Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VIII/Chapitre 8

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CHAPITRE VIII

RUPTURE DÉFINITIVE DES GIRONDINS ET DE DANTON (NOVEMBRE 1792).


Danton poursuivi par la Gironde, octobre 1792. — Les trois ennemis de Danton : La Fayette, Roland, Robespierre ; leurs accusations sans preuves. — Caractère de Danton, son insouciance. — Danton ne voulait rien qu’être Danton. — En quoi il différa des Girondins et des Jacobins. — Il fut paysan d’origine, non bourgeois. — Il n’eut rien de pharisien. — Les indulgents : Danton, Desmoulins, Fabre d’Églantine. — Mot hasardé par Danton en faveur du roi. — Embarras de Danton. — Sa femme malade. — Mérite et fin de Mme Danton. — Inquiétude de Danton. — Il ne pouvait rester à Paris. — Sa dernière entrevue avec les Girondins, novembre ou décembre 1792.


Il était temps, grand temps que la Gironde se rapprochât de Danton, si elle le pouvait. C’était déjà bien tard.

La pente fatale du procès, brusque et précipité par la fureur des uns, la peur des autres, n’était que trop facile à voir. Les Girondins étaient traînés. S’il y avait quelque chance encore, non pour le roi, mais pour eux-mêmes, c’était dans un prompt accord avec l’une des deux forces qui divisaient la Montagne. Y avait-il entre eux et Danton quelque chose d’inexpiable, qui les empêchât à jamais de se rapprocher ? On ne le voit nullement. Ni Danton, ni personne n’avait ordonné septembre. La dictature de Danton, si elle avait été à craindre, ne l’était plus, avec l’ascendant que les fautes des Girondins assuraient à Robespierre. C’est ce que voyaient les plus sages d’entre eux. Ni Vergniaud, ni Condorcet, ni même Brissot, n’étaient éloignés de traiter ; Clavières non plus, le ministre des finances. Ce fut lui qui, avec les ministres de la marine et des affaires étrangères, Monge et Tondu-Lebrun, reçut les comptes de Danton. Clavières, ex-banquier genevois, sentait bien, comme homme d’affaires, que de si grandes affaires de police politique (et dans une crise pareille) ne pouvaient se traiter, comme des comptes de ménage, par livres, sous et deniers.

Danton était suffisamment lavé, si son principal accusateur, Roland, eût voulu paraître au conseil et signer avec les autres ministres. Roland s’abstint. Depuis plus d’un mois il n’y venait plus et n’y voulut point venir.

Danton ne fut jamais entièrement relevé dans l’opinion. Les Roland et leurs amis se trouvèrent avoir neutralisé en lui une des grandes forces de la République, celle qui l’avait le plus servie et pouvait la sauver encore. Ils avaient ébranlé pour toujours la confiance qu’il pouvait inspirer ; bien plus peut-être, la confiance qu’il avait en lui-même. Dès la première occasion, au 29 octobre, dans l’accusation solennelle de Roland contre la Montagne, nous ne trouvons plus dans les paroles de Danton la précision vigoureuse qui lui était ordinaire. Il se contente de répondre assez vaguement ; il semble marcher sur la glace, il évite, il élude. Il ne récrimine plus contre la Gironde, comme au 25 septembre. La seule chose nette et positive dans son discours, c’est qu’il désavoue Marat plus expressément qu’il n’a fait encore : « Je déclare à la Convention et à la nation entière que je n’aime point l’individu Marat ; je dis avec franchise que j’ai fait l’expérience de son tempérament : non seulement il est volcanique et acariâtre, mais insociable… »

Au moment fatal où nous voyons faiblir, pâlir la forte tête où la patrie elle-même s’était appuyée un jour, qu’il nous soit permis d’examiner, en deux mots, si vraiment la France était forcée, par la justice et l’honneur, d’être ingrate, de renier celui à qui elle devait tant.

Toutes les accusations contre la probité de Danton reposent sur l’allégation de trois de ses ennemis.

