Histoire de la ville de Saint-Brieuc/7

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SECONDE PARTIE


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CHAPITRE VII.

DE 1789 À 1800.


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I. Époque de la Constituante (1789-l791) : — Les députés du tiers. — Les communes et le comité permanent. — Élections municipales. — Fête de la Fédération. — Installation de l’évêque Jacob. — Attitude du clergé. — Finances municipales. — II. Époque de la Législative (1791-1792) : — Nouvelles élections. — Le tribunal criminel. — Désordre administratif. — Les volontaires des Côtes-du-Nord. — III. Époque de la Convention (1792-1795) : — Caractère de la Révolution à Saint-Brieuc. — Les sans-culottes. — Les volontaires à Nantes. — Mouve- ment girondin. — La Terreur et le comité de salut public. — Gouvernement révolutionnaire. — Fêtes de la Raison et de l’Être suprême. — Mort de Bagot et de Palasne. — Épuration des autorités. — La Chouannerie en -1795. — IV. Époque du Directoire (1795-1799) : — Administration cantonale. — Suites du coup d’état du 18 fructidor. — Les fêtes des théophilanthropes. — Les chefs de la chouannerie. — Invasion de Saint-Brieuc par les chouans. — Mort de Poulain-Corbion. — V. Situation économique et administrative. — L’école centrale. — Personnages marquants.

I. — ÉPOQUE DE LA CONSTITUANTE (1789-1791).


Le récit de la Révolution à Saint-Brieuc, qui aurait encore passionné les esprits, il y a un demi siècle, a pu être abordé, de nos jours, sans soulever d’opposition et a fini par passer tout à fait dans le domaine de l’histoire. Cela se comprend. Les hommes qui ont participé à ces événements sont morts depuis longtemps et la lumière, en se faisant peu à peu sur cette terrible époque, a permis d’y reconnaître an grand nombre d’actions généreuses et de caractères honnêtes, que notre ville est en droit de revendiquer[1]. Nous avons déjà entrevu quelques-uns de ces caractères, en nous occupant des réformes réclamées par le tiers-état et appuyées, à la fin de 1788, par le pouvoir royal.

Après avoir dissous les États de Bretagne, le roi fit paraître, le 16 mars 1789, un règlement particulier pour l’élection des députés des trois ordres aux États-généraux. Au lieu de laisser ces élections, comme par le passé, aux États de la province, on convoqua des assemblées électorales séparées : celles du tiers, comprenant les délégués des corporations et des paroisses, dans les sénéchaussées ; celle du haut clergé et de la noblesse, à Saint-Brieuc ; celles du clergé de second ordre, par diocèse. Le tiers devait avoir 44 députés, c’est-à-dire autant que les deux autres ordres.

Le tiers s’empressa d’obéir et, le 14 avril, les électeurs des sénéchaussées de Saint-Brieuc et de Jugon, réunis suivant une disposition du règlement, nommèrent députés MM. de Neuville, sénéchal de Jugon ; Palasne de Champeaux, sénéchal, et Poulain de Corbion, maire de Saint-Brieuc.

Le clergé de second ordre du diocèse de Saint-Brieuc choisit pour représentants MM. Ruello, recteur de Loudéac, et Hingant, recteur d’Andel.

En même temps, le haut clergé et la noblesse s’assemblaient à Saint-Brieuc, les uns à Quincangrogne, les autres aux Cordeliers. En vain se déclarèrent-ils prêts à consentir des réformes, si le roi voulait réunir les États de Bretagne à la manière accoutumée, il était trop tard. Leur demande fut rejetée. L’histoire, qui doit honorer les convictions loyales, ne peut passer sous silence les protestations émues qui furent déposées à Saint-Brieuc, le 19 et le 20 avril, et signées au nom des deux ordres par leurs présidents, l’évêque de Rennes et le comte Bruno de Boisgelin. Ils y renouvelaient le serment de leurs ancêtres : « Vivre et mourir sous l’empire des lois, anciens droits et usages » ; mais ils désavouaient en même temps quiconque prétendrait, dans les nouvelles conditions, représenter aux États-généraux la province ou quelqu’un des ordres. Il eût été sans doute préférable de ne pas se désintéresser des affaires du pays dans un pareil moment. Mais n’importe ! L’ancienne Bretagne avait vécu et finissait avec honneur, et c’est dans notre ville, il ne faut pas l’oublier, que sa noblesse et son clergé se prononcèrent en public pour la dernière fois.

Ces protestations avaient produit naturellement, dans la ville de Saint-Brieuc, une certaine agitation qui se traduisit, au sein de la communauté, par une dernière lutte entre les deux partis, représentant, l’un, le mouvement, l’autre, la résistance. Ce fut à propos de l’élection d’un suppléant du maire nommé député. M. Prud’homme, premier lieutenant de maire, semblait appelé à le remplacer ; mais il se vit opposer M. Bagot. Il allait l’emporter quand il soutint dans un discours la nécessité du concours des trois ordres pour la formation de la loi. L’assemblée le désavoua. M. Prud’homme donna sa démission et M. Bagot fut nommé. Personne ne prit plus dès lors la défense de l’ancien régime.

D’ailleurs, la transformation des pouvoirs publics se faisait rapidement. Au sommet, l’Assemblée nationale constituante remplaçait les États-généraux et la monarchie constitutionnelle succédait peu à peu à la monarchie absolue. C’était revenir aux traditions nationales, en élargissant la base. Il n’y avait à craindre que l’entraînement naturel à une nation ardente et jeune dans la vie politique.

À Saint-Brieuc, la transition n’eut pas lieu sans secousses. En dehors de la communauté de ville, il s’était formé, dans la chapelle de Saint-Pierre, chaque jour de courrier, pour entendre les nouvelles, un groupe qui se constitua sous le nom de Communes et tint ses assemblées générales dans la chapelle de Saint-Guillaume. Ce n’était d’abord qu’un club, ce fut bientôt un pouvoir. Les Communes en effet sommèrent une société littéraire, dite de la Liberté, de se dissoudre, sous prétexte que quelques-uns de ses membres avaient signé, l’année précédente, une déclaration en faveur du maintien des trois ordres. Épouvantée de quelques menaces, cette société se sépara « en protestant de ses bons sentiments». Y eut-il une pression du même genre exercée sur la municipalité ? Toujours est-il que celle-ci se réunit aux Communes, le 29 juillet, achevant ainsi d’abdiquer. Pendant quelque temps, l’anarchie régna dans l’assemblée et dans la rue, où les jeunes volontaires faisaient la police à leur façon. Enfin, un comité permanent fut chargé de veiller à l’ordre et de correspondre avec le gouvernement et les autres comités[2].

Pour assurer l’ordre, le comité organisa un corps de volontaires nationaux, à 9 compagnies. Il en nomma M. Poulain de Corbion premier colonel ; M. de La Villeberno, second colonel ; M. Palasne de Champeaux, colonel d’honneur. Il obtint du gouvernement, pour armer cette milice, quelques centaines de mauvais fusils et acheta six canons pour remplacer les anciens, hors d’usage. D’autre part, il protestait contre le paiement des pensions dont jouissaient quelques membres du clergé et de la noblesse ; il accusait le chapitre de la cathédrale et les nobles de Saint-Brieuc d’en imposer au peuple par de feintes promesses et, s’attribuant un rôle politique, il chargeait les députés de Saint-Brieuc à l’Assemblée nationale « de protester contre toute espèce de veto que l’on accorderait au roi ». Pour que la tranquillité publique ne fût pas sérieusement compromise par de pareilles manifestations, il fallait que la population fût aussi calme que modérée.

Au point de vue des institutions municipales, l’année 1789 n’amena donc qu’un bouleversement. Celle de 1790 va débuter par un essai d’organisation.

1790. — L’un des derniers actes du comité permanent fut d’accorder une indemnité de voyage à MM. Boulard, Hamelin et de Champeaux, délégués des jeunes citoyens de Saint-Brieuc à l’assemblée fédérative de Pontivy. Des jeunes gens, accourus de toutes les villes de la Bretagne et de l’Angjou, ayant Moreau à leur tête, y jurèrent, le 19 janvier, « sur l’autel de la patrie, de combattre les ennemis de la révolution, de maintenir les droits de l’homme et du citoyen, de soutenir la nouvelle constitution du royaume. » Quelques jours après, le comité disparaissait pour faire place à la nouvelle administration qu’on attendait depuis longtemps avec impatience.

L’Assemblée nationale ayant décrété, le 15 janvier 1790, la division du territoire en 83 départements, les députés de Bretagne se réunirent en comité pour constituer leurs cinq départements, et ceux de Saint-Brieuc réussirent à faire choisir leur ville comme chef-lieu des Côtes-du-Nord. Quand le département eut été divisé en 9 districts, Saint-Brieuc devint naturellement chef-lieu de district. MM. Bagot, l’abbé Armez et Dubois de Bosjouan fils furent alors chargés par le roi de procéder à l’organisation du département et des districts. Ce travail exigea plusieurs mois[3].

On réussit dans l’intervalle à former les nouvelles municipalités, établies par un décret du 14 décembre 1789. Les assemblées primaires élurent, le 8 février 1790, pour deux ans, maire, M. Bagot (par 372 voix sur 559), et procureur-syndic, M. Gourlay. Elles nommèrent aussi huit officiers municipaux, pour composer avec le maire le corps municipal. C’étaient MM. Droguet, Jouannin-Folleville, Hillion (recteur de Saint-Michel), Le Mée, Besné, Bourel-Villaudoré, Le Meur et Barbedienne. Il y avait en outre dix-huit notables, MM. Lorin, Gautier (Isidore), Sébert, Deschamps-Oizel, Beauchemin, Jouan, Morel, Gautier (marchand), Guimart, Hamelin, Ferrary, Le Roux, Langlois, Le Gallais, Hinault, l’abbé Manoir, Le Beau et Meunier. Les notables étaient, comme les officiers municipaux, élus au scrutin de liste et renouvelables, chaque année, par moitié, tandis que le maire était choisi au scrutin individuel pour deux ans. Ils formaient, tous ensemble, le conseil général de la commune. La division du conseil en notables et en officiers existait sous la monarchie ; mais le nouveau système électoral reposait sur une base plus large que l’ancien, bien qu’il ne comprit que les citoyens actifs. Pour être citoyen actif, il fallait avoir 25 ans, être domicilié de fait dans la ville depuis un an et payer une contribution directe de la valeur de trois journées de travail.

La nouvelle administration fut installée le 14 février 1790. Dés le 21, l’ancien général de la paroisse de Saint-Michel fut obligé de se retirer, en vertu de la loi. Il remit aux commissaires de la municipalité les archives, les affaires courantes et le coffre-fort, contenant 18,730 livres 6 sous 2 deniers.

Les sacrifices demandés étaient facilement consentis. Dans toutes les âmes généreuses, il y avait, à ce moment, un désir sincère du bien et souvent un véritable enthousiasme. Les dignitaires du chapitre, les séminaristes, les professeurs et les élèves du collège, beaucoup de nobles, plusieurs dames même vinrent prêter le serment civique devant la municipalité et l’on put croire un moment que les réformes nécessaires allaient se faire avec le concours de tous. La municipalité de Saint-Brieuc répondait de la tranquillité ; elle proclamait son attachement au roi et à la religion, et allait jusqu’à protester contre un projet d’organisation judiciaire, d’après lequel on n’aurait admis d’autres juges que des jurés jugeant le point de fait et des magistrats ambulants appliquant le droit. Cependant, quand elle reçut les décrets supprimant les maisons religieuses, prohibant les vœux monastiques et aliénant aux municipalités 400 millions de domaines nationaux, elle ne fit aucune difficulté de nommer des commissaires pour dresser l’état des biens ecclésiastiques et décida même d’en acheter jusqu’à concurrence de deux millions. La plupart de ceux dont les intérêts n’étaient pas atteints par cette mesure ne se dirent pas que toutes les libertés sont solidaires, et que la suppression de l’une entraîne prochainement la ruine des autres.

En vain signalait-on un commencement d’agitation à la suite des derniers décrets, l’administration ne s’alarmait encore que de la cherté des vivres. Le pain de froment de première qualité était en effet taxé à 34 sous, les 6 livres ; celui de seconde, à 26 sous ; celui de seigle, à 15 sous, et il fallait envoyer une garde au moulin Robert, que la population voulait démolir.

Dans ces circonstances, il parut urgent, pour faire diversion aux inquiétudes, de convoquer le peuple à quelque fête qu’on rehausserait de l’éclat des pompes religieuses. L’assemblée électorale, chargée de nommer les administrateurs du département, venait de terminer ses travaux, le 8 juin. La municipalité de Saint-Brieuc, « désirant donner des preuves de ses sentiments de religion et de sa reconnaissance envers les électeurs », décida de faire tirer le canon et d’assister à un Te Deun, à la cathédrale. Le 14 juillet, à l’occasion de la fête de la Fédération, elle fit dresser sur la place de l’Hôtel-de-Ville, du côté du vieux Martrai, une immense estrade, magnifiquement décorée. Après la messe qui y fut célébrée, les fonctionnaires, les officiers de la garde nationale et du régiment de Poitou, en garnison à Saint-Brieuc, vinrent prêter sur l’autel le serment civique, qui fut répété par les troupes, au bruit des cloches et du canon.

