Histoire des Canadiens-français, Tome VI/Chapitre 7

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Wilson & Cie (VIp. 89-104).

CHAPITRE VII


1715-1750


Monnaie de carte. — Commerce. — Bâtiments perdus en mer. — Développement de l’agriculture. — Exportations. — Caractère et tempérament des Canadiens. — Quelques-uns de leurs usages. — Leurs aptitudes, etc.


E
n examinant la longue période de trente-cinq ans qui va de 1680 à 1715, on rencontre nos luttes avec les Iroquois, contre les colonies de la Nouvelle-Angleterre et pardessus tout la mauvaise administration qui signala le coucher du soleil de Louis xiv. À la paix d’Utrecht (1713) notre commerce était ruiné, l’argent manquait, le roi devait des sommes énormes qu’il ne pouvait payer. Depuis plusieurs années, le castor, principal article d’exportation du Canada, baissait en valeur sur les marchés de France, et la loi prohibait toujours sa vente à l’étranger. Des milliers de peaux étaient offertes chaque année aux comptoirs des grands lacs, mais la France n’en consommait que cent cinquante mille livres et l’on défendait aux sauvages alliés de vendre le surplus aux Anglais, lesquels les payaient plus cher que les Français. Tous les désavantages étaient du côté des Canadiens ; malgré cela, on sait avec quelle habilité ils surent acquérir et conserver pendant plus d’un siècle des alliances intimes avec les peuples de l’ouest. Les faillites étaient devenues générales en France et au Canada, lorsque se fonda la compagnie d’Occident (1715) qui se proposait de régénérer le commerce. Nous avions en main une somme de deux millions de monnaie de carte sur laquelle il nous fallut perdre moitié, en vertu d’un arrangement intervenu en 1714 mais qui ne fut exécuté que trois années plus tard. Le 12 mai 1716, le conseil de marine, tenu au Louvre, écrivait : « M. Bégon n’a fait tirer, l’année dernière, des lettres de change pour l’extinction des cartes que pour la somme de soixante et un mille livres sur celle de cent soixante mille payables au mois de mars 1717, parce que les négociants n’ont pas voulu en prendre davantage, à cause que celles de 1715 et 1716 n’avaient pas été acquittées. [1] Comme on a commencé à acquitter partie des lettres de 1715, et que l’on a promis de fondre dans le courant de cette année le payement total des lettres tirées sur 1715 et 1716, il est à croire que l’on en prendra volontiers à présent. Savoir si le conseil (du roi) souhaite donner ordre à M. Bégon de faire tirer cette année pour quatre-vingt dix-neuf mille livres de lettres de change, restant de cent soixante mille livres payables en 1717, et pareillement pour la même somme payable en 1718, et il continuera successivement chaque année jusqu’à l’extinction des cartes, en observant de retirer le double de cette monnaie pour les dites lettres de change et de le faire brûler à mesure, suivant le premier projet. » En marge est écrit : « Il n’y a qu’à suivre les ordres qui ont été donnés sur cela, le conseil n’y voulant rien changer. » Vaudreuil et Bégon disent, dans une dépêche du 14 octobre 1716 : « Nous avons l’honneur d’accuser au conseil la réception de sa lettre du 22 octobre dernier, avec la copie de l’arrêt du conseil d’État du roi du 12 du même mois, pour la fixation des espèces et matières d’or et d’argent ; comme par cette lettre il nous parait que l’intention du roi et du conseil en nous envoyant cet arrêt qui fixe pour toujours les espèces d’or et d’argent au même prix, savoir les louis d’or à quatorze livres et les écus à trois livres dix, a été seulement de nous faire savoir que les dites espèces ne doivent pas avoir dans la colonie un plus haut prix que celui qu’elles ont en France, nous y tiendrons exactement la main, et les louis d’or sont à vingt et les écus à neuf sur le pied qui sont à présent en France[2], suivant l’avis que M. Gaudion en a donné au sieur Petit son commis. »

Par une déclaration du 5 juillet 1717, le conseil du roi réduisit le cours des monnaies de carte à la moitié de la valeur de celles-ci[3]. Le 9 octobre le conseil de marine, de qui relevait la colonie, notifia les autorités de Québec qu’il avait été donné des ordres pour la fabrication de louis d’or à la monnaie de Paris, au cours de trente-six livres. Ce furent les premières pièces de ce genre expédiées à la colonie. Le régent payait la moitié des cartes ; le reste était brûlé ; on s’engageait à n’en plus mettre en circulation ; toutes les denrées devaient se payer en or ou en argent, et le quart était aboli sur ces espèces. Ce fut le réveil du commerce.

Les Canadiens comptaient alors par livres, francs, écus, pistoles et piastres. Le mot « franc » était le plus usité, cependant « écu » et « piastre » s’employaient tous les jours. Le terme « piastre » est devenu français, mais il a une signification ou valeur qui change selon les pays. La contrebande nous apportait les piastres espagnoles ; au commencement du dix huitième siècle, nos archives renferment de fréquentes mentions de cette monnaie ; le commerce la recherchait, principalement pour faire partie des retours en France, quoique le risque de la mer fut très grand à cette époque. La piastre des anciens Canadiens était la même que celle de nos jours ; cinq francs ou cent vingt sous, équivalent à cent cents ou un dollar. Ce dernier mot est d’origine allemande et comme il est devenu anglais, nous ne voyons pas pourquoi on en ferait usage en parlant français. Piastre est une meilleure expression.

