Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 12/LXII

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CHAPITRE LXII.
Les empereurs grecs de Nicée et de Constantinople. Élévation et règne de Michel Paléologue. Sa fausse réunion avec le pape et l’Église latine. Projets hostiles du duc d’Anjou. Révolte de la Sicile. Guerre des Catalans dans l’Asie et dans la Grèce. Révolutions et situation présente d’Athènes.

LA perte de Constantinople rendit aux Grecs un instant de vigueur. Les princes et les nobles quittèrent le luxe de leur palais pour courir aux armes ; et les plus forts ou les plus habiles se saisirent des débris de la monarchie. [Rétablissement de l’empire grec.]On trouverait difficilement dans les longs et stériles volumes des annales de Byzance[1] deux princes comparables à Théodore Lascaris et à Jean Ducas Vatacès[2], qui replantèrent et maintinrent l’étendard romain sur les murs de Nicée en Bithynie. La différence de leur caractère se trouva parfaitement adaptée à leur situation. [Théodore Lascaris. A. D. 1204-1222.]Durant ses premiers efforts, le fugitif Lascaris ne possédait que trois villes et ne commandait que deux mille soldats. Un généreux désespoir le soutint dans toutes les actions de son règne ; dans toutes ses opérations militaires, il mit au hasard sa vie et sa couronne. Son activité surprit ses ennemis de l’Hellespont et du Méandre ; et son intrépidité parvint à les réduire. Dix-huit années de règne et de victoire donnèrent à la principauté de Nicée l’étendue d’un empire. [Jean Ducas Vatacès. A. D. 1222-1225. Oct. 30.]Vatacès, gendre et successeur de Théodore Lascaris, trouva le trône fondé sur une base plus solide, et soutenu par de plus abondantes ressources. Le caractère du nouveau souverain ainsi que le genre de sa situation, le portaient à calculer le danger, à épier l’occasion et à préparer le succès de ses desseins ambitieux. En racontant la chute de l’empire latin, j’ai brièvement rapporté les succès des Grecs, les démarches prudentes et les progrès successifs d’un conquérant, qui, dans un règne de trente-trois années, délivra les provinces de la tyrannie des nationaux et des étrangers, et serra de toutes parts la capitale, tronc dépouillé et déraciné prêt à tomber au premier coup de la hache. Mais son économie intérieure et sa paisible administration sont encore plus dignes d’éloge et d’admiration[3]. Les calamités de la guerre avaient diminué la population et détruit les moyens de subsistance : on n’avait plus ni moyens ni motifs pour s’occuper de l’agriculture ; les terres les plus fertiles demeuraient en friche et inhabitées. L’empereur en fit exploiter une partie à son bénéfice : elles profitèrent entre ses mains, sous ses yeux vigilans, plus qu’elles ne l’eussent pu faire par les soins minutieux d’un fermier. Les domaines royaux devinrent le jardin et le grenier de l’Asie, et sans opprimer ses peuples, le souverain acquit un fonds de richesses fécondes et légitimes. Selon la nature du terrain, il faisait semer des grains ou planter des vignes, et couvrait de brebis ou de pourceaux ses vastes pâturages. En présentant à l’impératrice une couronne enrichie de perles et de diamans, l’empereur lui apprit en souriant que l’achat de cet ornement précieux avait été payé de la vente des œufs, produit de son immense basse-cour. Le revenu de ses domaines servait à la consommation de son palais et à celle des, hôpitaux, à soutenir sa dignité et à satisfaire sa bienfaisance. L’influence de l’exemple fut encore plus avantageux que le revenu. La charrue reprit ses honneurs et sa sécurité. Renonçant à couvrir leur fastueuse indigence des dépouilles arrachées au peuple, ou des faveurs mendiées à la cour et que le peuple paye toujours, les nobles cherchèrent dans les productions de leurs domaines un revenu plus sûr et plus indépendant. Les Turcs s’empressèrent d’acheter le superflu des grains et des troupeaux ; Vatacès entretint soigneusement leur alliance, mais il découragea l’importation des produits de l’industrie étrangère, des soieries du Levant et des manufactures de l’Italie. « Les besoins de la nature, disait Vatacès, sont indispensables à satisfaire, mais le caprice de la mode peut naître et périr en un jour. » Par ces préceptes et son exemple, le sage monarque encourageait la simplicité des mœurs, l’industrie nationale et l’économie domestique. L’éducation de la jeunesse et l’éclat des lettres furent principalement l’objet de ses soins[4] ; et Vatacès disait avec vérité, sans prétendre décider de la préséance, qu’un prince et un philosophe sont les deux plus éminens caractères de la société humaine. Il eut pour première épouse Irène, fille de Théodore Lascaris, plus illustre par son mérite personnel et les vertus de son sexe, que par le sang des Comnène qui coulait dans ses veines, et transmit à son mari ses droits à l’empire. Après la mort de cette princesse, il épousa Anne ou Constance, fille naturelle de l’empereur Frédéric II. Mais comme elle n’avait pas atteint l’âge de puberté, Vatacès reçut dans son lit une Italienne de sa suite. Les charmes ou les artifices de cette concubine obtinrent de la faiblesse de son amant tous les honneurs d’une impératrice, dont il ne lui manqua que le titre. Les moines traitèrent cette faiblesse de crime énorme et damnable ; mais la violence de leurs invectives ne servit qu’à faire éclater la patience de leur souverain. La philosophie de notre siècle pardonnera sans doute à ce prince un seul vice racheté par une foule de vertus ; et les contemporains de Vatacès accordèrent à ses fautes ainsi qu’aux passions plus impétueuses de Lascaris, une indulgence due aux restaurateurs de l’empire[5]. Les Grecs qui gémissaient encore sous le joug des Latins, privés de lois et de tranquillité, vantaient le bonheur de ceux qui avaient recouvré la liberté nationale, et Vatacès, par une louable politique, eut soin de les convaincre qu’il était de leur intérêt de passer sous son gouvernement.

Théodore Lascaris II. A. D. 1255. Oct. 30. A. D. 1259. Août.

La dégénération se fait fortement sentir entre Jean Vatacès et Théodore, son fils et son successeur, du fondateur de l’empire qui sut en soutenir le poids, à l’héritier qui ne fit que jouir de son éclat[6]. Cependant le caractère de Théodore ne manquait pas d’énergie ; il avait été élevé à l’école de son père et dans l’exercice des armes et de la chasse. Constantinople ne tomba point encore ; mais dans les trois années de son règne, il conduisit trois fois ses armées victorieuses jusque dans le cœur de la Bulgarie. La colère et la méfiance ternissaient ses vertus ; on peut attribuer la première, peut-être au malheur de n’avoir jamais eu à supporter la contrariété, l’autre pouvait provenir de quelques aperçus obscurs et imparfaits sur la dépravation du genre humain Dans une de ses marches en Bulgarie, il consulta ses principaux ministres sur une question de politique et le grand logothète, George Acropolita, osa soutenir avec sincérité une opinion qui blessait l’empereur Celui-ci porta la main sur son cimeterre, mais par un second mouvement, il réserva à Acropolita une punition plus Ignominieuse. Cet officier, l’un des premiers de l’empire, reçut ordre de descendre de cheval ; il fut dépouillé de ses vêtemens en présence du prince et de l’armée, et après l’avoir étendu sur la terre, deux gardes ou exécuteurs le frappèrent si long-temps et si cruellement de leurs bâtons, qu’au moment où l’empereur leur ordonna de cesser, le grand logothète eut à peine la force de se relever et de se traîner dans sa tente. Après une retraite de quelques jours, les ordres absolus de Théodore le rappelèrent au conseil ; et les Grecs étaient si entièrement morts à tout sentiment d’honneur et de honte que c’est l’offensé lui-même qui nous apprend son ignominie[7]. Une maladie dangereuse, la perspective d’une mort prochaine et le soupçon du poison ou de la magie, irritèrent la cruauté de l’empereur ; chacun de ses accès de colère coûtait la fortune ou la vie, la vue ou quelques membres à quelques-uns de ses parens et de ses principaux officiers ; et sur la fin de sa vie, le fils de Vatacès mérita du peuple, ou du moins de sa cour, le surnom de tyran. Offensé par le refus que fit une matrone de la famille des Paléologue, de donner sa fille, jeune personne d’une grande beauté, a un vil plébéien que l’empereur favorisait par caprice, il la fit mettre, sans égard pour son rang et son âge, jusqu’au cou dans un sac avec des chats dont on animait la fureur en les piquant avec des aiguilles. Dans ses derniers momens, Théodore exprima le désir d’obtenir le pardon de ses cruautés et de les effacer par la clémence ; [Minorité de Jean Lascaris. A. D. 1259. Août.]inquiet du sort d’un fils âgé de huit ans, que cet âge condamnait aux dangers d’une longue minorité, son dernier choix en confia la tutelle à la sainteté du patriarche Arsène et à la valeur de George Muzalon, grand-domestique, également chéri du prince et détesté du peuple. Les rapports des Grecs avec les Latins avaient introduit dans leur monarchie les titres et les priviléges héréditaires ; et les familles nobles[8] s’indignèrent de l’élévation d’un favori sans mérite, qu’elles croyaient coupable des erreurs du dernier empereur et des calamités de son règne. Dans le premier conseil, après la mort de Théodore, Muzalon prononça du haut du trône une apologie très-travaillée de sa conduite et de ses intentions ; on accabla sa modestie de protestations d’estime et de fidélité, et ses plus implacables ennemis furent les plus empressés à lui donner le titre de gardien et de sauveur des Romains. Huit jours suffirent pour préparer le succès d’une conspiration. On célébra, le neuvième, les obsèques du monarque défunt dans la cathédrale de Magnésie[9], ville d’Asie, située sur les bords de l’Hermus, au pied du mont Sipylus, et dans laquelle il était mort. La cérémonie fut interrompue par une sédition des gardes ; Muzalon, ses frères et tous leurs partisans, furent massacrés au pied de l’autel ; et l’on donna pour nouveau collègue au patriarche absent, Michel Paléologue, le plus illustre des Grecs par son mérite et par sa naissance[10].

Famille et caractère de Michel Paléogue.

