Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 12/LX

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HISTOIRE
DE LA DÉCADENCE ET DE LA CHUTE
DE L’EMPIRE ROMAIN,
TRADUITE DE L’ANGLAIS
D’ÉDOUARD GIBBON.


NOUVELLE ÉDITION, entièrement revue et corrigée, précédée d’une Notice sur la vie et le caractère de GIBBON, et accompagnée de notes critiques et historiques, relatives, pour la plupart, à l’histoire de la propagation du christianisme ;


PAR M. F. GUIZOT.

TOME DOUZIÈME.

À PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, No 6.

1819.
CHAPITRE LX.
Schisme des Grecs et des Latins. État de Constantinople. Révolte des Bulgares. Isaac Lange détrôné par son frère Alexis. Origine de la quatrième croisade. Alliance des Français et des Vénitiens avec le fils d’Isaac. Leur expédition navale à Constantinople. Les deux siéges et la conquête définitive de cette ville par les Latins.

Schisme des Grecs.

LE schisme des Églises grecque et latine suivit de près la restauration de l’empire d’Occident par Charlemagne[a 1]. Une animosité nationale et religieuse divise encore les deux plus nombreuses communions du monde chrétien, et le schisme de Constantinople, en aliénant ses plus utiles alliés et en irritant ses plus dangereux ennemis, a précipité la décadence et la chute de l’Empire romain en Orient.

Leur aversion pour les Latins.

Dans le cours de cette histoire, l’aversion des Grecs pour les Latins s’est souvent montrée à découvert. Elle devait sa première origine à la haine de ces derniers pour la servitude, enflammée depuis le règne de Constantin par l’orgueil de l’égalité et celui de la domination, et envenimée dans la suite par la préférence que des sujets rebelles avaient donnée à l’alliance des Francs. Dans tous les temps, les Grecs s’enorgueillirent de la supériorité de leur érudition religieuse et profane. Ils avaient reçu les premiers la lumière du christianisme, et prononcé les décrets de sept conciles généraux. Leur langue était celle de la sainte Écriture et de la philosophie ; des Barbares, plongés dans les ténèbres de l’Occident[a 2], ne devaient pas prétendre à discuter les questions mystérieuses de la science théologique. Ces Barbares méprisaient à leur tour l’inconstance et la subtilité des Orientaux, auteurs de toutes les hérésies ; ils bénissaient leur propre ignorance, qui se contentait de suivre avec docilité la tradition de l’Église apostolique. Dans le septième siècle cependant les synodes d’Espagne, et ensuite ceux de France, perfectionnèrent ou corrompirent le symbole de Nicée relativement au mystère de la troisième personne de la Trinité[a 3]. [Procession du S. Esprit.]Dans les longues controverses de l’Orient on avait scrupuleusement défini la nature et la génération du Christ ; et la relation connue d’un père avec son fils semblait en présenter à l’esprit quelque faible image. L’idée de naissance paraissait moins analogue au Saint-Esprit, qui, au lieu d’un don ou d’un attribut divin, était considéré par les catholiques comme une substance, une personne, un Dieu. Il n’avait pas été engendré ; mais, en style orthodoxe, il procédait. Procédait-il du père seul, peut-être par le fils ? ou du père et du fils ? Les Grecs adoptèrent la première de ces opinions ; les Latins se déclarèrent pour la seconde, et l’addition du filioque, au symbole de Nicée, alluma la discorde entre les Églises gauloise et orientale. Dans les commencemens de cette controverse, les pontifes romains affectèrent de conserver la neutralité et un caractère de modération[a 4]. Ils condamnaient l’innovation et acquiesçaient cependant à l’opinion des nations transalpines. Ils semblaient désirer de couvrir cette recherche inutile du voile du silence et de la charité ; et dans la correspondance de Charlemagne et de Léon III, le pape s’exprime en sage politique, tandis que le monarque se livre aux passions et aux préjugés d’un prêtre[a 5]. Mais l’orthodoxie de Rome céda naturellement à l’impulsion de sa politique temporelle ; et le filioque, que Léon désirait effacer, fut inscrit dans le symbole et chanté dans la liturgie du Vatican. Les symboles de Nicée et de saint Athanase sont considérés comme faisant partie de la foi catholique indispensablement nécessaire au salut ; et tous les chrétiens d’Occident, soit romains, soit protestans, chargés des anathèmes des Grecs, les rendent à ceux qui refusent de croire que le Saint-Esprit procède également du père et du fils. [Variation dans la discipline ecclésiastique.]De tels articles de foi ne laissent pas de possibilité d’accommodement ; mais les règles de discipline doivent éprouver des variations dans des Églises éloignées et indépendantes ; et la raison des théologiens eux-mêmes pourrait avouer que ces différences sont inévitables et peu importantes. Soit politique, soit superstition, Rome a imposé à ses prêtres et à ses diacres la rigoureuse obligation du célibat ; chez les Grecs, elle ne s’étend qu’aux évêques ; la privation y est compensée par la dignité, et rendue peu sensible par l’âge. Le clergé paroissial, les papas, jouissent de la société conjugale de la femme qu’ils ont épousée avant d’entrer dans les ordres sacrés. Dans le onzième siècle, on débattit avec chaleur une question concernant les azymes, et l’on prétendit que l’essence de l’Eucharistie dépendait de l’usage du pain fait avec ou sans levain. Dois-je citer dans une histoire sérieuse les reproches dont on chargeait avec fureur les Latins qui demeurèrent long-temps sur la défensive ? Ils négligeaient d’observer le décret apostolique qui défend de se nourrir de sang ou d’animaux étouffés ou étranglés ; ils observaient tous les samedis le jeûne mosaïque ; ils permettaient le lait et le fromage durant la première semaine du carême[a 6]. On accordait aux moines infirmes l’usage de la viande ; et la graisse des animaux suppléait quelquefois au défaut d’huile ; on réservait le saint chrême ou l’onction du baptême à l’ordre épiscopal. Les évêques portaient un anneau comme époux spirituels de leurs Églises ; les prêtres se rasaient la barbe et baptisaient par une simple immersion ; tels sont les crimes qui enflammèrent le zèle des patriarches de Constantinople, et que les docteurs latins justifièrent avec la même chaleur[a 7].

Querelles ambitieuses de Photius, patriarche de Constantinople, avec les papes. A. D. 857-886.

La superstition et la haine nationale contribuent puissamment à envenimer les contestations les plus indifférentes ; mais le schisme des Grecs eut pour cause immédiate la jalousie des deux pontifes. Celui de Rome soutenait la suprématie de l’ancienne métropole, et prétendait n’avoir point d’égal dans le monde chrétien ; celui de la capitale régnante prétendait à l’égalité, et refusait de reconnaître un supérieur. Vers le milieu du neuvième siècle, un laïque, l’ambitieux Photius[a 8], capitaine des gardes et principal secrétaire de l’empereur, obtint, par son mérite ou par la faveur, la dignité beaucoup plus désirable de patriarche de Constantinople. Ses connaissances étaient supérieures à celles de tout le clergé, même dans la science ecclésiastique. On n’accusa jamais la pureté de ses mœurs, mais on lui reprochait son ordination précipitée et son élévation irrégulière ; son prédécesseur Ignace, qu’on avait forcé d’abdiquer, avait encore pour lui la compassion publique et l’opiniâtreté de ses adhérens. Ils en appelèrent à Nicolas Ier, l’un des plus orgueilleux et des plus ambitieux pontifes romains, qui saisit avidement l’occasion de juger et de condamner son rival. Leur querelle fut encore aigrie par un conflit de juridiction ; les deux prélats se disputaient le roi et la nation des Bulgares, dont la récente conversion au christianisme paraissait de peu d’importance à l’un et à l’autre, s’il ne comptait pas ces nouveaux prosélytes au nombre de ses sujets spirituels. Avec l’aide de sa cour, le patriarche grec remporta la victoire ; mais dans la violence de la contestation, il déposa à son tour le successeur de saint Pierre, et enveloppa toute l’Église latine dans le reproche de schisme et d’hérésie ; Photius sacrifia la paix du monde à un règne court et précaire. Le césar Bardas, son patron, l’entraîna dans sa chute ; et Basile-le-Macédonien fit un acte de justice en replaçant Ignace, dont on n’avait pas assez considéré l’âge et la dignité. Du fond de son couvent ou de sa prison, Photius sollicita la faveur du nouveau souverain par des plaintes pathétiques et d’adroites flatteries ; et à peine son rival eut-il fermé les yeux qu’il remonta sur le siége patriarchal de Constantinople. Après la mort de Basile, Photius éprouva les vicissitudes des cours et l’ingratitude d’un élève monté sur le trône. Le patriarche fut déposé pour la seconde fois, et, dans la solitude de ses derniers momens, regretta peut-être d’avoir sacrifié à l’ambition les douceurs de l’étude et la liberté de la vie séculière. À chaque révolution, le clergé docile cédait, sans hésiter, au souffle de la cour et au signe du souverain ; un synode composé de trois cents évêques était toujours également préparé à célébrer le triomphe du saint, ou à anathématiser la chute de l’exécrable Photius[a 9] ; et les papes, séduits par des promesses trompeuses de secours ou de récompenses, se laissèrent entraîner à approuver ces opérations diverses, et ratifièrent, par leurs lettres ou par leurs légats, les synodes de Constantinople : mais la cour et le peuple, Ignace et Photius, rejetaient également les prétentions des papes ; on insulta, on emprisonna leurs ministres ; la procession du Saint-Esprit fut oubliée, la Bulgarie annexée pour toujours au trône de Byzance ; et le schisme prolongé par leur censure rigoureuse des ordinations multipliées qu’avait faites un patriarche irrégulier. L’ignorance et la corruption du dixième siècle suspendirent les rapports des deux nations sans adoucir leur inimitié ; mais lorsque l’épée des Normands eut fait rentrer les églises de la Pouille sous la juridiction de Rome, le patriarche, en faisant les derniers adieux à son troupeau, l’avertit, par une lettre violente, d’éviter et d’abhorrer les erreurs des Latins. La naissante majesté du pontife romain ne put souffrir l’insolence d’un rebelle ; et Michel-Cérularius fut publiquement excommunié par ses légats au milieu de Constantinople. [Les papes excommunient le patriarche de Constantinople et les Grecs. 16 Juillet, A. D. 1054.]Secouant la poussière de leurs pieds, ils déposèrent, sur l’autel de Sainte-Sophie, un anathème[a 10] terrible qui détaillait les sept mortelles hérésies des Grecs, et dévouait leurs coupables prédicateurs et leurs infortunés sectaires à l’éternelle société du démon et de ses anges de ténèbres. La concorde parut quelquefois se rétablir : selon que l’exigeaient les besoins de l’Église et de l’état, on affecta de part et d’autre le langage de la douceur et de la charité ; mais les Grecs n’ont jamais abjuré leurs erreurs, les papes n’ont point révoqué leur sentence ; et l’on peut dater de cette époque la consommation du schisme de l’Orient. Il s’augmenta de chacune des entreprises audacieuses des pontifes romains. Les malheurs et l’humiliation des souverains de l’Allemagne firent rougir et trembler les empereurs de Constantinople, et le peuple se scandalisa de la puissance temporelle et de la vie militaire du clergé latin[a 11].

Inimitié des Grecs et des Latins. A. D. 1000-1200.

L’antipathie des Grecs et des Latins se nourrit et se manifesta dans les trois premières expéditions de la Palestine. Alexis Comnène employa tous ses artifices, au moins à éloigner ces redoutables pèlerins. Ses successeurs, Manuel et Isaac-Lange, conspirèrent avec les musulmans la ruine des plus illustres chefs des Francs, et leur politique insidieuse et perfide fut toujours secondée par l’obéissance volontaire de leurs sujets de toutes les classes. On peut sans doute attribuer en partie cette aversion à la différence du langage, de l’habillement et des manières qui divise et aliène les unes des autres presque toutes les nations du globe. L’orgueil et la prudence du souverain s’indignaient également de ces invasions d’armées étrangères qui réclamaient impérieusement le droit de traverser ses états et de passer sous les murs de sa capitale. Ses sujets étaient pillés et insultés par les grossiers habitans de l’Occident, et la haine de ces Grecs pusillanimes était envenimée par la secrète jalousie que leur inspiraient les pieuses et courageuses entreprises des Francs ; mais le zèle aveugle de la religion ajoutait encore aux motifs profanes de l’aversion nationale ; au lieu de se voir amicalement reçus par leurs frères, les chrétiens de l’Orient, les chrétiens d’Occident entendaient retentir autour d’eux les noms de schismatiques et d’hérétiques, plus offensans pour les oreilles orthodoxes. que ceux de païens ou d’infidèles. Au lieu d’inspirer de la confiance par la conformité du culte et de la foi, les Francs étaient abhorrés des Grecs pour quelques règles de discipline ou quelques questions de théologie, dans lesquelles ils différaient eux ou leur clergé, de l’Église orientale. Dans la croisade de Louis VII, les prêtres grecs lavèrent et purifièrent un autel souillé par le sacrifice qu’y avait offert un prêtre français. Les compagnons de Frédéric-Barberousse déplorent les insultes et les mauvais traitemens qu’ils ont éprouvés, particulièrement des évêques et des moines. Ceux-ci, dans leurs prières et leurs sermons, animaient le peuple contre des Barbares impies ; et le patriarche est accusé d’avoir déclaré que les fidèles pouvaient obtenir la rémission de tous leurs péchés en exterminant les schismatiques[a 12]. Un enthousiaste, nommé Dorothée, alarma l’empereur, et le tranquillisa en même temps en lui prédisant que les hérétiques allemands attaqueraient la porte de Blachernes, mais que leur punition offrirait un exemple effrayant de la vengeance divine. Les passages de ces grandes armées étaient des événemens rares et dangereux ; mais les croisades firent naître entre les deux nations une correspondance qui étendit leurs lumières sans affaiblir leurs préjugés. [Les Latins à Constantinople.] Le luxe et les richesses de Constantinople attiraient les productions de tous les climats. Le travail et l’industrie de ses nombreux habitans balançaient cette importation. Sa position invite le commerce de toutes les parties du monde ; et son commerce fut dans tous les temps entre les mains des étrangers. Lorsque Amalfi eut perdu son importance, les Vénitiens, les Pisans et les Génois établirent des factoreries dans la capitale de l’empire ; on récompensa leurs services par des honneurs et des priviléges ; ils acquirent des terres et des maisons ; leurs familles se multiplièrent par des mariages avec les nationaux ; et lorsqu’on eut toléré une mosquée mahométane, il fut impossible d’interdire les églises du rit romain[a 13]. Les deux femmes de Manuel Comnène[a 14] étaient de la race des Francs ; la première, belle-sœur de l’empereur Conrad, et l’autre, fille du prince d’Antioche. Il obtint pour son fils Alexis une fille de Philippe-Auguste, roi de France, et il donna sa fille à un marquis de Montferrat, qui avait été élevé dans le palais de Constantinople et revêtu des dignités de la cour. Ce prince grec aspirait à la conquête de l’Occident dont il avait combattu les armées ; il estimait la valeur des Francs, se fiait à leur fidélité[a 15], et récompensait assez singulièrement leurs talens militaires par des offices lucratifs de juges et de trésoriers. La politique de Manuel lui suggéra de solliciter l’alliance du pape, et la voix publique l’accusa de partialité pour la nation et la religion des Latins[a 16]. Sous son règne et sous celui de son successeur Alexis, on les désignait également sous les noms odieux d’étrangers, d’hérétiques, ou de favoris. Ce triple crime fut sévèrement expié dans le tumulte qui an nonça le retour et l’élévation d’Andronic[a 17]. Le peuple courut aux armes ; des côtes de l’Asie le tyran envoya ses troupes et ses galères seconder la vengeance nationale ; et la résistance impuissante des étrangers ne servit qu’à motiver et redoubler la fureur de leurs assassins. Ni l’âge, ni le sexe, ni les liens de l’amitié ou de la parenté, ne purent sauver les victimes dévouées de la haine, de l’avarice et du fanatisme. Les Latins furent massacrés dans les rues et dans leurs maisons ; leur quartier fut réduit en cendres ; on brûla les ecclésiastiques dans leurs églises, et les malades dans leurs hôpitaux. On peut se faire une idée du carnage par l’acte de clémence qui le termina : on vendit aux Turcs quatre mille chrétiens qui survivaient à la proscription générale. Les prêtres et les moines se montraient les plus actifs et les plus acharnés à la destruction des schismatiques ; ils chantèrent pieusement un Te Deum lorsque la tête d’un cardinal romain, légat du pape, eut été séparée de son corps, attachée à la queue d’un chien, et traînée avec des railleries féroces, à travers les rues de la ville. Les plus prudens des Latins s’étaient, dès la première alarme, retirés sur leurs vaisseaux ; ils échappèrent à travers l’Hellespont à cette scène de carnage. Dans leur fuite, ils portèrent le ravage et l’incendie sur une côte de deux cents milles d’étendue, exercèrent une cruelle vengeance sur les innocens sujets de l’empire, firent particulièrement sentir leur fureur aux prêtres et aux moines, et se dédommagèrent, par le butin qu’ils enlevèrent, de la perte de leurs richesses et de celle de leurs amis. À leur retour ils firent connaître à l’Italie et à l’Europe, la faiblesse, l’opulence, la perfidie et la haine des Grecs, dont les vices furent représentés comme les suites naturelles du schisme et de l’hérésie. Les pèlerins de la première croisade avaient négligé, par un scrupule de conscience, les plus belles occasions de s’ouvrir pour toujours le chemin de Jérusalem en s’assurant la possession de Constantinople ; mais une révolution domestique invita et força presque les Français et les Vénitiens à la conquête de l’empire d’Orient.

