Histoire des Canadiens-français, Tome VII/Chapitre 10

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Wilson & Cie (VIIp. 125-140).

CHAPITRE X


1705-1784


Tenure seigneuriale. — Peu de colons Anglais. — Agitations politiques. — Acte de Québec. — Invasion du Canada. — Sentiments divers de la population. — Le clergé. — La presse. — Les agitateurs français. — La révolution américaine. — Haldimand. — Emprisonnements. — Les U. E. Loyalists. — Recensement de 1784.
M
urray se montra très favorable au système de tenure des terres suivi en Canada depuis l’origine de la colonie. Il en appréciait les avantages. L’un de ses premiers soins fut de se faire accorder la seigneurie de la Malbaie et d’induire quelques-uns de ses officiers à prendre dans le bas du fleuve de semblables concessions. D’autres achetèrent des seigneuries déjà peuplées et remplacèrent ainsi les Français ou les Canadiens qui, pour une raison ou une autre, voulaient se dessaisir de leurs propriétés. Le gouvernement anglais découragea ceux de ses employés qui demandaient des seigneuries nouvelles, mais il ne put les empêcher d’en acheter toutes formées. La noblesse française était repassée en France et vendait ses terres à ceux qui désiraient rester dans la colonie. Les Vaudreuil et bien d’autres, en agirent de la sorte. Les Anglais facilitaient et l’émigration des familles de cette classe et les achats de terre qui en résultaient. Cependant, la noblesse canadienne ne s’éloigna jamais, et il fallut lui témoigner certains égards en raison de l’influence qu’elle pouvait exercer sur le peuple de la campagne, et bien que sa pauvreté fut un grand obstacle, elle ne se tint pas trop à l’écart des Anglais dans les commencements. Peu à peu, de nouvelles figures apparurent dans l’entourage des gouverneurs ; comme celles-ci n’avaient rien connu des temps de la conquête, elles se montrèrent froides et mêmes railleuses à l’égard des seigneurs canadiens, qui ressentirent vivement cette espèce d’humiliation. L’esprit politique n’ayant pas encore pénétré dans les rangs des anciens seigneurs, ceux-ci ne songèrent pas à lutter contre ces taquineries et se retirèrent pour la plupart sur leurs domaines.

D’après John Lambert, les colons anglais qui s’établirent les premiers en Canada étaient si peu nombreux et de si mince éducation qu’ils ne contribuèrent aucunement à relever le pays. Les officiers civils eux-mêmes étaient ou illettrés ou adonnés à la dissipation. Leur conduite, jointe à celle des militaires, qui étaient fort relâchés à cette époque, eut un effet désastreux sur la partie de la population qui se trouva en contact avec ces étrangers. Jusque vers 1812, on en éprouva la triste expérience. L’un des héros de ces groupes de débauchés fut le duc de Kent qui séjourna quelques années parmi nous et fit école.

C’est aux Anglais qu’est due la première idée d’un gouvernement représentatif dans la colonie : ils l’avaient emportée avec eux, tout naturellement. Les Canadiens, pour qui cela était nouveau, redoutaient le projet, à cause de l’influence qu’il pouvait fournir à la population anglaise, déjà exercée à se servir de l’instrument en question. Les quinze premières années après la conquête constituent une période d’attente et de tâtonnement durant laquelle chacun regardait son voisin avec défiance. Il y eu des mouvements politiques, destinés à prouver à l’Angleterre que personne n’était satisfait du régime existant — les Anglais parce qu’ils désiraient réduire plus vite les Canadiens, et les Canadiens parce qu’ils ne voyaient qu’une liberté dérisoire dans le mode de gouvernement qu’on leur appliquait.

En 1774, par « l’acte de Québec, » « on nous donna à peu près tout ce que nous désirions. Il était temps, car les colonies anglaises avoisinantes avait jeté le masque de la « loyauté. » Dès que les Yankees se révoltaient, l’Angleterre devait, dans son intérêt, se rapprocher de nous. Il fallait voir si les trafiquants du Canada étaient furieux de la bonne fortune qui advenait aux Canadiens ! Un conseil, composé de Canadiens et d’Anglais, était autorisé par l’acte. Notre race avait été représentée si souvent, en Angleterre, comme le type de l’ignorance et du crétinisme, que l’on se montra inquiet de l’emploi d’une pareille liberté. À cette crainte chimérique autant que malveillante, le général Carleton, qui nous avait gouvernés de 1766 à 1770, répondit par la déclaration suivante devant la Chambre des Communes, en 1774 : « Les protestants du Canada sont au nombre de trois cent soixante, et aucun d’eux, n’est propre à être élu membre d’une chambre d’Assemblée ! »

Parmi les requêtes publiques de cette époque fertile en mensonge et en haine de toute sorte, on peut citer celle qui expose le danger que courent les protestants en Canada au milieu d’un peuple professant la religion catholique, laquelle religion « est connue pour être sanguinaire et idolâtre. » Franklin, qui agitait alors les esprits dans la Nouvelle-Angleterre, se plaignait de la libéralité de la grande Bretagne à l’égard des vaincus du Canada.

Le conseil législatif se réunit la première fois le 17 août 1775. Voici les noms de ceux qui le composaient : Hugh Finlay, Thomas Dunn, James Cuthbert, Colin Drummond, Edward Harrison, John Collins, Adam Mabane, George Pownall, Alexander Johnston, Conrad Gugy, John Fraser, George Allsopp, François Lévêque, Pécaudy de Contrecœur, Roch Saint-Ours d’Eschaillons, Charles-François Tarieu de Lanaudière, Saint-Luc de Lacorne, Joseph G. Chaussegros de Léry, Picotté de Belestre, Des Bergères de Rigauville.

C’était un groupe de huit seigneurs et de douze hommes de loi et commerçants anglais. La représentation accordée aux Canadiens était dans la proportion d’un délégué par dix mille âmes, et pour les Anglais, d’un pour deux cents âmes.

Notons ceux qui étaient les conseillers canadiens :

Antoine Pécaudy de Contrecœur, natif du Dauphiné, capitaine au régiment de Carignan depuis la création de ce corps, servait depuis vingt-cinq ans et était couvert de blessures lorsque, en 1601, Louis xiv renouvela en sa faveur les lettres de noblesse accordées à ses ancêtres. Il vint au Canada avec son régiment (1667) et épousa (1667) Barbe Denys de Vitré ; son fils, François-Antoine, né en 1680, se maria (1701) avec Jeanne de Saint-Ours ; « il a très bien servi et s’est un homme vigoureux et de beaucoup d’ordre » dit une note officielle en date de 1740. Son fils, Pierre, né en 1705, s’est illustré dans nos guerres contre les Anglais ; enseigne en 1732, lieutenant en 1742, capitaine en 1748, il était du nombre des officiers de la colonie les plus recommandés. De 1752 à 1757, il commanda dans l’Ohio. Chargé (1754) de s’opposer aux établissements que les Anglais voudraient faire à l’ouest des Alléganys, il avait sous ses ordres six ou sept cents Canadiens, avec lesquels il attaqua l’ennemi qui érigeait un fort à l’entrée de la Monongahela, et après s’être emparé de ces travaux il les fit terminer par l’ingénieur Lemercier, leur donna le nom de fort Duquesne et y établit son quartier-général. C’est de là qu’il envoya le sieur Jumonville vers le colonel Washington, au fort de la Nécessité. L’année suivante (1755) il détacha M. de Beaujeu pour aller reconnaître l’armée de Braddock ; on sait la victoire qui s’en suivit. En 1756, M. de Contrecœur fut nommé chevalier de Saint-Louis, et remplacé au fort Duquesne par M. Dumas. Après la défaite de Montcalm (1759) il se retira du service. Son fils, lieutenant dans les troupes, prit passage sur l’Auguste (1761) et périt avec ce navire. Le gouvernement anglais, sachant apprécier la valeur de cet homme de bien, appela M. Pierre de Contrecœur à faire partie du conseil législatif en 1775.