Parmi ceux qui sont fiers de leurs ancêtres, le plus grand nombre est réduit à se contenter d’une gloire locale ou domestique ; il y en a peu qui osassent confier les mémoires particuliers de leur famille aux annales de leur nation. Dès le milieu du onzième siècle, la noble race des Paléologue[11] paraît avec éclat dans l’histoire de Byzance. Ce fut le vaillant George Paléologue qui plaça sur le trône le père des Comnène ; et ses parens ou ses descendans continuèrent, dans les générations suivantes, à commander les armées et à présider les conseils de l’état. La famille impériale ne dédaigna point leur alliance ; et si l’ordre de succession par les femmes eût été strictement observé, la femme de Théodore Lascaris aurait cédé à sa sœur aînée, mère de Michel Paléologue, celui qui éleva depuis sa famille sur le trône. À l’illustration de la naissance, il joignait les plus brillantes qualités politiques et militaires. Paléologue avait été élevé, dès sa première jeunesse, à l’office de connétable ou commandant des Français mercenaires ; sa dépense personnelle n’excédait jamais trois pièces d’or par jour, mais son ambition le rendait avide et prodigue ; et ses dons tiraient un nouveau prix de l’affabilité de ses manières et de sa conversation. L’amour que lui portaient le peuple et les soldats excita les inquiétudes de la cour ; et Michel échappa trois fois au danger qu’il courut par son imprudence ou par celle de ses partisans. 1o. Sous le règne de Vatacès et de la justice, il s’éleva une dispute entre deux officiers[12], dont l’un accusait l’autre de soutenir le droit héréditaire des Paléologue. La contestation fut décidée d’après la jurisprudence nouvellement empruntée des Latins, par un combat singulier. L’accusé succomba, mais persista toujours à se déclarer seul coupable, et affirma que son patron n’avait point approuvé ses propos imprudens ou criminels, dont il n’était pas même instruit. Cependant des soupçons pesaient sur le connétable ; les murmures de la malveillance le poursuivaient partout, et l’archevêque de Philadelphie, adroit courtisan, le pressa d’accepter le jugement de Dieu, et de se justifier par l’épreuve du feu[13]. Trois jours avant l’épreuve, on enveloppait le bras du patient dans un sac scellé du cachet royal, et il devait porter trois fois une boule de fer rougie au feu, depuis l’autel jusqu’à la balustrade du sanctuaire, sans employer d’artifice, et sans ressentir de mal. Paléologue éluda cette expérience dangereuse par une plaisanterie adroite. « Je suis soldat, dit-il, et prêt à combattre mes accusateurs les armes à la main ; mais un profane, un pécheur n’a point le don des miracles ; votre piété, très-saint prélat, mérite sans doute l’interposition du ciel, et je recevrai de vos mains la boule ardente qui doit être le garant de mon innocence. » L’archevêque fut déconcerté, l’empereur sourit ; de nouveaux services et de nouveaux honneurs valurent à Michel son absolution ou son pardon. 2o. Sous le règne suivant, tandis qu’il était gouverneur de Nicée, on l’informa, dans l’absence du prince, qu’il avait tout à craindre de sa méfiance, et que la mort ou au moins la perte des yeux, finirait par être sa récompense. Au lieu d’attendre l’arrivée et la sentence de Théodore, le connétable, suivi de quelques serviteurs, s’échappa de la ville et de l’empire, fut pillé en route par les Turcomans du désert, mais trouva cependant un asile à la cour du sultan. Dans cette situation équivoque, l’illustre exilé remplit également les devoirs de la reconnaissance et ceux du patriotisme, en repoussant les Tartares, en faisant passer des avis aux garnisons romaines de la frontière, et en parvenant à faire conclure un traité de paix dans lequel on stipula honorablement sa grâce et son rappel. 3o. Tandis qu’il défendait l’Orient contre les entreprises du despote d’Épire, le prince le condamna sur de nouveaux soupçons ; et, soit faiblesse ou fidélité, Michel se laissa charger de chaînes et conduire de Durazzo à Nicée, environ à six cents milles. Le respect du messager, chargé de le conduire, sut adoucir cette commission ; la maladie de l’empereur fit cesser le danger ; et Théodore, au moment d’expirer, en recommandant son fils à Paléologue, reconnut à la fois son innocence et son pouvoir.

Son élévation au trône.

Mais on avait trop outragé son innocence, et il connaissait trop bien son pouvoir pour qu’on dût espérer de l’arrêter dans la carrière ouverte à son ambition[14]. Au conseil tenu après la mort de Théodore, il fut le premier à jurer fidélité à Muzalon ; il fut ensuite le premier à violer ce serment, et sa conduite fut si adroite, qu’il tira tout l’avantage du massacre qui eut lieu peu de jours après, sans en partager le crime, ou du moins le reproche. Dans le choix d’un régent, il balança les intérêts et les passions des candidats, et en les animant l’un contre l’autre, il disposa chacun d’eux à déclarer qu’après lui Paléologue méritait la préférence. Sous le titre de grand-duc, il accepta ou s’attribua dans l’état, durant une longue minorité, l’autorité exécutive. Le patriarche n’était qu’un fantôme respectable, et Paléologue séduisit ou dissipa les factions des nobles par l’ascendant de son génie. Vatacès avait déposé les fruits de son économie dans une forteresse située sur les bords de l’Hermus, sous la garde des fidèles Varangiens. Le connétable conserva son autorité ou son influence sur les troupes étrangères ; il se servit des gardes pour envahir le trésor, et du trésor pour corrompre les gardes ; et quelque abus qu’il pût faire des richesses publiques, on ne le soupçonna jamais d’avarice ou d’avidité personnelle. Par ses discours et ceux de ses émissaires, Paléologue s’efforça de persuader aux sujets de toutes les classes que leur prospérité augmenterait en proportion de son pouvoir. Il suspendit la rigueur des taxes, objet des réclamations perpétuelles du peuple, et défendit les épreuves du feu et les combats judiciaires. Ces institutions barbares étaient déjà ou abolies ou décréditées en France[15] et en Angleterre[16], et le jugement de l’épée était contraire à la raison d’un peuple civilisé[17], ainsi qu’aux dispositions d’un peuple pusillanime. Le régent s’affectionna les vétérans en assurant la subsistance de leurs veuves et de leurs enfans. Le prêtre et le philosophe applaudirent à son zèle pour le progrès des sciences et la pureté de la religion ; et tous les candidats s’appliquèrent personnellement ses promesses vagues de ne point laisser le mérite sans récompense. Connaissant l’influence du clergé, Michel travailla avec succès à s’assurer les suffrages de cet ordre puissant. Le voyage dispendieux de Nicée à Magnésie, lui en fournit un prétexte honnête. Dans des visites nocturnes, le régent séduisit les prélats par des libéralités, et flatta la vanité de l’incorruptible patriarche par l’hommage qu’il lui rendit, conduisant sa mule dans les rues de la ville, et écartant la foule à une distance respectueuse. Sans renoncer aux droits de sa naissance, Paléologue encouragea la libre discussion des avantages d’une monarchie élective, et ses partisans demandèrent d’un ton triomphant, quel serait le malade qui voudrait confier le soin de sa santé, ou quel marchand voudrait hasarder la conduite de son vaisseau aux talons d’un médecin ou d’un pilote héréditaire. L’enfance de l’empereur, et les dangers d’une longue minorité, exigeaient la protection d’un régent qui eût de l’âge et de l’expérience ; d’un associé au-dessus de la jalousie de ses égaux, et revêtu du titre et des prérogatives de la royauté. Pour l’avantage du prince et des peuples, sans aucune vue d’intérêt pour lui-même ou pour sa famille, le grand-duc consentit à se charger de la tutelle et de l’éducation du fils de Théodore ; mais il attendait avec impatience l’heureux moment où les mains du jeune empereur seraient assez fermes pour débarrasser son tuteur des rênes de l’administration, et lui procurer la douceur de rentrer dans sa paisible obscurité. On lui donna d’abord le titre et les prérogatives de despote, qui faisaient jouir des honneurs de la pourpre et du second rang dans la monarchie romaine. Il fut ensuite convenu que Jean et Michel seraient proclamés empereurs collègues, et élevés l’un et l’autre sur un bouclier ; mais que le droit du premier à la succession lui conserverait la prééminence. Les augustes associés se jurèrent une amitié inviolable, et consentirent que les sujets s’obligeassent, par serment, à se déclarer contre l’agresseur ; expression équivoque, propre à servir de prétexte à la discorde et à la guerre civile. Paléologue paraissait satisfait ; mais à la cérémonie du couronnement, dans la cathédrale de Nicée, ses partisans réclamèrent hautement la préséance due à son âge et à son mérite. On éluda cette contestation déplacée, en remettant le couronnement de Jean Lascaris à une circonstance plus favorable ; et le jeune prince, décoré d’une légère couronne, parut à la suite de son tuteur, qui reçut seul le diadème impérial des mains du patriarche. [Michel Paléologue, empereur. A. D. 1260. Janvier.]Ce ne fut pas sans une extrême répugnance qu’Arsène abandonna les intérêts de son pupille ; mais les Varangiens élevèrent leur hache de bataille, et arrachèrent à l’enfance timide du prince légitime un signe d’approbation. Quelques voix firent entendre que l’existence d’un enfant ne devait plus mettre obstacle à la prospérité de la nation. Paléologue reconnaissant, distribua libéralement à ses amis les emplois civils et militaires. Il créa, dans sa propre famille, un despote et deux sebastocrateurs ; Alexis Strategopulus obtint le titre de César ; et ce vieux général paya bientôt son élévation à l’empereur grec, en le remettant en possession de Constantinople.

Conquête de Constantinople. A. D. 1261. 25 Juillet.

Ce fut dans la seconde année de son règne, tandis qu’il résidait dans le palais et les jardins de Nymphée[18], près de Smyrne, que Michel reçut dans la nuit la première nouvelle de cet Incroyable succès, que par les tendres soins de sa sœur Eulogie, on ne lui annonça qu’après l’avoir fait éveiller avec précaution. Le messager, homme obscur et inconnu, ne produisait point de lettres du général victorieux ; la défaite de Vatacès, et plus récemment l’entreprise inutile de Paléologue lui-même ne lui permettaient point de penser que huit cents soldats eussent surpris la capitale. On arrêta le messager suspect, en lui promettant de grandes récompenses si sa nouvelle se réalisait, et la mort si elle se trouvait fausse. La cour demeura quelques heures dans les alternatives de la crainte et de l’espérance, jusqu’au moment où les messagers d’Alexis arrivèrent avec les trophées de la victoire, l’épée, le sceptre[19], les brodequins et le bonnet[20] de Baudouin l’usurpateur, qu’il avait laissé tomber dans sa fuite précipitée. On convoqua sur-le-champ une assemblée des prélats, des nobles et des sénateurs ; et jamais peut-être événement ne causa une joie plus vive et plus universelle. Le nouveau souverain de Constantinople se félicita, dans un discours étudié, de sa fortune et de celle de la nation. « Il fut un temps, dit-il, un temps bien éloigné, où l’Empire des Romains s’étendait de la mer Adriatique au Tigre, et jusqu’aux confins de l’Éthiopie. Après la perte des provinces, la capitale elle-même, dans ces jours de calamité, a été envahie par les Barbares d’Occident. Du dernier degré du malheur, le flot de la prospérité nous a soulevés de nouveau ; mais nous étions toujours exilés et fugitifs ; et quand on nous demandait où était la patrie des Romains, nous indiquions en rougissant le climat du globe et la région du ciel. La Providence divine a favorisé nos armes : elle nous a rendu la ville de Constantin, le siége de l’empire et de la religion. Notre valeur et notre conduite peuvent faire, de cette précieuse acquisition, le présage et le garant de nouvelles victoires. » [Retour de l’empereur grec. 14 août. A. D. 1261.]Telle était l’impatience du prince et du peuple, que vingt jours après l’expulsion des Latins, Michel entra triomphant dans Constantinople. À son approche on ouvrit la porte d’Or ; le pieux conquérant descendit de son cheval, et fit porter devant lui une image miraculeuse de Marie la conductrice, afin que la Vierge semblât le conduire elle-même au temple de son fils, la cathédrale de Sainte-Sophie. Mais après les premiers transports de dévotion et d’orgueil, il contempla en soupirant les ruines et la solitude que présentait sa capitale désolée. Le palais souillé de fumée et de boue, portait partout les traces de la grossière intempérance des Français ; des rues entières avaient été consumées par le feu, ou dégradées par les injures du temps ; les édifices sacrés et profanes étaient dépouillés de leurs ornemens ; et, comme si les Latins eussent prévu le moment de leur expulsion, ils avaient borné leur industrie au pillage et à la destruction. L’anarchie et la misère avaient anéanti le commerce, et la population avait disparu avec la richesse. Le premier soin du monarque grec fut de rétablir les nobles dans les palais de leurs pères ; tous ceux qui purent présenter des titres rentrèrent en possession de leurs maisons ou du terrain qu’elles avaient occupé. Mais la plupart des propriétaires n’existaient plus, et le fisc en hérita. Michel repeupla Constantinople en y attirant les habitans des provinces, et les braves volontaires, ses libérateurs, y obtinrent un établissement. Les barons français et les principales familles s’étaient retirés avec l’empereur ; mais la foule patiente des Latins obscurs chérissait le pays, et s’embarrassait peu du changement de maître. Au lieu de bannir les Pisans, les Génois et les Vénitiens de leurs factoreries, le sage conquérant reçut leur serment de fidélité, encouragea leur industrie, confirma leurs priviléges, et leur permit de conserver leur juridiction et leurs magistrats. Les Pisans et les Vénitiens continuèrent à occuper dans la ville leurs quartiers séparés ; mais les Génois méritaient à la fois la reconnaissance des Grecs, et excitèrent leur jalousie. Leur colonie indépendante s’était d’abord fixée à Héraclée dans un port de la Thrace. On les rappela, et ils obtinrent la possession exclusive du faubourg de Galata, poste avantageux où ils ranimèrent leur commerce, et insultèrent à la majesté de l’empire de Byzance[21].