Règne et caractère d’Isaac Lange. A. D. 1185-1195. Sept. 12.

Dans le cours de l’histoire de Byzance, j’ai déjà raconté l’hypocrisie, l’ambition, la tyrannie et la chute d’Andronic, le dernier rejeton mâle de la famille des Comnène qui ait régné à Constantinople. La révolution qui le précipita du trône sauva la vie et produisit l’élévation d’Isaac-Lange, qui descendait, par les femmes, de la même dynastie[a 18]. Le successeur d’un second Néron aurait facilement obtenu l’estime et l’affection de ses sujets ; mais ils furent forcés quelquefois de regretter l’administration d’Andronic. Doué d’un esprit solide et d’une tête forte, ce tyran avait su apercevoir les rapports qui liaient son intérêt personnel avec celui du public ; et tandis qu’il faisait trembler ceux qui pouvaient lui donner de l’inquiétude, les particuliers obscurs et les provinces éloignées bénissaient la justice rigoureuse de leur souverain. Son successeur, vain et jaloux du pouvoir suprême, manquait à la fois du courage et des talens nécessaires pour l’exercer ; ses vices devinrent funestes à ses sujets, et ses vertus (si toutefois il en eut) leur furent inutiles. Les Grecs, qui imputaient toutes leurs calamités à sa négligence, lui refusèrent le mérite des avantages passagers ou accidentels dont ils purent jouir sous son règne. Isaac sommeillait sur son trône et ne se réveillait qu’à la voix du plaisir. Ses heures de loisir étaient consacrées à des comédiens et à des bouffons, et même pour ces bouffons Isaac était un objet de mépris. Le luxe de ses fêtes et de ses bâtimens surpassa tout ce qu’en avaient jamais étalé les cours, le nombre de ses eunuques ou de ses domestiques montait à vingt mille, et la dépense de sa table et de sa maison à quatre mille livres d’argent par jour, ou environ quatre millions sterling par an. L’oppression était le seul moyen de fournir à ses besoins, et le peuple s’indignait également et des abus commis dans la levée des revenus publics et de celui qui s’en faisait à la cour. Tandis que les Grecs comptaient les jours de leur esclavage, un prophète, auquel Isaac accorda pour récompense la dignité de patriarche, lui annonça que durant un règne heureux de trente-deux ans, il étendrait son empire jusqu’au mont Liban et ses conquêtes au-delà de l’Euphrate. Mais sa seule démarche à l’appui de cette prédiction, fut de réclamer de Saladin[a 19], par une ambassade scandaleuse autant que fastueuse, la restitution du Saint-Sépulcre, et de proposer à l’ennemi du nom chrétien une alliance défensive et offensive. Entre les indignes mains d’Isaac et de son frère, les débris de l’Empire grec furent abaissés jusque dans la poussière. L’île de Chypre, dont le nom réveille les idées de l’élégance et du plaisir, fut envahie par un prince de la maison des Comnène ; et, par un singulier enchaînement de circonstances, la valeur de Richard d’Angleterre fit passer ce royaume à la maison de Lusignan, pour qui il compensa richement la perte de Jérusalem.

Révolte des Bulgares. A. D. 1186.

La révolte des Valaques et des Bulgares fut également honteuse pour la monarchie et inquiétante pour la capitale. Depuis la victoire de Basile II, ils avaient conservé durant plus de cent soixante-dix ans aux princes de Byzance une soumission très-peu gênante, mais on n’avait point essayé par quelque moyen efficace de soumettre ces tribus sauvages au joug des mœurs et des lois. Par l’ordre d’Isaac, on les priva de leur unique moyen de subsistance en leur enlevant leurs troupeaux pour servir à la pompe des fêtes nuptiales du souverain, et le refus d’une égalité de paye et de rang dans le service militaire, acheva d’aliéner ces guerriers indociles. Pierre et Asan, deux chefs puissans de la race des anciens rois[a 20], défendirent leurs droits et la liberté nationale : les énergumènes qui leur servaient de prédicateurs annoncèrent au peuple que le glorieux saint Demetrius, leur patron, avait abandonné pour toujours le parti des Grecs ; et la rebellion s’étendit des bords du Danube aux montagnes de la Thrace et de la Macédoine. Après quelques efforts impuissans, Isaac Lange et son frère reconnurent leur indépendance, et les troupes impériales furent bientôt découragées par la vue des ossemens de leurs camarades, dispersés le long des passages du mont Hœmus. La valeur et la politique de Jean ou Joannice établirent solidement le second royaume des Bulgares. Ce rusé Barbare envoya une ambassade à Innocent III. Il se reconnut enfant de Rome par la naissance et la religion[a 21], et reçut humblement du pontife la permission de battre monnaie, le titre de roi et un archevêque ou patriarche latin. Le Vatican triompha de cette conquête spirituelle, première cause du schisme ; et si les Grecs eussent conservé leur suprématie sur l’Église de Bulgarie, ils auraient abandonné sans regret toute prétention sur la monarchie.

Usurpation et caractère d’Alexis Lange. A. D. 1195-1203. 8 avril.

Les Bulgares haïssaient assez l’empire grec pour demander au ciel, dans leurs prières, la durée du règne d’Isaac Lange, le plus sûr garant de leur indépendance et de leur prospérité ; cependant leurs chefs enveloppaient dans le même mépris toute la nation et toute la famille de l’empereur. « Chez tous les Grecs, dit Asan à ses soldats, le climat, le caractère et l’éducation, sont toujours les mêmes et produiront toujours les mêmes effets : regardez au bout de cette lance les longues banderolles qui flottent au gré du vent ; elles ne diffèrent que par la couleur : composées de la même soie, ouvrées par les mêmes mains, celles qui sont teintes en pourpre n’ont ni plus de prix ni plus de valeur que les autres[a 22]. » Le règne d’Isaac vit s’élever et tomber plusieurs prétendans à l’empire. Un général qui avait repoussé les flottes de Sicile, fut entraîné à la révolte et à sa perte par l’ingratitude de son souverain ; et le voluptueux repos du prince fut souvent troublé par des émeutes et de secrètes conjurations. Sauvé plusieurs fois par hasard ou par le zèle de ses domestiques, il succomba enfin sous les trames d’un frère ambitieux, qui, pour acquérir la possession précaire d’un trône chancelant, oublia les sentimens de la fidélité, de la nature et de l’affection[a 23]. Tandis qu’Isaac chassait presque seul dans les vallées de la Thrace, Alix, dans le camp, se revêtit de la pourpre aux acclamations de toute l’armée, La capitale et le clergé souscrivirent à ce choix ; et la vanité du nouveau souverain rejeta le nom de ses pères pour le nom pompeux de la race royale des Comnène. J’ai épuisé toutes les expressions du mépris en parlant de son frère Isaac ; et j’ajouterai seulement que l’indigne Alexis[a 24] ne se soutint durant un règne de huit ans que par les vices plus mâles de son épouse Euphrosine. Isaac n’apprit sa chute qu’en se voyant poursuivi en ennemi par ses gardes infidèles. Il courut en fuyant devant eux jusqu’à Stagyre en Macédoine, éloignée d’environ cinquante milles ; mais seul, sans projet et sans ressource, le malheureux Isaac ne put éviter son sort ; il fut arrêté, conduit à Constantinople, privé de la vue et jeté dans une tour solitaire où il fut réduit au pain et à l’eau pour toute subsistance. Au moment de la révolution, son fils Alexis, élevé dans l’espérance de l’empire, n’avait encore que douze ans. L’usurpateur épargna son enfance, et le destina, soit durant la paix, soit durant la guerre, à faire partie de la pompe de sa cour. L’armée étant campée sur les bords de la mer, un vaisseau italien favorisa la fuite du jeune prince ; sous l’habit d’un matelot, il échappa aux recherches de ses ennemis, passa l’Hellespont, et se trouva bientôt en Sicile à l’abri du danger. Après avoir salué la demeure des saints apôtres et imploré la protection du pape Innocent III, Alexis se rendit à l’invitation de sa sœur Irène, épouse de Philippe de Souabe, roi des Romains. Mais en traversant l’Italie, il apprit que la fleur des chevaliers d’Occident, assemblés à Venise, se préparait à passer dans la Terre-Sainte ; et il s’éleva dans son cœur un rayon d’espoir d’obtenir de leurs invincibles armes le rétablissement de son père.

Quatrième croisade. A. D. 1198.

Environ dix ou douze ans après la perte de Jérusalem, la noblesse de France fut appelée de nouveau au service de la guerre sainte par la voix d’un troisième prophète, moins extravagant peut-être que Pierre l’ermite, mais fort au-dessous de saint Bernard, comme politique et comme orateur. Un prêtre ignorant, des environs de Paris, Foulques[a 25] de Neuilly, abandonna le service de sa paroisse pour le rôle plus flatteur de missionnaire ambulant et de prédicateur du peuple. La réputation de sa sainteté et de ses miracles se répandit au loin ; il déclamait avec véhémence contre les vices du siècle, et les sermons qu’il prêchait à Paris, en pleine rue, convertirent des voleurs, des usuriers, des filles publiques et jusqu’à des docteurs et des écoliers de l’université. À peine Innocent III avait pris possession de la chaire de saint Pierre, qu’il fit proclamer en Italie, en Allemagne et en France la nécessité ou l’obligation d’une nouvelle croisade[a 26]. L’éloquent pontife déplorait pathétiquement la ruine de Jérusalem, le triomphe des païens et la honte de la chrétienté : sa libéralité proposait la rémission des péchés et une indulgence plénière à tous ceux qui serviraient dans la Palestine une année en personne ou deux ans par un substitut[a 27]. Parmi les légats et les orateurs qui entonnèrent la trompette sacrée, Foulques de Neuilly tint le premier rang par l’éclat de son zèle et par ses succès. La situation des principaux monarques de l’Europe n’était pas favorable aux vœux du saint père. L’empereur Frédéric II, encore enfant, voyait déchirer ses états d’Allemagne par la rivalité des maisons de Souabe et de Brunswick et les factions mémorables des Guelfes et de Gibelins. Philippe Auguste de France avait accompli ce vœu dangereux et n’était point disposé à le renouveler ; mais comme ce monarque n’était pas moins avide de louanges que de puissance, il assigna volontiers un fonds perpétuel pour le service de la Terre-Sainte. Richard d’Angleterre, rassasié de gloire et dégoûté par les accidens de sa première expédition, osa répondre par une plaisanterie aux exhortations de Foulques de Neuilly, qui réprimandait avec la même assurance les peuples et les rois. « Vous me conseillez, lui dit Plantagenet, de me défaire de mes trois filles, l’orgueil, l’avarice et l’incontinence, pour les remettre à ceux à qui elles conviennent le mieux, je lègue mon orgueil aux Templiers, mon avarice aux moines de Cîteaux, et mon incontinence aux évêques. » Mais les grands vassaux et les princes du second ordre obéirent docilement au prédicateur. [Les barons français se croisent.]Le jeune Thibaut, comte de Champagne, âgé de vingt-deux ans, s’élança le premier dans cette sainte carrière, animé par l’exemple de son père et de son frère aîné, dont le premier avait marché à la tête de la seconde croisade, et l’autre était mort en Palestine avec le titre de roi de Jérusalem. Deux mille deux cents chevaliers lui devaient l’hommage[a 28] et le service militaire ; la noblesse de Champagne excellait dans l’exercice des armes[a 29], et par son mariage avec l’héritière de Navarre, Thibaut pouvait ajouter à ses troupes une bande courageuse de Gascons tirés des deux côtés des Pyrénées. Il eut pour compagnon d’armes, Louis, comte de Blois et de Chartres, qui tirait comme lui son origine du sang royal ; ces deux princes étaient l’un et l’autre neveux en même temps du roi de France et de celui d’Angleterre. Dans la foule des barons et des prélats qui imitèrent leur zèle, je distingue la naissance et le mérite de Matthieu de Montmorenci, le fameux Simon de Montfort, le fléau des Albigeois, et le vaillant Geoffroi de VilleHardouin[a 30], maréchal de Champagne[a 31], qui a daigné écrire ou dicter dans l’idiome[a 32] barbare de son siècle et de son pays[a 33], la relation des conseils et des expéditions dans lesquelles il joua lui-même un des principaux rôles. À la même époque, Baudouin, comte de Flandre, qui avait épousé la sœur de Thibaut, prit la croix à Bruges, ainsi que son frère Henri et les principaux chevaliers et citoyens de cette riche et industrieuse province[a 34]. Les chefs prononcèrent solennellement leur vœu dans l’église et le ratifièrent dans des tournois. Après avoir débattu les opérations de l’entreprise dans plusieurs assemblées générales, on résolut, pour délivrer la Palestine, de porter la guerre en Égypte, contrée ruinée, depuis la mort de Saladin, par la famine et les guerres civiles. Mais le sort de tant d’armées conduites par des souverains démontrait le danger d’entreprendre par terre cette longue expédition ; et quoique les Flamands habitassent les côtes de l’Océan, les barons français manquaient de vaisseaux et n’avaient pas la moindre connaissance de l’art de la navigation. Ils nommèrent sagement six députés ou représentans, du nombre desquels était Ville-Hardouin, et leur donnèrent le pouvoir de traiter pour la confédération et de diriger tous ses mouvemens. Les états maritimes de l’Italie pouvaient seuls transporter les pèlerins, leurs armes et leurs chevaux ; et les six députés se rendirent à Venise pour solliciter, par des motifs de dévotion et d’intérêt, le secours de cette puissante république.

État des Vénitiens. A. D. 697-1200.

Dans l’invasion d’Attila en Italie, j’ai raconté[a 35] que les Vénitiens échappés des villes détruites du continent avaient cherché une obscure retraite dans la chaîne des petites îles qui bordent l’extrémité du golfe adriatique. Environnés de la mer, libres, indigens, laborieux et inaccessibles, ils se réunirent insensiblement en république : les premiers fondemens de Venise furent jetés dans l’île de Rialto, et l’élection annuelle de douze tribuns fut remplacée par l’office à vie d’un duc ou doge perpétuel. Placés entre les deux empires, les Vénitiens s’enorgueillissent de l’opinion qu’ils ont toujours conservé leur indépendance primitive[a 36] ; ils ont soutenu par les armes leur liberté contre les latins, et pourraient facilement établir leurs droits par des écrits. Charlemagne lui-même abandonna toute prétention de souveraineté sur les îles du golfe Adriatique ; son fils Pépin échoua dans l’attaque des lagunes ou canaux, trop profonds pour sa cavalerie et trop peu pour l’approche de ses vaisseaux ; et sous le règne de tous les empereurs d’Allemagne, les terres de la république ont été clairement distinguées du royaume d’Italie. Mais les habitans de Venise adoptaient eux-mêmes l’opinion générale des nations étrangères et des Grecs leurs souverains, qui les considéraient comme une portion inaliénable de l’empire d’Orient[a 37]. Les neuvième et dixième siècles offrent des preuves nombreuses et incontestables de leur dépendance ; et les vains titres, les serviles honneurs de la cour de Byzance, si recherchés de leurs ducs, auraient avili les magistrats d’un peuple libre. Mais l’ambition de Venise et la faiblesse de Constantinople relâchèrent insensiblement les liens de cette dépendance, qui n’avait jamais été ni bien sévère ni bien absolue. L’obéissance se convertit en respect ; les priviléges devinrent des prérogatives, et l’indépendance du gouvernement politique affermit la liberté du gouvernement civil. Les villes maritimes de l’Istrie et de la Dalmatie obéissaient aux souverains de la mer Adriatique ; et lorsque les Vénitiens armèrent contre les Normands en faveur d’Alexis, l’empereur ne réclama point leurs secours comme un devoir de sujets, mais comme un bienfait d’alliés reconnaissans et fidèles. La mer était leur patrimoine[a 38] ; les Génois et les Pisans, leurs rivaux, occupaient, à la vérité, la partie occidentale de la Méditerranée, depuis la Toscane jusqu’à Gibraltar ; mais Venise acquit de bonne heure une forte part dans le commerce lucratif de la Grèce et de l’Égypte ; ses richesses s’augmentaient en proportion des demandes de l’Europe ; ses manufactures de glaces et de soies, et peut-être l’institution de sa banque, sont de la plus haute antiquité, et les fruits de l’industrie brillaient dans la magnificence de la république et des particuliers. Lorsqu’il s’agissait de maintenir l’honneur de son pavillon, de venger ses injures ou de protéger la liberté de la navigation, la république pouvait lancer et armer en peu de temps une flotte de cent galères, qu’elle employa successivement contre les Grecs, contre les Sarrasins et contre les Normands ; elle fut d’un grand secours aux Francs dans leur expédition sur les côtes de la Syrie. Mais le zèle des Vénitiens n’était ni aveugle ni désintéressé ; après la conquête de Tyr, ils partagèrent la souveraineté de cette ville, le premier entrepôt d’un commerce universel. On apercevait dans la politique de cette république, l’avarice d’un peuple commerçant et l’insolence d’une puissance maritime. La prudence guida cependant toujours son ambition, et elle oublia rarement que si l’abondance de ses galères armées était la suite et la sauvegarde de sa grandeur, ses vaisseaux marchands en étaient la cause et le soutien. Venise évita le schisme des Grecs, mais elle n’eut jamais pour le pontife romain une obéissance servile ; et sa fréquente correspondance avec les infidèles de tous les climats paraît avoir tempéré de bonne heure pour elle l’influence de la superstition. Son gouvernement primitif était un mélange informe de démocratie et de monarchie ; l’élection du doge se faisait par les suffrages d’une assemblée générale : tant que son administration plaisait au peuple, il régnait avec le faste et l’autorité d’un souverain ; mais dans les fréquentes révolutions, ces magistrats furent déposés, bannis, et quelquefois massacrés par une multitude toujours violente et souvent injuste. Le douzième siècle vit naître les commencemens de l’habile et vigilante aristocratie, qui réduit aujourd’hui le doge à n’être qu’un fantôme et le peuple un zéro[a 39].