Charles-François-Xavier Tarieu de Lanaudière, né en 1710, était petit-fils de l’officier de ce nom, arrivé dans la colonie avec le régiment de Carignan. Enseigne dans les troupes de 1727 à 1741, lieutenant en 1742, aide-major de Québec en 1743 ; il avait épousé, cette dernière année, Geneviève Deschamps de Boishébert. En 1748 il eut un commandement chez les Miamis et s’en acquitta avec honneur. Nommé capitaine en 1750. L’un de ses fils, enseigne dans les troupes, passa à Louisbourg en 1748, revint en Canada, servit sur l’Ohio et fut tué à la bataille de la Monongahéla (1755). Charles-François-Xavier commandait une partie des milices à Carillon. Durant le siège de Québec (1759) il se montra actif, intelligent et utile. Avec M. d’Eschambault, il s’occupa des approvisionnements de l’armée, tâche plus qu’ordinaire en ce moment critique les Canadiens étaient réduits à la famine. La croix de Saint-Louis lui fut décernée pour ces services. Passé en France à la conquête, avec son fils Charles, lieutenant au régiment de la Sarre, il revint dans le pays (1763). Le gouverneur Carleton l’appela à faire partie du conseil législatif en 1775, mais il mourut quelques mois après cette nomination. Charles, son fils, aide-de-camp de Carleton, contribua à faire échapper ce gouverneur au milieu de l’armée américaine (1775), leva une compagnie de volontaires contre les troupes qui envahissaient le Canada à cette époque ; prit part à la défense de-Saint-Jean ; suivit Carleton en Angleterre (1778) ; devint grand-voyer de la province, surintendant des postes et membre du conseil législatif en 1792.

Lacorne de Saint-Luc, l’un des plus remarquables caractères des temps de la conquête. Admiré des Canadiens ; suivi avec enthousiasme par les Sauvages ; orateur, écrivain, prestigieux en tout, il combattit par l’épée, la plume et la parole contre tout ce qui pouvait nuire à notre nationalité. Sa carrière embrasse un demi siècle de luttes. Jamais il ne se trompa, au milieu des changements de régimes qui se succédaient si brusquement ; toujours il a su conquérir le respect de son entourage. Appuyé sur sa propre valeur, il a traversé trois ou quatre genres de gouvernements. Ses avis valaient de l’or. Nous n’avons pas d’homme aujourd’hui plus renseigné, plus indépendant, plus recherché que ce militaire dont la parole se faisait écouter du soldat, du conseil de Québec, de la chambre des communes d’Angleterre et des habitants du Canada. Il résumait dans sa personne les pouvoirs qui à présent sont divisés entre les journalistes, les députés au parlement et les ministres du gouvernement. Sa longue et fructueuse carrière ferait le sujet d’une étude intéressante à plusieurs points de vue.

Joseph-Gaspard Chaussegros de Léry, ingénieur militaire, arrivé dans la Nouvelle-France en 1716, avait épousé (1717) Marie-Renée Le Gardeur de Beauvais et laissé une belle famille. L’un des fils, Joseph-Gaspard, ingénieur et brillant officier, se distingua dans la guerre et dans une foule de travaux de son art. C’est lui qui fut appelé en 1775 au conseil législatif. L’un de ses enfants, François-Joseph, devint lieutenant-général, ingénieur en chef de l’armée et baron de l’empire français. Un autre, Louis-René, officier au service de France, puis du Canada, grand-voyer du district de Montréal, ensuite député à l’assemblée législative, prit part à la guerre de 1812 ; en même temps, son frère, Charles-Étienne-Alexandre-André-Victor, parvint au grade de colonel dans l’armée française. Gaspard-Roch-George fit les campagnes de 1792 à 1797 dans l’armée de Condé, passa en Russie, y exerça des fonctions importantes, fut précepteur des enfants du czar, visita toutes les cours de l’Europe et fut comblé d’honneurs et de marques de distinction.

Paul-Roch de Saint-Ours descendait d’un officier du régiment de Carignan. L’un de ses frères (Quinson) combattit à la Monongahéla et à Saint-Jean, puis devint commandant de Saint-Domingue ; un autre (Charles-Joseph), fut tué en 1757 ; un troisième (Pierre-Roch), se distingua à Carillon, fut fait chevalier de Saint-Louis, commanda en qualité de brigadier à la bataille des plaines d’Abraham où il fut blessé mortellement.

Pierre-François Picotté de Belestre, marchand à Montréal en 1659, servit contre les Iroquois (1660-64) commanda la milice de cette ville dans l’expédition de 1666. Son fils, François-Marie, était en 1706 à Terreneuve et en 1712 au Détroit, où il mourut en 1729, portant le grade d’enseigne. Le fils de ce dernier, nommé aussi François-Marie, se distingua contre les sauvages du Détroit (1748) ; fut chargé du gouvernement de ce poste en 1756 ; se rendit très utile sur l’Ohio en 1758 (un de ses frères fut blessé et fait prisonnier à Louisbourg cette même année) et eut à remettre le Détroit aux Anglais après la capitulation de Montréal (1760). Devenu partisan du nouveau pouvoir, il se signala par son zèle en 1775, reprit Saint-Jean sur les Américains, repoussa Schuyler, défendit Chambly quarante-cinq jours contre Montgomery et fut appelé au conseil législatif.

L’Acte de Québec assurait aux catholiques le libre exercice de leur religion et les dispensait du serment du test ; les lois civiles françaises étaient rétablies. En présence de ce qui se passait chez nos voisins, l’Angleterre comprenait la nécessité de ne point nous donner sujet de mécontentement. Le parti anglais du Canada n’était ni aussi avisé ni aussi patriotique : il cria bien fort contre la mesure et chercha plus que jamais à nous noircir. Comme pour faire taire d’un coup nos détracteurs, la guerre de l’indépendance américaine éclata. En 1775, le Canada fut envahi et l’armée du Congrès, après avoir passé partout presque sans efforts, alla se retourner les ongles sur les ramparts de Québec. La conduite des milices canadiennes, particulièrement celles de Québec, fut admirable de bravoure et de fidélité. Se rappelant que, quinze et vingt ans auparavant, elles tenaient la campagne et remportaient des victoires contre des ennemis trois, quatre et jusqu’à cinq fois plus nombreux, elles avaient repris le mousquet et se battaient avec la certitude de n’être pas vaincues. Si les miliciens de Québec eussent fléchi en 1775, les destinées du Canada étaient changées. Nous appartiendrions depuis cent ans à la confédération américaine. La même chose s’est répétée en 1812 ; et encore en 1837, lorsque le district de Québec refusa d’entrer dans le mouvement politique de Montréal.

