Histoire de la Révolution française (Michelet)/Préface de 1868

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PRÉFACE[1]




Nos Fédérations de 1790, qu’on vient de lire au deuxième volume, cet élan le plus unanime que l’on ait vu parmi les hommes, qui réunit la France, le monde, ne sont pas moins qu’un évangile.

La France a eu cela, nul autre peuple que je sache.

Et ne l’a-t-elle eu qu’une fois ? N’avons-nous pas revu le même élan aux débuts admirables de Juillet et de Février ? C’est ce qu’on a déjà trop oublié, c’est ce que nos jeunes gens ignorent. Ils savent assez bien les révolutions de Rome et d’Athènes, mais point celle de 1848. Ces souvenirs si purs, qui raviront les siècles à venir, qui sont nos titres de noblesse et le trésor de la Patrie, tout cela leur est étranger.

J’éprouve le besoin de leur en dire un mot, de leur dire notre état moral, au moment où nous écrivions cette histoire que je réimprime.

Tel fut le cœur des pères aux Fédérations de 1790, tel fut celui des fils à nos banquets de Février. Journalistes, hommes politiques, professeurs, écrivains, nous en eûmes l’élan désintéressé, généreux, clément et pacifique, humain.

Deux choses originales ont marqué cette époque :

Premièrement l’horreur de l’argent. Il n’y a jamais eu un gouvernement si net, si pur, si économe. Tels de ses chefs resteront en légende par leur pauvreté obstinée. Plusieurs étaient des saints de modestie et d’abstinence. Je me rappelle encore, non sans émotion, avoir eu audience d’un de nos rois d’alors (Flocon) à son cinquième étage de la rue Thévenot.

L’idée dominante de tous, politiques, écrivains, était celle de garder à la jeune révolution un caractère constant de douceur et de clémence. Pour ma part, j’espérais que la jeunesse des écoles influerait beaucoup dans ce sens, pourrait s’interposer, neutraliser les chocs et les rendre moins rudes. C’est dans cette espérance, avec cette pensée intérieure, que j’avais fait et imprimé mon Cours de janvier 1848. Dans un sentiment analogue, les hommes de grand cœur qui eurent l’initiative de Février, aux célèbres banquets, portèrent, lurent les Fédérations, gardant, en plein combat, un sentiment de paix.

Telle fut la chance heureuse de ces premiers volumes, que toutes les nuances de la démocratie les acceptèrent également. Les esprits les plus différents, Béranger et Ledru-Rollin, leur firent le même accueil. L’ouvrage terminé reçut le plus fort témoignage du grand socialiste qui, pour plusieurs raisons, semblait devoir le goûter peu. Les lettres que j’eus, à ce sujet, de Béranger et de Proudhon, sont assez importantes pour être conservées. Quoique si honorables pour moi, je dois les publier. Proudhon surtout y apparaît sous un jour tout nouveau, et tel, je crois, qu’il restera dans l’avenir.


LETTRE DE BÉRANGER.
Cher et illustre maître et ami,

Je ne puis garder plus longtemps par devers moi le tribut d’éloges que j’ai à vous payer ; d’éloges, c’est trop peu dire, c’est de reconnaissance pour tout le bonheur que votre nouveau volume m’a fait éprouver. Vous seul, vous seul pouviez tracer le tableau des commencements de notre sainte Révolution ; vous seul pouviez saisir l’instinct populaire dans son plus beau moment, dans ce moment d’amour qui n’eut jamais rien d’égal dans le monde. Que votre cœur vous a bien inspiré de peindre un pareil élan, et qu’il est heureux que cette pensée soit venue au seul talent capable de la mettre à exécution ! Dites-vous bien, cher maître, que, sans vous, ce qu’il y a de plus caractéristique et de plus touchant dans cette époque créatrice restait à jamais effacé des annales du monde. Trois fois gloire à vous qui, par l’étude, la conscience et le génie, conservez un pareil souvenir à nos neveux ! Ce moment, je l’ai vu, mais j’en avais moins mémoire que des jours qui l’ont suivi. Aussi ai-je versé des larmes sur vos pages immortelles.

J’adopte ce que vous dites de l’instinct populaire, et, de cela,

il n’y a point à s’étonner de la part de l’homme qui a dit que le peuple était sa muse. Pour cet homme-là, votre histoire devient livre saint.

L’auteur en vous a encore un mérite : c’est le courage ; il en faut beaucoup pour être aussi sincère, aussi juste. C’est ainsi qu’on donne une grande autorité morale à des travaux littéraires,

et c’est ainsi qu’à tant de glorieux titres accumulés sur vous, vous méritez qu’on ajoute celui de grand citoyen.
BÉRANGER.


Passy, 24 novembre 1847.

Quatre ans plus tard, voici la lettre que je recevais de Proudhon :

Conciergerie, 11 avril 1851.
Monsieur,

J’ai reçu en son temps l’envoi précieux dont vous avez bien voulu m’honorer des quatre premiers volumes de votre Histoire de la Révolution, je les ai lus aussitôt avec un empressement extrême et une satisfaction extraordinaire.