Alliance des Français et des Vénitiens. A. D. 1201.

Lorsque les six ambassadeurs des Français arrivèrent à Venise, ils furent amicalement reçus dans le palais de Saint-Marc par le doge, Henri Dandolo, qui, au dernier période de la vie humaine, brillait parmi les hommes les plus illustres de son siècle[a 40]. Chargé du poids des ans et privé de la vue[a 41], Dandolo conservait toute la vigueur de son courage et de son jugement, l’ardeur d’un héros ambitieux de signaler son règne par quelques exploits mémorables, et la sagesse d’un patriote plein du désir d’établir sa renommée sur la gloire et la puissance de sa patrie. La valeur et la confiance des barons et de leurs députés obtinrent son approbation et ses louanges ; s’il n’eût été qu’un particulier, c’était, leur dit-il, en soutenant une semblable cause et dans une pareille société qu’il eût désiré de finir ses jours ; mais comme magistrat de la république, il leur demanda quelque temps pour consulter ses collègues sur cette affaire importante. La proposition des Français fut d’abord discutée par les six sages récemment nommés pour surveiller l’administration du doge ; on en fit part ensuite aux quarante membres du conseil d’état, et elle fut enfin communiquée à l’assemblée législative, composée de quatre cent cinquante membres élus annuellement dans les six quartiers de la ville. Soit en paix, soit en guerre, le doge était toujours le chef de la république, et la réputation personnelle de Dandolo ajoutait du poids à son autorité légale : on examina et on approuva ses raisons en faveur de l’alliance, et il fut autorisé à informer les ambassadeurs des conditions du traité[a 42]. On proposait aux croisés de s’assembler, vers la fête de Saint-Jean de l’année suivante, à Venise ; ils devaient y trouver des bâtimens à fond plat pour embarquer quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, avec un nombre de vaisseaux suffisant pour transporter quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille hommes de pied. Les Vénitiens devaient, durant neuf mois, fournir la flotte de toutes les provisions nécessaires, et la conduire partout où le service de Dieu ou de la chrétienté pourrait l’exiger, et la république devait y joindre une escadre de cinquante galères armées. Les pèlerins devaient payer, avant le départ, la somme de quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent, toutes les conquêtes devaient se partager également entre les confédérés. Ces conditions étaient un peu dures ; mais la circonstance était pressante, et les barons français ne savaient épargner ni leur sang ni leurs richesses. On convoqua une assemblée générale pour la ratification du traité. Dix mille citoyens remplirent la grande chapelle et la place de Saint-Marc, et les nobles Français furent réduits à la nécessité, nouvelle pour eux, de s’abaisser devant la majesté du peuple. « Illustres Vénitiens, dit le maréchal de Champagne, nous sommes députés par les plus grands et les plus puissans barons de la France, pour supplier les souverains de la mer de nous aider à délivrer Jérusalem. Ils nous ont recommandé de nous prosterner à vos pieds, et nous ne nous relèverons pas que vous n’ayez promis de venger avec nous les injures du Christ. » Ce discours accompagné de leurs larmes[a 43], leur air martial et leur attitude suppliante arrachèrent un cri universel d’applaudissement, dont le bruit, dit Geoffroy, fut semblable à celui d’un tremblement de terre. Le vénérable doge monta sur son tribunal pour alléguer en faveur de la requête les motifs honorables et vertueux qui peuvent seuls déterminer l’assemblée de tout un peuple. Le traité fut transcrit sur un parchemin, scellé, attesté par des sermens, accepté mutuellement avec des larmes de joie par les représentans de France et de Venise, et envoyé sur-le-champ à Rome pour obtenir l’approbation du pape Innocent III. Les marchands prêtèrent deux mille marcs pour les premières dépenses de l’armement ; et des six députés, deux repassèrent les Alpes pour annoncer le succès de la négociation, tandis que les quatre autres firent inutilement un voyage à Gênes et à Pise, pour engager ces deux républiques à entrer dans la sainte confédération.

Assemblée de la croisade et départ de Venise. A. D. 1202. Oct. 8.

Des délais et des obstacles imprévus retardèrent l’exécution de ce traité. Le maréchal de retour à Troyes fut affectueusement reçu et avoué de tout par Thibaut, comte de Champagne, que les pèlerins avaient unanimement choisi pour leur général ; mais la santé de ce valeureux jeune homme commençait à s’altérer ; on perdit bientôt tout espoir de le sauver ; il déplora la destinée qui le condamnait à périr avant le temps, non sur le champ de bataille, mais sur un lit de douleur, il distribua en mourant ses trésors à ses braves et nombreux vassaux, et leur fit jurer en sa présence d’accomplir son vœu et le leur. Mais, dit le maréchal, tous ceux qui acceptèrent ses dons ne lui tinrent pas leur parole. Les plus déterminés champions de la croix s’assemblèrent à Soissons pour choisir un nouveau général ; mais, soit incapacité, jalousie ou répugnance, parmi les princes français il ne s’en trouva aucun qui réunît les talens nécessaires pour conduire l’expédition, et la volonté de l’entreprendre. Les suffrages se réunirent en faveur d’un étranger, et l’on résolut d’offrir le commandement à Boniface, marquis de Montferrat, rejeton d’une race de héros, et personnellement distingué par ses talens politiques et militaires[a 44]. Ni la piété ni l’ambition ne permettaient au marquis de se refuser à cette honorable invitation. Après avoir passé quelques jours à la cour de France, où il fut reçu comme un ami et un parent, il accepta solennellement, dans l’église de Soissons, la croix de pèlerin et le bâton de général, puis repassa aussitôt les Alpes pour se préparer à cette longue expédition. Vers la fête de la Pentecôte, il déploya sa bannière et se mit en route pour Venise à la tête de ses Italiens ; il y fut précédé ou suivi des comtes de Flandre et de Blois, et des plus illustres barons de France auxquels se joignit un corps nombreux de pèlerins allemands conduits par des motifs semblables à ceux qui les animaient[a 45]. Les Vénitiens avaient rempli et même passé leurs engagemens ; ils avaient construit des écuries pour les chevaux et des baraques pour les soldais. Les magasins étaient abondamment pourvus de fourrages et de provisions ; les bâtimens de transport, les vaisseaux et les galères n’attendaient pour mettre à la voile que le paiement stipulé par le traité pour le fret et l’armement ; mais cette somme excédait de beaucoup les richesses réunies de tous les pèlerins assemblés à Venise. Les Flamands, dont l’obéissance pour leur comte était volontaire et précaire, avaient entrepris sur leurs propres vaisseaux la longue navigation de l’Océan et de la Méditerranée ; et un grand nombre de Français et d’Italiens avaient préféré les moyens de passage moins chers et plus commodes que leur offraient Marseille et la Pouille. Ceux qui s’étaient rendus à Venise pouvaient se plaindre de ce qu’après avoir fourni leur contribution personnelle, ils se trouvaient responsables de celle des absens. Tous les chefs livrèrent volontairement au trésor de Saint-Marc leur vaisselle d’or et d’argent ; mais ce sacrifice généreux ne pouvait pas suffire, et après tous leurs efforts, il manquait trente-quatre mille marcs pour compléter la somme convenue. La politique et le patriotisme du doge levèrent cet obstacle. Il proposa aux barons de se joindre à ses compatriotes pour réduire quelques villes révoltées de la Dalmatie, et promit, à cette condition, d’aller combattre en personne dans la Palestine, et d’obtenir en outre de la république qu’elle attendit, pour le surplus de leur dette, que quelque riche conquête les mît en état d’y satisfaire. Après beaucoup de scrupules et d’hésitation, ils acceptèrent cette offre plutôt que de renoncer à leur entreprise ; [Siége de Zara. Nov. 10.]et les premières hostilités de la flotte et de l’armée furent dirigés contre Zara[a 46], ville forte, sur la côte de la Sclavonie, qui avait abandonné les Vénitiens et s’était mise sous la protection du roi de Hongrie[a 47]. Les croisés rompirent la chaîne ou barre qui défendait le port, débarquèrent leurs chevaux, leurs troupes et leurs machines de guerre, et forcèrent la ville de se rendre, le cinquième jour, à discrétion. On épargna la vie des habitans, mais en punition de leur révolte, on pilla leurs maisons, et les murs de la ville furent démolis. La saison était fort avancée, les confédérés résolurent de choisir un port sûr dans un pays fertile, pour y passer tranquillement l’hiver ; mais leur repos y fut troublé par les animosités nationales des soldats et des mariniers et les fréquentes querelles qui en étaient la suite. La conquête de Zara avait été une source de discorde et de scandale. La première expédition des alliés avait teint leurs armes, non pas du sang des infidèles, mais de celui des chrétiens ; le roi de Hongrie et ses nouveaux sujets étaient eux-mêmes au nombre des champions de la croix, et la crainte ou l’inconstance augmentait les scrupules des dévots. Le pape avait excommunié des croisés parjures qui pillaient et massacraient leurs frères[a 48] : l’anathème du pontife n’épargna que le marquis Boniface et Simon de Montfort ; l’un, parce qu’il ne s’était point trouvé au siége, et l’autre, parce qu’il abandonna tout-à-fait la confédération. Innocent aurait pardonné volontiers aux simples et dociles pénitens français ; mais il s’indignait contre l’opiniâtre raison des Vénitiens qui refusaient d’avouer leur faute, d’accepter le pardon et de reconnaître l’autorité d’un prêtre, relativement à leurs affaires temporelles.

Alliance des croisés avec le jeune Alexis.

La réunion d’une flotte et d’une armée si puissante avait ranimé l’espoir du jeune Alexis[a 49]. À Venise et à Zara, il pressa vivement les croisés à entreprendre son rétablissement et la délivrance de son père[a 50]. La recommandation de Philippe, roi d’Allemagne, la présence et les prières du jeune Grec, excitèrent la compassion des pèlerins : le marquis de Montferrat et le doge de Venise embrassèrent et plaidèrent sa cause. Une double alliance et la dignité de César avait lié les deux frères aînés de Boniface[a 51] avec la famille impériale. Il espérait que l’importance de ce service lui vaudrait l’acquisition d’un royaume, et l’ambition plus généreuse de Dandolo lui donnait un ardent désir d’assurer à son pays les avantages inestimables qui devaient en résulter pour son commerce et sa puissance[a 52]. Leur influence obtint aux ambassadeurs d’Alexis une réception favorable ; et si la grandeur de ses offres excita quelque défiance, les motifs et les récompenses qu’il présentait purent justifier le retard apporté à la délivrance de Jérusalem, et l’emploi des forces qui y avaient été consacrées. Il promit pour lui et pour son père, qu’aussitôt qu’ils auraient recouvré le trône de Constantinople, ils termineraient le long schisme des Grecs, et se soumettraient, eux et leurs sujets, à la suprématie de l’Église romaine. Il s’engagea à récompenser les travaux et les services des croisés, parle payement immédiat de deux cent mille marcs d’argent, à suivre les pèlerins en Égypte, ou, si on le jugeait plus avantageux, à entretenir, durant une année, dix mille hommes, et durant toute sa vie, cinq cents chevaliers pour le service de la Terre-Sainte. La république de Venise accepta ces conditions séduisantes ; et l’éloquence du doge et du marquis persuadèrent aux comtes de Blois, de Flandre et de Saint-Paul, ainsi qu’à huit barons de France, de prendre part à cette glorieuse entreprise. On scella, par les sermens ordinaires, un traité d’alliance offensive et défensive ; chaque individu fut séduit, selon sa situation ou son caractère, par les motifs de l’avantage général ou ceux de l’intérêt personnel ; par l’honneur de replacer un souverain sur son trône, ou par l’opinion assez raisonnable que tous les efforts des croisés pour délivrer la Palestine seraient impuissans, à moins que l’acquisition de Constantinople ne précédât et ne facilitât la conquête de Jérusalem. Mais ils commandaient une troupe de guerriers libres et de volontaires, quelquefois leurs égaux, qui raisonnaient et agissaient d’après eux-mêmes ; quoiqu’une forte majorité acceptât l’alliance, le nombre et les argumens de ceux qui la rejetaient étaient dignes de considération[a 53]. Les cœurs les plus intrépides se troublaient au tableau qui leur était fait des forces navales de Constantinople et de ses fortifications inaccessibles. Ils déguisaient en public leurs craintes, et se les dissimulaient peut-être à eux-mêmes par des objections plus honorables de devoir et de religion. Les dissidens alléguaient la sainteté du vœu qui les avait éloignés de leur famille et de leur maison pour courir à la délivrance du Saint-Sépulcre, et ne pensaient pas que les motifs obscurs et incertains de la politique dussent les détourner d’une sainte entreprise dont l’événement était entre les mains de la Providence. Les censures du pape et les reproches de leur conscience avaient assez sévèrement puni l’attaque de Zara, leur première faute, pour qu’ils évitassent de souiller à l’avenir leurs armes en répandant le sang des chrétiens ; l’apôtre romain avait prononcé, et il ne leur appartenait pas de punir le schisme des Grecs, ou de venger les droits suspects des empereurs de Byzance. D’après ces principes ou ces prétextes, un grand nombre de pèlerins, les plus distingués par leur valeur et leur piété, se retirèrent du camp, et leur départ fut moins funeste que l’opposition ouverte ou secrète d’un parti de mécontens qui saisirent toutes les occasions de désunir l’armée, et de nuire au succès de l’entreprise.

Départ de Zara pour Constantinople. A. D. 1203. Avril 7. Arrivée Juin 24.