La première seule a quelque vraisemblance. La Fayette affirme que Danton, vendant sa charge d’avocat au conseil, qui valait, dit-il, dix mille livres (chiffre trop bas, en vérité), la cour lui en fît donner cent mille. De là, l’espoir que la reine, et surtout Madame Élisabeth, auraient eu que Danton défendrait, sinon la couronne, du moins la vie de la famille royale.

La seconde accusation est celle des Roland, relativement aux fonds que Danton aurait dilapidés dans son ministère. Nous avons vu tout à l’heure les nécessités terribles qui commandaient, dans la crise, de donner et jeter l’argent. Ces négociations souterraines qu’exigeait le salut public n’étaient point vraiment de celles qu’on pût toujours expliquer, ramener à un compte net. Dans de tels moments de crise, l’argent coule, fuit, s’envole, on ne sait comment ; c’est le vif-argent qu’on met dans la main. Chaque ministre eut quatre cent mille francs pour dépenses secrètes. Danton seul employa les siens et sauva la patrie. Ce que lui coûta la négociation prussienne, et, d’autre part, le contre-complot de Bretagne, la trahison des traîtres, on ne peut le savoir ; mais quatre cent mille francs semblent peu en pareilles affaires. Les autres ministres ne dépensèrent rien, et aussi ne firent rien. Était-ce là le but ? Et n’étaient- ce pas eux plutôt qui avaient besoin d’amnistie ?

La troisième accusation est celle que Robespierre et ses amis ont infatigablement répétée. Danton, envoyé en Belgique, et saisissant, pour les besoins urgents de l’armée, l’argenterie des églises et beaucoup d’objets précieux, se serait fait large part. — Quelle preuve ? Les accusations des Belges eux-mêmes. Faible preuve, si elle existait ; qui ne sait leur rage contre ceux qui voulaient alors la réunion de la Belgique ? — Mais cette preuve, enfin, existe-t-elle ? — Non, elle a existé. — Où ? — Dans un dossier, chez Lebas, l’intime ami de Robespierre, lequel dossier aura été plus tard brûlé par les dantonistes. — Mais tout cela, qui le prouve ? C’est un cercle vicieux. La parole de Robespierre est appuyée du dossier. Et l’existence du dossier ? — Des mots de Robespierre.

Il semble étrange d’accepter, pour unique preuve contre l’honneur d’un homme, la parole de ses ennemis.

Honorables tous trois, dira-on. Oui, si l’on veut, mais, sans nul doute, haineux et crédules en proportion de leur haine.

Ce qui a tenu lieu de preuve, c’est la force incalculable que donnèrent aux accusations la parfaite entente, la persévérance avec laquelle les innombrables sociétés jacobines répétaient, reproduisaient toute formule envoyée de Paris, chantant invariablement, sans y manquer, la note exacte que chantait ici le maître du chœur. On avait vu, au dix-septième siècle surtout, dans la guerre des Jésuites contre Port-Royal, la force invincible d’un même mot répété à toute heure, tous les jours, par un chœur de trente mille hommes. Ici, ce n’était pas trente mille, mais deux cent mille et plus. L’oreille, une fois habituée, finit par prendre ce grand bruit pour l’opinion générale, la voix du peuple est la voix de Dieu. Toute l’attention qu’il faut avoir, c’est de commencer doucement, bas, très bas, de monter lentement par un crescendo ménagé ; on va jusqu’au bruit de la foudre, sans qu’on vous ait arrêté. Elle éclate, l’ennemi est étourdi, écrasé…

La fortune de Danton, dont j’ai sous les yeux un détail authentique (dont j’userai au temps de son procès), semble avoir peu varié de 1791 à 1794. Elle consistait en une maison et quelques morceaux de terre qu’il avait à Arcis, qu’il agrandit un peu, et que son honorable famille possède encore aujourd’hui.

Je ne dis pas que Danton et tous les hommes du temps qui manièrent les affaires au milieu de la tempête, n’aient vécu largement, n’aient parfois gâché et perdu, qu’ils n’aient été de très mauvais économes de la fortune publique. Mais, qu’ils aient vraiment volé, qu’au milieu de ces grands périls, sûrs de mourir demain, qu’ils aient eu la basse et sotte prévoyance de garnir leurs poches, pour les vider à l’échafaud, on ne me fera pas croire aisément ceci.