Le même jour, à Paris, des députés représentaient les gardes nationales et le département à la grande Fédération, sur le Champ de Mars[4]. À leur retour, le 5 août, la municipalité leur prépara une fête magnifique et les reçut à l’entrée de la ville. On accueillit avec enthousiasme la bannière donnée par la commune de Paris aux Côtes-du-Nord, quand elle parut portée par le sieur Brunot, de Guingamp, doyen d’âge, et escortée des députés de la fédération, de l’armée et de nombreux détachements de la garde nationale. Une troupe de jeunes citoyennes, vêtues de blanc, la précédait. Rien ne manquait à la cérémonie : ni les discours, ni le banquet, ni les danses avec l’illumination, ni même l’élan d’une population qui saluait avec une joie naïve l’aurore d’une ère nouvelle. Tout cela était sincère. La ville de Saint-Brieuc le prouva bien quand elle acheva, quelques jours après, sa souscription patriotique. Cette souscription avait produit, dans cinq mois de disette et de misère, 113,960 livres.

Au moment où la France célébrait la fête de la Fédération, l’Assemblée nationale décrétait la constitution civile du clergé, qui bouleversait toute l’organisation ecclésiastique. Le roi, après beaucoup d’hésitations, consentit à la sanctionner, et l’administration départementale, vivement sollicitée par son procureur-général syndic, l’abbé Armez, pressa les districts et les municipalités de la faire appliquer.

On ne croyait pas qu’il fût plus difficile de transformer le clergé séculier que de supprimer les couvents, d’autant plus que l’évêque, M. de Bellescize, si digne d’estime a tant d’égards, avait commis la faute d’abandonner son clergé et son diocèse depuis plusieurs années, pour résider à Paris. On fut donc étonné de rencontrer de la résistance. La suppression des chapitres de Saint-Guillaume et de la cathédrale, ordonnée par la nouvelle constitution, en fut le signal. Tous deux, en se retirant, déposèrent une énergique protestation. Celle du chapitre de la cathédrale, datée du 9 novembre, fut tellement remarquée que le député Voydel en donna l’analyse dans le rapport qu’il fit à l’Assemblée nationale pour l’exécution de son décret.


1791. — La résistance devint bien autrement sérieuse quand le pape eut interdit, le 10 mars, de prêter serment à la constitution civile. Le cierge, dont nous n’avons pas dissimulé les fautes au xviiie siècle, n’hésita pas sur la conduite à tenir quand il vit la foi menacée, et préféra la persécution à l’apostasie. Une centaine de prêtres seulement firent accueil au recteur de Lannebert, nommé, le 14 mars, évêque des Côtes-du-Nord par les électeurs du département. On en était arrivé à croire que l’élection populaire suffisait à tout et qu’elle pouvait choisir un évêque et un curé comme un maire.

M. Jacob fut sacré à Paris, le 1er mai, et installé à Saint-Brieuc, le 15 du même mois. La cérémonie qui eut lieu à cette occasion reçut des circonstances un caractère tout particulier. Le cortège officiel alla chercher le prélat à la maison épiscopale aux sons d’une musique guerrière qui répéta plusieurs fois « les charmants airs de Ça ira et de Où peut-on être mieux. » L’évêque se rendit à la cathédrale sous un dais porté par deux volontaires nationaux et deux fusiliers d’Anjou. Il y fut harangué dans la chaire par un officier municipal en écharpe, M. Besné, qui termina son allocution en le requérant de prêter le serment civique. L’évêque le prêta, la main droite sur la poitrine, après un discours rempli d’onction, qui fut d’autant plus applaudi, d’après le registre municipal, qu’il respirait le patriotisme le plus sage et le plus pur. Les autorités civiles et militaires assistèrent à la grand’messe, aux vêpres et à la procession, et, le soir, le nouvel évêque alluma le feu de joie, qui fut suivi d’un feu d’artifice et d’une illumination générale jusqu’à minuit.

Il ne manquait à cette fête que le chapitre, la presque totalité des prêtres du diocèse et les ordres religieux, qui bientôt quittèrent leurs monastères en refusant le serment : les bénédictines, les ursulines et les sœurs de la Croix, aussi bien que les frères, les capucins et les cordeliers. On n’usa de tolérance qu’à l’égard des dames de l’hôpital et des sœurs de Charité, parce qu’on ne pouvait se passer de leurs services.

Dès le 26 janvier, le principal du collège, M. Courcoux, avait fait connaître qu’il allait se retirer avec ses collègues, en disant que cette résolution lui était imposée par le décret sur la constitution civile du clergé. D’ailleurs, les élèves désertaient. Le conseil général du département, « désirant hâter le moment de faire germer les principes de la Révolution dans le cœur de la jeunesse, qui en doit principalement recueillir les avantages, » avait fait distribuer aux élèves des livres élémentaires sur les droits de l’homme et du citoyen. Appelés à étudier leurs droits plutôt que leurs devoirs, préférant l’exercice du fusil aux exercices latins, les jeunes citoyens réclamèrent la vie active. On essaya de les retenir encore un an avec des professeurs laïques. Bientôt professeurs et élèves firent également défaut. En même temps, pour remplacer les frères et les ursulines dans les écoles primaires, il fallut que la municipalité désignât trois citoyens et trois dames de Saint-Brieuc, qui prêtèrent serment « d’élever les enfants dans les principes constitutionnels. » On avait cru faire beaucoup en décrétant l’instruction primaire laïque et gratuite, et en promettant de l’organiser. La Révolution n’en eut pas le loisir.

La tâche des municipalités commençait du reste à devenir lourde, surtout au point de vue des finances et de la police. Elles étaient chargées de recevoir la déclaration des moyens de subsistance de chaque individu. Ceux qui refusaient de les déclarer étaient classés comme suspects, mot dont on a terriblement abusé dans la suite. L’administration municipale fît arrêter les lettres adressées aux suspects, désarma les gens « d’un caractère faible » et ne laissa d’armes qu’à ceux dont les opinions étaient suffisamment connues. En même temps, elle faisait fermer les églises des couvents et enlever les battants des cloches ; elle invitait l’évêque Jacob à bénir le drapeau de la garde nationale, que le député-colonel Poulain de Corbion avait voulu orner d’une cravate. Cette cravate devint un monument, dans le discours du maire Bagot. « La cravate dont on vint d’orner votre drapeau. dit-il à la garde nationale, est un nouveau monument du civisme qui caractérise votre brave colonel. » D’après les récits officiels, l’enthousiasme était au comble, tant dans cette solennité que dans la seconde fête de la Fédération, qu’on avait célébrée quelques jours auparavant, le 14 juillet 1791.

En ce qui concerne les finances, l’Assemblée nationale, après avoir déclaré dans la constitution que « toutes les contributions seront réparties entre tous les citoyens également, en proportion de leurs facultés », avait créé les contributions directes et indirectes. Les directes comprenaient la contribution foncière, la mobilière et celle des patentes. L’Assemblée avait chargé les municipalités d’en surveiller la répartition, et de s’y faire une petite part pour couvrir les dépenses locales. Dans ce but, elle avait demandé aux communes l’état de leurs revenus et de leurs charges, avait ordonné de payer les dettes en vendant les biens communaux ou les domaines nationaux affectés aux communes, et, pour remplacer les octrois supprimés, elle avait attribué aux communes pauvres, à partir du 1er avril 1791, 2 sous par livre sur les droits de patentes et, au besoin, quelques sous par livre additionnels à la contribution foncière et à la mobilière. Suivant ces dispositions, les charges locales de la ville de Saint-Brieuc, en 1791, furent arrêtées à 7,648 livres 18 sous. Elles furent couvertes par 466 l. 17 s. provenant du dixième des patentes et par 7182 l. 1 s. représentant 2 s. 6 d. par livre de la quote-part municipale dans les deux autres contributions. Total égal : 7648 l. 18 s.

Cette part fut bientôt reconnue insuffisante. Il fallut, dès 1791, affermer les bâtiments publics et même une partie du local des Cordeliers qu’on avait acheté pour y transférer l’hôpital. La misère était telle qu’on fut obligé de prendre 12,000 livres dans la caisse du général de Saint-Michel pour occuper une centaine d’ouvriers aux travaux du chemin du Légué. L’Assemblée nationale accorda une subvention pour le même objet.

C’était à la fin de septembre 1791, aux derniers jours de la Constituante. Cette assemblée venait de promulguer la constitution qu’elle préparait depuis 1789. Elle l’avait commencée avec la ferme intention de réconcilier la monarchie et la liberté et la plupart de ses institutions resteront comme la base nécessaire des gouvernements modernes. C’est à elle que nous devons surtout, dans l’ordre civil : l’égalité des citoyens devant la loi ; dans l’ordre politique : la participation directe ou indirecte des mêmes citoyens au vote de l’impôt et à la formation de la loi ; mais en annulant le pouvoir exécutif et en supprimant la liberté religieuse, elle ouvrait la voie à une nouvelle révolution. Quant à la liberté communale, elle l’avait reconnue en principe, en accordant aux citoyens actifs le droit d’élire le maire et tous les membres du conseil. Il restait à régler les conditions de vie de chaque municipalité, tant à l’intérieur que dans ses rapports avec le pouvoir central.

La Constituante avait voulu qu’aucun de ses membres ne fût rééligible. À leur retour, MM. Poulain de Corbion et Palasne de Champeaux furent reçus avec de grands honneurs. M. de Corbion fut harangué par M. Besné, l’orateur attitré de la municipalité, qui salua dans l’ancien député « le citoyen généreux, l’ami sûr, l’homme vrai... enfin, l’un des fondateurs du dogme impérissable de la liberté publique et de la liberté individuelle de la nation française. » M. de Corbion avait-il le sentiment de sa responsabilité et la crainte de l’avenir, quand il refusa, le mois suivant, les fonctions de maire ?

II. — ÉPOQUE DE LA LÉGISLATIVE (1791-1792).


Parmi les huit députés et les trois suppléants envoyés par les Côtes-du-Nord à l’Assemblée législative, nous retrouvons un nom connu, celui de M. Bagot, maire de Saint-Brieuc. M. Bagot alla siéger parmi les modérés,

Les nouvelles élections municipales donnèrent les fonctions de maire à M. Le Gal ; celles d’officiers municipaux à MM. Bourel-Villaudoré, Jouannin-Folleville, Langlois, Beauchemin, Guimart, Leuduger-Fortmorel, Gautier et Morel ; celles de procureur-syndic, à M. Dubois Saint-Sévrin. Elles placèrent dans le corps des notables, l’évêque Jacob et son vicaire Gautier a côté de M. Palasne de Champeaux.

1792. — M. Palasne était toujours dans le pays l’homme le plus en vue. Il venait d’être élu président du tribunal criminel du département. L’installation du tribunal eut lieu le 2 janvier, dans l’ancienne chapelle Saint-Pierre. Les discours n’y manquèrent pas et la cérémonie fut encore terminée par un Te Deum. Dans les mois suivants, on organisa le tribunal de commerce, la garde nationale, avec M. Leuduger-Formorel pour lieutenant-colonel ; on bénit des drapeaux ; on planta, le 7 juin, un arbre de la liberté, de 70 pieds, surmonté du bonnet de la liberté. Cet arbre fut « élevé entre les deux places, par les efforts réunis des fonctionnaires publics et des citoyens de toutes classes... Le tambour battait aux champs et une musique guerrière faisait entendre le refrain chéri Ça ira. »

Où allait-on ? Personne ne le savait. Il y avait partout un mélange incompréhensible d’hommes et d’opinions. Ce n’était plus la monarchie, mais pas encore la république. Ce n’était pas la liberté, puisqu’on poursuivait les prêtres qui refusaient le serment et les nobles, parents d’émigrés ou simplement suspects. À Saint-Brieuc, cette ville modérée par tempérament, on acceptait, comme ailleurs, les décrets les plus violents de l’Assemblée et du gouvernement ; on écoutait les dénonciateurs, on promettait des primes pour l’arrestation des proscrits, on envoyait la garde nationale dans les communes voisines pour y soutenir les prêtres assermentés contre la volonté des populations.

Quant aux libertés municipales, il n’en était plus question. N’avait-on pas donné aux communes le droit de faire des élections en permanence et celui d’augmenter les sous par livre pour couvrir les dépenses locales ? À Saint-Brieuc, on les doubla, en 1792, sur la contribution foncière et la mobilière, de sorte que le budget municipal atteignit 11,000 livres. On payait en outre à l’État 55,000 livres environ sur les contributions directes, soit 20,000 livres de plus qu’en 1790.

Le crédit avait-il du moins résisté à tant d’assauts ? — Voici ce qu’écrivait à ce sujet, dès le 27 janvier 1792, la Société populaire à un club de Paris : « Frères et amis, la rareté du numéraire est à son comble. L’escompte est aujourd’hui à Saint-Brieuc à 32 pour 100. Les assignats de 5 francs perdent 20 sous. L’ouvrier ne sait plus où donner de la tête. » Au mois de juin, tout en plantant l’arbre de la liberté, on nommait une commission pour faire échanger la monnaie contre des assignats.