Malgré cette défection, les Vénitiens pressèrent vivement le départ, et cachèrent probablement, sous l’extérieur d’un zèle généreux pour Alexis, leurs ressentimens contre sa nation et contre sa famille. La préférence accordée récemment à la république de Pise, leur rivale dans le commerce, blessait leur cupidité ; et ils avaient de longs et terribles comptes à régler avec la cour de Byzance, Dandolo ne démentait peut-être pas le conte populaire qui accusait l’empereur Manuel d’avoir violé, dans la personne du doge, les droits des nations et de l’humanité, en le privant de la vue tandis qu’il était revêtu du caractère sacré d’ambassadeur. On n’avait point vu, depuis plusieurs siècles, un pareil armement sur la mer Adriatique ; cent vingt bateaux plats, ou palandres, pour les chevaux ; deux cent quarante vaisseaux chargés de soldats et d’armes, et soixante-dix de provisions, soutenus par cinquante fortes galères, bien préparées pour le combat, composaient cette flotte formidable[a 54]. Le vent était favorable, la mer tranquille et le ciel serein ; tous les regards se fixaient avec admiration sur cette scène martiale et brillante. Les boucliers des chevaliers et des écuyers, servant à la fois d’ornement et de défense, étaient rangés sur les deux bords des vaisseaux ; les diverses bannières des nations et des familles, flottant à la proue, formaient un spectacle magnifique et imposant. Des catapultes et des machines propres à lancer des pierres et à ébranler des murs, tenaient lieu de notre artillerie moderne : une musique militaire charmait la fatigue et l’ennui de la navigation, et les guerriers s’encourageaient mutuellement dans la confiance que quarante mille héros chrétiens suffisaient pour faire la conquête de l’univers[a 55]. La flotte fut heureusement conduite de Venise à Zara par l’habileté et l’expérience des pilotes vénitiens ; elle arriva sans accident à Durazzo, située sur le territoire de l’empereur grec. L’île de Corfou lui servit de lieu de relâche et de repos. Après avoir doublé sans accident le dangereux cap Malée, qui forme la pointe méridionale de l’Hellespont ou de la Morée, les confédérés firent une descente dans les îles de Négrepont et d’Andros[a 56], et jetèrent l’ancre à Abydos, sur la rive asiatique de l’Hellespont. Les préludes de la conquête ne furent ni difficiles ni sanglans. Les provinciaux grecs, sans, patriotisme et sans courage, n’entreprirent point de résister. La présence de l’héritier légitime pouvait justifier leur obéissance dont ils furent récompensés par la modération et la discipline sévère, des confédérés. En traversant l’Hellespont, leur flotte se trouva resserrée dans un canal étroit, et leurs voiles innombrables obscurcirent la surface des eaux. Ils reprirent leur distance dans le vaste bassin de la Propontide, et voguèrent sur cette mer tranquille jusqu’aux attérages de la côte d’Europe, à l’abbaye de Saint-Étienne, environ à trois lieues, à l’ouest de Constantinople. Le doge les dissuada sagement de se séparer sur une côte ennemie et peuplée ; et comme les provisions tiraient à leur fin, on résolut de les renouveler, durant le temps des moissons, dans les îles fertiles de la Propontide. Les confédérés dirigèrent leur course conformément à cette intention ; mais un coup de vent et leur impatience les poussèrent à l’est, et si près de la terre et de la ville, que les remparts et les vaisseaux se saluèrent mutuellement de quelques volées de pierres et de dards. L’armée contempla en passant, avec admiration, la capitale de l’Orient, qui semblait plutôt être celle du monde, s’élevant sur les cimes de ses sept collines, et dominant le continent de l’Europe et de l’Asie. Les rayons du soleil doraient les dômes des palais et des églises, et les réfléchissaient sur la surface des eaux ; les murs fourmillaient de soldats et de spectateurs, dont le nombre frappait leurs regards, et dont ils ignoraient la lâcheté ; tous les cœurs furent frappés de crainte lorsqu’on songea que, depuis la naissance du monde, un si petit nombre de guerriers n’avait oser tenter une entreprise si périlleuse. Mais la valeur et l’espérance dissipèrent bientôt cette émotion passagère ; et chacun, dit le maréchal de Champagne, jeta les yeux sur l’épée ou sur la lance dont il devait bientôt se servir glorieusement[a 57]. Les Latins jetèrent l’ancre devant le faubourg de Chalcédoine. Les matelots restèrent seuls sur les vaisseaux ; les soldats, les chevaux et les armes, furent débarqués sans obstacles, et le pillage d’un des palais dé l’empereur fit goûter aux barons les premières jouissances du succès. Le troisième jour, la flotte et l’armée tournèrent vers Scutari, le faubourg asiatique de Constantinople ; quatre-vingts chevaliers français surprirent et mirent en fuite un corps de cinq cents hommes de cavalerie grecque, et une halte de neuf jours suffit pour fournir abondamment le camp de fourrages et de provisions.

L’empereur tente inutilement une négociation.

Il pourra paraître extraordinaire qu’en racontant l’invasion d’un grand empire, je n’aie point parlé des obstacles qui devaient s’opposer au succès des conquérans. Les Grecs manquaient, à la vérité, de courage ; mais ils étaient riches et industrieux, et ils obéissaient à un prince absolu. Mais il aurait fallu que ce prince pût être capable de prévoyance tandis que ses ennemis furent éloignés, et de courage dès qu’il les vit approcher. Il reçut avec dédain les premières nouvelles de l’alliance de son neveu avec les Français et les Vénitiens ; ses courtisans lui persuadèrent que ce mépris était sincère et l’effet de son courage. Chaque soir, sur la fin d’un banquet, il mettait trois fois en déroute les Barbares de l’Occident. Ces Barbares redoutaient avec raison ses forces navales ; et les seize cents bateaux pêcheurs de Constantinople[a 58] auraient fourni des matelots pour armer une flotte capable d’ensevelir les galères vénitiennes dans la mer Adriatique, ou de leur fermer le passage de l’Hellespont. Mais toutes les ressources peuvent devenir impuissantes par la négligence du prince et la corruption de ses ministres. Le grand-duc ou amiral faisait un trafic scandaleux, et presque public, des voiles, des mâts et des cordages. On réservait les forêts royales pour la chasse, objet bien plus important ; et les eunuques, dit Nicétas, gardaient les arbres comme s’ils eussent été consacrés au culte religieux. Le siége de Zara, et l’approche rapide des Latins, réveillèrent Alexis de son rêve d’orgueil ; dès que le danger lui parut réel, il le crut inévitable. La présomption disparut et fit place au lâche découragement et au désespoir. Ces Barbares méprisables campèrent impunément à la vue de son palais, et le monarque tremblant eut recours à une ambassade, dont la pompe et le ton menaçant déguisèrent mal aux Français l’effroi qu’avait répandu leur arrivée. Les ambassadeurs demandèrent, au nom de l’empereur des Romains, dans quelle intention l’armée des Latins campait sous les murs de sa capitale ; ils déclarèrent que si les croisés avaient sincèrement pour objet l’accomplissement de leur vœu et la délivrance de Jérusalem, Alexis applaudissait à leur pieux dessein, et était prêt à le seconder de ses trésors ; mais que s’ils osaient pénétrer dans le sanctuaire de l’empire, leur nombre, fut-il dix fois plus considérable, ne les sauverait pas de son juste ressentiment. La réponse du doge et des barons fut simple et noble, « Engagés, dirent-ils, dans la cause de la justice et de l’honneur, nous méprisons l’usurpateur de la Grèce, ses offres et ses menaces. Nous devons notre amitié, il doit obéissance à l’héritier légitime, au jeune prince qui siége ici parmi nous, et à son père, l’empereur Isaac, privé de son trône, de sa liberté et de la vue par un frère ingrat ; qu’il confesse son crime, qu’il implore la clémence de celui qu’il a persécuté, et nous intercéderons pour qu’il lui soit permis de vivre dans la paix et dans l’abondance. Mais nous regarderons une seconde ambassade comme une insulte, et nous n’y répondrons que le fer à la main dans le palais de Constantinople[a 59]. »

Passage du Bosphore. 6 juillet.

Dix jours après leur arrivée à Scutari, les croisés se préparèrent, comme soldats et comme catholiques, au passage du Bosphore. L’entreprise était dangereuse ; le canal était large et rapide ; dans un calme, le courant de l’Euxin pouvait descendre au milieu de la flotte les feux formidables connus sous le nom de feux grégeois ; et soixante-dix mille hommes, rangés en bataille, défendaient la rive opposée. Dans cette journée mémorable, où le hasard voulut que le temps fut doux et le ciel serein, les Latins distribuèrent leur ordre de bataille en six divisions. La première, ou avant-garde, était conduite par le comte de Flandre, un des plus puissans parmi les princes chrétiens par le nombre et l’habileté de ses arbalétriers ; les quatre qui suivaient étaient commandées par son frère Henri, par les comtes de Saint-Pol et de Blois, et par Matthieu de Montmorenci ; c’était sous les ordres de ce dernier que marchaient volontairement le maréchal et les nobles de la Champagne. Le marquis de Montferrat, à la tête des Allemands et des Lombards, conduisait la sixième division, l’arrière-garde et la réserve de l’armée. Les chevaux de bataille, sellés et couverts de leurs longs caparaçons pendans jusqu’à terre, furent embarqués sur les palandres[a 60]. Les chevaliers se tenaient debout auprès de leurs chevaux, le casque en tête, la lance à la main et complètement armés. Les sergens et les archers passèrent sur les bâtimens de transport, et chacun de ces bâtimens fut toué par une galère forte et rapide. Les six divisions traversèrent le Bosphore sans rencontrer ni ennemis ni obstacle. Le vœu de chaque corps et de chaque soldat était de débarquer le premier, sa résolution, de vaincre ou de mourir. Les chevaliers, jaloux du droit d’affronter les plus grands dangers, sautèrent tout armés dans la mer, et gagnèrent le rivage ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. Les sergens[a 61] et les archers imitèrent leur exemple ; les écuyers baissèrent les ponts des palandres et débarquèrent les chevaux. À peine les chevaliers en selle commençaient à former leurs escadrons et à baisser leurs lances, que les soixante-dix mille Grecs disparurent. Le timide Alexis donna l’exemple à ses soldats, et ne laissa d’autres traces de sa présence qu’un riche pavillon, dont le pillage apprit aux Latins qu’ils avaient combattu contre un empereur. On résolut de profiter de la première terreur de l’ennemi pour forcer, par une double attaque, l’entrée du port. Les Français emportèrent d’assaut la tour de Galata[a 62], située dans le faubourg de Péra, tandis que les Vénitiens entreprenaient la tâche plus difficile de rompre la barre ou chaîne tendue de cette tour au rivage de Byzance. Après quelques efforts inutiles, ils en vinrent à bout par leur intrépide persévérance : vingt vaisseaux de guerre, restes de la marine des Grecs, furent pris ou coulés bas. Les éperons, ou le poids des galères[a 63], coupèrent ou brisèrent les énormes chaînons ; et la flotte des Vénitiens, victorieuse et tranquille, jeta l’ancre dans le port de Constantinople. Tels furent les exploits par lesquels les Latins achetèrent les moyens d’approcher pour l’assiéger, avec environ vingt mille hommes qui leur restaient encore, une ville qui renfermait plus de quatre cent mille hommes[a 64], auxquels il ne manquait que du courage pour la défendre. Ce calcul suppose, à la vérité, une population d’environ deux millions d’habitans ; mais en admettant que les Grecs ne fussent point en si grand nombre, il n’est pas moins vrai que les Français croyaient à cette multitude, et que cette opinion est une preuve évidente de leur intrépidité.

Premier siége et conquête de Constantinople par les Latins. Juillet 7-18.

Dans le choix de l’attaque, les Français et les Vénitiens différèrent d’opinion ; chacun deux préférait le genre de combat dans lequel il avait plus d’expérience ; les derniers soutenaient, avec raison, que Constantinople était plus accessible du côté de la mer et du port ; mais les premiers purent déclarer sans honte qu’ils avaient suffisamment hasardé leur vie et leur fortune dans une barque et sur un élément perfide, et demandèrent à haute voix des épreuves dignes de la chevalerie, un terrain solide et un combat corps à corps, soit à pied, soit à cheval. On s’accorda prudemment à employer les deux nations au service qui leur convenait le mieux. L’armée pénétra, sous la protection de la flotte, jusqu’au fond du port ; on répara diligemment le pont de pierre placé sur le fleuve ; et les six divisions des Français formèrent leur camp en face de la capitale, sur la base du triangle qui s’étend à quatre milles depuis le port jusqu’à la Propontide[a 65]. Placés au bord d’un fossé large et profond, et au pied d’un rempart élevé, Ils eurent tout le loisir de considérer la difficulté de leur entreprise. Des portes de la ville, il sortait continuellement, à la droite et à la gauche de leur petit camp, des partis de cavalerie et d’infanterie légère, qui massacraient les traîneurs, dépouillaient la campagne de tout moyen de subsistance, et faisaient prendre les armes cinq ou six fois par jour. Les Français furent contraints, pour leur sûreté, de planter une palissade et de creuser un fossé. Soit que les Vénitiens eussent fourni trop peu de provisions ou que les Francs les eussent prodiguées, ceux-ci commencèrent, comme à l’ordinaire, à se plaindre de la disette, et peut-être à l’éprouver réellement ; il ne restait de la farine que pour trois semaines, et les soldats, dégoûtés de viande salée, commençaient à manger des chevaux. Le lâche usurpateur était défendu par son gendre Théodore Lascaris, jeune homme plein de valeur, qui aspirait à devenir le libérateur et le maître de son pays. Les Grecs, indifférens pour leur patrie, avaient été réveillés par le danger où se trouvait leur religion ; mais ils fondaient leur principal espoir dans le courage des gardes varangiennes, composées, au rapport des historiens, de Danois et d’Anglais[a 66]. Après dix jours d’un travail sans relâche, le fossé fut rempli, les assiégeans formèrent régulièrement leur attaque ; et deux cent cinquante machines élevées contre le rempart travaillèrent continuellement à en chasser les défenseurs, à battre les murs et à saper les fondemens. À la première apparence d’une brèche, les Français plantèrent leurs échelles ; mais le nombre et l’avantage du terrain l’emportèrent sur l’audace. Les Latins furent repoussés ; mais les Grecs ne purent refuser leur admiration à l’intrépidité de quinze chevaliers ou sergens, qui, montés sur la muraille, se maintinrent dans ce poste périlleux jusqu’au moment où ils furent précipités ou faits prisonniers par les gardes impériales. Du côté du port, les Vénitiens conduisirent plus heureusement leur attaque. Ces marins industrieux employèrent toutes les ressources connues avant l’invention de la poudre. Les galères et les vaisseaux formèrent une double ligne dont le front s’étendait environ à trois jets de trait. Les galères étaient soutenues dans leurs évolutions rapides par la force et la pesanteur des vaisseaux, dont les ponts, les poupes et les tours, servaient de plateforme à des machines qui lançaient des pierres pardessus la première ligne. Les soldats qui sautaient des galères sur le rivage, plantaient aussitôt leurs échelles et les montaient, tandis que les gros vaisseaux s’avançaient plus lentement dans les intervalles, et baissant un pont-levis, offraient aux soldats un chemin dans les airs de leur mât sur le rempart. Dans le fort du combat, le doge vénérable et majestueux se tenait, armé de toutes pièces, debout sur le pont de sa galère ; le grand étendard de saint Marc flottait devant lui ; il employait les menaces, les instances et les promesses pour animer l’activité de ses rameurs ; son vaisseau aborda le premier, et Dandolo précéda tous les guerriers sur le rivage. Les peuples admirèrent la magnanimité d’un vieillard aveugle, sans réfléchir que son âge et ses infirmités diminuaient autant pour lui le prix de la vie, qu’ils augmentaient celui de la gloire qui ne meurt jamais. Tout à coup une main invisible (le porte-étendard ayant probablement été tué) planta sur le rempart l’étendard de la république. Les Vénitiens s’emparèrent rapidement de vingt-cinq tours, et le cruel expédient de l’incendie chassa les Grecs du quartier environnant. Le doge avait fait annoncer ses succès à ses alliés, lorsque la nouvelle de leur danger vint l’arrêter au milieu de sa course ; il déclara noblement qu’il aimait mieux se perdre avec eux que de remporter la victoire en les laissant périr. Abandonnant ses avantages, il rappela ses troupes et courut à leur secours. Il trouva les restes harassés des six divisions françaises environnés par soixante escadrons de cavalerie grecque, dont un seul surpassait en nombre la plus forte division des Français. La honte et le désespoir avaient déterminé enfin Alexis à tenter le dernier effort d’une sortie générale ; mais la contenance ferme des Latins anéantit son espérance et sa résolution. Après avoir escarmouché de loin, il disparut avec ses troupes sur la fin du jour. Le silence ou le tumulte de la nuit augmenta sa terreur : l’usurpateur épouvanté fit transporter dans une barque dix mille livres d’or, et abandonnant lâchement son trône, son épouse et ses sujets, il traversa le Bosphore à la faveur de l’obscurité, et trouva un honteux refuge dans un petit port de la Thrace. Ses courtisans, dès qu’ils apprirent sa fuite, coururent implorer leur pardon et la paix au cachot où l’empereur aveugle attendait à chaque instant les exécuteurs qui devaient trancher ses jours. Redevable aux vicissitudes de la fortune de son salut et du retour de sa puissance, Isaac, revêtu de sa robe impériale, remonta sur son trône environné d’esclaves prosternés, dont il ne pouvait discerner ni la terreur réelle ni la joie affectée. Au point du jour, on suspendit les hostilités, et les Latins reçurent avec étonnement un message de l’empereur légitime, qui, rétabli dans ses droits, était impatient d’embrasser son fils et de récompenser ses généreux libérateurs[a 67].

Rétablissement de l’empereur Isaac Lange et de son fils Alexis. 19 juillet.

