Histoire de la ville de Saint-Brieuc/10

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CHAPITRE X.
DE 1830 À 1848.


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I. Époque de la monarchie parlementaire : La bourgeoisie et la garde nationale. — La loi d’organisation municipale et les élections de 1831. — Le choléra de 1832. — L’instruction primaire et les chemins vicinaux. — Élections de 1840. — Mouvement religieux et charitable. — Passage du duc de Nemours. — Expositions industrielles. — Misère en 1847. — Affaire du collège. — II. Institutions diverses : Travaux publics. — Agriculture, industrie et commerce. — Presse locale. — Personnes notables. — Résumé.

I. — ÉPOQUE DE LA MONARCHIE PARLEMENTAIRE.


Une dépêche télégraphique annonça, le 27 juillet, le mouvement qui venait d’avoir lieu à Paris. Elle fut suivie d’un silence qui provoqua, le 1er août, de l’effervescence dans la population de Saint-Brieuc. Un rassemblement menaçant s’étant formé devant la préfecture, le préfet, M. Fadate de Saint-Georges, convoqua les notables pour maintenir l’ordre, et ceux-ci nommèrent une commission de quinze membres, qui se mit en permanence à l’Hôtel de Ville et agit de concert avec les adjoints, MM. Sébert et Thierry. On organisa tout d’abord, sous le commandement de M. Vesuty, une garde nationale de 300 hommes, qui prit le service avec les pompiers et la faible garnison du 32e de ligne. Le soir même, on apprit les événements de Paris et, le 2 août, on arbora le drapeau tricolore. Le préfet, ayant dès le début refusé de participer à la révolution, avait remis l’administration à un conseiller de préfecture qui s’appuya sur un comité de délégués des cinq arrondissements.

On attendit ainsi avec calme les instructions du nouveau gouvernement. Ce n’était pas le peuple qui entrait en scène, à la manière de 1789 ; c’étaient seulement les libéraux de la bourgeoisie qui s’emparaient du pouvoir et fondaient la monarchie parlementaire par un changement de dynastie. Le triomphe de la bourgeoisie fut acclamé, le 22 août, dans une grande fête au Champ de Mars de Saint-Brieuc. La revue de la garde nationale et de la troupe de ligne y fut suivie de la remise de drapeaux tricolores, d’un banquet militaire et de danses auxquelles prit part la population. Deux délégués des habitants étaient allés déjà complimenter le roi Louis-Philippe, par l’organe d’un avocat à la Cour d’appel de Paris, M. Charles Lucas, dont la plume et la parole furent également, pendant ces jours, au service de ses compatriotes. Le 4 octobre, une députation des gardes nationales des Côtes-du-Nord fut présentée au roi et au général La Fayette par le commandant Vesuty et fraternisa ensuite chez Grignon.

De son côté, le nouveau préfet, M. Thieullen, arrivé le 4 septembre, faisait preuve d’une grande activité et dirigeait habilement le mouvement d’adresses, de banquets, de discours et de revues, qui a signalé les premières années de la révolution de juillet.

La période de 18 ans que nous allons parcourir peut se diviser en deux parties : de 1830 à 1840, et de 1840 à 1848.

La première partie fut très agitée, dans la sphère politique, par les nombreux changements de ministères qui précédèrent le ministère de M. Guizot, et par les insurrections républicaines, dont la dernière fut celle du 12 mai 1839. Au point de vue municipal, ce fut à Saint-Brieuc une période toute d’essais, où les libéraux, qui dirigeaient seuls les affaires, eurent de la peine à se rendre compte des charges nouvelles dont les communes étaient accablées.

Parmi les modifications introduites à la hâte dans la charte après la révolution de 1830, se trouvait la promesse de fixer le cens électoral, de fonder les institutions municipales sur le principe électif et d’organiser la garde nationale. En attendant les lois organiques relatives à ces divers objets, une ordonnance royale du 19 octobre 1830 confia la mairie à M. Tueux et nomma un conseil provisoire.

L’administration précédente n’ayant pu, malgré tous ses efforts, maintenir l’ancien système d’octroi, ni par suite suffire à toutes les dépenses, avait laissé 36,000 francs à payer sur l’emprunt du casernement. La nouvelle commission, en rendant hommage à la conduite de ses devanciers, qu’elle citait « comme exemple d’une résistance légale et ferme », reprit leurs idées et réussit à les faire triompher en partie. En même temps, elle partagea la subvention accordée à l’instruction primaire entre les frères et l’école mutuelle, qu’on s’occupa de rétablir « pour donner aux enfants des principes d’éducation en rapport avec le système actuel de gouvernement ». Enfin, elle favorisa, conformément à la loi du 14 octobre 1791, l’organisation de la garde nationale et fit, à cet effet, un emprunt de 6,000 francs, remboursable en quatre annuités, au moyen d’une imposition de 5 centimes additionnels. On eut en retour (on le disait du moins) « la seule garantie de la paix et de l’ordre public », représentée par 6 compagnies de soldats citoyens, sans parler des cavaliers, des pompiers et de la musique, soit en tout 6 à 700 hommes. Le 5 décembre, à la suite de la réception solennelle du drapeau aux trois couleurs, un banquet de 600 couverts fut offert par la garde nationale dans la salle de spectacle. Le buste du roi y figura, portant écrit sur le socle ce mot qu’on attribuait à La Fayette : « Un roi tel que le nôtre est la meilleure des républiques ».

On crut bientôt que la garde briochine allait avoir l’occasion d’agir : des réfractaires étaient signalés à Plaintel, cet ancien foyer de la chouannerie. À cette nouvelle, 300 gardes nationaux et un détachement du 6e léger partirent de Saint-Brieuc, le 29 janvier 1831, et firent, de concert avec la garde nationale de Quintin, une battue dans la forêt de Lorges et des perquisitions dans les maisons des réfractaires. On ne ramena qu’un prisonnier ; mais les réfractaires, voyant leur commune occupées militairement, s’empressèrent de faire leur soumission. Fière de ce succès, une partie de la garde nationale de Saint-Brieuc pala de s’unir avec les autre gardes nationales du département, sous prétexte de défendre la monarchie. Le commandant, redoutant ce nouvel essai de fédération, fit échouer le projet.

