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Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 12/LXI

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CHAPITRE LXI.
Partage de l’empire entre les Français et les Vénitiens. Cinq empereurs latins des maisons de Flandre et de Courtenai. Leurs guerres contre les Bulgares et contre les Grecs. Faiblesse et pauvreté de l’empire latin. Les Grecs reprennent Constantinople. Conséquences générales des croisades.

Élection de l’empereur Baudoin Ier. A. D. 1204. Mai 9-16.

APRÈS la mort des princes légitimes, les Français et les Vénitiens se crurent suffisamment assurés de la justice de leur cause et de son succès, pour se partager d’avance les provinces de l’empire[1] : ils convinrent, par un traité, de nommer douze électeurs, six de chaque nation, et de reconnaître pour empereur de l’Orient celui qui obtiendrait la majorité de leurs suffrages. Les confédérés stipulèrent qu’en cas que les voix fussent également partagées, le sort déciderait entre les deux candidats. Ils lui accordèrent d’avance les titres et les prérogatives des empereurs précédens, les deux palais de Blachernes et de Boucoléon, et le quart de toutes les possessions qui composaient la monarchie des Grecs ; les trois autres paris, divisées en deux portions égales, furent destinées à être partagées entre les Vénitiens et les barons français. On convint que tous les feudataires, dont, par une honorable distinction, le doge fut seul excepté, prêterait au nouveau souverain foi, hommage et serment de service militaire, comme au chef suprême de l’empire ; que celle des deux nations qui donnerait l’empereur, céderait à l’autre la nomination du patriarche ; et que tous les pèlerins, quelle que fût leur impatience de visiter la Terre-Sainte, consacreraient encore une année à la conquête et à la défense des provinces de l’empire grec. Lorsque les Latins furent les maîtres de Constantinople, ils confirmèrent le traité et l’exécutèrent. Le premier et le plus important de leurs soins fut l’élection d’un empereur. Les six électeurs français étaient tous ecclésiastiques : l’abbé de Loces, l’archevêque élu d’Acre en Palestine, et les évêques de Soissons, de Troie, d’Halberstadt et de Bethléem : ce dernier remplissait dans le camp l’office de légat du pape. Respectables par leurs lumières et leur caractère sacré, ils étaient d’autant plus propres à faire un choix, qu’ils ne pouvaient pas en être l’objet. On choisit les six Vénitiens parmi les principaux ministres de l’état, et les illustres familles des Querini et des Contarini s’enorgueillissent encore d’y trouver leurs ancêtres. Les douze électeurs s’assemblèrent dans la chapelle du palais, et procédèrent à l’élection après avoir solennellement invoqué le Saint-Esprit. Le respect et la reconnaissance réunirent d’abord tous les suffrages en faveur du doge. Il était l’auteur de l’entreprise, et, malgré son âge et son état de cécité, ses exploits auraient pu mériter les éloges et l’envie des plus jeunes chevaliers ; mais le patriote Dandolo dédaignait toute ambition personnelle, et se contenta de l’honneur des suffrages qui le déclaraient digne de régner. Les Vénitiens, ses compatriotes, et peut-être ses amis, s’opposèrent eux-mêmes à sa nomination[2] : ils représentèrent avec l’éloquence de la vérité les inconvéniens qui pouvaient résulter pour la liberté nationale et pour la cause commune, de l’union incompatible de la première magistrature d’une république et de la souveraineté de l’Orient. L’exclusion du doge laissa le champ libre aux mérites plus balancés de Boniface et de Baudouin, et tous les candidats moins illustres abandonnèrent respectueusement leurs prétentions. La maturité de l’âge, une réputation brillante, le choix des aventuriers et le vœu des Grecs, recommandaient le marquis de Montferrat ; et j’ai peine à croire que ses petites possessions au pied des Alpes[3] aient pu donner de l’inquiétude à la république de Venise, maîtresse de la mer. Mais le comte de Flandre, âgé de trente-deux ans, vaillant, pieux et chaste, était chef d’un peuple riche et belliqueux, descendant de Charlemagne, cousin du roi de France, et pair des barons et des prélats qui auraient consenti avec répugnance à se soumettre à l’empire d’un étranger. Ces barons, le doge et le marquis à leur tête, attendaient à la porte de la chapelle la décision des électeurs. L’évêque de Soissons vint l’annoncer au nom de ses collègues. « Vous avez juré, dit-il, d’obéir au prince que nous choisirons ; par nos suffrages unanimes, Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, est votre souverain et empereur d’Orient. » Le comte fut salué par de bruyantes acclamations, que répétèrent bientôt, dans toute la ville, la joie des Latins et la tremblante adulation des Grecs. Boniface s’empressa le premier de baiser la main de son rival et de l’élever sur un bouclier. Baudouin fut transporté dans la cathédrale, où on lui chaussa solennellement les brodequins de pourpre. Trois semaines après l’élection, il fut couronné par le légat du pape, faisant les fonctions de patriarche ; mais le clergé vénitien remplit bientôt le chapitre de Sainte-Sophie, plaça Thomas Morosini sur le trône ecclésiastique, et ne négligea aucun moyen pour conserver à sa nation les honneurs et les bénéfices de l’Église grecque[4]. Le successeur de Constantin ne tarda pas à envoyer dans la Palestine, en France et à Rome, la nouvelle de cette révolution mémorable ; il fit transporter dans la Palestine, comme un trophée, les portes de Constantinople et les chaînes du port[5], et prit des assises de Jérusalem, les lois et les usages qui convenaient le mieux à une colonie française et à une conquête d’Orient, Baudouin, par ses lettres, invite tous les Français à venir augmenter cette colonie, peupler une vaste et superbe capitale, et cultiver des terres fertiles préparées à récompenser amplement les travaux du prêtre et ceux du soldat. Il félicite le pontife de Rome sur le rétablissement de son autorité dans l’Orient, l’engage à éteindre le schisme des Grecs par sa présence dans un concile général, et sollicite son indulgence et sa bénédiction pour des pèlerins qui avaient contrevenu à ses ordres[6]. Innocent répondit avec autant de dignité que de prudence ; il attribue aux vices des hommes la subversion de l’empire d’Orient, et adore les décrets de la Providence ; les conquérans seront, dit-il, ou absous ou condamnés, par leur conduite future, et la validité de leur traité dépend du jugement de saint Pierre ; mais Innocent leur prescrit, comme leur devoir le plus sacré, d’établir une juste subordination d’obéissance et de tribut, des Grecs aux Latins, des magistrats au clergé et du clergé au pape.

Partage de l’empire grec.

Dans le partage des provinces de l’empire[7], la part des Vénitiens se trouvait plus considérable que celle de l’empereur latin. Il n’en possédait qu’un quart ; Venise se réserva la bonne moitié du reste, et l’autre moitié fut distribuée entre les aventuriers de France et de Lombardie. Le vénérable Dandolo fut proclamé despote de la Romanie, et, selon l’usage des Grecs, chaussé des brodequins de pourpre. Il termina sa longue et glorieuse carrière à Constantinople ; et si sa prérogative ne passa point à ses successeurs, ils en conservèrent du moins le titre jusqu’au milieu du quatorzième siècle, en y joignant le titre réel, mais singulier, de seigneurs d’un quart et demi de l’Empire romain[8]. Le doge, esclave de l’état, avait rarement la permission de s’éloigner du timon de la république ; mais il se faisait représenter en Grèce par un bailli ou régent revêtu d’une juridiction en dernier ressort sur la colonie des Vénitiens. Ceux-ci possédaient trois des huit quartiers de Constantinople ; et leur tribunal indépendant était composé de six juges, quatre conseillers, deux chambellans, deux avocats fiscaux et un connétable. Une longue expérience du commerce d’Orient les avait mis à portée de choisir leur part avec discernement ; ils firent cependant une imprudence en acceptant le gouvernement et la défense d’Andrinople ; mais leur sage politique s’occupa de former une chaîne de villes, d’îles et de factoreries le long de la côte maritime, qui s’étend depuis les environs de Raguse jusqu’à l’Hellespont et au Bosphore. Les travaux dispendieux de ces conquêtes épuisaient leur trésor ; ils renoncèrent aux anciennes maximes de leur gouvernement, adoptèrent un système féodal, et se contentèrent de l’hommage des nobles[9] pour les possessions que ceux-ci entreprenaient de conquérir et de défendre. Ce fut ainsi que la famille de Sanut acquit le duché de Naxos, qui comprenait la plus grande partie de l’Archipel. La république acheta du marquis de Montferrat, pour la somme de dix mille marcs, l’île fertile de Crète ou Candie, et les débris de cent villes[10]. Mais les vues étroites d’une orgueilleuse aristocratie[11] ne permirent pas d’en tirer un grand parti, et les plus sages des sénateurs déclarèrent que ce n’était pas la possession des terres, mais l’empire de la mer qui formait le trésor de Saint-Marc. Sur la moitié échue aux aventuriers, le marquis de Montferrat était sans contredit celui qui méritait la plus forte récompense. Outre l’île de Crète, on compensa son exclusion du trône par le titre de roi et les provinces au-delà de l’Hellespont ; mais il échangea sagement cette conquête difficile et éloignée, pour le royaume de Thessalonique ou de Macédoine, à douze journées de la capitale, et assez près des états du roi de Hongrie, son beau-frère, pour en recevoir au besoin des secours. Sa marche à travers ces provinces fut accompagnée des acclamations sincères ou simulées des Grecs ; et l’ancienne et véritable Grèce reçut encore un conquérant latin[12], qui foula cette terre classique d’un pied indifférent. Les beautés de la vallée de Tempé attirèrent à peine ses regards ; il traversa avec précaution le passage étroit des Thermopyles, occupa Thèbes, Athènes et Argos, villes inconnues pour lui, et prit d’assaut Corinthe et Napoli[13], qui avaient essayé de lui résister. Les lots des pèlerins latins furent réglés par le sort, ou le choix, et des échanges successifs. Dans la joie de leur triomphe, ils abusèrent sans modération de leur pouvoir sur la vie et la fortune d’un grand nombre d’hommes. Après un examen exact des provinces, ils pesèrent dans la balance de l’avarice le revenu de chaque district, la situation plus ou moins avantageuse, et les ressources plus ou moins abondantes pour la subsistance des hommes et des chevaux. Leurs prétentions s’étendirent jusque sur les anciens démembremens de l’Empire romain ; Le Nil et l’Euphrate se trouvaient compris dans leurs partages imaginaires, et heureux était le guerrier qui se trouvait avoir dans son lot le palais du sultan d’Iconium[14]. Je n’entreprendrai point de donner ici leur généalogie ni le détail de leurs possessions ; il me suffit de dire que les comtes de Blois et de Saint-Pol obtinrent le duché de Nicée et la seigneurie de Demotica[15] ; les principaux fiefs furent tenus à la charge du service de connétable, de chambellan, d’échanson, de sommelier et de maître-d’hôtel. Notre historien, Geoffroi de Ville-Hardouin, acquit un riche établissement sur les bords de l’Hèbre, et réunit les offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Chaque baron partit à la tête de ses chevaliers et de ses archers, pour s’emparer de son lot ; et la plupart éprouvèrent d’abord peu de résistance ; mais il résulta de cette dispersion une faiblesse générale, et l’on sent combien de querelles devaient s’élever dans un état de choses et parmi des hommes dont la force était l’unique loi. Trois mois après la conquête de Constantinople, l’empereur et le roi de Thessalonique marchèrent l’un contre l’autre : l’autorité du doge, les conseils du maréchal et la courageuse fermeté des pairs parvinrent à les réconcilier[16].

Révolte des Grecs. A. D. 1204, etc.