Mais ces libérateurs généreux n’étaient point disposés à relâcher leur otage avant d’avoir obtenu de son père le payement ou au moins la promesse de leur récompense. Ils choisirent quatre ambassadeurs. Matthieu de Montmorenci, notre historien le maréchal de Champagne, et deux Vénitiens, pour féliciter l’empereur. Les portes de la ville s’ouvrirent à leur approche ; une double file des gardes anglaises et danoises, la hache de bataille à la main, garnissait les deux côtés des rues ; les yeux étaient éblouis dans la chambre du trône, de l’éclat de l’or et des diamans, substituts trompeurs de la puissance et de la vertu. L’épouse d’Isaac, fille du roi de Hongrie, siégeait à côté de son mari, et son retour avait attiré toutes les nobles matrones de la Grèce, qui se trouvaient confondues avec un cercle de sénateurs et de soldats. Les Français, par l’organe du maréchal, parlèrent en hommes qui sentaient ce qu’on devait à leurs services, mais qui respectaient l’œuvre de leurs mains ; et Isaac comprit clairement qu’il fallait remplir, sans hésiter et sans délai, les engagemens qu’avait pris son fils avec Venise et avec les pèlerins. Après avoir fait passer les quatre ambassadeurs dans une chambre intérieure où il se rendit accompagné de l’impératrice, d’un chambellan et d’un interprète, le père du jeune Alexis demanda avec inquiétude en quoi consistaient les conventions de son fils. Le maréchal de Champagne lui ayant déclaré qu’il devait faire cesser le schisme en se soumettant, lui et ses peuples, à la suprématie du pape, contribuer par un secours à la délivrance de la Terre-Sainte, et payer comptant une contribution de deux cent mille marcs d’argent : « Ces engagemens sont pesans, répondit prudemment le monarque ; ils sont durs à accepter et difficiles à remplir ; mais rien ne peut surpasser vos mérites et vos services. » Satisfaits de cette assurance, les barons montèrent à cheval et accompagnèrent l’héritier du trône jusque dans son palais. Sa jeunesse et ses aventures lui gagnaient tous les cœurs ; il fut couronné avec son père dans l’église de Sainte-Sophie. Dans les premiers jours de son règne, le peuple, enchanté du retour de la paix et de l’abondance, jouissait avec transport du dénoûment de cette tragédie, et les nobles cachaient leurs regrets, leurs craintes et leur ressentiment sous le masque de la joie et de la fidélité. Pour éviter le désordre qui aurait pu résulter dans la ville du mélange des deux nations, on assigna pour quartiers, aux Vénitiens et aux Français, les faubourgs de Péra et de Galata en leur laissant cependant toute liberté de se promener et de commercer dans la ville. La dévotion et la curiosité attiraient tous les jours un grand nombre de pèlerins dans les églises et dans les palais de Constantinople. Insensibles peut-être à la perfection des arts qu’on voyait s’y déployer, nos grossiers ancêtres étaient du moins frappés de leur magnificence. La pauvreté de leurs villes natales rehaussait à leurs yeux l’éclat et la population de la première métropole de la chrétienté[a 68]. Entraîné par le sentiment de la justice et de sa reconnaissance, le jeune Alexis oubliait souvent sa dignité pour rendre des visites familières à ses bienfaiteurs ; et dans la liberté du repas, la vivacité légère des Français leur faisait oublier l’empereur d’Orient[a 69]. On convint, dans des conférences plus sérieuses, que le temps pouvait seul opérer la réunion des deux Églises, et qu’il fallait l’attendre avec patience. Mais l’avarice fut moins traitable que le zèle, et il fallut payer comptant une somme très-forte pour apaiser les besoins et les clameurs des croisés[a 70]. Alexis voyait avec inquiétude arriver le moment de leur départ. L’absence des confédérés l’aurait dispensé d’un engagement auquel il n’était point encore en état de satisfaire ; mais elle l’aurait en même temps exposé sans secours aux caprices d’une nation perfide. Alexis offrit de défrayer leur dépense et d’acquitter en leur nom le fret des vaisseaux vénitiens, s’ils voulaient prolonger leur séjour durant une année. Cette offre fut agitée dans le conseil des barons : après de nouveaux débats et de nouveaux scrupules, les chefs des Français cédèrent une seconde fois à l’opinion du doge et aux prières du jeune empereur. Le marquis de Montferrat consentit, pour le prix de seize cents livres d’or, à conduire le fils d’Isaac avec une armée dans toutes les provinces d’Europe, pour y établir son autorité et poursuivre son oncle, tandis que la présence de Baudouin et des autres confédérés en imposerait aux habitans de Constantinople. L’expédition réussit ; et les flatteurs qui environnaient le trône prédisaient à leur monarchie aveugle, que la Providence qui l’avait tiré d’un cachot le guérirait de la goutte, lui rendrait la vue, et veillerait, durant de longues années, sur la prospérité de son empire. Le père d’Alexis, fier du succès de ses armes, les écoutait avec confiance ; mais la gloire toujours croissante de son fils commença bientôt à tourmenter l’âme soupçonneuse d’un vieillard ; et tout l’orgueil de ce père envieux ne pouvait lui dissimuler que tandis qu’on ne lui accordait qu’à regret quelques faibles acclamations[a 71], Alexis était le sujet des louanges les plus universelles et les plus sincères.

Querelle entre les Grecs et les Latins.

L’invasion des Français dissipa l’illusion qui durait depuis plus de neuf siècles. Les Grecs aperçurent avec étonnement que la capitale de l’Empire romain n’était point inaccessible à une armée ennemie. Les Occidentaux avaient forcé la ville et disposé du trône de Constantin, et les souverains qui l’occupaient sous leur protection furent bientôt aussi odieux au peuple que ceux qui les y avaient placés. Les infirmités d’Isaac ajoutaient au mépris qu’inspiraient ses vices, et la nation ne considéra plus le jeune Alexis que comme un apostat qui renonçait aux mœurs et à la religion de ses ancêtres : on connaissait ou du moins on soupçonnait ses conventions avec les Latins. Le peuple, et surtout le clergé, étaient inviolablement attachés à leur foi et à leurs superstitions. Les couvens, les maisons et jusqu’aux boutiques des marchands, retentissaient de la tyrannie du pape et du danger de l’Église[a 72]. Un trésor épuisé fournissait difficilement au faste de la cour et aux exactions des confédérés. Les Grecs refusaient d’éviter, par une contribution générale, le danger menaçant du pillage et de la servitude ; on craignait, en opprimant les riches, d’exciter des ressentimens plus dangereux et plus personnels, et, en fondant l’argenterie des églises, de s’attirer le reproche d’hérésie ou de sacrilége. Dans l’absence de Boniface et du jeune empereur, une calamité funeste affligea la ville de Constantinople, et on put en accuser justement le zèle indiscret des pèlerins flamands[a 73]. En parcourant un jour la capitale, ils furent scandalisés à la vue d’une mosquée ou d’une synagogue où l’on adorait un seul Dieu sans lui adjoindre un fils ou un associé ; leur manière ordinaire d’argumenter avec les infidèles était de les poursuivre le fer à la main, et de réduire en cendres leurs habitations ; mais ces infidèles et quelques chrétiens du voisinage entreprirent de défendre leur vie et leurs propriétés, et les flammes allumées par le fanatisme consumèrent indistinctement les édifices les plus orthodoxes. L’incendie dura huit jours et huit nuits, et consuma une surface d’environ une lieue depuis le port jusqu’à la Propontide, composant la partie la plus peuplée de Constantinople. Il ne serait pas facile de calculer le nombre d’églises et de palais réduits en cendres, la valeur des marchandises consumées ou pillées, et la multitude de familles réduites à l’indigence. Cet outrage, qu’en vain le doge et les barons affectèrent de désavouer, rendit le nom des Latins encore plus odieux au peuple ; et une colonie d’Occidentaux, établie dans la ville, composée de plus de quinze mille personnes, crut devoir, pour sa sûreté, se retirer précipitamment dans le faubourg de Péra, à l’abri des drapeaux des confédérés. Le jeune empereur revint victorieux ; mais la politique la plus ferme et la plus sage aurait échoué dans la tempête qui entraîna sa ruine et celle de son gouvernement. Son inclination et les conseils de son père l’attachaient à ses bienfaiteurs ; mais Alexis hésitait entre la reconnaissance et le patriotisme, entre la crainte de ses sujets et celle de ses alliés[a 74]. Sa conduite faible et irrésolue lui enleva l’estime et la confiance des deux partis. Tandis qu’à sa sollicitation le marquis de Montferrat occupait le palais, il souffrait que les nobles conspirassent et que le peuple prît les armes pour chasser les étrangers. Insensibles à l’embarras de sa situation, les chefs des Latins le pressèrent de remplir les conditions du traité, s’irritèrent des délais, soupçonnèrent ses intentions, et exigèrent que, par une réponse décisive, il déclarât la paix ou la guerre. Ce message orgueilleux lui fut porté par trois chevaliers français et trois vénitiens : ils traversèrent sur leurs chevaux, et l’épée au côté, la foule menaçante, et arrivèrent d’an air assuré jusque devant l’empereur. Là, récapitulant d’un ton péremptoire leurs services et ses engagemens, ils déclarèrent fièrement que si l’on ne satisfaisait sur-le-champ et pleinement à leurs justes demandes, ils ne reconnaissaient plus Alexis ni pour ami ni pour souverain. Après cette déclaration, la première de ce genre dont eût jamais été blessée l’oreille d’un empereur, ils s’éloignèrent sans laisser apercevoir le moindre symptôme de crainte, mais étonnés d’avoir pu sortir du palais d’un despote et d’une ville en fureur. Leur retour au camp fut des deux côtés le signal de la guerre.

La guerre recommence. A. D. 1204.

Parmi les Grecs, la prudence et l’autorité étaient forcées de céder à l’impétuosité d’un peuple qui prenait sa rage pour de la valeur, sa multitude pour de la force, et l’impulsion du fanatisme pour une inspiration du ciel. Les deux nations méprisaient Alexis et l’accusaient également de parjure. Le peuple, qui exprimait hautement son mépris pour cette race vile et bâtarde, environna le sénat, lui demandant, par ses clameurs, un plus digne souverain. La pourpre fut successivement offerte à tous les sénateurs distingués par leur naissance ou par leur dignité, sans qu’aucun d’eux voulût accepter ce mortel honneur. Les sollicitations durèrent trois jours, et l’historien Nicétas, membre de cette assemblée, apprend que la crainte et la faiblesse soutinrent lu fidélité des sénateurs. La populace proclama de force un fantôme qui fut bientôt abandonné[a 75]. Mais Alexis, prince de la maison de Ducas, était le véritable auteur du tumulte, et le moteur de la guerre. Les historiens le distinguent par le surnom de Mourzoufle[a 76], qui, dans la langue vulgaire, désignait ses sourcils noirs, épais et rapprochés sans intervalle. À la fois patriote et courtisan, le perfide Mourzoufle, qui ne manquait ni d’art ni de courage, opposa aux Latins son éloquence et son épée, s’insinua dans la confiance d’Alexis, et en obtint l’office de chambellan et les marques de la royauté. Dans le silence de la nuit, il courut précipitamment à la chambre du jeune empereur, et, d’un air effrayé, lui persuada que les ennemis avaient séduit ses gardes et forcé le palais. L’infortuné Alexis se livra sans défiance au traître qui méditait sa perte. Il descendit avec lui par un escalier dérobé, mais cet escalier aboutissait à un cachot ; on se saisit du prince, on le dépouilla, on le chargea de chaînes, et après lui avoir laissé savourer plusieurs jours toute l’amertume de la mort, le barbare Mourzoufle le fit empoisonner, étrangler ou assommer en sa présence. L’empereur Isaac suivit bientôt son fils au tombeau ; [Alexis et son père sont déposés par Mourzoufle, le 8 février.]et la fortune épargna peut-être à Mourzoufle le crime inutile de hâter la mort d’un vieillard aveugle et sans moyens de se faire craindre.

Second siége de Constantinople. Janvier, avril.

La mort des empereurs et l’usurpation de Mourzoufle avaient changé la nature de la querelle. Il ne s’agissait plus d’une dispute entre alliés, dont les uns exagéraient leurs services, et les autres manquaient à leurs engagemens. Les Français et les Vénitiens oublièrent leurs griefs contre Alexis, versèrent quelques larmes sur le sort funeste de leur compagnon, et jurèrent de le venger d’une nation perfide qui avait couronné son assassin. Le sage Dandolo inclinait cependant encore à négocier ; il exigeait, soit comme subside, comme dette ou comme amende, une somme de cinquante milles livres d’or, environ deux millions sterling ; et la conférence n’aurait pas été si brusquement rompue, si, par zèle ou par politique, Mourzoufle n’eut pas refusé de sacrifier l’Église grecque au salut de l’état[a 77]. À travers les invectives de ses ennemis étrangers ou domestiques, on aperçoit qu’il n’était pas indigne du rôle de défenseur de son pays. Le second siége de Constantinople offrit plus de difficultés que le premier. Par un examen sévère des abus du règne précédent, l’usurpateur avait rempli le trésor et ramené l’ordre. Mourzoufle, une masse de fer à la main, visitant les postes et affectant la démarche et le maintien d’un guerrier, se faisait redouter du moins de ses soldats et de ses compatriotes. Avant et après la mort d’Alexis, les Grecs avaient deux fois, par des entreprises vigoureuses et bien concertées, essayé de brûler la flotte dans le port ; mais l’intelligence et la valeur des Vénitiens éloignèrent les brûlots, et ils se consumèrent au milieu de la mer sans causer aucun dommage[a 78]. Henri, frère du comte de Flandre, repoussa l’empereur grec dans une sortie nocturne ; l’avantage du nombre et de la surprise augmentèrent la honte de sa défaite. On trouva son bouclier sur le champ de bataille, et l’étendard impérial, sur lequel était une image miraculeuse de la Vierge, fut donné, comme un trophée et comme une relique, aux moines de Cîteaux, disciples de saint Bernard[a 79]. Environ trois mois se passèrent en préparatifs et en escarmouches, sans en excepter le saint temps du carême, et sans que les Latins entreprissent de donner un assaut général. La ville avait été reconnue imprenable du côté de la terre ; les pilotes vénitiens représentaient que l’encrage n’étant pas sûr vers les bords de la Propontide, le courant pourrait entraîner les vaisseaux jusqu’au détroit de l’Hellespont, et ces difficultés plaisaient infiniment à une partie des pèlerins, qui désiraient trouver un prétexte pour abandonner l’armée. On résolut cependant de former une attaque du côté du port. Les assiégés s’y attendaient, et l’empereur avait placé son pavillon écarlate sur une hauteur voisine, d’où il dirigeait et animait les efforts de ses soldats. Un spectateur intrépide et capable de jouir en ce moment d’un beau et magnifique spectacle, aurait admiré le vaste déploiement de ces deux armées rangées en bataille, et présentant chacune un front d’environ une demi-lieue, l’une sur les vaisseaux et les galères, l’autre sur les remparts et sur les tours dont l’élévation était encore augmentée par d’autres tours en bols à plusieurs étages. L’attaque commença par une décharge réciproque de feux, de pierres et de dards ; mais les eaux étaient profondes, les Français audacieux, les Vénitiens habiles ; ils approchèrent des murs, et sur les ponts tremblans qui joignaient les batteries flottantes des Français aux batteries solides des Grecs, il se livra un combat terrible à l’épée, à la hache et à la lance. Ils formèrent au même instant plus de cent attaques différentes, soutenues avec une égale vigueur jusqu’au moment où l’avantage du terrain et la supériorité du nombre, décidant la victoire, forcèrent les Latins à songer à la retraite. Le lendemain ils renouvelèrent l’assaut avec la même valeur et aussi peu de succès. Pendant la nuit, le doge et les barons tinrent conseil ; ils n’étaient effrayés que du danger public, et pas une seule voix ne prononça le mot de traité ou de retraite. Chaque guerrier, selon son caractère, s’attacha à l’espérance de vaincre ou de mourir glorieusement[a 80]. L’expérience du premier siége avait instruit les Grecs, mais elle animait les Latins ; et la certitude que Constantinople pouvait être prise, était pour eux d’un bien plus grand avantage que ne le pouvaient être pour leurs ennemis la connaissance de quelques précautions locales à prendre pour sa défense. Au troisième assaut, on enchaîna deux vaisseaux ensemble pour en doubler la force ; un vent du nord les chassait vers le rivage : les évêques de Troyes et de Soissons conduisaient l’avant-garde, et les noms de ces deux vaisseaux, le Pèlerin et le Paradis, retentissaient le long de la ligne[a 81] comme un favorable augure. Les bannières épiscopales furent plantées sur les murs ; on avait promis cent marcs d’argent aux premiers qui les escaladeraient ; et si la mort les priva de leur récompense, la gloire a immortalisé leurs noms. On escalada quatre tours, on enfonça les portes, et les chevaliers français, qui n’étaient peut-être pas fort rassurés sur l’océan, se crurent invincibles dès qu’ils se sentirent portés sur leurs chevaux et sur la terre ferme. Dois-je raconter que des milliers de soldats qui environnaient l’empereur, prirent la fuite à l’approche d’un seul guerrier ? Cette fuite ignominieuse est attestée par Nicétas, leur compatriote ; une armée de fantômes accompagnait le héros français, et il parut un géant aux yeux des Grecs[a 82]. Tandis que les vaincus abandonnaient leurs postes et jetaient leurs armes, les Latins entrèrent dans la ville sous les étendards de leurs chefs. Tous les obstacles disparurent à leur approche ; et, soit à dessein ou par accident, un troisième incendie consuma en peu d’heures une partie de la ville égale en étendue à trois des plus grandes villes de la France[a 83]. Sur le soir, les barons rappelèrent leurs troupes et fortifièrent leurs postes. Ils étaient effrayés de l’étendue et de la population de cette capitale, dont les églises et les palais, si on en eût senti la force, pouvaient leur coûter encore plus d’un mois à réduire. Mais dès le grand matin une procession de supplians, portant des croix et des images, annonça la soumission des Grecs, et implora la clémence des vainqueurs. L’usurpateur prit la fuite par la Porte d’or ; le marquis de Montferrat et le comte de Flandre occupèrent les palais de Blachernes et de Boucoléon, et les armes des pèlerins latins renversèrent un empire qui portait encore le titre de Romain et le nom de Constantin[a 84].