Danton, avec une nature riche en éléments de vices, n’avait guère de vices coûteux. Il n’était point joueur ni buveur ; il n’avait aucun luxe et il n’eût pu en avoir ; c’était justement l’époque où les hommes de luxe avaient besoin de cacher le leur. Il aimait les femmes, il est vrai, néanmoins surtout la sienne. Les femmes, c’était l’endroit sensible par où les partis l’attaquaient, cherchaient à acquérir quelque prise sur lui. Ainsi le parti d’Orléans essaya de l’ensorceler par la maîtresse du prince, la belle Mme de Buffon. Danton, par imagination, par l’exigence de son tempérament orageux, était fort mobile. Cependant son besoin d’amour réel et d’attachement le ramenait invariablement chaque soir au lit conjugal, à la bonne et chère femme de sa jeunesse, au foyer obscur de l’ancien Danton.

Il n’avait, en réalité, nul goût coûteux qu’une large et imprévoyante hospitalité, une table toujours invitante, où ses amis (et le nombre en était grand) devaient, bon gré mal gré, s’asseoir. Il avait toujours été tel, même au temps de sa pauvreté, ignorant parfaitement ce que c’était que l’argent. Avocat sans cause, ne possédant guère que des dettes, nourri par son beau-père, le limonadier du coin du Pont-Neuf, qui, dit-on, leur donnait quelques louis par mois, il vivait royalement sur le pavé de Paris, sans souci ni inquiétude, gagnant peu, ne désirant rien, jetant partout sur son passage l’or de sa parole. Il était fort ignorant et ne lisait guère. Encore moins écrivait-il ; il avait horreur d’une plume, et l’on ne peut pas trouver de son écriture[1]. Quand les vivres manquaient absolument au ménage, on s’en allait pour quelque temps au bois, à Fontenay, près Vincennes, où le beau-père avait une petite maison.

Supposer qu’un tel personnage soit devenu calculateur, c’est faire trop d’honneur à sa prévoyance. Supposer qu’il ait aimé l’argent tout à coup, c’est croire à une métamorphose qu’on voit rarement. Ce qui est bien plus probable, c’est que, n’ayant jamais su compter, il ne l’apprit point, qu’il n’eut pas plus d’ordre au ministère qu’au petit appartement du passage du Commerce. Habitué à vivre au hasard, n’importe comment, il traita l’argent de la République comme celui de son beau-père, avec cette différence qu’au lieu de la bonne et sage Mme Danton qui mettait encore un peu d’ordre au petit ménage, il eut, au grand ménage de la République, pour ménagères et économes, ses amis, Lacroix, Fabre, Westermann et autres, qui, pour le jeu ou l’amour, puisaient insatiablement dans sa trop facile amitié.

Les hommes de ce temps-ci, habitués à chercher pour chaque homme et chaque chose un but positif, demanderont : « Que voulait Danton ? À quoi visait-il ?… S’il ne songeait point à l’argent, il voulait donc le pouvoir ? Il aspirait à la dictature ? » — Telle fut la question que se posaient les Girondins, et rien ne peut mieux prouver combien leur esprit fut superficiel, peu capable d’entrer aux profondeurs (simples pourtant et naïves) de la nature bien observée.

Une étude attentive et suivie de ce caractère nous autorise à dire ce qu’au reste ont très bien dit deux contemporains sous une autre forme : Danton ne voulait rien de plus que d’être Danton, c’est-à-dire exercer la grande force qui était en lui. Il n’avait aucun désir d’une puissance politique, sentant d’instinct qu’il était une puissance naturelle, un élément, une force, comme la foudre ou la mer. Être roi ? Quelle pauvreté ! Devenir le roi de la révolution en la détruisant ? Mais c’était descendre, pour celui qui se sentait la Révolution elle-même.

Madame Roland ne comprit jamais rien à cela. Elle ignora profondément celui qu’elle haïssait.

