Le pis, c’est que deux mille hommes, courant trente ou quarante lieues, allaient publiant partout que l’armée était anéantie. Le bruit alla jusqu’à Paris, et l’on eut une vive alarme, jusqu’à ce que Dumouriez lui-même écrivît la chose, exactement comme elle était, à l’Assemblée nationale. L’Assemblée et les ministres, tous ici furent admirables. Malgré ce double accident, les ministres girondins, d’une part, et Danton, de l’autre, soutinrent unanimement Dumouriez. L’opinion resta énergique et ferme pour le général en retraite. Dumouriez tourné, l’armée poursuivie, s’arrêtèrent portés sur le cœur invincible de la France.

Il occupa, le 17 septembre, le camp de Sainte-Menehould, et devant lui les Prussiens vinrent occuper les collines opposées, ce qu’on appela le camp de la Lune. Ils étaient plus près de Paris, lui plus près de l’Allemagne. Lequel des deux tenait l’autre ? On pouvait controverser. « Nous l’isolons de Paris », disaient les Prussiens. En réalité, leur situation était très mauvaise. Leur lourde armée encombrée ne pouvait pas aisément poursuivre sa route, devant une armée leste, ardente, qui la serrait de près en queue. Elle ne pouvait pas se nourrir ; ses convois ne lui venaient que du fond de l’Allemagne et restaient en route. La terre de France la rejetait, ne lui donnait rien pour vivre que la terre même. À eux de manger cette terre, de voir quel parti ils pourraient tirer de la craie. Leur armée, avec tous ses équipages royaux, n’en était pas moins désormais comme une procession lugubre qui laissait des hommes sur tous les chemins. Le découragement était extrême. Ils se voyaient engagés dans cette boueuse Champagne, sous une implacable pluie, tristes limaces qui traînaient, sans avancer presque, entre l’eau et l’eau.

Dumouriez, rejoint, le 19, par Kellermann, se trouva fort de soixante-seize mille hommes, plus nombreux que les Prussiens, qui n’en avaient que soixante-dix mille. Ceux-ci, enfoncés en France, ayant laissé de côté Thionville et d’autres places, apprenaient qu’au moment même une armée française était en pleine Allemagne. Custine marchait vers Spire, qu’il prit d’assaut le 19. On l’appelait à Mayence, à Francfort. Une Allemagne révolutionnaire, une France, pour ainsi dire, se dressait inopinément pour donner la main à la France, de l’autre côté du Rhin.

Ici, la population courait au combat d’un tel élan que l’autorité commençait à s’en effrayer et la retenait en arrière. Des masses confuses, à peu près sans armes, se précipitaient vers un même point ; on ne savait comment les loger ni les nourrir. Dans l’Est, spécialement en Lorraine, les collines, tous les postes dominants, étaient devenus autant de camps grossièrement fortifiés d’arbres abattus, à la manière de nos vieux camps du temps de César. Vercingétorix se serait cru, à cette vue, en pleine Gaule. Les Allemands avaient fort à songer, quand ils dépassaient, laissaient derrière eux ces camps populaires. Quel serait pour eux le retour ? Qu’aurait été une déroute à travers ces masses hostiles, qui de toutes parts, comme les eaux, dans une grande fonte de neige, seraient descendues sur eux ?… Ils devaient s’en apercevoir : ce n’était pas à une armée qu’ils avaient affaire, mais bien à la France. Ce corps de soixante-dix mille Allemands, qu’était-ce en comparaison ? Il se perdait comme une mouche dans cet effroyable océan de populations armées[4].

Telles étaient leurs pensées, sérieuses en vérité, lorsqu’ils virent s’accomplir, sans avoir pu l’empêcher, la jonction de Dumouriez et de Kellermann. Celui-ci, vieux soudard alsacien de la Guerre de Sept-Ans, fort jaloux de Dumouriez, n’avait nullement suivi ses directions. Il s’était un peu éloigné de lui. Dans la vallée qui séparait les deux camps, le français et le prussien, il s’était posté en avant sur une espèce de promontoire, de mamelon avancé, où était le moulin de Valmy. Bonne position pour le combat, détestable pour la retraite. Kellermann n’eût pu retourner qu’en faisant passer son armée sur un seul pont avec le plus grand péril. Il ne pouvait se replier sur la droite de Dumouriez qu’en traversant un marais où il se fût enfoncé ; encore moins sur la gauche de Dumouriez, dont il était séparé par d’autres marais et par une vallée profonde. Donc, nulle retraite facile ; mais, pour le combat, la position était d’autant plus belle et hardie. Les Prussiens ne pouvaient arriver à Kellermann qu’en recevant dans le flanc tous les feux de Dumouriez. Un beau lieu pour vaincre ou mourir. Cette armée enthousiaste, mais peu aguerrie encore, avait peut-être besoin qu’on lui fermât la retraite. Pour les Prussiens, d’autre part, c’était un grand enseignement et matière à réfléchir : ils durent comprendre que ceux qui s’étaient logés ainsi ne voulaient point reculer.