Deux fugitifs qui avaient occupé le trône de Constantinople prenaient encore le titre d’empereurs, et les sujets de ces princes détrônés pouvaient céder à un mouvement de compassion pour l’ancien Alexis ou être excités à la vengeance par l’ambitieux Mourzoufle. Une alliance de famille, un intérêt commun, les mêmes crimes et le mérite d’avoir ôté la vie aux ennemis de son rival, engagèrent le second usurpateur à se réunir avec le premier. Mourzoufle se rendit dans le camp d’Alexis ; il y fut reçu avec des caresses et des honneurs ; mais les scélérats sont incapables d’amitié, et doivent se méfier de ceux qui leur ressemblent. On le saisit dans le bain, et après l’avoir privé de la vue, Alexis s’assura de ses troupes, s’empara de ses trésors, et le fit chasser du camp, loin duquel Mourzoufle fut réduit à errer, objet de mépris et d’horreur pour ceux qui avaient, plus qu’Alexis, le droit de haïr et de punir l’assassin de l’empereur Isaac et de son fils. Poursuivi par la crainte et le remords, il cherchait à passer en Asie, lorsque les Latins de Constantinople le surprirent, et, par un jugement public, le condamnèrent à une mort ignominieuse. Après avoir balancé pour son supplice entre la hache, la roue et le pal, les juges firent placer[17] Mourzoufle sur le sommet d’un pilier de marbre blanc élevé de cent quarante-sept pieds, que l’on nommait la colonne de Théodose[18]. Du haut de cette colonne, il fut précipité en bas la tête la première, et se brisa sur le pavé, en présence d’une multitude de spectateurs rassemblés dans le Forum de Taurus, et qui voyaient avec étonnement, dans ce singulier spectacle, l’explication et l’accomplissement d’un ancienne prédiction[19]. Le sort d’Alexis est moins tragique : le marquis en fit présent au roi des Romains, et le lui envoya en Italie. Condamné à une prison perpétuelle, l’usurpateur fut transféré d’une forteresse des Alpes dans un monastère de l’Asie, et ne gagna pas beaucoup au change. Mais avant la révolution, Alexis avait donné sa fille en mariage à un jeune héros qui rétablit et occupa le trône des princes grecs[20]. [Théodore Lascaris, empereur de Nicée. 1204-1222.]Théodore Lascaris avait signalé sa valeur dans les deux siéges de Constantinople. Après la fuite de Mourzoufle, les Latins étant déjà dans la ville, il s’offrit au peuple et aux soldats pour leur empereur ; cette offre pouvait être un acte de vertu et était bien certainement une preuve de courage. S’il eût pu donner une âme à cette multitude, elle aurait écrasé sous ses pieds les étrangers qui la menaçaient ; mais le lâche désespoir des Grecs refusa son secours, et Théodore se retira dans l’Anatolie, pour y respirer l’air de la liberté, hors de la vue et de l’atteinte des conquérans. Sous le titre de despote et ensuite d’empereur, il attira sous ses drapeaux le petit nombre d’hommes courageux que le mépris de la vie soutenait contre l’esclavage ; et regardant comme légitime tout ce qui pouvait contribuer au salut public, il implora sans scrupule l’alliance du sultan des Turcs. Nicée, où Théodore fixa sa résidence, Pruse, Philadelphie, Smyrne et Éphèse, ouvrirent leurs portes à leur libérateur. Ses victoires et même ses défaites augmentèrent ses forces et sa réputation, et le successeur de Constantin conserva cette portion de l’empire, qui s’étendait depuis les bords du Méandre jusqu’aux faubourgs de Nicomédie, et dans la suite, jusqu’à ceux de Constantinople. L’héritier légitime des Comnène, fils du vertueux Manuel et petit-fils du féroce Andronic, en possédait aussi une faible portion dans une province éloignée : on le nommait Alexis, et le surnom de Grand s’appliquait probablement plus à sa taille qu’à ses exploits. Les Lange, sans craindre son origine, l’avaient nommé gouverneur ou duc de Trébisonde[21] ; sa naissance lui donnait de l’ambition, et la révolution lui valut l’indépendance. Sans changer de titre, il régna paisiblement sur la côte de la mer Noire, depuis Sinope jusqu’au Phase. Le fils qui lui succéda, et dont on ignore le nom, n’est connu que comme le vassal du sultan, qu’il suivait à la guerre avec deux cents lances. Ce prince Comnène n’était que duc de Trébisonde ; ce fut le petit-fils d’Alexis qui, déterminé par l’orgueil et la jalousie, prit le titre d’empereur. Dans la partie occidentale de l’empire, Michel, bâtard de la maison des Lange, et connu avant la révolution comme otage, soldat et rebelle, sauva un troisième fragment du naufrage. Après s’être évadé du camp de Boniface, il obtint, par son mariage avec la fille du gouverneur de Durazzo, la possession de cette ville importante ; il prit le litre de despote, et fonda une principauté puissante dans l’Épire, l’Étolie et la Thessalie, qui ont toujours été peuplées d’une race belliqueuse. Ceux des Grecs qui avaient offert leurs services aux Latins, leurs nouveaux souverains, furent refusés par ces souverains orgueilleux, et exclus[22] de tous les honneurs civils et militaires, comme des hommes nés pour obéir et trembler. Leur ressentiment les excita à prouver, en devenant des ennemis dangereux, qu’on aurait pu trouver en eux des amis utiles. L’adversité avait endurci leur courage, et tous les citoyens distingués par leur savoir ou leur vertu, leur valeur ou leur naissance, abandonnèrent Constantinople, et se retirèrent sous les gouvernemens indépendans de Trébisonde, d’Épire ou de Nicée. On ne cite qu’un seul patricien qui ait mérité le douteux éloge d’attachement et de fidélité aux Francs. Le peuple des villes et des campagnes se serait soumis sans peine à une servitude régulière et modérée ; quelques années de paix et d’industrie auraient bientôt fait oublier la guerre et ses désordres passagers ; mais la tyrannie du système féodal éloignait les douceurs de la paix et anéantissait les fruits de l’industrie. Une administration simple et des lois sages donnaient aux empereurs romains de Constantinople, s’ils avaient eu les talens nécessaires pour en faire usage, les moyens de protéger leurs sujets. Mais le trône des Latins était occupé par un prince titulaire, chef et souvent esclave de ses indociles confédérés. L’épée des barons disposait de tous les fiefs de l’empire, depuis le royaume jusqu’au plus mince château. Leur ignorance, leurs discordes et leur pauvreté, étendaient la tyrannie jusque dans les villages les plus éloignés. Les Grecs, également opprimés par le pouvoir temporel des prêtres et par la haine fanatique des soldats, se trouvaient séparés pour toujours de leurs conquérans par la barrière insurmontable du langage et de la religion. Tant que les croisés restèrent réunis dans la capitale, le souvenir de leur victoire et la terreur de leurs armes imposèrent silence à un pays subjugué. Leur séparation découvrit la faiblesse de leur nombre et les défauts de leur discipline ; quelques échecs causés par leur imprudence apprirent qu’ils n’étaient pas invincibles. La crainte des Grecs diminuait, et leur haine augmentait en proportion. Ils passèrent bientôt des murmures aux conspirations ; et avant la fin d’une année d’esclavage, le peuple vaincu implora ou accepta avec confiance le secours d’un barbare dont il avait éprouvé la puissance, et à la reconnaissance duquel il se fiait[23].

Guerre des Bulgares. A. D. 1205.

Calo-Jean ou Joannice, chef révolté des Walaques et des Bulgares, s’était empressé de complimenter les Latins par une ambassade. Le titre de roi, et la sainte bannière qu’il avait reçue du pontife romain, semblaient l’autoriser à se regarder comme leur frère, et en qualité de leur complice dans le renversement de l’empire grec, il croyait pouvoir aspirer au titre de leur ami. Joannice apprit avec étonnement que le comte de Flandre, imitant l’orgueil fastueux des successeurs de Constantin, avait renvoyé ses ambassadeurs en déclarant avec hauteur qu’il fallait que le rebelle vînt mériter son pardon en touchant de son front le marchepied du trône. S’il eût écouté son ressentiment, cet outrage aurait été lavé dans le sang ; mais, par une politique plus prudente[24], le roi des Bulgares, guettant avec soin les progrès du mécontentement des Grecs, se montra sensible à leurs malheurs, et promit de soutenir de sa personne et de toutes les forces de son royaume, les premiers efforts qu’ils tenteraient pour recouvrer leur liberté. La haine nationale étendit la conjuration et assura en même temps le secret et la fidélité. Les Grecs désiraient avec impatience le moment de plonger un poignard dans le sein de leurs ennemis victorieux ; mais ils attendirent prudemment que Henri, frère de l’empereur, eût emmené la fleur des troupes au-delà de l’Hellespont. La plupart des villes et des villages de la Thrace se montrèrent exacts au moment et au signal convenus ; et les Latins, sans armes et sans soupçons, se trouvèrent en proie à l’impitoyable et lâche vengeance de leurs esclaves. De Demotica, où commença cette scène de massacres, quelques vassaux du comte de Saint-Pol cherchèrent un asile à Andrinople ; mais la populace furieuse avait ou chassé ou immolé les Français et les Vénitiens. Celles des garnisons qui parvinrent à faire leur retraite, se rencontrèrent sur la route de la capitale ; et les forteresses isolées, qui résistaient aux rebelles, ignoraient mutuellement leur sort et celui de leur souverain. La renommée et la terreur annoncèrent au loin la révolte des Grecs et l’approche rapide du roi des Bulgares ; Joannice avait ajouté à ses troupes nationales un corps de quatorze mille Comans, tirés des déserts de la Scythie, qui buvaient, dit-on, le sang de leurs captifs, et sacrifiaient les chrétiens sur les autels de leurs divinités[25].

Alarmé de cette révolte, l’empereur dépêcha un courrier pour rappeler son frère Henri ; et si Baudouin eût attendu le retour de ce valeureux prince, qui devait lui ramener un secours de vingt mille Arméniens, il aurait pu attaquer le roi des Bulgares avec l’égalité du nombre et la supériorité décisive des armes et de la discipline. Mais l’esprit de la chevalerie ne savait point distinguer la prudence de la lâcheté. L’empereur parut dans la plaine avec cent quarante chevaliers et leur suite ordinaire de sergens et d’archers. Après d’inutiles représentations, le maréchal obéit et conduisit l’avant-garde sur la route d’Andrinople ; le comte de Blois commandait le corps de bataille, le vieux doge suivait à l’arrière-garde. Les Latins fugitifs accoururent de toutes parts sous les drapeaux de cette petite armée ; ils entreprirent le siége d’Andrinople ; et telles étaient les pieuses dispositions des croisés, qu’ils s’occupèrent, durant la semaine sainte, à piller la campagne pour leur subsistance, et à construire des machines destinées à la destruction d’un peuple chrétien. Mais ils furent bientôt troublés dans cette occupation par la cavalerie légère des Comans, qui vint audacieusement escarmoucher presque sur le nord de leurs lignes en désordre. Le maréchal fit publier une proclamation qui avertissait la cavalerie de se trouver prête, au premier son de la trompette, à monter à cheval et à se former en bataille ; et défendait, sous peine de mort, qu’aucun se détachât à la poursuite de l’ennemi. Le comte de Blois désobéit le premier à cette sage proclamation, et son imprudence entraîna la perte de l’empereur. Les Comans, à la manière des Parthes ou des Tartares, prirent la fuite dès la première charge. Mais après une course de deux lieues, ils firent volte-face, se rallièrent et enveloppèrent les pesans escadrons français au moment où les chevaliers et leurs chevaux, également essoufflés, étaient presque hors d’état de se défendre. Le comte fut tué sur le champ de bataille, l’empereur fut fait prisonnier ; et si ce fut pour avoir, l’un dédaigné de fuir, l’autre refusé de céder, leur valeur personnelle compensa faiblement l’ignorance ou la négligence qu’ils montrèrent (les devoirs imposés à un général[26].

Défaite et captivité de Beaudoin. A. D. 1205. 15 avril.

Fier de la victoire et de son illustre captif, le Bulgare s’avança pour secourir Andrinople et achever la défaite des Latins ; leur destruction eût été inévitable, si le maréchal de Romanie n’avait déployé ce courage calme et ces talens militaires rares dans tous les siècles, mais plus extraordinaires encore dans un temps où la guerre était moins une science qu’une passion. Ville-Hardouin versa ses craintes et sa douleur dans le sein de son courageux et fidèle ami le doge ; mais il répandit dans le camp une confiance qui était l’unique moyen de salut. Après avoir conservé durant tout un jour son poste dangereux entre la ville et l’armée ennemie, le maréchal décampa sans bruit dans la nuit, et sa savante retraite de trois jours consécutifs aurait été admirée de Xénophon et des dix mille ; courant sans cesse de l’arrière à l’avant-garde, là il soutenait le poids de la poursuite des uns, ici il retenait la précipitation des fugitifs. Partout où les Comans se présentaient, ils trouvaient une ligne de lances inébranlables. Le troisième jour, les troupes harassées aperçurent la mer, la ville solitaire de Rhodosto[27], et leurs compagnons arrivant des côtes de l’Asie ; ils s’embrassèrent, versèrent des larmes, et réunirent leurs armes et leurs conseils. Le comte Henri prit, au nom de son frère, le gouvernement d’un empire encore dans l’enfance et déjà dans la caducité[28]. Les Comans se retirèrent durant les chaleurs de l’été ; mais au moment du danger, sept mille Latins, infidèles à leur serment et à leurs compatriotes, désertèrent de la capitale, et de faibles succès compensèrent mal la perte de cent vingt chevaliers qui périrent dans la plaine de Rusium. Il ne restait plus à l’empereur que Constantinople et deux ou trois forteresses sur les côtes d’Europe et d’Asie. Le roi des Bulgares, irrésistible et inexorable, éluda respectueusement les instances du pape, qui conjurait son nouveau prosélyte de rendre aux Latins affligés la paix et leur empereur. La délivrance de Baudouin, répondit Joannice, n’est plus au pouvoir des mortels. Ce prince était mort en prison ; l’ignorance et la crédulité ont produit sur le genre de sa mort plusieurs versions différentes. Ceux qui aiment les histoires tragiques, croiront volontiers que le chaste captif résista aux désirs amoureux de la reine des Bulgares, que son refus l’exposa aux calomnies d’une femme et à la jalousie d’un sauvage ; qu’on lui coupa les pieds et les mains, que le reste du corps fut jeté tout sanglant parmi les carcasses des chiens et des chevaux, et qu’il respirait encore au bout de trois jours, lorsque les oiseaux de proie vinrent le dévorer[29]. Vingt ans après, dans une forêt des Pays-Bas, un ermite s’annonça comme le comte Baudouin, empereur de Constantinople et légitime souverain de la Flandre ; il raconta les circonstances extraordinaires de sa fuite, ses aventures et sa pénitence, chez un peuple également disposé à la révolte et à la crédulité. Dans un premier transport, la Flandre reconnut le souverain qu’elle avait si long-temps pleuré. Mais la cour de France, après un court examen, démasqua l’imposteur, et il subit une mort ignominieuse. Les Flamands n’abandonnèrent pas cependant une illusion qu’ils chérissaient, et les plus graves historiens accusent la comtesse Jeanne d’avoir sacrifié à l’ambition la vie de son malheureux père[30].

Règne et caractère d’Henri. A. D. 1206. Août 20. A. D. 1216. Juin 11.