La réparation tardive que sanctionnait l’Acte de Québec ne plut pas à tous les Canadiens. Plusieurs d’entre eux ressentaient vivement les accusations auxquelles leurs compatriotes avaient été en butte, depuis quelques années, dans la chambre des communes. Il en résulta une froideur qui paralysa quelques paroisses. La noblesse, croyant l’heure favorable pour ressaisir aux yeux des Anglais son ancien prestige, invita le peuple à se lever contre l’envahisseur, mais dans le district de Montréal et dans celui des Trois-Rivières elle ne fut pas écoutée. Les sentiments de la population étaient curieusement mêlés. Les uns croyaient que, avec patience et longueur de temps nous obtiendrions tout de l’Angleterre ; les autres avaient sur le cœur les dénis de justice et les humiliations du passé ; ceux-là croyaient à l’émancipation coloniale ; ceux-ci balançaient parce que la France inclinait du côté des Yankees. Enfin, il y avait les monarchistes et les républicains. Quant au commerce anglais, plus fort dans le district de Montréal que partout ailleurs, il aimait à conserver ses relations avec nos voisins. La forme que prit en général le sentiment du peuple canadien fut celui de la neutralité. Les seules milices de Québec se prononcèrent pour les Anglais, mais cela n’implique pas tout le district. Au cours de la guerre, les troupes américaines et les régiments de la Grande-Bretagne ne manifestaient aucune sympathies envers les habitants, ce qui fortifia ces derniers dans la résolution de laisser faire et d’attendre les événements. Le clergé fit son devoir en invitant les paroisses à ne prendre aucune part au mouvement des Yankees, sachant bien que les concessions déjà obtenues de Londres ne seraient pas les dernières si nous n’embarrassions pas le gouvernement par des démarches hostiles, et que sous d’autres rapports, la révolution de Boston, comme on l’appelait, pourrait bien ne pas réussir, et réussit-elle ne nous procurerait aucun avantage. Voici la liste des ecclésiastiques qui étaient alors (1775) dans le pays.

Prêtres venus de France : — Lefebvre-Duchouquet, Noël, 1734 ; Mgr Briand, Pressart, Dolbec, 1741 ; Petit-Maisonbasse, 1744 ; Petit, Renoyer, Mangue-Garault-Saint-Onge, 1745 ; Girault, Curot, Mangue-Garault-Saint-Onge, Papin, Parent, 1747 ; Porlier, 1748 ; Féré-Duburon, 1750 ; Desroches, Lataille, Laguerne, 1751 ; Bédard, 1752 ; Hingan, 1753 ; Eudo, Vizien, Gravé de la Rive, Pétrimoulx, 1754 ; Curot, 1755 ; Mennard, 1704 ; Total : 27.

Jésuites venus de France : — Meurin 1731 ; Huguet, 1736 ; Du Jaunay, 1737 ; Floquet 1740 ; Lefranc, Potier, 1742 ; De Glapion, Germain, 1747 ; Gordan, Well, 1748 ; De Labrosse, 1754 ; Cazot, 1766 ; Maquet, 1767 ; Total : 13.

Sulpiciens venus de France : — Galet, 1730 ; Sartelon, 1734 ; Peignet, 1735 ; Mathevet, 1740 ; Perthius, 1742 ; Guay, 1745 ; Beauzèle, Catagnac, 1748 ; Poncin, 1749 ; Davauje, 1750 ; Montgolfier, 1751 ; Jolivet, 1752 ; Robert, 1753 ; Guichard, Brassier, Pélissier, Curateau, 1754 ; De Lagarde, Magon, Huet, 1755 ; Total : 20.

Sulpiciens Canadiens : — Latour-Dézéry, 1766 ; Guillemin, 1774.

Récollets Français : — Crespel, 1726 ; Carpentier, 1735 ; Amiot, 1741 ; Féré-Duburon, Becquet, 1742 ; Carpentier, 1746 ; Loizeau, 1754 ; Pétrimoulx, 1758 ; Dugast, 1773 ; Total : 9.

Prêtres Canadiens : — De Ligneris, 1727 ; Mercereau, 1739 ; De Lotbinière, Gervais, 1741 ; Youville, 1747 ; Des Bergères, Filion, Guay, Lagroix, Sarault, Brassard, 1749 ; Gatien, Proulx, 1751 ; Youville, 1752 ; Bériau, 1753 ; Renault, Gamelin, 1754 ; Marchand, Trutaut, 1755 ; Parent, Filiau-Dubois, 1757 ; Mgr Hubert, Verreau, 1766 ; Mgr Denaut, Bailly de Messein, Hubert, 1767 ; Corbin, 1768 ; Chevrier, Lefebvre, 1769 ; Berthiaume, 1770 ; Lemaire-Saint-Germain, 1771 ; Martel, Pouget, Bro, 1772 ; Demeules, Beaumont, Aide-Créquy, 1773 ; Hubert, Payet, Racine, Noisoux, Compain, Foucher, 1774 ; Dubois, Bédard, Lefebvre, Martel, Pinet, 1775 ; Total : 48.

Récollets Canadiens : — Quintal, 1713 ; De Gannes, 1729 ; De Lotbinière, Cliché, 1741 ; Lemire-Marsolet, 1742 ; Berey, 1743 ; Demers, 1757 ; Total : 7.

Il était donc venu de France après la conquête un prêtre régulier, deux Jésuites, un récollet, mais cela était loin de compenser le nombre de ceux qui avaient abandonné le Canada où qui étaient décédés durant cet intervalle de quinze ans. En Europe, l’ordre des jésuites, aboli par le pape, avait été expulsé de quelques pays notamment de France et d’Espagne.