Dans cette ruine de la prospérité et des libertés publiques, il faut cependant signaler l’élan généreux avec lequel on organisa la défense nationale, quand l’ennemi envahit les frontières. À peine eut-on proclamé la patrie en danger, que le conseil général de la commune de Saint-Brieuc se mit en permanence, avec publicité des séances. Il pressa la levée des gardes nationales et les enrôlements pour la ligne. Un premier bataillon de volontaires était déjà parti, le 3 mai, pour l’armée du Nord : il fut fait prisonnier à Oudenarde. Un second le suivit dans le mois de juillet : il prit une part brillante à la défense de Landau.

À la suite de l’émeute du 10 août qui renversa tout à fait la royauté, les assemblées électorales furent convoquées pour nommer une Convention. Celle des Côtes-du-Nord se réunit à Dinan, le 2 septembre. Il y eut 526 votants. M. Palasne de Champeaux présidait le bureau. Il fut l’un des huit députés élus.

III. — ÉPOQUE DE LA CONVENTION (1792-1795).


Tout le monde sait que le premier acte de la Convention fut de proclamer la République[5] ; le second, de mettre Louis XVI en jugement ; puis elle procéda, avec une énergie sauvage, à l’intérieur, à la répression de toutes les résistances ; à l’extérieur, à la défense du territoire.

La ville de Saint-Brieuc subit les excès du despotisme révolutionnaire, mais la grande masse de la population y fut toujours opposée. Les élections du 9 décembre 1792 donnèrent la mairie au citoyen Lorin. Les citoyens Gautier, Guimart, Le Meur, Beauchemin, Langlois, Saint-Sévrin et Cadiou furent nommés officiers municipaux, et Loisel, procureur.

1793 (an i et an ii). — La majorité du conseil de la commune était modérée. Il en était de même des autres corps administratifs, qui se rallièrent longtemps, comme la plupart des républicains de notre pays, aux idées des Girondins. Un seul des députés des Côtes-du-Nord vota la mort de Louis XVI. Palasne au contraire écrivit à ses commettants : « Au moment où je vous écris, le malheureux Louis XVI porte sa tête innocente sur l’échafaud du crime. » Cette noble parole lui valut une dénonciation à la Convention, de la part des sans-culottes de Saint-Brieuc.

La Société des sans-culottes s’était mise en rapports, dès sa fondation, avec les Jacobins de Paris. Un certain nombre de fonctionnaires et d’individus dociles y subissaient la loi de quelques exaltés, qui s’arrogeaient, sans mandat, un droit de surveillance que personne n’osait leur contester. Un rapport adressé à cette époque par les représentants Billaud-Varennes et Sevestre à la Convention, caractérise assez bien l’attitude effacée des habitants : « À Saint-Brieuc, y est-il dit, les membres des autorités constituées forment presque seuls ceux de la Société populaire, et leur attachement à leur premier devoir, celui de bien remplir leurs fonctions, rend les séances de la Société extrêmement rares ; aussi le peuple y paraît-il avoir beaucoup de penchant à la superstition ».

Ces représentants étaient venus après quelques autres, dans le mois d’avril, accélérer la levée prescrite par le décret du 24 février et surtout terroriser le pays. L’affaire de La Guyomarais, près de Lamballe, la prise d’armes des communes de Meslin, de Pommeret et de Bréhand, sous la direction de Boishardy, avaient jeté l’alarme parmi les républicains. Craignant une invasion des campagnes voisines, le conseil de la commune avait arrêté de placer des sentinelles aux entrées de la ville, de forcer tous les citoyens à illuminer leurs maisons pendant la nuit, et de vendre onze cloches pour acheter des canons. Les délégués de la Convention profitèrent de ces mouvements et de ces craintes pour faire expulser et déporter les prêtres insermentés, arrêter les parents de ces prêtres et des émigrés, et même exécuter six malheureux paysans, emprisonnés six mois auparavant, à l’occasion des troubles qui avaient suivi la conscription à Lannion et à Pontrieux. Enchérissant de zèle dans cette triste affaire, le directoire du département « considérant qu’un exemple éclatant de justice est capable d’effrayer les rebelles et d’éclairer les hommes faibles », invita le tribunal criminel à ordonner que les six condamnés fussent exécutés dans différents districts. L’un d’eux le fut à Saint-Brieuc, le 23 mars, et on eut soin de faire assister à son supplice les officiers municipaux de la commune de Pommeret, qui avaient résisté au recrutement, et plusieurs pères de famille « qui n’avaient pas voulu découvrir la retraite de leurs enfants ».

À peine les représentants du peuple avaient-ils quitté Saint-Brieuc que la ville de Nantes, menacée par les Vendéens, demandait du secours. On y envoya d’abord le 3e bataillon des Côtes-du-Nord, dit des fédérés, commandant Marnet. Ce bataillon se distingua tout particulièrement aux combats livrés devant Nantes, du 20 au 29 juin, et reçut, à cette occasion, de la commune de Nantes, un témoignage public de reconnaissance. Son retour à Saint-Brieuc, le 27 juillet, provoqua une chaleureuse manifestation.

Pendant l’absence des fédérés, le conseil de la commune, délivré des délégués de la Convention, avait pris quelques mesures plus humaines. Voulant, disait-il, se borner « aux précautions strictement nécessaires », il avait remis les nobles en liberté dans la ville, à charge de se présenter à la première réquisition, et il avait même bientôt supprimé toute surveillance. Un comité de salut public, créé par ordre pour recevoir les déclarations des étrangers, ne fut guère nommé que pour la forme. C’est que l’administration départementale et communale s’associait à la résistance qu’organisaient en Normandie les Girondins proscrits par la Convention. Le département envoya même 72 citoyens, dits incorruptibles, pour protéger la Convention et leur confia la bannière des fédérés de 1790 ; mais le mouvement girondin avorta et les incorruptibles furent arrêtés à Dol. On s’empressa de les rappeler. Tout ce que purent faire les chefs survivants des Girondins, ce fut de traverser les Côtes-du-Nord par Jugon, Moncontour, Uzel et Rostrenen, et de gagner le Finistère qui leur avait offert un asile.

Les administrateurs des Côtes-du-Nord s’étant compromis, en juillet, avec les Girondins, le mois d’août vit une triste reculade. Il fallut se faire défendre auprès de Robespierre, désavouer le fédéralisme et prêter un nouveau serment dans la fête civique du 14 août. Le maire dut même, à cette occasion, prononcer, devant l’autel de la Patrie, un discours à la suite duquel on brûla solennellement le drapeau reçu de la ville de Paris, le 14 juillet 1790.

L’intervalle qui s’écoula depuis ce moment jusqu’à la chute de Robespierre vit régner la Terreur à Saint-Brieuc. Était-ce à cause du manque d’armes et de canons, à cause de la levée en masse et de la marche des Vendéens qui, vainqueurs à Laval et à Pontorson, menaçaient Dinan ? Non. Si la Convention ne donnait point d’armes, on en fabriquait dans les caves de l’hôtel de Beauvoir ; si elle retirait ses troupes, on n’en expédiait pas moins tous les hommes disponibles à l’incapable Tribout, qui commandait à Dinan. La vraie cause de la Terreur, c’était Carrier, l’infâme proconsul dont quelques misérables hâtaient la venue en lui écrivant « qu’on l’attendait avec impatience pour effectuer un mouvement salutaire. » Carrier ne vint pas, mais il fut remplacé dans les Côtes-du-Nord par un agent digne de lui, Le Carpentier, et à Saint-Brieuc, par un nouveau comité de salut public. Carrier avait chargé ce comité de procéder directement à l’arrestation des suspects. Quelques arrestations ayant eu lieu sans l’ordre de la commune, celle-ci s’émut et fit mander à sa barre le commandant de la force armée, le général Thevet-Lesser. Le général exhiba l’ordre du comité et le conseil de la commune s’inclina. D’ailleurs, les pouvoirs élus, si profondément abaissés, disparurent bientôt. Le décret du 14 frimaire an ii (4 décembre 1793), qui proclamait le gouvernement provisoire et révolutionnaire, supprima ou réorganisa les conseils et donna en réalité toute l’autorité au comité de salut public et aux agents nationaux. On gouvernait alors à l’aide des réquisitions, de la loi du maximum et des exécutions. Il y avait des prisons un peu partout : au séminaire, au couvent des capucins et dans plusieurs maisons particulières. Un jeune clerc du diocèse de Tréguier, M. Kerambrun, fut exécuté à Saint-Brieuc le 9 décembre 1793, par jugement du tribunal criminel qui fît, en 1794, 15 autres victimes.

C’est aussi à la fin de 1793 que 24 membres de la Société populaire des sans-culottes se constituèrent en comité régénérateur et épuratoire de ladite société, avec mission de choisir les autres membres[6]. La première séance eut lieu le 22 frimaire an ii et compta 123 membres. En parcourant la liste de ces membres, nous avons compris que beaucoup se seraient volontiers récusés. Ils n’avaient pas cette liberté-là plus que les autres. L’affluence fut bientôt telle aux séances qu’il fallut les transporter dans la ci-devant chapelle Saint-Pierre.

1794 (an ii et an iii). — Un des premiers actes de la Société des sans-culottes fut de faire une adresse à la Convention pour l’inviter à continuer avec activité ses mesures révolutionnaires et à rester sur la montagne sainte. Bientôt le grotesque vint le disputer à l’horrible. Il fut décidé qu’à l’ouverture et à la fin de chaque séance, il serait chanté « des couplets analogues à la Révolution, pour donner aux séances des amis de la liberté cet esprit de gaîté, d’enthousiasme et d’allégresse qui caractérise l’homme libre, le vrai républicain. » Ces hommes vraiment libres eurent cependant la douleur, dans la séance du 14 pluviôse (2 février 1794), de s’excuser devant un patriote de Rennes de ce que le culte catholique était toujours pratiqué dans la ville par quelques personnes que de vieilles habitudes y attachaient encore ; mais ils donnèrent l’assurance que la raison y faisait des progrès rapides et, pour hâter ce progrès, ils invitèrent la municipalité : à ordonner aux marchands d’ouvrir leurs boutiques les ci-devant dimanches et de ne les fermer que le décadi ; à défendre aux prêtres de faire aucune cérémonie extérieure et de porter le costume ecclésiastique ; à empêcher de rendre les honneurs militaires au culte.

Le conseil de la commune s’honora en passant à l’ordre du jour sur cette pétition ; mais la Société régénérée s’appuyait sur Carpentier et Carrier et dénonçait les tièdes aussi bien que les suspects. Elle envoyait au comité de sûreté générale de la Convention un résumé de la correspondance de Palasne, en sollicitant la mise en jugement de ce député, parce qu’il avait trahi la confiance de ses concitoyens. Elle demandait d’employer les livres de théologie à faire des cartouches. C’est par son influence qu’on abattit les croix, qu’on supprima le mot saint, que Saint-Brieuc devint Port-Brieuc et la rue Saint-Guillaume, la rue Guillaume. C’est elle enfin qui prit l’initiative de l’inauguration du temple de la Raison, dans la ci-devant cathédrale (10 mars 1794) et dressa le programme de cette fête dégradante, « ouverte par une agréable symphonie et terminée par des chants patriotiques et des danses républicaines ». On y vit aussi deux apostats déposer leurs lettres de prêtrise et renoncer « au métier sacerdotal. » Des salves d’artillerie annoncèrent que la commune se régénérait, pendant que le président de la Société déclarait, aux applaudissements de l’assistance : « L’idole de la superstition vient enfin d’être renversée dans cette commune et nous n’adresserons plus nos vœux à ces images du fanatisme, depuis tant de siècles révérées. »

Pour bien marquer le triomphe de la Raison, on grava, sur la porte d’entrée de la cathédrale, cette inscription : temple de la Raison, surmontée d’un triangle aux rayons dorés. C’est là que furent célébrées les fêtes décadaires, sous la direction d’une commission chargée « de réunir l’utile à l’agréable, de faire oublier les cérémonies d’un culte exclusif et de corroborer l’esprit public. » Dans ce but, on ne trouva rien de mieux que d’appeler les fidèles à entendre la lecture des lois, des discours de morale, des hymnes patriotiques et le jeu des instruments. En même temps, des commissaires furent nommés pour maintenir le respect que doit imposer l’assemblée du peuple, et le comité révolutionnaire fut invité à surveiller ceux qui ne se rendraient pas au temple de la Raison. À cet enseignement, qui ne pouvait manquer de corroborer l’esprit public, on ajouta des amusements « rappelant la simplicité des fêtes champêtres », et on ouvrit une souscription pour se procurer des musettes. À quelques temps de là, un bal fut donne dans le sanctuaire de la cathédrale[7].

À côté de ces scènes honteuses, nous croyons juste de tenir compte de quelques actes de résistance qui n’étaient pas sans danger pour des administrateurs. Le conseil de la commune qui, malgré les ordres de la Convention, avait tardé à délibérer sur le remplacement des sœurs grises et des dames de l’hôpital, accueillit, dans le mois d’avril 1794, une pétition présentée par M. Ferrary, au nom de 366 catholiques qui ne craignirent pas, en pleine Terreur, de demander une église pour célébrer leur culte conformément aux lois. Le conseil leur accorda la chapelle Notre-Dame ; mais un arrêté de Carpentier ordonna de fermer la chapelle et d’arrêter les religieuses, qui furent conduites à la maison des ci-devant capucins, convertie en prison. On les remplaça, dans le soin des malades et des enfants abandonnés, par quatre citoyennes ayant fait preuve de civisme.