La concurrence commerciale anglaise, cauchemar continuel de ceux qui, de Paris ou de Québec, administraient le Canada, devenait plus dangereuse depuis que les espèces métalliques circulaient librement. La banque de Law étant tombée (1720) et avec elle la fortune de la France — si fortune il y avait — on se remit à gêner le Canada. Le régent avait composé à cinquante par cent avec nous, en 1717 ; la même année il achetait trois millions trois cent soixante et quinze livres un diamant qui devait porter son nom le Régent. De là à de nouvelles tracasseries il n’y avait pas loin. Un édit du mois de juin 1721 prescrivit la frappe de cent cinquante mille marcs de monnaie de cuivre destinée aux seules colonies et que l’on devait recevoir à un sixième dans les payements, comme en France. La compagnie des Indes envoya vingt mille francs de ces pièces, en 1722 ; un mémoire, du 5 mai 1723, soumis au conseil du roi, porte : « Les habitants ont fait difficulté d’en recevoir dans les payements et n’ont pu y être contraints parce que cet édit n’a point été enrégistré au conseil supérieur de Québec. Comme une somme de vingt mille livres en cette monnaie ne peut être à charge à cette colonie et que le conseil des Indes n’y en fera pas plus passer qu’on ne lui en demande, il demande qu’il soit expédié l’ordre nécessaire pour faciliter les cours des dites espèces en Canada. Il paraît qu’il convient d’expédier des lettres patentes pour ordonner l’enregistrement au conseil supérieur de Québec du dit édit, et de les envoyer par un mémoire du roi adressé à MM. de Vaudreuil et Bégon, et d’approuver par ce mémoire que le conseil supérieur de Québec règle qu’on ne peut recevoir qu’un sixième de cette monnaie dans les payements, suivant qu’il se pratique dans le royaume. » En marge est écrit : « Bon. » L’édit fut enregistré. Le 14 octobre 1723, Vaudreuil et Bégon représentaient au ministre qu’ils avaient donné toute la protection qui dépendait d’eux à Eustache Chartier de Lotbinière[4], directeur de la compagnie des Indes, pour faire accepter cette monnaie du public, mais, ajoutaient-ils, « il n’a pas été possible d’y parvenir parce qu’on n’est pas dans l’usage dans ce pays-ci de recevoir ni de faire des payements en monnaie de cuivre ; qu’elle a été trouvée incommode par son poids, beaucoup au-dessus de sa valeur intrinsèque, et parce qu’elle n’a point de cours hors de la colonie. Nous voyons sur cela tant d’opposition et si peu d’espérance de les surmonter, que nous croyons qu’il ne conviendrait pas de rien tenter au delà de ce que nous avons fait. » Une note de la même source renferme ces lignes : « Il y a entre les mains de l’agent de la compagnie à Québec, environ vingt mille livres de monnaies de cuivre (marquée : « colonies françaises » ) qu’il ne peut donner en payement du castor, faute de pouvoir fournir quatre-cinquièmes en espèces d’argent, ainsi qu’il a été réglé, comme il ne convient point à la compagnie d’envoyer les quatre-vingt mille livres qu’il faudrait en argent pour distribuer cette monnaie dans la colonie, on ne trouve point d’autre expédient pour en débarrasser la compagnie que de supplier Mgr le comte de Maurepas de faire prendre cette somme par le trésorier de la colonie qui la distribuera, peu à peu, dans les payements qu’il fera pour le roi au moyen des espèces d’argent que Sa Majesté fait passer tous les ans dans cette colonie, et ce trésorier fournira des lettres de change sur le trésorier-général de la marine pour le montant de la dite monnaie qui lui sera remis. » Bientôt, le ministre voulut aller plus loin, selon que montre un rapport de Clérembault d’Aigremont : « Il est certain que l’augmentation du tiers proposée sur les espèces au-dessus de leur valeur intrinsèque n’opérerait point le succès qu’on a pensé et ne servirait au contraire qu’à ruiner la colonie ; les marchands forains qui y viennent trouveraient encore plus d’avantage par l’augmentation du prix de leurs marchandises, qui seraient au moins du double du cours d’à présent, et ils remporteraient également les espèces sur lesquelles ils auraient leur bénéfice aussi. » Le 11 novembre 1728, M. de Beauharnois écrivait au ministre : « Nous sommes, M. Daigremont et moi, très embarrassés sur la disette d’argent qu’il y a en Canada. Tout le public nous fait des représentations par des requêtes pour faire de la monnaie de carte que l’on ferait retirer à l’arrivée, du vaisseau du roi. Le commerce du billet est fort dangereux et donne lieu à une usure épouvantable dont on n’a que trop vu les mauvais effets. Nous allons examiner tout et nous ne nous y déterminerons qu’autant que nous ne pourrons absolument nous en dispenser et il n’y a guère de moyen de faire autrement. Voilà, ci-jointe, la requête des négociants :

« Les négociants et habitants de cette colonie se trouvent indispensablement obligés de vous remontrer très humblement qu’ils sont aujourd’hui chargés d’une quantité de marchandises dont ils ne peuvent se procurer aucune vente, qui resteront invendues dans leurs magasins jusqu’à l’année prochaine sans qu’ils puissent espérer qu’il s’en fasse aucune consommation, ce qui causera infailliblement leur ruine et celle du commerce et de la colonie, si vous n’avez la bonté d’y pourvoir. Le défaut de circulation d’espèces dans la colonie est la seule source de la cessation du commerce. Les billets ou lettres de change des caisses du roi et de la compagnie des Indes, qui circulent aujourd’hui en Canada, ne sont propres qu’au commerce en gros et ne peuvent servir au détail du particulier et de l’habitant, parce que le particulier ne peut acheter de l’habitant les denrées nécessaires à la vie ; l’habitant ne peut acheter les marchandises dont il peut avoir besoin ; l’artisan ne peut être payé de son ouvrage ni par son travail se procurer la vie et l’habillement avec cette sorte de billets qui ne peuvent jamais faire des appoints justes dans le détail du commerce des denrées nécessaires à la vie ; des marchandises pour l’habillement et du payement des ouvriers pour lequel détail il est indispensable d’avoir une monnaie courante : il n’en paraît plus en ce pays. C’est cependant de détail réciproque du particulier et de l’habitant et des artisans que le commerce en gros dépend absolument, parce qu’il est évident qu’il ne peut se soutenir que par la consommation et le détail. Il est venu cette année, plus de marchandises de France qu’il n’en était venu depuis très longtemps, tant par les marchands forains que par les domiciliés, qui ne peuvent prévoir ce que les forains apportent et ont fait venir de France les marchandises qu’ils sont accoutumés de faire venir pour la consommation ordinaire du pays. Ces marchandises sont encore invendues pour la plus grande partie, et les domiciliés ne peuvent plus compter de faire aucun retour en France pour cette année. Ils ne peuvent pas même espérer de les vendre pendant le cours de l’année, parce que tous les états de la colonie seraient dans l’impossibilité d’acheter en détail ; et que les personnes même les plus aisées seront obligées de supprimer malgré eux des dépenses qu’ils seraient en état de faire, faute d’une monnaie dont la circulation facile puisse y satisfaire. La colonie restant dans cet embarras, il est impossible que le commerce n’y soit entièrement ruiné ; le mal ira toujours en augmentant et si les marchandises qui sont actuellement dans la colonie restent invendues jusqu’à l’arrivée des vaisseaux de France l’année prochaine, comme il arrivera infailliblement, n’y ayant point de consommation faute d’une monnaie absolument nécessaire pour la procurer. Les marchandises qui pourraient venir de France l’année prochaine, avec celles qui seront restées invendues feront une masse que le commerce borné du Canada ne pourra soutenir. D’ailleurs, les domiciliés se trouveront réduits à ne demander aucunes marchandises en France l’année prochaine. Les uns parce qu’ils n’auront point vendu cette année ou que les crédits qu’ils auront pu faire ne seront point payés et que par conséquent ils n’auront aucun retour à faire en France. Et ceux qui pourraient avoir des fonds à envoyer dans l’appréhension de se surcharger de nouvelles marchandises qui leur resteront invendues si la consommation ne leur en devient assurée par une monnaie qui puisse circuler. Cette extrémité ferait entièrement cesser le commerce de la colonie, sans lequel elle ne pourra subsister et dont il est l’unique soutien. Les remontrants osent espérer de votre justice que vous voudrez bien prévenir la perte aussi infaillible que prochaine de cette colonie, en faisant mettre dans le commerce une monnaie en billets, ou de quelque manière que vous jugerez le plus convenable, depuis vingt livres jusqu’à dix sous, qui puisse circuler dans le commerce et procurer à la consommation, laquelle monnaie aura cours comme espèces pendant l’année, jusqu’à l’arrivée du vaisseau du roi à laquelle elle pourra être retirée et payée en argent, si Sa Majesté a la bonté d’en envoyer, ou en lettres sur la France. — (Signatures) De la Gorgendière, V… Chevron, Riverin, C. Porlier, De la Cellière, Jérémie, Grandinesnil, Beaudoin, F. Caban, Jean Lamorille, Bazil Poulin, Crespin P. Normandin, Dupon Soumet, Beauvisage, Perthusat, Courval, Foucher, Desaunier, F. Poisset. »