Pillage de Constantinople.

Constantinople avait été prise d’assaut, les lois de la guerre imposaient rien aux vainqueurs que ce que pourraient leur inspirer la religion et l’humanité. Ils reconnaissaient encore le marquis de Montferrat pour général ; et les Grecs, qui le considéraient déjà comme leur futur souverain, s’écriaient d’un ton lamentable : « Saint marquis roi, ayez pitié de nous ! » Sa prudence ou sa compassion fit ouvrir aux fugitifs les portes de la ville, et il exhorta les soldats de la croix à épargner le sang des chrétiens. Les flots de sang que fait couler Nicétas peuvent être réduits au massacre de deux mille de ses compatriotes égorgés sans résistance[a 85], et on ne peut pas même en accuser entièrement les conquérans : le plus grand nombre fut immolé par la colonie latine, que les Grecs avaient chassée de la ville, et qui se livrait aux ressentimens d’une faction triomphante. Quelques-uns de ces exilés se montrèrent cependant plus sensibles aux bienfaits qu’aux outrages, et Nicétas lui-même dut la conservation de sa vie à la générosité d’un marchand vénitien. Le pape Innocent accuse les pèlerins de n’avoir respecté, dans leur emportement de débauche, ni le sexe, ni l’âge, ni la profession religieuse ; il déplore amèrement que des œuvres de ténèbres, des viols, des adultères et des incestes aient été commis en plein jour ; et se plaint de ce que de nobles matrones et de saintes religieuses furent déshonorées par les valets et les paysans qui remplissaient l’armée catholique[a 86]. Il est assez probable que la licence de la victoire servit d’occasion et d’excuse à une multitude de péchés ; mais la capitale de l’Orient contenait sans doute un nombre de beautés vénales ou complaisantes, suffisant pour satisfaire les désirs de vingt mille pèlerins, et le droit ou l’abus de l’esclavage ne s’étendait plus sur les femmes. Le marquis de Montferrat était le modèle de la discipline et de la décence, et l’on regardait le comte de Flandre comme le miroir de la chasteté. Ils défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des vierges et des religieuses ; quelques-uns des vaincus invoquèrent cette proclamation[a 87], et les vainqueurs la respectèrent quelquefois. La débauche et la cruauté furent contenues par l’autorité des chefs et les sentimens naturels des soldats. Ce n’étaient plus des sauvages du Nord ; et quelque féroces que pussent encore paraître les Européens à cette époque, le temps, la politique et la religion avaient adouci les mœurs des Français, et surtout des Italiens : mais leur avarice eut la liberté de se satisfaire par le pillage de Constantinople, sans égard pour la semaine sainte. Toutes les richesses publiques et celles des particuliers appartenaient aux Latins par le droit de la guerre que n’avait modifié aucune promesse ni aucun traité, et toutes les mains, selon leur pouvoir et leur force, étaient également propres à exécuter la sentence et à saisir les objets confisqués. L’or et l’argent monnayés ou non monnayés fournissaient des objets d’échange universels et portatifs, que chacun pouvait, ou sur le lieu même, ou ailleurs, convertir de la manière qui convenait le mieux à son caractère et à sa situation. Des richesses que le luxe et le commerce avaient accumulées dans la capitale, les étoffes de soie, les velours, les fourrures et les épiées, étaient les plus précieuses, parce que, dans les parties moins civilisées de l’Europe, on ne pouvait pas se les procurer pour de l’argent. [Partage du butin.]On établit un ordre dans le pillage ; et l’on ne s’en remit pas au hasard ou à l’adresse particulière des vainqueurs du soin de régler la part de chacun ; trois églises furent choisies pour le dépôt général, et les pèlerins reçurent l’ordre d’y porter tout leur butin, sans en rien distraire, sous les peines terribles réservées au parjure, la mort et l’excommunication. Un simple soldat recevait une part, le sergent à cheval deux parts, le chevalier quatre, et ou augmentait ensuite en proportion du rang et du mérite des barons et des princes. On pendit avec sa cotte d’arme et son bouclier à son cou, un chevalier du comte de Saint-Pol, convaincu d’avoir violé cet engagement sacré. Un exemple si sévère dut rendre les autres plus habiles et plus prudens ; mais l’avidité l’emporta sur la crainte, et l’opinion générale évalue le pillage secret fort au-dessus de celui qui fut publiquement distribué. Ce dernier surpassait cependant tout ce qu’on avait jamais vu et tout ce qu’on pouvait espérer[a 88]. Après un partage égal entre les Français et les Vénitiens, les premiers prélevèrent une somme de cinquante mille marcs pour satisfaire à la dette contractée avec la république, et il leur restait encore quatre cent mille marcs d’argent[a 89], environ huit cent mille livres sterling : je ne puis pas mieux indiquer la valeur relative d’une pareille somme dans ce siècle, qu’en la représentant comme égale à sept années du revenu du royaume d’Angleterre[a 90].

Misère des Grecs.

Dans cette grande révolution, nous avons l’avantage de pouvoir comparer les relations de Ville-Hardouin et de Nicétas, les sentimens opposés du maréchal de Champagne et du sénateur de Byzance[a 91]. Ils semblerait au premier coup d’œil que les richesses de Constantinople ne firent que passer d’une nation chez l’autre, et que la perte et la douleur des Grecs furent exactement compensées par la joie et l’avantage des Latins ; mais dans le jeu funeste de la guerre, le gain n’égale jamais la perte ; et les jouissances sont faibles en comparaison des calamités. Les Latins n’obtinrent qu’un plaisir illusoire et passager ; les Grecs pleurèrent sur la ruine irréparable de leur patrie ; le sacrilége et la raillerie aggravaient leur misère. Que revint-il aux vainqueurs des trois incendies qui détruisirent une si grande partie des richesses et des édifices de Constantinople ? Quel profit tirèrent-ils des objets qu’ils brisèrent ou mutilèrent parce qu’ils ne pouvaient pas les transporter, de l’or qu’ils prodiguèrent au jeu ou en débauches ? Combien d’objets précieux les soldats ne donnèrent-ils pas à vil prix par ignorance ou par impatience ; dépouillés ainsi du prix de leur victoire par l’adresse des plus vils d’entre le Grecs ! Parmi ces derniers ceux qui n’avaient rien à perdre purent seuls tirer quelque avantage de la révolution ; mais tous les autres furent réduits à l’état le plus déplorable ; nous pouvons en juger par les aventures de Nicétas. Son magnifique palais avait été réduit en cendres dans le second incendie, et cet infortuné sénateur, suivi de sa famille et de ses amis, se réfugia dans une petite maison qui lui restait encore auprès de l’église de Sainte-Sophie. Ce fut à la porte de cette maison que le marchand vénitien monta la garde sous l’habit d’un soldat, jusqu’au moment où Nicétas put sauver, par une fuite précipitée, la chasteté de sa fille et les débris de sa fortune. Ces malheureux fugitifs, nourris dans le sein de la prospérité, partirent à pied au cœur de l’hiver. Son épouse était enceinte, et la désertion de ses esclaves les força de porter eux-mêmes leur bagage sur leurs épaules. Ils exhortèrent leurs femmes, placées au centre, au lieu de peindre et d’orner leur visage, à le couvrir de boue pour en déguiser la beauté ; chaque pas les exposait à des insultes et à des dangers, et les menaces des étrangers leur paraissaient moins insupportables que l’insolence des plébéiens au niveau desquels ils se trouvaient maintenant réduits. Ils ne respirèrent en sûreté qu’à Sélymbrie, ville située à quarante milles de Constantinople, terme de leur douloureux pèlerinage. Ils rencontrèrent sur la route le patriarche seul, à peine vêtu, monté sur un âne et réduit à l’indigence apostolique qui, si elle avait été volontaire, aurait pu être méritoire. [Sacriléges et railleries.]Pendant ce temps, les Latins, entraînés par la licence et l’esprit de parti, pillaient et profanaient ses églises. Après avoir arraché des calices les perles et les pierres précieuses dont ils étaient ornés, les pèlerins s’en servirent en guise de coupes. Ils jouaient et buvaient sur des tables où étaient représentées les figures du Christ et de ses apôtres, et foulaient aux pieds les objets les plus vénérables du culte des chrétiens. Dans l’église de Sainte-Sophie, les soldats déchirèrent en lambeaux le voile du sanctuaire pour en arracher la frange d’or ; ils mirent en pièces et se partagèrent le maître-autel, monument de l’art et de la richesse des Grecs ; on chargeait, au milieu des églises, sur des mulets et des chevaux, les ornemens d’or et d’argent qu’on arrachait des portes et de la chaire ; et lorsqu’ils pliaient sous le fardeau, leurs impatiens conducteurs les poignardaient, et leur sang inondait le pavé du sanctuaire. Une prostituée s’assit sur le siége du patriarche, et cette fille de Bélial, dit l’historien, chanta et dansa dans l’église pour ridiculiser les hymnes et les processions des Orientaux : l’avidité ne respecta pas même les tombeaux des souverains placés dans l’église des apôtres ; et l’on prétend que le corps de Justinien, inhumé depuis six siècles, fut trouvé tout entier, et sans aucun signe de putréfaction. Les Français et les Flamands couraient les rues de la ville, coiffés de voiles flottans, et enveloppés de longues robes peintes dont ils caparaçonnaient jusqu’à leurs chevaux : l’intempérance grossière de leurs orgies[a 92] insultait à la sobriété fastueuse des Orientaux, et en dérision des armes propres à un peuple de scribes et d’étudians, ils portaient à la main une plume, du papier et une écritoire, sans s’apercevoir que les instrumens de la science étaient entre les mains des Grecs modernes, aussi faibles et aussi inutiles que ceux de la valeur.

Destruction des statues.

Leur langue et leur réputation semblaient cependant les autoriser à mépriser l’ignorance des Latins et leurs faibles progrès[a 93]. Dans l’amour ou le respect des arts, la différence des deux nations était encore plus sensible. Les Grecs conservaient, avec vénération, les monumens de leurs ancêtres qu’ils ne pouvaient pas imiter, et nous ne pouvons nous empêcher de partager la douleur et le ressentiment de Nicétas, lorsqu’il rapporte la destruction des statues de Constantinople[a 94]. Nous avons vu le despotisme et l’orgueil de son fondateur constamment occupés d’embellir sa cité naissante. Des dieux et des héros avaient échappé à la destruction du paganisme ; les restes d’un siècle plus florissant ornaient encore le Forum et l’Hyppodrome. Nicétas[a 95] en décrit plusieurs dans un style pompeux et rempli d’affectation. Je tirerai de cette description quelques détails sur les plus intéressans. 1o. Les conducteurs des chars, qui avaient remporté le prix, étaient jetés en bronze, à leurs frais, ou à ceux du public, et placés dans l’Hyppodrome. On les voyait debout sur leur char, qui semblait courir dans la lice ; et, en admirant l’attitude, les spectateurs pouvaient juger de la ressemblance. Les plus précieuses de ces statues pouvaient avoir été transportées du stade olympique. 2o. Le sphynx, le cheval marin et le crocodile, indiquent l’ouvrage et les dépouilles de l’Égypte. 3o. La louve, qui allaite Romulus et Remus, sujet également agréable aux Romains anciens et modernes, mais qui ne pouvait guère avoir été traité avant le déclin de la sculpture chez les Grecs. 4o. Un aigle qui tient et déchire un serpent dans ses serres, monument particulier à la ville de Byzance, et attribué par les Grecs à la puissance magique du philosophe Apollonius, dont ce talisman passait pour avoir délivré Byzance des reptiles venimeux. 5o. Un âne et son conducteur, qu’Auguste plaça dans sa colonie de Nicopolis, en commémoration d’un présage qui lui avait annoncé la victoire d’Actium. 6o. Une statue équestre qui, dans l’opinion du peuple, représentait Josué, conquérant juif, étendant le bras pour arrêter le cours du soleil. Une tradition plus classique aidait à reconnaître Bellérophon et Pégase ; la libre attitude du coursier semblait indiquer qu’il marchait dans les airs plutôt que sur la terre. 7o. Un obélisque de forme carrée, dont les faces, travaillées en bosse, présentaient une variété de scènes pittoresques et champêtres ; des oiseaux qui chantaient, des gens de la campagne occupés de leurs travaux ou jouant de la musette ; des moutons bêlans, des agneaux bondissans, la mer, un paysage, une pêche et une quantité de différens poissons ; de petits amours nus, rians, folâtrant, et se jetant mutuellement des pommes ; et sur la cime de l’obélisque, une figure de femme, que la moindre haleine de vent faisait tourner, et qu’on nommait la suivante du vent. 8o. Le berger de Phrygie, qui présentait à Vénus le prix de la beauté, ou la pomme de discorde. 9o. L’incomparable statue d’Hélène. Nicétas décrit du ton de l’admiration et de l’amour la délicatesse de ses pieds, ses bras d’albâtre, ses lèvres de rose, son sourire enchanteur, la langueur de ses yeux, la beauté de ses sourcils arqués, et la parfaite harmonie de ses formes, la légèreté de sa draperie, et sa chevelure qui semblait flotter au gré du vent. Tant de beautés auraient dû faire naître la pitié ou le remords dans le cœur de ses barbares destructeurs. 10o. La figure virile ou plutôt divine d’Hercule[a 96], ranimé par la main savante de Lysippe ; il était d’une telle dimension que son pouce était de la grosseur, et sa jambe de la hauteur d’un homme ordinaire[a 97]. Il avait la poitrine et les épaules larges, les membres nerveux, les cheveux crépus et l’aspect impérieux ; sans massue, sans arc ou carquois ; sa peau de lion négligemment passée sur les épaules, il était assis sur un panier d’osier ; sa jambe et son bras droits étaient étendus de toute leur longueur ; son genou gauche plié, soutenait son coude et sa tête appuyée sur sa main gauche ; ses regards pensifs annonçaient l’indignation. 11o. Une autre statue colossale de Junon, l’ancien ornement de son temple de Samos ; quatre paires de bœufs transportèrent avec peine son énorme tête jusqu’au palais. 12o. Un troisième colosse de Pallas ou Minerve, de trente pieds de hauteur, et qui représentait avec une admirable énergie le caractère et les attributs de cette vierge martiale. Il est juste d’observer que les Grecs détruisirent eux-mêmes cette Pallas, après le premier siége, par un motif de crainte et de superstition[a 98]. Les croisés, dans leur cupidité incapable de sentiment, brisèrent ou fondirent les autres statues de cuivre dont je viens de donner le détail ; le prix et le travail de ces ouvrages disparurent en un moment. Le génie des artistes s’évapora en fumée, et le métal grossier, converti en monnaie, servit à payer les soldats. Les monumens de bronze ne sont pas les plus durables ; les Latins purent détourner avec un mépris stupide leurs regards des marbres animés par les Phidias et les Praxitèle[a 99] ; mais à moins de quelque accident, ces blocs inutiles demeuraient en sûreté sur leurs piédestaux[a 100]. Les plus éclairés d’entre les pèlerins, ceux qui ne partageaient pas les goûts grossiers et sensuels de leurs compatriotes, exercèrent pieusement leur droit de conquête sur les reliques des saints[a 101]. Cette révolution procura aux églises d’Europe une immensité de têtes, d’os, de croix et d’images, et augmenta tellement par ce moyen les pèlerinages et les offrandes, que ces reliques devinrent peut-être la partie la plus lucrative du butin rapporté de l’Orient[a 102]. Une grande partie des écrits de l’antiquité, perdus aujourd’hui, existaient encore au douzième siècle ; mais les pèlerins n’étaient empressés ni de conserver ni de transporter des volumes d’une langue étrangère. La multiplicité des copies peut seule perpétuer des papiers ou des parchemins que le moindre accident peut détruire ; la littérature des Grecs était concentrée presque en totalité dans la capitale[a 103] ; et sans connaître toute l’étendue de notre perte, nous devons vivement regretter les riches bibliothéques consumées dans les trois incendies de Constantinople.