Madame Roland et la Gironde, aussi bien que Robespierre et les Jacobins, appartenaient, nous l’avons dit, au dix-huitième siècle, à Rousseau, à la bourgeoisie philosophe. Ils étaient tous des esprits d’analyse et de logique. Danton était une force organique : différence profonde de nature et de méthode, qui devait les rendre irréconciliables encore plus que leur haine.

Danton, malgré son tact étonnant d’actualité, n’était pas exclusivement homme de son siècle. Il appartenait à un élément très profond des masses qui ne varie pas. C’est comme dans l’Océan ; le changement et le mouvement sont en haut, et vous croiriez que l’Océan remue et change ; nullement ; à vingt ou trente pieds, sauf certains courants, il est immobile. De même le vaste fond de la population, l’éternel paysan de France. Tout change, il ne change pas. — Danton, de race agricole, sous l’avocat, le tribun, le grand orateur, avait un rude paysan. On le reconnaissait sans peine à la puissante encolure, aux larges épaules, aux mains fortes. Le visage de cyclope, cruellement labouré de petite vérole, n’en rappelait que mieux les classes des campagnes, où l’enfant n’est guère soigné que par la nature. Le collège n’y avait pas changé grand’chose, grâce à l’inapplication de l’écolier paresseux. Il était né, il resta, avec quelques modifications d’éducation, de situation, le personnage énergique et très fin qu’on voit souvent parmi les paysans de Champagne, les rusés compatriotes du bon La Fontaine. Les formes, d’une cordialité grossière, souvent violente, y cachent d’autant mieux des esprits déliés, capables, au besoin, du ménagement des affaires et des intérêts.

Ces hommes, qu’on croit simples, n’en sont pas moins très propres à prendre des principes qui ne le sont guère. Ils acceptaient, sans difficulté, en venant aux affaires, la très fausse doctrine qu’il y a deux morales, une publique, une privée, et que la première, au besoin, doit étouffer l’autre. C’était la théorie de tous les politiques du temps. Ils se croyaient fils de Brutus en ceci et l’étaient de Machiavel. Les Jésuites eux-mêmes n’ont point dit autre chose : Tout permis pour le plus grand bien. — Grave principe de corruption pour les hommes révolutionnaires. Mais Danton, entre eux, eut du moins ceci (en quoi il vaut mieux), c’est qu’en lui l’inconséquence des principes opposés éclata nettement, que la violence et l’humanité ne se nuancèrent pas de mélanges bâtards, mais agirent tour à tour. Il ne fut pas toujours sincère, il s’en faut bien ; comme les autres, il rusa, mentit. Il ne mentit point pour paraître bon. Dans tant de paroles improvisées, lancées au cours variable des événements, il n’y a pas un mot pharisien. Son défaut fut contraire. Ce qu’il cacha et qui éclata souvent dans ses actes, parfois dans ses paroles, ce fut ce qu’il avait de bon. Une foule d’hommes sauvés par lui (chaque jour la tradition révèle de nouveaux faits en ce genre) sont venus témoigner successivement, dénoncer l’humanité de Danton.

Ses ennemis ne s’y trompèrent pas. Ils virent ce côté en lui, par où on pouvait l’atteindre dans ce temps impitoyable : c’est qu’il avait un cœur. C’est là qu’il fut percé. Il fut, lui et les siens, poignardé d’un mot : Indulgents. Leurs vanteries terroristes ne leur servirent de rien.

Ils ne pouvaient se laver de ce crime. Ce furent eux-mêmes, Danton, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, qui ouvrirent et fermèrent la Révolution du mot proscrit : Clémence. Le dernier, dans son Philinte, inscrit à la fin de sa pièce ce mot, ce vœu du vrai cœur de la France : « Rien de grand sans la pitié[2]. »

On a vu, dans nos citations de Camille Desmoulins, comment il essayait d’éluder les terribles exigences de Marat, lui faisant part et lui concédant quelque chose pour sauver beaucoup plus. C’était là leur pensée commune et leur contradiction. Ils crurent à la Terreur comme principe, l’admirent comme nécessité absolue de salut public, crurent qu’en l’organisant on la limiterait. Dans l’attente journalière d’un retour de septembre, ils pensaient, par les tribunaux, couper court aux massacres. Ces tribunaux les condamnèrent eux-mêmes.