La presse militante en Canada fut une création yankee. Le colonel Hazen qui avait pris le commandement à Montréal, le 1er avril 1776, s’occupa de se procurer ce nouvel engin de guerre. Il écrivit au général Schuyler touchant la nécessité d’envoyer en Canada de bons généraux, une forte armée, une somme ronde en argent sonnant et un imprimeur, On n’envoya ni armée, ni bons généraux, ni argent, mais il vint un imprimeur. Ce désir de nous soumettre à la presse était partagé par le Congrès. Au moment où le colonel Hazen l’exprimant dans sa lettre, une commission composée de Benjamin Franklin, Samuel Chase et de Charles Carroll[1] se mettait en marche, de Philadelphie, pour le Canada. Ces trois personnages devaient gagner les Canadiens à la cause du Congrès et fonder un journal. Dans ce dernier but, on réunit un matériel d’imprimerie et l’on engagea un imprimeur pour conduire la besogne. Cet homme se nommait Joseph Fleury Mesplet, de l’atelier de Franklin, à Philadelphie, à ce que l’on croit ; il est certain qu’il avait imprimé à Philadelphie, en 1774, le manifeste lancé par le congrès pour entraîner les Canadiens dans le mouvement de l’indépendance : « Lettre adressée aux habitants de la province de Québec, de la part du Congrès de l’Amérique Septentrionale, tenu à Philadelphie. » Le 29 avril, commission et imprimerie arrivaient à Montréal. Dès le lendemain les envoyés reconnurent que leur cause était entièrement perdue dans ce pays. Les Yankees avaient levé le siège de Québec. Franklin s’en retourna le 11 mai. Ses collègues en firent autant le 29. Le 30, la retraite des troupes du Congrès était regardée comme certaine. Durant ce mois, plusieurs manifestes et affiches de circonstance, furent publiés. Mesplet avait monté sa presse dans le Vieux-Château, aujourd’hui l’école normale Jacques-Cartier.

Le 4 juillet (1776) eut lieu, à Philadelphie, la fameuse déclaration de l’indépendance des États-Unis.

Les « Congréganistes » décampant, Mesplet eut le courage de chercher à s’établir parmi nous. Il se dirigea vers Québec, et, dans la même année 1776, y publia une édition du « Cantique de Marseille » dont il reste encore des exemplaires.[2] Ce livre porte pour noms d’éditeurs Fleury Mesplet et Charles Berger. C’est l’un des premiers imprimés en Canada. Mesplet le dédie aux âmes pieuses et espère « pouvoir participer un jour au bonheur qui les attend. » Il est probable que le voisinage de la Gazette constituait une trop forte concurrence pour l’atelier nouveau, car nous voyons bientôt les deux associés, Mesplet et Berger, installés à Montréal, place du marché (carré de la Douane aujourd’hui) et y imprimant le « Règlement de la conférence de l’Adoration Perpétuelle, » premier livre paru à Montréal. Cette année, dans la même ville, ils imprimèrent une tragédie en trois actes « Jonathas et David, » qui fut représentée au collège Saint-Raphaël (chateau Vaudreuil) par les élèves de cette institution. Peu après, Berger se retira de la société.

Le calme régna assez généralement depuis l’été de 1776 jusqu’à l’été de 1778, lorsqu’il fut troublé par les nouvelles de France.

Le jour de sa réapparition après le siège de (1775-76) la Gazette de Québec s’était plu à dire qu’elle avait « mérité le titre de la plus innocente gazette de la domination britannique, et, ajoutait-elle, il y a très peu d’apparence qu’elle perde un titre si estimable. » Cela signifiait qu’elle se gardait bien de s’occuper des affaires du pays. Cette douce innocence n’est plus comprise aujourd’hui, Mesplet la partagea quelques mois. Son prospectus de la Gazette de Montréal renferme le passage suivant : « J’insérerai tout ce que l’on voudra me communiquer, pourvu qu’il n’y soit fait mention ni de religion, ni du gouvernement, ni de nouvelles concernant la situation présente des affaires publiques, à moins que d’être autorisé par le gouvernement — mon intention étant de me borner aux annonces, au commerce et aux matières littéraires. » La Gazette parut le 3 juin 1778. C’est la plus vieille gazette du Canada, et la troisième en âge sur ce continent. La relation de Saint-Luc de la Corne sur le naufrage de l’Auguste sortit la même année des presses de Mesplet, à Montréal.

Voici ce qui s’était passé en France. Vers la fin de 1775, les Américains s’étaient mis en rapport avec le cabinet de Versailles. Une intervention armée en Amérique paraissait sourire à M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères. Les anciens officiers du Canada se disaient prêts à repartir. M. de Lévis offrait ses services. Dix mille hommes auraient reconquis la Louisiane et le cap Breton. Trente mille fusils distribués aux Canadiens devaient faire changer le sort de la colonie. L’Angleterre eut vent de ces pourparlers et proposa, dit-on, à la France de lui rendre le Canada, si elle voulait refuser des secours aux Américains. Les conseillers de Louis xvi s’opposèrent à ce projet. Le 6 février 1778, M. de Vergennes, poussant la galanterie internationale aux extrêmes limites, promettait à Franklin de ne plus s’occuper du Canada et d’envoyer des hommes, des munitions, une flotte et de l’argent au secours du Congrès. Franklin ne voulait voir le Canada ni indépendant ni soumis à l’Angleterre : il le désirait pour sa nation.

Les colonies anglaises s’étaient révoltées à la suite de taxes imposées par la mère-patrie et qui leur paraissaient exorbitantes. C’était un cas de légitime défense, et non pas un acte d’effronterie comme le dit M. Emile Keller dans son Histoire de France. Le même auteur ajoute : « Les Américains exigèrent que Louis xvi renonçât d’avance à recouvrer le Canada. À ce prix, ils lui feraient la grâce d’accepter son alliance. Il eut l’inconcevable désintéressement d’y consentir, et brisa à tout jamais les espérances de Français qui brûlaient d’être rendus à leur patrie. » Les Français en question c’étaient les Canadiens. Il n’est pas du tout prouvé que nos gens eussent généralement le désir de revoir ici le drapeau français. Trente ans après 1778, lorsque les Anglais proposèrent à l’Assemblée législative la création d’une banque, les habitants crièrent contre ce qu’ils appelaient l’ancien régime : le règne du papier-monnaie, tant ils avaient gardé un souvenir pénible des choses de l’administration française. Toutefois, en 1778, il est possible que les Canadiens réfugiés en France — et ils étaient nombreux — aient manifesté l’espoir de retourner vivre dans leur pays natal, sous la protection de Louis xvi, et comme ils entretenaient des rapports avec leurs familles demeurées ici, ils pouvaient sans doute compter sur quelques partisans, mais cela ne devait pas beaucoup affecter le sentiment du peuple. La classe élevée nous semble avoir gardé plus longtemps que tous les autres le culte du « gouvernement » français ; quand à l’amour de la France pour elle-même, il a toujours été vivace parmi nous. M. de Gaspé nous dit : « Il n’est pas surprenant que les anciens Canadiens, avant la révolution de 89, conservassent leurs liens d’affection pour la France ; leurs relations avec leurs anciens compatriotes n’avaient guère été interrompues depuis la conquête.[3] Plusieurs gentilshommes canadiens, messieurs de Salaberry, de Saint-Luc, de Léry, Baby, de Saint-Ours, mes deux oncles de Lanaudière et autres, parlaient avec enthousiasme de la France, des merveilles de la cour, de la bonté du roi, de la beauté de la reine, et de l’affabilité de toute la famille royale. Monsieur de Salaberry avait vu le dauphin au jardin des Tuileries, dans les bras d’une dame d’honneur, lors de l’ascension que lancèrent les frères Montgolfier… Lorsque mon père recevait son journal à la campagne, les vieux habitants lui demandaient des nouvelles du roi de France, de la reine et de leurs enfants. Pendant la révolution la main du bourreau avait frappé cette malheureuse famille[4] : mon frère et surtout ma mère leur avait souvent fait le récit de leur supplice, des souffrances du jeune dauphin, sous la verge de fer de l’infâme Simon ; et chaque fois tous les habitants secouaient la tête en disant que tout cela était un conte inventé par l’Anglais. C’est une chose assez remarquable que je n’aie jamais entendu un homme du peuple accuser Louis xv des désastres des Canadiens, par suite de l’abandon de la colonie à ses propres ressources. Si quelqu’un jetait le blâme sur le monarque : bah ! bah ! ripostait Jean-Baptiste, c’est la Pompadour qui a vendu le pays à l’Anglais ! et ils se répandaient en reproches contre elle. »