Du reste, on ne voulait plus de prêtres, pas plus des schismatiques que des orthodoxes. Si quelques-uns des premiers devinrent apostats, il faut reconnaître cependant qu’un grand nombre, l’évêque Jacob en tête, préférèrent la prison à l’abjuration, mais cela ne suffisait pas pour relever la foi dans les âmes. On vit en effet jusqu’à quel abaissement peut descendre un peuple qui a laissé ses maîtres disposer de ses croyances religieuses. Quand le vertueux Robespierre, vainqueur des hébertistes, eut entrepris de moraliser la nation et proclamé Dieu, on se soumit avec une complète indifférence et la Société populaire s’empressa, le 8 juin, de célébrer la fête de l’Être suprême, avec un programme aussi dérisoire que celui dont elle s’était servi pour la fête de la Raison.

En tête du cortège, au milieu du conseil de la commune, le maire portait une bannière avec l’inscription décrétée : « Le peuple français reconnaît l’Être suprême et l’immortalité de l’âme. » Venaient ensuite des groupes de cultivateurs, de marins, de membres de la Société populaire, de soldats et de vétérans, tous portant sur des brancards des emblèmes de leurs professions et entourés de jeunes enfants chargés de jeter des fleurs sur le passage du cortège. Au temple de la Raison, devenu celui de l’Être suprême, le maire, servant de prêtre, « monta en chaire et fit un discours dans lequel il peignit la grandeur de l’Être suprême et sa toute-puissance dans les merveilles de la nature. » Le cortège défila ensuite et se rendit à la Montagne (aujourd’hui rond-point des promenades). Partout on n’entendait que des hymnes et des invocations à l’Éternel. L’après-midi, le public fut invité à se réunir dans la vallée des Eaux, « pour y terminer la fête par des danses, et les enfants, par des jeux innocents ». Voilà tout ce que la religion laïque sut donner d’aliment à l’intelligence et au cœur du peuple.

Et pendant qu’on s’égayait ainsi, l’échafaud était en permanence sur la place de l’Égalité. Quelques jours avant la chute de Robespierre, un accusateur public osa requérir et des juges osèrent signer un arrêt de mort qui fut exécuté, le 16 juillet, contre une pauvre religieuse, Jeanne Nouel de La Ville-Hulin, ex-noble, surprise le soir, dans une maison, à Pordic, et convaincue, d’après le texte de la sentence, d’avoir « tenu des propos tendans au rétablissement de la royauté, en disant que s’il n’aurait fallu que perdre sa vie pour son roi, il existeroit encore. » (Jugement du tribunal criminel du 28 messidor an ii).

Quand Robespierre eut enfin reçu, le 10 thermidor, le châtiment de ses crimes, la Société régénérée des sans-culottes, d’accord cette fois avec le conseil de la commune, s’empressa de recourir à la plume d’un citoyen modéré et de faire une adresse à la Convention pour célébrer « l’acte éclatant de justice par lequel vous avez, disait-elle, fait tomber la tête du tyran moderne et de ses complices. » La Société, renouvelée par l’introduction de nouveaux membres, fit enlever de la salle de ses séances l’image de Marat, écrivit en faveur de plusieurs prêtres et nobles, et s’agita quelques temps encore sans pouvoir effacer la tache qui couvrira toujours son nom.

Quant aux anciens terroristes, le conseil de la commune leur refusa des armes, il est vrai ; mais avec une indulgence exagérée il ajouta, dans un rapport à la Convention : « S’il s’est trouvé à Port-Brieuc de ces hommes pervers qui ont été sciemment les bourreaux de leur patrie, sans doute ils sont rares dans nos murs, et plusieurs de ceux qui auraient paru servir le système horrible de la Terreur, ne furent qu’égarés et ne commirent d’excès que par un zèle mal dirigé. » Ce jugement est dicté par une bien grande faiblesse et l’histoire ne saurait le ratifier. Certes, les actes que nous avons cités seraient à dédaigner s’ils n’avaient eu qu’un côté bouffon, mais quand il a suffi de quelques scélérats pour terroriser une ville honnête, en s’appuyant sur un semblant de gouvernement, il est nécessaire de le rappeler, parce qu’il y a là un grand enseignement. Tout ce qu’il est possible de faire, c’est en flétrissant les excès, de laisser dans l’ombre les noms de ceux qui ont été la honte et la terreur de la cité dans ces tristes jours.

Palasne avait été dénoncé plusieurs fois par la Société populaire. On lui reprochait d’avoir écrit, avant l’arrestation des Girondins, que la Convention n’était pas libre, qu’elle discutait sous la hache des factieux, que la patrie était perdue, qu’il fallait un miracle pour la sauver. Bien que les sections à Saint-Brieuc ne se fussent pas prononcées contre lui et que le conseil de la commune lui eût même été plusieurs fois favorable, il était menacé ; aussi comprend-on qu’il ait pris une part active au 9 thermidor. M. Thiers le constate en ces termes, dans son Histoire de la Révolution (t. vi, chap. vii), en parlant des Montagnards qui voulaient renverser Robespierre : « Il leur fallait pour cela le concours des députés de la Plaine, qu’ils avaient souvent menacés et que Robespierre, affectant le rôle de modérateur, avait autrefois défendus. Ils avaient donc peu de titres à leur faveur. Ils allèrent cependant trouver Boissy d’Anglas, Durand-Maillane, Palasne-Champeaux, tous trois constituants, dont l’exemple devait décider les autres. Ils leur dirent qu’ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore Robespierre, s’ils ne consentaient à voter contre lui. Repoussés d’abord, ils revinrent à la charge jusqu’à trois fois et obtinrent enfin la promesse désirée. » Après le 9 thermidor, Palasne fut délégué à Brest par la Convention pour y rétablir l’ordre. Peu de temps après son arrivée, il écrivait à la Convention : « l’influence de la Société populaire de Brest est telle que l’autorité des corps constitués est presque nulle », et il parlait de la dissoudre. Il s’occupait activement de sa mission, quand il mourut presque subitement, en 1795.

Palasne est sans contredit l’homme qui a joué le rôle politique le plus considérable à Saint-Brieuc pendant la Révolution. Très ardent au début, il mit au service des idées nouvelles une activité et une connaissance des lois qui furent appréciées à la Constituante et à la Convention, notamment dans la discussion sur les pensions. Il eut l’honneur de résister au parti de la Terreur et de contribuer à la chute de Robespierre.

Son compagnon des premières luttes, Bagot, était mort quelque temps auparavant. Déjà fatigué de la vie publique, Bagot avait été vivement affecté de la mort de sa femme et de l’exécution de Louis XVI, et, depuis son retour de la Législative, il ne s’était plus occupé que de soigner les malades à l’hôpital. C’est là qu’il gagna la fièvre putride et maligne dont il mourut, le 28 février 1794, laissant la réputation d’un homme de bien et d’un administrateur dévoué.

La mort de Robespierre mit fin à la Terreur et aux exécutions, mais non à la persécution, puisque, dans le mois d’août 1794, on incarcéra 100 prêtres à Saint-Brieuc, dans l’ancien couvent des Dames de la Croix, et que les représentants en mission prirent contre les chouans des arrêtés dont l’exagération allait jusqu’à la folie. Bientôt cette effervescence se calma. On accorda un armistice, puis une amnistie aux chouans, qui déposeraient les armes, et on emmagasina la guillotine. L’argent de la réaction dans les Côtes-du-Nord fut d’abord le représentant Boursault, ancien comédien et ancien jacobin. Le 28 frimaire an iii (18 décembre 1794), il épura et réorganisa les autorités constituées, en conservant le gouvernement révolutionnaire. Le 30 frimaire, les fonctionnaires furent problamés dans le temple de l’Être suprême. On leur fit un devoir d’accepter. Ainsi furent nommés : maire, le citoyen Dubois Saint-Sévrin, et officiers municipaux, les citoyens Lorin, Deschamps-Oisel, Langlois, Gautier, Poulain père, Limon, Deschiens et Viel.

1795 (an iii et an iv). — L’année 1795, jusqu’à la fin de la Convention, fut encore marquée par la misère et la guerre civile.

La détresse, augmentée par une mauvaise récolte, était si grande que la municipalité écrivait à la Convention : « les assignats sont absolument discrédités : ils perdent 90 pour 100. Les propriétaires des denrées refusent publiquement de les vendre en assignats. La police est paralysée pour faire exécuter les lois à cet égard. La livre de viande est à 3 livres, celle du pain est à 26 sous et le boisseau de froment, du poids de 39 livres, s’est vendu aujourd’hui jusqu’à 42 livres. Les marchés ne sont point approvisionnés ; les réquisitions ne s’exécutent en aucun endroit, pas même dans les villages de la commune. » La municipalité, s’autorisant de cette triste position, demandait inutilement à la Convention, « en forme de secours, une somme de 300,000 livres, seul moyen de pouvoir diminuer le prix du pain. » Le président de la Société populaire confirmait la vérité de ces faits dans une lettre à la commission des secours publics : « Les denrées ont sextuplé de prix à Port-Brieuc depuis l’abolition du maximum. Le quart de froment se vend 125 livres ; la livre de viande, 3 livres ; celle de beurre, 4 livres ; de chandelle, 8 livres ; la barrique de cidre, 200 livres ; la barrique de vin, 1,000 livres. « On proposait aux habitants des communes voisines d’échanger une livre un quart de savon pour un boisseau de froment. Les marchandises avaient augmenté dans une aussi forte proportion : l’aune de drap se payait 110 livres ; celle de toile, 12 livres. Le fer était devenu si rare qu’on fut obligé d’enlever des bâtiments publics les balcons et les grilles et qu’on demanda même le fer de la porte du jardin de Beauvoir pour ferrer les chevaux de l’armée.

Le rapport de la municipalité, cité plus haut, montre aussi la ville de Saint-Brieuc entourée de chouans qui « désarment avec une promptitude effrayante les communes, sans distinction de patriotes et d’aristocrates, brûlent les archives des municipalités sans distinction d’opinion, favorisés par un grand nombre de communes de tout temps ennemies de la Révolution ». La malle-poste ayant été attaquée, le 1er janvier, à Saint-Barthélemy, près de Saint-Brieuc, l’alarme fut jetée dans la ville. Des bandes de chouans la bloquèrent, en profitant de l’absence des troupes, et quelques-uns de leurs chefs s’emparèrent au Légué d’une patache et passèrent à Jersey pour s’entendre avec les émigrés. On sentait qu’un mouvement considérable se préparait. Les royalistes, en effet, ayant toujours devant les yeux les scènes atroces de la Terreur, ne pouvaient croire à des concessions sérieuses et prenaient les armes de toutes parts. L’escarmouche de La Ville-Mario, sur la côte du Portrieux, fut suivie de l’apparition d’une flotte anglaise qui n’osa débarquer en présence des troupes du général Valletaux. Du côté de Moncontour, un chef intrépide, Boishardy, résistait aux armes comme aux propositions pacifiques de Hoche et de son lieutenant Humbert ; mais, à un mois d’intervalle, Boishardy fut tué, et les émigrés furent écrasés dans le Morbihan, à Quiberon (21 juillet).

Trois jours auparavant, Tinténiac avait trouvé la mort à Coëtlogon, après avoir vaincu les généraux républicains Champeaux et Crubelier, chargés de le surveiller. Sa division, dite l’armée rouge, passa sous les ordres de M. de Pontbellanger et s’empara de Quintin et de Châtelaudren. L’alarme fut grande à Saint-Brieuc et le général Valletaux vint établir son camp au Tertre-Buette, pour couvrir la ville. L’armée rouge, vivement poursuivie et démoralisée par la nouvelle du désastre de Quiberon, se replia sur le Morbihan. Sa retraite fut le signal de la désorganisation des chouans des Côtes-du-Nord.

Il est à remarquer que le soulèvement dont nous venons de parler était surtout politique, tandis que celui des années précédentes avait un caractère plus particulièrement religieux. C’est qu’en effet, à ce dernier point de vue, la situation s’était un peu améliorée en 1795. En vertu de la loi du 3 ventôse an iii, un certain nombre de catholiques avaient demandé des églises pour célébrer leur culte. On leur accorda la chapelle de Saint-Pierre et celle des sœurs de la Croix, « le seul temple de cette commune qui ait échappé à la dévastation robespierriste », disait-on en le leur rendant. Comme on accusait encore les prêtres insermentés d’être en révolte contre le gouvernement, 23 d’entre eux, parmi lesquels M. de Robien, ancien vicaire-général, MM. Ruffelet et Manoir, publièrent un manifeste pour « déclarer que les ministres du culte catholique sont par principe et par état soumis au gouvernement civil de tous les pays qu’ils habitent ; que le culte catholique peut s’exercer dans les républiques comme dans les monarchies. » Enchantée de cette déclaration, l’administration la fit imprimer et envoyer aux municipalités. Malheureusement, il fallut attendre longtemps encore des mesures réparatrices.