Il fallait beaucoup de courage, dès la fin de 1792, pour risquer un mot de pitié. Danton, au commencement du procès du roi, se hasarda à tâter si l’on pouvait éveiller, non pas la miséricorde, mais la générosité du vainqueur, l’instinct magnanime qui répugne à achever un ennemi par terre. J’emprunte ceci à un historien très croyable sur un fait qui honore Danton, car, partout ailleurs, il lui est hostile.

La chose n’était pas difficile, si l’on eût parlé à la France. Mais comment ? Par les journaux ? Danton s’en abstint toujours ; rien n’eût été moins sûr. Il s’adressa plutôt aux clubs, sûr que si un mot juste et fort prenait une fois dans la foule, l’effet irait s’étendant, rapidement, à l’infini, comme font les vibrations du jour et de la lumière, qui rayonnent en un moment jusqu’à des millions de lieues. Il crut que, chez ce peuple éminemment électrique, l’étincelle magnanime, si elle frappait une fois, frapperait à la fois partout, transformerait tout. Il se garda bien de faire un tel essai aux Jacobins, au centre de la politique révolutionnaire ; il préféra les Cordeliers, le foyer même de la violence et de la fureur, il crut au cœur des furieux. Un jour que des Cordeliers lui reprochaient de ne pas insister sur le procès du roi, de ne pas hâter sa mort, il dit brusquement : « Une nation se sauve, mais elle ne se venge pas… »

Ils admirèrent, se turent, mais le mot ne gagna point. Il y avait, sur cette affaire, une sorte de parti pris, une émulation et comme une gageure entre les violents… C’était un terrain fatal d’honneur et de foi révolutionnaire où chacun eût rougi de reculer d’un pas.

L’embarras de Danton devait être grand. Ne pouvant agir sur les violents, devait-il s’adresser aux modérés, donner la main à la Gironde, regagner par elle le côté droit, et par lui entraîner le centre, donner le surprenant spectacle d’un Danton modéré, affronter le nom de traître qui, d’un coup, lui ôterait tous ses amis de la Montagne, le livrant seul au côté droit, à la pitié de ses nouveaux amis ?… Cela ne se pouvait.

Il se fût perdu, sans nul doute, et peut-être eût perdu la France. L’éclat d’une telle défection eût affaibli la Montagne et la Convention tout entière, et le profit en eût été, non pas même à la Gironde, mais bientôt aux royalistes. Non aux royalistes seuls, mais à l’étranger, à l’ennemi.

Il fallait que la Gironde ne l’obligeât pas d’être Girondin, qu’elle le laissât ce qu’il était, qu’il restât Danton, que le combat continuât sur les sujets secondaires, que seulement, sur un point ou deux d’actualité, de salut, où la vie, la mort de la République, étaient engagées, il y eût entente et bon accord.

Danton fit un suprême effort pour l’unité de la patrie. Il demanda (vers le 30 novembre ou bien peu après) une dernière entrevue avec les chefs de la Gironde. Il était vraiment nécessaire, pour lui, de la tenir secrète. Si elle devenait publique, dans un tel moment, il était perdu. L’entrevue eut lieu (le soir ou la nuit), dans une maison de campagne, à quatre lieues de Paris, aux environs de Sceaux. Ce pays de bois était alors plus boisé qu’aujourd’hui et méritait le nom qu’un de ses cantons porte encore, Val-aux-Loups. Comment, si connu de visage, Danton sortait-il de Paris sans qu’on y fit attention ? Il est infiniment probable qu’il alla d’abord à Cachan, petit village sur la route, où put le recevoir Camille Desmoulins, chez sa belle-mère, la mère de Lucile, l’amie de Mme Danton.

L’influence de celle-ci, très forte sur Danton, fut pour beaucoup dans la démarche, si nous ne nous trompons. Danton aimait sa femme de passion et la voyait mourir. L’écrasante rapidité d’une telle Révolution lui jetait sur le cœur événement sur événement, brisait la pauvre femme. La réputation terrible de son mari, sa forfanterie épouvantable d’avoir fait septembre l’avait tuée. Elle était entrée tremblante dans ce fatal hôtel du ministère de la justice, et elle en sortit morte, je veux dire frappée à mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et voûte entre le passage et la rue (triste elle-même) des Cordeliers ; c’est aujourd’hui la rue de l’École-de-Médecine.