Nous supprimons d’un récit sérieux les circonstances épiques dont la plupart des narrateurs ont cru devoir orner ce grand fait national, assez beau pour se passer d’ornements. À plus forte raison, écarterons-nous les fictions maladroites par lesquelles on a voulu confisquer au profit de tel ou tel individu ce qui fut la gloire de tous.

Réservons seulement la part réelle qui revient à Dumouriez. Quoique Kellermann se fût placé lui-même autrement qu’il n’avait dit, quoiqu’il eût, contre son avis, pris pour camp ce poste avancé, Dumouriez mit un zèle extrême à le soutenir, de droite et de gauche. Toute petite passion, toute rivalité disparaissait dans une si grande circonstance. En eût-il été de même entre généraux de l’Ancien-Régime ? J’ai peine à le croire. Que de fois les rivalités, les intrigues des généraux courtisans, continuées sur le champ de bataille, ont amené nos défaites !

Non, le cœur avait grandi chez tous ; ils furent au-dessus d’eux-mêmes. Dumouriez ne fut plus l’homme douteux, le personnage équivoque ; il fut magnanime, désintéressé, héroïque ; il travailla pour le salut de la France et la gloire de son collègue ; il vint lui-même, plusieurs heures, dans ses lignes, partager avec lui le péril, l’encourager et l’aider. Et Kellermann ne fut point l’officier de cavalerie, le brave et médiocre général qu’il a été toute sa vie. Il fut un héros, ce jour-là, et à la hauteur du peuple ; car c’était le peuple, vraiment, à Valmy, bien plus que l’armée. Kellermann s’est souvenu toujours avec attendrissement et regret du jour où il fut un homme, non simplement un soldat, du jour où son cœur vulgaire fut un moment visité du génie de la France. Il a demandé que ce cœur pût reposer à Valmy.

Les Prussiens ignoraient si parfaitement à qui ils avaient affaire qu’ils crurent avoir pris Dumouriez, lui avoir coupé le chemin. Ils s’imaginèrent que cette armée de vagabonds, de tailleurs, de savetiers, comme disaient les émigrés, avait hâte d’aller se cacher dans Châlons, dans Reims. Ils furent un peu étonnés quand ils les virent audacieusement postés à ce moulin de Valmy. Ils supposèrent du moins que ces gens-là, qui, la plupart, n’avaient jamais entendu le canon, s’étonneraient au concert nouveau de soixante bouches à feu. Soixante leur répondirent, et tout le jour, cette armée, composée en partie de gardes nationales, supporta une épreuve plus rude qu’aucun combat : l’immobilité sous le feu. On tirait dans le brouillard au matin et, plus tard, dans la fumée. La distance néanmoins était petite. On tirait dans une masse ; peu importait de tirer juste. Cette masse vivante, d’une armée toute jeune, émue de son premier combat, d’une armée ardente et française, qui brûlait d’aller en avant, tenue là sous les boulets, les recevant par milliers, sans savoir si les siens portaient, elle subissait, cette armée, la plus grande épreuve peut-être. On a tort de rabaisser l’honneur de cette journée. Un combat d’attaque ou d’assaut aurait moins honoré la France.

Un moment, les obus des Prussiens, mieux dirigés, jetèrent de la confusion. Ils tombèrent sur deux caissons qui éclatèrent, tuèrent, blessèrent beaucoup de monde. Les conducteurs de chariots s’écartant à la hâte de l’explosion, quelques bataillons semblaient commencer à se troubler. Le malheur voulut encore qu’à ce moment un boulet vînt tuer le cheval de Kellermann et le jeter par terre. Il en remonta un autre avec beaucoup de sang-froid, raffermit les lignes flottantes.