Il va de soi que la noblesse, tant canadienne que française, et ceux qui tenaient à elle par des liens de famille ou d’intérêt, penchaient pour la France. C’était aussi la classe qui pouvait le plus, par ses relations et son habitude de la chose publique, manifester avec une certaine apparence de force les sentiments qui l’animaient. Dans tout cela, rien que de très naturel, mais si l’habitant partageait avec les seigneurs leur admiration pour la France, il est douteux qu’il se sentît prêt à rappeler l’ancien régime. Nous sommes encore comme cela. Il y avait à cette époque, dans le pays, plusieurs citoyens français que « les idées américaines » y avaient sans doute amenés. Ils sympathisaient avec MM. de la Fayette et de Rochambeau et les troupes françaises mises au service de nos voisins. Rien que nous sachions n’était de nature à leur faire aimer l’Angleterre. Mais les affaires de ces messieurs ne nous regardaient pas ! Leur tort a été de vouloir soulever les Canadiens par le « cri français. » Nous n’avions que faire du sentiment français au lendemain d’un abandon si dénaturé et si impolitique de la part de la France, à la suite d’une guerre épouvantable dont nous avions payé les frais et dont toutes les bonnes batailles avaient été gagnées par nous, [5] sans pouvoir faire taire les créatures de la cour et de l’armée qui nous accablaient de mépris. Nous préférions être à l’Angleterre, avec laquelle il ne restait plus qu’à régler des questions d’ordre politique ; et comme nous avions ici le nombre, les talents, la volonté de nous faire un Canada paisible et heureux, tout nous détachait du jeune Lafayette et des enthousiastes qui l’entouraient sans y voir clair. Ces gens étaient autant de marionnettes dont Franklin, tenait les ficelles, et cela explique fort bien que Lafayette ait fait appel, d’une part, à notre sang français (ce qui n’avait pas le sens commun en ce moment, car enfin à quel propos ? à cause de Lafayette !) et, d’autre part, que Franklin ait lancé des déclarations catégoriques, au nom de la révolution américaine, contre la religion catholique et autres choses auxquelles, nous tenons plus qu’à la vie. Que l’on débrouille cette vaste pièce de théâtre qui s’est jouée sous le nom de guerre de l’Indépendance, et la figure grimée et irréfléchie de la France apparaîtra à côté des travers et des maladresses de John Bull. Jonathan, le rusé, sait où il va et ce qu’il retirera de ce bouleversement. Jean-Baptiste est sur ses gardes et se range contre les faiseurs de liberté, à la grande surprise de la France et de l’Angleterre. Franklin seul ne fut pas étonné de notre attitude ; s’il a employé, en un certain moment, le charlatanisme pour nous gagner, il n’en était pas moins éclairé sur la route que nous devions suivre dans nos propres intérêts, et cette route nous l’avons suivie malgré lui, malgré Lafayette, malgré les marchands anglais.

Mais, habilement mené, le réveil des idées françaises pouvait avoir des conséquences inattendues ; l’Angleterre le comprit. Souvenons-nous des Acadiens. En 1778, les troupes de la Grande-Bretagne étaient nombreuses sur le Saint-Laurent et rien ne nous indique que Haldimand fût disposé à oublier que la majeure partie de notre population s’était montrée indifférente en 1775-76. Voici un épisode raconté par M. de Gaspé qui montre jusqu’à quel point le mécontentement des Canadiens se manifestait parfois : « Dans ma jeunesse, dit-il, on remarquait des tombes isolées le long de la route, sur la côte du sud, au bas de Québec, c’étaient celles d’un nombre de Canadiens rebelles qui, pendant la guerre de 1775, avaient pris fait et cause pour les Américains, et auxquels leurs curés avaient été obligés, quoique bien à regret, de refuser le sépulture ecclésiastique, à cause de leur obstination à ne vouloir pas reconnaître leur erreur. Ces infortunés ayant appris que les Français combattaient pour la cause de l’indépendance, s’imaginèrent, à l’époque de l’invasion, qu’en se rangeant du côté des Américains ils verraient bientôt venir les Français derrière eux. Le souvenir de la conquête était alors en effet bien vivace, et les persécutions du gouvernement n’avaient pas peu contribué à attirer les haînes invétérées des Canadiens contre les Anglais. Il était donc bien naturel de voir les malheureux vaincus tourner leurs regards attristés vers l’ancienne patrie d’où ils espéraient toujours voir revenir « leurs gens. » On rapporte qu’un des rebelles étant à son lit de mort, le curé vint l’exhorter à avouer sa faute. Le mourant se soulève à demi, et le regarde d’un air de mépris en disant : « Vous sentez l’Anglais ! » Puis il se retourne du côté de la muraille, et expire. »

À l’occasion des fêtes du 19 octobre 1881, la presse américaine a parlé mollement des services rendus, un siècle auparavant, aux États-Unis par la France. L’ensemble avec lequel cet éloge de convention se distribuait était évidemment réglé sur un mot d’ordre conçu à peu près comme suit. : « Avouons que les Français nous ont aidé, mais aidé seulement. » Aidé ! juste ciel ! Mais lisez donc l’histoire ! La révolution des colonies anglaises a été une tempête dans un verre d’eau jusqu’au moment où la France, travaillée habilement par Franklin, est accourue au secours de cette cause abandonnée. Les chefs en étaient rendus à payer cent piastres par volontaire qu’ils enrôlaient. Dans la seule France résidait l’espoir des agitateurs. Le désarroi était partout autour de Washington. D’ailleurs, à défaut de preuves directes, nous saurions toujours ce que valaient ces milices de la Virginie et du Massachusetts que nous avons battues vingt fois dans l’espace d’un siècle et qui, bien que douze ou quatorze fois plus nombreuses que les nôtres, n’avaient jamais pu franchir nos frontières. Figurons-nous ce qu’elles devaient valoir en présence des troupes de l’Angleterre. En peu de temps c’eut été un désastre sur toute la ligne, une débandade soignée. Les choses allèrent à tel point que le jour où Rochambeau débarqua à Newport, il trouva les maisons fermées contre lui, mais ouvertes aux Anglais. La cause était perdue. Rochambeau releva le courage des Yankees en leur donnant l’assurance qu’il était suivi de grands renforts d’hommes et aussi d’argent envoyés par la couronne de France. Là fut le point tournant de cette tant fameuse guerre de l’indépendance. Il était temps ! Les milices de la Nouvelle-Angleterre, qui n’avaient jamais pu remporter de succès contre les milices de la Nouvelle-France, étaient incapables de tenir tête aux régiments d’élite que le cabinet de Saint-James poussait dans les colonies révoltées. La population ne voulait plus se compromettre. Rochambeau eut même le déplaisir de payer le loyer du champ où il fit camper ses soldats en mettant pied à terre sur le sol de la jeune république. Aidé ! C’est le mot « sauveur » qu’on devrait écrire.