Notes du chapitre LX
  1. Mosheim trace l’histoire du schisme des Grecs depuis le neuvième siècle jusqu’au dix-huitième, avec érudition, clarté et impartialité. Voyez sur le filioque (Inst., Hist. eccl., p. 277), Léon III (p. 303), Photius (p. 307, 308), Michel Cerularius (p. 370, 371).
  2. Ανδρες δυσσεβεις και αποτροπαιοι, ανδρες εκ οκοτȢς αναδυντες, της γαρ ΕσπεριȢ μοιρας υπηρχον γεννηματα (Photius, Épistol., p. 47, édition de Montacut). Le patriarche d’Orient continue à employer les images du tonnerre, de tremblemens de terre, de grêle, précurseurs de l’anté-christ, etc.
  3. Le jésuite Pétau discute le sujet mystérieux de la procession du Saint-Esprit, sous le rapport du sens ou de l’absurdité qu’il présente relativement à l’histoire, la théologie et la controverse (Dogmata theologica, t. II, l. VII, pages 362-440).
  4. Il posa sur la châsse de saint Pierre deux boucliers d’argent pur, du poids de quatre-vingt-quatorze livres et demie, sur lesquels il inscrivit le texte des deux symboles (utroque symbolo) pro amore et cantelâ orthodoxæ fidei. (Anastas. in Léon III ; dans Muratori, t. III, part. I, p. 208.) Son langage prouve évidemment que ni filioque, ni le symbole d’Athanase, n’étaient reconnus à Rome vers l’année 830.
  5. Les Missi de Charlemagne le pressèrent de déclarer que tous ceux qui rejetaient le filioque, ou au moins sa doctrine, seraient inviolablement damnés. Tous, répondit le pape, ne sont pas capables d’atteindre altiora mysteria ; qui potuerit et non voluerit, salvus esse non potest. (Collect. concil., l. IX, p. 277-286.) Le potuerit laissait de grandes ressources pour le salut.
  6. Après quelques règlemens très-sévères, la discipline ecclésiastique s’est aujourd’hui fort relâchée en France. Le lait, le beurre et le fromage sont une nourriture ordinaire du carême, et on y autorise l’usage des œufs par une permission annuelle, qui équivaut à une indulgence perpétuelle (Vie privée des Français, t. II, p. 27-38).
  7. Les monumens originaux du schisme et les accusations des Grecs contre les Latins sont déposés dans les lettres de Photius (Epist. Encyclica II, p. 47-61) et de Michel Cerularius (Canisii antiq. Lectiones, t. III, part. I, p. 281-324, édit. de Basnage, avec la réponse prolixe du cardinal Humbert).
  8. Les Conciles (édit. de Venise) contiennent tous les actes des synodes et l’histoire de Photius. On aperçoit légèrement dans l’Abrégé de Dupin et de Fleury leur prudence ou leurs préjugés.
  9. Le synode de Constantinople, tenu en l’an 869, est le huitième des conciles généraux, la dernière assemblée de l’Orient qui ait été reconnue par l’Église romaine. Elle rejette les synodes de Constantinople des années 867 et 879, qui furent cependant également nombreux et bruyans ; mais ils furent favorables à Photius.
  10. Voyez cet anathème dans les Conciles, t. XI, p. 1457-1460.
  11. Anne Comnène (Alexiad., l. I, p. 31-33) peint l’horreur, non-seulement de l’Église, mais de la cour, pour Grégoire VII, les papes et la communion romaine. Le style de Cinnamus et de Nicétas est encore plus véhément. Combien cependant la voix de l’histoire est calme et modérée en comparaison de celle des théologiens !
  12. Son historien anonyme (De expedit. Asiat. Fred. I, in Canisii Lection. antiq., t. III, part. II, p. 511, édit. de Basnage) cite les sermons du patriarche grec : Quomodo Græcis injunxerat in remissionem peccatorum Peregrinos occidere et delere de terra. Tagino observe (in Scriptores Freher, t. I, p. 409, édit. de Struv.) : Græci hæreticos nos appellant : clerici et monachi dictis et factis persequuntur. Nous pouvons ajouter la déclaration de l’empereur Baudouin, quinze ans après : Hæc est (gens) quæ Latinos omnes non hominum nomine ; sed canum dignabatur, quorum sanguinem effundere pene inter merita reputabant. (Gesta Innocent III, c. 92, in Muratori, Script. rerum Italicar., t. III, part. I, p. 536). Il peut y avoir quelque exagération, mais elle n’en contribua pas moins efficacement à l’action et à la réaction de la haine, qui était réelle.
  13. Voyez Anne Comnène (Alexiad., l. VI, p. 161, 162) et un passage remarquable de Nicétas dans Manuel, l. V, c. 9, qui observe sur les Vénitiens, κατα σμηνη και φρατριας την ΚωνςαντινȢ πολιν τησ οικειας ηλλαξαντο, etc.
  14. Ducange, Fam. byzant., 186, 187.
  15. Nicétas, in Manuel, l. VII, c. 2. Regnante enim (Manuele)… apud eum tantam latinus populus repererat gratiam ut neglectis Græculis suis tanquam viris mollibus effæminatis… solis Latinis grandia committeret negotia… erga eos profusâ liberalitate abundabat… ex omni orbe ad eum tanquam ad benefactorem nobiles et ignobiles concurrebant. (Guillaume de Tyr, XXII, c. 10).
  16. Les soupçons des Grecs auraient été confirmés s’ils eussent vu les lettres politiques de Manuel au pape Alexandre III, l’ennemi de son ennemi Frédéric Ier, dans lesquelles l’empereur déclare le désir de réunir les Grecs et les Latins en un seul troupeau sous un seul berger, etc. Voy. Fleury, Hist. ecclés., t. XV, p. 187, 213-243.
  17. Voyez les relations des Grecs et des Latins dans Nicétas, dans Alexis Comnène (c. 10), et Guillaume de Tyr (l. XXII, c. 10, 11, 12, 13) ; la première, modérée et concise ; la seconde, verbeuse, véhémente et tragique.
  18. Le sénateur Nicétas a composé en trois livres l’histoire du règne d’Isaac Lange (p. 228-290), et les charges de logothète ou principal secrétaire et de juge du voile ou du palais, ne donnent pas lieu d’attendre de sa part une grande impartialité. Il est vrai qu’il n’écrivit qu’après la chute et la mort de son bienfaiteur.
  19. Voyez Bohadin (vit. Saladin., p. 129-131, 226, vers. Schultens). L’ambassadeur d’Isaac parlait également le français, le grec et l’arabe, et c’est un phénomène pour ce siècle. On reçut honorablement ses ambassades ; mais elles ne produisirent d’autre effet que beaucoup de scandale dans l’Occident.
  20. Ducange, Fam. dalmat., p. 318, 319, 320. La correspondance du pontife romain avec le roi des Bulgares se trouve dans les Gesta Innocent. III, c. 66-82, p. 513-525.
  21. Le pape reconnait son origine, a nobili urbis Romæ prosopiâ genitores tui originem traxerunt. M. d’Anville (États de l’Europe, p. 258-262) explique cette tradition et la forte ressemblance de la langue latine avec l’idiome de Valachie. Le torrent des émigrations avait entraîné les colonies placées par Trajan dans la Dacie, des bords du Danube sur ceux du Wolga ; et une seconde vague les avait ramenées du Wolga au Danube. Cela est possible, mais fort extraordinaire.
  22. Cette parabole est bien dans le style sauvage ; mais je voudrais que le Valaque n’y eût pas fait entrer le nom classique des Mysiens, les expériences de la pierre d’aimant et le passage d’un ancien poète comique. (Nicétas, in Alex. Comnena, l. I, p. 299-300.)
  23. Les Latins aggravent l’ingratitude d’Alexis, en supposant que son frère Isaac l’avait délivré des mains des Turcs qui le tenaient en captivité. On a sans doute affirmé ce conte pathétique à Venise et à Zara, mais je n’en trouve aucune trace dans les historiens grecs.
  24. Voyez le règne d’Alexis Lange ou Comnène dans les trois livres de Nicétas, p. 291-352.
  25. Voyez Fleury (Hist. ecclés., t. XVI, p. 26, etc.), et Ville-Hardouin, no 1, avec les Observations de Ducange, que je suis toujours censé citer avec le texte original.
  26. La Vie contemporaine du pape Innocent III, publiée par Baluze et Muratori (Script. rerum ital., t. III, part. I, p. 486-568), est très-précieuse par l’importance des instructions insérées dans le texte ; on peut y lire la bulle de la croisade, c. 84, 85.
  27. « Porce cil pardon fut issi gran, se s’en esmeurent mult li cuers des genz, et mult s’en croisièrent, porce que li pardons ere si gran. » Villehardouin, no 1. Nos philosophes peuvent raffiner sur les causes des croisades ; mais tels étaient les véritables sentimens d’un chevalier français.
  28. Ce nombre de fiefs, dont dix-huit cents devaient hommage-lige, était enregistré dans l’église de Saint-Étienne de Troyes, et fut attesté en 1213 par le maréchal de la Champagne (Ducange, Observ., p. 254).
  29. Campania… militiæ privilegio singularis excellit… in tyrociniis… prolusione armorum, etc. (Ducange, p. 249), tiré de l’ancienne Chronique de Jérusalem, A. D. 1177-1199.
  30. Le nom de Ville-Hardouin tire son origine d’un village ou château du diocèse de Troyes, entre Bar et Arcy. La famille était noble et ancienne. La branche ainée de notre historien subsista jusqu’en 1400 ; la cadette, qui acquit la principauté de l’Achaïe, se fondit dans la maison de Savoie (Ducange, p. 235-245).
  31. Son père et ses descendans possédèrent cet office ; mais Ducange n’en a pas suivi la trace avec son activité ordinaire. Je trouve qu’en 1356 cet office passa dans la maison de Conflans ; mais ces maréchaux de province sont éclipsés depuis longtemps par les maréchaux de France.
  32. Ce langage, dont je donnerai quelques échantillons, a été expliqué par Vigenère et Ducange dans une version et un glossaire. Le président de Brosses (Méchanisme des langues, t. II, p. 83) le donne comme un modèle du langage qui a cessé d’être français, et qui ne peut être compris que par les grammairiens.
  33. Son âge et son expression, « moi qui ceste œuvre dicta » (no 62, etc.), peuvent faire naître le soupçon (plus fondé que celui de M. Wood relativement à Homère) qu’il ne savait ni lire ni écrire. Cependant la Champagne peut se vanter d’avoir produit les deux premiers historiens, les nobles pères de la prose française, Ville-Hardouin et Joinville.
  34. La croisade, les règnes du comte de Flandre, de Baudouin et de son frère Henri, font le sujet particulier d’une histoire composée par Doutremens, jésuite (Constantinopolis Belgica, Tournai, 1638, in-4o.), que je ne connais que d’après ce qu’en a dit Ducange.
  35. Hist. etc, t. VI, p. 356.
  36. Pagi (Critica, t. III, A. D. 810, no 4, etc.) discute la fondation, l’indépendance de Venise et l’invasion de Pépin, (Voyez la Dissert. de Beretti, Chor. Ital. medii ævi ; in Muratori, Script., t. X, p. 153). Les deux critiques montrent un peu de partialité, le Français contre, et l’Italien pour la République.
  37. Lorsque le fils de Charlemagne réclama ses droits de souveraineté, les fidèles Vénitiens lui répondirent : οτι ημεις δȢλοι θελομεν ειναι τȢ Ρομαιων Βασιλεως (Constant. Porphyrogénète, De admin. imper., part. II, c. 28, p. 85) ; et la tradition du neuvième siècle établit le fait du dixième, confirmé par l’ambassade de Luitprand de Crémone. Le tribut annuel que l’empereur leur permit de payer au roi d’Italie, double leur servitude en l’allégeant ; mais le mot odieux de δȢλοι doit se traduire comme dans la chartre de 837 (Laugier, Hist. de Venise, t. I, p. 67, etc.), par le terme plus doux de subditi ou fideles.
  38. Voyez les vingt-cinquième et trentième Dissertations des antiquités du moyen âge par Muratori. L’histoire du commerce par Anderson ne date le commerce des Vénitiens avec l’Angleterre que de l’année 1323. L’abbé Dubos (Hist. de la Ligue de Cambrai, t. II, p. 443-480) donne une description intéressante de l’état florissant de leur commerce et de leurs richesses au commencement du quinzième siècle.
  39. Les Vénitiens n’ont écrit et publié leur histoire que fort tard. Leurs plus anciens monumens sont, 1o. la sèche Chronique (peut-être) de Jean Sagornin (Venise, 1765, in-8o), qui représente l’état et les mœurs de Venise dans l’année 1028, 2o. l’histoire plus volumineuse du doge (1342-1354) André Dandolo, publiée pour la première fois dans le douzième tome de Muratori, A. D. 1728. L’histoire de Venise, par l’abbé Laugier (Paris, 1728), est un ouvrage de quelque mérite, dont je me suis servi principalement pour la partie de la constitution de cette république.
  40. Henri Dandolo avait quatre-vingt-quatre ans quand il fut élu doge (A. D. 1192), et quatre-vingt-dix-sept quand il mourut (A. D. 1205). Voyez les Observations de Ducange sur Ville-Hardouin, no 204. Mais les écrivains originaux ne font aucune réflexion sur cette extraordinaire longévité. Il n’existe pas, je crois, un second exemple d’un héros presque centenaire. Théophraste pourrait servir d’exemple d’un écrivain de près de quatre-vingt-dix ans : mais au lieu de εννενηκοντα (Proæm. ad Character.), je me sens aussi disposé à lire εβδομηκοντα, comme l’a jugé son dernier éditeur Fischer, et comme l’a pensé d’abord Casaubon. Il est presque impossible que le corps et l’imagination conservent leur vigueur dans un âge si avancé.
  41. Les Vénitiens modernes (Laugier, t. II, p. 119) accusent l’empereur Manuel ; mais cette calomnie est réfutée par Ville-Hardouin et les anciens écrivains, qui supposent que Dandolo perdit la vue à la suite d’une blessure (no 34 et Ducange).
  42. Voyez le traité original dans la Chronique d’André Dandolo, p. 323-326.
  43. En lisant Ville-Hardouin, on ne peut s’empêcher de remarquer que le maréchal et ses confrères les chevaliers répandaient fréquemment des larmes. « Sachiez que la ot mainte lerme plorée de pitié (no 17) ; mult plorant (ibid.) ; mainte lerme plorée (no 34) si orent mult pitié et plorèrent mult durement (no 60) ; i ot maint lerme plorée de pitié (no 202). » Ils pleuraient dans toutes les occasions, tantôt de douleur, tantôt de joie, et tantôt de dévotion.
  44. Par une victoire contre les citoyens d’Asti (A. D. 1191), par une croisade dans la Palestine et par une ambassade du pape chez les princes allemands (Muratori, Annali d’Italia, t. X, p. 163-202).
  45. Voyez la croisade des Allemands dans l’Historia C. P. de Gunther (Can. Antiq. Lect., t. IV, p. V-VIII), qui célèbre le pèlerinage de Martin, son abbé, un des prédicateurs rivaux de Foulques de Neuilly. Son monastère de l’ordre de Cîteaux était situé dans le diocèse de Bâle.
  46. Jadera, aujourd’hui Zara, était une colonie romaine qui reconnaissait Auguste pour son fondateur. Elle a environ, dans l’état présent, deux milles de tour, et contient cinq à six mille habitans ; mais elle est très-bien fortifiée, et tient à la terre ferme par un pont. Voy. les Voyages de Spon et de Wheeler, Voyages de Dalmatie, de Grèce, etc., t. I, p. 64-70 ; Voyage en Grèce, p. 8-14. Ce dernier, confondant Sestertia et Sestertii, évalue un arc de triomphe décoré de colonnes et de statues, à douze livres st. Si de son temps il n’y avait point d’arbres dans les environs de Zara, c’est qu’on n’y avait pas encore planté apparemment les cerisiers qui nous fournissent de si excellent marasquin.
  47. Katona (Hist. crit. reg. Hungar. Stirpis Arpad., t. IV, p. 536-558) rassemble les faits et les témoignages les plus défavorables aux conquérans de Zara.
  48. Voyez toute la transaction et les sentimens du pape dans les Épîtres d’Innocent III. Gesta, c. 86, 87, 88.
  49. Un lecteur moderne est surpris d’entendre nommer le jeune Alexis le valet de Constantinople, à raison de son âge, comme on dit les infants d’Espagne et le nobilissimus puer des Romains : les pages ou valets des chevaliers étaient aussi nobles que leurs maîtres (Ville-Hardouin et Duc., no 36).
  50. Ville-Hardouin (no 38) nomme l’empereur Isaac sursac, mot dérivé probablement du mot français sire ou du grec Κυρ (κυριος), avec la terminaison du nom propre ; les noms corrompus de Tursac et de Conserac, que nous trouverons par la suite, nous donneront une idée de la licence que prenaient à cet égard les anciennes dynasties d’Assyrie et d’Égypte.
  51. Reinier et Conrad : l’un épousa Marie, fille de l’empereur Manuel Comnène ; l’autre était marié à Théodora Angela, sœur des empereurs Isaac et Alexis. Conrad abandonna la cour de Byzance et la princesse pour aller défendre la ville de Tyr contre Saladin (Ducange, Fam. Byzant., p. 187-203).
  52. Nicétas (in Alex. Comn., l. III, c. 9) accuse le doge et les Vénitiens d’avoir été les auteurs de la guerre contre Constantinople, et ne considère que comme κυμα υϖερ κυματι l’arrivée et les offres honteuses du prince exilé.