Il était temps. Les Prussiens, laissant la cavalerie en bataille pour soutenir l’infanterie, formaient celle-ci en trois colonnes, qui marchaient vers le plateau de Valmy (vers onze heures). Kellermann voit ce mouvement, forme aussi trois colonnes en face et fait dire sur toute la ligne : « Ne pas tirer, mais attendre et les recevoir à la baïonnette. »

Il y eut un moment de silence. La fumée se dissipait. Les Prussiens avaient descendu, ils franchissaient l’espace intermédiaire avec la gravité d’une vieille armée de Frédéric, et ils allaient monter aux Français. Brunswick dirigea sa lorgnette, et il vit un spectacle surprenant, extraordinaire. À l’exemple de Kellermann, tous les Français, ayant leurs chapeaux à la pointe des sabres, des épées, des baïonnettes, avaient poussé un grand cri… Ce cri de trente mille hommes remplissait toute la vallée : c’était comme un cri de joie, mais étonnamment prolongé ; il ne dura guère moins d’un quart d’heure ; fini, il recommençait toujours avec plus de force ; la terre en tremblait… C’était : « Vive la nation ! »

Les Prussiens montaient, fermes et sombres. Mais, tout ferme que fût chaque homme, les lignes flottaient, elles formaient par moments des vides, puis elles les remplissaient. C’est que de gauche elles recevaient une pluie de fer, qui leur venait de Dumouriez.

Brunswick arrêta ce massacre inutile et fit sonner le rappel.

Le spirituel et savant général avait très bien reconnu, dans l’armée qu’il avait en face, un phénomène qui ne s’était guère vu depuis les guerres de religion : une armée de fanatiques, et, s’il l’eût fallu, de martyrs. Il répéta au roi ce qu’il avait toujours soutenu, contrairement aux émigrés, que l’affaire était difficile, et qu’avec les belles chances que la Prusse avait en ce moment pour s’étendre dans le Nord, il était absolument inutile et imprudent de se compromettre avec ces gens-ci.

Le roi était extrêmement mécontent, mortifié. Vers quatre ou cinq heures, il se lassa de cette éternelle canonnade qui n’avait guère de résultat que d’aguerrir l’ennemi. Il ne consulta pas Brunswick, mais dit qu’on battît la charge. Lui-même, dit-on, approcha avec son état-major, pour reconnaître de plus près ces furieux, ces sauvages. Il poussa sa courageuse et docile infanterie sous le feu de la mitraille, vers le plateau de Valmy. Et, en avançant, il reconnut la ferme attitude de ceux qui l’attendaient là-haut. Ils s’étaient déjà habitués au tonnerre qu’ils entendaient depuis tant d’heures, et ils commençaient à s’en rire. Une sécurité visible régnait dans leurs lignes. Sur toute cette jeune armée planait quelque chose, comme une lueur héroïque, où le roi ne comprit rien (sinon le retour en Prusse).

Cette lueur était la Foi.

Et cette joyeuse armée qui d’en haut le regardait, c’était déjà l’armée de la RÉPUBLIQUE.

Fondée le 20 septembre à Valmy, par la victoire, elle fut, le 21, décrétée à Paris, au sein de la Convention.

  1. C’est le défaut trop ordinaire des écrivains militaires, spécialement des généraux qui écrivent leur propre histoire. Ils font honneur de tout succès à leurs calculs, oublient les hommes sans le dévouement desquels ces calculs ne servaient à rien. — Le plus grand et le plus coupable, Napoléon, dans ses Mémoires, donne volontiers le chiffre des hommes, nullement la qualité, le personnel merveilleux, unique, invincible, dont il disposait. Il a l’air d’ignorer l’infaillible épée que sa mère, la Révolution, lui avait léguée en mourant. « J’avais tant d’hommes, tant sont morts », voilà toute l’oraison funèbre. Quoi ! c’est là tout, grand Empereur ?… Pas un mot du cœur, pour tant de cœurs héroïques, qui ne vous distinguaient plus de la patrie et mouraient pour vous !
  2. Gascon de caractère, Provençal d’origine, né en Picardie.
  3. Ce n’est pas la première fois que les Français ont soigné, nourri leurs ennemis. Cela se vit à la prise de La Rochelle (1627), et bien anciennement dans les guerres espagnoles du quatorzième siècle. Un Anglais leur rend ce témoignage : « Lorsque le duc de Lancastre envahit la Castille et que ses soldats mouraient de faim, ils demandèrent un sauf-conduit et passèrent dans le camp des Castillans, où il y avait beaucoup de Français auxiliaires. Ceux-ci furent touchés de la misère des Anglais, ils les traitèrent avec humanité et ils les nourrirent de leurs propres vivres : de suis victualibus refecerunt. » (Walsingham, p. 342.)
  4. Dumouriez ménage habilement son coup de théâtre, supprime les grandes causes du succès, fait ressortir, exagère les plus petits obstacles, par exemple quelques gentilshommes verriers, ou partisans de Condé, qui se trouvaient dans la forêt de l’Argonne. — D’autre part, les Mémoires d’un homme d’État, écrits pour la Prusse par le libraire Schœll sur les notes de Hardenberg, n’oublient rien pour embrouiller ici les choses et sauver l’honneur prussien.