Toutes les nations civilisées établissent durant la guerre un cartel pour l’échange ou la rançon des prisonniers. Si leur captivité est prolongée, leur sort n’est point un mystère, et ils sont traités, selon leur rang, avec honneur ou avec humanité ; mais les lois de la guerre étaient inconnues au sauvage prince des Bulgares ; il était difficile d’éclairer la silencieuse obscurité de ses prisons, et une année entière s’écoula avant que les Latins acquissent la certitude de la mort de Baudouin, et que son frère Henri consentît à prendre le titre d’empereur. Les Grecs applaudirent à sa modération comme à l’exemple d’une rare et inimitable vertu ; ambitieux, inconstans et perfides, ils étaient toujours prêts à saisir ou à anticiper l’occasion d’une vacance, dans le temps où presque toutes les monarchies de l’Europe avaient peu à peu reconnu et confirmé les lois de succession, qui font également la sûreté des peuples et des souverains. Les héros de la croisade moururent ou se retirèrent successivement, et Henri se trouva presque seul chargé de la guerre et de la défense de l’empire. Le vénérable Dandolo, chargé d’ans et de gloire, était descendu dans la tombe ; le marquis de Montferrat revint lentement de la guerre qu’il faisait dans le Péloponnèse pour venger Baudouin et défendre Thessalonique. Dans son entrevue avec l’empereur, ils réglèrent quelques vaines contestations sur l’hommage et le service féodaux ; une estime mutuelle et le danger commun les réunirent solidement, et ces deux princes scellèrent leur alliance par le mariage de Henri avec la fille de Boniface ; mais Henri eut bientôt à pleurer la mort de son beau-père et de son ami. Par le conseil de quelques Grecs restés fidèles, le marquis de Montferrat fit avec succès une irruption hardie dans les montagnes de Rhodope. Les Bulgares prirent la fuite à son approche ; mais ils se rallièrent pour harceler sa retraite. L’intrépide chevalier ayant appris qu’ils attaquaient son arrière-garde, sauta sur son cheval, baissa sa lance et courut aux ennemis sans daigner se couvrir de son armure ; mais dans sa poursuite imprudente, il fut percé d’un trait mortel, et les Barbares fugitifs présentèrent sa tête à Calo-Jean, comme un trophée d’une victoire dont il n’avait point eu le mérite. C’est alors, c’est à cet accident funeste que tombe la plume de Ville-Hardouin et que sa voix expire[31] ; et s’il continua d’exercer l’office de maréchal de la Romanie, la suite de ses exploits n’est point connue de la postérité[32], Henri n’était point au-dessous de la situation difficile où il se trouvait alors. Au siége de Constantinople, et au-delà de l’Hellespont, il avait acquis la réputation d’un vaillant chevalier et d’un habile général. À l’intrépidité de son frère, Henri joignait la prudence et la douceur, vertus peu connues de l’impétueux Baudouin. Dans la double guerre contre les Grecs de l’Asie et les Bulgares de l’Europe, il fut toujours le premier à cheval ou sur les vaisseaux, et sans jamais négliger les précautions qui pouvaient assurer la victoire, il excita souvent, par son exemple, les Latins découragés à sauver et à seconder leur intrépide empereur ; mais ses efforts et quelques secours d’hommes et d’argent de France, contribuèrent moins à leurs succès que les fautes, la cruauté et la mort du plus formidable de leurs adversaires. En invitant Calo-Jean à les tirer d’esclavage, les Grecs avaient espéré qu’il protégerait leurs lois et leur liberté ; mais ils eurent bientôt la triste occasion de comparer les degrés de férocité nationale et d’abhorrer le conquérant sauvage qui ne dissimulait plus l’intention de dépeupler la Thrace, de démolir les villes et de transplanter les habitans au-delà du Danube. Plusieurs villes et villages de la Thrace étaient déjà évacués ; on ne voyait plus à la place de Philippopolis qu’un monceau de ruines, et les habitans d’Andrinople et de Demotica, premiers auteurs de la révolte, redoutaient le même sort. Un cri de douleur et de repentir s’éleva jusqu’au trône de Henri, et l’empereur eut la grandeur d’âme d’ajouter la confiance au pardon. Il ne put rassembler, sous ses drapeaux, que quatre cents chevaliers avec leur suite d’archers et de sergens ; à la tête de ce petit corps d’armée, il chercha et repoussa le Bulgare, qui, outre son infanterie, commandait quarante mille hommes de cavalerie. Dans cette expédition, Henri eut l’occasion de sentir la différence d’avoir ou pour ou contre soi le vœu des habitans. Il sauva les villes qui subsistaient encore ; le sauvage Joannice, battu et couvert de honte, fut forcé d’abandonner sa proie, et le siége de Thessalonique fut la dernière des calamités qu’il causa ou éprouva. Durant l’obscurité de la nuit, il fut assassiné dans sa tente, et le général, ou peut-être le meurtrier qui le trouva baigné dans son sang, attribua ce coup à la lance de saint Démétrius et fut généralement cru[33]. Après avoir remporté plusieurs victoires, Henri conclut sagement un traité de paix honorable avec le successeur de Joannice et les princes d’Épire et de Nicée. L’abandon de quelques limites incertaines valut à l’empereur et à ses feudataires la possession tranquille d’un vaste royaume ; et son règne, qui ne dura que dix ans, procura à l’empire un court intervalle de paix et de prospérité. Supérieur à la politique étroite de Baudouin et de Boniface, il confiait sans crainte aux Grecs les emplois civils et militaires, et cette conduite généreuse devenait d’autant plus nécessaire, que les princes d’Épire et de Nicée avaient appris à séduire et à employer la valeur mercenaire des Latins. Henri s’attachait à unir tous ses sujets et à récompenser leur mérite, quels que fussent leur pays et leur langage ; mais il parut moins empressé de travailler à l’impraticable réunion des deux Églises. Pelage, légat du pape, qui affectait à Constantinople l’autorité d’un souverain, avait interdit le culte grec, et exigeait à la rigueur le payement des dîmes, la profession de foi relative à la procession du Saint-Esprit, et l’obéissance aveugle au pontife romain. Dans tous les temps, le parti le plus faible a réclamé les devoirs de la conscience et les droits de la tolérance. « Nos corps, disaient les Grecs, sont à César, mais nos âmes sont à Dieu. » La fermeté de l’empereur arrêta la persécution[34], et s’il est vrai qu’il mourut empoisonné par les Grecs, cette preuve de folie et d’ingratitude doit nous donner une triste opinion du genre humain. Sa valeur n’était qu’une vertu commune qu’il partageait avec dix mille chevaliers ; mais dans un siècle de superstition, Henri eut le courage bien plus extraordinaire de s’opposer à l’orgueil et à l’avarice du clergé. Il osa placer, dans la cathédrale de Sainte-Sophie, son trône à la droite du patriarche, et cette présomption lui attira les plus aigres censures de la part du pape Innocent III. Par un édit salutaire, un des premiers exemples des lois de main-moite, l’empereur défendit l’aliénation des fiefs. Un grand nombre de Latins, empressés de retourner en Europe, abandonnaient leurs terres à l’Église, qui les payaient en argent comptant ou avec des indulgences. Ces terres sacrées étaient immédiatement déchargées du service militaire, et une colonie de soldats aurait été bientôt convertie en une communauté de prêtres[35].

Pierre de Courtenai, empereur d’Orient. A. D. 1217, 9 avril.

Le vertueux Henri mourut à Thessalonique, où il était allé défendre le royaume, et le fils, encore enfant, de son ami Boniface. La mort des deux premiers empereurs de Constantinople avait éteint la ligne mâle des comtes de Flandre ; mais leur sœur Yolande était l’épouse d’un prince français, et la mère d’une nombreuse postérité. Une de ses filles avait épousé André, roi de Hongrie, brave et pieux champion de la croix. En le plaçant sur le trône, les barons de la Romanie se seraient assuré le secours d’un royaume puissant et voisin ; mais le sage André respectait les lois de la succession, et les Latins invitèrent la princesse Yolande et son mari, Pierre de Courtenai, comte d’Auxerre, à venir ceindre le diadème de l’empire d’Orient. L’origine illustre de son père, la maison royale de sa mère, le faisaient respecter des barons français comme le plus proche parent de leur roi. Il jouissait d’une réputation brillante et dominait sur de vastes possessions ; dans la sanglante croisade contre les Albigeois, les prêtres et les soldats avaient été pleinement satisfaits de son zèle et de sa valeur. La vanité pouvait s’applaudir de voir un Français sur le trône de Constantinople, mais la prudence devait inspirer moins d’envie que de compassion pour cette grandeur dangereuse et illusoire. Pour soutenir dignement ce titre, Courtenai fut contraint de vendre ou d’engager la plus riche partie de son patrimoine. À l’aide de ces expédiens, de la libéralité de son parent Philippe Auguste, et de l’esprit de chevalerie qui régnait dans toute la nation, il fut en état de passer les Alpes à la tête de cent quarante chevaliers et de cinq mille cinq cents sergens ou archers. Après avoir hésité, le pape Honorius III consentit à couronner le successeur de Constantin ; mais il fit cette cérémonie dans une église hors de l’enceinte de la ville, de peur qu’elle ne semblât supposer conférer quelque droit de souveraineté sur l’ancienne capitale. Les Vénitiens s’étaient engagés à transporter Pierre avec ses troupes au-delà de la mer Adriatique, et l’impératrice avec ses quatre enfans, dans le palais de Byzance ; mais ils exigèrent pour prix de ce service qu’il reprît Durazzo, occupé par le despote de l’Épire. Michel Lange ou Comnène, le premier de sa dynastie, avait légué sa puissance et son ambition à son frère Théodore, qui menaçait et attaquait déjà les établissemens des Latins. Après avoir acquitté sa dette par un assaut inutile, l’empereur leva le siége, et continua par terre son dangereux voyage jusqu’à Thessalonique. Il se perdit dans les montagnes de l’Épire, les passages se trouvèrent fortifiés, les provisions manquèrent : on le retarda par de perfides apparences de négociation ; Pierre de Courtenai et le légat romain [Sa captivité et sa mort. A. D. 1217-1219.] furent arrêtés à l’issue d’un banquet ; et les troupes françaises, sans chef et sans ressource, mirent bas les armes, sous la promesse trompeuse d’être nourries et traitées avec humanité. Le Vatican lança ses foudres sur l’impie Théodore, et le menaça de la vengeance de la terre et du ciel. Mais les clameurs du pape n’avaient pour objet que son légat ; il oublia l’empereur captif et ses soldats, et pardonna au despote d’Épire ou plutôt le protégea dès qu’il eut délivré le légat, et promis l’obéissance spirituelle au pontife romain. Des ordres absolus d’Honorius réprimèrent l’ardeur des Vénitiens et celle du roi de Hongrie ; et une mort[36], soit naturelle, soit violente, termina seule la captivité de l’infortuné Pierre de Courtenai[37].

Robert, empereur de Constantinople. A. D. 1221-1228.

La longue incertitude de son sort, la présence de la souveraine légitime Yolande, son épouse ou sa veuve, firent différer l’élévation d’un nouvel empereur. Avant de mourir, et au milieu de la douleur, cette princesse mit au monde un fils qui reçut le nom de Baudouin, et fut le dernier et le plus infortuné des princes latins de Constantinople : sa naissance était un titre à l’attachement des barons de la Romanie ; mais son enfance aurait long-temps exposé l’état aux troubles d’une minorité, et les droits de ses frères prévalurent. L’aîné, Philippe de Courtenai, qui, par sa mère, avait hérité de Namur, eut la sagesse de préférer la réalité d’un marquisat à l’ombre d’un empire. À son refus, Robert, le second des fils de Pierre et d’Yolande, fut appelé au trône de Constantinople. Averti par le malheur de son père, il poursuivit lentement sa route à travers l’Allemagne et le long du Danube. Le mariage de sa sœur avec le roi de Hongrie lui ouvrit un passage, et le patriarche couronna Robert dans la cathédrale de Sainte-Sophie ; mais il n’éprouva, durant tout son règne, qu’humiliations et calamités, et la colonie de la Nouvelle-France, comme on l’appelait alors, céda de tous côtés aux efforts des Grecs de l’Épire et de Nicée. Après une victoire qu’il dut plus à sa perfidie qu’à sa valeur, Théodore Lange entra dans le royaume de Thessalonique, expulsa le faible Démétrius, fils du marquis Boniface, planta ses étendards sur les murs d’Andrinople, et ajouta orgueilleusement son nom à la liste des trois ou quatre empereurs rivaux. Jean Vatacès, gendre et successeur de Théodore Lascaris, envahit les restes de la province d’Asie, et déploya, dans un règne de trente-trois ans, toutes les vertus du conquérant et du législateur. Sous sa discipline, la valeur des Français mercenaires devint le plus sûr instrument de ses victoires, et leur désertion du service de leur pays fut en même temps l’annonce et la cause de la supériorité renaissante des Grecs. Vatacès construisit une flotte, fit la loi sur l’Hellespont, réduisit les îles de Lesbos et de Rhodes, attaqua les Vénitiens de Candie, et intercepta les secours lents et faibles qui arrivaient de l’Occident. L’empereur latin fit enfin l’effort d’opposer une armée à Vatacès, et dans la défaite de cette armée, le reste des chevaliers et des premiers conquérans périt sur le champ de bataille. Mais le pusillanime Hubert était moins sensible aux succès de son ennemi qu’à l’insolence de ses sujets latins, qui abusaient également de la faiblesse de l’empereur et de celle de l’empire. Ses malheurs personnels attestent la férocité du siècle et l’anarchie de son gouvernement. Séduit par la beauté d’une fille noble de la province d’Artois, Robert, oubliant ses engagemens avec la fille de Vatacès, introduisit sa maîtresse dans son palais, et la mère de cette jeune fille, éblouie par l’éclat de la pourpre, consentit à la lui donner, quoiqu’elle l’eût promise en mariage à un gentilhomme de Bourgogne. L’amour de celui-ci se convertit en fureur : il assembla ses amis, força les portes du palais, précipita dans l’Océan la mère de sa maîtresse, et coupa inhumainement le nez et les lèvres de la femme ou concubine de l’empereur. Loin de vouloir punir le coupable, les barons applaudirent à une action féroce[38] que Robert, comme prince ou comme homme, ne pouvait pas pardonner. Il s’échappa de sa coupable capitale et courut implorer la justice ou la compassion des pontifes romains : le pape l’exhorta froidement à retourner dans son royaume ; mais avant de pouvoir se rendre à ce conseil, il succomba sous le poids de la douleur, de la honte et d’un ressentiment impuissant[39].

Baudoin II et Jean de Brienne, empereurs de Constantinople. A. D. 1228-1237.