Les accidents de mer avaient plusieurs fois causé de la gêne au commerce et amené de véritables disettes dans la colonie. Vers 1694, le Carousel périt dans le Saint-Laurent avec toute sa cargaison et une forte somme de numéraire. En 1705, la Seine fut prise par les Anglais ; elle convoyait des navires marchands portant près d’un million de livres de valeur qui tombèrent aux mains de l’ennemi ; les magasins se trouvant vides, les Canadiens eurent recours plus que jamais à l’industrie domestique pour se vêtir. On estimait, en 1715, que les pertes souffertes sur mer, par suite de la guerre ou des naufrages, s’élevaient à trois millions et demi depuis 1690. Le 28 août 1725, le Chameau[5] périt corps et biens sur un rocher, à deux lieues et demie de Louisbourg[6] ; comme son chargement était considérable, il résulta de cette perte une grande détresse et la ruine de plusieurs familles. L’Éléphant, autre navire du roi, parti de la Rochelle le 4 mai 1729, toucha, le 16 juin, sur un rocher, à douze lieues de Québec et la riche cargaison qu’il portait fut entièrement perdue. Les passagers arrivèrent à Québec le 18. Parmi eux étaient : Mgr Dosquet et son secrétaire M. Claude de la Vernède Saint-Poney, diacre ; l’abbé Louis-Bertrand de La Tour, le père Luc (Luc Flamandon, Luc Hendrix ?) récollet ; plusieurs prêtres ; des sulpiciens, récollets et jésuites. Il y avait à bord trois fils du défunt gouverneur M. de Vaudreuil : le comte Louis-Philippe de Vaudreuil, lieutenant du roi, commandant ce vaisseau ; Pierre-François de Vaudreuil Cavagnal, plus tard gouverneur du Canada, et Pierre de Rigaud de Vaudreuil qui devint gouverneur de Montréal, et puis le sieur C. LeBeau et ses dix-sept compagnons d’aventure. Ce malheur s’ajoutait à la disette qui régnait déjà depuis quelques années. « L’hiver de 1729, dit Garneau, fut pour le Canada ce que celui de 1709 avait été pour la France. Les habitants furent obligés de vivre de bourgeons, et de ce qu’on regardait alors comme n’étant guère plus nourrissant, de pommes de terres.[7] Plusieurs personnes moururent de faim. » Ces années de crise venaient en travers du développement de la partie agricole du pays, car il ne faut pas oublier la marche ascendante de la production du sol, malgré les guerres et l’éloignement des coureurs de bois pour le travail des champs. M. J. C. Langelier[8] l’expose fort bien. « La meilleure preuve du progrès et de l’activité de l’agriculture, dit-il, se trouvent dans les recensements. Si nous comparons le cens de 1692 avec celui de 1734, nous trouvons que, durant cette période de quarante-deux années, la moyenne de l’augmentation a été de 16.370 par cent pour la production des céréales, 14 par cent pour le bétail, 12.230 pour la superficie ensemencée, et 4.830 pour la population, ainsi que le montre le tableau suivant :


1692 1734 Augmentation
Annuelle
Augmentation
totale
Minots de grains 120,418 974,114 16.37 p. c. 709 p. c.
Têtes de bétail 11,804 81,696 14 p. c. 592 p. c.
Arpents en culture 26,669 163,611 12.23 p. c. 514 p. c.
Population 12, 431 37,716 4.83 p. c. 203 p. c.


M. l’abbé Joseph Navières écrivait en 1734 : « L’argent de ce pays est différent de celui de France et craint extrêmement l’eau et le feu : ce sont des cartes de différentes grandeurs sur lesquelles sont les armoiries de France, le nom du gouverneur, de l’intendant et du contrôleur[9] La monnaie de France y a cependant cours, mais elle est rare, et ceux qui en ont la conservent précieusement. Toutes les affaires se font avec cet argent de papier, que ceux qui veulent quitter le pays rapportent au trésor. Autrefois, on ne se servait que d’argent de France, mais depuis la perte d’un vaisseau qui arriva, il y a cinq ans et qui apportait des sommes très considérables, on a jugé de ne plus exposer au gré des vents une marchandise si précieuse. »

POPULATION, TERRES EN VALEUR ET BÂTISSES.