Au milieu des crises continuelles que traversait Saint-Brieuc, la situation de l’administration municipale n’était guère digne d’envie ; aussi chacun de ses membres s’empressait-il de reprendre la vie privée, dès que le tirage au sort le lui permettait. Une fois encore, le 20 floréal, un arrêté des représentants Guezno, Guermeur et Grenot réorganisa la municipalité, qui n’avait pas été suffisamment épurée. Le maire fut maintenu ; quelques officiers municipaux furent changés ; Poulain-Corbion, qui depuis 1792 n’avait occupé que des fonctions obscures, devint procureur de la commune.

Que dire des finances municipales dans ce désordre épouvantable ? Un compte, fourni plus tard par le percepteur, établit bien que la ville de Saint-Brieuc avait dû payer, pendant les quatre années 1791 à 1794, 252,237 l. 1 sou 7 deniers pour les contributions directes et 47,684 l. 4 sous 9 deniers pour les charges locales ; mais il y avait évidemment d’autres impositions. La municipalité justifia plus tard avoir dépensé, du 15 décembre 1788 au 10 août 1793 seulement, 41,469 livres 9 sous 6 deniers, en fourniture de grains, armes et objets divers pour l’établissement de la liberté. Elle puisa de nouveau à cet effet dans la caisse de la fabrique de Saint-Michel, dont la créance s’éleva en totalité à 29,141 livres 2 sous 7 deniers, ce qui n’empêcha pas de réquisitionner ailleurs. Les réquisitions de tout genre, en argent et en nature, épuisaient les ressources des habitants, et comme il n’y avait pas de crédit, le présent devait suffire à tout.

Encore un peu de temps et tous les biens allaient passer à l’État. Il s’était déjà emparé de ceux d’un grand nombre de communes sous prétexte de payer leurs dettes. Le 15 août 1793, il avait en effet rendu le décret suivant : « Tout l’actif des communes, pour le compte desquelles la République se charge d’acquitter les dettes, excepté les biens communaux dont le partage a été décrété, et les objets destinés pour les établissements publics, appartiennent dès ce jour à la nation, jusqu’à concurrence des dettes. » La confiscation, la ruine et la guerre civile étaient donc la conséquence du despotisme affreux qui pesait sur la France.

La Convention se retira enfin le 4 brumaire an iv (26 octobre 1795), après avoir fait la constitution dite du 5 fructidor an iii, qui donna naissance au régime du Directoire.

IV. — ÉPOQUE DU DIRECTOIRE (1795-1799).


Sous la Convention, tous les pouvoirs avaient été réunis dans l’assemblée ; sous le Directoire, ils furent divisés outre mesure et les mandats furent sans cesse renouvelés. Chaque année, on fit des élections partielles d’administrateurs à tous les degrés. Il en résulta un gouvernement faible et anarchique, qui compromit, plus que jamais, la France à l’intérieur et à l’extérieur.

1796 (an iv et an v). — L’assemblée électorale, sortie des assemblées primaires, s’était réunie a Guingamp, du 20 au 29 vendémiaire an iv, pour nommer des députés au Conseil des Anciens et à celui des Cinq-Cents. Parmi ces députés, nous trouvons M. Guynot-Boismenu, de Saint-Brieuc.

La constitution de l’an iii avait conservé la division du territoire en départements, mais elle avait remplacé les districts par les cantons en plus grand nombre. Chaque canton devait comprendre une ou plusieurs communes, suivant leur importance. La ville de Saint-Brieuc, dont la population était évaluée en l’an iv à 7,335 et en l’an v, à 6,251 habitants, forma par suite un canton. La municipalité cantonale de Saint Brieuc devait avoir à sa tête un président et cinq officiers municipaux. M. Langlois fut d’abord nommé président provisoire par l’assemblée départementale, puis les électeurs ayant choisi pour officiers municipaux MM. Lorin (Guy-Marie), Prud’homme, Conan, Besson, Ferrary et Jouannin, M. Lorin fut nommé président par ses collègues. Un commissaire était accrédité près de chaque administration cantonale par le Directoire exécutif de la République.

L’an iv vit célébrer des fêtes dont les plus calmes se ressentirent des préoccupations du moment et de la guerre qui recommençait dans les campagnes entre les chouans et les républicains. De ce nombre fut la fête de la Jeunesse. Elle débuta, il est vrai, par une distribution de prix dans l’ancienne cathédrale, mais elle se continua par la remise de fusils aux jeunes citoyens. Les futurs défenseurs de la patrie furent ensuite conduits à la représentation de Bratus, « que la Société du théâtre patriotique avait été invitée à donner ce jour, afin de porter dans l’âme de tous les citoyens l’amour de la patrie et l’esprit de républicanisme qui doit animer tous les amis de la Révolution. »

La note officielle fut plus accentuée dans la fête anniversaire de l’exécution de Louis XVI, où chaque citoyen fut appelé « à prononcer individuellement, devant l’autel de l’Éternel qui lit dans les cœurs et punit les parjures : Je déclare que je suis sincèrement attaché à la République, que je voue une haine éternelle à la royauté. »

Le même caractère se retrouva dans la fête de la Liberté. On la célébrait en messidor et en thermidor, pour rappeler les souvenirs de la prise de la Bastille, de la première fédération et de la chute de Robespierre. La première année, elle dura plusieurs jours avec une mise en scène des plus tragiques qui servit, le premier jour, contre la royauté et, le lendemain, contre la Terreur. Voici la seconde représentation. Les autorités se rangèrent, place de la Liberté, autour de l’autel de la Patrie, qu’on avait orné de guirlandes de fleurs et de chêne ; un flambeau allumé s’élevait au milieu. À l’extrémité opposée de la place apparaissait un trône recouvert d’un manteau et surmonté des emblèmes de la tyrannie triumvirale. Le président, M. Lorin, prononça un discours. Jamais jugement plus dur, mais plus vrai, ne fut porté sur Robespierre : « Huit mois d’hypocrisie lui suffirent pour préparer ses manœuvres. Le 31 mai 1793 arriva et la faction fut triomphante. Un sceptre de fer fut dans sa main, des torches et des poignards furent distribués à ses agents dans les départements, la France nagea dans le sang de ses habitants. Il n’y eut plus ni liberté ni patrie. Robespierre régnait et ses valets se gorgeaient d’or, de sang et de crimes. » Le peuple entonna un hymne à la liberté, puis le président, prenant le flambeau, mit le feu au trône, au milieu des acclamations de la foule et des salves d’artillerie. La statue de la Liberté fut ensuite dressée sur les débris des trônes et décorée de guirlandes. On l’entoura en dansant jusqu’à la nuit.

Cette année, malgré les manifestations que nous venons d’indiquer, fut cependant la plus calme de l’époque du Directoire, et se termina même par une tentative de pacification. Plusieurs chefs de chouans déposèrent les armes, entre autres Legris-Duval, qui se retira dans son manoir de Bocenit.

1797 (an v et an vi. — La réaction se faisait contre la politique de Directoire. Plusieurs des officiers municipaux de Saint-Brieuc étaient considérés par le gouvernement comme des réactionnaires. C’est en effet à MM. Lorin, Prud’homme, Conan et Ferrary que fut dû, en l’an v, le retour à l’hôpital des dames de Saint-Thomas. Cette mesure fut favorablement accueillie par la population et, quand on fit le renouvellement partiel de la municipalité, les administrateurs sortants furent remplacés par d’autres également modérés, entre autres M. Lymon-Belleissue. L’assemblée électorale tenue à Saint-Brieuc dans le mois de germinal, envoya de son côté M. Prud’homme au Conseil des Anciens. Cette réaction n’était point particulière aux Côtes-du-Nord et se produisait à Paris, dans le Directoire lui-même, comme la conséquence naturelle de la Terreur ; mais la minorité du Directoire soutenait, dans son intérêt, une théorie étrange, à savoir qu’en république, la forme du gouvernement ne peut être changée par la volonté nationale. En vertu de ce principe, elle fit, pour se maintenir au pouvoir, l’un de ces coups d’État si fort reprochés à l’absolutisme. Ce fut le 18 fructidor an v (4 septembre 1797). Les députés des Côtes-du-Nord ne furent pas déportés comme tant d’autres. Leur élection fut seulement annulée.

Le Directoire ne se fit pas faute de destituer les fonctionnaires et les administrateurs élus par les assemblées primaires. Le 13 vendémiaire an vi, il prit contre les trois membres restants de la municipalité de Saint-Brieuc, MM. Ferrary, Chauvin et Gélineau, l’arrêté suivant, qui est un modèle du genre : « Le Directoire, considérant qu’un de ceux élus en l’an iv doit se retirer comme étant parent d’émigrés, considérant d’ailleurs que tant ce dernier que l’autre membre élu en l’an iv, par leur insouciance, leur faiblesse, ou à dessein, ont négligé de s’opposer à la dépravation de l’esprit public dans cette commune, arrête : les membres composant actuellement l’administration municipale de Port-Brieux sont destitués. »

M. Langlois fut placé à la tète de la nouvelle administration et maintenu un peu plus tard par les électeurs. Sur un millier d’électeurs inscrits, il n’y en avait guère que la moitié à prendre part au scrutin. Les administrateurs commençaient aussi à devenir rares. Le gouvernement fut encore obligé de rappeler aux nouveaux que c’était pour eux un devoir d’accepter les fonctions électives. Poulain-Corbion fut nommé commissaire du Directoire exécutif près la municipalité, et la garde nationale, réorganisée par ordre du ministre de la police, eut pour commandant le citoyen Damar-Villeneuve.

À la suite du coup d’État de fructidor, il y eut un retour vers la Terreur. Les prêtres constitutionnels eux-mêmes n’étaient guère épargnés. Si l’évêque Jacob reparaissait en public, c’était pour prêter serment de haine à la royauté et à l’anarchie, ou pour s’excuser d’avoir convoqué sans autorisation ses derniers fidèles, en vue d’un concile projeté à Paris. Quant aux prêtres non assermentés, ils furent arrêtés et déportés. Les chouans, qui avaient un peu désarmé, reprirent la campagne, surtout quand ils virent quelques-uns de leurs chefs saisis et jetés en prison. Legris-Duval, de Kerigant, son beau-frère, et leurs jeunes et vaillantes femmes, furent arrêtés, dès le mois d’octobre, dans leurs demeures ou en voyage, avec un certain nombre de partisans et de serviteurs, en tout quarante personnes. On annonça qu’une grande conspiration royaliste venait d’être découverte et que les auteurs en seraient traduits devant un conseil de guerre. Le jugement n’eut lieu que dix mois après.

Tout en préparant la guerre civile par ses mesures impolitiques, le Directoire faisait célébrer des services funèbres en l’honneur de Hoche. Le nom de Hoche et le souvenir de ses efforts pour pacifier le pays étaient encore vivants dans les Côtes-du-Nord ; aussi, de toutes les inscriptions gravées sur le sarcophage, une seule aurait suffi pour exprimer le sentiment public : « Au général Hoche, le département des Côtes-du-Nord reconnaissant. » Hoche était mort à temps pour ne pas avoir le profond abaissement dans lequel la France descendait de nouveau.

1798 (an vi et an vii). — Tout le monde sait que les survivants du 9 thermidor, à peine échappés au couteau de la guillotine, s’était lancés, avec d’autant plus de frénésie, dans le luxe et le plus éhonté et dans les plus sales orgies. Par un retour vers l’antiquité païenne, quelques-uns d’entre eux s’efforçaient de jeter sur cette société dépravée un voile de sentimentalité et de religiosité. On les appelait les théophilanthropes. Notre Bretagne se garda encore des immoraux, mais elle fut envahie par les philanthropes, et c’est vraiment chose pénible que de lire les bucoliques qu’on jouait et les discours grotesques qu’on débitait aux fêtes de la liberté, de l’agriculture, de la reconnaissance, des vieillards, de la jeunesse, des époux, etc.

Cette dernière aurait été de beaucoup la plus réjouissante, si elle avait eu jusqu’à la fin le même ton qu’au début. L’administration départementale avait pris soin, dans une proclamation aux municipalités, de rappeler l’esprit qui devait présider à la fête : « Le Directoire, disait-elle, par son arrêté du 27 germinal an iv, indique les cérémonies les plus appropriées à cette festivité ; mais ce qu’il désire le plus, ce qu’exige la commémoration d’une union si touchante, c’est la manifestation, disons mieux, l’explosion des sentimens doux et invariables qui doivent unir deux époux. » Après avoir recommandé de rendre les premiers honneurs aux pères des familles nombreuses, à ceux des défenseurs de la patrie, et surtout d’inculquer à tous le but que s’est proposé « la morale publique et éternelle », en offrant le mariage au genre humain, les administrateurs du département s’écriaient dans un élan de lyrisme : « C’est à vous, magistrats immédiats du peuple, à peindre, avec les couleurs suaves qui leur conviennent, les charmes d’une union légitime et l’isolement affreux du célibat né de l’égoïsme. Réunissons-nous pour propager les maximes qui tiennent intimement à la perpétuation de l’ordre social ; formons un concert républicain pour célébrer les douceurs de l’union conjugale ; crayonnons-les en traits de feu et que ce jour marque dans les fastes de la population de la France. Salut et fraternité. »

Pour répondre aux instructions officielles, la mission de célébrer les douceurs de l’âge d’or et les charmes du mariage fut confiée au père de la plus nombreuse famille de la commune. Il parla longuement et avec emphase, suivant le goût du jour, mais il ne séduisit personne. Ce patriarche n’était autre, en effet, que l’ancien orateur de la municipalité de 1792, que l’accusateur public près le tribunal criminel de 1793 et de 1794.