Je viens, en vous faisant mes remerciements, vous exprimer mon admiration, non seulement pour l’écrivain, mais surtout pour le penseur et le juge.

Enfin, enfin la Révolution française sort de la légende, du roman, du factum et du pamphlet ; elle arrive à l’histoire ; il semble que ce soit de ce jour qu’elle se répand sur le monde. Je la rêvais telle à peu près que vous me la montrez ; j’avoue que je ne la comprenais guère. Accoutumé à ne céder jamais à l’entraînement de mon opinion et de mon parti, ne pensant pas que de grandes misères fussent une raison suffisante d’un si grand mouvement, j’étais comme oppressé de l’insuffisance juridique de nos narrateurs ; je me disais que la Révolution avait encore plus à se plaindre de ses apologistes que de ses calomniateurs. J’avais maudit cet esprit de secte qui venait de nouveau flétrir la grandeur d’âme de nos pères, et remettre en doute la justice de leur cause, en faisant pivoter toute la série du mouvement sur l’influence d’un club et la pensée d’un tribun.

Enfin vous avez, j’ose le dire, réhabilité la Révolution. Grâce au ciel la voila débarrassée, rendue insolidaire de ses meneurs ; les Sieyès, les Mirabeau, les Barnave, les Girondins, et Danton et la Montagne, ne sont plus que des hommes souvent fort
petits. Marat et Robespierre sont jugés, et les Jacobins estimés à leur valeur. Vous avez résolu ce problème difficile, celui que je me proposais à moi-même, quand je me demandais ce que devait être une Histoire de la Révolution : être révolutionnaire plus qu’aucun de ceux qui ont figuré dans le drame, et cependant être plus modéré que Danton et les Girondins, plus judicieux que les Constituants, plus ami du peuple que Fréron et Marat, plus puritain que Robespierre. Ce but, dans mon opinion, vous l’avez pleinement atteint.

Mon ami et compatriote Bailly vous aura peut-être dit que je m’occupais d’un travail ayant pour titre : Pratique des Révolutions. Il faut vous dire tout de suite que cette Pratique n’est point, comme vous l’auriez pu croire, un ouvrage de haute érudition ; ma vie, mes études, mes moyens, me rendent impossibles des travaux de cette nature. Ce que j’ai entrepris sous le nom de Pratique, c’est la démonstration, à l’aide des faits les plus authentiques, les plus communs, de cette vérité capitale, si magnifiquement énoncée dans je ne sais plus quel endroit de votre livre, à propos de la culpabilité de Louis XVI. Une nation est autre chose qu’une collection d’individus, c’est un être sui generis, une personne vivante, une âme consacrée devant Dieu.

Ce que je cherche donc, vous le comprenez maintenant, Monsieur, c’est la démonstration de ce grand être, ce sont les lois de sa vie, les formes de sa raison, c’est en un mot sa psychologie. La nature de mon esprit et la médiocrité de mes ressources scientifiques et littéraires ne me permettent pas les entreprises de découverte telle qu’est et que sera, j’espère, jusqu’à la fin, votre Histoire. Je ne puis qu’analyser et approfondir ce que d’autres ont constaté et mis en lumière ; ma spécialité, comme ma méthode, est la dissection des faits et le dégagement de leur contenu.

Chose singulière ! ce spiritualisme transcendant, qui vous domine et qui m’obsède, est totalement inconnu à nos tartufes de religiosité, à nos écrivains ecclésiastiques, à tous nos philosophes universitaires. C’est un homme, réputé ennemi personnel de Dieu, venant à la suite d’un historien adversaire de l’Église, qui s’apprête à jeter dans le monde cette idée grandiose de l’âme des peuples et de l’âme de l’humanité ! Peut-être, au reste, avez-vous parlé de l’abondance de votre poésie plutôt que de la compréhension de votre intelligence, peut-être n’avez-vous dit qu’en figure ce que je prends au positif ; c’est ce que plus
tard, après réflexion, vous expliquerez sans doute à vos avides lecteurs.

Quant à moi, l’homme le moins mystique qui soit au monde, le plus réaliste, le plus éloigné de toute fantaisie et enthousiasme, je crois être déjà en mesure d’affirmer, et je prouverai qu’une nation organisée comme la nôtre constitue un être aussi réel, aussi personnel, aussi doué de volonté et d’intelligence propre, que les individus dont il se compose : et j’ose dire que là est surtout la grande révélation du dix-neuvième siècle. Votre Histoire de la Révolution, faite à ce point de vue, est la meilleure préparation que j’eusse pu souhaiter à mes lecteurs : après avoir vu, dans votre narration, penser, agir, souffrir, combattre l’être collectif, ils seront mieux disposés à comprendre les lois de sa formation, de son développement, de sa vie, de sa pensée et de son action.

Votre deuxième volume est tout entier de création, le récit de la Fédération de 1790 surtout, après tant de récits dignes des almanachs, est trouvé. On sent que là est le nœud et le fort de l’affaire. Après avoir lu ces grands tableaux de l’épopée nationale, on se sent un amour ardent de la patrie, on est fier de s’entendre appeler révolutionnaire.