Années Population Arpents sous culture Arpents en paturage Églises Édifices publics Maisons Moulins Moulins à scie Moulins à farine
1667 3,918 11,448
1668 6,282 15,642
1679 9,400 21,900
1681 9,677 24,827
1685 10,725 24,390 1,851 41
1688 10,303 28,663 44 1,720 46
1692 11,075 26,669 3,642 39 1,929 43
1695 12,786 28,110 3,595 53 1,934 39
1698 13,815 32,524 5,159 62 2,310 43
1706 16,417 43,671
1719 22,530 63,032 8,018 77 54 19 76
1720 24,434 61,357 10,132 88 64 28 82
1721 24,951 62,145 12,203 86 67 30 90
1734 37,716 163,111 17,657 77 54 52 118



BÉTAILS


Années Bêtes à
cornes
Chevaux Ânes Chèvres Cochons Moutons
1667 3,107 85
1668 3,400
1679 6,983 145 12 33 719
1681 6,948 94 8 18 572
1685 7,474 156 14 787
1688 7,719 218 3,701 1,061
1692 7,456 400 3,045 902
1695 9,181 580 5,333 918
1698 10,209 684 5,147 994
1706 14,191 1,872 1,820
1719 18,241 4,024 14,418 8,435
1720 24,866 5,270 17,944 12,175
1721 23,388 5,603 16,250 13,823
1734 33,179 5,056 23,646 19,815


RÉCOLTES


Années Blé Pois Maïs Orge Avoine Grains
divers
Lin Chanvre Tabac
Minots Minots Minots Minots Minots Minots Livres Livres Livres
1667
1668 130,978
1679
1681
1685
1688 100,971 28,554
1692 89,711 4,597 13,810 12,300
1695 129,154 6,490 13,955 20,710
1698 160,978 10,251 21,797 23,301
1706
1719 234,566 46,408 6,487 50,416 45,970 5,080
1720 134,439 55,331 4,159 62,053 67,264 1,418
1721 282,700 57,400 7,205 4,585 64,035 54,650 2,100 48,038
1734 737,892 63,549 5,223 3,462 163,988 92,246 2,221 166,054


Le commerce avec l’extérieur était assez prospère en 1736 puisque nous exportions cette année quatre-vingt mille minots de grains aux Antilles seules. Des quantités aussi considérables partaient pour le cap Breton et la France. En 1742 le cap Breton (l’île Royale) s’approvisionnait presque exclusivement à Québec. Garneau prétend que les exportations en farine ou pois atteignaient, certaines années, deux cent cinquante mille francs. La somme des lettres de change s’était tellement accrue que le trésor du roi n’y pouvait plus suffire et en 1743, on en espaça les payements. La guerre qui survint deux ans après grossit encore le nombre de ces papiers qui tombèrent en discrédit. Les marchandises s’élevèrent hors de prix et comme, à cause de la guerre, le roi était le grand consommateur, c’est sur lui que porta principalement la perte. Un mémoire, rédigé, selon les apparences, après la conquête, par un officier au courant de la situation, dit : « Jusqu’à l’époque de la guerre de 1744 les denrées et les marchandises y étaient à grand marché ; la déclaration de la guerre les fit alors augmenter très considérablement. L’on n’en sera point surpris, en considérant qu’en temps de paix, les négociants étaient peu dans l’usage de faire assurer leurs marchandises qu’ils faisaient venir d’Europe, ou du moins qu’ils ne payaient dans les cas où ils voulaient user de cette précaution, qu’une prime de trois ou quatre pour cent, et que le fret ne leur coûtait que de cinquante à quatre-vingts francs par tonneau. En 1744, dès que la guerre fut déclarée, les assurances montèrent à vingt-cinq pour cent, et ont été portées ensuite à soixante ; le fret à deux cents livres le tonneau, et ensuite jusqu’à mille. Les denrées du crû de la colonie ont eu de même une augmentation des prix progressive et relative à celui des marchandises que les cultivateurs étaient obligés d’acheter. Les colons ayant été dans la nécessité d’abandonner la culture de leurs terres pour aller s’opposer aux efforts des ennemis, les terres sont restées presque sans culture, et les productions en ont été par une suite nécessaire presque anéanties ; une corde de bois qui, avant cette guerre ne coûtait communément que cinquante sols ou trois ou quatre francs, a toujours valu depuis huit à dix francs au moins, sans que la paix de 1748 ait causé aucune diminution. Le Canada n’a point profité de cette paix dont l’Europe a joui jusqu’en 1755 ; la guerre y a toujours continué, et l’on sait que c’est ce qui l’a occasionnée en Europe. Par une suite des malheurs de la guerre, cette colonie s’est trouvée totalement dégarnie et dépourvue de marchandises depuis 1744 jusqu’en 1748 ; celles qui y ont été portées pendant les sept années de paix depuis 1749 jusqu’en 1755 ont été bientôt consommées ; il a fallu en acheter considérablement pour le compte du roi, tant pour satisfaire aux présents que Sa Majesté faisait aux Sauvages en récompense des services qu’ils rendaient pendant la guerre, que pour fournir aux envois faits à l’Acadie, et à la subsistance et approvisionnement d’un corps de trois mille hommes qui fut envoyé à la Belle-Rivière. »

Les notes de Kalm (1749) ne sont pas sans intérêt : « Au Canada, l’échange se fait presque entièrement avec du papier-monnaie. C’est à peine si j’y ai vu une pièce métallique, excepté les sous français, qui sont en cuivre, mêlés d’argent en très petite quantité. Ils sont devenus bien minces à force de circuler et leur valeur est estimée à un sou et demi… Le papier courant du pays est tout écrit à la main, et par conséquent sujet à être contrefait ; aussi l’a-t-il été plus d’une fois, mais on a infligé de tels châtiments (la peine capitale le plus souvent) aux auteurs de ces faux que ce crime est devenu très rare maintenant. Le manque de menue monnaie est une cause de perte pour les acheteurs et les vendeurs, vu qu’il n’y a pas de prix intermédiaire entre une livre et deux livres. »

Tout ce que nous avons imprimé jusqu’à présent sur le caractère et les coutumes des Canadiens-Français est tiré textuellement des écrits de témoins oculaires et nous nous sommes fait un devoir de citer ces textes à la date même où vivaient leurs auteurs. Les passages qui suivent vont compléter ce tableau sous le régime français. M. l’abbé de La Tour s’exprime en ces termes : « La simplicité des habits et la modestie des femmes avaient toujours régné en Canada ; le luxe et l’immodestie commencèrent à s’introduire vers la fin du siècle dernier, et malgré la pauvreté de la colonie, ont été toujours croissant. Il n’y a point de mode qui n’y soit apportée par les vaisseaux et qui n’y soit rapidement adoptée, à l’exception du rouge : les femmes canadiennes, du moins le grand nombre, n’ont pas encore imaginé qu’il fallait se défigurer pour plaire, et qu’un air de furie dût gagner les cœurs. » En 1682 Mgr de Laval avait porté une ordonnance contre le luxe et la coupe des vêtements des femmes, si bien que un demi siècle plus tard, l’abbé de la Tour disait : « En général, les femmes ne viennent à l’église que décemment habillées et couvertes, et bien plus qu’on ne l’est, assez communément, en France. »