Paléologue bannit le jeune empereur, après lui avoir fait crever les yeux. A. D. 1261. 25 déc.

On célébra le retour à Constantinople comme l’époque d’un nouvel empire ; le conquérant seul, et par le droit de son épée, renouvela la cérémonie de son couronnement dans la cathédrale de Sainte-Sophie ; Jean Lascaris, son pupille et son légitime souverain, vit insensiblement ses honneurs détruits et son nom effacé des actes du gouvernement ; mais ses droits subsistaient encore dans le souvenir des peuples, et le jeune monarque avançait vers l’âge de la virilité et de l’ambition. Soit crainte ou scrupule, Paléologue ne souilla point ses mains du sang d’un prince innocent ; mais balancé entre les sentimens d’un usurpateur et ceux d’un parent, il s’assura la possession du trône par un de ces crimes imparfaits avec lesquels l’habitude avait familiarisé les Grecs modernes : la perte de la vue rendait un prince incapable de gouverner l’empire ; au lieu de lui arracher douloureusement les yeux, on en détruisit le nerf optique en les exposant à la réverbération ardente d’un bassin rougi au feu[22], et Jean Lascaris fut relégué dans un château écarté, où il languit obscurément durant un grand nombre d’années. Ce crime réfléchi peut paraître incompatible avec les remords, mais en supposant que Michel comptât sur la miséricorde du ciel, il n’en demeurait pas moins exposé aux reproches et à la vengeance des hommes, qu’il avait mérités par sa barbare perfidie ; intimidés par sa cruauté, ses vils courtisans applaudissaient ou gardaient le silence ; mais le clergé pouvait parler au nom d’un maître invisible, et avait pour chef un prélat inaccessible aux tentations de la crainte et de l’espoir. Après une courte abdication de sa dignité, Arsène[23] avait consenti à occuper de nouveau le trône ecclésiastique de Constantinople, et à présider à la restauration de l’Église. Les artifices de Paléologue s’étaient joués long-temps de la pieuse simplicité du prélat, qui se flattait, par sa patience et sa soumission, d’adoucir l’usurpateur et de protéger le jeune empereur. Lorsque Arsène apprit le funeste sort de Lascaris, il se résolut à employer les armes spirituelles, et cette fois la superstition combattit pour la cause de la justice et de l’humanité. [Paléologue est excommunié par le patriarche Arsène. A. D. 1262-1268.]Dans un synode d’évêques animés par son exemple, le patriarche prononça contre Michel une sentence d’excommunication : mais il eut la prudence de continuer à le nommer dans les prières publiques. Les prélats d’Orient n’avaient point adopté les dangereuses maximes de l’ancienne Rome ; ils ne se croyaient point en droit, pour appuyer leurs censures, de déposer les monarques et de délier leurs sujets du serment de fidélité ; mais le criminel, séparé de Dieu et de l’Église, devenait un objet d’horreur, et dans une capitale habitée par des fanatiques turbulens, cette horreur pouvait armer le bras d’un assassin ou exciter une sédition. Paléologue sentit le danger, confessa son crime, et implora la clémence de son juge : le mal était irréparable ; il en avait obtenu le prix, et la rigueur de la pénitence qu’il sollicitait, pouvait effacer la faute et élever le pécheur à la réputation d’un saint ; mais l’inflexible patriarche refusa d’indiquer un moyen d’expiation ou de donner aucun espoir de miséricorde. Il daigna seulement prononcer que pour un si grand crime la réparation devait être forte. « Faut-il, dit Michel, que j’abdique l’empire ? » et il offrait ou semblait offrir de remettre l’épée impériale. Arsène fit un mouvement pour saisir ce gage de la souveraineté ; mais lorsqu’il s’aperçut que l’empereur n’était point disposé à payer si cher son absolution[24], il se retira dans sa cellule avec indignation, et laissa le monarque suppliant, en larmes et à genoux devant la porte,

Schisme des Arsénites. A. D. 1266-1312.

Le scandale et le danger de cette excommunication subsistèrent durant plus de trois années. Le temps et le repentir de Michel firent cesser les clameurs du peuple, et les prélats condamnèrent la rigueur d’Arsène comme opposée à la douceur de l’Évangile. L’empereur fit adroitement pressentir que si on rejetait encore sa soumission, il pourrait trouver à Rome un juge plus indulgent ; mais il était plus simple et plus utile de placer à la tête de l’Église byzantine le juge que pouvait désirer l’empereur. On mêla le nom d’Arsène dans quelques bruits vagues de mécontentement et de conspiration ; quelques irrégularités de son ordination et de son gouvernement spirituel fournirent un prétexte ; un synode le déposa, et une garde de soldats le transporta dans une petite île de la Propontide. Avant de partir pour son exil, le patriarche exigea avec hauteur qu’on prît un état des trésors de l’Église, déclara qu’il ne possédait personnellement que trois pièces d’or, qu’il avait gagnées à copier des psaumes, conserva toute l’indépendance de son caractère, et refusa jusqu’au dernier soupir le pardon imploré par l’empereur[25]. Quelque temps après son départ, Grégoire, évêque d’Andrinople, vint occuper le siége de Byzance ; mais il n’avait pas par lui-même assez d’autorité pour donner à l’absolution de l’empereur toute l’authenticité qu’on pouvait désirer ; Joseph, vénérable moine, remplit cette importante fonction ; cette édifiante cérémonie eut lieu en présence du sénat et du peuple. Au bout de six ans, l’humble pénitent parvint à rentrer dans la communion des fidèles, et il est satisfaisant pour l’humanité de penser que la première condition imposée à l’usurpateur, fut d’adoucir le sort de l’infortuné Lascaris ; mais l’esprit d’Arsène subsistait toujours dans une faction puissante qui s’était formée parmi les moines et le clergé, et qui entretint un schisme de plus de quarante-huit ans. Michel et son fils, respectant leurs scrupules, n’essayèrent de les attaquer qu’avec délicatesse, et la réconciliation des arsénites occupa sérieusement l’état et l’Église. Pleins de la confiance qu’inspire le fanatisme, ils avaient proposé d’éprouver par un miracle la justice de leur cause : on jeta dans un brasier ardent deux papiers sur lesquels étaient inscrits leur sentiment et celui de leurs adversaires, et ils ne doutèrent pas que les flammes ne respectassent la vérité ; mais hélas ! les deux papiers furent également consumés, et cet accident imprévu, qui rétablit la paix durant un jour, prolongea la querelle pendant une génération[26]. Le traité final donna la victoire aux arsénites : le clergé s’abstint, durant quarante jours, de toutes fonctions ecclésiastiques ; une légère pénitence fut imposée aux laïques, on déposa le corps d’Arsène dans le sanctuaire ; et au nom du saint défunt, le prince et le peuple furent absous des péchés de leurs pères[27].

Règne de Michel Paléologue. A. D. 1259. 1er déc. A. D. 1282. 11 déc.

Le crime de Paléologue avait eu pour motif, ou pour prétexte, l’établissement de sa famille ; il s’empressa d’assurer la succession en partageant les honneurs de la pourpre avec son fils aîné. [Règne d’Andronic l’ancien. A. D. 1273. 8 nov. A. D. 1332. 13 février.]Andronic, depuis surnommé l’Ancien, fut couronné et proclamé empereur des Romains dans la seizième année de son âge ; il porta ce titre auguste durant un règne long et peu glorieux, neuf ans comme le collégue de son père, et cinquante ans comme son successeur. Michel aurait été jugé lui-même plus digne du trône s’il n’y fût jamais monté : les assauts de ses ennemis spirituels et domestiques lui laissèrent rarement le temps de travailler à sa propre gloire ou au bonheur de ses sujets. Il enleva aux Francs plusieurs des îles les plus précieuses de l’Archipel, Lesbos, Chio et Rhodes : sous la conduite de son frère Constantin, qui commandait à Sparte et dans la Malvasie, les Grecs recouvrèrent toute la partie orientale de la Morée depuis Argos et Napoli jusqu’au cap de Ténare. Le patriarche censura sévèrement l’effusion du sang chrétien, et osa insolemment opposer aux armes des princes ses craintes et ses scrupules ; mais tandis qu’on s’occupait de ces conquêtes d’Occident, les Turcs ravageaient tous les pays au-delà de l’Hellespont, et leurs déprédations justifièrent le sentiment d’un sénateur, qui prédit au moment de sa mort que la reprise de Constantinople serait la perte de l’Asie. Les conquêtes de Michel furent faites par ses lieutenans ; son épée se rouilla dans le palais des empereurs, et ses négociations avec les papes et le roi de Naples présentent des traits d’une politique perfide et sanguinaire[28].

Son union avec l’Église latine. A. D. 1274-1277.