Le général Haldimand, qui avait servi dans la guerre de Sept Ans et qui, de 1760 à 1764, avait exercé de hautes fonctions parmi nous, arriva, en 1778, remplacer Carleton. On le connaissait pour être un homme énergique. Plusieurs faits de son administration ne sont encore connus que par les plaintes de ses adversaires. En feuilletant sa correspondance, récemment mise en lumière, on commence à croire qu’il a agi de rigueur avec assez d’à propos, se bornant le plus possible à poursuivre les Français (et non pas les Canadiens) qui agitaient le pays. Quoiqu’il en soit, à son arrivée, une sensation nouvelle s’empara de certains cercles. On voulut le terrifier, on dit qu’il menaçait le repos des honnêtes gens. Les événements s’y prêtaient. Les Français secondaient les auteurs de la déclaration d’indépendance américaine. Les troupes anglaises tenaient malaisément devant eux. Les Canadiens pouvaient tirer profit des circonstances pour se faire respecter. Une hardiesse inaccoutumée se manifesta parmi nous. Ce n’était ni plus ni moins que la politique qui cherchait à prendre droit de cité sur les bords du Saint-Laurent.

De 1778 à 1784, la politique se fit dans les gazettes et au coin du feu, à défaut d’une assemblée législative. Ceux qui tenaient la plume de l’opposition étaient des Français. Se faisant l’organe de cette opinion, Fleury Mesplet entreprit de publier (1779) une gazette « du genre libellique, » selon que s’exprime un annaliste du temps. Le rédacteur fut un nommé Valentin Jotard ou Joutard, avocat, de Montréal, où s’imprimait la feuille nouvelle sous le titre de : Tant pis, tant mieux, premier journal entièrement français publié en Amérique. Le gouverneur ne se le fit pas dire longtemps ; il coffra l’imprimeur et le rédacteur, jugeant ce moyen à la fois expéditif et sûr. Tant pis, tant mieux mourut du coup. Cela se passait en 1780. Jotard et Mesplet furent logés dans la prison de Québec ; ils y virent M. Pierre de Sales Laterrière, directeur des forges Saint-Maurice qui, depuis treize mois, attendait son procès, sur accusation de trahison pour avoir fourni des pioches, des poëles et des canons aux Américains, lors de leur entrée dans le pays en 1775. Les Français compromis avec plus ou moins de raison dans nos affaires n’avaient pas une grande prise sur l’opinion publique, mais on trouvait inconvenant ces représailles et ces tracasseries d’un pouvoir qui n’avait pas pu se défendre lui-même lorsque le pays avait subi l’invasion. Là-dessus, on s’agita un peu, paraît-il, et Haldimand, qui était la cause de cet émoi, ne fut pas fâché de s’en prévaloir pour exercer de nouvelles rigueurs. Les agitateurs, dont les noms ne nous sont pas tous parvenus, étaient apparemment nombreux, puisqu’il est dit que ce général en encombra les prisons. Ducalvet parle d’un prisonnier mystérieux gardé (1780-83) à Québec avec un raffinement de précautions qui rappelle, dit-il, l’homme au masque de fer. Il ajoute que ce pouvait être « un de ces gentilshommes français qui, dans les derniers troubles, vinrent faire une apparition à Québec et dont la mission est encore aujourd’hui un mystère politique. »

Jotard, dit Laterrière, était « satirique et sophistique comme un avocat, avec un front d’airain que rien n’étonnait. Ivrogne, faux et menteur comme le diable et grand épicurien. Son éducation était solide sans être accomplie. Il haïssait tout ce qui était anglais. En outre il était plein de préjugés, et fort mauvais amis. » Voilà donc le portrait du premier écrivain qui s’avisa de lancer des articles politiques dans notre pays. Il fallait un champion de cette trempe, ou à peu près, pour oser jeter le gant à un gouvernement que Mesplet semblait craindre si fort l’année précédente. Évidemment, Jotard avait déteint sur l’éditeur de la Gazette de Montréal. « Mesplet, dit encore M. Laterrière, différait de Jotard par l’éducation. C’était un imprimeur. Il avait pourtant des connaissances, mais il s’en faisait accroire et ne parlait que d’après son rédacteur. D’ailleurs, fourbe et menteur presque autant que celui-ci, et d’un génie méchant. Si son épouse, qui était très respectable, ne l’avait pas adouci, il aurait été capable de bien des choses indignes d’un honnête homme. » Environ deux mois après l’arrivée de Jotard et de Mesplet dans ma chambre, écrit-il encore, on y amena un Écossais du nom de Charles Hay, maître-tonnelier (Ducalvet dit qu’il était négociant) de Québec, « accusé de correspondance avec l’ennemi. Il avait été bien éduqué au collège d’Édimburg. »

Les emprisonnements allaient leur train. Bientôt on vit arriver M. Ducalvet, accusé d’agiter le pays et d’exécuter ce que Jotard conseillait dans Tant pis, tant mieux. Ducalvet était Français, comme Laterrière, Jotard et Mesplet. Il avait vendu ses biens en France pour s’établir en Canada. Tenant une forte maison de commerce à Montréal, il possédait de plus une seigneurie dans la rivière Chambly, et la charge de juge de paix. « Honnête homme, sévère, juste et calviniste, » dit Laterrière. Des compagnons de captivité qui figurent autour de Ducalvet, citons encore les suivants : François Caseau, Louis Carignan et Joseph Dufort, négociants ; Pellion, chirurgien ; Burton, boulanger ; Lavallée, forgeron, Jacques Noël, cordonnier ; Williams, Hamel, Cazettey, Foucher, Liébert, fils, Caseau, fils, et D’Helzène, fils.