Les lettres de voyage du père Charlevoix sont remplies d’observations dont la justesse nous semble inattaquable : « On ne voit point en ce pays, dit-il, de personnes riches, et c’est bien dommage car on y aime à se faire honneur de son bien et personne presque ne s’amuse à thésauriser. On fait bonne chère si, avec cela, on peut avoir de quoi se bien mettre ; sinon, on se retranche sur la table pour être bien vêtu. Aussi faut-il avouer que les ajustements font bien à nos créoles. Tout est ici de belle taille et le plus beau sang du monde dans les deux sexes ; l’esprit enjoué, les manières douces et polies sont communes à tous, et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n’est pas même connue dans les campagnes les plus écartées. Nous ne connaissons point au monde de climat plus sain que celui-ci. Il n’y règne aucune maladie particulière. Les campagnes et les bois y sont remplis de simples merveilleux, et les arbres y destillent des baumes d’une grande vertu. Ces avantages devraient bien y retenir au moins ceux que la Providence y a fait naître, mais la légèreté, l’aversion d’un travail assidu et réglé et l’esprit d’indépendance en ont toujours fait sortir un grand nombre de jeunes gens et ont empêché la colonie de se peupler… On dirait que l’air qu’on respire dans ce vaste continent contribue à ce défaut, mais l’exemple et la fréquentation de ses habitants naturels (les Sauvages) qui mettent tout leur bonheur dans la liberté et l’indépendance, sont plus que suffisants pour former ce caractère… Les Français Canadiens ont beaucoup d’esprit, surtout les personnes du sexe, qui l’ont fort brillant, aisé, ferme, fécond en ressources, courageux et capable de conduire les plus grandes affaires. Vous en avez connu, Madame[10], plus d’une de ce caractère et vous m’en avez témoigné plus d’une fois votre étonnement. Je puis vous assurer qu’elles sont ici le plus grand nombre et qu’on les trouve telles dans toutes les conditions… On accuse encore nos créoles d’une grande avidité pour amasser et ils font véritablement pour cela des choses qu’on ne peut croire si on ne les a point vues. Les courses qu’ils entreprennent, les fatigues qu’ils essuient, les dangers à quoi ils s’exposent, les efforts qu’ils font passent tout ce qu’on peut imaginer. Ils est cependant peu d’hommes moins intéressés, qui dissipent avec plus de facilité ce qui leur a coûté tant de peine à acquérir et qui témoignent moins de regret de l’avoir perdu. Aussi n’y a-t-il aucun lieu de douter qu’ils n’entreprennent ordinairement par goût ces courses si pénibles et si dangereuses. Ils aiment à respirer le grand air. Ils se sont accoutumés de bonne heure à mener une vie errante ; elle a pour eux des charmes qui leur font oublier les périls et les fatigues passés, et ils mettent leur gloire à les affronter de nouveau… Je ne sais si je dois mettre parmi les défauts des Canadiens la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Il est certain du moins qu’elle leur inspire une confiance qui leur fait entreprendre et exécuter ce qui ne paraîtrait pas possible à beaucoup d’autres. Il faut convenir, d’ailleurs, qu’ils ont d’excellentes qualités. Nous n’avons point, dans le royaume, de province ou le sang soit communément si beau, la taille plus avantageuse et le corps mieux proportionné. La force du tempérament n’y répond pas toujours et, si les Canadiens vivent longtemps, ils sont vieux et usés de bonne heure. Ce n’est pas même uniquement leur faute, c’est aussi celle des parents qui, pour la plupart, ne veillent pas assez sur leurs enfants pour les empêcher de ruiner leur santé dans un âge où, quand elle se ruine, c’est sans ressource. Les Sauvages les plus habiles ne conduisent pas mieux leurs canots dans les rapides les plus dangereux, et ne tirent pas plus juste… Bien des gens sont persuadés que les Canadiens ne sont pas propres aux sciences, qui demandent beaucoup d’application et une étude suivie. Je ne saurais vous dire si ce préjugé est bien ou mal fondé, car nous n’avons pas encore eu de Canadien qui ait entrepris de le combattre — il ne l’est peut-être que sur la dissipation dans laquelle on les élève. Mais personne ne peut leur contester un génie rare pour les mécaniques ; ils n’ont presque pas besoin de maîtres pour y exceller et on en voit tous les jours qui réussissent dans tous les métiers sans en avoir fait d’apprentissage… Quelques-uns les taxent d’ingratitude ; ils m’ont néanmoins paru avoir le cœur assez bon — mais leur légèreté naturelle les empêche souvent de faire attention aux devoirs qu’exige la reconnaissance. On prétend qu’ils sont mauvais valets ; c’est qu’ils ont le cœur trop haut et qu’ils aiment trop leur liberté pour vouloir s’assujettir à servir. D’ailleurs, ils sont fort bons maîtres — c’est le contraire de ce qu’on dit de ceux dont la plupart tirent leur origine. Ils seraient des hommes parfaits si avec leurs vertus ils avaient conservé celles de leurs ancêtres. On s’est plaint, quelques fois, qu’ils ne sont pas amis constants. Il s’en faut bien que cela soit général et, dans ceux qui ont donné lieu à cette plainte, cela vient de ce qu’ils ne sont pas accoutumés à se gêner, même pour leurs propres affaires. S’ils ne sont pas aisés à discipliner, cela part du même principe, ou de ce qu’il ont une discipline qui leur est propre et qu’ils croient meilleure pour faire la guerre aux Sauvages — en quoi ils n’ont pas tout-à-fait tort. D’ailleurs, il semble qu’ils ne sont pas les maîtres d’une certaine impétuosité, qui les rend plus propres à un coup de main ou à une expédition brusque qu’aux opérations régulières et suivies d’une campagne. On a encore observé que, parmi un très grand nombre de braves qui se sont distingués dans les dernières guerres, il s’en est trouvé assez peu qui eussent le talent de commander. C’est peut-être parce qu’ils n’avaient pas assez appris à obéir. Il est vrai que, quand ils sont bien menés, il n’est rien dont ils ne viennent à bout, soit sur mer, soit sur terre — mais il faut, pour cela, qu’ils aient une grande idée de leur commandant. Feu M. d’Iberville, qui avait toutes les bonnes qualités de sa nation, sans en avoir les défauts, les aurait menés au bout du monde… Ce qui doit surtout faire estimer nos créoles, c’est qu’ils ont un grand fond de piété et de religion et que rien ne manque à leur éducation sur ce point. Il est vrai aussi que, hors de chez eux, ils ne conservent presque aucun de leurs défauts. Comme, avec cela, ils sont extrêmement braves et adroits, on en pourrait tirer de grands services pour la guerre, pour la marine et pour les arts, et je crois qu’il serait du bien de l’État de les multiplier plus qu’on n’a fait jusqu’à présent. Les hommes sont la principale richesse du souverain, et le Canada, quand il ne pourrait être d’aucune utilité à la France que par ce seul endroit, serait encore, s’il était bien peuplé, une des plus importantes de nos colonies… Il y a une chose sur quoi il n’est pas facile de les excuser ; c’est le peu de naturel de plusieurs pour leurs parents, qui de leur côté ont pour eux une tendresse assez mal attendue. Les Sauvages tombent dans le même défaut, et il produit parmi eux les mêmes effets. »