I. Le Vatican était le refuge le plus naturel d’un empereur latin chassé de son trône ; le pape Urbain IV, sensible aux malheurs du prince fugitif, sembla vouloir soutenir ses droits. Il fit prêcher contre les Grecs schismatiques une croisade avec indulgence plénière ; il excommunia leurs alliés et leurs adhérens, sollicita les secours de Louis IX en faveur de son parent, et demanda un dixième des revenus ecclésiastiques de la France et de l’Angleterre pour le service de la guerre sainte[29]. Le rusé Michel, qui épiait attentivement les progrès de la tempête naissante, essaya de suspendre les hostilités du pape et de calmer son zèle par des ambassades suppliantes et des lettres respectueuses ; mais il insinuait qu’un établissement de paix solide devait être le premier pas vers la réunion des deux Églises. La cour de Rome ne pouvait s’en laisser imposer par un artifice si grossier ; on répondit à Michel que le repentir du fils devait précéder le pardon du père ; et que la foi, condition équivoque, pouvait seule préparer une base d’alliance et d’amitié. Après beaucoup de délais et de détours, l’approche du danger et les importunités de Grégoire X obligèrent Paléologue d’entamer une négociation plus sérieuse : il allégua l’exemple du grand Vatacès, et le clergé grec, qui pénétrait les intentions du prince, ne s’alarma point des premières démarches de respect et de réconciliation. Mais lorsqu’il voulut presser la conclusion du traité, les prélats déclarèrent positivement que les Latins étaient, non-seulement de nom, mais de fait, des hérétiques, et qu’ils les méprisaient comme la plus vile portion de l’espèce humaine[30]. L’empereur tâcha de persuader, d’intimider ou de corrompre les ecclésiastiques les plus estimés du peuple, et d’obtenir individuellement leurs suffrages. Il se servit alternativement des motifs de la sûreté publique et des argumens de la charité chrétienne. On pesa le texte des pères et les armes des Français dans la balance de la politique et de la théologie ; et sans approuver le supplément ajouté au symbole de Nicée, les plus modérés furent amenés à avouer qu’ils croyaient possible de concilier les deux propositions qui occasionnaient le schisme, et de réduire la procession du Saint-Esprit, du père par le fils, ou du père et du fils, à un sens catholique et orthodoxe[31]. La suprématie du pape paraissait plus facile à concevoir, mais plus pénible à confesser. Cependant Michel représentait aux moines et aux prélats qu’ils pouvaient consentir à considérer l’évêque de Rome comme le premier des patriarches ; et que, dans un pareil éloignement, leur prudence saurait bien garantir les libertés de l’Église d’Orient des fâcheuses conséquences du droit d’appel. Paléologue protesta qu’il sacrifierait son empire et sa vie plutôt que de céder le moindre article de foi orthodoxe ou d’indépendance nationale ; et cette déclaration fut scellée et ratifiée par une bulle d’or. Le patriarche Joseph se retira dans un monastère, pour se décider, selon l’événement du traité, soit à abandonner son siége, soit à y remonter ; l’empereur, son fils Andronic, trente-cinq archevêques et évêques métropolitains et leurs synodes signèrent les lettres d’union et d’obéissance, et on grossit la liste du nom de plusieurs des diocèses anéantis par l’invasion des infidèles. Une ambassade composée de ministres et de prélats de confiance, dont les ordres secrets autorisaient et recommandaient une complaisance sans bornes, s’embarqua pour l’Italie, portant des parfums et des ornemens précieux pour l’autel de Saint-Pierre. Le pape Grégoire X les reçut dans le concile de Lyon à la tête de cinq cents évêques[32]. Il versa des larmes de joie sur ses enfans si long-temps égarés mais enfin repentans, reçut le serment des ambassadeurs qui abjurèrent le schisme au nom des deux empereurs, décora les prélats de l’anneau et de la mitre, chanta en grec et en latin le symbole de Nicée, avec l’addition du filioque et se félicita de ce qu’il avait été réservé à réunir les deux Églises. Les nonces du pape suivirent bientôt après les députés de Byzance, pour terminer cette pieuse opération, et leurs instructions attestent que la politique du Vatican ne se contentait point d’un vain titre de suprématie. Ils reçurent ordre d’examiner les dispositions du monarque et du peuple, d’absoudre les membres du clergé schismatique qui feraient les sermens d’abjuration et d’obéissance ; d’établir dans toutes les églises l’usage du symbole orthodoxe ; de préparer la réception d’un cardinal légat avec les pleins pouvoirs de sa dignité et de son office, et de faire sentir à l’empereur les avantages qu’il pourrait tirer de la protection temporelle du pontife romain[33].

Il persécute les Grecs. A. D. 1277-1282.

Mais ils ne trouvèrent pas un seul partisan chez une nation qui prononçait avec horreur les noms de Rome et de l’union. À la vérité, Joseph n’occupait plus le siége de patriarche ; on lui avait substitué Veccus, ecclésiastique rempli de lumières et de modération, et les mêmes motifs obligeaient encore l’empereur à persévérer dans ses protestations publiques. Mais en particulier, il affectait de blâmer l’orgueil des Latins et de déplorer leurs innovations, et Paléologue avilissant son caractère par cette double hypocrisie, encourageait et punissait en même temps l’opposition de ses sujets. Du consentement des deux Églises, on prononça une sentence d’excommunication contre les schismatiques obstinés ; Michel se fit l’exécuteur des censures ecclésiastiques ; et lorsque les moyens de persuasion ne réussissaient pas, il employait les menaces, la prison, l’exil, le fouet et les mutilations, pierres de touche, dit un historien, du courage et de la lâcheté. Deux princes grecs qui régnaient encore avec le titre de despotes sur l’Étolie, l’Épire et la Thessalie, s’étaient soumis au souverain de Constantinople ; mais ils rejetèrent les chaînes du pontife romain, et soutinrent, avec succès, leur refus par les armes. Sous leur protection, les évêques et les moines fugitifs assemblèrent des synodes d’opposition, rétorquèrent le nom d’hérétique et y ajoutèrent le nom injurieux d’apostat. Le prince de Trébisonde prit le titre d’empereur que Michel n’était plus digne de porter, et même les Latins de Négrepont, de Thèbes, d’Athènes et de la Morée, oubliant le mérite de la conversion, se joignirent, soit ouvertement ou secrètement, aux ennemis de Paléologue. Ses généraux favoris, qui faisaient partie de sa famille, désertèrent ou trahirent successivement une cause sacrilége. Sa sœur Eulogie, sa nièce et deux de ses cousines, conspirèrent contre lui ; une autre de ses nièces, Marie, reine des Bulgares, négocia la ruine de son oncle avec le sultan d’Égypte ; et leur perfidie passa dans l’opinion publique pour l’effet de la plus haute vertu[34]. Lorsque les nonces du pape le pressèrent de consommer le saint ouvrage, Paléologue leur exposa dans un récit sincère tout ce qu’il avait fait et ce qu’il avait souffert pour eux. Ils ne pouvaient douter que les sectaires des deux sexes et de tous les rangs n’eussent été privés de leurs honneurs, de leur fortune et de leur liberté. La liste des confiscations et des châtimens contenait les noms des personnes les plus chéries de l’empereur, et de celles qui méritaient le mieux ses bienfaits. Ils furent conduits à la prison où ils virent quatre princes du sang impérial, enchaînés aux quatre coins et agitant leurs fers dans un accès de rage. Deux d’entre eux sortirent de captivité, l’un par sa soumission, et l’autre par la mort ; les deux autres furent punis de leur obstination par la perte des yeux, et les Grecs les moins opposés à l’union, déplorèrent cette cruelle et funeste tragédie[35]. Les persécuteurs doivent s’attendre à la haine de leurs victimes ; mais ils tirent ordinairement quelque consolation du témoignage de leur conscience, des applaudissemens de leur parti, et peut-être du succès de leur entreprise. Michel, dont l’hypocrisie n’était animée que par des motifs de politique, devait se haïr lui-même, mépriser ses partisans, estimer et envier les rebelles courageux auxquels il s’était rendu également odieux et méprisable. Tandis qu’à Constantinople on abhorrait sa violence, on se plaignait à Rome de sa lenteur, on y révoquait en doute sa sincérité ; enfin, le pape Martin exclut de la communion des fidèles celui qui travaillait à y faire rentrer une Église schismatique. [L’union dissoute. A. D. 1283.]Dès que le tyran eut expiré, les Grecs, d’un consentement unanime, abjurèrent l’union ; on purifia les églises, on réconcilia les pénitens, et Andronic, versant des larmes sur les erreurs de sa jeunesse, refusa pieusement aux restes de son père les obsèques d’un prince et même d’un chrétien[36].

Charles d’Anjou s’empare de Naples et de la Sicile. A. D. 1266. Fév. 26.

II. Les Latins, durant leurs calamités, avaient laissé tomber en ruine les tours de Constantinople ; Paléologue les fit rétablir, fortifier et garnir abondamment de grains et de provisions salées, dans la crainte d’un siége qu’il s’attendait à soutenir bientôt contre les puissances de l’Occident. Le monarque des Deux-Siciles était le plus formidable de ses voisins ; mais tant que Mainfroi, bâtard de Frédéric II, occupait ce trône, ses états étaient pour l’empire d’Orient un rempart plutôt qu’un sujet d’inquiétude. Quoique actif et brave, l’usurpateur Mainfroi, séparé de la cause des Latins et proscrit par les sentences successives de plusieurs papes, était assez occupé à se défendre ; et la croisade dirigée contre l’ennemi personnel de Rome, occupait les armées qui auraient pu assiéger Constantinople. Le frère de saint Louis, Charles, comte d’Anjou et de Provence, conduisait la chevalerie de France à cette sainte[37] expédition ; le vengeur de Rome obtint pour prix la couronne des Deux-Siciles. L’aversion de ses sujets chrétiens obligea Mainfroi d’enrôler une colonie de Sarrasins, que son père avait établie dans la Pouille ; et cette ressource odieuse peut expliquer la méfiance du héros catholique, qui rejeta toutes les propositions d’accommodement. « Portez, dit Charles, ce message au sultan de Nocéra ; dites-lui que Dieu et nos épées décideront entre nous, et que s’il ne m’envoie pas en paradis, je l’enverrai sûrement en enfer. » Les armées se joignirent : j’ignore dans quel endroit de l’autre monde alla Mainfroi, mais dans celui-ci il perdit, près de Bénévent, la bataille, ses amis, la couronne et la vie. Naples et la Sicile se peuplèrent d’une race belliqueuse de noblesse française ; et leur chef ambitieux se promit la conquête de l’Afrique, de la Grèce et de la Palestine. Des motifs spécieux pouvaient le déterminer à essayer d’abord ses armes contre Constantinople, et Paléologue, qui ne comptait point sur ses propres forces, en appela plusieurs fois de l’ambition de Charles à l’humanité de Saint-Louis, qui conservait un juste ascendant sur l’esprit féroce de son frère. Charles fut retenu quelque temps dans ses états par l’invasion de Conradin, dernier héritier de la maison impériale de Souabe ; mais ce jeune prince succomba dans une entreprise au-dessus de ses forces, et sa tête, publiquement abattue sur un échafaud, apprit aux rivaux de Charles à craindre pour leur vie autant que pour leurs états. La dernière croisade de Saint-Louis sur la côte d’Afrique donna encore un répit au souverain de Byzance. Le devoir et l’intérêt obligeaient également le roi de Naples à seconder cette sainte entreprise de ses troupes et de sa personne. [Il menace l’empire grec. A. D. 1270, etc.]La mort de Saint-Louis le débarrassa du joug importun d’un censeur vertueux. Le roi de Tunis se reconnut vassal et tributaire de la couronne de Sicile ; et les plus intrépides des chevaliers français eurent la liberté de marcher sous sa bannière contre l’empire grec. Un mariage et un traité réunirent ses intérêts à ceux de la maison de Courtenai ; il promit sa fille Béatrix à Philippe, fils et héritier de l’empereur Baudouin ; on accorda à celui-ci une pension de six cents onces d’or pour soutenir sa dignité ; son père distribua généreusement à ses alliés les royaumes et les provinces de l’Orient, ne réservant pour lui que la ville de Constantinople et ses environs, jusqu’à la distance d’une journée de marche[38]. Dans ce danger menaçant, Paléologue s’empressa de souscrire le symbole et d’implorer la protection du pape, qui se montra alors véritablement un ange de paix et le père commun des chrétiens. Sa voix enchaîna la valeur et l’épée de Charles d’Anjou, et les ambassadeurs grecs l’aperçurent qui, profondément blessé du refus qui lui avait été fait de permettre son entreprise et de consacrer ses armes, mordait de fureur son sceptre d’ivoire dans l’antichambre du pontife romain. Il paraît que ce prince respecta la médiation désintéressée de Grégoire X ; mais l’orgueil et la partialité de Nicolas III l’éloignèrent insensiblement, et l’attachement de ce pontife pour sa maison, la famille des Ursins, aliéna du service de l’Église le plus fidèle de ses champions. La ligue contre les Grecs, composée de Philippe, l’empereur latin, du roi des Deux-Siciles et de la république de Venise, allait avoir son exécution, et l’élection de Martin IV, français de nation, au trône pontifical, donna une sanction à l’entreprise. Philippe fournissait son nom, Martin une bulle d’excommunication, les Vénitiens une escadre de quarante galères, et les redoutables forces de Charles consistaient en quarante comtes, dix mille hommes d’armes, un corps nombreux d’infanterie, et une flotte de plus de trois cents vaisseaux de transport. On fixa un jour éloigné pour le rassemblement de cette nombreuse armée dans le port de Brindes, et trois cents chevaliers s’étant d’avance emparés de l’Albanie, essayèrent d’emporter la forteresse de Belgrade. Leur défaite put flatter un instant la vanité de la cour de Constantinople ; mais Paléologue, trop éclairé pour ne pas désespérer de ses forces, se fia de sa sûreté aux effets d’une conspiration ; et, s’il est permis de le dire, aux travaux secrets du rat qui rongeait la corde de l’arc du tyran de Sicile[39].

