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Histoire de la Révolution russe (1905-1917)/Chapitre XX

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XX


C’est alors que le tsar prit une décision mémorable qui, avec son initiative provoquant la Conférence de La Haye, suffira, malgré tant de fautes, à honorer sa mémoire. D’un trait de plume, il supprima la vente de l’eau-de-vie, creusant un gouffre énorme dans le budget russe, mais fortifiant le peuple tout entier, à la veille des plus dures épreuves. Alcoolisée comme elle l’était, la Russie n’aurait pu se défendre contre des ennemis beaucoup mieux armés ; elle n’eût pas su davantage, le moment venu, conquérir sa liberté. La suppression de la vodka a été le bienfait suprême de l’ancien régime ; seule elle a mis la Russie en état de le renverser.

Dès le mois de février 1914, le tsar avait écrit, dans une lettre adressée au ministre des Finances Back : « Il est inadmissible de fonder la prospérité du fisc sur la destruction morale et économique de la grande masse des citoyens. » Witte, l’inventeur du monopole qui rapportait alors deux milliards et demi par an, en était venu lui-même à le condamner : « J’avais pensé, disait-il, donner le jour à une jeune fille ; je vois maintenant qu’elle fait le trottoir sur la Perspective Nevsky. »

Le 26 mars, ordre fut donné de supprimer la vente de l’eau-de-vie dans les gares. En août, la plupart des boutiques officielles où l’on débitait le poison furent fermées ; le tsar annonça, au mois d’octobre, qu’elles ne rouvriraient plus. La vente des spiritueux fut également prohibée dans la Galicie conquise. Presque aussitôt, les effets économiques de la prohibition se firent sentir : ce que le peuple dépensait pour boire, il le versa désormais aux caisses d’épargne et la richesse publique s’accrut de tout ce qui était sacrifié par le fisc.