Plus encore que dans les campagnes, l’agitation était grande à Paris. Elle était entretenue par les revendications de la politique dite de mouvement, par des émeutes et par les démissions multipliées des ministres. Enfin, on résolut de combattre les exigences croissantes de la Révolution, et la politique de résistance fut inaugurée avec le ministère du 13 mars 1831, celui de Casimir Périer.

Si ce ministre eut beaucoup de peine à rétablir dans les grandes villes l’ordre légal, Saint-Brieuc resta dans le calme et put même célébrer avec une certaine solennité les fêtes de la nouvelle monarchie : le 1er mai, fête du roi Louis-Philippe ; les 27, 28 et 29 juillet, jours anniversaires de la révolution de 1830. Le mois de juillet 1831 fut encore signalé par la fête populaire des courses ; par l’élection des députés, qui donna pour représentants aux deux circonscriptions de Saint-Brieuc, MM. Tueux et Riollay ; par le passage de la reine déchue de Portugal, dona Maria, venant de Brest et allant à Dinan visiter quelques-uns de ses partisans exilés comme elle (23 juillet). À ce propos, on remarqua que dona Maria, victime de son oncle don Miguel, avait salué la foule, à Saint-Brieuc, de la fenêtre de la préfecture où avait paru, le 9 juin 1824, don Miguel, alors fugitif. Enfin, dans cette même année, le régime municipal, qui ne fonctionnait qu’à titre provisoire, fut constitué par une loi importante, celle du 22 mars 1831 sur l’organisation municipale.

La grande difficulté qui a divisé et qui divisera longtemps encore les partisans des libertés communales et les autoritaires, c’est de concilier, dans la personne du maire, la qualité de chef de l’association communale et celle de représentant du pouvoir central. Le gouvernement de Juillet crut y être parvenu, en obtenant des Chambres que les maires et les adjoints fussent pris parmi les membres du conseil, mais choisis par le roi, quand la population dépassait 3,000 habitants, et par le préfet, au-dessous de ce chiffre. Les conseillers furent nommés pour six ans et renouvelables par moitié, tous les trois ans. Saint-Brieuc en eut 27. Ils ne furent pas élus par le suffrage universel, mais par un certain nombre des citoyens les plus imposés, par d’anciens fonctionnaires et membres de certaines professions, qu’on appelait les capacités. En vertu de ces dispositions, il n’y eut à Saint-Brieuc que 573 électeurs, divisés en cinq sections, dont chacune eut à nommer quelques représentants. Il en résulta qu’un citoyen pouvait être membre du conseil avec un nombre très minime de voix. On le vit bien aux élections du 4 et du 16 novembre 1831, dans lesquelles le premier élu eut 48 voix, et le dernier 18. C’était bien peu pour représenter une population de 10,000 âmes.

Conformément à la nouvelle loi, l’administration municipale fut nommée par ordonnance du 9 mars 1832. Elle eut d’abord à sa tête M. Tueux, le député ; mais le véritable représentant de la municipalité sous la monarchie de Juillet fut M. Le Pomellec, armateur, et gendre du général Valletaux. M. Le Pomellec, adjoint dès 1832, fut maire de 1835 à 1848.

L’année 1832 rappelle un triste souvenir, celui du choléra. L’invasion commença par l’arrondissement de Lannion, gagna le canton de Paimpol et s’abattit sur Saint-Brieuc. Elle y lit des victimes, du 28 juin au 29 décembre 1832, surtout dans les mois d’août et de septembre. Pendant les six mois que le choléra sévit à Saint-Brieuc, les bulletins de la commission sanitaire enregistrèrent 211 cas de maladie et 114 décès. Dans le département, il y eut, du 28 juin 1832 au 7 février 1833, 3,584 malades et 1,585 décès. La charité individuelle vint en aide au zèle des médecins et à celui de l’administration pour combattre le fléau. À Saint-Brieuc, une souscription publique produisit 5,666 fr. 10.

La tentative que fit Mme la duchesse de Berry pour soulever la Vendée, du mois de mai à celui de novembre, n’eut guère d’écho dans les Côtes-du-Nord. Il suffit à l’administration d’envoyer un croiseur sur le littoral et de surveiller deux chefs soupçonnés d’embauchage.

Les causes d’agitation et de tristesse que vous venons d’indiquer disparurent bientôt, et dès 1833, à l’occasion de l’anniversaire du 28 juillet, la garde nationale, mieux exercée et plus en faveur que jamais, donna sur la promenade Duguesclin, admirablement décorée, un banquet de 1,200 couverts, suivi de danses et de réjouissances publiques.

Si l’histoire de notre ville ne contient plus, de 1833 à 1848, d’incidents politiques, elle offre en retour un sérieux développement de la vie municipale.

Le conseil et l’administration se mirent à l’œuvre pour appliquer les nouvelles lois d’intérêt communal. La plus importante fut celle du 28 juin 1833 sur l’instruction primaire. Cette loi, dont on proclamait naguère les dispositions libérales, étendait l’action de l’État, sans sacrifier les droits des pères de famille. Elle établissait deux catégories d’écoles primaires : les supérieures, dans les villes ; les élémentaires, dans les campagnes ; elle obligeait toute commune d’avoir une école élémentaire et facilitait la gratuité pour les indigents, sans l’imposer à tout le monde. Les communes purent disposer de 3 centimes permanents pour l’entretien de leurs écoles, sans parler des frais extraordinaires qu’exigea la construction des bâtiments scolaires. La ville de Saint-Brieuc entra dans la voie que lui traçait le gouvernement et fit jusqu’à 1845 des dépenses considérables pour ses écoles.

La loi du 21 mai 1836 mit aussi à la charge des communes l’entretien de la plupart des chemins vicinaux. On leur permit, à cet effet, d’ajouter 5 centimes, au maximum, à leurs centimes ordinaires et, pour mettre de l’ordre dans le nouveau service, on prescrivit de classer d’abord les chemins. Le classement eut lieu à Saint-Brieuc en 1838. Les travaux cependant ne commencèrent que plus tard, car on s’occupait avant tout d’améliorer la voirie urbaine. Le conseil venait en outre de voter une subvention de 48,000 fr. pour aider à la reconstruction de l’église Saint-Michel. Tous ces travaux, dont nous donnerons plus loin le détail, coûtèrent plus de 100,000 fr. Le conseil, voulant expliquer l’emploi des fonds communaux, décida, en 1837, de livrer le budget à la publicité et aux journaux.