Le coup était fort pour Danton. Il arrivait au point fatal où l’homme ayant accompli par la concentration de ses puissances l’œuvre principale de sa vie, son unité diminue, sa dualité reparaît. Le ressort de la volonté étant moins tendu, reviennent avec force la nature et le cœur, ce qui fut primitif en l’homme. Cela, dans le cours ordinaire des choses, arrive en deux âges distincts, divisés par le temps. Mais alors, nous l’avons dit, il n’y avait plus de temps ; la Révolution l’avait tué avec bien d’autres choses.

C’était déjà ce moment pour Danton. Son œuvre faite, le salut public en 1792, il eut, contre la volonté un moment détendue, l’insurrection de la nature, qui lui reprit le cœur, le fouilla durement, jusqu’à ce que l’orgueil et la fureur le reprissent à leur tour et le menassent rugissant à la mort.

Les hommes qui jettent la vie au dehors dans une si terrible abondance, qui nourrissent les peuples de leur parole, de leur poitrine brûlante, du sang de leur cœur, ont un grand besoin du foyer. Il faut qu’il se refasse, ce cœur, qu’il se calme, ce sang. Et cela ne se fait jamais que par une femme, et très bonne, comme était Mme Danton. Elle était, si nous en jugeons par le portrait et le buste, forte et calme, autant que belle et douce ; la tradition d’Arcis, où elle alla souvent, ajoute qu’elle était pieuse, naturellement mélancolique, d’un caractère timide.

Elle avait eu le mérite, dans sa situation aisée et calme, de vouloir courir ce hasard, de reconnaître et suivre ce jeune homme, ce génie ignoré, sans réputation ni fortune. Vertueuse, elle l’avait choisi malgré ses vices, visibles en sa face sombre et bouleversée. Elle s’était associée à cette destinée obscure, flottante et qu’on pouvait dire bâtie sur l’orage. Simple femme, mais pleine de cœur, elle avait saisi au passage cet ange de ténèbres et de lumière pour le suivre à travers l’abîme, passer le Pont aigu… Là, elle n’eut plus la force et glissa dans la main de Dieu.

« La femme, c’est la Fortune », a dit l’Orient quelque part. Ce n’était pas seulement la femme qui échappait à Danton, c’était la fortune et son bon destin ; c’était la jeunesse et la grâce, cette faveur dont le sort doue l’homme, en pur don, quand il n’a rien mérité encore. C’était la confiance et la foi, le premier acte de foi qu’on eût fait en lui. Une femme du prophète arabe lui demandant pourquoi toujours il regrettait sa première femme : « C’est, dit-il, qu’elle a cru en moi quand personne n’y croyait. »

Je ne doute aucunement que ce ne soit Mme Danton qui ait fait promettre à son mari, s’il fallait renverser le roi, de lui sauver la vie, du moins de sauver la reine, la pieuse Madame Élisabeth, les deux enfants. Lui aussi, il avait deux enfants : l’un conçu (on le voit par les dates) du moment sacré qui suivit la prise de la Bastille ; l’autre de l’année 1791, du moment où Mirabeau mort et la Constituante éteinte livraient l’avenir à Danton, où l’Assemblée nouvelle allait venir et le nouveau roi de la parole.

Cette mère, entre deux berceaux, gisait malade, soignée par la mère de Danton. Chaque fois qu’il rentrait, froissé, blessé des choses du dehors, qu’il laissait à la porte l’armure de l’homme politique et le masque d’acier, il trouvait cette blessure bien autre, cette plaie terrible et saignante, la certitude que, sous peu, il devait être déchiré de lui-même, coupé en deux, guillotiné du cœur. Il avait toujours aimé cette femme excellente, mais sa légèreté, sa fougue, l’avaient parfois mené ailleurs. Et voilà qu’elle partait, voilà qu’il s’apercevait de la force et profondeur de sa passion pour elle. Et il n’y pouvait rien, elle fondait, fuyait, s’échappait de lui, à mesure que ses bras contractés serraient davantage.