Paléologue excite les Siciliens à se révolter. A. D. 1280.

On comptait parmi les adhérens fugitifs de la maison de Souabe, Jean de Procida, qui avait été chassé d’une petite île de ce nom, qu’il possédait dans la baie de Naples. Il descendait d’une famille noble ; mais comme son éducation avait été soignée dans son exil, Jean se tira de l’indigence en pratiquant la médecine, qu’il avait étudiée dans l’école de Salerne. Il ne lui restait plus rien à perdre que la vie, et la première qualité d’un rebelle est de la mépriser. Procida possédait l’art de négocier, de faire valoir ses raisons et de déguiser ses motifs. Dans ses diverses transactions, soit avec des nations, soit avec des particuliers, il savait persuader à tous les partis qu’il ne s’occupait que de leurs intérêts. Les nouveaux états de Charles étaient accablés de toutes espèces de vexations, soit fiscales ou militaires[40]. Il sacrifiait la fortune et la vie de ses sujets italiens à sa propre grandeur et à la licence de ses courtisans ; sa présence contenait la haine des Napolitains ; mais l’administration faible et vicieuse des lieutenans ou des gouverneurs excitait le mépris et l’indignation des Siciliens. Procida ranima par son éloquence le sentiment de la liberté, et fit trouver à chaque baron son intérêt personnel à soutenir la cause commune. Dans l’espérance d’un secours étranger, Jean visita successivement la cour de l’empereur grec et celle de Pierre, roi d’Aragon[41], qui possédait les pays maritimes de Valence et de Catalogne. On offrit à l’ambitieux Pierre une couronne qu’il pouvait justement réclamer en faisant valoir les droits de son mariage avec la sœur de Mainfroi, et le dernier vœu de Conradin qui, de l’échafaud où il perdit la vie, avait jeté son anneau à son héritier et à son vengeur. Paléologue se décida facilement à distraire son ennemi d’une guerre étrangère, en l’occupant chez lui d’une révolte ; il fournit vingt-cinq mille onces d’or, dont on se servit utilement pour armer une flotte de Catalans, qui mirent à la voile sous un pavillon sacré, et sous le prétexte d’attaquer les Sarrasins de l’Afrique. Déguisé en moine ou en mendiant, l’infatigable agent de la révolte vola de Constantinople à Rome, et de Sicile à Saragosse. Le pape Nicolas, ennemi personnel de Charles, signa lui-même le traité ; et son acte de donation transporta les fiefs de saint Pierre, de la maison d’Anjou dans celle d’Aragon. Le secret, quoique répandu dans tant de différens pays, et librement communiqué à un si grand nombre de personnes, fut gardé, durant plus de deux années, avec une discrétion impénétrable ; chacun des nombreux conspirateurs s’était pénétré de la maxime de Procida, qui déclarait qu’il se couperait la main gauche s’il soupçonnait qu’elle pût connaître l’intention de sa main droite. La mine se préparait avec un artifice profond et dangereux ; mais on ne peut assurer si le tumulte de Palerme, qui amena l’explosion, fut accidentel ou prémédité.

La veille de Pâques, tandis qu’une procession de citoyens sans armes visitait une église hors de la ville, la fille d’une maison noble fut grossièrement insultée par un soldat français[42]. La mort suivit aussitôt son insolence. Les soldats qui survinrent dispersèrent pour un instant la multitude ; mais à la fin le nombre et la fureur l’emportèrent : les conspirateurs saisirent cette occasion ; l’incendie se répandit sur toute l’île, et huit mille Français furent indistinctement égorgés dans cette révolution, à laquelle on a donné le nom de Vêpres siciliennes[43]. On déploya dans toutes les villes la bannière de l’Église et de la liberté. La présence ou l’esprit de Procida animait partout la révolte ; et Pierre d’Aragon, qui cingla de la côte d’Afrique à Palerme, entra dans la ville aux acclamations des habitans, qui le nommèrent le monarque et le libérateur de la Sicile. Charles apprit avec autant de consternation que d’étonnement la révolte d’un peuple qu’il avait si long-temps foulé aux pieds avec impunité ; et on l’entendit s’écrier, dans le premier accès de douleur et de dévotion : « Grand Dieu, si tu as résolu de m’humilier, fais-moi du moins descendre plus doucement du faite de la grandeur ! » Il rappela précipitamment, de la guerre contre les Grecs, la flotte et l’armée qui remplissaient déjà les ports de l’Italie ; et Messine se trouva exposée, par sa situation, aux premiers efforts de sa vengeance. Sans confiance en leurs propres forces, et sans espoir de secours étrangers, les citoyens auraient ouvert leurs portes, si le monarque eut voulu assurer le pardon et la conservation des anciens priviléges ; mais il avait déjà repris tout son orgueil. Les plus vives instances du légat ne purent lui arracher que la promesse d’épargner la ville, à condition qu’on lui remettrait huit cents des rebelles dont il donnerait la liste, et dont le sort serait à sa discrétion. Le désespoir des Messinois ranima leur courage ; Pierre d’Aragon vint à leur secours[44]. Le manque de provisions et les dangers de l’équinoxe forcèrent son rival de se retirer sur les côtes de la Calabre. Au même instant l’amiral des Catalans, le célèbre Roger de Loria, balaya le canal avec son invincible escadre. La flotte française, moins nombreuse en galères qu’en bâtimens de transport, fut ou brûlée ou détruite, et le même événement assura l’indépendance de la Sicile et la sûreté de Paléologue. Peu de jours avant sa mort, il apprit avec joie la chute d’un ennemi qu’il estimait et haïssait également, et peut-être se laissa-t-il gagner à cette opinion populaire, que si Charles n’eût pas rencontré Paléologue pour adversaire, Constantinople et l’Italie n’auraient eu bientôt qu’un seul maître[45]. Depuis cette époque funeste, la vie de Charles ne fut plus qu’une suite continuelle d’infortunes. Les ennemis insultèrent sa capitale, et firent son fils prisonnier. Charles mourut sans avoir recouvré la Sicile, qui, après une guerre de vingt ans, fut définitivement séparée du royaume de Naples, et transférée, comme royaume indépendant, à une branche cadette de la maison d’Aragon[46].

Service et guerres des Catalans dans l’empire grec. A. D. 1303-1307.