La même année, une loi du 18 juillet compléta, sans les abroger, les lois précédentes sur l’administration municipale, et traita de la comptabilité et des attributions des maires et des conseils.

Depuis que l’ère des grands travaux était ouverte, on s’était habitué à recourir aux emprunts, qu’on remboursait au moyen de centimes extraordinaires. Aux 5 centimes affectés en 1822 à l’emprunt des casernes, on ajouta, en 1838, 7 centimes pour garantir un emprunt de 70,000 fr. destiné aux travaux de Saint-Michel et du cimetière. Malheureusement, ces centimes étaient trop souvent détournés de leur destination, pour suppléer à l’insuffisance des recettes du budget ordinaire, c’est-à-dire du produit de l’octroi. Or, la récolte des pommes, bonne de 1834 à 1836, avait été mauvaise de 1837 à 1839. En remontant à l’époque de la Restauration, on s’assura que la moyenne de l’octroi, calculée depuis 20 ans, ne donnait que 68,000 fr. qui, ajoutés à 9,000 fr. de recettes diverses, formaient un budget normal de 77,000 fr., inférieur de 10,000 fr. aux prévisions des derniers budgets. En vain fit-on, en 1839, un troisième emprunt de 21,000 fr., remboursable sur les ressources ordinaires, pour combler le déficit. C’était le moyen de l’augmenter, puisque cet emprunt n’était couvert par aucune recette assurée. Il fallut donc renoncer au système des recettes fictives et faire connaître au conseil la vraie situation. On établit qu’il y avait à payer, dans 10 ans au plus, environ 100,000 fr. d’emprunts, et que les derniers déficits formaient une dette exigible de 53,000 fr. Les contribuables apprirent à leurs dépens ce qu’il en coûte d’engager, sans ressources certaines, des dépenses, quelle qu’en soit l’utilité. Pour rétablir l’équilibre, l’administration municipale proposait en effet de nouvelles taxes. Après de vives discussions, on convint de ne rien décider avant le prochain renouvellement de la moitié du conseil.

Ce renouvellement eut lieu en 1840 et marqua une nouvelle phase dans l’histoire administrative de Saint-Brieuc. Tandis que M. Guizot était appelé à diriger les affaires du pays et mettait fin aux crises ministérielles, en se formant une majorité dévouée, l’administration municipale allait être au contraire moins libre que par le passé. L’appel fait à l’opinion publique avait été entendu et les électeurs avaient envoyé siéger au conseil, à côté de la majorité orléaniste, quatre membres nouveaux, représentant d’autres opinions politiques et religieuses. On ne pouvait mieux faire que de confier ainsi les intérêts de la ville aux hommes les plus capables de tous les partis.

Le nouveau conseil eut avant tout à pourvoir aux difficultés financières que lui avaient léguées ses prédécesseurs, et fut obligé de créer, sur la proposition de l’administration, deux taxes : un droit de place et d’étalage, évalué 7,400 fr., et un droit sur la viande, 8,000 fr. environ. Cela paraissait suffisant pour équilibrer le budget ordinaire. Quant aux travaux extraordinaires, ils furent assurés, malgré la résistance des plus imposés, par la prolongation, jusqu’à 1848, des 7 centimes, que consacra l’ordonnance royale du 20 mars 1842.

La période de 1840 à 1846 fut marquée, à Saint-Brieuc, par une grande activité au sein du conseil et de la population. De grandes idées et de grands projets furent mis à l’étude dans le conseil. Ce fut d’abord la création d’une société de charité. L’initiative en avait été prise, en dehors du conseil, par M. Achille Du Clésieux, qui préludait ainsi à ses œuvres charitables. Elle fut soutenue dans l’assemblée, avec autant de chaleur que d’élévation, par M. Pouhaër. « L’œuvre qu’on projette dans l’intérêt des pauvres, dit-il, n’est possible qu’à l’aide du concours de tous, et ce concours ne peut être obtenu que sur un terrain neutre, celui de la charité. La charité n’a pas de drapeau. L’administration, au contraire, a et doit toujours avoir le sien ». La fusion des esprits n’était pas suffisamment faite et le projet adopté, l’année suivante, avec plusieurs changements, resta dans le domaine de la théorie. M. Pouhaër, enlevé par une mort prématurée, en 1842, ne put en voir l’application, et laissa le soin de reprendre ces idées sur le terrain religieux à quelques hommes qui formaient avec lui un groupe d’élite.

C’est à ce groupe que se rattachent les institutions de charité et de prévoyance, fondées à cette époque pour toutes les classes de la société. En 1840, M. Pouhaër avait établi la société de Saint-Vincent-de-Paul, de concert avec quelques amis. L’un d’eux, l’abbé Gautier organisa, en 1843, le patronage des enfants des deux sexes et l’œuvre des pauvres malades et fut, pendant trop peu d’années, l’âme de toutes les institutions charitables dans la ville de Saint-Brieuc. En 1843, M. Achille Du Clésieux jetait, à Saint-Ilan, les fondements d’une œuvre admirable pour la colonisation des landes de Bretagne par les enfants pauvres et abandonnés. Enfin, au moment où la mort de M. Pouhaër laissait un vide considérable dans le conseil municipal, M. Geslin de Bourgogne y entrait pour la première fois. Il venait de quitter l’armée pour mieux soutenir, par la parole et par la plume, les idées religieuses et libérales. Pour ses débuts, il avait présidé à la fondation du Français de l’Ouest et contribué à toutes les œuvres charitables que nous avons indiquées. Nous le retrouverons au conseil municipal, pendant plus de vingt ans, rapporteur de tous les grands projets d’intérêt communal.

Le moment semblait favorable aux projets. Le passage à Saint-Brieuc d’un prince de la famille royale allait encourager toutes les espérances. Le duc de Nemours, second fils de Louis-Philippe, arriva, le 26 août, à Saint-Brieuc et y séjourna deux jours. Depuis la mort si triste du duc d’Orléans, on voyait en lui le futur régent de la France ; aussi fut-il reçu sous des arcs de triomphe et conduit aux principaux établissements et au port, pour prendre connaissance des besoins du pays. À cette enquête rapide on joignit une fête sur la place, et un bal dans la salle de spectacle. Le lendemain, il y eut une grande revue de la garde nationale.