Le plus dur, c’est qu’il ne lui était pas même donné de la voir jusqu’au bout et de recevoir son adieu. Il ne pouvait rester ici ; il lui fallait quitter ce lit de mort. Sa situation contradictoire allait éclater ; il lui était impossible de mettre d’accord Danton et Danton. La France, le monde, allaient avoir les yeux sur lui, dans ce fatal procès. Il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas se taire. S’il ne trouvait quelque ménagement qui ralliât le côté droit, et, par lui, le centre, la masse de la Convention, il lui fallait s’éloigner, fuir Paris, se faire envoyer en Belgique, sauf à revenir, quand le cours des choses et la destinée auraient délié ou tranché le nœud. Mais alors cette femme malade, si malade, vivrait-elle encore ? Trouverait-elle en son amour assez de souffle et de force pour vivre jusque-là, malgré la nature, et garder le dernier soupir pour son mari de retour ?… On pouvait prévoir ce qui arriva, qu’il serait trop tard, qu’il ne reviendrait que pour trouver la maison vide, les enfants sans mère, et ce corps, si violemment aimé, au fond du cercueil. Danton ne croyait guère à l’âme, et c’est le corps qu’il poursuivit et voulut revoir, qu’il arracha de la terre, effroyable et défiguré, au bout de sept nuits et sept jours, qu’il disputa aux vers d’un frénétique embrassement.

Un voile couvrait encore ce tragique avenir. Et toutefois (telle est la prescience des grandes douleurs) Danton, sans nul doute, en avait le trouble confus, pendant qu’il allait le soir chercher aux bois de Sceaux l’amnistie de ses ennemis. Il allait, cet homme fier, traîné par la nécessité, bien plus que par l’espoir, sur cette route de décembre, déjà désolée et sombre, aux premiers souffles de l’hiver.

Nous ignorons malheureusement tout le détail de l’entrevue. Le hasard seul a conservé, fait connaître le résultat, si fatal à la France.

Nous ne savons même pas lesquels des Girondins furent appelés au mystérieux rendez-vous. Il paraît que plusieurs (Vergniaud, sans doute, et Pétion, Condorcet, Gensonné, Clavières, peut-être Brissot encore) amnistiaient Danton ; les autres ne voulurent point de traité.

Les autres, c’étaient les amis personnels des Roland, Buzot et Barbaroux.

Les autres, c’étaient les trois Girondins proprement dits, avocats de Bordeaux, Guadet, Ducos et Fonfrède. Les deux derniers, dans leur jeune enthousiasme de pureté républicaine, voulaient que la Révolution, leur vierge adorée, portât sa robe sans tache. Guadet, l’athlète ordinaire du côté droit, son ardent et infatigable parleur, s’était trop souvent battu contre Danton pour perdre jamais l’aigreur de la lutte.

Quelles furent les paroles de Danton, ses réponses et ce qu’il trouva dans son cœur, à ce moment décisif, pour l’unité de la patrie, pour défendre lui et la France (ici c’était même cause) ? Personne ne l’a su, personne ne le retrouvera. Que l’histoire ici se taise et n’entreprenne point de l’imaginer. On ne sait que le dernier mot, mot très fort, où Danton alla loin, descendit, fit céder son orgueil : « Guadet, Guadet, tu as tort ; tu ne sais point pardonner… Tu ne sais pas sacrifier ton ressentiment à la patrie… Tu es opiniâtre et tu périras. »

  1. Il y a une prétendue lettre de lui à sa femme, mais visiblement apocryphe, contraire aux sentiments qu’il avait alors, contraire surtout à ceux qu’il voulait lui montrer.
  2. … Qu’il se souvienne bien
    Que tous les sentiments, dont la noble alliance
    Compose la vertu, l’honneur, la bienfaisance,
    L’équité, la candeur, l’amour et l’amitié,
    N’existèrent jamais dans un cœur sans pitié.