On ne me soupçonnera pas, j’espère, de superstitions ; mais je ne puis m’empêcher de remarquer que, même dans ce monde, l’ordre naturel des événemens offre quelquefois les plus fortes apparences d’une rétribution morale. Le premier Paléologue avait sauvé son empire en couvrant les royaumes de l’Occident de révoltes et de sang ; ces germes de discorde produisirent une génération d’hommes terribles qui assaillirent et ébranlèrent le trône de son fils. Dans nos siècles modernes, les dettes et les taxes sont le poison secret qui nous ronge au sein de la paix ; mais dans les gouvernemens faibles et irréguliers du moyen âge, elle était continuellement troublée par les calamités actuelles qui provenaient du licenciement des années. Trop paresseux pour travailler, et trop fiers pour mendier leur subsistance, les mercenaires vivaient de brigandage ; appuyés du nom de quelque chef dont ils déployaient la bannière, ils devenaient plus dangereux et semblaient un peu moins méprisables ; le souverain, à qui leur service devenait inutile et que leur présence incommodait, tâchait de s’en débarrasser sur ses voisins. Après la paix de Sicile, des milliers de Génois, de Catalans, etc.[47], qui avaient combattu par terre ou par mer pour la maison d’Aragon ou d’Anjou, se rassemblèrent et formèrent un corps de nation réunie par des mœurs et des intérêts semblables. Ayant appris l’irruption des Turcs dans les provinces asiatiques de l’empire d’Orient, ils résolurent d’aller chercher, en combattant contre eux, une solde et du butin ; et Frédéric, roi de Sicile, contribua libéralement à leur fournir les moyens de s’éloigner. Depuis vingt ans qu’ils faisaient la guerre, ils ne connaissaient plus d’autre patrie que les camps ou les vaisseaux. Ils ne savaient que se battre, n’avaient d’autre propriété que leurs armes, et ne concevaient d’autre vertu que la valeur. Les femmes qui suivaient la troupe étaient devenues aussi intrépides que leurs maris ou leurs amans : on prétendait que d’un seul coup de sabre les Catalans fendaient en deux un cavalier et son cheval ; et cette seule opinion était une arme puissante. Roger de Flor était de tous leurs chefs celui qui avait le plus de crédit, et il effaçait par son mérite personnel les fiers Aragonais, ses rivaux. Issu du mariage d’un gentilhomme allemand de la cour de Frédéric II et d’une demoiselle noble de Brindes, Roger fut successivement Templier, apostat, pirate, et enfin le plus riche et le plus puissant amiral de la Méditerranée[48]. Il cingla de Messine vers Constantinople, suivi de dix-huit galères, quatre gros vaisseaux et huit mille aventuriers. Andronic l’ancien exécuta fidèlement le traité préliminaire que le général avait dicté avant de quitter la Sicile, et reçut ce formidable secours avec un mélange de joie et de terreur. On logea Roger dans un palais ; et l’empereur donna sa nièce en mariage au vaillant étranger, qu’il décora aussitôt du titre de grand-duc ou d’amiral de la Romanie. Après quelque temps de repos, il transporta ses troupes au-delà de la Propontide, et attaqua hardiment les Turcs. Trente mille musulmans périrent dans deux batailles sanglantes ; Roger fit lever le siége de Philadelphie, et mérita d’être nommé le libérateur de l’Asie. Mais l’esclavage et la ruine de cette malheureuse province furent bientôt la suite de cette courte prospérité. Les habitans, dit un historien, s’échappèrent de la fumée pour tomber dans les flammes : les hostilités des Turcs étaient moins funestes que l’amitié des Catalans. Ils considéraient comme leur propriété la vie et la fortune de ceux qu’ils avaient sauvés ; les jeunes filles n’avaient échappé à des amans circoncis que pour passer de gré ou de force dans les bras des soldats chrétiens ; la perception des amendes et des subsides était accompagnée de rapines sans frein et d’exécutions arbitraires, et le grand-duc assiégea Magnésie, ville de l’Empire, pour la punir de la résistance qu’elle lui avait opposée[49]. Il s’excusa de cette violence sur les ressentimens d’une armée victorieuse et irritée, qui aurait méconnu son autorité et peut-être attaqué sa vie, s’il eût prétendu châtier de fidèles soldats justement offensés du refus qu’on faisait de leur accorder le prix convenu de leur service. Les menaces et les plaintes d’Andronic découvraient la faiblesse et la misère de l’Empire. Le monarque n’avait demandé, par sa bulle d’or, que cinq cents cavaliers et mille soldats d’infanterie ; il avait cependant généreusement enrôlé et nourri la foule de volontaires qui étaient accourus dans ses états. Tandis que ses plus braves alliés se contentaient d’une paye de trois bysans d’or par mois, les Catalans recevaient chaque mois une ou même deux onces d’or, et l’on peut évaluer ainsi la paye d’une année à cent livres sterling. Un de leurs chefs avait taxé modestement à trois cent mille écus le prix de ses services futurs, et il était déjà sorti plus d’un million du trésor royal pour l’entretien de ces dispendieux mercenaires. On avait imposé une taxe cruelle sur la récolte des laboureurs ; on avait retranché un tiers des appointemens aux officiers publics, et le titre de la monnaie avait été si honteusement altéré, qu’il ne se trouvait plus que cinq parties d’or pur sur vingt-quatre[50]. Roger obéit volontiers à l’ordre que lui donna l’empereur d’évacuer une province où il ne restait plus rien à piller, mais il refusa de disperser ses troupes. Sa réponse fut respectueuse, mais sa conduite annonça l’indépendance et la révolte. Le grand-duc protesta que si l’empereur marchait contre lui, il s’avancerait de quarante pas pour baiser la terre devant lui, mais qu’en se relevant de cette humble posture, Roger n’oublierait point que sa vie et son épée étaient au service de ses compagnons. Il daigna accepter le titre de César et les marques de cette dignité, et rejeta la nouvelle proposition du gouvernement de l’Asie, avec un subside de blé et d’argent, à condition qu’il réduirait ses troupes au nombre peu dangereux de trois mille hommes. L’assassinat est la dernière ressource des riches. La curiosité conduisit le nouveau César au palais d’Andrinople, où la cour faisait sa résidence ; les Alains de la garde le poignardèrent dans l’appartement et en présence de l’impératrice ; et quoiqu’on ait prétendu qu’ils l’avaient immolé à leur vengeance particulière, ses compatriotes, tranquilles à Constantinople sur la foi des traités, furent enveloppés dans une proscription prononcée par le prince et le peuple. La plus grande partie de ces aventuriers, intimidés par la perte de leur chef, se réfugièrent sur leurs vaisseaux, mirent à la voile et se répandirent sur les côtes de la Méditerranée. Mais une vieille bande, composée de quinze cents Catalans ou Français, se maintint dans la forteresse de Gallipoli sur l’Hellespont : ils y déployèrent la bannière d’Aragon, et offrirent de justifier et de venger leur général par un combat de dix ou de cent guerriers contre un nombre égal de leurs ennemis. Au lieu d’accepter cet audacieux défi, l’empereur Michel, fils et collègue d’Andronic, résolut de les écraser sous le nombre. Il vint à bout, en épuisant toutes les ressources de l’empire, de rassembler une armée de treize mille chevaux et de trente mille hommes d’infanterie : les vaisseaux grecs et génois couvrirent la Propontide. Dans deux batailles consécutives, les Catalans, animés par le désespoir et dirigés par la discipline, triomphèrent sur mer et sur terre de ces forces imposantes. Le jeune empereur s’enfuit dans son palais, et laissa un corps de cavalerie légère, insuffisant pour la défense du pays. Ces victoires ranimèrent l’espoir des aventuriers et augmentèrent bientôt leur nombre. Des guerriers de toutes les nations se réunirent sous la bannière et le nom de la Grande-Compagnie, et trois mille mahométans convertis désertèrent les étendards de l’empereur pour se joindre à cette association militaire. La possession de Gallipoli donnait aux Catalans la facilité d’intercepter le commerce de Constantinople et de la mer Noire, tandis que leurs compagnons ravageaient, des deux côtés de l’Hellespont, les frontières de l’Europe et de l’Asie. Pour prévenir leur approche, les Grecs dévastèrent eux-mêmes tous les environs de Byzance ; les paysans se retirèrent dans la ville avec leurs troupeaux, et égorgèrent en un seul jour tous les animaux qu’ils ne pouvaient ni renfermer ni nourrir. Andronic renouvela quatre fois ses propositions de paix et fut toujours repoussé avec inflexibilité ; mais le manque de provisions et la discorde des chefs forcèrent les Catalans à s’éloigner des bords de l’Hellespont et des environs de la capitale. Après s’être séparés des Turcs, les restes de la grande compagnie continuèrent leur marche à travers la Macédoine et la Thessalie, et cherchèrent un nouvel établissement dans le cœur de la Grèce[51].

Révolutions d’Athènes. A. D. 1204-1456.

Après quelques siècles d’oubli, l’irruption des Latins réveilla la Grèce pour lui faire éprouver de nouveaux malheurs. Durant les deux cent cinquante années qui s’écoulèrent entre la première et la dernière conquête de Constantinople, une multitude de petits tyrans se disputèrent cette vénérable contrée. Ses villes antiques essuyaient encore tous les désordres des guerres civiles et étrangères, sans en être consolées par les dons du génie ou de la liberté ; et si la servitude est préférable à l’anarchie, la Grèce doit se reposer avec joie sous le joug des Ottomans. Je n’entreprendrai point l’histoire obscure des différentes dynasties qui s’élevèrent et tombèrent successivement sur le continent et dans les îles, mais un sentiment de reconnaissance pour le premier séjour des muses et de la philosophie, doit naturellement intéresser tout lecteur instruit à la destinée d’Athènes[52]. Dans le partage de remplie, la principauté d’Athènes et de Thèbes avait été la récompense d’Othon de la Roche, noble guerrier de la Bourgogne[53], avec le titre de grand duc[54], auquel les Latins attribuaient un sens particulier, et dont les Grecs faisaient ridiculement remonter l’origine au siècle de Constantin[55]. Othon suivait les étendards du marquis de Monferrat ; son fils et ses deux petits-fils possédèrent paisiblement le vaste patrimoine qu’il avait acquis par un miracle de conduite ou de fortune[56], jusqu’au moment où l’héritière de cette famille contracta un mariage qui, sans le faire sortir des mains des Fran çais le fit passer à la branche aînée de la maison de Brienne. Gauthier de Brienne, issu de ce mariage, succéda au duché d’Athènes ; et avec le secours de quelques Catalans mercenaires, qu’il investit de fiefs, le grand-duc se rendit maître de plus de trente châteaux appartenant à des seigneurs ses vassaux, ou seulement ses voisins. Mais ayant été informé de l’approche et des desseins de la grande compagnie, Gauthier rassembla sept cents chevaliers, six mille chevaux et environ huit mille hommes d’infanterie, et marcha hardiment à leur rencontre jusque sur les bords du Céphise en Béotie. Les forces des Catalans ne montaient qu’à trois mille cinq cents chevaux et quatre mille hommes d’infanterie ; mais suppléant au nombre par l’ordre et la ruse, ils environnèrent leur camp d’une inondation artificielle. Le duc, suivi des chevaliers, s’étant avancé sans crainte et sans précaution dans la prairie, leurs chevaux s’enfoncèrent dans la boue, et il fut taillé en pièces avec la plus grande partie de la cavalerie française. Sa famille et sa nation furent chassées de la Grèce, et son fils Gauthier de Brienne, duc titulaire d’Athènes, tyran de Florence et connétable de France, perdit la vie dans les champs de Poitiers. Les victorieux Catalans se partagèrent l’Attique et la Béotie ; ils épousèrent les veuves et les filles des vaincus, et durant quatorze années, la grande compagnie fit trembler toute la Grèce. Des discordes les déterminèrent à reconnaître le chef de la maison d’Aragon pour leur souverain ; et jusqu’à la fin du quatorzième siècle, les rois de Sicile disposèrent d’Athènes comme d’un gouvernement ou d’un apanage de leur empire. Après les Français et les Catalans, la famille des Acciajuoli, plébéienne à Florence, puissante à Naples, et souveraine en Grèce, forma la troisième dynastie. Athènes, qu’ils embellirent de nouveaux édifices, devint la capitale d’un royaume qui comprenait Thèbes, Argos, Corinthe, Delphes et une portion de la Thessalie. Leur empire fut détruit par le victorieux Mahomet II, qui fit étrangler le dernier grand-duc, et élever ses enfans dans la discipline et la religion du sérail.

Situation présente d’Athènes.