Quelques mois auparavant, Saint-Brieuc avait vu passer la princesse Clémentine et, à peu d’intervalle, son frère, le prince de Joinville, que son service appelait à Brest.Tous ces jeunes princes plaisaient par leur simplicité et leur affabilité, et ceux qui les acclamaient ne paraissaient pas douter de la stabilité d’un trône soutenu par une si brillante famille. L’effet le plus immédiat de la visite du duc de Nemours fut un don de 15,000 fr. accordé, sur la demande du prince, à l’église Saint-Michel. D’autres projets mis à l’étude suivirent leur cours régulier.

Outre les visites princières, l’année 1843 vit à Saint-Brieuc une exposition des produits de l’industrie départementale. Cette exposition eut lieu du 27 juin au 6 juillet, pendant les fêtes des courses. L’effet en fut très satisfaisant, aussi bien pour le résultat sérieux que pour le coup d’œil, car on y trouva, non sans étonnement, les produits d’une industrie assez avancée, à côté de quelques essais artistiques. Une seconde exposition industrielle eut lieu du 14 au 23 juin 1846, dans de bonnes conditions. L’exposition de 1843 avait constaté l’état de l’industrie dans le département, celle de 1846 en marqua le progrès.

Le 4e congrès de l’Association bretonne, qui se tint à Saint-Brieuc le 27 octobre 1846, continua sur un autre terrain l’enquête ouverte par l’exposition industrielle, et fit profiter l’agriculture et l’archéologie des Côtes-du-Nord des travaux et des lumières d’un grand nombre d’hommes distingués de la Bretagne.

Quelques projets considérables étaient à l’étude depuis plusieurs années. Celui d’un bassin à flot au Légué fut chaleureusement accueilli par le conseil municipal et voté par la Chambre en 1846 ; celui d’un chemin de fer par Loudéac fut combattu comme contraire aux intérêts de Saint-Brieuc. On eut aussi un autre sujet d’inquiétude. La grève des courses offrait quelques inconvénients, que l’administration supérieure avait demandé à la ville de faire disparaître. Ne recevant pas complète satisfaction, elle menaça de transférer les courses dans une ville du voisinage. On finit par s’entendre, après quelques années de lutte, et la ville de Saint-Brieuc conserva une fête à laquelle elle tenait beaucoup.

Au milieu des efforts pacifiques que nous venons d’énumérer, il n’y eut désaccord dans le conseil que sur la question de l’enseignement public. Après avoir tenu quelque temps la balance égale entre l’école mutuelle laïque et celle des frères, le conseil municipal avait abandonné la dernière, puis s’en était occupé de nouveau pour attaquer une des règles de cet institut. Les frères de l’instruction chrétienne, fidèles à leur passé et devançant l’avenir, voulaient donner l’instruction gratuite. Cette résolution fut l’objet d’une vive opposition dans le conseil, en 1842. La majorité tenait pour la rétribution scolaire, nécessaire à l’école mutuelle. Le maire se prononça pour le statu quo, qui fut enfin adopté.

Le principe de la liberté d’enseignement était alors discuté à la tribune et dans la presse. Un chanoine de la cathédrale de Saint-Brieuc, M. l’abbé Souchet, prit part à la lutte et fit paraître, en 1845, « Un avertissement aux catholiques sur les dangers qui les menacent dans la personne de leurs enfants ». L’écrit fut déféré aux tribunaux, et l’auteur fut condamné par la cour d’assises du Calvados à quinze jours de prison et à 100 fr. d’amende. Le jour où M. Souchet sortit de prison, son évêque alla le chercher en voiture et le ramena en triomphe. Cette affaire fit sensation et fut l’un des épisodes les plus remarqués de la lutte pour la liberté d’enseignement.

Il y avait donc à Saint-Brieuc du mouvement et de la vie à cette époque, en même temps que de l’ordre dans les finances. L’administration municipale put constater en effet, en 1846, que, d’accord avec le conseil, elle avait liquidé la situation dangereuse de 1838, tout en poursuivant les travaux commencés. Le service des emprunts avait eu lieu régulièrement. Il n’était plus dû de ce chef que 31,000 fr., et un léger excédent de recettes dans le budget permettait de songer à quelques améliorations. Le nouveau conseil aurait dû profiter de cette expérience, et cependant il retomba bientôt dans les anciens errements.

L’année 1847 fut signalée par une disette qui eut pour conséquence une extrême misère. On eut recours à tous les moyens pour soulager les malheureux : fourniture de pain au prix réduit de 30 centimes le kilogramme. distribution gratuite de bons de pain aux pauvres, ouverture d’atelier de charité. Dans cette triste circonstance, les particuliers rivalisèrent de zèle avec l’administration. Le propriétaires d’une minoterie importante, M. Piedevache, refusa d’exporter ses farines et lit même venir des grains du dehors ; une souscription publique produisit plus de 11,000 fr. et quelques généreux citoyens en prêtèrent le double, pour continuer les distributions de pain et les travaux de canalisation entrepris dans la ville. L’atelier de charité fut suspendu au mois de juin. Quand on régla le compte de la crise, on trouva un déficit d’environ 30,000 fr. Le danger ayant disparu, il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Au lieu de faire un sacrifice immédiat, on recula le remboursement des emprunts et on évalua le produit de l’octroi à 100,000 fr. dans le budget de 1848, qui fut arrêté de la manière suivante :

Dépenses ordinaires 114.775 fr.
Dépenses extraordinaires 36.107 fr.
Total 150.882 fr.

C’était revenir à la méthode des recettes fictives, qui avait amené de si funestes conséquences.