Un voyageur bien différent du père Charlevoix, par la conduite légère qu’il a tenue, se plait néanmoins à rendre hommage à notre population. C’est le sieur Le Beau : « En général, tous les habitants du Canada sont bons, affables, laborieux, et il n’y a presque jamais ni querelles ni disputes parmi eux. Comme le climat du pays est froid ils parviennent à une belle vieillesse. J’y ai vu quantité de bons vieillards, forts et point caducs, je m’imaginais quelques fois, en me promenant dans leurs habitations, être au commencement des premiers siècles, parmi nos anciens patriarches, qui ne s’amusaient qu’à l’agriculture. Nos Canadiens, qui leur sont comparables en ceci, quoique d’ailleurs un peu intéressés, paraissent cependant ne se pas soucier des richesses, si l’on en excepte ceux qui demeurent dans les villes, car pour les autres, les vivres qu’ils ont toujours en abondance semblent leur suffire. Ils ont une façon d’agir si douce, si civile et si engageante, surtout envers les étrangers Français qui viennent de l’Europe, que ce n’est qu’avec regret qu’ils peuvent quitter leur conversation. Ils sont si charmés de nous entendre parler de la France, qu’ils regardent avec vénération comme le pays de leurs pères, qu’un Français peut aller avec tout l’agrément possible et sans argent depuis Québec jusqu’à Montréal. Je suis persuadé que si cet étranger voulait avoir la complaisance de s’arrêter autant que ces bonnes gens voudrait le retenir chez eux, il n’arriverait pas sitôt à cette dernière ville… Le luxe ne règne point parmi ces habitants de village, si j’ose m’exprimer ainsi, eu égard à ceux des villes. Il est vrai, néanmoins, qu’il s’en trouvent parmi eux qui se distinguent par une conduite toute opposée aux mœurs générales. Ce sont les coureurs de bois… J’excepte ceux-ci du général de la nation, parce que, en effet, leur nombre est très petit et qu’ils ne sont point estimés. Les autres, au contraire, sont toujours modestement vêtus. Leurs habits sont des capots croisés sur l’estomac par le moyen d’une ceinture sauvage garnie de plumes (poils) de porc épic ; ils sont uniformes et presque tous de la même couleur… Il ne faut pas s’imaginer parce que je viens de dire, que les Canadiens n’aient point de défauts ; chacun a les siens. On sait aussi que les commencements des nouveaux établissements sont ordinairement beaux, mais si, dans le Canada, les missionnaires connaissent tous leurs paroissiens, s’ils tâchent de les édifier par leur piété…, d’un autre côté, les jeunes libertins que l’on y envoie de Paris, ne leur portent pas trop bon exemple. C’est ce que j’ai vu et ce qui fait qu’on ne comprend pas quelle peut être l’idée de la cour de France, en envoyant de pareils débauchés qui, n’étant pas propres à labourer la terre, sont obligés, pour pouvoir vivre, d’aller dans les côtes, chez les habitants, où, sous prétexte d’être maîtres d’école, ils font plus de mal que de bien. Car si les Canadiens sont un peu malins, ce sont ces beaux précepteurs qui les instruisent, de sorte que comme ils aiment déjà la bonne chère, s’adonnent facilement à l’ivrognerie et à la gourmandise, il y a apparence que se sera chez eux comme partout ailleurs, où la vertu se relâchant peu à peu, dégénère en vice. D’un autre côté, les Canadiens tiennent des Gascons en ce qu’ils sont grands vanteurs de leurs propres actions de leur valeur, etc… Les vivres dans le Canada se vendent presque pour rien. Le blé y croit en abondance, aussi bien que les légumes, et le poisson y est en si grande profusion que ceux qui l’apportent à la ville pour le vendre, en laissent souvent plus de la moitié sur la place du marché, pour les pauvre gens qui le ramassent. »

À la même époque (1730) l’abbé de La Tour disait : « En général, les enfants Canadiens ont de l’esprit, de la mémoire, de la facilité ; ils font des progrès rapides, mais la légèreté de leur caractère, un goût dominant de la liberté, et l’inclination héréditaire et naturelle pour les exercices du corps ne leur permettent pas de s’appliquer avec assez de constance et d’assiduité pour devenir savant ; contants d’une certaine mesure de connaissances, suffisante pour le courant de leurs emplois, et qui, en effet, s’y trouvent communément, on ne voit en aucun genre de science des gens profonds. Il faut même convenir qu’il y a peu de secours, peu de livres, et peu d’émulation. Sans doute, les secours se multiplieront, et il se formera des personnes habiles, à mesure que la colonie se multipliera. » Ailleurs il affirme que les Canadiens réussissent facilement dans les travaux manuels et que les métiers parmi eux sont portés à une grande perfection. Il y a de bons ouvriers en tous genres, ajoute-t-il ; les petits enfants eux-mêmes montrent de l’adresse.

Dans le mémoire attribué à Hocquart (1736) on lit : « Les Canadiens sont naturellement grands, bien faits, d’un tempérament vigoureux. Comme les arts n’y sont point gênés par des maîtrises, et que dans le commencement de l’établissement de la colonie les ouvriers étaient rares, la nécessité les a rendus industrieux de génération en génération : les habitants des campagnes manient tous adroitement la hache ; ils font eux-mêmes la plupart des outils et ustensiles de labourage ; bâtissent leurs maisons, leurs granges, plusieurs sont tisserands, font de grosses toiles, et des étoffes qu’ils appellent droguet, dont ils se servent pour se vêtir eux et leur famille. Ils aiment les distinctions et les caresses, se piquent de bravoure, sont extrêmement sensibles au mépris et aux moindres punitions. Ils sont intéressés, vindicatifs, sont sujets à l’ivrognerie, font un grand usage de l’eau-de-vie, passent pour n’être point véridiques. Ce portrait convient au grand nombre, particulièrement aux gens de la campagne ; ceux des villes sont moins vicieux. Tous sont attachés à la religion ; on voit peu de scélérats ; ils sont volages ; ont trop bonne opinion eux-mêmes : ce qui les empêche de réussir, comme il pourraient le faire, dans les arts, l’agriculture et le commerce. Joignons à cela l’oisiveté à laquelle la longueur et la rigueur de l’hiver donne occasion. Ils aiment la chasse, la navigation, les voyages, et n’ont point l’air grossier et rustique de nos paysans de France. Ils sont communément assez souples lorsqu’on les pique d’honneur et qu’on les gouverne avec justice, mais ils sont généralement indociles. Il est nécessaire de fortifier de plus en plus l’exacte subordination qui doit être dans tous les ordres, dans les gens de la campagne. Cette partie du service a été de tout temps la plus importante et la plus difficile à remplir. Un des moyens pour y parvenir est de choisir pour officiers dans les côtes les habitants les plus sages et les plus capables de commander, et d’apporter de la part du gouvernement toute l’attention convenable pour les maintenir dans leur autorité ; on ose dire que le manque de fermeté, dans les gouvernements passés, a beaucoup nui à la subordination. Depuis plusieurs années les crimes ont été punis ; les désordres ont été réprimés par des châtiments proportionnés ; la police par rapport aux chemins publics, aux cabarets etc., a été mieux observée, et en général les habitants ont été plus contenus qu’ils ne l’étaient autrefois. »