De nos jours, où la presse et la télégraphie ont tant multiplié le colportage des nouvelles, il arrive constamment que l’on nous trompe et que les contes les plus mal faits nous sont débités par des gens payés pour nous tenir au courant de ce qui se passe dans le monde. Comment s’étonner, par conséquent, des faux bruits dont se contentaient les prisonniers de Haldimand ? Une lettre autographe de François Caseau, nommé ci-dessus, que l’on nous a passée renferme ce passage, en date du 22 juin 1780, prison de Québec : « Tout le monde soutient qu’une flotte française est en bas dans la rivière. Des personnes mêmes sont venues de la Pointe-Lévis pour le dire expressément aux prisonniers. Tous les officiers et soldats s’y attendent. Il est défendu à toute personne de se promener sur les travaux sous peine de prison. Il n’est même pas permis aux journaliers de se voir. Chacun est obligé de faire son ouvrage à l’insu des uns des autres. Malgré cette sage précaution du général, un ami fidèle, que je crois comme je suis vivant, m’a dit avoir parlé à un espion, sur les travaux, habillé en l’uniforme du régiment du colonel Zisoppe qui lui a dit positivement que les troupes du roi (d’Angleterre) ont été battues à la Nouvelle-York (New-York) par les Américains et qu’ils (les Américains) étaient en marche pour le Canada. Il (l’espion) a montré une lettre du général Billy, Amérique, adressée à leurs amis, qui dit qu’il y a deux armées qui entrent en Canada cette année, et qu’une flotte française sera en rivière (dans le Saint-Laurent) avec trente mille hommes pour Québec. L’espion dit que c’est vrai sur sa vie. Dans le même jour il a été vendu. La lettre fut remise au général Haldimand mardi de cette semaine. On fait chercher partout pour le prendre. Je pense qu’il s’en sera retourné rendre compte. La lettre de l’espion dit que la flotte anglaise a été abîmée par les Français. Ils (les Anglais) se sont sauvés comme ils ont pu, dans leurs ports, autour des îles de l’Angleterre. Le combat s’est donné au canal Saint-George. » On sait en effet que les Anglais n’étaient victorieux ni en mer ni dans les États, mais la France s’occupait du Canada comme de l’an quarante. Les espionnages et toutes les ruses des Yankees pour aviver la haine du régime anglais parmi nous n’étaient basés que sur des impostures. Si les Anglais nous tracassaient ouvertement, les Américains (une autre sorte d’Anglais) nous trompaient, ou plutôt cherchaient à se jouer de nous. En politique et en diplomatie cela n’est guère nouveau.

Le 30 novembre 1782 furent signés les préliminaires du traité de paix de Versailles qui reconnut l’indépendance des États-Unis. Le 2 mai suivant Ducalvet recouvra la liberté, sans avoir passé devant ses juges ; il alla d’abord en France, y vit Franklin, puis passa en Angleterre pour faire appel à la justice du parlement. Laterrière[6] se trouva libéré en novembre et partit du pays par ordre supérieur, laissant ses compagnons encore indécis de leur sort, mais il est probable qu’ils sortirent de prison lorsque le livre de Ducalvet eut paru à Londres et que le général Haldimand fut rappelé (1784). Caseau avait une réclamation d’un million contre les États-Unis pour approvisionnements fournis à l’armée américaine ; il se rendit en France et y passa plusieurs années à solliciter sans succès ; c’est dans notre siècle seulement, et après beaucoup de démarches, que le Congrès de Washington a indemnisé quelque peu sa famille des pertes souffertes en 1775-76.

Haldimand avait exagéré sa mission. Il lui était enjoint de proclamer l’Habeas Corpus. et, même dans les temps de trouble, il ne devait emprisonner que sur le consentement du conseil ; de plus, sous trois mois après arrestation, les inculpés devaient subir leurs procès. Le gouverneur s’autorisa des événements de la guerre américaine pour agir à sa guise. Il avait surtout une peur terrible des émissaires français. Deux prêtres sulpiciens du nom de François Ciquard et Capel, arrivés ici en 1783, furent obligés de repartir sans délai. Tous ceux qui étaient soupçonnés, de près ou de loin, de correspondre avec les supporteurs de Lafayette étaient surveillés à la minute. Une sorte de terreur blanche régnait dans le pays. Il n’y avait pas jusqu’aux troupes qui ne contribuassent à faire sentir vivement le joug du maître ; celles-ci étaient composées principalement de mercenaires fournis à prix d’argent par les petits princes d’Allemagne et elles se conduisaient comme dans une contrée en révolte. Ce temps fut plus pénible aux Canadiens que les années qui avaient suivi immédiatement la conquête. On parlait bas : signe de malaise et de mécontentement.

Lorsque la fortune des armes tourna décidément contre les troupes anglaises et que l’indépendance des États-Unis parut inévitable les fonctionnaires durent se retirer des provinces insurgées. Trente mille âmes partirent de la sorte pour se répandre dans les autres colonies restées fidèles au drapeau de la Grande-Bretagne. Dix mille s’établirent dans le haut Canada où notre élément ne possédait que des établissements à peine commencés. On leur donna des terres. Ces familles, connues sous le nom de U. E. Loyalists (United-Empire Loyalists) formèrent le groupe politique si longtemps appelé le Family Compact. Elles possédaient l’instruction et le prestige qui s’attache aux gens persécutés. Le bas Canada en reçut un certain nombre. Tout d’abord, les ministres avaient voulu les établir dans les cantons situés à l’est du Saint-Laurent, mais Haldimand s’y opposa, disant que, si près des frontières, il était dangereux de placer des groupes ayant la même religion et parlant la même langue que les Américains. Une trentaine d’années plus tard, pour une raison précisément contraire, le gouvernement anglais forma, dans les cantons de l’Est, un cordon d’établissements écossais et autres, afin, disait-il, d’empêcher les Canadiens-Français de s’approcher du Vermont, du New-Hampshire et du Maine, mais au bout de vingt ans, nos compatriotes avaient pénétré jusqu’à la frontière, et même au delà !