  53. Ville-Hardouin et Gunther expliquent les sentimens des deux partis. L’abbé Martin quitta l’armée à Zara, passa dans la Palestine, fut envoyé comme ambassadeur à Constantinople, et devint malgré lui le témoin du second siége.
  54. La naissance et la dignité d’André Dandolo lui donnaient des motifs et des moyens pour rechercher dans les archives de Venise l’histoire de son illustre ancêtre. Le laconisme de son récit rend un peu suspectes les relations modernes et verbeuses de Sanudo (in Muratori, Scriptores rerum italicarum, t. XXII), Blondus, Sabellicus et Rhamnusius.
  55. Ville-Hardouin, no 62. Ses sentimens sont aussi originaux que sa manière de les exprimer ; il est sujet à pleurer, mais ne se réjouit pas moins de la gloire et du danger des combats avec un enthousiasme auquel un écrivain sédentaire ne peut atteindre.
  56. Dans ce Voyage, presque tous les noms géographiques se trouvent défigurés par les Latins : le nom moderne de Chalcis et de toute l’Eubée est dérivé du nom de l’Euripus, d’où Esripo, Negripo, Negrepont, qui déshonore nos cartes. (D’Anville, Géogr. ancienne, t. I, p. 263.)
  57. Et sachiez que il ne ot si hardi cui le cuer ne fremist (c. 67.). … Chascuns regardait ses armes… que par tems en aront mestier (c. 68). Telle est la franchise du vrai courage.
  58. Eandem urbem plus in solis navibus piscatorum abundare, quam illos in toto navigio. Habebat enim mille et sexcentas piscatorias naves… Bellicas autem sive mercatorias habebant infinite multidinis et portum tutissimum. Gunther, Hist. C. P., c. 8, p. 10.
  59. Καθαπερ ιερων αλσεων, ειπειν δε και θεοφυτεντων παραδειοων εφειδοντο τȢτωνι. Nicétas, in Alex. Comneno, l. III, c. 9, p. 348.
  60. D’après la traduction de Vigenère, j’adopte le nom sonore de palandre, dont on se sert, je crois, encore dans les parages de la Méditerranée. Cependant, si j’écrivais en français, j’emploierais le mot primitif et expressif de vessiers ou huissiers, tiré de huis, vieux mot qui signifiait une porte que l’on baissait comme un pont-levis, mais qui à la mer se relevait en dedans du bâtiment (Voyez Ducange ou Ville-Hardouin, no 14 ; et Joinville, p. 27, 28, édit. du Louvre).
  61. Pour éviter l’expression vague de suite ou suivans, etc., je me sers, d’après Ville-Hardouin, du nom de sergens, pour indiquer tons les cavaliers qui n’étaient point chevaliers. Il y avait des sergens d’armes et des sergens de lois, et on peut, à la parade et dans la salle de Westminster, observer l’étrange résultat de cette distinction. (Ducange, Gloss. lat. Servientes, etc., t. VI, p. 226-231.)
  62. Il est inutile d’observer qu’au sujet de Galata, de la chaîne, etc., le récit de Ducange est complet et circonstancié. Consultez aussi les chapitres particuliers du C. P. Christiana du même auteur. Les habitans de Galata étaient si vains et si ignorans, qu’ils s’appliquèrent l’Épître de saint Paul aux Galatiens.
  63. Le vaisseau qui rompit la chaîne portait le nom d’Aquila, l’Aigle (Dandolo, Chron., p. 322), que Blondus (De gestis Venet.) a transformé en Aquilo, vent du nord. Ducange (dans ses Observations, no 83) adopte ce dernier ; mais il ne connaissait pas le texte irrécusable de Dandolo, et il négligea d’observer la topographie du port ; le vent du sud-est aurait été infiniment plus favorable à l’expédition que le vent du nord.
  64. Quatre cent mille hommes ou plus (Ville-Hardouin, no 134), doit s’entendre d’hommes en état de porter les armes. Le Beau (Hist. du Bas-Empire, t. XX, p. 417) accorde à Constantinople un million d’habitans, soixante mille hommes de cavalerie, et une multitude innombrable de soldats. Dans son état de dégradation, la capitale de l’empire ottoman contient aujourd’hui quatre cent mille âmes (Voyages de Bell, vol. II, p. 401, 402) ; mais comme les Turcs ne tiennent aucun registre des morts ni des naissances, et que tous les rapports sont suspects, il est impossible de constater leur population réelle. (Niebuhr, Voyag. en Arab., t. I, p. 18, 19.)
  65. D’après les plans les plus corrects de Constantinople, je ne puis admettre qu’une étendue de quatre mille pas. Cependant Ville-Hardouin}} fixe l’espace à trois lieues (no 86). Si ses yeux ne l’ont pas trompé, il faut croire qu’il comptait par lieues gauloises, qui n’étaient que de quinze cents, pas, et dont peut-être on se sert encore en Champagne.
  66. Ville-Hardouin (nos 89-95) désigne les gardes ou Varangi par les noms d’Anglais et de Danois avec leurs haches. Quelle que fût leur origine, un pèlerin français ne pouvait se tromper sur les nations dont ils étaient alors composés.
  67. Pour le premier siége et la conquête de Constantinople, on peut lire la lettre originale des croisés à Innocent III, Ville-Hardouin (nos 75-99), Nicétas (in Alexio. Comnène, l. III, c. 10, p. 349-352), Dandolo (in Chron., p. 322). Gunther et l’abbé Martin n’étaient point encore de retour de leur premier pèlerinage à Jérusalem ou à Saint-Jean-d’Acre, où ils demeuraient obstinément, quoique la plus grande partie de leurs compagnons y fussent morts de la peste.
  68. Comparez dans la grossière énergie de Ville-Hardouin (nos 66-100) l’intérieur de Constantinople, ses environs, et l’impressîon que ce spectacle fit aux croisés : Cette ville, dit-il, que de toutes les autres cre souveraine. Voyez les passages de cette description dans Foulcher de Chartres (Hist. Hieros., t. I, c. 4) et Guillaume de Tyr (II, 3 ; XX, 26).
  69. En jouant aux dés les Latins lui ôtèrent son diadème, et le coiffèrent d’un bonnet de laine ou de poil. Το μεγαλοϖρεϖες και παγκλειςον κατερρυϖαινεν ονομα. (Nicétas, p. 358). Si cette plaisanterie lui fut faite par des Vénitiens, c’était une suite de l’insolence naturelle aux négocians et aux républicains.
  70. Ville-Hardouin, no 181 ; Dandolo, p. 322. Le doge affirme que les Vénitiens furent payés plus lentement que les Français ; mais il observe que l’histoire des deux nations n’est point d’accord sur cet objet. Avait-il lu Ville-Hardouin ? Les Grecs se plaignirent, quod totius Græciæ opes transtulisset (Gunther, Hist. C. P., c. 13). Voyez les lamentations et les invectives de Nicétas, p. 355.
  71. Le règne d’Alexis Comnène contient dans Nicétas trois livres entiers ; et il expédie en cinq chapitres la courte restauration d’Isaac et de son fils (p. 302-362).
  72. Nicétas, en reprochant à Alexis son alliance impie, insulte dans les termes les plus offensans à la religion du pape de Rome, μειζον και ατοϖωτατον… παρεκτροϖην πιςεως… των τȢ Παϖα προνομιων καινισμον… μεταθεσιν τε και μεταϖοιησιν των παλαιων Ρωμαιοις εθων (p. 348). Telles furent les expressions de tous les Grecs jusqu’à la subdivision totale de leur empire.
  73. Nicétas (p. 355) est positif dans ses accusations, et charge particulièrement les Flamands (Φλαμιονες) ; mais il regarde mal à propos leur nom comme ancien. Ville-Hardouin (no 107) disculpe les barons, et ignore ou affecte d’ignorer le nom des coupables.
  74. Comparez les plaintes et les soupçons de Nicétas (p. 359-362) avec les accusations positives de Baudouin de Flandre (Gesta Innocent. III, c. 92, p. 534), cum patriarcha et mole nobilium, nobis promissis perjurus et mendax.
  75. Il se nommait Nicolas Canabus. Nicétas en fait l’éloge, et Mourzoufle le sacrifia à sa vengeance (p. 362).
  76. Ville-Hardouin (no 116) en parle comme d’un favori, et semble ignorer qu’il était prince du sang impérial et de la maison de Ducas. Ducange, qui furète partout, soupçonne qu’il était le fils d’Isaac Ducas Sébastocrator, et cousin issu de germain du jeune empereur Alexis.
  77. Nicétas atteste cette négociation, qui paraît assez probable (p. 365) ; mais Ville-Hardouin et Dandolo la regardent comme honteuse, et la passent sous silence.
  78. Baudouin parle de ces deux tentatives contre la flotte, (Gesta) c. 92, p. 534, 535 ; Villehardouin (nos 113-115) ne parle que de la première. Il est à remarquer qu’aucun de ces guerriers n’observe aucune propriété particulière aux feux grégeois.
  79. Ducange (no 119) nous inonde d’un torrent d’érudition relativement au gonfanon impérial. On montre encore cette bannière de la Vierge à Venise comme un trophée et une relique. Si c’est la véritable, le pieux Dandolo a trompé les moines de Cîteaux.
  80. Ville-Hardouin (no 126) avoue que mult ere grant péril ; et Gunther (Hist. C. P., c. 13) affirme que nulla spes victoriæ arridere poterat. Cependant le chevalier parle avec mépris de ceux qui pensaient à la retraite, et le moine donne des louanges à ceux de ses compatriotes qui étaient résolus de mourir les armes à la main.
  81. Baudouin et tous les écrivains honorent les noms de ces deux galères de felici auspicio.
  82. En faisant allusion à Homère, Nicétas l’appelle εννεα οργυιας, haut de neuf orgyæ ou dix-huit verges anglaises, environ cinquante pieds. Une pareille taille aurait en effet rendu la terreur des Grecs fort excusable. L’auteur paraît dans cette occasion plus attaché aux merveilles qu’à son pays, ou peut-être à la vérité. Baudouin s’écrie dans les termes du psalmiste, Persequitur unus ex nobis centum alienos.
  83. Ville-Hardouin (no 130) ignore encore les auteurs de cet incendie, moins condamnable que le premier, et dont Gunther accuse quidam comes Teutonicus (c. 14). Ils semblent rougir, les incendiaires !
  84. Pour le second siége et la conquête de Constantinople, voyez Ville-Hardouin (nos 113-132), la deuxième lettre de Baudouin à Innocent III (Gesta, c. 92, p. 534-537), et le règne entier de Mourzoufle dans Nicétas (p. 363-375). Voy. aussi quelques passages de Dandolo (in Chron. Venet., p. 323-330), et Gunther (Hist. C. P., c. 14-18), qui ajoutent le merveilleux des visions et des prophéties. Le premier cite un oracle de la sibylle Erythrée, qui annonce un grand armement sur la mer Adriatique, sous la conduite d’un général aveugle, et destiné contre Byzance, etc. ; prédiction fort surprenante, si elle n’était pas postérieure à l’événement.
  85. Ceciderunt tamen câ die civium quasi duo millia, etc. (Gunther, c. 18.) L’arithmétique est une pierre de touche pour évaluer l’exagération de la passion et des figures de rhétorique.
  86. Quidam (dit Innocent III, Gesta, c. 94, p. 538) nec religioni, nec ætati, nec sexui pepercerunt : sed fornicationes, adulteria, et incestus in oculis omnium exercentes, non solum maritatas et viduas, sed et matronas et virgines deoque dicatas exposuerunt spurcitiis garcionum. Villehardouin ne parle point de ces accidens communs à la guerre.
  87. Nicétas sauva et épousa dans la suite une vierge noble qu’un soldat, εϖι μαρτυσι οπολλοις ονηδον εϖιζρωμωμενος, avait presque violée, sans égard pour εντολαι, ενταλματα ευ γεγονοτων.
  88. En parlant de la masse générale des richesses, Gunther observe, ut de pauperibus et advenis civis ditissimi redderentur (Hist. C. P., c. 18). Ville-Hardouin (no 132), que depuis la création ne fut tant gaaignié dans une ville. Baudouin (Gesta, c. 92) ut tantum tota non videatur possidere Latinitas.
  89. Ville-Hardouin, nos 133-135. Il y a une variante dans le texte, et l’on peut lire cinq cent mille au lieu de quatre cent mille. Les Vénitiens avaient offert de prendre la masse entière des dépouilles, et de donner quatre cents marcs à chaque chevalier, deux cents à chaque prêtre ou cavalier, et cent à chaque soldat. Ce marché n’aurait pas été avantageux pour la république. (Le Beau, Hist. du Bas-Empire, t. XX, p. 506 ; je ne sais d’où il a pris cela.)
  90. Au concile de Lyon (A. D. 1245), les ambassadeurs d’Angleterre évaluèrent le revenu de la couronne comme inférieur à celui du clergé étranger, qui montait à soixante mille marcs chaque année (Matthieu Paris, p. 451 ; Hist. d’Angleterre, par Hume, vol. II, p. 170).
  91. Nicétas décrit d’une manière pathétique le sac de Constantinople et ses malheurs personnels (p. 367-369, et dans le Status urbis C. P., p. 375-384) ; Innocent III (Gesta, c. 92) confirme la réalité même des sacriléges que déplorait Nicétas ; mais Ville-Hardouin ne laisse apercevoir ni pitié ni remords.
  92. Si j’ai bien compris le texte grec de Nicétas, leurs mets favoris étaient des culottes de bœuf bouillies, du porc salé avec des pois, et de la soupe avec de l’ail et des herbes acres ou acides (p. 382).
  93. Nicétas emploie des expressions très-dures, παρ αγραμματοις Βαρβαροις, και τελεον αναλφαβητοις (Frag. apud Fabricius, Bibl. græc., t. VI, p. 414.) Il est vrai que ce reproche s’applique particulièrement à leur ignorance de la langue grecque et des sublimes ouvrages d’Homère. Les Latins des douzième et treizième siècles ne manquaient point d’ouvrages de littérature dans leur propre langue. Voyez les Recherches philologiques de Harris, p. 111, c. 9, 10, 11.
  94. Nicétas était né à Chonæ eu Phrygie (l’ancienne Colosses de saint Paul). Il s’était élevé au rang de sénateur, de juge du Voile et de grand Logothète. Après la ruine de l’empire, dont il fut témoin et victime, il se retira à Nicée, et composa une histoire complète et soignée depuis la mort d’Alexis Comnène jusqu’au règne de Henri.
  95. Un manuscrit de Nicétas (dans la Biblioth. Bodléienne) contient ce fragment curieux sur les statues de Constantinople, que la fraude ou la honte, ou plutôt la négligence a omis dans les autres éditions. Il a été publié par Fabricius (Bibl. græc., t. VI, p. 405-416), et loué excessivement par l’ingénieux M. Harris de Salisbury (Recherc. philologiques, part. III, c. 5, p. 301-312).
  96. Pour nous donner l’idée de la statue d’Hercule, M. Harris a cité une épigramme et donné la figure d’une superbe pierre, qui cependant ne copie point l’attitude de la statue, qui représentait Hercule sans massue, la jambe et le bras droit étendus.
  97. Je transcris littéralement les proportions données par Nicétas, qui me paraissent très-ridicules, et feront peut-être juger que le bon goût prétendu de ce sénateur se réduisait à de l’affectation et de la vanité.
  98. Nicétas, in Isaaco Angelo et Alexio, c. 3, p. 359. L’éditeur latin observe très-judicieusement que l’historien fait dans son style emphatique ex pulice elephantem.
  99. Nicétas, dans deux passages (édition de Paris, p. 360 ; Fabricius, p. 408), couvre les Latins de reproche piquant de οιτȢ καλȢ ανεραςοι Βαρβαροι, et il s’explique clairement sur leur avidité pour le cuivre. Cependant les Vénitiens eurent le mérite de transporter quatre chevaux de bronze de Constantinople à la place de Saint-Marc (Sanuto, Vite dei Dogi, in Muratori, Script. rerum italicar., t. XXII, p. 534).
  100. Winckelman, Hist. de l’Art, t. III, p. 269-270.
  101. Voyez le vol pieux de l’abbé Martin, qui transporta une riche cargaison dans son couvent de Paris, diocèse de Bâle (Gunther, Hist. C. P., c. 19-23, 24). Cependant, en dérobant ces saintes dépouilles, le saint encourut la peine d’excommunication, et fut peut-être infidèle à un serment.
  102. Fleury, Hist. ecclés., t. XVI, p. 139-145.
  103. Je terminerai ce chapitre par quelques mots sur une histoire moderne, qui donne les détails de la prise de Constantinople par les Latins, mais qui n’est tombée qu’un peu tard entre mes mains. Paolo Ramusio, le fils du compilateur de Voyages, fut nommé par le sénat de Venise pour écrire l’histoire de la conquête. Il reçut cet ordre dans sa jeunesse, et l’exécuta quelques années après. Il composa en latin un ouvrage élégamment écrit, intitulé : De bello Constantinopolitano et imperatoribus Comnenis per Gallos et Venetos restitutis (Venise, 1635, in-folio). Ramusio ou Rhamnusus transcrit et traduit, sequitur ad unguem, un manuscrit de Ville-Hardouin qu’il possédait ; mais il a enrichi son récit de matériaux grecs et latins, et nous lui devons la description correcte de la flotte, les noms des cinquante nobles Vénitiens qui commandaient les galères de la république, et la connaissance de l’opposition patriotique de Pantaléon Barbi au choix du doge pour empereur.