Le siècle de la chevalerie est le seul dans lequel la valeur ait pu élever de simples particuliers sur les trônes de Jérusalem et de Constantinople. La souveraineté titulaire de Jérusalem appartenait à Marie, fille d’Isabelle et de Conrad de Monferrat, et petite-fille d’Alméric ou d’Amauri. La voix publique et le jugement de Philippe Auguste lui avaient donné pour époux Jean de Brienne, d’une famille noble de la Champagne, désigné comme le plus brave défenseur de la Terre-Sainte[40]. Dans la cinquième croisade, il conduisit cent mille Latins à la conquête de l’Égypte, et acheva la prise de Damiette : on attribua unanimement le revers dont elle fut suivie à l’avarice et à l’orgueil du légat. Après le mariage de sa fille avec Frédéric II[41], l’ingratitude de l’empereur lui fit accepter le commandement des troupes de l’Église ; quoique âgé et privé de sa couronne, le brave et généreux Jean de Brienne était toujours prêt à tirer son épée pour le service de la chrétienté. Durant les sept années du règne de son frère, Baudouin de Courtenai n’était point encore sorti de l’enfance, et les barons de la Romanie sentaient la nécessité de placer le sceptre entre les mains d’un homme et d’un héros. Le vénérable loi de Jérusalem aurait dédaigné le nom et l’office de régent ; ils convinrent de l’investir pour sa vie du titre et des prérogatives d’empereur, sous la seule condition qu’il donnerait à Baudouin sa seconde fille pour épouse ; et que, dans la maturité de son âge, ce jeune prince succéderait au trône de Constantinople. Le choix de Jean de Brienne, sa réputation et sa présence, ranimèrent l’espérance des Grecs et des Latins. Ils admirèrent l’air martial, la vigueur[42] d’un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans, et sa taille au-dessus des proportions ordinaires ; mais l’avarice et l’amour du repos avaient, à ce qu’il parut, refroidi en lui l’ardeur des entreprises ; ses troupes se débandèrent, et deux années s’écoulèrent dans une honteuse inaction. Il fut réveillé de cet assoupissement par l’alliance menaçante de Vatacès, empereur de Nicée, et d’Azan, roi des Bulgares. Ils assiégèrent Constantinople avec une armée de cent mille hommes et une flotte de trois cents vaisseaux de guerre, tandis que les forces de l’empereur latin ne consistaient qu’en cent soixante chevaliers et un petit nombre de sergens et d’archers. J’hésite à raconter qu’au lieu de défendre la ville, le héros fit une sortie à la tête de sa cavalerie, et que de quarante-huit escadrons ennemis, trois seulement, échappèrent à son invincible épée. Enflammés par son exemple, l’infanterie et les citoyens s’élancèrent sur les vaisseaux qui étaient à l’ancre au pied des murs, et en amenèrent vingt-cinq en triomphe dans le port de Constantinople. À la voix de l’empereur, les vassaux et les alliés prirent les armes pour sa défense, renversèrent tous les obstacles qui s’opposaient à leur passage, et remportèrent, l’année suivante, une seconde victoire sur les mêmes ennemis. Les poètes de ce siècle grossier ont comparé Jean de Brienne à Hector, Roland et Judas Machabée[43], mais le silence des Grecs affaiblit un peu la gloire du prince et l’autorité de ses panégyristes. L’empire perdit bientôt son dernier défenseur, et le monarque expirant eut l’ambition d’entrer en paradis vêtu de la robe d’un cordelier[44].

Bandouin II. A. D. 1237. Mars 23. A. D. 1261. Juillet 25.

Dans la double victoire de Jean de Brienne, je ne trouve point de traces du nom ou des exploits de Baudouin, son pupille, qui avait atteint l’âge du service militaire, et succéda au trône de son père adoptif[45]. Ce jeune prince s’occupa de commissions plus convenables à son caractère ; on l’envoya visiter les cours de l’Occident, et principalement celles du pape et du roi de France, pour exciter leur compassion par la vue de son innocence et de son malheur, et solliciter des secours d’hommes et d’argent. Il répéta trois fois ces humiliantes tournées, dans lesquelles il semble avoir toujours tâché de prolonger son absence et de différer son retour. Des vingt-cinq années de son règne, le plus grand nombre fut passé hors de son royaume, et il ne se crut jamais moins libre et moins en sûreté que dans sa patrie et dans sa capitale. Sa vanité put, dans quelques occasions, jouir avec complaisance des honneurs de la pourpre et du titre d’Auguste. Au concile général de Lyon, tandis que Frédéric II était excommunié et déposé, son collègue d’Orient siégeait sur son trône à la droite du pontife romain. Mais combien de fois cet empereur mendiant et exilé ne fut-il pas dégradé à ses propres yeux et à ceux de toutes les nations, par des mépris ou par une pitié insultante ! Lorsqu’il passa pour la première fois en Angleterre, on l’arrêta à Douvres avec une sévère réprimande d’avoir osé entrer sans permission dans un royaume indépendant. Cependant, après quelque délai, il obtint la liberté de continuer sa route, fut reçu avec une politesse froide, et partit reconnaissant d’un présent de sept cents marcs d’argent[46]. Baudouin ne tira de l’avarice de Rome que la proclamation d’une croisade et un trésor d’indulgences, monnaie dont on avait fait baisser la valeur par un usage trop fréquent et trop peu réfléchi. La naissance et les malheurs du prince grec intéressèrent l’âme généreuse de son cousin Louis IX ; mais le zèle guerrier du saint roi se portait vers l’Égypte et la Palestine. Baudouin soulagea pour un moment sa pauvreté et celle de son empire par la vente du marquisat de Namur et de la seigneurie de Courtenai, seuls restes de ses états héréditaires[47]. Au moyen de ces expédiens honteux ou ruineux, il conduisit en Romanie une armée de trente mille hommes, dont la terreur doubla le nombre aux yeux des Grecs. Ses premières dépêches aux cours de France et d’Angleterre annoncèrent des succès et des espérances. Il avait soumis tous les alentours de la capitale jusqu’à la distance de trois jours de marche, et la conquête d’une ville importante, mais qu’il ne nomme pas, et que je présume être Chiorli, devait assurer la facilité du passage et la tranquillité de la frontière. Mais toutes ces espérances (supposé que Baudouin ait dit la vérité) s’évanouirent comme un songe ; les troupes et les trésors de France se dissipèrent dans ses mains inhabiles, et l’empereur latin ne trouva d’appui pour son trône que dans une alliance honteuse avec les Turcs et les Comans. Pour sceller son traité, il donna sa nièce en mariage à l’infidèle sultan de Cogni, et pour plaire aux Comans, Baudouin se soumit aux cérémonies de leur religion. On immola un chien entre les deux armées, et les princes contractans goûtèrent du sang l’un de l’autre, comme un gage de fidélité[48]. Le successeur d’Auguste démolit les maisons vacantes de son palais ou de sa prison de Constantinople, pour en tirer du bois de chauffage, et il s’empara des plombs qui couvraient les églises pour fournir à la dépense de sa maison. Des marchands d’Italie lui firent quelques prêts à grosse usure, et Philippe, son fils et son successeur, servit, durant quelque temps, de gage pour une dette que l’empereur avait contractée à Venise[49]. La faim, la soif et la nudité sont des maux réels, mais l’opulence n’est que relative ; un prince qui serait riche comme particulier, peut être exposé, s’il étend ses besoins, à toutes les amertumes et les angoisses de l’indigence.

La sainte couronne d’épines.

Dans cette humiliante détresse, il restait encore à l’empereur ou à l’empire un trésor qui tirait sa valeur imaginaire de la dévotion du monde chrétien. Le bois de la vraie croix avait un peu perdu par les partages qui en avaient été faits ; et son long séjour entre les mains des infidèles jetait quelques soupçons sur la quantité de parcelles qu’on en avait répandues dans l’Orient et dans l’Occident ; mais on conservait dans la chapelle impériale de Constantinople une autre relique de la passion ; la couronne d’épines de Jésus-Christ était également précieuse et authentique. Dans l’absence de l’empereur, à l’exemple des anciens Égyptiens qui déposaient pour sûreté de leurs dettes les momies de leurs pères, et engageaient ainsi leur honneur et leur religion au payement de la somme, les barons de la Romanie empruntèrent treize mille cent trente-quatre pièces d’or, et donnèrent la sainte couronne pour gage[50] : à l’échéance ils se trouvèrent hors d’état de payer. Nicolas Querini, riche commerçant vénitien, consentit à rembourser les préteurs, à condition que la couronne serait déposée à Venise, et qu’elle deviendrait sa propriété personnelle, si on ne la rachetait pas avant un terme court et convenu. Les barons informèrent leur souverain de cette fâcheuse convention et du danger qui le menaçait ; et comme l’état ne pouvait pas fournir une somme d’environ sept mille livres sterling, Baudouin mettait un grand prix à retirer une telle pièce des mains ces Vénitiens et à la faire passer dans celles du roi très-chrétien[51], ce qui lui devenait à la fois plus honorable et plus avantageux ; cependant la négociation éprouva quelque difficulté. Le pieux Louis IX aurait regardé l’achat d’une relique comme un crime de simonie ; mais en changeant seulement le style de la convention, il pouvait rembourser la dette sans scrupule, recevoir le présent et en témoigner sa reconnaissance. Deux dominicains furent envoyés à Venise comme ambassadeurs, pour racheter et recevoir la sainte couronne qui avait échappé aux dangers de la mer et aux galères de Vatacès. À l’ouverture de la caisse, ils vérifièrent le sceau du doge et des barons qu’on avait apposé sur un reliquaire d’argent, dans lequel était renfermée la boîte d’or qui contenait le monument de la Passion. Les Vénitiens cédèrent à regret à la justice et à la puissance, et l’empereur Frédéric accorda respectueusement le passage. La cour de France s’avança jusqu’à Troyes en Champagne au-devant de cette précieuse relique. Le roi, nu-pieds et vêtu d’une simple chemise, la porta lui-même en triomphe dans les rues de Paris, et le don de dix mille marcs d’argent consola Baudouin de son sacrifice. Le succès de cette négociation engagea l’empereur latin à offrir avec la même générosité les autres ornemens de sa chapelle[52] ; un reste considérable du bois de la vraie croix, le lange de Jésus-Christ, la lance, l’éponge et la chaîne de sa Passion, la verqe de Moïse et une partie du crâne de saint Jean-Baptiste. Saint Louis employa une somme de vingt mille marcs à fonder, pour y recevoir toutes ces richesses spirituelles, la Sainte-Chapelle plaisamment immortalisée par la muse de Boileau. L’authenticité de ces reliques, si anciennes et tirées de pays si éloignés, ne peut plus se prouver par les témoignages des hommes ; mais elle doit être admise par ceux qui croient aux miracles qu’elles ont opérés. Dans le milieu du dernier siècle, la sainte piqûre d’une des épines de la couronne guérit radicalement un ulcère invétéré[53] : ce prodige est attesté par les chrétiens les plus dévots et les plus éclairés de la France, et n’est pas aisé à démentir, excepté pour ceux qui se trouvent prémunis d’un antidote général contre toute crédulité religieuse[54].

Succès des Grecs. A. D. 1237-1261.

Les Latins de Constantinople[55] se trouvaient environnés et pressés de toutes parts. La discorde et la division des Grecs et des Bulgares pouvaient seules différer leur destruction ; la politique et la supériorité des armes de Vatacès, empereur de Nicée, leur enlevèrent ce dernier espoir. Depuis la Propontide jusqu’aux rochers de la Pamphilie, l’Asie jouissait, sous son règne, de la paix, et de la prospérité, et les succès de chaque campagne augmentaient son influence dans l’Europe. Il chassa les Bulgares des forteresses situées dans les montagnes de la Macédoine et de la Thrace, et resserra leur royaume, le long des bords du Danube, dans les limites qui le renferment aujourd’hui. L’empereur des Romains ne put souffrir plus long-temps qu’un duc d’Épire, un prince Comnène de l’Occident, prétendît lui disputer ou partager avec lui les honneurs de la pourpre ; Démétrius changea humblement la couleur de ses brodequins, et accepta avec reconnaissance le titre de despote. Sa bassesse et son incapacité révoltèrent ses sujets, et ils implorèrent la protection du prince grec, son seigneur suzerain. Après quelque résistance, il réunit le royaume de Thessalonique à celui de Nicée ; et Vatacès régna sans compétiteur depuis les frontières de la Turquie jusqu’au golfe Adriatique. Les princes d’Europe respectaient sou mérite et sa puissance ; s’il eût voulu souscrire à la foi orthodoxe, il est probable que le pape aurait abandonné sans regret l’empereur latin de Constantinople ; mais la mort de Vatacès, le règne court et troublé de son fils Théodore et la minorité de Jean son petit-fils, suspendirent le rétablissement des Grecs. Dans le chapitre suivant, je rendrai compte de leurs révolutions intérieures ; il suffira d’observer ici que le jeune prince succomba sous l’ambition de son tuteur et de son collègue, Michel Paléologue, qui déploya le mélange de vices et de vertus ordinaire aux fondateurs d’une nouvelle dynastie. L’empereur Baudouin s’était flatté qu’une négociation que ne soutenait aucune force lui ferait recouvrer quelques provinces ou quelques villes. Ses ambassadeurs furent renvoyés de Nicée avec mépris et avec d’insultantes railleries : à chaque province qu’ils nommaient, Paléologue alléguait un prétexte qui l’obligeait à la conserver ; il était né dans l’une, il avait été élevé dans une autre au commandement militaire, il avait joui et se proposait de jouir long-temps, dans la troisième, des plaisirs de la chasse. « Et que vous proposez-vous donc de nous rendre ? lui demandèrent les ambassadeurs étonnés. — Rien, leur répondit le prince grec, pas un pouce de terre. Si votre maître désire la paix, qu’il me paye pour tribut annuel le produit des douanes de Constantinople ; à ce prix, je puis lui permettre de régner ; son refus sera le signal de la guerre. Je ne manque point d’expérience militaire, et je me fie de l’événement à Dieu et à mou épée[56]. » Il fit le premier essai de ses armes contre le despote d’Épire. Sa victoire fut suivie d’une défaite, et si dans les montagnes d’Épire le pouvoir des Lange ou Comnène résista à ses efforts et survécut à son règne, la captivité de Ville-Hardouin, prince d’Achaïe, priva les Latins du plus actif et du plus puissant vassal de leur monarchie expirante. Les républiques de Gênes et de Venise, engagées dans leur première guerre navale, se disputaient l’empire de la mer et le commerce de l’Orient. L’orgueil et l’intérêt attachaient les Vénitiens à la défense de Constantinople : leurs rivaux offrirent leurs secours à ses ennemis ; et l’alliance des Génois avec le conquérant schismatique, provoqua l’indignation de l’Église latine[57].

Les Grecs reprennent Constantinople. A. D. 1261, 25 juillet.