La crise alimentaire était à peine terminée qu’il survint au collège des difficultés intérieures, qui se compliquèrent au delà de toutes les prévisions. L’évêque n’ayant pas obtenu toutes les garanties religieuses qu’il réclamait dans l’intérêt des élèves, interdit à M. l’abbé de Garaby de remplir les fonctions d’aumônier. La majorité du conseil vit dans cet acte un excès de pouvoir de l’autorité ecclésiastique, prit fait et cause pour le principal, donna des éloges au collège et fit insérer sa délibération dans les journaux. La passion s’en mêla, et bientôt il ne fut plus question de l’incident primitif. On éleva cette affaire aux proportions d’une lutte entre l’église et l’université. Le ministre de l’instruction publique, croyant le collège menacé, offrit une subvention considérable pour y faire des réparations et y créer de nouvelles chaires. À la suite de la visite de deux inspecteurs généraux, qui firent leurs propositions en séance du conseil, celui-ci décida que l’école supérieure serait annexée au collège, et demanda des secours efficaces pour l’érection de cet établissement en collège communal de première classe, et même au besoin en collège royal. Le ministre étant favorable à cette dernière proposition, la solution dépendait des sacrifices que la ville pouvait s’imposer. Le devis s’élevait à 400,000 fr. Une commission composée de MM. Guiomar, Bienvenue et Bellom, après examen de la situation financière, proposa de faire un emprunt de 250,000 fr., remboursable au moyen de 20 centimes extraordinaires pendant 15 ans. Sur cette somme, 50,000 fr. devaient être affectés à combler le déficit, et 200,000 fr., à reconstruire le collège. Ces conclusions furent adoptées par une forte majorité. Le conseil général accorda une subvention de 145,000 fr., et la transformation du collège, demandée depuis si longtemps, fut décidée grâce à un incident qui avait grandi en raison des circonstances. Cette affaire se prolongea jusqu’aux derniers jours de la monarchie de Juillet, puisque les plus imposés ne votèrent l’emprunt qu’au mois de janvier 1848.

Sans les incidents que nous avons racontés à propos de l’enseignement public, la ville de Saint-Brieuc ne se serait pas ressentie des agitations qui ont rempli la fin du règne de Louis-Philippe. Les élections politiques s’y faisaient avec d’autant plus de calme que la loi électorale n’admettait pas un grand nombre de citoyens à nommer les députés, et que les électeurs des deux collèges de Saint-Brieuc étaient à peu près invariables dans leurs choix. En 1831, ils s’étaient fait représenter par MM. Tueux et Riollay ; en 1834, en 1839, 1842 et 1846, ils le furent constamment par MM. Tueux et Armez, qui suivaient en général la politique ministérielle. Les députés des autres arrondissements appartenaient plutôt à l’opposition constitutionnelle.

Le conseil général du département, nommé d’abord par ordonnance royale du 15 janvier 1831, ne devint électif que par la loi du 22 juin 1833, et encore les élections n’eurent-elles lieu qu’au mois de novembre suivant. En 1834 et 1835, les deux circonscriptions de Saint-Brieuc furent représentées par MM. Guynot-Boismenu et Bellom ; de 1836 à 1842, par MM. Le Pomellec et Bellom ; et de 1843 à 1848, par MM. Le Pomellec et de Bélizal.

II. — INSTITUTIONS DIVERSES.


Dans la période que nous venons de parcourir, l’aspect de la ville s’est modifié, ainsi que l’esprit public. Il nous reste, pour faire mieux connaître cette transformation, à entrer dans le détail de quelques institutions.

Le système municipal organisé par la loi du 22 mars 1831, tout en constituant un progrès, laissait cependant à désirer, puisqu’il n’intéressait aux affaires qu’une partie de la population. Les représentants de la bourgeoisie au conseil municipal ne manquèrent heureusement ni d’intelligence ni d’activité. Il suffit, pour le prouver, de nommer les membres que les électeurs envoyèrent presque constamment au conseil :

Maires : MM. Tueux, 1830 ; — Caplet, 1834 ; — Le Pomellec, 1835 à 1848.

Conseillers : MM. Guillo-Lohan, Hérault, Du Clésieux Auguste, Bellom, Boullé, Aulanier, Le Couëdic, Bothen, Vesuty, Bienvenüe, Guimart, Doré, Rault, Guiomar, L. Le Gal La Salle, auxquels furent adjoints, à partir de 1840 : MM. de Kerever, Th. Sébert, Pouhaër, Geslin de Bourgogne, Le Pêcheur-Bertrand.

Dans ce conseil, la minorité, bien qu’elle fût peu nombreuse, eut un rôle important, car elle sut toujours éclairer et élever la discussion, quand elle n’arrêta pas la majorité dans ses entraînements. À celle-ci l’honneur et la responsabilité de ses actes. On peut les résumer en quelques traits :

Des nombreux services mis à la charge des communes par le pouvoir central, celui de l’instruction primaire attira le plus l’attention de l’administration municipale. Elle rétablit l’école mutuelle des garçons (1830) ; bâtit l’école primaire supérieure (1836), un logement pour l’instituteur de l’école des garçons (1842), l’école mutuelle des filles (1844) et l’asile (1845). La faveur s’attachait alors aux écoles laïques, qui n’étaient pas cependant les plus nombreuses. Un relevé fait en 1838 constate que la population scolaire était ainsi distribuée :

École des frères 660 élèves \
École mutuelle des garçons 150 !
École primaire supérieure 65 ! 1.054
Écoles diverses de garçons 179 /
École des filles de la Providence 553 élèves \
École mutuelle des filles 100 ! 932
Écoles diverses de filles 277 /
Total 1.986

L’entretien des écoles primaires communales s’élevait, année moyenne, à 8,000 fr. Le collège communal, à lui seul, en absorbait 12,000. Replacé, en 1830, sous une administration laïque, il eut pour principaux, de 1830 à 1848, MM. Grovalet, Marée, Héroux et Letellier. Dans cette période, un cours spécial fut organisé pour les candidats à l’école militaire, et le prix Legrand fut fondé par souscription, pour perpétuer dans l’établissement le souvenir de M. Legrand, qui avait été l’une des gloires de l’instruction publique à Saint-Brieuc, comme élève et comme professeur et qui était mort, en 1839, recteur de l’académie de Rennes. À la suite du différend que nous avons raconté, la reconstruction du collège fut décidée en 1847.