La fête de l’agriculture se rapprocha davantage du genre antique. Un brancard orné d’instruments aratoires et un trophée des productions de la récolte en gerbes de blé y furent portés par deux agriculteurs, escortés par quatre grenadiers. Toutefois dans les discours on ne put s’empêcher de forcer partout la note. On fit de ces braves agriculteurs « de vénérables pères nourriciers vivant dans l’espérance de se consacrer entièrement à l’agriculture ». Le président de l’administration départementale, après avoir rappelé que le savant Duhamel du Monceau les avait proclamés, sous la monarchie, les meilleurs cultivateurs de l’Europe, leur adressa cette apostrophe étonnante : « Agriculteurs briochins, vous devez ce témoignage flatteur à votre économie rurale : oui, vous êtes les plus utiles des hommes, et que manque-t-il à votre bonheur ? De le sentir et d’en jouir. »

Les laboureurs, disons mieux, les habitants de Saint-Brieuc pouvaient-il, réellement jouir de leur bonheur ?

On avait beau multiplier les fêtes et lire les bulletins des victoires d’Italie, auxquelles participait, sous les ordres de Bonaparte, l’ancien 3e bataillon des Côtes-du-Nord, la municipalité de Saint-Brieuc ne pouvait faire illusion sur la situation financière de la ville. En préparant le budget de l’an vii, elle constata 4,793 fr. 45 de dettes et fut obligée d’admettre 14,094 fr. 50 de dépenses dans lesquelles figuraient 2,400 fr. pour les fêtes publiques. Les recettes, comprenant 15 centimes additionnels à la contribution foncière et à la mobilière et le 10e des patentes, étaient évaluées à 5,742 fr. 30. Il y avait donc un déficit, et ce déficit s’étant produit dans presque tous les cantons, il fallut s’adresser au Corps législatif pour en obtenir une imposition extraordinaire. Or, la perception de l’impôt devenait très difficile. En vain la loi du 22 brumaire an vi avait-elle établi, dans chaque département, une agence des contributions directes pour faciliter la répartition et le recouvrement des impôts ; en vain les commissaires du Directoire poursuivaient-ils la saisie et la vente des biens des comptables, l’administration départementale avait dû plus d’une fois suspendre ces rigueurs, en reconnaissant que les contribuables étaient épuisés par la guerre intestine, les mauvaises récoltes et la succession rapide des différents impôts. C’est ainsi, pour ne parler que des extraordinaires, qu’on eut recours aux emprunts forcés, dont l’un de 100 millions fut réparti comme un impôt en l’an vii.

Parmi les causes de désordre, nous venons de signaler la guerre civile. Le Directoire semblait l’entretenir à plaisir par ses mesures violentes contre les prêtres et les chouans. L’administration départementale avait cru décapiter le parti en faisant arrêter deux de ses chefs, Legris-Duval et Kerigant ; mais les hommes d’action ne manquaient pas dans les Côtes-du-Nord : il restait encore Carfort, Duviquet, Mercier, dit La Vendée, D’ailleurs la chouannerie était une guerre de fossés, d’embuscades, aujourd’hui assoupie, demain renaissante. L’organisation de la garde nationale étant impossible dans les campagnes, on forma contre les chouans des colonnes mobiles, dont les excès soulevèrent les plaintes des municipalités. Il n’y eut peut-être jamais, pas même sous la Terreur, plus de victimes que pendant les dernières années du Directoire, parce qu’on les fusillait sans jugement.

Saint-Brieuc, ville ouverte, fut plusieurs fois visitée par les chouans, qui voulaient délivrer leurs amis prisonniers. Duviquet, ancien officier au 104e dont le régiment tenait encore garnison à Saint-Brieuc, entreprit avec Carfort de s’emparer par ruse de la prison. Il s’était procuré douze uniformes du 104e, pour en revêtir ses hommes ; mais la porte de la prison resta fermée et le stratagème échoua.

En rejoignant ses cantonnements, Duviquet surprit, au hameau de la Mirlitantouille, sur la route de Moncontour au Pontgamp, un détachement de républicains, lui tua quelques hommes et fit prisonnier le capitaine L’Honoré. Il commit alors l’imprudence de se reposer dans un champ, après avoir congédié les siens, et fut surpris à son tour par une colonne sortie de Moncontour. Conduit à Saint-Brieuc, il y fut jugé et exécuté le lendemain de son arrestation (1er messidor an vi, 19 juin 1798). Il mourut avec courage, en criant : « Vive mon Dieu ! vive mon roi ! » On apprit bientôt que les chouans avaient exercé de tristes représailles et fusillé le malheureux capitaine L’Honoré.

Seize jours après, MM. Legris-Duval, de Kerigant et autres détenus furent traduits à Saint-Brieuc devant le 1er conseil de guerre de la 13e division militaire, présidé par Palasne de Champeaux, chef de brigade au 15e chasseurs à cheval[8]. Legris-Duval et un accusé contumace furent condamnés à mort ; sept, à la déportation ; les autres furent acquittés. Les condamnés se pourvurent en révision. L’administration, fatiguée, dit-on, de la longueur de ce procès, qui lui avait causé bien des ennuis, ordonna de mettre tous les prisonniers en liberté. Cet acte si extraordinaire, si peu en harmonie avec les mœurs de l’époque, a été expliqué d’une autre manière par la famille des principaux condamnés. Le président du tribunal criminel aurait reçu de Mme de Kerigant, avec l’autorisation de ses collègues, 24,000 francs en or, en échange de l’établissement des prisonniers. L’absence d’enquête et le silence gardé par cette affaire n’ont fait qu’accréditer cette version, qui du reste a été publiée sans être démentie. On a même ajouté qu’au moment où les prisonniers libérés célébraient à table leur délivrance dans une maison de la rue des Bouchers, ils reçurent l’avis de se sauver au plus vite, et que Mme Legris, restée seule au logis, fut aussitôt arrêtée et reconduite en prison. — Que résulta-t-il de tous ces faits ? La réorganisation de la chouannerie dans les Côtes-du-Nord.

1799 (an vii et an viii). — Cette année mit le comble au désordre. Saint-Brieuc ne vit qu’une solennité pacifique. Le 10 prairial an vii (29 mai), on célébra tout à la fois la fête de la Reconnaissance et l’inauguration de l’école centrale. On y entendit, le matin, des discours plein d’érudition ; l’après-midi fut consacrée à la fête de la Reconnaissance, au tir à la cible et à la course à cheval. Suivant la mode du temps, les vainqueurs reçurent, outre le prix annoncé, une couronne de laurier.

Une cérémonie d’un genre tout différent et très extraordinaire eut lieu, le 8 juin, en souvenir de trois plénipotentiaires français, assassinés à Rastadt au moment où ils allaient négocier la paix avec l’Autriche. La première partie de la cérémonie se passa sur la place de l’Égalité, autour d’un cénotaphe, et la seconde, dans la salle de spectacle (ancienne chapelle du séminaire), en face d’une pyramide couverte d’inscriptions. La musique, jouant des airs funèbres, alternait avec les discours et les imprécations par lesquelles on dévouait le tyran de l’Autriche aux furies. Ce fut la dernière des représentations officielles inspirées par le gouvernement du Directoire. Nous n’avons pu les passer sous silence, parce qu’elles expriment trop fidèlement les idées et les mœurs de l’époque.

Au dehors, sauf les derniers échos de la glorieuse expédition d’Égypte, on n’entendait que le récit des revers de nos armées en Allemagne et en Italie, du coup d’État du Directoire contre les patriotes, de ses dilapidations qui aboutissaient à la banqueroute des deux tiers, de ses décrets insensés contre toutes les libertés. On vit par suite, dans les Côtes-du-Nord comme ailleurs, déporter les prêtres, interner les nobles suspects, et, par dessus tout, appliquer la loi des otages contre les parents des émigrés, et comme les vols, les pillages et les assassinats augmentaient de plus en plus, en rendre les communes responsables. Les chouans avaient certainement leur part dans les excès commis, mais la conduite des colonnes mobiles était tellement intolérable que l’administration départementale était obligée de la dénoncer au général Gency.

C’est au milieu de ces alarmes qu’eut lieu une nouvelle invasion de Saint-Brieuc par les chouans, dans la nuit du 4 au 5 brumaire an viii (26-27 octobre 1799). Les relations qui en ont été faites ont été puisées à des sources différentes. Celles de MM. Habasque et Le Maout sont établies d’après le procès-verbal d’enquête du 6 brumaire an viii, dressé par le juge de paix Cartel. Elles ne reflètent, par conséquent, que l’opinion d’un certain nombre de républicains, habitants de Saint-Brieuc. Les auteurs des Anciens Évêchés ne se sont pas bornés à cette information. Ils ont entendu des témoins pris dans les deux camps et ont eu recours largement aux papiers de famille de M. de Kerigant. Tout en se montrant favorables aux chouans sur certains points, ils ont dramatisé la résistance et présenté l’une des victimes comme l’émule des Spartiates. M. de Kerigant, en publiant récemment ses souvenirs de famille dans un livre intitulé les Chouans, a réduit cette affaire aux proportions d’un coup de main, sans y trouver de combats sérieux, ni d’épisodes héroïques.

Profitant des travaux de nos devanciers, nous recueillerons les faits incontestés et, pour les autres, nous nous appuierons de préférence sur un document inédit, qui nous inspire une certaine confiance à cause du ton simple et peu enthousiaste du récit : c’est le rapport de l’administration centrale du département au ministre de la guerre, au sujet de l’irruption des chouans à Saint-Brieuc.

La prison était remplie d’un grand nombre de chouans, parmi lesquels se trouvait une parente de leurs chefs, Mme Le Frotter, qui venait d’être condamnée à mort. Dans une conférence tenue chez Legris-Duval, il fut décidé qu’on essaierait de la sauver. Le chef de l’expédition fut Mercier, dit La Vendée, assisté de Carfort et de Saint-Régent. De Barre, Keranflech et Du Fou les secondaient. Rolland, dit Justice, fut chargé de pénétrer dans la ville sous un déguisement, d’y prendre des renseignements et de donner à leurs partisans les avis nécessaires. Plusieurs colonnes composées de gars du Morbihan et des Côtes-du-Nord, au nombre de 5 à 600, de 1,000 au plus, se mirent en marche vers Plaintel, où la réunion devait avoir lieu.

Il est si difficile d’admettre qu’un pareil mouvement ait pu rester tout à fait secret, que l’administration fut accusée de l’avoir connu. La nouvelle en serait venue, a-t-on dit, du Morbihan ; des menaces auraient été affichées pendant la nuit sur les murs, et le commissaire du Directoire exécutif, Poulain-Corbion, aurait prié inutilement ses collègues de prendre des mesures. Ce qui a dû donner naissance après coup à tous ces bruits, c’est qu’on avait fait, la veille, une publication pour défendre aux citoyens non armés de sortir, la nuit, de leurs maisons et qu’on avait affaibli la garnison en éloignant la compagnie des carabiniers. Les soldats de la 71e demi-brigade, dont on aurait pu disposer, étaient relégués dans leur caserne et tous les postes étaient occupés par les gardes nationaux. Les chouans n’ignoraient pas cette circonstance, qui leur était très favorable.

Saint-Brieuc était en effet si mal gardé que les chouans, partis de Plaintel vers dix heures, purent entourer la ville endormie et y pénétrer sans bruit entre deux et trois heures du matin. Le poste de la route de Lamballe et celui de la place de la Liberté (aujourd’hui place de la Préfecture) furent enlevés en même temps, presque sans combat, et, pendant que des patrouilles parcouraient les rues, aux cris de « Vive le roi », et en tirant des coups de feu sur ceux qui paraissaient aux fenêtres, de forts détachements se portaient à l’Hôtel de Ville, à la prison et aux casernes.

L’Hôtel de Ville était situé dans la cour actuelle de la Préfecture. Les bureaux du département en occupaient le premier étage et ceux de la municipalité, le rez-de-chaussée. L’entrée était défendue par une grille dont la serrure fut forcée à coups de masses de fer. Les chouans pénétrèrent dans la cour et y trouvèrent deux pièces de campagne de 4. Ils en gardèrent une, après en avoir, on ne sait pourquoi, détaché l’avant-train ; ils enfoncèrent deux portes du local du département, entrèrent dans un bureau dont ils renversèrent les cartons et foulèrent aux pieds les papiers.

Le détachement qui avait surpris le poste de la route de Lamballe s’empara des écuries de la cavalerie, établies dans l’ancienne chapelle de Saint-Guillaume, enleva 39 chevaux de la 4e compagnie du 2e régiment de chasseurs et 23 chevaux des 5e et 6e d’artillerie légère, qu’ils firent conduire au dehors, en longeant l’enclos des Cordeliers. Le quartier de la garnison, c’est-à-dire l’ancien couvent des Ursulines, était en même temps bloqué par une troupe que commandait Du Fou. Les chouans pénétrèrent dans une chambre et y prirent quelques armes. Tous ces faits, consignés dans le rapport officiel, prouvent que la garnison n’était guère nombreuse. Ce rapport ne mentionne pas l’acte de courage d’un vieux sous-officier qui, au dire de MM. Habasque et de Geslin, faisant honte à ses conscrits, les aurait entraînés, aurait repoussé les assaillants dans la cour de la caserne, puis fait le coup de feu avec eux jusqu’au bas de la rue aux Chèvres.