Occupé de son grand projet, Michel visita lui-même toutes les forteresses de la Thrace et augmenta les garnisons. Après avoir chassé les restes des Latins de leurs dernières possessions, il donna sans succès l’assaut au faubourg de Galata : un baron perfide, avec lequel il entretenait une correspondance, ne put ou ne voulut pas lui ouvrir les portes de la capitale. Au printemps suivant, Alexis Strategopolus, son général favori, qu’il avait décoré du titre de César, passa l’Hellespont à la tête de huit cents chevaux et de quelque infanterie[58], pour exécuter une expédition secrète. Ses instructions lui enjoignaient de s’approcher de Constantinople, de tout examiner avec attention, d’épier les occasions qui pourraient se présenter, mais de ne hasarder contre la ville aucune entreprise douteuse ou dangereuse. Le territoire des environs, entre la Propontide et la mer Noire, était habité par une race hardie de paysans et de malfaiteurs exercés aux armes, et d’une fidélité, fort incertaine, mais attachés, préférablement par leur langage, leur religion et leur avantage présent, au parti des Grecs. On les appelait les Volontaires[59], et ils offrirent, en cette qualité, leurs services au général de Michel, dont l’armée, augmentée des Comans auxiliaires, se trouva composée de vingt-cinq mille hommes[60]. L’ardeur de ces volontaires, et sa propre ambition, excitèrent le César à désobéir aux ordres précis de son maître, dans la juste confiance que le succès le justifierait de sa désobéissance. Les volontaires connaissaient l’état de faiblesse, de détresse et de terreur où se trouvaient les Latins, qu’ils étaient continuellement à portée d’observer, et ils présentèrent le moment comme très-favorable pour surprendre et envahir Byzance. Un jeune imprudent, qui gouvernait depuis peu la colonie de Venise, était parti avec trente galères et les plus braves chevaliers français pour une folle expédition contre la ville de Daphnusia, située sur les bords de la mer Noire, à quarante lieues de Constantinople. Le reste des Latins était sans force et sans soupçons. Ils apprirent qu’Alexis avait passé l’Hellespont ; mais le faible nombre des troupes qu’il avait amenées dissipa leur inquiétude, et ils ne pensèrent point à s’informer de leur augmentation. En laissant son corps d’armée à une certaine distance, pour seconder au besoin ses opérations, il pouvait s’avancer, à la faveur de l’obscurité, avec un détachement choisi : tandis que quelques-uns devaient appliquer des échelles à la partie la plus basse des murailles, un vieux Grec avait promis d’introduire une partie de ses compatriotes, par un souterrain, jusque dans sa maison, d’où ils pourraient passer dans la ville et rompre en dedans la porte d’Or qu’on n’ouvrait plus depuis long-temps, et le conquérant devait être maître de Byzance avant que les Latins fussent avertis du danger. Après avoir hésité quelque temps, Alexis s’en fia au zèle des volontaires ; ils étaient hardis et confians ; ils réussirent : et ce que j’ai dit du plan de l’entreprise apprend quels en furent l’exécution et le succès[61]. Alexis n’eut pas plus tôt passé le seuil de la porte d’Or, qu’il trembla de sa témérité ; il s’arrêta, il délibéra, mais ses volontaires désespérés le déterminèrent à avancer, en lui peignant la retraite comme difficile et plus dangereuse que l’attaque. Tandis qu’Alexis tenait ses troupes régulières en ordre de bataille, les Comans se dispersèrent de tous côtés. On sonna l’alarme ; et les menaces de pillage et d’incendie forcèrent les habitans à prendre un parti décisif. Les Grecs de Constantinople conservaient de l’attachement pour leurs anciens souverains. Les marchands génois considéraient l’alliance récente de leur république avec le prince grec et la rivalité des Vénitiens ; tous les quartiers prirent les armes, et l’air retentit d’une acclamation générale : « Victoire et longue vie à Michel et à Jean, les augustes empereurs des Romains ! » Baudouin fut réveillé par les cris, mais le plus pressant danger ne put l’obliger à tirer l’épée pour défendre une ville qu’il abandonnait peut-être avec plus de plaisir que de regret. Il courut au rivage, aperçut heureusement les voiles de la flotte qui revenait de sa vaine expédition contre Daphnusia. Constantinople était irrévocablement perdue ; mais l’empereur latin et les principales familles s’embarquèrent sur les galères de Venise, et cinglèrent vers l’île d’Eubée, d’où elles conduisirent en Italie l’auguste fugitif, que le pape reçut avec un mélange de mépris et de compassion. Depuis la perte de sa capitale jusqu’à sa mort, Baudouin passa treize ans à solliciter les puissances catholiques de se réunir pour le replacer sur son trône. Cette supplique lui était familière ; et il ne se montra pas, dans son dernier exil, plus indigent et plus avili qu’il ne l’avait été lors de ses trois premiers voyages dans les cours de l’Europe. Son fils Philippe hérita de son vain titre, et sa fille Catherine porta en mariage ses prétentions à Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, roi de France. La ligne femelle de la maison de Courtenai fut successivement représentée par différentes alliances jusqu’à ce que le titre d’empereur de Constantinople, trop pompeux et trop sonore pour se joindre au nom d’un particulier, s’éteignît modestement dans le silence et dans l’oubli[62].

Conséquences générales des croisades.

Après avoir raconté les expéditions des Latins dans la Palestine et à Constantinople, je ne puis quitter ce sujet sans considérer quelle fut l’influence des croisades dans les pays qui en furent les théâtres[63]. L’impression que les Francs avaient faite dans les royaumes mahométans d’Égypte et de Syrie, s’effaça dès qu’ils en disparurent, quoiqu’on n’en perdît pas le souvenir. Les fidèles disciples de Mahomet n’éprouvèrent jamais le profane désir d’étudier les lois ou le langage des idolâtres ; et leurs rapports, soit d’alliance ou d’inimitié avec les étrangers de l’Occident, n’apportèrent pas la moindre altération à la simplicité primitive de leurs mœurs. Les Grecs, qui se croyaient fiers parce qu’ils étaient vains, se montrèrent un peu moins inflexibles. Dans les efforts qu’ils firent pour recouvrer leur empire, ils s’attachèrent à égaler la valeur, la discipline et la tactique de leurs adversaires, ils pouvaient à juste titre mépriser la littérature moderne de l’Occident ; mais l’esprit de liberté qui y régnait leur révéla une partie des droits communs à tous les hommes, et ils adoptèrent quelques-unes des institutions publiques et privées des Français. La correspondance de Constantinople avec l’Italie répandit l’usage de l’idiome latin, et l’on fit ensuite à quelques-uns des pères et des auteurs classiques l’honneur de les traduire en grec[64]. Mais la persécution enflamma le zèle religieux et les préjugés nationaux des chrétiens de l’Orient ; et le règne des Latins confirma la séparation des deux Églises.

Si nous comparons, dans le siècle des croisades, les Latins de l’Europe aux Grecs et aux Arabes, si nous considérons chez ces différens peuples les divers degrés des lumières, des arts et de l’industrie, nous n’accorderons sans doute à nos grossiers ancêtres que le troisième rang parmi les nations civilisées : on peut attribuer leurs progrès successifs et la supériorité dont ils jouissent aujourd’hui, à une énergie particulière de leur caractère, à un esprit d’imitation et d’activité inconnu à leurs rivaux plus avancés, mais chez lesquels tout alors se trouvait dans un état de stagnation ou dans un mouvement rétrograde. Avec ces dispositions, les Latins devaient naturellement tirer des avantages immédiats et essentiels d’une suite d’événemens qui déployaient à leurs yeux le tableau du monde et leur ouvraient de longues et fréquentes communications avec les peuples les plus cultivés de l’Orient. Les progrès les plus précoces et les plus sensibles se manifestèrent dans le commerce, dans les manufactures et dans les arts que font naître la soif des richesses, la nécessité, le goût des plaisirs ou la vanité. Parmi la foule des fanatiques, il se pouvait trouver un captif ou un pèlerin capable de remarquer une invention ingénieuse du Caire ou de Constantinople : celui qui rapporta celle des moulins à vent[65] fut le bienfaiteur des nations : l’histoire n’a pas daigné lui payer un tribut de reconnaissance ; mais les jouissances du luxe, le sucre et les étoffes de soie, tirés originairement de la Grèce et de l’Égypte, y tiennent une place honorable. Les Latins sentirent plus tard les besoins intellectuels, et s’occupèrent plus lentement de les satisfaire. Des causes différentes et des événemens plus récens, éveillèrent en Europe la curiosité, mère de l’étude ; et dans le siècle des croisades, la littérature des Grecs et des Arabes ne leur inspirait que de l’indifférence. Ils avaient peut-être fait passer dans leur pratique quelques principes de médecine et adopté quelques figures de mathématiques ; la nécessité put former quelques interprètes d’un genre peu relevé, pour servir aux affaires des marchands et des soldats ; mais le commerce des Orientaux n’avait point répandu dans les écoles d’Europe l’étude et la connaissance de leurs langues[66]. Si un principe de religion, semblable à celui des mahométans, repoussait l’idiome du Koran, le désir de comprendre l’original de l’Évangile aurait dû exciter la patience et la curiosité des chrétiens, et la même grammaire leur eût découvert les beautés d’Homère et de Platon. Cependant, durant un règne de soixante ans, les Latins de Constantinople dédaignèrent le langage et l’érudition de leurs sujets ; les manuscrits furent les seuls trésors qu’on ne leur envia point et qu’on ne chercha point à leur arracher. Les universités de l’Occident regardaient, à la vérité, Aristote comme leur oracle ; mais c’était un Aristote barbare, et au lieu de recourir à la source, elles se contentaient humblement d’une traduction fautive composée par des Juifs ou des Maures de l’Andalousie. Les croisades n’eurent pour principe qu’un fanatisme barbare, et leurs effets les plus importans furent analogues à leur cause. Chaque pèlerin avait l’ambition de revenir chargé des dépouilles sacrées des reliques de la Grèce et de la Palestine[67] et chacune de ces reliques était précédée et suivie d’une multitude de miracles et de visions ; la foi des catholiques fut altérée par de nouvelles légendes, et leur pratique par de nouvelles superstitions. La guerre sainte fut la source funeste qui produisit l’établissement de l’inquisition, les moines mendians, les progrès définitifs de l’idolâtrie, et l’excès de l’abus des indulgences. L’esprit actif des Latins cherchait à se satisfaire aux dépens de leur raison et de leur religion ; et si l’ignorance et l’obscurité régnèrent dans les neuvième et dixième siècles, on peut dire aussi que les treizième et quatorzième furent le temps des fables et des absurdités.

Les peuples du Nord qui conquirent l’Empire romain, en adoptant le christianisme, en cultivant une terre fertile, se mêlèrent insensiblement avec les provinciaux, et réchauffèrent les cendres des arts de l’antiquité. Vers le siècle de Charlemagne, leurs établissemens avaient acquis un certain degré d’ordre et de stabilité, lorsque les invasions des Normands, des Sarrasins[68] et des Hongrois, nouveaux essaims de Barbares, replongèrent l’occident de l’Europe dans son premier état d’anarchie et de barbarie. Vers le onzième siècle, l’expulsion ou la conversion des ennemis du christianisme apaisèrent cette seconde tempête. La civilisation, qui depuis si long-temps semblait se retirer et se resserrer, recommença à s’étendre avec une constante rapidité, et ouvrit une nouvelle carrière aux épreuves et aux efforts de la génération naissante. Durant les deux siècles des croisades, les progrès des arts furent brillans et rapides ; mais je ne suis point de l’avis de certains philosophes, qui ont applaudi à l’influence de ces guerres saintes[69]. Il me semble qu’elles ont plutôt retardé qu’avancé la maturité de l’Europe[70]. La vie et les travaux de plusieurs millions d’hommes ensevelis dans l’Orient, auraient été plus utilement employés à cultiver et à perfectionner leur pays natal ; la masse toujours croissante des productions et de l’industrie aurait encourage le commerce et la navigation, et les Latins se seraient éclairés et enrichis par une correspondance amicale avec les peuples de l’Orient. Je n’aperçois qu’un seul point sur lequel les croisades aient produit un bien, ou du moins fait disparaître un mal. La portion la plus considérable des habitans de l’Europe languissait enchaînée sur sa terre natale, sans propriété, sans liberté et sans lumières ; les nobles et les ecclésiastiques, qui ne composaient relativement qu’un très-petit nombre, semblaient seuls mériter le nom d’hommes et de citoyens. Les artifices du clergé et l’épée des barons maintenaient ce système tyrannique. L’autorité des prêtres avait été utile dans les siècles de barbarie ; sans eux la lumière des sciences se serait tout-à-fait éteinte. Ils adoucirent la férocité de leurs contemporains ; le faible et l’indigent trouvèrent chez eux un asile et des secours dans leurs besoins ; enfin on leur dut la conservation ou le retour de l’ordre civil de la société. Mais l’indépendance, le brigandage et les discordes des nobles ne produisirent jamais que des désordres et des calamités ; la main de fer de l’aristocratie militaire détruisait tout espoir d’industrie et de perfectionnement. On doit considérer les croisades comme une des causes qui contribuèrent le plus efficacement à renverser l’édifice gothique du système féodal. Les barons vendirent leurs terres, et une partie de leur race disparut dans ces expéditions périlleuses et dispendieuses. Leur pauvreté força leur orgueil à accorder ces chartres de liberté qui relâchèrent les liens de l’esclave, affranchirent la ferme du paysan et la boutique de l’ouvrier, et rendirent par degrés une existence à la portion la plus nombreuse et la plus utile de la société. L’incendie qui détruisit les arbres élevés et stériles de la forêt, donna de l’air et de l’espace aux plantes humbles et nourrissantes dont se couvre la terre.

DIGRESSION SUR LA FAMILLE DES COURTENAI.

La pourpre des trois empereurs qui régnèrent à Constantinople légitimera ou excusera une digression sur l’origine de la maison de Courtenai, et sur les vicissitudes singulières de sa fortune[71], dans les trois principales branches, 1o. d’Édesse, 2o. de France, et 3o. d’Angleterre ; la dernière a survécu seule aux révolutions de huit cents ans.

Origine de la famille de Courtenai. A. D. 1020.

C’est lorsque le commerce n’a pas encore répandu les richesses, quand les lumières n ont pas encore dissipé les préjuges, que les prérogatives de la naissance se font sentir le plus fortement, et sont reconnues avec le plus d’humilité. Dans tous les siècles, les lois et les usages des Germains ont distingué les divers rangs de la société. Les ducs et les comtes qui se partagèrent l’empire de Charlemagne, rendirent leurs offices héréditaires ; chaque baron léguait à ses enfans son honneur et son épée. Les familles les plus vaines de leurs prétentions se résignent à perdre dans l’obscurité du moyen âge, la tige de leur arbre généalogique, dont les racines, quelque profondes qu’elles puissent être, aboutissent certainement à un plébéien ; et leurs généalogistes sont forcés de descendre à dix siècles après l’ère chrétienne, pour découvrir quelques renseignemens dans les surnoms, les armoiries et les archives. Les premiers rayons de lumière[72] nous font discerner Athon, chevalier français ; sa noblesse est prouvée par le rang de son père, dont on ne dit point le nom, et nous trouvons la preuve de son opulence dans la construction du château de Courtenai, à environ cinquante six milles au sud de Paris, dans le district du Gâtinois. Depuis le règne de Robert, fils de Hugues Capet, les barons de Courtenai tiennent une place distinguée parmi les vassaux qui relevaient immédiatement de la couronne ; et Josselin, petit-fils d’Athon et d’une mère noble, est enregistré parmi les héros de la première croisade. Il s’attacha particulièrement aux étendards de Baudouin de Bruges, second comte d’Édesse, son parent ; ils étaient fils de deux sœurs. Baudouin lui donna en fief une principauté dont il était digne, qu’il sut conserver, et dont le service prouve qu’il était suivi d’un grand nombre de guerriers.