Kalm n’a passé que quelques semaines (1749) parmi nous, aussi n’a-t-il pu se rendre compte de tout ce qu’il eût désiré comprendre. Ses notes sont cependant bonnes à consulter : « Les arts mécaniques, tels que l’architecture, l’ébénisterie, la confection des ouvrages au tour, etc., ne sont pas aussi avancés ici qu’on devrait s’y attendre, et les Anglais sous ce rapport l’emportent sur les Français. Cela vient de ce que la plupart des colons ici sont des soldats lienciés qui n’ont pas eu l’occasion d’apprendre aucun métier[11], ou n’en ont appris un que par accident ou par nécessité. Il y en a cependant qui ont de bonnes notions de la mécanique et j’en ai vu un qui faisait d’excellentes horloges et montres, quoiqu’il n’eût que fort peu d’instruction… Les Français natifs de France jouissent, à ce que l’on dit, d’une meilleure santé en Canada que dans leur propre pays, et atteignent un âge plus avancé que les Français nés dans la colonie. On m’a également assuré que les Français d’Europe peuvent faire plus d’ouvrage, et entreprendre en hiver, sans nuire à leur santé, des voyages plus fréquents que les Français qui sont nés au Canada. La fièvre intermittente, par laquelle tout Européen passe à son arrivée en Pennsylvanie, comme par une épreuve nécessaire pour l’accoutumer à l’état habituel de l’atmosphère, n’est pas connue en Canada, et les étrangers s’acclimatent de suite. Les Anglais ont souvent remarqué que les Américains, nés de parents européens, ne peuvent supporter aussi facilement les voyages par mer que ceux qui sont nés en Europe ; ils ne peuvent non plus parcourir, avec la même impunité, les différentes contrées de l’Amérique du Sud. Les Français, natifs du Canada, ont la même constitution, et ceux d’entre eux qui vont dans les îles des Indes Occidentales, à la Martinique, à Saint-Domingue, et y restent quelque temps, tombent malades et meurent bientôt après, à moins qu’on ne les ramène au Canada. Au contraire les Français qui partent directement de leur pays pour aller s’établir dans les îles, s’acclimatent plus aisément, et y vivent plus longtemps… La politesse des habitants ici est bien plus raffinée que celle des Hollandais et des Anglais des colonies appartenant à la Grande-Bretagne, mais en revanche ces derniers ne donnent pas autant de temps à leur toilette que les Français. Les gentilshommes portent généralement leurs propres cheveux, mais il y en a qui font usage de perruques. Les gens de condition mettent du linge garni de dentelles ; tous les officiers de la couronne ont l’épée… Des amis, de l’un ou de l’autre sexe, qui ne se sont pas vus depuis quelque temps, se saluent en s’embrassant mutuellement lorsqu’ils viennent à se rencontrer… Les hommes sont extrêmement polis et saluent en ôtant leurs chapeaux, chaque personne indistinctement qu’ils rencontrent dans les rues. Il est d’usage de remettre une visite le lendemain même, en eût-on des vingtaines à faire dans la journée… La différence entre les manières et les coutumes des Français à Montréal et au Canada, et celles des Anglais dans les colonies américaines, est la même qui existe entre ces deux nations en Europe. Au Canada, les femmes en général sont belles ; elles sont bien élevées et vertueuses, et ont un laisser-aller qui charme par son innocence même et prévient en leur faveur. Elles s’habillent beaucoup le dimanche, mais les autres jours, elles s’occupent assez peu de leur toilette, sauf leur coiffure qu’elles soignent extrêmement, ayant toujours les cheveux frisés et poudrés, ornés d’aiguilles brillantes et d’aigrettes. Chaque jour de la semaine, elles portent un mantelet petit et élégant, sur un court jupon qui va à peine à la moitié de la jambe, et dans ce détail de leur ajustement elle paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leurs souliers sont élevés et très étroits ; je m’étonne qu’ainsi chaussées elles puissent marcher à l’aise. En fait d’économie domestique, elles surpassent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se gênent pas de jeter tout le fardeau du ménage sur leurs maris, tandis qu’elles se prélassent toute la journée assises les bras croisés. Les femmes au Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout parmi le bas peuple ; on les voit toujours aux champs, dans les prairies, aux étables, ne répugnant à aucune espèce d’ouvrage. Cependant, elles se relâchent un peu à l’égard de la propreté des ustensiles et des appartements, car, dans quelques maisons, aussi bien à la ville qu’à la campagne, les planchers ne sont lavés qu’une fois par six mois… En général, les dames ne refusent pas de prendre leur part des soins du ménage, et j’ai vu avec plaisir des filles du meilleur monde, voire même celles du gouverneur, habillées pour l’occasion, aller dans les cuisines et les celliers pour s’assurer que tout y était en ordre… Toutes les femmes du pays, sans exception, portent le bonnet. En général, elles sont fort laborieuses ; cependant, j’en ai vu quelques-unes qui, comme les Anglaises des colonies, ne faisaient rien que caqueter toute la journée. Lorsqu’elles travaillent en dedans de leurs maisons, elles fredonnent toujours, les filles surtout, quelques chansons, dans lesquelles les mots « amour » et « cœur » reviennent souvent… Les femmes de Québec sont tous les jours en grande toilette et parées autant que pour une réception à la cour… Elles ornent et poudrent leurs cheveux chaque jour et se papillottent chaque nuit… Il y a une distinction à faire entre les dames canadiennes, et il ne faut pas confondre celles qui viennent de France avec les natives. Chez les premières, on trouve la politesse qui est particulière à la nation française. Quant aux secondes, il faut encore faire une distinction entre les dames de Québec et celles de Montréal. La québecquoise est une vraie dame française par l’éducation et les manières ; elle a l’avantage de pouvoir causer souvent avec des personnes appartenant à la noblesse, qui viennent chaque année de France, à bord des vaisseaux du roi, passer plusieurs semaines à Québec. À Montréal, au contraire, on ne reçoit que rarement la visite d’hôtes aussi distingués. Les Français eux-mêmes reprochent aux dames de cette dernière ville, d’avoir beaucoup trop de l’orgueil des sauvages et de manquer d’éducation. Cependant, ce que j’ai dit de l’attention excessive qu’elles donnent à leurs coiffures s’applique à toutes les femmes du Canada. Les jours de réception, elles s’habillent avec tant de magnificence qu’on serait porté à croire que leurs parents sont revêtus des plus grandes dignités de l’État. Les Français, considérant les choses sous leur véritable aspect, s’alarment beaucoup de l’amour extravagant de la toilette qui s’est emparé d’une grande partie des dames en Canada, qui éloigne d’elles toute idée de faire des épargnes en prévision des besoins à venir, qui cause le gaspillage des fortunes et pousse à la ruine des familles… Elles ne portent pas moins d’attention aux modes nouvelles, et se moquent les unes des autres, chacune critiquant le goût de sa voisine, mais ce qu’elles reçoivent comme nouvelles façons est déjà passé de mode et mis au rebut en France. Les vaisseaux ne venant au Canada qu’une fois tous les douze mois, on considère comme de mode, pendant toute l’année, ce que les passagers ont apporté avec eux, ou ce qu’il leur plaît d’imposer comme étant du dernier goût. Les dames canadiennes, celles de Montréal surtout, sont très portées à rire des fautes de langage des étrangers, mais elles sont excusables jusqu’à un certain point, parce qu’on est enclin à rire de ce qui paraît inusité et cocasse, et au Canada on n’entend presque jamais parler le français que par des Français, les étrangers n’y venant que rarement. Quant aux sauvages, ils sont trop fiers pour s’exprimer dans une autre langue que la leur et les Français sont bien obligés de l’apprendre. Il suit de là que les belles dames du Canada ne peuvent entendre aucun barbarisme ou expression inusitée sans rire. La première question qu’elles font à un étranger est pour savoir s’il est marié, la seconde comment il trouve les femmes du pays, et si elles sont plus jolies que celles de son propre pays, et la troisième (lorsque l’étranger à répondu qu’il n’est pas marié) s’il ne fera pas choix d’une compagne avant de retourner chez lui. Pour continuer la comparaison entre les dames de Québec et celles de Montréal, j’ajouterai que celles-ci sont généralement plus belles que les premières. Les manières m’ont semblé quelque peu trop libres dans la société de Québec ; j’ai remarqué à Montréal plus de cette modestie qui va si bien au beau sexe. Les dames de Québec, surtout celles qui ne sont pas sous puissance de maris, mènent une vie passablement oisive et frivole. Une fille de dix-huit ans passe pour bien mal partagée si elle ne compte pas au moins vingt adorateurs. Ces jeunes demoiselles, surtout celles du plus haut rang, se lèvent à sept heures et s’occupent de leur toilette jusqu’à neuf heures, et cela en prenant leur café ; aussitôt leur toilette finie elles se placent près d’une fenêtre qui ouvre sur la rue, tiennent à la main quelque ouvrage à l’aiguille, et cousent un point de temps à autre, sans cesser de regarder au dehors… Les filles de Montréal ne voient pas sans en éprouver un grand dépit, celles de Québec trouver des maris plus tôt qu’elles. Aussi, les chances ne sont pas égales, les jeunes gentilshommes qui viennent de France, chaque année, sont captivés par les dames de Québec et s’y marient ; mais comme ces messieurs vont rarement à Montréal, les jeunes filles de cette dernière ville n’ont pas souvent semblables fortunes. »