La prison était le but de l’expédition. Les défenseurs aussi bien que les détenus étaient donc en émoi, en entendant les coups de fusil qu’on tirait autour d’eux, et, chose étrange, dans ce bâtiment isolé, le poste n’était composé que de sept hommes. La déposition du geôlier Peyrode nous montre celui-ci sonnant inutilement la cloche d’alarme, puis suppliant, au nom de Dieu, ses prisonniers, qui avaient eu cependant à se plaindre de lui, de demander sa grâce. Les chefs la lui accordèrent et, à la faveur du désordre, il put se sauver et aller se cacher au Petit-Moulin. Pendant ce temps, le jeune Le Frotter, accompagné de Justice, délivrait sa mère et les autres détenus, au nombre, dit-on, de 247. On s’empressa de les faire sortir de la ville.

Les chouans avaient donc réussi dans leur projet ; mais si, dans le premier moment de stupeur, ils s’étaient emparés facilement des principaux postes, ils avaient bientôt rencontré, pour l’honneur de la cité, un peu de résistance. Au bruit de la fusillade, quelques braves citoyens s’étaient levés et dirigés naturellement vers la place. Cette place était un vrai traquenard d’où il était impossible de s’échapper. La plupart furent saisis, désarmés et jetés au poste. De ce nombre furent Désury, Balay, Olivier Morin, le lieutenant de gendarmerie Chrétien. Le capitaine Thomas fut moins heureux que son lieutenant : frappé de coups de bayonnette, il fut laissé pour mort, mais il guérit et devint général. Son maréchal des logis, Valin, mourut quelques jours après des suites de ses blessures. La gendarmerie fît donc bravement son devoir comme toujours. La troupe ne donna pas — nous l’avons dit. — Le général Casabianca ne sortit pas non plus de son logis. On a prétendu qu’arrivé de la veille, il ne voulait pas s’aventurer dans des rues qu’il ne connaissait pas et que d’ailleurs il croyait à la trahison. Les états de services de ce général protestent contre le sobriquet injurieux de Casa-Peura qui lui fut donné à cette occasion, et d’ailleurs comment aurait-il pu agir sans le concours des administrateurs de la ville et du département ?

Qu’étaient devenus ces administrateurs ? On n’en cite que deux qui soient accourus au feu : le président de l’administration départementale, Le Provost, et le commissaire du Directoire exécutif prés la municipalité, Poulain-Corbion. D’après le rapport officiel, qu’on ne peut suspecter dans cette circonstance, le président du département se serait jeté avec son fils dans un parti de chouans qu’il prenait pour des républicains, et, au moment d’être fusillé, il s’échappa par le plus grand des hasards. Poulain-Corbion fut arrêté pendant qu’il se rendait à la municipalité. Ayant fait connaître son titre, il fut sommé de crier : Vive le roi ! — Non, dit-il, vive la République ! et il tomba percé de coups. C’était à peu de distance de sa demeure (évêché actuel), et non à la porte de la poudrière (tour nord de la cathédrale), dont il n’avait point la garde. Les clefs de la poudrière étaient entre les mains du capitaine d’artillerie Dambrine qui, se voyant arrêté, réussit à les mettre en sûreté[9].

En rétablissant les faits tels qu’ils se sont passés, et en écartant ce qui nous semble appartenir à la légende, il ne saurait entrer dans notre pensée de diminuer le mérite de ceux de nos concitoyens qui ont été tués en défendant leur cité envahie. Pour ceux-là, le sacrifice fut complet et les détails imaginés après coup n’ajouteront rien à leur dévouement. Réunissons donc dans un même sentiment de respect :

Darthuy, peintre en bâtiments ; Gautier, marchand-tailleur ; Botrel, commis à l’administration centrale ; Marvis, commis au bureau du payeur ; Le Breton et Chardronnet, gardes nationaux ; Couture, musicien de la 13e demi-brigade ; Fournier, gendarme ; Valin, maréchal-des-logis de gendarmerie ; Poulain-Corbion, commissaire du Directoire exécutif.

Parmi ces morts honorés, Poulain-Corbion occupait le premier rang par sa position et les services qu’il avait rendus. L’un des principaux représentants de Saint-Brieuc, au début et à la fin de la Révolution, il en avait connu les ardeurs et aussi sans doute les amertumes. Il aurait voulu, comme Palasne, en empêcher les excès. Sa mort lui a fait une mémoire inviolable en dehors des partis.

Après avoir rendu hommage aux républicains qui se sont dévoués, nous devons être impartial à l’égard des chouans, car nous voulons servir la vérité et non un parti. Nous savons déjà comment ils épargnèrent à la prison le geôlier Peyrode. Le sieur Grandchamp, dont la maison leur servit d’ambulance, déclara dans l’enquête qu’il n’y avait eu chez lui ni pillage ni dévastation et « que leur conduite avait été assez honnête pour des chouans. » La citoyenne Pouhaër, femme Conan, qui vint chez Grandchamp soigner les blessés, trouva leur chef également honnête. Il ne faudrait certes pas abuser à l’égard de tous les chouans d’une pareille épithète, car une troupe armée ne saurait envahir une ville, la nuit, sans y commettre des actes de violence ; mais, en ce qui concerne les chefs, il a été dit dans l’enquête qu’ils avaient défendu de fusiller les prisonniers, et le rapport officiel constate que l’ennemi ne s’était pas emparé des caisses publiques, et n’avait même pas essayé de s’en emparer.

On ne voit donc pas pourquoi, après la réussite de leur coup de main sur la prison, les chouans auraient attendu l’attaque des troupes et des habitants, qui les auraient, dit-on, chassés de la ville vers sept heures. Ils durent se replier vers six heures, car c’est l’heure du dernier décès constaté officiellement du côté des habitants. Il est évident que, pendant ce mouvement de concentration, les républicains ont dû engager un combat de rues et faire perdre à l’ennemi quelques hommes. Le rapport avoue qu’on ne put le poursuivre dans sa retraite, aussitôt qu’on l’eût désiré, et qu’une colonne qui le suivit jusqu’au bois de Craffaut revint sans avoir engagé d’action.

Les chouans furent obligés d’abandonner quelques blessés, mais on ne connut pas le nombre de leurs morts. On en trouva quatre ou cinq dans la ville et un au dehors, près du Vaumeno. C’était le jeune Étienne Le Frotter, qui, après avoir délivré sa mère, était allé rejoindre les siens.

Le lendemain, le général Casabianca forma une colonne de 200 hommes environ de troupe de ligne et de garde nationale, et la plaça sous les ordres du capitaine Comminet, qui avait été rappelé avec ses carabiniers. Il le chargea de poursuivre les chouans. Ceux-ci, après avoir couché à Plaintel, étaient venus occuper le château de Lorges, où ils avaient fait prisonnier un détachement républicain. Apprenant qu’ils allaient être attaqués, ils préparèrent plusieurs embuscades dans la forêt, notamment à la Croix Saint-Lambert, où ils éprouvèrent un échec. Vivement pressés sur l’esplanade, en avant du château, ils y perdirent, au rapport des républicains, la pièce de canon qu’ils avaient amenée, se défendirent quelque temps dans le château et se dispersèrent dans la forêt, laissant, suivant les uns, 40 morts sur le champ de bataille ; suivant les autres, 7 tués et une vingtaine de blessés. Parmi les morts de la dernière heure se trouvait Mme Le Frotter, qui fut atteinte d’une balle, au moment où le second de ses fils lui aidait à monter à cheval[10]. Cette déroute en pleine forêt ne prouve pas en faveur des dispositions prises par les chefs des chouans.

Du récit impartial de cette expédition, il est permis de conclure, suivant nous, que les autorités républicaines furent coupables dans cette affaire, non de trahison, mais d’une inconcevable négligence. La faute en était d’ailleurs plus au gouvernement central, qui laissait le désordre s’introduire partout, qu’aux administrations locales, qui ne recevaient ni direction ni appui. L’administration municipale de Saint-Brieuc comprit du reste que le plus sage pour elle était de garder le silence. Voici l’arrêté bien significatif qu’elle prit, le lendemain de l’invasion des chouans : « L’administration s’étant douloureusement convaincue que le citoyen Poulain, commissaire du Directoire près d’elle, venait d’être assassiné par les brigands qui s’étaient introduits en grand nombre, pendant la nuit, dans la commune, arrête :
de nommer commissaire provisoire le citoyen Damar Saint-Rivily, l’un de ses membres. »

Les obsèques furent ensuite ordonnées ; mais le registre municipal, si chargé d’ordinaire du récit des pompes officielles, ne donne pas plus les détails de la cérémonie funèbre que ceux de la grande invasion des chouans.

Seuls, les administrateurs du département firent au ministre de la guerre le rapport dont nous avons cité les principaux passages ; d’un autre côté, dans une proclamation à leurs concitoyens, ils crurent nécessaire de se défendre « d’avoir été insouciants ou traîtres » et demandèrent une enquête juridique ; puis, perdant la tête, ils dénoncèrent les projets du parti contre-révolutionnaire, soutenu par le cabinet de Saint-James. Voyant partout « des armées de rebelles commandées par des chefs audacieux », ils invitèrent le général Casabianca à faire arrêter les pères, les mères et les aïeuls des brigands armés et firent à Brest une réquisition de 2,000 hommes qui fut rejetée. Réduits à leurs seules forces, ils résolurent d’entourer la ville de retranchements et firent à cet effet, dans un rayon de plus de deux lieues, des réquisitions à titre gratuit d’hommes avec pelles, pioches, civières et harnais, et même de maçons et de charpentiers ; mais bientôt les habitants de Saint-Brieuc, les premiers, désertèrent les travaux. Le désordre était à son comble quand on apprit, quinze jours après l’entrée des chouans à Saint-Brieuc, que Bonaparte s’était emparé du pouvoir, en faisant le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799). La France, lasse des révolutions, acclama le héros des campagnes d’Italie et d’Égypte et le laissa promulguer la constitution dite de L’an viii (24 décembre 1799), qui maintenait la République sous la forme du Consulat. Cette date marque la fin du xviiie siècle et de la première Révolution.

I. — SITUATION ÉCONOMIQUE ET ADMINISTRATIVE.


Les détails que nous avons donnés au cours du récit précédent ont fait connaître l’état de l’agriculture, de l’industrie et du commerce pendant la période de la Révolution. Sous la Convention, toute industrie était morte, excepté celle « des citoyens cordonniers préparant des chaussures pour les armées. » Ajoutez-y les ateliers d’armes établis dans l’hôtel de Beauvoir et ceux de fabrication de salpêtre, placés sous la direction du citoyen Le Maout, voilà tout ce que Saint-Brieuc produisit dans cette triste époque. On ne songeait guère, en effet, à travailler pour d’autres que pour le gouvernement, quand on voyait, par exemple, les presses de la maison Prud’homme mises en réquisition, en 1793, et envoyées à Brest, d’où elles ne furent rapportées qu’au bout de quatre ans, en mauvais état. L’imprimeur employé par l’administration fut alors le citoyen Beauchemin. Sous le Directoire, l’industrie privée hasarda quelques essais. Une seconde imprimerie fut transportée par M. Bourel, de Lamballe à Saint-Brieuc, après la suppression des districts, et une tannerie fut établie au pont de Gouët par une société de négociants.

L’état des finances ne permit pas longtemps de s’occuper des travaux publics. Le quai Lambert, commencé au Légué en 1788, fut achevé en l’an iii. Il avait coûté 14,500 francs. On fit aussi quelques réparations aux cales et on entreprit le chemin de halage de la rive gauche, sous la direction de l’ingénieur en chef Piou. Tous ces travaux furent suspendus après l’an iii.

L’instruction publique fut complètement désorganisée. Pendant la Révolution, il n’y eut à Saint-Brieuc que quelques petits pensionnats tenus par la veuve Duhasay et par MM. Fromaget et Le Boyer, professeurs estimés. Ce dernier s’établit dans l’une des ailes de l’ancien couvent des sœurs de la Croix, à côté des francs-maçons qui occupaient l’autre aile.