1o. Les comtes d’Édesse. A. D. 1101-1152.

I. Après le départ de son cousin, Josselin fut investi du comté d’Édesse, et régna sur les deux rives de l’Euphrate. La sagesse de son gouvernement durant la paix lui attira un grand nombre de sujets de l’Europe et de la Syrie. Son économie remplit ses magasins de grains, d’huiles et de vins, et ses châteaux de chevaux, d’armes et d’argent. Dans le cours d’une sainte guerre de trente années, Josselin fut alternativement vainqueur et captif ; mais il mourut en soldat, porté dans sa litière à la tête de ses troupes ; et ses derniers regards virent la défaite des Turcs, qui s’étaient fiés sur son âge et ses infirmités. Son fils, successeur de son nom et de ses états, manquait moins de valeur que de vigilance ; mais il oublia quelquefois qu’il faut autant de soins pour conserver un empire que pour en faire la conquête. Le prince d’Édesse défia les forces des Turcs sans s’assurer le secours du prince d’Antioche, et négligea, dans les plaisirs de Turbessel en Syrie[73], la défense de la frontière qui séparait les chrétiens des Turcs au-delà de l’Euphrate. Tandis qu’il était absent, Zenghi, le premier des Atabeks, assiégea et emporta d’assaut Édesse sa capitale, faiblement défendue par une troupe de timides et perfides Orientaux, Les Francs entreprirent de rentrer dans Édesse ; ils furent vaincus, et Courtenai termina sa vie dans les prisons d’Alep. Il lui restait encore un ample patrimoine ; mais sa veuve et son fils encore enfant ne pouvaient résister aux efforts de leurs vainqueurs ; ils cédèrent à l’empereur de Constantinople, en échange d’une pension annuelle, le soin de défendre et la honte de perdre les dernières possessions des Latins. La comtesse douairière d’Édesse se retira dans la ville de Jérusalem avec ses deux enfans. Sa fille Agnès devint l’épouse et la mère d’un roi. Son fils, Josselin III, accepta l’office de sénéchal, le premier du royaume. Dans sa nouvelle seigneurie de la Palestine, il était tenu du service militaire de cinquante chevaliers, et son nom tient une place honorable dans toutes les transactions de la guerre et de la paix ; mais on le vit disparaître lors de la perte de Jérusalem, et le nom de Courtenai, de la branche d’Édesse, fut éteint par le mariage de ses deux filles avec deux barons allemand et français[74].

2o. Les Courtenai de France.

II. Tandis que Josselin régnait au-delà de l’Euphrate, son frère aîné, Milon, fils de Josselin et petit-fils d’Athon, jouissait en paix, sur les bords de la Seine, de ses biens et de son château héréditaire, qui passèrent, après sa mort, à son troisième fils Renaud ou Réginald. Dans les annales des anciennes familles, on trouve peu d’exemples de génie ou de vertu ; mais l’orgueil de leurs descendans recueille avec soin les traits de rapines ou de violence, pourvu qu’ils annoncent une supériorité de valeur ou de puissance. Un descendant de Renaud de Courtenai devrait rougir du brigand qui dépouilla et emprisonna des marchands, quoiqu’ils eussent payé les droits du roi à Sens et à Orléans ; mais il en tirera vanité, parce que le comte de Champagne, régent du royaume, fut obligé de lever une armée pour le forcer à la restitution[75]. Renaud laissa ses domaines à sa fille aînée, et la donna en mariage au septième fils de Louis-le-Gros, qui en eut un grand nombre d’autres. Il serait naturel de supposer que ce nom va s’élever à la dignité d’un nom royal, [Leur alliance avec la famille royale. A. D. 1150.]que les descendans de Pierre de France et d’Élisabeth de Courtenai jouirent du titre et des honneurs de prince du sang ; mais on négligea long-temps leurs réclamations, et on finit par les rejeter. Les motifs de cette disgrâce comprendront l’histoire de la seconde branche, 1o. Dans les siècles des croisades, la maison royale de France était déjà révérée de l’Orient et de l’Occident. Mais on ne comptait que cinq règnes ou générations depuis Hugues Capet jusqu’à Pierre, et leur titre paraissait encore si précaire, que chaque monarque croyait nécessaire de faire couronner durant sa vie son fils aîné. Les pairs de France ont maintenu long-temps leur droit de préséance sur les branches cadettes de la maison régnante, et les princes du sang ne jouissaient pas, dans le douzième siècle, de cet éclat répandu aujourd’hui sur les princes les plus éloignés de la succession à la couronne. 2o. Il fallait que les barons de Courtenai fissent grand cas de leur nom, et qu’il fût en grande vénération dans l’opinion publique, pour qu’ils imposassent au fils d’un monarque l’obligation d’adopter, en épousant leur fille, son nom et ses armes pour lui et pour toute sa postérité. Lorsqu’une héritière épouse son inférieur ou même son égal, on exige et on accorde souvent cet échange. Mais en s’éloignant de la tige royale, les descendans de Louis-le-Gros se trouvèrent insensiblement confondus avec les ancêtres de leur mère, et les nouveaux Courtenai méritaient peut-être de perdre les honneurs de leur naissance, auxquels un motif d’intérêt les avait fait renoncer. 3o. La honte fut infiniment plus durable que la récompense, et leur grandeur passagère se termina par une longue obscurité. Le premier fruit de cette union, Pierre de Courtenai, avait épousé, comme je l’ai déjà dit, la sœur des comtes de Flandre, les deux premiers empereurs latins de Constantinople. Il se rendit imprudemment à l’invitation des barons de la Romanie ; ses deux fils, Robert et Baudouin, occupèrent successivement le trône de Byzance, et perdirent les derniers restes de l’empire latin de l’Orient. La petite-fille de Baudouin II allia une seconde fois cette famille au sang de France et des Valois. Pour soutenir les frais d’un règne précaire et orageux, ils engagèrent ou vendirent toutes leurs anciennes possessions, et les derniers empereurs de Constantinople ne subsistèrent que des charités de Rome et de Naples.

Tandis que les aînés dissipaient leur fortune en courant les aventures romanesques, et que le château de Courtenai était profané par un plébéien, les branches cadettes de ce nom adoptif s’étendirent et se multiplièrent ; mais le temps et la pauvreté obscurcirent l’éclat de leur naissance. Après la mort de Robert, grand-bouteiller de France, ils descendirent du rang de princes à celui de barons ; les générations suivantes se confondirent avec les simples gentilshommes, et dans les seigneurs campagnards de Tanlai et de Champinelles on ne reconnaissait plus les descendans de Hugues Capet, Les plus aventureux : embrassèrent sans déshonneur la profession de soldat ; les autres, moins riches et moins actifs, descendirent, comme leurs cousins de la branche de Dreux, dans l’humble classe des paysans. Durant une période obscure de quatre cents ans, leur origine royale devint chaque jour plus douteuse, et leur généalogie, au lieu d’être enregistrée dans les annales du royaume, ne peut être vérifiée que par les recherches pénibles des généalogistes. Ce ne fut que vers la fin du seizième siècle, lorsqu’ils virent monter sur le trône une famille qui en était presque aussi éloignée, que les Courtenai sentirent se réveiller le souvenir de leur naissance. Des doutes élevés sur la légitimité de leur noblesse leur firent entreprendre de prouver qu’ils descendaient de la famille royale. Ils réclamèrent la justice et la compassion de Henri IV, obtinrent l’attestation de vingt jurisconsultes d’Italie et d’Allemagne, et se comparèrent modestement aux descendans de David, dont le laps des siècles et le métier de charpentier n’avaient point anéanti les prérogatives[76] ; mais toutes les circonstances leur furent contraires, toutes les oreilles furent sourdes à leurs justes réclamations. L’indifférence des Valois semblait justifier celle des Bourbons : les princes du sang, de la branche régnante, dédaignèrent l’alliance d’une parenté sans éclat ; les parlemens ne rejetèrent point leurs preuves ; mais écartant un exemple dangereux par une distinction arbitraire, ils prétendirent que Saint-Louis était la véritable tige de la famille royale[77]. Les Courtenai continuèrent en vain leurs plaintes et leurs réclamations, qui se sont terminées dans ce siècle par la mort du dernier mâle de la famille[78]. Le sentiment de fierté qu’inspire la vertu adoucit la rigueur de leur situation ; ils rejetèrent toujours avec dédain les offres de faveurs et de fortune : un Courtenai, au lit de la mort, aurait sacrifié son fils unique s’il se fût montré capable de renoncer, pour le sort le plus brillant, aux titres et aux droits de prince légitime du sang de France[79].

3o. Les Courtenai d’Angleterre.

III. Selon les anciens registres de l’abbaye de Ford, les Courtenai de Devonshire descendent du prince Florus, second fils de Pierre et petit-fils de Louis-le-Gros[80]. Cette fable, inventée par la reconnaissance ou la vénalité des moines, a été trop facilement adoptée par nos antiquaires Camden[81] et Dugdale[82] ; mais elle se rapporte si peu au temps et elle est si clairement contraire à la vérité, que la fierté judicieuse de la famille refuse d’adopter ce fondateur imaginaire. Les historiens les plus dignes de confiance croient qu’après avoir donné sa fille en mariage au fils du roi, Renaud de Courtenai abandonna ses possessions de France, et obtint du monarque anglais une seconde femme et un nouvel établissement. Il est certain du moins que Henri II distingua dans ses camps et dans ses conseils un Reginald du même nom, portant les mêmes armes, et que l’on peut raisonnablement croire descendu de la race des Courtenai de France. Le droit de tutelle autorisait le seigneur suzerain à récompenser son vassal par le mariage d’une riche et noble héritière, et Courtenai acquit de belles possessions dans le Devonshire, où sa postérité réside depuis plus de six cents ans[83]. Havise, l’épouse de Renaud, avait hérité de Baudouin de Briones, baron normand, investi par Guillaume-le-Conquérant, le bien honorifique de Okehampton, qui était tenu à la charge du service de quatre-vingt-treize chevaliers. Elle avait aussi le droit, quoique femme, de réclamer les charges masculines de vicomte héréditaire ou shérif, et de gouverneur du château royal d’Exeter. [Les comtes de Devon.]Robert, leur fils, épousa la sœur du comte de Devon ; environ un siècle après, à l’extinction de la famille des Rivers[84], Hugues II, son petit-fils, hérita du titre qu’on regardait encore comme une dignité territoriale ; et douze comtes de Devon, du nom de Courtenai, fleurirent successivement dans une période de deux cent vingt ans. On les comptait dans le nombre des plus puissans barons du royaume, et ce ne fut qu’après une opiniâtre contestation qu’ils cédèrent au fief d’Arundel la première place dans le parlement d’Angleterre. Les Courtenai contractèrent des alliances avec les plus illustres familles, les Veres, les Despenser, les Saint-John, les Talbot, les Bohun, et même avec les Plantagenet. Dans une querelle avec Jean de Lancastre, un Courtenai, évêque de Londres, et depuis archevêque de Cantorbery, montra une confiance profane dans le nombre et la puissance de sa famille et de ses alliés. En temps de paix, les comtes de Devon vivaient dans leurs nombreux châteaux et manoirs de l’Occident : ils employaient leur immense revenu à des actes de dévotion et d’hospitalité ; et l’épitaphe d’Édouard, qu’une infirmité a fait connaître sous le nom de l’Aveugle, et que ses vertus ont fait nommer le Bon, présente avec ingénuité une sentence de morale dont pourrait cependant abuser une imprudente générosité. Après une tendre commémoration de cinquante-cinq ans d’union et de bonheur qu’il avait passés avec son épouse Mabel, le bon comte parle ainsi du fond de son tombeau :

What we gave, we have ;
What we spent, we had ;
What we left, we lost
[85].

Ce qu’ai donné me semble avoir encor ;

J’ai eu ce que j’ai dépensé ;
J’ai perdu ce que j’ai laissé.

Mais leurs pertes dans ce sens furent fort supérieures à leurs dons et à leurs dépenses ; et leurs héritiers furent, aussi-bien que les pauvres, l’objet de leurs soins paternels. Les sommes qu’ils payèrent pour droit de prise de possession et saisine attestent la grandeur de leurs biens, et plusieurs des domaines, actuellement possédés par leur famille, y sont depuis le quatorzième et même depuis le treizième siècle. Les Courtenai remplissaient à la guerre le devoir de chevaliers, et en méritèrent les honneurs ; on leur confia souvent la levée et le commandement des milices du Devonshire et de la Cornouailles ; ils suivirent quelquefois leur seigneur suzerain sur les frontières d’Écosse, et servirent quelquefois chez l’étranger, pour un prix convenu, avec une suite de quatre-vingts hommes d’armes et autant d’archers. Ils combattirent sur terre et sur mer avec les Édouard et les Henri. Leur nom paraît avec éclat dans les batailles, les tournois, et dans la première liste des chevaliers de la jarretière. Trois frères de cette famille contribuèrent à la victoire du prince Noir en Espagne. Au bout de six générations, les Courtenai d’Angleterre partageaient la méprisante aversion de leurs compatriotes pour la nation et le pays dont ils tiraient leur origine. Dans la querelle des deux roses, les comtes de Devon prirent le parti de la maison de Lancastre, et trois frères moururent successivement ou sur le champ de bataille ou sur l’échafaud. Henri VII les rétablit dans leurs biens et dans leurs titres ; une fille d’Édouard IV ne dédaigna pas d’épouser un Courtenai ; leur fils, créé marquis d’Exeter, jouit de la faveur de son cousin Henri VIII, et dans le camp du drap d’or il rompit une lance contre le monarque français ; mais la faveur de Henri était le prélude de la disgrâce, et la disgrâce annonçait la mort. Le marquis d’Exeter fut une des plus illustres et des plus innocentes victimes de la jalousie du tyran : son fils Édouard mourut en exil à Padoue, après avoir langui long-temps prisonnier dans la tour. L’amour secret de Marie, qu’il négligea peut-être en faveur d’Élisabeth, répand un vernis romanesque sur l’histoire de ce jeune comte dont on vante la beauté. Les débris de son patrimoine passèrent dans différentes familles par les alliances de ses quatre tantes ; et les princes qui succédèrent au trône d’Angleterre rétablirent ses honneurs personnels par des patentes, comme s’ils eussent été supprimés légalement ; mais il existait encore une branche qui descendait de Hugues Ier, comte de Devon, branche cadette de la maison de Courtenai, dont le château de Powderham a toujours été le siége depuis le règne d’Édouard III jusqu’à nos jours, c’est-à-dire depuis environ quatre cents ans. Des concessions et des défrichemens en Irlande ont considérablement augmenté leur patrimoine ; et ils viennent d’être récemment rétablis dans les honneurs de la pairie. Cependant les Courtenai conservent encore la devise plaintive qui déplore la chute de leur maison, et en affirme i’innocence[86]. Le regret de leur grandeur passée ne les rend pas sans doute insensibles à leur prospérité présente. Dans les annales des Courtenai, l’époque la plus brillante est en même temps celle de leurs plus grandes calamités ; et un pair opulent de la Grande-Bretagne ne doit pas envier des empereurs de Constantinople, qui parcouraient l’Europe en sollicitant des aumônes pour le soutien de leur dignité et la défense de leur capitale.