À la veille de voir commencer les guerres qui ont fini par enlever le Canada à la France, nous croyons que le lecteur a pu se former, par les récits et les documents dont notre travail abonde, une idée exacte de ce qu’étaient nos ancêtres, tant sous le rapport de la vie publique que des us et coutumes particuliers. Après la conquête, il se fera peu de changements et ceux-ci ne nuiront en rien à la valeur ou au mérite de la race — au contraire.

  1. Sur la monnaie de carte, voir un article de M. Edmond. Lareau, Revue de Montréal, 1878, page 433.
  2. Le louis d’or de quatorze francs avait été porté à vingt, depuis le 1er janvier 1716.
  3. Édits et Ordonnances, I, 370, 393, 525.
  4. René-Louis Chartier de Lotbinière, premier conseiller au conseil supérieur de Québec, depuis le 1er de juin 1703, avait été fait agent général de la compagnie des Indes, le 11 septembre 1705 ; sa nomination comme subdélégué de l’intendant est de 1677. Il paraît être mort dans ces charges. Son fils, Eustache, ci-dessus mentionné, avait épousé (3 avril 1711) M.-Françoise, fille de François-Marie Renaud d’Avesnes des Meloises, laquelle était morte au commencement de l’été de 1723. Il fut ordonné prêtre en 1726 et devint un personnage marquant dans le clergé.
  5. Au mois de juin 1720 M. de Voutron commandait ce vaisseau et le comte de Vaudreuil en était le capitaine en second. Le pilote Chaviteau remplissait encore ces fonctions sur le même bord lors de la catastrophe de 1725.
  6. Personne n’échappa au désastre, Ainsi périrent M. de Chazel, qui venait remplacer l’intendant Bégon, M. de Louvigny, nommé gouverneur des Trois-Rivières, le capitaine Ramesay, fils du gouverneur de Montréal, décédé l’année précédente ; d’autres officiers, des ecclésiastiques, etc.
  7. Kalm écrivait de Québec, en 1749 : « Les Français d’ici, lorsqu’on leur demande pourquoi ils ne plantent pas de patates, répondent qu’ils ne lui trouvent aucune saveur, et ils se moquent des Anglais qui en sont si friands. »
  8. Revue de Montréal, 1879, page 602.
  9. Dans l’origine, l’intendant avait la police, la justice et les finances. Plus tard, le ministère de la marine, qui était chargé spécialement de la colonie, nomma un contrôleur.
  10. La duchesse de Lesdiguières.
  11. Nous possédons nombre de documents qui mentionnent des soldats hommes de métiers.