On s’occupa moins d’appliquer la loi de 1836 sur les chemins vicinaux que d’améliorer la voirie urbaine. Chaque année, un crédit assez fort fut affecté au pavage et à Page:Lamare - Histoire de la ville de Saint-Brieuc.djvu/319 Page:Lamare - Histoire de la ville de Saint-Brieuc.djvu/320 on discuta le choix de l’emplacement. On pencha longtemps pour le jardin du Calvaire ; enfin, en 1837, M. Sébert aîné acheta l’emplacement actuel et en fit don. MM. Josselin, curé de Saint-Michel, et Le Mée, vicaire-général, se mirent à la tête de l’entreprise. Une souscription publique avait déjà produit 50,000 fr. et le conseil municipal avait accordé une subvention de 48,000 f. On commença les travaux et, le 2 septembres 1837, la première pierre fut posée. Le don du conseil municipal fut mentionné sur une plaque de cuivre et on y ajouta ces mots : « la charité des fidèles a fait le reste ». Au bout de trois ans, les travaux étaient terminés. La dépense s’élevait à 350,000 francs environ, dont 100,000 furent couverts par la ville et le gouvernement, et 250,000, par les fidèles. On avait renouvelé dignement les actes de foi du moyen âge.

Ce fut l’un des derniers actes de l’épiscopat de Mgr de La Romagère. Ce saint évêque s’était fait aimer par sa grande charité. Dans ce vieillard de 85 ans, on se plaisait à retrouver le martyr des pontons de Rochefort et le pasteur dévoué, qui en 1832 volait au milieu de son troupeau de Paimpol, décimé par le choléra. Il mourut en 1841.

Un de ses vicaires généraux, M. Le Mée, lui succéda. Né à Yffiniac, il était presque briochin. Déjà, en 1834, il avait présidé, en qualité de supérieur général, à l’établissement à Saint-Brieuc des sœurs du Saint-Esprit, auxquelles ne suffisait plus leur petite maison de Plérin, et il avait dirigé la construction du magnifique édifice qui s’élève vis-à-vis de l’hôpital. En 1837, il s’était associé à M. Josselin pour relever Saint-Michel de ses ruines. À peine évêque, il s’occupa de rebâtir le grand séminaire. Abandonnant l’emplacement étroit et insalubre de la Grenouillère, il choisit, au sommet de la colline sur laquelle la ville est assise, un vaste terrain qui est devenu le centre d’un quartier considérable. La première pierre du nouveau séminaire fut posée le 5 juin 1843, et celle de la chapelle, le 10 mars 1844. L’édifice était achevé en 1847, sans subvention du gouvernement.

La chapelle de la Providence, construite aussi en 1843, compléta l’un de nos grands établissements d’instruction populaire. L’évêque et les sociétés religieuses avaient donc pris une part active au mouvement de transformation de la ville de Saint-Brieuc.

Le département y avait aussi contribué, en faisant rebâtir la préfecture. Cet édifice, très vaste, mais un peu lourd, fut commencé dans les dernières années de la Restauration et terminé en 1842.

Diverses associations furent fondées, à partir de 1838, pour exploiter les richesses agricoles, industrielles et commerciales du pays.

Au point de vue agricole, l’essai le plus considérable tenté pour coordonner les efforts des comices cantonaux, fut la création d’une Société départementale d’agriculture. Le premier numéro de ses publications parut au mois de septembre 1843. Cet essai ne réussit pas, parce qu’un assez grand nombre de comices y refusèrent leur concours. — Il en fut de même de l’exploitation des lais de mer des grèves de Langueux. Le conseil d’État avait autorisé la vente de 735 hectares, sur une mise à prix de 732 fr., en réservant l’hippodrome et en stipulant une indemnité pour les sauniers. L’adjudication eut lieu le 16 juin 1838, mais elle ne fut pas plus que celle du xviiie siècle, suivie d’effets.

Si l’esprit du pays n’était pas porté aux grandes entreprises agricoles, les cultivateurs des environs de Saint-Brieuc obtenaient du moins des produits remarquables et faisaient de leurs champs de véritables jardins. L’auteur des Notions historiques a constaté cette heureuse situation, en donnant quelques détails sur la valeur de ces terres en 1832, et sur le prix des denrées. D’après lui, le prix des objets nécessaires à la vie et celui des loyers avaient enchéri d’un tiers en vingt ans. Cette conclusion, exacte pour certains articles, semble un peu exagérée pour quelques autres, si l’on consulte, par exemple, les mercuriales établies par les soins de l’administration municipale. Nous y avons relevé les chiffres suivants, à l’époque de la Saint-Michel : Page:Lamare - Histoire de la ville de Saint-Brieuc.djvu/323 depuis longtemps la question d’un bassin à flot était à l’étude. La loi du 3 juillet 1846 y donna une solution favorable et affecta 900,000 francs à cette construction. D’après le projet de MM. les ingénieurs Méquin et Camus, on devait établir dans le marais de Rohanet un bassin latéral, communiquant avec la mer au moyen d’un chenal terminé par une écluse, et de plus transformer, au moyen d’un barrage, le port en un vaste bassin, également mis en communication avec la mer et le bassin latéral. Les travaux furent commencés dès l’année 1847.

Le port du Légué a donc reçu de larges subventions sous la monarchie de Juillet. Du reste, il méritait bien quelques faveurs. La Statistique générale de France nous apprend que les droits de douane qui y furent perçus de 1833 à 1837, représentaient une moyenne annuelle de 167,405 fr. et que les navires entrés et sortis, en 1837 seulement, jaugeaient 35,685 tonneaux, ce qui le faisait classer parmi les ports de France, le 24e, d’après les douanes, et le 47e, d’après le tonnage. La pêche de la morue, exploitée par de nombreuses et anciennes familles d’armateurs, était toujours en voie de prospérité. En 1845, le Légué envoyait à Terre-Neuve 29 navires, jaugeant 4,518 tonneaux et montés par 1,430 marins.

Le Légué servant à l’exportation des produits agricoles, on essaya d’établir un service de bateaux à vapeur entre ce port et le Havre. La Société des Côtes-du-Nord, fondée dans ce but, en 1843, disparut presque aussitôt.

Les arts n’étaient guère en progrès à Saint-Brieuc. Un cours de dessin y fut ouvert, dans l’intérêt des jeunes ouvriers surtout, mais M. Habasque était obligé de reconnaître que ce cours était peu fréquenté.

La société philharmonique, réorganisée en 1839, était plus appréciée, car il y avait à cette époque un entrain remarquable dans toutes les classes de la société. Les réunions privées rivalisaient avec les réunions officielles pour jeter une note harmonieuse au milieu des affaires, et la politique, bien qu’elle fut parfois ardente, ne s’emparait pas des esprits au point de faire rompre les relations sociales.