Notes du chapitre LXI
  1. Voyez l’original du traité de partage dans la Chronique d’André Dandolo (p. 326-330), et l’élection qui en fut la suite, dans Ville-Hardouin (nos 136-140), les Observations de Ducange et le premier livre de l’Histoire de Constantinople sous l’empire des Français.
  2. Après avoir rapporté la nomination du doge par un électeur français, son parent André Dandolo approuve son exclusion, quidam Venetorum fidelis et nobilis senex, usus oratione satis probabili, etc., que les écrivains modernes, depuis Blondus jusqu’à Le Beau, ont brodée chacun à leur fantaisie.
  3. Nicétas (p. 384), vain et ignorant comme un Grec, désigne le marquis de Montferrat comme le chef d’une puissance maritime, Λαμϖαρδιαν δε οικεισθαι παραλιον ; peut-être a-t-il été induit en erreur par le thème byzantin de Lombardie, situé sur les côtes de la Calabre.
  4. Ils exigèrent de Morosini qu’il fit serment de ne recevoir dans le chapitre de Sainte-Sophie, chargé de droit des élections, que des Vénitiens qui auraient habité Venise au moins pendant dix ans ; mais le clergé fut jaloux de la prérogative qu’ils s’arrogeaient, le pape la désapprouva, et des six patriarches latins de Constantinople, le premier et le dernier furent seuls Vénitiens.
  5. Nicétas, p. 383.
  6. Les lettres d’Innocent III fournissent de riches matériaux pour l’histoire des institutions civiles et ecclésiastiques de l’empire latin de Constantinople. Les plus importantes de ces lettres (dont Étienne Baluze a publié la collection en deux volumes in-folio) sont insérées dans ses Gesta, dans Muratori, Script. rerum italic., t. III, part. I, c. 94-105.
  7. Dans le traité de partage les copistes ont défiguré presque tous les noms. On pourrait les rectifier, et une bonne carte adaptée au dernier siècle de l’empire de Byzance serait d’un grand secours à la géographie ; mais malheureusement d’Anville n’existe plus.
  8. Leur style était dominus quartæ partis et dimidiæ imperii Romani ; et ils le conservèrent jusqu’à l’année 1356, où Giovanni Dolfino fut nommé doge (Sanut, pag. 430-641). Pour le gouvernement de Constantinople, voyez Ducange, Hist. de C. P., I, 37.
  9. Ducange (Hist. C. P., II, 6) a rapporté la conquête que firent la république ou les nobles Vénitiens, des îles de Candie, de Corfou, Céphalonie, Zanthe, Naxos, Paros, Mélos, Andros, Mycone, Scyros, Ceos et Lemnos.
  10. Boniface vendit l’île de Candie le douze du mois d’août de l’année 1204. Voyez la transaction dans Sanut, p. 533 ; mais j’ai peine à concevoir comment cette île était le patrimoine de sa mère, ou comment sa mère pouvait être la fille d’un empereur du nom d’Alexis.
  11. En 1212, le doge Pierre Zani envoya dans l’île de Candie une colonie tirée des différens quartiers de Venise ; mais les natifs de cette île, par leurs mœurs sauvages et leurs fréquentes révoltes, pouvaient être comparée aux Corses sous le joug des Génois ; et lorsque je rapproche le récit de Belon de celui de Tournefort, je ne vois pas grande différence entre la Candie des Vénitiens et celle des Turcs.
  12. Ville-Hardouin (nos 159, 160, 173-177) et Nicétas (p. 387-394) racontent l’expédition du marquis Boniface dans la Grèce. Le citoyen de Chones a pu tenir ces détails de son frère Michel, archevêque d’Athènes, qu’il représente comme un orateur éloquent, un homme d’état habile, et par-dessus tout comme un saint. On aurait pu tirer des manuscrits de Nicétas qui se trouvent à la Bibliothéque Bodléienne, son éloge d’Athènes et sa description de Tempé (Fabricius, Bibl. græc., t. VI, p. 405), et elles auraient mérité d’occuper les recherches de M. Harris.
  13. Napoli de Romanie ou Nauplia, l’ancien port de mer d’Argos, est encore une place forte considérable ; elle est assise sur une péninsule environnée de rochers, et a un bon port. Voyez les Voyages de Chandler dans la Grèce, p. 227.
  14. J’ai adouci l’expression de Nicétas, qui s’efforce de faire ressortir la présomption des Francs. Voyez De rebus, post. C. P., expugnatam, p. 375-384.
  15. Cette ville, environnée par la rivière de l’Hèbre, à six lieues d’Andrinople, reçut des Grecs, à raison de son double mur, le nom de Didymoteichos, qui fut insensiblement changé en celui de Demotica ou Dimot. J’ai préféré le nom moderne de Demotica. Ce fut le dernier lieu qu’habita Charles XII durant son séjour en Turquie.
  16. Ville-Hardouin rend compte de leur querelle (nos 146-158) avec le ton de la franchise et de la liberté. L’historien grec (p. 387) rend hommage au mérite et à la réputation du maréchal, μεγα παρα τοις Λατινων δυναμενω ςρατευμασι : il ne ressemble point à certains héros modernes, dont les exploits ne sont connus que par leurs Mémoires.
  17. Voyez la mort de Mourzoufle dans Nicétas (p. 393), Ville-Hardouin (nos 141, 145, 163) et Gunther (c. 20, 21). Ni le maréchal, ni le moine n’annoncent le moindre mouvement de pitié pour un usurpateur ou un rebelle, dont le supplice était cependant d’un genre plus nouveau que ses crimes.
  18. La colonne d’Arcadius, dont les bas-reliefs représentent ses victoires ou celles de son père Théodose, existe encore à Constantinople ; on en trouve la description et la mesure dans les ouvrages de Gyllius (Topograph. IV, 7), Banduri (ad. l. I, Antiquit., C. P., p. 507, etc.) et Tournefort (Voyage du Levant, t. II, lett. 12, p. 231).
  19. Le conte ridicule de Gunther relativement à cette columna fatidica ne mérite aucune attention ; mais il est assez extraordinaire que cinquante ans avant la conquête des Latins, le poète Tzetzès (Chiliad., IX, 277) ait raconté le songe d’une matrone qui avait vu une armée dans le Forum, et un homme assis sur la colonne, frappant ses mains l’une contre l’autre, et jetant un grand cri.
  20. Ducange (Fam. byzant.) a examiné soigneusement et représenté avec clarté les dynasties de Nicée, de Trébisonde et d’Épire, dont Nicétas vit les commencemens sans en concevoir de grandes espérances.
  21. Si l’on excepte quelques faits contenus dans Pachymères et Nicéphore Grégoras, et que nous citerons dans la suite, les historiens de Byzance ne daignent point parler de l’empire de Trébisonde ou de la principauté de Lazis. Les Latins n’en font guère mention que dans les romans des quatorzième et quinzième siècles. Cependant l’infatigable Ducange a découvert (Fam. byzant., p. 192) deux passages authentiques dans Vincent de Beauvais (l. XXXI, c. 144) et le protonotaire Ogier (ap. Wadding, A. D. 1279, no 4).
  22. Nicétas fait un portrait des Français-Latins, où l’on reconnaît partout la touche du ressentiment et des préjugés : Ȣδεν των αλλων εθνων εις Αρεος εργα παρασυβεβλησδαι ηνειχοντο, αλλ’ Ȣδε τις των χαριτων η των μȢσων παρα τοις βαρβαροις τȢτοις εϖεξνιζετο, και παρα τȢτο οιμαι την φυσιν ησαν ανημεροι, και τον χολον ειχον τȢ λογȢ προτρεχοντα.
  23. Je commence à me servir ici avec confiance et liberté des huit livres de l’Hist. C. P., sous l’empire des Français, que Ducange a donnés pour supplément à l’histoire de Ville-Hardouin, et qui bien qu’écrite d’un style barbare, a cependant le mérite d’être un ouvrage classique et original.
  24. On peut voir dans la réponse de Joannice au pape, ses réclamations et ses plaintes (Gesta Innocent. III, c. 108, 109) ; on le chérissait à Rome comme l’enfant prodigue.
  25. Les Comans étaient une horde de Tartares ou de Turcomans, qui campaient, dans les douzième et treizième siècles, sur les frontières de la Moldavie. Il y avait parmi eux un grand nombre de païens et quelques mahométans. Toute la horde fut convertie au christianisme (A. D. 1370) par Louis, roi de Hongrie.
  26. Nicétas, par haine ou par ignorance, impute la défaite à la lâcheté de Dandolo (p. 383) ; mais Ville-Hardouin partage sa propre gloire avec son vénérable ami, qui viels home ère et gote ne veoit, mais mult ere sages et preus et vigueros (no 193).
  27. La géographie exacte et le texte original de Ville-Hardouin (no 194) placent Rhodosto à trois journées de chemin (trois jornées) d’Andrinople ; mais Vigenère, dans sa version, a ridiculement substitué trois heures ; et cette erreur, que Ducange n’a point corrigée, a fourvoyé plusieurs modernes dont je tairai les noms.
  28. Ville-Hardouin et Nicétas (p. 386-416) racontent le règne et la mort de Baudouin ; et Ducange supplée à leurs omissions dans ses Observations et à la fin de son premier livre.
  29. Après avoir écarté toutes les circonstances suspectes et improbables, nous pouvons prouver la mort de Baudouin, 1o. par l’opinion des barons qui n’en doutaient pas (Ville-Hardouin, no 230) ; 2o. par la déclaration de Joannice ou Calo-Jean, qui s’excuse de n’avoir pas donné la liberté à l’empereur, quia debitum carnis exsolverat cum carcere teneretur (Gesta Innocent. III, c. 109).
  30. Voyez l’histoire de cet imposteur, d’après les écrivains français et flamands, dans Ducange (Hist. de C. P., III, 9) et les fables ridicules adoptées par les moines de Saint-Alban, dans Matthieu Paris (Hist. maj., p. 271, 272).
  31. Ville-Hardouin, no 257. Je cite avec regret cette triste conclusion. Nous perdons à la fois l’original de l’histoire et les Commentaires précieux de Ducange. Les deux lettres de Henri au pape Innocent III, jettent quelque clarté sur les dernières pages de notre auteur (Gesta, c. 106, 107).
  32. Le maréchal vivait encore en 1212 ; mais il est probable qu’il mourut peu de temps après cette époque, et qu’il ne retourna point en France (Ducange, Observations sur Ville-Hardouin, p. 238). Son fief de Messinople, qu’il tenait de Boniface, était l’ancienne Maximianopolis, qui florissait du temps d’Ammien-Marcellin parmi les villes de la Thrace (no 141).
  33. L’église de ce patron de Thessalonique était desservie par les chanoines du Saint-Sépulcre ; elle contenait une huile sainte qui distillait continuellement, et il s’y faisait d’étonnans miracles. (Ducange, Hist. de Constantinople, II, 4).
  34. Acropolita (c. 17) rapporte la persécution du légat et la tolérance de Henri (Ερη comme il l’appelle), κλνδωνα κατεςορεσε.
  35. Voyez le règne de Henri dans Ducange (Hist. de C. P., l. I, c. 35-41 ; l. II, c. 1-12), à qui les lettres des papes ont été d’une grande ressource. Le Beau (Hist. du Bas-Empire, t. XXI, p. 120-122) a trouvé, peut-être dans Doutremens, quelques lois de Henri qui établissent le service des fiefs et les prérogatives de l’empereur.
  36. Acropolita (c. 14) affirme que Pierre de Courtenai périt par l’épée (εργον μαχαιρας γενεσθαι) ; mais ses expressions obscures me font présumer qu’il avait auparavant été en captivité, ως παντασ αρδην δεσμωτας ποιησαι συν πασισκευεσι. La Chronique d’Auxerre diffère la mort de l’empereur jusqu’en 1219, et Auxerre est dans les environs de Courtenai.
  37. Voyez le règne et la mort de Pierre de Courtenai dans Ducange (Hist. de C. P., l. II, c. 22-28), qui fait de faibles efforts pour excuser Honorius III de son indifférence sur le sort de l’empereur.
  38. Marin Sanut (Secreta fidelium crucis, l. II, part. IV, c. 18, p. 73) est si enchanté de cette scène sanglante, qu’il la transcrit en marge comme bonum exemplum. Cependant il reconnaît la demoiselle pour femme légitime de Robert.
  39. Voyez le règne de Robert dans Ducange, Hist. de C. P., l. III, c. 1-12.
  40. Rex igitur Franciæ, deliberatione habita respondit nuntiis, se daturum hominem Syriæ partibus aptum ; in armis probum (preux), in bellis securum, in agendis providum, Johannem comitem Brennensem (Sanut, Secret. fidel., l. III, part. XI, c. 4, p. 205 ; Matthieu Paris, p. 159).
  41. Giannone (Istoria civile, t. II, l. XVI, p. 380-385) discute le mariage de Frédéric II avec la fille de Jean de Brienne, et la double union des couronnes de Naples et de Jérusalem.
  42. Acropolita, c. 27. L’historien était alors un enfant, et il fut élevé à Constantinople. En 1223, il avait onze ans, lorsque son père, pour échapper au joug des Latins, abandonna une fortune brillante et s’enfuit à la cour de Nicée, où son fils fut élevé aux premiers honneurs.
  43. Philippe Mouskes, évêque de Tournai (A. D. 1274-1282), a composé une espèce de poëme, ou plutôt de chronique en vers, en vieux patois flamand, sur les empereurs de Constantinople ; et Ducange l’a publié à la fin de l’histoire de Ville-Hardouin ; voyez (p. 224) les prouesses de Jean de Brienne.