Quoiqu’il ne reste plus aujourd’hui que l’ombre d’Athènes[57], elle contient encore huit ou dix mille habitans. Les trois quarts sont Grecs de langage et de religion ; le reste est composé de Turcs, dont les liaisons avec les citoyens ont un peu adouci l’orgueil et la gravité nationale. L’olivier, don de Minerve, fleurit toujours dans l’Attique, et le miel du mont Hymette n’a rien perdu de son parfum exquis[58]. Mais le commerce languissant est entre les mains des étrangers, et la culture de cette terre stérile est abandonnée aux Valaques errans. Les Athéniens se distinguent toujours par la subtilité et la vivacité de leur esprit ; mais ces avantages, lorsqu’ils ne sont pas dirigés et éclairés par l’étude, et ennoblis par le sentiment de la liberté, dégénèrent en une vile disposition à la ruse. Les habitans des environs ont adopté pour proverbe, « Que Dieu nous garde des Juifs de Thessalonique, des Turcs de Negrepont, et des Grecs d’Athènes ! » Ce peuple artificieux a évité la tyrannie des bachas par un expédient qui adoucit son esclavage en aggravant sa honte. Vers le milieu du dernier siècle, les Athéniens choisirent pour leur protecteur le kislar aga, ou chef des eunuques noirs du sérail. Cet esclave d’Éthiopie, qui jouit de la confiance du sultan, daigne accepter un présent de trente mille écus ; le waivode, son lieutenant, qu’il confirme à la fin de chaque année, peut en prendre cinq ou six mille de plus pour lui ; et telle est la politique adroite des Athéniens, qu’ils parviennent presque toujours à faire punir ou déposer le gouverneur dont ils ont à se plaindre. Dans leurs différends particuliers, ils prennent pour juge leur archevêque. Ce prélat, le plus riche de l’Église grecque, jouit d’un revenu d’environ mille livres sterling. Ils ont en outre un tribunal composé de huit geronti ou vieillards choisis dans les huit quartiers de la ville. Les familles nobles ne peuvent pas remonter authentiquement à plus de trois siècles ; mais leurs principaux membres se distinguent par l’affectation d’un maintien grave, un bonnet fourré et le nom pompeux d’archonte. Ceux qui aiment les contrastes, représentent le langage moderne d’Athènes comme le plus barbare des soixante-dix dialectes du grec corrompu[59]. Ce reproche est exagéré ; mais il ne serait pas aisé de trouver dans la patrie de Platon et de Démosthènes un lecteur ou une copie de leurs admirables compositions. Les Athéniens foulent, avec une indifférence insultante, les ruines glorieuses de l’antiquité ; et tel est l’excès de leur dégradation, qu’ils sont hors d’état d’admirer le génie de leurs prédécesseurs[60].


