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Histoire de la Révolution russe (1905-1917)/Chapitre XII

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XII


Heureusement pour le pays ainsi opprimé, il a commencé son apprentissage politique et trouvé quelque soulagement à ses misères dans la pratique du Gouvernement local, dans l’activité des zemstvos (assemblées provinciales) depuis 1864, et dans celle des gorod (villes et conseils municipaux) depuis 1870. Le mode de nomination des zemstvos favorise le propriétaire aux dépens du paysan ; mais comme la petite noblesse russe, et même la grande, n’est pas fermée aux idées de progrès, la plupart des zemstvos s’en sont inspirés dès le début. Tout en leur interdisant de s’ingérer dans la politique, la loi de 1864 leur laissait une part considérable dans les affaires locales d’un caractère économique, hygiénique, philanthropique et scolaire. Si, de 1866 à 1881, le mouvement constitutionnel en Russie parut sommeiller, cela ne tenait pas seulement aux rigueurs de l’autocratie, mais au fait que les éléments libéraux du pays tournaient leur activité vers les zemstvos[1]. Des milliers de médecins, de professeurs, de femmes et de jeunes filles, au lieu de rechercher des emplois, se mirent au service des zemstvos et se dévouèrent aux paysans. On vit un prince Orlov, jeune secrétaire d’État, sacrifier sa carrière pour se faire le statisticien du zemstvo de Moscou, qui devint et resta un modèle. Un professeur de la même ville, Ratschinsky, quitta sa chaire pour enseigner à lire aux enfants des paysans. Malgré le mauvais vouloir des gouverneurs, ces réformateurs pacifiques créèrent en vingt ans une vie locale intense, nourrie d’aspirations constitutionnelles.

Dès 1867, le pouvoir tenta de paralyser les zemstvos, surtout en ce qui touchait l’organisation des écoles et des bibliothèques. En 1874, on leur interdit toute initiative en matière d’enseignement. Blessés, mais non découragés par ces chicanes, les membres les plus actifs des zemstvos constituèrent une ligue secrète, Zemski-Sobor, dont l’objet était la réforme du pays sans révolution. En 1878, les zemstvos commencèrent à cet effet une campagne de pétitions ; Alexandre II en fut touché et, sur son ordre, le ministère rédigea un projet favorable dont les zemstvos furent informés. Il s’agissait de créer une haute Commission consultative comprenant les grands dignitaires de l’État et les délégués des zemstvos. L’empereur trouva que c’était trop et refusa. En mars 1882, le comte Dimitri Tolstoï rejeta en bloc les pétitions des zemstvos, ferma leurs écoles, remplacées par des écoles confessionnelles, et tenta de les réduire à l’état de corps consultatifs, sous le contrôle permanent des gouverneurs. Le Conseil d’Empire jugea ce projet trop réactionnaire et l’amenda. Une nouvelle loi (1890) augmenta dans les zemstvos les privilèges des nobles et des représentants de l’État ; les communes rurales furent privées du droit de nommer des délégués, mais durent se contenter de présenter des candidats entre lesquels choisissait le gouverneur. Tout cela n’étouffa pas le mouvement.

La famine de 1891, le choléra de 1892 rendirent l’intervention des zemstvos indispensable ; ils s’acquittèrent admirablement de leur lourde tâche. Si Plehve les combattit tant qu’il put, Witte, le ministre le plus intelligent qu’ait eu la Russie contemporaine, les traita avec égards. La guerre russo-japonaise et la bombe qui tua Plehve marquèrent le début, sous le ministère Sviatopolk Mirsky, d’une ère de confiance et de bon vouloir. Un congrès de zemstvos se réunit à Pétersbourg, comme nous l’avons vu, en novembre 1904 ; les résolutions qu’il vota contribuèrent aux réformes de 1905. Pendant la guerre avec le Japon, l’union des zemstvos et des municipalités, dite Zemgor (de zemstvo et de gorod), rendit, sur le front et à l’arrière, des services que le général Kouropatkine apprécia hautement ; sous l’énergique impulsion du prince Lvov, futur président du gouvernement provisoire de 1917, ils suppléèrent aux lamentables défaillances de l’intendance et des services hospitaliers. Lvov avait organisé l’union des zemstvos, dès avant cette guerre, pour lutter contre les famines et les épidémies ; en Mandchourie, il dirigea une véritable armée de dix mille travailleurs.

Au cours de la guerre commencée en 1914, Lvov se montra un administrateur de premier ordre : fort de la confiance des zemstvos et municipalités, qui voyaient en lui l’expression la plus haute de la conscience du pays, il organisa le transport des blessés, les dépôts de vivres, la construction des abris provisoires, l’achat des chevaux et du matériel, la fabrication des munitions et des armes ; débordée et incapable, en proie à des bandes de fripons, l’administration dut s’adresser à lui, solliciter son aide. Ainsi se vérifia la phrase qu’il avait écrite dans un des Bulletins de l’Union des zemstvos : « Dans la guerre nationale, le peuple lui-même doit devenir son intendant et toute la Russie un arsenal. »

  1. Darkest Russia, 18 juin 1913.