Votre appréciation des hommes me paraît merveilleuse. Serait-ce parce que d’avance j’abondais dans votre sentiment ?… Mirabeau, Sieyès, Danton, Robespierre, Marat, tous les autres, toisés, mesurés, appréciés ce qu’ils valent. Peut-être pourrait-on regretter que vous n’ayez pas donné plus de place à Mirabeau et à ses discours ; cet homme, après tout, fut le plus magnifique instrument de la Révolution, comme Danton en fut l’âme la plus généreuse. En revanche, peut-être, avez-vous donné trop d’importance aux commencements de Robespierre, car on prévoit déjà que l’accusation contre lui sera terrible.

J’ai toujours cru, et je serais curieux de voir si votre jugement s’accorde avec le mien : que Robespierre, qui, asservi au Contrat social, ce code de toutes nos mystifications représentatives et parlementaires, jugeait certainement la démocratie impossible en France, qui, enfin, en 1794, loin de réclamer l’application de la Constitution de 1793, voulait encore une plus grande concentration du pouvoir, ainsi que l’avouent et le prouvent ses apologistes Buchez et Lebas ; j’ai toujours cru, dis-je, que cet homme-là n’eût été nullement embarrassé, s’il eût réussi en thermidor, après avoir exercé la dictature,
d’opérer lui-même une transaction de l’espèce de celles qu’on vit au 18 brumaire, en 1814 ou en 1830.

J’avoue, au surplus, que ce qui m’indispose le plus contre ce personnage, c’est la détestable queue qu’il nous a laissée et qui gâte tout en France depuis vingt ans.

C’est toujours le même esprit policier, parleur, intrigant et incapable, à la place de la pensée libérale et agissante du pays.

Maintenant, Monsieur, me permettez-vous un mot de critique ? Ceci ne touche point à votre livre, n’atteint aucun des faits, aucun de vos jugements, — cela ne touche que moi et ne porte que sur une note.

Vous paraissez craindre, et depuis votre livre du Peuple vous n’êtes pas revenu de cette appréhension, que le socialisme au dix-neuvième siècle ne soit en dehors de la tradition révolutionnaire de 1789-1792. Vous êtes préoccupé de quelques fantaisies communistes qui circulent dans le peuple, et surtout de certaine négation de la propriété et du gouvernement, dont vous ne trouvez point les prémisses dans la pensée de nos pères.

Permettez-moi de vous dire, Monsieur, quant au communisme, que vos terreurs sont absolument sans fondement. Si la question économique, plus explicitement posée aujourd’hui qu’en 1789, a dû pousser l’intelligence naïve du peuple vers l’hypothèse communautaire, ç’a été l’effet naturel de la répulsion qu’inspiraient le monopole égoïste, la concurrence anarchique et tous les désordres de l’individualisme poussé à l’excès. Mais ce communisme n’existe qu’en protestation, et a moins de racines encore que celui des chrétiens de la primitive Église, qui ne furent pas dix mois en communauté, et jamais probablement au nombre de plus de quelques mille.

En ce qui me concerne personnellement, vous avez tort de méconnaître d’abord la nécessité des définitions rigoureuses en théorie, puis de supposer que je veuille conformer la pratique à la rigueur d’une définition. Autre chose est de qualifier une idée, un principe d’après son extrême conséquence, et autre chose d’adopter cette conséquence extrême comme la vérité. — La propriété a sa racine dans la nature de l’homme et la nécessité des choses, je le suis aussi bien que personne, mais la propriété sans contrepoids, sans engrenage, aboutit droit où je dis, et devient vol et brigandage. Notre société en
est là aujourd’hui. C’est pour cela que je cherche dans la création de garanties sociales et mutuelles un contrepoids à la propriété, qui soit tel, que la propriété perdant ses vices double ses avantages ; voilà ce que vous avez vis-à-vis de moi le tort de méconnaître…

J’aurais trop à vous dire sur cette matière, que je crois connaître à fond, par une longue étude et une longue pratique commerciale ; je me borne à ces quelques mots qui, sans doute, suffiront à rassurer votre esprit. Ne craignez rien pour la liberté et la personnalité de l’homme, je nous dirai même : ne craignez rien pour la propriété, car il m’est évident que vous ne la prenez point comme moi dans la signification juridique et capitaliste que lui ont donnée nos traditions et nos institutions.

Je finis, Monsieur, en vous renouvelant l’expression de ma haute estime et de mon admiration sans réserve. Vous m’avez fait connaître Vico, vous m’avez initié aux origines du droit, vous venez de me faire voir la Révolution telle qu’elle a été, telle que je la veux : je vous remercie.

Pour tant de services le pouvoir vous ferme la bouche : consolez-vous, les Jésuites n’en ont pas pour longtemps. Ils sont si près de leur ruine, ruine épouvantable, que, malgré toute mon aversion, je n’ai pas la force de les maudire.

Je suis, Monsieur, votre tout dévoué et obligé lecteur.
P.-J. PROUDHON.
  1. Écrite en 1868.