Notes du chapitre LXII
  1. Pour les règnes des empereurs de Nicée, et principalement de Vatacès et de son fils, nous n’avons point d’autre écrivain contemporain que George Acropolita leur ministre ; mais Georg. Pachymères revint à Constantinople avec les Grecs à l’âge de dix-neuf ans (Hanckius, De Script. byzant., c. 33, 34, p. 564-578 ; Fabricius, Bibl. græc., t. VI, p. 448-460). Cependant l’histoire de Nicéphore Grégoras, quoique du quatorzième siècle, est une excellente relation des événemens depuis la prise de Constantinople par les Latins.
  2. Nicéphore Grégoras (l. II, c. 1) distingue entre le οξεια ορμη de Lascaris et l’ευςαδεια de Vatacès. Les deux portraits sont également bien dessinés.
  3. Pachym., l. I, c. 23, 24 ; Nicéph. Greg., l. II, c. 6. Celui qui lira les historiens de Byzance observera combien il est rare d’y trouver des détails si précieux.
  4. Μονοι γαρ απαντων ανθρωπων ονομαςοτατοι βασιλευς και φιλοσοφος (Greg. Acropol., c. 32). L’empereur examinait et encourageait, dans ses conversations familières, les études de son futur logothète.
  5. Comparez Acropolita (c. 18-52) avec les deux premiers livres de Nicéphore Gregoras.
  6. Un proverbe persan dit que Cyrus fut le père de ses sujets, et que Darius en fut le maître. On appliqua ce proverbe à Vatacès et à son fils ; mais Pachymères a confondu Darius, prince humain, avec Cambyse, despote et tyran de son peuple. Le poids des taxes avait fait donner à Darius le nom moins odieux mais plus méprisable de Καπηλος, marchand ou courtier (Hérodote, III, 89).
  7. Acropolita (c. 63) semble s’applaudir de la fermeté avec laquelle il reçut la bastonnade, et son absence du conseil jusqu’au moment où il y fut rappelé. Il raconte les exploits de Théodore et ses propres services, depuis le chapitre 53 jusqu’au c. 74 de son histoire. Voyez le troisième livre de Nicéphore Grégoras.
  8. Pachymèr. (l. I, c. 21) nomme et distingue quinze à vingt familles grecques ; και οσοι αλλοι, οις η μεγαλογενης σειρα και χρνση συγκεκροτητο. Entend-il par cette décoration, une chaîne métaphorique ou réellement une chaîne d’or ? Peut-être l’une et l’autre.
  9. Les anciens géographes, ainsi que Cellarius, d’Anville et nos voyageurs, particulièrement Pococke et Chandler, nous apprendront à distinguer les deux Magnésie de l’Asie mineure, celle du Méandre et celle du Sipylus. La dernière, celle dont nous avons parlé, est encore florissante pour une ville turque. Elle est située à huit heures de chemin ou huit lieues au-nord-est de Smyrne. (Tournefort, Voyages du Levant, t. III, lettre XXII, p. 365-370 ; Voyages de Chandler dans l’Asie mineure, p. 267.)
  10. Voyez Acropolita (c. 75, 76, etc.), qui vivait trop près de cette époque ; Pachymères (l. I, c. 13-25), Gregoras (l. III, c. 3, 4, 5).
  11. Ducange (Famil. byzant., p. 230, etc.) éclaircit la généalogie de Paléologue. On trouve les événemens de sa vie privée dans Pachym. (l. I, c. 7-12) et Grégoras (l. II, 8 ; l. III, 2-4 ; l. IV, 1). Il favorise visiblement le fondateur de la dynastie régnante.
  12. Acropolita (c. 50) raconte les circonstances de cette curieuse aventure, qui semble avoir échappé aux historiens plus modernes.
  13. Pachym. (l. I, c. 12), qui parle de cette épreuve barbare avec le mépris qu’elle mérite, affirme que dans sa jeunesse il a vu plusieurs personnes s’en tirer sans accident. Il était Grec, et par conséquent crédule ; mais l’esprit ingénieux des Grecs leur avait peut-être fourni quelque remède ou quelque moyen d’adresse ou d’artifice à opposer à leur propre superstition ou à celle de leur tyran.
  14. Sans comparer Pachymères à Tacite où à Thucydide, je dois louer l’éloquence, la clarté, et même à un certain point, la liberté avec lesquelles il raconte l’élévation de Paléologue (l. I, c. 13-32 ; l. II, c. 1-9). Acropolita est plus circonspect et Gregoras moins étendu.
  15. Saint-Louis abolit le combat judiciaire dans ses domaines, et à la longue, son exemple et son autorité prévalurent dans toute la France (Esprit des lois, l. XXVIII, c. 29).
  16. Dans les causes civiles, Henri II laissait le choix au défendeur. Glanville préfère les preuves par témoins, et le combat judiciaire est condamné dans le Fleta ; cependant la loi anglaise n’a jamais abrogé l’épreuve par le combat, et les juges l’ordonnèrent encore au commencement du dernier siècle.
  17. Cependant un de mes amis, homme d’esprit, m’a fourni plusieurs motifs qui excusent cette pratique : 1o. elle convenait peut-être à des peuples à peine sortis de la barbarie ; 2o. elle modérait la licence de la guerre entre particuliers, et les fureurs des vengeances arbitraires ; 3o. elle était moins absurde que les épreuves du feu, de l’eau bouillante ou de la croix, qu’elle contribua à abolir. Elle était au moins une preuve de valeur, qualité qui se réunit si rarement avec la bassesse des sentimens, que le danger de l’appel au combat pouvait contenir les poursuites de la malveillance, et devenir une barrière contre l’injustice soutenue du pouvoir. Le brave et malheureux comte de Surrey aurait probablement évité un sort qu’il ne méritait pas, si sa demande de combat n’eût pas été rejetée.
  18. Les géographies anciennes et modernes ne fixent pas précisément l’endroit où Nymphée était située ; mais d’après le récit des derniers momens de Vatacès, il est évident que le palais et les jardins qu’il se plaisait de préférence à habiter étaient dans le voisinage de Smyrne (Acropolita, c. 52). On peut vaguement placer Nymphée dans la Lydie (Gregoras, l. VI, 6).
  19. Ce sceptre, l’emblème de la justice et de la puissance, était un long bâton tel que ceux dont se servaient les héros d’Homère. Les Grecs modernes le nommèrent dicanice ; et le sceptre impérial était distingué, comme le reste, par sa couleur rouge ou de pourpre.
  20. Acropolita affirme (c. 87) que ce bonnet était à la mode française ; mais à raison du rubis qui était sur la forme, Ducange (Hist. de C. P., l. V, c. 28, 29) suppose que c’était un chapeau à haute forme, tel que les Grecs les portaient. Mais Acropolita pouvait-il s’y tromper ?
  21. Voyez Pachym. (l. II, 28-33), Acropolita (c. 88), Nicéphore Gregoras (l. IV, 7), et pour la manière dont furent traités les sujets latins, Ducange (l. V, c. 30, 31).
  22. Cette manière moins barbare de priver de la vue fut essayée, dit-on, par Démocrite, qui en fit l’expérience sur lui-même lorsqu’il voulut se débarrasser de la vue du monde. Cette histoire est absurde. Le mot abbacinare, en latin et en italien, a fourni à Ducange (Gloss. latin.) l’occasion de passer en revue les différentes manières d’ôter la vue ou d’aveugler. Les plus violentes étaient d’arracher les yeux, de les brûler avec un fer rouge ou du vinaigre bouillant, ou de serrer la tête avec une corde si violemment que les yeux en sortissent. Que la tyrannie est ingénieuse !
  23. Voyez la première retraite et le rétablissement d’Arsène, dans Pachym. (l. II, c. 15 ; l. III, c. 1-2), et Nic. Greg. (l. III, c. 1 ; l. IV, c. 1). La postérité blâme avec justice dans Arsène l’αφελεια et ραθυμια, vertus d’un ermite et vices d’un ministre, l. XII, c. 2.
  24. Le crime et l’excommunication de Michel sont racontés avec impartialité par Pachymères (l. III, c. 10, 14, 19, etc.) et par Grégoras (l. IV, c. 4) : sa confession et sa pénitence leur rendirent la liberté.
  25. Pachymères raconte l’exil d’Arsène (l. IV, c. 1-16). Il fut un des commissaires qui le visitèrent dans son île déserte. Le dernier testament de l’inflexible patriarche existe encore. (Dupin, Biblioth. ecclés., t. X, p. 95.)
  26. Pachymères (l. VII, c. 32) raconte la cérémonie de cette épreuve miraculeuse en philosophe, et cite avec le même mépris un complot des arsénites, qui essayèrent de cacher une révélation dans le cercueil de quelque vieux saint (l. VII, c. 13) ; mais il compense cette incrédulité par une image qui pleure, une autre qui répand du sang (l. VII, c. 30), et la cure miraculeuse d’un homme sourd et muet de naissance (l. XI, c. 32).
  27. Pachymères a dispersé dans ses treize livres l’histoire des arsénites ; mais il a laissé le récit de leur réunion et de leur triomphe à Nicéphore (l. VII, 9), qui ne les aime ni ne les estime.
  28. Des treize livres de Pachymères, les six premiers contiennent, ainsi que les quatrième et cinquième de Nicéphore Grégoras, le règne de Michel Paléologue. Lorsque ce prince mourut, Pachymères avait quarante ans. Au lieu de diviser son histoire en deux parties, comme le père Poussin, son éditeur, je suis Ducange et Cousin, qui ne font des treize livres qu’une seule série.
  29. Ducange, Hist. de C. P., l. V, c. 33, etc., tirée des lettres d’Urbain IV.
  30. À raison de leurs relations mercantiles avec les Génois et les Vénitiens, les Grecs appelaient avec insulte les Latins καπηλοι et βαναυσοι (Pachymères, l. V, c. 10). « Les uns sont hérétiques de nom, et les autres de fait. » comme les Latins, dit le savant Veccus (l. V, c. 12) qui se convertit peu de temps après (c. 15, 16), et fut fait patriarche (c. 24).
  31. Dans cette classe, nous pouvons placer Pachymères lui-même, dont le récit complet et impartial occupe les livres cinq et six de son histoire. Cependant il ne parle point du concile de Lyon, et semble croire que les papes résidaient toujours à Rome ou dans l’Italie (l. V, c. 17-21).
  32. Voyez les Actes du concile de Lyon dans l’année 1274, Fleury, Hist. ecclés., t. XVIII, p. 181-199 ; Dupin, Biblioth. ecclés., t. X, p. 135.
  33. Cette instruction curieuse, tirée avec plus ou moins d’exactitude, par Wading et Léo Allatius, des archives du Vatican, est donnée en extrait ou en traduction par Fleury (t. XVIII, p. 252-258).
  34. Cette confession franche et authentique de la détresse de Michel est écrite en latin barbare par Ogier, qui s’intitule protonotaire des interprètes, et transcrite par Wading, d’après les manuscrits du Vatican (A. D. 1278, no 3). J’ai trouvé par hasard ses annales de l’ordre franciscain Fratres minores, en dix-sept volumes in-folio (Rome, 1741), parmi les papiers de rebut chez un libraire.
  35. Voyez le sixième livre de Pachymères, et particulièrement les chapitres 1-11, 16-18, 24-27 ; il inspire d’autant plus de confiance, qu’il parle de cette persécution avec plus de douleur que d’aigreur.
  36. Pachymères, l. VII, c. 1, 11-17. Le discours d’Andronic l’ancien (l. XII, c. 2) est un monument curieux qui prouve que si les Grecs étaient esclaves de l’empereur, l’empereur n’était pas moins esclave de la superstition et du clergé.
  37. Les meilleures relations de la conquête de Naples par Charles d’Anjou, les plus contemporaines et en même temps les plus complètes et les plus intéressantes, se trouvent dans les Chroniques florentines de Ricordano Malaspina (c. 175-193) et de Jean Villani (l. VII, c. 1-10, 25-30), publiées par Muratori dans les huitième et treizième volumes des Historiens de l’Italie. Il a abrégé dans ses Annales (t. XI, p. 56-72) ces grands événemens dont on trouve aussi le récit dans l’Istoria civile de Giannone, t. II, l. XIX ; t. III, liv. XX.
  38. Ducange, Hist. C. P. ; l. V, c. 49-56 ; l. VI, c. 1-13. Voy. Pachymères, l. IV, c. 29 ; l. V, c. 7-10, 25 ; l. VI, c. 30-32, 33, et Nicéphore Grégoras, l. IV, 5 ; l. V, l. 6.
  39. Le lecteur d’Hérodote se rappellera de quelle manière miraculeuse l’armée assyrienne de Sennachérib fut désarmée et détruite (l. II, c. 141).
  40. Selon un guelfe zélé, Sabas Malaspina (Hist. de Sicile, l. III, c. 16, dans Muratori, t. VIII, p. 832), les sujets de Charles qui avaient poursuivi Mainfroi comme un loup, le regrettèrent comme un agneau ; et il justifie leur mécontentement par la tyrannie du gouvernement des Français (l. VI, c. 2-7). Voyez le Manifeste sicilien dans Nicolas Specialis (l. I, c. 11, dans Muratori, t. X, p. 930).
  41. Voyez le caractère et les conseils de Pierre, roi d’Aragon, dans Mariana (Hist. Hispan., l. XIV, c. 6, t. II, p. 133). Le lecteur pardonnera les défauts du jésuite en faveur de son style, et souvent en faveur de son discernement.
  42. Après avoir détaillé les griefs de ses compatriotes, Nicolas Specialis ajoute dans le véritable esprit de la jalousie italienne : Quæ omnia et graviora quidem, ut arbitror, patienti animo Siculi tolerassent, nisi quod primum cunctis dominantibus cavendum est, alienas fæminas invasissent (l. I, c. 2, p. 924).
  43. On rappela long-temps aux Français cette sanglante leçon. « Si on me pousse à bout, disait Henri IV, j’irai déjeuner à Milan et dîner à Naples. » — « Votre majesté, lui répondit l’ambassadeur d’Espagne, pourrait arriver en Sicile pour les vêpres. »
  44. Deux écrivains nationaux racontent les détails de cette révolte et de la victoire dont elle fut suivie, Barthélémy de Neocastro (in Muratori, t. XIII) et Nicolas Specialis (in Muratori, t. X) ; l’un était contemporain et l’autre vivait dans le siècle suivant. Le patriote Specialis rejette le nom de rebelle, et nie la correspondance préliminaire avec Pierre d’Aragon (nullo communicato consilio) qui se trouva par hasard avec une flotte et une armée sur la côte d’Afrique (l. I, c. 4-9).
  45. Nicéphore Grégoras (l. V, c. 6) admire la sagesse de la Providence dans cette balance égale des états et des princes. Pour l’honneur de Paléologue, j’aimerais mieux que cette balance eût été observée par un Italien.
  46. Voyez la Chronique de Villani, le onzième volume des Annali d’Italia par Muratori, et les vingtième et vingt-unième livres de l’Istoria civile de Giannone.
  47. Les plus braves de cette multitude de Catalans et d’Espagnols étaient connus des Grecs sous le nom d’Almugavares qu’ils se donnaient eux-mêmes. Moncade les fait descendre des Goths, et Pachymères (l. XI, c. 22) des Arabes ; en dépit de la vanité nationale et religieuse, je crois que le dernier a raison.
  48. Voyez, sur Roger de Flor et ses compagnons, un fragment historique, détaillé et intéressant, intitulé les Espagnols du quatorzième siècle, et inséré dans l’Espagne en 1808, ouvrage traduit de l’allemand, t. II, p. 167. Cette relation fait apercevoir de légères erreurs qui se sont glissées dans celle de Gibbon. (Note de l’Éditeur.)
  49. On peut se former une idée de la population de ces villes par les trente-six mille habitans de Tralles, qui avait été rebâtie sous le règne précédent, et qui fut ruinée par les Turcs (Pachymères, l. VI, c. 20, 21).
  50. J’ai recueilli ces détails dans Pachymères (l. XI, c. 21 ; l. XII, c. 4, 5-8, 14-19), qui fait connaître l’altération graduelle de la monnaie d’or. Même dans les temps les plus heureux du règne de Jean Ducas Vatacès, les byzans étaient composés de moitié or et moitié alliage. La pauvreté de Michel Paléologue le força de frapper de nouvelles monnaies, où il entrait neuf parties ou karats d’or et quinze de cuivre. Après sa mort, le titre monta à dix karats, jusqu’à ce que dans l’excès des calamités publiques, on le réduisit à moitié. Le prince fut soulagé pour un moment ; mais cette ressource passagère anéantit irrévocablement le crédit et le commerce. En France, le titre est de vingt-deux karats et d’un douzième d’alliage, et le titre d’Angleterre et de Hollande est encore plus haut.
  51. Pachymères, dans ses onzième, douzième et treizième livres, fait le récit très-détaillé de la guerre des Catalans jusqu’à l’année 1308. Nicéphore est plus complet et moins diffus (l. VII, 3-6). Ducange, qui regarde ces aventuriers comme Français, a suivi leurs traces avec son exactitude ordinaire (Hist. de C. P., l. VI, c. 22-46) : il cite une histoire d’Aragon que j’ai lue avec plaisir, et que les Espagnols préconisent comme un modèle de style et de composition (Expedicion de los Catalanos y Aragones contra los Turcos y Griegos, Barcelone, 1623, in-4o; Madrid, 1777, in-8o). Don Francisco de Moncada, comte d’Ossone, peut imiter César ou Salluste ; il peut avoir traduit les contemporains grecs ou italiens, mais il ne cite jamais ses autorités, et je ne trouve aucun témoignage national des exploits de ses compatriotes (*).
    (*) Ramon Montaner, l’un des Catalans qui accompagnèrent Roger de Flor, et qui fut gouverneur de Gallipoli, a écrit en espagnol l’histoire, de cette bande d’aventuriers à laquelle il avait appartenu, et dont il se sépara lorsqu’elle quitta la Chersonnèse de Thrace pour pénétrer en Macédoine et en Grèce. (Note de l’Éditeur.)
  52. Voyez l’histoire du laborieux Ducange et sa table soignée des Dynasties françaises, dans laquelle il récapitule les trente-cinq passages où il cite les ducs d’Athènes.
  53. Ville-Hardouin le cite longuement en deux endroits (nos 151-235) ; et dans le premier passage, Ducange ajoute tout ce qui a pu être connu de sa personne et de sa famille.
  54. C’est de ces princes latins du quatorzième siècle que Bocace, Chaucer et Shakespeare ont emprunté leur Thésée, duc d’Athènes. Un siècle ignorant applique ses mœurs et son langage aux temps les plus reculés.
  55. Le même Constantin donna un roi à la Sicile, à la Russie un magnus dapifer de l’empire, à Thèbes le primicerius. Ducange (ad Nicéph. Grégor., l. VII, c. 5) traite ces fables absurdes avec le mépris qu’elles méritent. Les Latins appelaient par corruption le seigneur de Thèbes megas kurios ou grand sire.
  56. Quodam miraculo, dit Albéric. Il fut probablement reçu par Michel-le-Choniate, l’archevêque qui avait défendu Athènes contre le tyran Léon Sgurus (Nicétas, in Balduino). Michel était frère de l’historien Nicétas, et son éloge d’Athènes existe encore en manuscrit dans la Bibliothéque Bodléienne (Fabr., Bibl. græc., t. VI, p. 405).
  57. Cet état d’Athènes moderne est tiré de Spon (Voyage en Grèce, t. II, p. 79-190), et de Wheeler (Voyage en Grèce, p. 337-414), de Stuart (Antiquités d’Athènes, passim) et Chandler (Voyage en Grèce, p. 23-172). Le premier de ces voyageurs visita la Grèce dans l’année 1676 ; le dernier en 1765 ; et la révolution de près d’un siècle n’avait presque pas produit de changement sur ce théâtre tranquille.
  58. Les anciens, ou au moins les Athéniens, croyaient que toutes les abeilles du monde étaient originaires du mont Hymette, qu’en mangeant du miel et se frottant d’huile on pouvait conserver sa santé et prolonger sa vie. (Geoponica, l. XV, c. 7, p. 1089-1094 ; édit. de Niclas.)
  59. Ducange (Gloss. græc., Præf., p. VIII) cite pour autorité Théodose Zygomalas, grammairien moderne. Cependant Spon (t. II, p. 194) et Wheeler (p. 355), qui peuvent passer pour juges compétens, ont une opinion plus favorable du dialecte de l’Attique.
  60. Nous ne pouvons cependant pas les accuser d’avoir corrompu le nom d’Athènes, qu’ils nomment encore Athini. D’après l’εις της Αδηνην, nous avons formé notre dénomination barbare de Setines.