La Société d’agriculture, du commerce et des arts, poursuivait ses travaux. M. Habasque venait y lire ses patientes recherches, d’où devaient sortir les Notions historiques ; M. Ferrary y classait sa Flore et commençait à organiser un musée départemental, où l’ingénieur Morin faisait un cours de minéralogie. C’était au début de la période. Un peu plus tard, le 4 mai 1837, une forte marée, ayant découvert une forêt sous-marine dans la baie des Rosaires, la question des envahissements de notre littoral par la mer, du ve au viiie siècle, fut encore une fois posée et acceptée quant au fait, sans qu’on pût se prononcer sur le mode d’envahissement.

On voulut aussi se rendre compte des richesses enfouies dans la bibliothèque de Saint-Brieuc et les archives du département, et sauver de la destruction quelques vieux monuments. C’est dans ce dernier but que le préfet nomma, en 1841, sur la demande du conseil général, un comité archéologique de cinq membres (un par arrondissement), pendant que, de son côté, la Société archéologique fondée le 25 juin 1841 et présidée par M. Saullay de Laistre, entreprenait d’intéressants travaux sur l’histoire du département.

La presse locale était entrée aussi dans une voie nouvelle. Le 25 juin 1836, M. Charles Le Maout, fils du savant naturaliste, fonda une feuille hebdomadaire, le Publicateur, où l’on trouve, dans les premières années surtout, à côté des faits locaux, un grand nombre de recherches historiques et statistiques sur le département. La Feuille d’annonces, fondée en 1810 par M. Chevalier, était devenue insuffisante. M. Chevalier étant mort en 1839, sa feuille fut vendue à un homme de talent et de cœur, M. Kerambrun, qui entreprit de la transformer, et en fit le Messager des Côtes-du-Nord. À cette époque, un groupe ardent et jeune, « animé de l’amour de la liberté et de la patrie, et cherchant les applications du principe chrétien à la politique, à la science et à l’art », s’occupait de fonder un journal et avait déjà lancé un numéro spécimen, le 7 mars 1840. Ce groupe fit des ouvertures à M. Kerambrun et, le 15 avril 1840, un acte de société fut passé entre MM. Geslin de Bourgogne et Kerambrun pour la publication du Français de l’Ouest. L’article d’ouverture parut le 18 avril et fit sensation. L’auteur, M. Pouhaër, y traitait de la fête de Pâques, considérée comme solennité religieuse et comme point de départ de la civilisation. Cet article fut suivi de nombreuses études de droit, de littérature, d’histoire, d’économie politique, et aussi de discussions approfondies sur les intérêts de la ville et du déparment. Il y eut deux séries dans la publication du Français de l’Ouest : la première, du 18 avril 1840 au 28 septembre 1844, sous la direction de M. Geslin de Bourgogne ; la seconde, du 6 novembre 1846 au 11 mai 1848, sous celle de M. de Chabre.

À côté du Français de l’Ouest, la Revue de l’Armorique fut fondée par M. Aurélien de Courson, le 15 août 1842. Elle cessa de paraître en 1844. C’était une revue mensuelle, « religieuse, historique, scientifique et littéraire », étrangère par conséquent à la politique.

Continuant un essai tenté en 1741, en 1805 et en 1806, MM. Habasque, Marée et de Garaby publièrent régulièrement, à partir de 1836, un Annuaire du département. On y trouve, outre les renseignements ordinaires de statistique, des articles sur l’histoire naturelle, l’agriculture et l’histoire du département, notamment des notices biographiques et des monographies communales.

La période qui s’étend de 1830 à 1848 a vu disparaître plusieurs hommes distingués, se rattachant à Saint-Brieuc par leur séjour ou par leur naissance.

Lesage, Hervé, né à Uzel, le 27 avril 1754, entra fort jeune à l’abbaye de Beauport. Ayant refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, il émigra en Belgique et en Allemagne et ne rentra en France qu’en 1802. Nommé chanoine de la cathédrale en 1806, il ne cessa de prêcher et d’écrire jusqu’à sa mort, en 1832. Il s’était rendu à Paris pour suivre un traitement, quand il fut enlevé subitement d’une attaque de choléra. M. Lesage n’a publié que quelques sermons et discours et une traduction d’un ouvrage allemand : l’Exposition de la morale de la religion chrétienne ; mais il a laissé de nombreux manuscrits, dont le plus important, en trois volumes, porte le titre : Mémoires sur les événements et affaires ecclésiastiques du diocèse de Saint-Brieuc, depuis 1786 jusqu’à la mort de l’auteur. Il est regrettable que le caractère trop personnel de ces Mémoires, dans lesquels la verve sarcastique de M. Lesage s’est donné carrière, en ait empêché la publication. On pourrait du moins en extraire de précieux renseignements sur l’histoire ecclésiastique du diocèse, d’autant plus que les documents de ce genre font défaut.

Ferrary, François, naquit à Saint-Brieuc, le 9 juillet 1780 et mourut le 18 février 1842. Après avoir servi dans la marine pendant vingt ans en qualité de chirurgien, il revint à Saint-Brieuc, où il se donna tout entier à la pharmacie et à l’étude des sciences naturelles. Son cabinet a été l’origine du musée. Il a publié dans l’Annuaire, à partir de 1837, une flore de la région, sous le titre : Essai sur l’histoire naturelle des Côtes-du-Nord. Bien que le plan de cet ouvrage ait été critiqué, on doit reconnaître que M. Ferrary, cité avec éloges dès 1824 par M. de Humboldt, avait des connaissances très variées et très étendues.

Pouhaër, Charles, naquit à Saint-Brieuc, le 8 juillet 1812 et mourut le 23 juin 1842. Sa thèse de licence en droit, contenant en 100 pages un traité de la propriété au point de vue philosophique et historique, fut citée par la Revue de législation et de jurisprudence connue « un véritable phénomène scientifique ». Malgré l’avenir brillant que lui promettait ce début, M. Pouhaër revint dans sa ville natale exercer la profession d’avocat. Nous avons parlé de son autorité au conseil municipal et dans la presse. Jurisconsulte, journaliste, économiste, l’âme de toutes les œuvres charitables à Saint-Brieuc, il inspirait à tous la confiance et l’admiration malgré sa jeunesse, et encore le côté le plus délicat de sa nature est il resté caché dans des notes intimes qui n’ont pas été publiées. C’était, au dire de ceux qui l’ont connu, une belle intelligence et un grand cœur.

