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Histoire de la Révolution russe (1905-1917)/Chapitre XIII

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XIII


Le vice le plus grave de l’autocratie, c’est de n’être jamais qu’une apparence. En réalité, tout pouvoir trop lourd se partage ; dans le régime autocratique, ce sont des irresponsables qui en prennent la meilleure part et l’exercent à leur profit. La Russie, comme beaucoup d’autres monarchies, a vu le pouvoir effectif aux mains de favorites ou de favoris, suivant le sexe du souverain régnant. Sous Nicolas II, on eut le spectacle nouveau d’un pouvoir mystérieux exercé par des charlatans qui s’imposèrent au couple impérial dans l’intérêt supposé de la dynastie.

Nicolas II, marié en 1894 avec Alice de Hesse (Alexandra Feodorovna), qui ne se convertit pas sans résistance à l’orthodoxie, attendit dix ans un héritier mâle, le grand-duc Alexis. En 1895, 1897, 1899 et 1901, l’impératrice mit au monde des filles. Comme les médecins consultés n’y pouvaient rien, on eut recours aux empiriques ; dès 1896, pendant son séjour en France, l’impératrice pria le Président du Conseil, puis le Président de la République lui-même, de conférer le titre de docteur en médecine à un certain Philippe, coiffeur lyonnais, qui était devenu fort influent à la cour. Le refus poli qui lui fut opposé surprit vivement la souveraine. Un peu plus tard, Philippe, ayant prédit une grossesse qui se trouva n’être que « nerveuse », fut disgracié ; mais il ne manquait pas de charlatans pour tenir sa place. Le césarévitch était de santé délicate ; on racontait qu’un accident (ou un attentat mystérieux) le privait de l’espoir de perpétuer la dynastie ; s’il mourait tout jeune, comme il y avait apparence, le trône passait au frère du tsar, le grand-duc Michel, favori de la mère de Nicolas II et détesté de l’impératrice. Celle-ci paraît avoir été égarée par sa tendresse maternelle, doublée d’un immense orgueil. Non seulement elle désirait ardemment que son fils vécût, mais que l’héritage du pouvoir autocratique lui fût transmis tout entier. On a affirmé, mais d’autres ont contesté ses sympathies obstinées pour l’Allemagne, son aversion pour tout ce qui était russe[1]. L’histoire se contentera probablement de reconnaître, à l’origine de ses funestes erreurs, l’hypertrophie d’un sentiment légitime, exaspéré par la crainte des attentats et du flot de libéralisme qui montait.

  1. La faveur dont jouirent Iliodor et Raspoutine prouve, semble-t-il, que ce grief n’était pas fondé.