La Convention ayant décrété l’organisation des écoles centrales, le gouvernement résolut d’en établir deux dans les Côtes-du-Nord, à Dinan et à Guingamp, puis une seule à Guingamp. Les professeurs, désignés par la voie du concours, le 7 vendémiaire an v, furent les citoyens Néther, Fromaget, Simonin, Le Maout, Pérennès, Dayot, Le Deist-Botidoux, Rupérou et Le Boyer. Néanmoins l’administration agit avec une telle lenteur que Saint-Brieuc eut le temps de réclamer la préférence et qu’aucune décision ne fut prise avant le 26 ventôse an vii. À cette date, le siège de l’école centrale fut fixé définitivement à Saint-Brieuc. Les citoyens Lymon-Belleissue, Piou fils et Denis, membres du jury d’instruction des Côtes-du-Nord, furent chargés par l’administration départementale de préparer un projet de règlement sur le régime intérieur de l’école et de donner des renseignements sur les professeurs déjà nommés. Les trois qualités exigées étaient le civisme, la moralité et la capacité. L’installation eut lien, le 10 prairial an vii, dans l’ancien local des Cordeliers. Des discours y furent prononcés par le citoyen Denoual, président de l’administration départementale ; Lymon-Belleissue, membre du jury central d’instruction ; Fromaget, professeur de langues anciennes, et Dayot, professeur de belles-lettres. Outre ces deux derniers, le procès-verbal mentionne parmi les professeurs appelés à prêter serment, les citoyens Néther, professeur de dessin ; Le Maout, d’histoire naturelle et de chimie ; Le Boyer, de physique expérimentale, et Baschamps, bibliothécaire. Ces maîtres étaient tous des hommes distingués qui formèrent de bons élèves. L’enseignement donné à l’école centrale rompait cependant avec la tradition classique, car l’étude des sciences y était séparée de celle des lettres et, en fait de langues anciennes, on n’y apprenait que quelques éléments de latin. Les élèves, au nombre de 125 en moyenne, se faisaient inscrire dans les différents cours, suivant leurs désirs, et assistaient de préférence à ceux des sciences.

À côté de l’école centrale, on s’occupa d’établir un musée et une bibliothèque. Dès l’an iii, Odio Baschamps, premier vicaire épiscopal, avait été chargé par le district et le département de réunir à Saint-Brieuc les éléments d’une bibliothèque. Le 12 messidor an vii (30 juin 1799), il fut nommé commissaire, ainsi que M. Lymon-Belleissue, pour rechercher les objets d’art, livres, tableaux et gravures disséminés dans les dépôts publics et les communes du département et en dresser un état général, pour en provoquer au besoin la remise. Les deux délégués rapportèrent de leurs voyages dans le département et à Paris d’importantes collections.

Le musée et la bibliothèque, aussi bien que l’école centrale, relevaient de l’administration départementale ; les écoles primaires seules étaient sous la direction de la municipalité, en vertu du décret du 17 pluviôse an vi, qui avait chargé les administrations locales de la surveillance des écoles de leur ressort.

Il n’y eut, du reste, rien de fixe dans les attributions des Page:Lamare - Histoire de la ville de Saint-Brieuc.djvu/253

Malgré les services qu’il rendit dans cette importante commission, Charles Du Bois se vit à la fois privé de sa charge de procureur du roi en la sénéchaussée de Saint-Brieuc et écarté de la vie publique, dans toute la force de l’âge et du talent. L’isolement dans lequel il vécut désormais lui fut sensible. « Jamais, écrivait-il, je ne me consolerai de ma nullité involontaire (car l’humanité, la probité et l’honneur ne me permettaient pas de faire exécuter les décrets des monstres qui ont couvert la France de sang, de pleurs, de misères et d’opprobre). Dans aucun temps, je n’ai donné mon opinion sur ce point pour règle à un autre, et je n’ai point voulu suivre celle de plusieurs personnes que j’honorais, qui étoit différente de la mienne. Peut-être avions-nous tous raison, et, si d’honnêtes gens en place ont empêché beaucoup de mal, peut-être étoit-il salutaire qu’il s’en trouvât quelques-uns qui conservassent le feu sacré sans mélange. »[11].

Son frère, Guillaume Du Bois, sieur du Rivage, ancien officier de marine, avait un tempérament plus batailleur. Nommé, sous le Directoire, président de l’administration du canton rural de Saint-Brieuc, il défendit avec une telle ardeur la liberté religieuse et les droits des municipalités renaissantes qu’il fut suspendu de ses fonctions. Nous le retrouverons sur la brèche à l’époque du Consulat.

Si les familles Du Bois, Prud’homme et plusieurs autres, qui appartenaient ouvertement au parti de la contre-révolution, ont pu traverser la Terreur en restant à Saint-Brieuc ou dans les environs, c’est une preuve de plus que les chefs des diverses administrations réussirent à sauver la plupart de leurs concitoyens compromis. Les victimes furent, presque toutes, des membres du clergé, que des ordres supérieurs désignaient au tribunal révolutionnaire, et encore est-il constant, d’après les témoignages contemporains, que les habitants de Saint-Brieuc en cachèrent un grand nombre, au péril de leur vie, de sorte qu’il y avait un véritable concert entre la population et ses magistrats Page:Lamare - Histoire de la ville de Saint-Brieuc.djvu/255 Page:Lamare - Histoire de la ville de Saint-Brieuc.djvu/256 époque d’oppression, les habitants n’ont pas méconnu pour cela les avantages de la réforme sociale qu’ils avaient longtemps attendue et qu’il voyaient enfin commencer. Ils ont subi l’épreuve douloureuse qui a suivi l’explosion de 1789 avec la force et le calme que nous avons signalés chez leurs pères, au milieu d’une crise terrible aussi, dans les années correspondantes du xvie siècle.






















  1. Pour éviter des renvois continuels, nous rappelons, au commencement de ce chapitre, que les documents dont nous avons fait usage proviennent presque tous des Archives du département des Côtes-du-Nord et de celles de la ville de Saint-Brieuc.
  2. Les 12 premiers membres de ce comité furent MM. Bagot, Besné, Boulard, Deberge, Droguet, Gourlay, Guimart, Jouannin Folleville, de La Villeberno, Le Mée, Le Meur, Le Saulnier de Vauhello.
  3. L’assemblée électorale chargée de nommer l’administration départementale ne se réunit que le 25 mai 1790, dans la chapelle des Cordeliers. Les électeurs représentant Saint-Brieuc dans cette assemblée furent MM. Gourlay, Droguet, Le Mée, Besné, Barbedienne, Boulard et Langlois. Le département eut à sa tête un conseil général nommé par les électeurs et un directoire exécutif, choisi par le conseil. Un procureur-syndic siégeait près de chacune de ces assemblées. Les districts furent organisés comme le département. Ces divers corps ne furent mis en activité qu’au mois de juillet. — L’année 1790 vit aussi commencer la réforme judiciaire, et créer un tribunal civil par district et un tribunal criminel par département. M. Duval-Villebogard fut élu président du tribunal du district de Saint-Brieuc et installé le 6 décembre. Le tribunal criminel ne fut constitué que le mois suivant.
  4. Les députés du district de Saint-Brieuc furent MM. Ruellan, Duclos, Champeaux, Chevalier, Boulard, Kergrist, Artur, Sauvage, Garnier, Lefebvre, Delatouche, Fortmorel, de La Ville-Bogard.
  5. Le calendrier républicain ne fut officiellement adopté qu’à la fin de 1793, mais on le fit néanmoins remonter au 22 septembre 1792, de sorte que l’an ii commença le 22 septembre 1793, et ainsi de suite, jusqu’au 31 décembre 1803, qui correspond au 11 nivôse de l’an xiv. La concordance des jours du nouveau et de l’ancien calendrier se calcule à l’aide du tableau suivant :
    Vendémiaire durait du 22 septembre au 21 octobre ; — brumaire, du 22 octobre au 20 novembre ; — frimaire, du 21 novembre au 20 décembre ; — nivôse, du 21 décembre au 19 janvier ; — pluviôse, du 20 janvier au 18 février ; — ventôse, du 19 février au 20 mars ; — germinal, du 21 mars au 19 avril ; — floréal, du 20 avril au 19 mal ; — prairial, du 20 mai au 18 juin ; — messidor, du 19 juin au 18 juillet ; — thermidor, du 19 juillet au 17 août ; — fructidor, du 18 août au 16 septembre. L’année comptait ainsi 360 jours, auxquels on ajoutait, dans les années ordinaires, 5 jours dits complémentaires ou sans-culottides et, de plus, tous les quatre ans, le jour bissextilaire. Chaque mois était divisé eu trois périodes de dix jours, dites décades.
  6. Peu de temps auparavant, la loge des francs-maçons, établie à Saint-Brieuc, sous le titre de la Vertu triomphante, s’était également régénérée. Elle se disait, en effet : « régulièrement constituée par patentes délivrées parle grande O... de France, le 10e jour du 10e mois de l’année 5∴7∴65∴, renouvelée le 20e jour du 7e mois de l’an 5∴7∴72∴, définitivement confirmée le 23e jour du 7e mois de l’an 5∴7∴74∴ et régénérée le 22e jour du 8e mois 5∴7∴02∴, ou le 1er jour de la 1re décade du 4e mois de l’an 1er de la République française une et indivisible. » La loge comptait 27 frères régénérateurs. Singulière analogie qui semble indiquer quelques rapports entre les deux sociétés !
  7. Un peu plus tard, la cathédrale servit d’étable à bœufs. Les rues avoisinantes furent de nouveau fortifiées comme au xvie siècle ; un corps de garde fut installé dans l’une des tours, en l’an iii, et un canon y fut placé pour battre la place du Pilori. Enfin, en l’an vi, on permit d’élever autour de l’édifice les échoppes qui en ont si longtemps souillé les abords.
  8. Antoine Palasne de Champeaux, fils du sénéchal, naquit à Saint-Brieuc, le 17 mai 1769. Capitaine en 1793 et chargé de l’armement du littoral des Côtes-du-Nord, il était, à la fin de la même année, adjudant-général dans l’armée de Tribout, bien qu’il n’eût que 18 mois de services. En 1795, il défit une colonne de chouans près de Caulnes et fut vaincu par Tinténiac à Coëtlogon. Au mois de septembre 1797, il figurait sur les registres de l’état civil comme époux de Jacquette Digaultray du Quartier ; il était déjà chef de brigade au 15e chasseurs à cheval, commandant le 87e arrondissement maritime et président du conseil de guerre de la 13e division militaire.
  9. « Les brigands passoient par une rue conduisant à la prison et trainant une pièce de canon. Le président du département crut qu’elle étoit au pouvoir des républicains et sortit avec son fils, croyant se joindre à ces derniers. Il se jette par cette méprise au milieu des brigands qui le saisirent, lui enlevèrent son arme et se disposent à le fusiller sur l’endroit, lorsque par le plus grand des hazards il parvint à s’éclipser d’entre leurs mains. La pointe du jour arrivant, un peloton de troupes républicaines et de citoyens se rendit sur la place du département, fit un feu bien nourri sur l’ennemi qui y étoit en force et l’en débusqua précipitamment. À ce même instant, d’autres pelotons de troupes et de citoyens circuloient dans la ville et eu chassoient les brigands. À 1 heures, elle étoit entièrement évacuée. Lorsque l’on put vérifier le mal qu’avoit fait l’ennemi, on reconnu qu’il avoit emmené une pièce de 4 avec un coffret, laissant sur place l’avant-train. On trouva sur la place et dans les rues 7 habitants de la ville tués, au nombre desquels étoit le citoyen Poulain-Corbion père, commissaire du Directoire exécutif. Des gens qui étoieut à portée d’entendre ce qui se passaient rapportent que ce fonctionnaire a préféré d’être immolé plutôt que de souiller la bouche de la provocation à la royauté. Arrêté par les brigands, ils lui demandèrent ou il alloit et qui il étoit. Je vais à la municipalité, dit-il ; je suis le commissaire du Directoire. Ah ! lui repartit-on, vous êtes le commissaire : c’est bon à savoir, vous serez fusillé à l’instant si vous ne criez vive le Roi. Non, dit-il, vive la République, et il est assassiné. On trouva aussi un gendarme tué, jeune homme de la plus belle conformation et d’une excellente conduite ; plus un musicien de la troupe. Neuf citoyens furent blessés plus ou moins grièvement, ainsi que le capitaine de la gendarmerie, 3 gendarmes, 3 militaires. On trouva aussi dans les rues 3 chouans tués, et dans une maison un blessé à mort. À deux portées de fusil de la ville, on trouva 8 autres chouans tués. On sait qu’ils ont eu beaucoup de blessés et que dans une maison qu’ils se firent ouvrir, ils en firent penser 15. On craignoit pour la poudrière, mais l’ennemi ne put y pénétrer, et ce bonheur est dû au sang-froid du citoyen Dambrine, capitaine au 8e régiment d’artillerie à pied, directeur du dépôt des munitions. Cet officier, en voulant venir au corps de garde de la place, fut pris par l’ennemi. Il avoit la clef de la poudrière en poche ; on le conduisit au poste, et en arrivant, il eut l’adresse de glisser la clef sous le lit de camp. On la lui demanda, il répondit ne l’avoir point et supposa qu’elle étoit avec le garde magasin logé à la caserne. On le garda au poste parce que l’on comptoit sans doute en tirer parti si on pouvoit ouvrir la poudrière ; mais les brigands ayant été chassés plutôt qu’ils ne le pensoient, il se trouva délivré. L’ennemi ne s’est pas non plus emparé des caisses publiques, et n’a même pas essayé de s’en emparer : il attendoit le jour pour commencer le pillage auquel on ne lui a point laissé le temps de se livrer. » (Extrait du rapport de l’administration centrale au ministre de la guerre. — Archives des Côtes-du-Nord.)
  10. La guerre civile réservé quelquefois de singulières destinées à certaines familles. Ce jeune homme, presque enfant, qui avait vu tuer sa mère et son frère aîné dans les rangs des chouans, fut fait prisonnier quelque temps après, entra dans l’armée républicaine et devint capitaine dans la vieille garde.
  11. Archives Du Bois de La Villerabel.