Jouannin, Jean-Baptiste, naquit à Saint-Brieuc, le 9 août 1776. Après avoir été, à Paris, élève de l’école des ponts et chaussées, il fut chargé, à Saint-Brieuc, de divers travaux publics, entre autres de la construction du pont de Gouët. Il fut, dit-on, à peu près ruiné par cette entreprise et alla s’établir à Rouen, où il se distingua, pendant dix ans, comme architecte des bâtiments civils. Révoqué néanmoins, il devint vérificateur des poids et mesures. C’est en exerçant ces dernières fonctions qu’il composa une Métrologie générale. Il mourut en 1841.

Jouannin, Joseph-Marie, fut plus heureux que ses deux frères, l’architecte et le graveur. Né à Saint-Brieuc le 6 septembre 1783, il fut envoyé, en sortant de l’école des Jeunes de langues, à l’ambassade française à Constantinople et chargé, en 1803, d’une mission sur les côtes de la mer Noire ; de 1807 à 1809, il suivit le général Gardane à la cour de Perse, en qualité de premier secrétaire interprète. Il y rendit de grands services et fut, à ce sujet, félicité et récompensé par l’empereur. Il n’occupa point cependant de postes élevés jusqu’à la fin de l’Empire. Sous la Restauration, il devint drogman, puis directeur de l’école des Jeunes de langues à Constantinople, enfin premier secrétaire interprète du roi et en même temps directeur de l’école des Jeunes de langues à Paris. Il mourut en 1844, laissant de nombreux ouvrages : Souvenir d’un séjour à Brousse ; — Recherches sur l’emplacement de Carthage ; — des traductions d’odes persanes ; des articles sur l’Orient et la Turquie et divers travaux géographiques en collaboration. — Les trois frères Jouannin appartenaient à une ancienne famille de Saint-Brieuc et étaient fils de François Jouannin, qui avait rendu des services dans l’administration municipale pendant la Révolution et le Consulat.

Mareschal, Louis, né à Lamballe le 29 janvier 1772, servit en qualité de chirurgien pendant la première Révolution. Il quitta le service et la médecine et se fixa dans le Finistère. Un instant le collaborateur de Perrin dans la Galerie des mœurs, usages et costumes des Bretons de l’Armorique, il se fit une place dans le recueil la Muse bretonne. Cet esprit facile, mais léger, se plaisait à traduire l’Énéide en vers burlesques et à composer des poésies érotiques. Il était archiviste des Côtes-du-Nord quand il mourut à Saint-Brieuc, le 17 février 1843.

À ces noms qui appartiennent surtout aux lettres et aux sciences, nous ajouterons ceux de quelques hommes qui ont figuré dans notre histoire politique et administrative, à l’époque de la Révolution : MM. Prud’homme, Le Nepvou de Carfort et Lymon de La Belleissue.

Prud’homme, Louis-Jean, né à Saint-Brieuc, le 14 mars 1745, descendait par sa mère des Doublet, dont il possédait l’imprimerie. Lieutenant de maire en 1789, mais opposé aux idées nouvelles, il se démit de ses fonctions et fut longtemps emprisonné. En l’an v, les électeurs l’envoyèrent au conseil des Anciens ; en 1817, il fut nommé maire et ne resta que deux ans en charge, parce qu’il ne voulut pas encore s’écarter de ses principes. Retiré des affaires, il développa dans sa correspondance et dans quelques écrits les idées politiques et religieuses qui avaient été la régie de sa vie. Il mourut, le 22 mars 1832, à l’âge de 87 ans.

Le Nepvou de Carfort, Jean-François, naquit à Saint-Brieuc, le 4 février 1774. Compagnon de Boishardy dès la prise d’armes de 1790, il se signala, comme son ami, par un courage qui allait jusqu’à l’audace. Chef d’une division de chouans pendant l’invasion de Saint-Brieuc en 1799, il déposa les armes après l’amnistie de 1800. Compromis dans la conspiration de Cadoudal, il resta en prison jusqu’à 1814. Retraité sous la Restauration en qualité de colonel, il passa dans le calme les dernières années d’une vie très agitée au début et mourut, en 1847, prés de Moncontour.

Lymon de La Belleissue, Joseph-Michel, né à Saint-Brieuc, le 18 octobre 1759, était fils de cet ancien maire de Saint-Brieuc dont les mémoires manuscrits nous ont fait connaître plus d’un trait de mœurs, au xviiie siècle. Le fils vivant à une époque de troubles, n’eut pas toutes les idées politiques de son père ; mais il combattit néanmoins la Révolution avec énergie sous le Directoire. Il exerça la médecine sous le Consulat, en s’occupant beaucoup plus de ses fonctions d’adjoint. C’est surtout en qualité de membre du jury d’instruction et de la commission de recherche des objets d’art, qu’il rendit des services. Il en fut récompensé par une place au conseil de préfecture, dont il devint le doyen. Il mourut à Saint-Brieuc, le 17 novembre 1847, à l’âge de 87 ans, ayant vécu sous cinq régimes politiques différents. Avec lui s’est éteinte l’ancienne famille Lymon.

En résumé, sous la monarchie de Juillet, la bourgeoisie de Saint-Brieuc a fait un essai de liberté et de vie municipale et donné à la ville un développement assez considérable, sans pouvoir toutefois empêcher les embarras financiers. À côté de cet essai sérieux, quoique limité, il s’est opéré, sous l’influence de la liberté, un mouvement religieux et charitable qui s’est étendu à la population tout entière.

Si l’on compare maintenant la situation de Saint-Brieuc en 1789 et en 1848, au point de vue municipal seulement, on doit être étonné du peu de progrès réalisé dans les institutions par les quatre gouvernements qui se sont succédé, après quatre révolutions. Ces gouvernements craignaient sans doute, en développant les libertés municipales, de diminuer l’unité du pouvoir, et d’ailleurs, il faut l’avouer, l’opposition réclamait de préférence des réformes politiques, croyant peut-être que les autres en seraient la conséquence naturelle. La réforme électorale ! Telle était, en effet, la question qui passionnait le public en 1847.