    N’Aie, Ector, Roll’ ne Ogiers
    Ne Judas Machabeus li fiers
    Tant ne fit d’armes en estors
    Com fist li rois Jehans cel jors
    Et il defors et il dedans
    La paru sa force et ses sens
    Et li hardiment qu’il avait.

  44. Voyez le règne de Jean de Brienne dans Ducange, Hist. de C. P., l. III, c. 13-26.
  45. Voyez le règne de Baudouin II, jusqu’à son expulsion de Constantinople, dans Ducange, Hist. de C. P., l. IV, c. 1-34 ; la fin l. V, c. 1-33.
  46. Matthieu Paris raconte les deux visites de Baudouin II à la cour d’Angleterre (p. 396, 637), son retour en Grèce, armatâ manu (p. 407), ses lettres de son nomen formidabile, etc. (p. 481). Ce dernier passage a échappé à Ducange ; voyez l’expulsion de Baudouin, p. 850.
  47. Louis désapprouva l’aliénation de Courtenai et s’y opposa (Ducange, l. IV, c. 23). Cette seigneurie fait aujourd’hui partie des domaines de la couronne ; mais on l’a engagée pour un terme à la famille de Boulainvilliers. Courtenai, élection de Nemours, dans l’île de France, est une ville qui contient environ neuf cents habitans ; on y voit encore les restes d’un château (Mélanges tirés d’une grande Bibliothéque, t. X, l. V, p. 74-97).
  48. Joinville, p. 104, édit. du Louvre. Un prince Coman qui mourut sans baptême, fut enterré aux portes de Constantinople avec un certain nombre d’esclaves et de chevaux vivans.
  49. Sanut., Secret. fidel. crucis, l. IV, c. 18, p. 73.
  50. Ducange explique vaguement les mots perparus, perpera, hyperperum, par monetæ genus. D’après un passage de Gunther (Hist. C. P., c. 8, p. 10), je soupçonne que le perpera était le nummus aureus ou la quatrième partie d’un marc d’argent, ou environ dix schellings sterling ; en plomb, c’eût été trop peu de chose.
  51. Pour la translation de la sainte couronne, de Constantinople à Paris, voyez Ducange (Hist. de C. P., l. IV, c. 11-14, 24-35), et Fleury (Hist. eccl., t. XVII, p. 201-204).
  52. Mélanges tirés d’une grande bibliothéque, t. XLIII, p. 201-205. Le Lutrin de Boileau représente l’intérieur, l’esprit et les habitudes de la Sainte-Chapelle ; et ses commentateurs, Brossette et Saint-Marc, ont rassemblé et expliqué beaucoup de faits relatifs à son institution.
  53. Cette cure fut accomplie, A. D. 1656, le 24 du mois de mars, sur la nièce du célèbre Pascal, ce génie supérieur. Arnaud et Nicole étaient présens pour croire et attester un miracle qui confondit les jésuites et sauva Port-Royal. (Œuvres de Racine, t. VI, p. 176-187, dans l’éloquente histoire de Port-Royal. Voyez aussi Œuvres de Blaise Pascal, t. III, édition de Lefèvre, Paris, 1819.)
  54. Voltaire (Siècle de Louis XIV, c. 37, Œuvres, t. IX, p. 178, 179) s’efforce d’invalider le fait ; mais Hume (Essais, vol. II, p. 483, 484) s’empare de la batterie avec plus d’habileté et de succès, et tourne le canon contre ses ennemis.
  55. On peut suivre dans les troisième, quatrième et cinquième livres de la compilation de Ducange les pertes successives des Latins ; mais il a laissé échapper beaucoup de circonstances relatives aux conquêtes des Grecs, qu’on peut retrouver dans l’histoire plus complète de George Acropolita, et dans les trois premiers livres de Nicéphore Grégoras, deux historiens de l’histoire byzantine, qui ont eu le bonheur d’être publiés par de savans éditeurs, Léon Allatius, à Rome, et Jean Boivin, de l’Académie des inscriptions de Paris.
  56. George Acropolita, c. 78, p. 89, 90, édit. de Paris.
  57. Les Grecs, honteux d’un secours étranger, dissimulèrent l’alliance des Génois et les secours qu’ils en reçurent ; mais le fait est prouvé par le témoignage de Jean Villani (Chron., l. VI, c. 71 ; dans Muratori, Script. rer. ital., t. XIII, p. 202, 203), et Guillaume de Nangis (Annales de Saint-Louis, p. 248, dans le Joinville du Louvre), deux étrangers désintéressés ; Urbain IV menaça de priver Gênes de son archevêque.
  58. Il faut quelques soins pour concilier les différences de nombre ; les huit cents soldats de Nicétas, les vingt-cinq mille de Spandugino (apud Duc., l. V, c. 24), les Scythes et les Grecs d’Acropolita, et la nombreuse armée de Michel, dans les lettres du pape Urbain IV (1-129).
  59. Θεληματαριοι. Pachymères les nomme et en donne la description (l. II, c. 14).
  60. Il est inutile d’aller chercher ces Comans dans les déserts de la Tartarie ou même de la Moldavie, une partie de la horde s’était soumise à Jean Vatacès, et avait probablement établi une pépinière de soldats dans quelques terres désertes de la Thrace (Cantacuzène, l. I, c. 2).
  61. Les Latins racontent brièvement la perte de Constantinople ; la conquête est détaillée avec plus de satisfaction par les Grecs ; savoir, par Acropolita (c. 85), Pachymères (l. II, c. 26, 27), Nicéphore Grégoras (l. IV, c. 1, 2). Voyez Ducange, Hist. de C. P., l. V, c. 19-27.
  62. Voyez les trois dernières livres (l. V-VIII) et les Tables généalogiques de Ducange. Dans l’année 1382, l’empereur titulaire de Constantinople était Jacques de Baux, duc d’Andria, dans le royaume de Naples, fils de Marguerite, qui avait eu pour mère Catherine de Valois, fille de Catherine, dont le père était Philippe, fils de Baudouin II (Ducange, l. VIII, c. 37, 38). On ne sait point s’il a laissé quelque postérité.
  63. Abulféda, qui vit la fin des croisades, parle des royaumes des Francs et de ceux des Nègres comme également inconnus (Proleg. ad geogr.). S’il n’eût pas dédaigné la langue latine, le prince syrien aurait trouvé facilement des livres et des interprètes.
  64. Huet (De interpretatione et de claris interpretibus, p. 131-135) rend un compte abrégé et superficiel de ces traductions de latin en grec. Maxime Planudes, moine de Constantinople (A. D. 1327-1353), a traduit les Commentaires de César, le Songe de Scipion, les Métamorphoses et les Héroïdes d’Ovide, etc. (Fabricius, Bibl. græc., t. X, p. 533.)
  65. Les moulins à vent, originairement inventés dans l’Asie Mineure, où les eaux sont rares, furent en usage en Normandie dès l’année 1105 (Vie privée des Français, t. I, p. 42, 43 ; Ducange, Gloss. lat., t. IV, p. 474). Voy. l’Angleterre, anc. trad. par Boulard, p. 282.
  66. Voyez les plaintes de Roger Bacon (Biographica britannica, vol. I, p. 418, édit. de Kippis). Si Bacon ou Gerbert entendaient quelques auteurs grecs, ils étaient des prodiges dans leur siècle, et ne devaient point cet avantage au commerce de l’Orient.
  67. Telle était l’opinion du grand Leibnitz (Œuvres de Fontenelle, t. V, p. 458), un des maîtres de l’histoire du moyen âge. Je ne citerai que la généalogie des Carmélites et le miracle de la maison de Lorette, qui vinrent l’une et l’autre de Palestine.
  68. Si je place les Sarrasins au nombre des nations barbares, ce n’est que relativement à leurs guerres, ou plutôt à leurs incursions en Italie et en France, qui n’avaient d’autre but que le pillage et la dévastation.
  69. Voyez sur ce sujet l’ouvrage de M. Heeren, intitulé Essai sur l’influence des Croisades (Paris, 1808), où les résultats heureux, bien qu’éloignés, de ces guerres saintes, sont développés avec autant de sagacité philosophique que d’érudition. (Note de l’Éditeur.)
  70. Un rayon brillant de lumière philosophique est sorti de nos jours du fond de l’Écosse, et a enrichi la littérature sur le sujet intéressant des progrès de la société en Europe ; et c’est avec autant de plaisir personnel que de justice, que je cite les noms respectables de Hume, Robertson et Adam Smith. Voyez deux ouvrages traduits de G. Stuart, par B.
  71. Je me suis servi, sans m’y borner, d’une histoire généalogique de la noble et illustre maison de Courtenai, par Esra Cleaveland, tuteur du chevalier Guill. de Courtenai, et recteur de Honiton, Oxford, 1735, in-fol. La première partie est tirée de Guillaume de Tyr ; la seconde, de l’histoire de France de Bouchet ; et la troisième, de différens Mémoires publics et particuliers des Courtenai du Devonshire. Le recteur de Honiton montre plus de reconnaissance que d’adresse, et plus d’adresse que de discernement.
  72. Le premier renseignement sur sa famille est un passage du continuateur d’Aimoin, moine de Fleury, qui écrivit dans le douzième siècle. Voyez sa Chronique dans les Historiens de France , t. XI, p. 276.
  73. D’Anville place Turbessel, ou, comme on la nomme aujourd’hui, Telbesher, à vingt-quatre milles du grand passage sur l’Euphrate à Zeugma.
  74. Ses possessions sont enregistrées dans les Assises de Jérusalem (c. 326), parmi les mouvances de la couronne, qui doivent donc avoir été rassemblées entre les années 1153 et 1187. On peut trouver sa généalogie dans les Lignages d’outre-mer, c. 16.
  75. L’abbé Suger, ministre d’état, raconte d’une manière absurde la rapine et la réparation, dans ses Lettres 114 et 116, qui sont les meilleurs Mémoires du siècle (Duchesne, Scriptor. Hist. Fr., t. IV, p. 530).
  76. De toutes les requêtes, apologies, etc., publiées par les princes de Courtenai, je n’ai vu que les trois suivantes, toutes in-8o. 1o. De Stirpe et Origine Domûs de Courtenai : addita sunt responsa celeberrimorum Europæ jurisconsultorum. Paris, 1607. 2o. Représentation du procédé tenu à l’instance faite devant le roi par M. de Courtenai, pour la conservation de l’honneur et dignité de leur maison, branche de la royale maison de France, à Paris, 1613, 3o. Représentation du subject qui a porté messieurs de Salle et de Fraville, de la maison de Courtenai, à se retirer hors du royaume, 1614. Ce fut un homicide pour lequel les Courtenai demandaient qu’on leur fit ou grâce ou leur procès comme princes du sang.
  77. De Thou exprime ainsi l’opinion des parlemens : Principis nomen nusquam in Galliâ tributum nisi iis qui per mares e regibus nostris originem repetunt : qui nune tantum à Ludovico nono beatæ memoriæ numerantur : nam Cortinæi et Drocenses, à Ludovico crasso genus ducentes hodie inter eos minime recensentur. Cette distinction est plus d’expédient que de justice. La sainteté de Louis IX ne pouvait lui donner aucune prérogative particulière, et tous les descendans de Hugues Capet doivent se trouver compris dans son pacte primitif avec la nation française.
  78. Le dernier mâle de la maison de Courtenai fut Charles Roger, qui mourut en 1730 sans laisser de fils ; la dernière femelle fut Hélène de Courtenai, qui épousa Louis de Baufremont. Son titre de princesse du sang royal de France fut supprimé le 7 février 1737, par un arrêt du parlement de Paris.
  79. L’anecdote singulière à laquelle je fais allusion, se trouve dans le Recueil des Pièces intéressantes et peu connues (Mæstricht, 1786, en quatre vol. in-12) ; et l’éditeur inconnu cite son auteur, qui la tenait d’Hélène de Courtenai, marquise de Beaufremont.
  80. Dugdale, Monasticon anglicanum, vol. I, p. 786. Cependant cette fable doit avoir été inventée avant le règne d’Édouard III. Les profusions pieuses des trois premières générations en faveur de l’abbaye de Ford, furent suivies de tyrannie d’une part, et d’ingratitude de l’autre ; et à la sixième génération, les moines cessèrent d’enregistrer la naissance, les actions et la mort de leur patron.
  81. Dans sa Britannia, la liste des comtes de Devon indique cependant un doute par l’expression è regio sanguine ortos credunt.
  82. Dans son Baronnage (part. I, p. 634), il renvoie à son propre Monasticon. N’aurait-il pas dû corriger les registres de l’abbaye de Ford, et effacer le fantôme de Florus par l’autorité irrécusable des historiens français ?
  83. Outre le troisième et meilleur livre de l’histoire de Cleaveland, j’ai consulté Dugdale, le père de notre science généalogique (Baronnage, part. I, p. 634-643).
  84. Cette grande famille de Ripuariis, Redvers ou Rivers, s’éteignit sous le règne d’Edouard Ier, dans Isabelle de Fortibus, fameuse et puissante douairière, qui survécut longtemps à son frère et à son mari (Dugdale, Baronnage, part. I, p. 254-257).
  85. Cleaveland, p. 142. Quelques-uns l’atribuent à un Rivers, comte de Devon ; mais ce style anglais paraît plutôt appartenir au quinzième siècle qu’au treizième.
  86. Ubi Lapsus ! quid feci ? Légende qui fut sans doute adoptée par la branche de Powderham après la perte du comté de Devon, etc. Les armes de Courtenai étaient primitivement d’or, trois tourteaux de gueules, qui semblent indiquer une affinité avec Godefroi de Bouillon et les anciens comtes de Boulogne.