L’immigration de 1784 peut être regardée, comme la première de quelque importance après la cession du Canada à l’Angleterre — c’est-à-dire que les Anglais, tout en exprimant sans cesse le désir de voir les Canadiens-Français devenir Anglais et protestants, ne s’étaient pas donné la peine de nous noyer dans leur élément. Espéraient-ils que nous allions nous transformer pour leur faire plaisir ? Tant que nous conservions la majorité dans le Bas-Canada, l’espoir de nous convertir à la religion et à la langue de l’empire britannique ressemblait plutôt à une chimère qu’à un calcul politique raisonnable. En 1765, il n’y avait, dans les campagnes, que trente-six familles protestantes ou anglaises : le district de Montréal renfermait cent trente-six protestants. En 1770 toute la province ne comptait que trois cent soixante protestants. Enfin, au recensement de 1784 on voit ce chiffre grossir tout à coup jusqu’à quinze mille, par suite de l’arrivée récente des U. E. Loyalistes. C’est donc à cette dernière date qu’il faut commencer à considérer la valeur de la population anglaise au milieu de nous. Rappelons-nous que, en 1775, les Canadiens-Français qui étaient à peu près seuls dans la province, ont été évalués à quatre-vingt-dix mille âmes, c’est-à-dire qu’ils avaient augmenté de moitié en quinze ans, et ce fait est conforme à l’histoire. Ils devaient donc être de près de cent vingt mille âmes en 1784 ; cependant le recensement dressé par les ordres du gouverneur Haldimand, au commencement de l’année 1784, ne montre que cent treize mille âmes dans la province. D’une part, ce recensement est faible comme chiffre français, croyons-nous, et il ne comprend pas les U. E. Loyalistes qui n’émigrèrent au Canada que vers l’automne suivant. Il est dit, dans les lettres et mémoire de cette époque, que le nombre des protestants du Bas-Canada était de quinze mille : cela suppose plus de dix mille U. E. Loyalists en sus de la petite population arrivée de 1760 à 1784. Par conséquent, la création des États-Unis marque les débuts sérieux des Anglais en Canada, et ceci est d’autant plus digne de fixer l’attention que la plupart des personnes expulsées, par la force des choses, des provinces devenues indépendantes, étaient de la classe qui commande en tout pays. Son influence a dû se faire sentir immédiatement. Néanmoins, dix mille âmes ne pouvaient changer l’esprit de notre province, car la plupart des nouveaux établis tranchaient sur le fond canadien et rêvaient la domination du cabinet de Londres en tout par leur moyen, ne sachant pas qu’il est impossible de faire accepter aux Canadiens de telles dictées et de les amener à renoncer à des arrangements qui leur conviennent. Or, les prétentions des U. E. Loyalists n’étaient pas minces : ils se croyaient autorisés à conduire la province où ils s’étaient réfugiés. Contre leur espérance ils y trouvèrent un monde qui existait par lui-même et qui n’entendait pas badinage sur ce sujet. Bien que les renseignements nous manquent, il paraît évident que plusieurs abandonnèrent bientôt le Canada, au moins le Bas-Canada. Si trente mille U. E. Loyalists émigrèrent en Canada et si l’on en met dix mille en Haut-Canada, puis dix mille dans la province de Québec, il en reste dix mille pour les provinces maritimes. Ce chiffre est énorme, comparé au nombre des Acadiens, aussi vit-on ces derniers partir de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick dans le dessein de se fixer en Canada, parce qu’ils tenaient à leur langue et que la religion et les mœurs du Bas-Canada étaient les mêmes que celles de leur pays natal. Ils préférèrent s’en aller plutôt que de subir le contrôle des étrangers. Les U. E. Loyalists ne cherchaient pas du tout à rendre justice aux peuples auxquels ils demandaient refuge. Dès qu’ils mettaient le pied quelque part c’était dans leur intérêt. Aussi persécutèrent-ils les Canadiens-Français du Haut-Canada et les Acadiens. Mais dans le Bas-Canada, une force plus compacte pouvait les arrêter. Les Acadiens le comprirent. Après l’abandon de l’Amérique par la France, restaient la Louisiane et le Canada vers lesquels pouvaient se concerner les défenseurs du nom français. La Louisiane ne produisit pas un homme qui sût résister aux nouveaux maîtres. Seuls, les Canadiens avaient assez d’étoffe pour tenir tête et se protéger, de manière à faire mentir cette parole de Montcalm « Je m’ensevelirai sous les ruines de la colonie. » La colonie n’a pas été ruinée par sa mort ; elle est à présent plus prospère qu’elle n’a jamais été. Les Acadiens la regardaient comme la France d’Amérique et ils pensaient que, tant que les Anglais ne jetteraient pas sur les bords du Saint-Laurent des masses de colons, les Canadiens seraient toujours maîtres chez eux. Voilà comment un flot d’émigrants vint renforcer, en 1784, notre population. Ce fut aussi le temps du second départ des Acadiens pour la France, car plusieurs préférèrent se séparer de l’Amérique et retourner au pays de leurs ancêtres.

MÉNAGES, POPULATION, SEXES, ÉTAT DE MARIAGE — 1784.


Districts Population Sexes Mariés et veuvage Enfants et non mariés Sexes et conditions
H. F. H. F. Total H. F. Total
Québec 44,760 22,064 20,570 7,911 7,380 15,291 14,153 13,190 27,343 2,126
Trois-Rivières 12,618 5,866 5,850 2,080 2,247 4,327 3,786 3,603 7,389 902
Montréal 55,634 26,134 24,339 10,140 9,727 19,867 15,994 14,612 30,606 5,161
Total 113,012 54,064 50,759 20,131 19,354 39,485 33,933 31,405 65,338 8,189


DISTRIBUTION PAR ÂGES.


Districts Hommes Femmes Garçons Filles Serviteurs Esclaves Infirmes Temporaire absents Total
Moins 15 ans Plus 15 ans Moins 14 ans Plus 14 ans
Québec 7,911 7,380 10,041 4,112 8,984 4,206 1,795 88 150 93 44,760
Trois-Rivières 2,080 2,247 2,874 912 2,726 877 676 4 118 104 12,618
Montréal 10,140 9,727 11,637 4,357 10,803 3,809 4,020 212 625 304 55,634
Total 20,131 19,354 24,552 9,381 22,513 8,892 6,491 304 893 501 113,012


DEMEURES, DÉFRICHEMENTS, RÉCOLTES, BÉTAIL.


Districts Agriculture Bétail
Maisons Arpents sous culture Minots semés Chevaux Bœufs Jeune Bétail Vaches Moutons Cochons
Québec 7,157 628,240 126,818 9,166 8,456 12,439 16,344 41,252 22,202
Trois-Rivières 1,973 214,875 39,349 3,155 1,602 3,147 5,368 10,206 6,458
Montréal 9,794 726,703 217,682 17,825 12,036 16,620 22,579 33,238 41,805
Total 18,924 1,569,818 383,349 30,146 22,094 32,206 44,291 84,696 70,465
  1. Son frère John, prêtre catholique, accompagnait les délégués, avec mission de voir notre clergé ; on lui fit à Montréal un accueil tellement froid qu’il n’alla pas plus loin. Il fut le premier évêque de Baltimore.
  2. C’est bien le plus singulier assemblage de chants d’église qui se puisse voir ; on y retrouve dans toute leur naïveté les vers du temps de Henri iv et, comme les airs qui s’y adaptent conservent encore dans la mémoire de nos gens, leur audition n’est pas l’une des moindres curiosités que présente l’étude de la bibliographie en Canada.
  3. En 1775 M. de Lotbinière, l’ingénieur qui avait élevé les fortifications de Carillon, était à Paris, d’où on l’envoya à Boston aider les Américains. Le fils de M. de Lotbinière, celui-là même qui fut président de notre chambre d’assemblée, servait au fort Saint-Jean contre les Américains en 1775 et y fut fait prisonnier. M. de Vaudreuil, ancien gouverneur du Canada, qui mourut en 1778, reproche dans ses lettres au jeune de Lotbinière d’avoir embrassé le parti des Anglais.
  4. MM. Picotté de Belestre et François Cazeau se trouvaient à Paris le jour même de l’exécution de Louis xvi.
  5. À la Monongahéla, Oswego, William-Henry, Carillon et à Sainte-Foye, les milices ont, chaque fois, remporté la palme. Aux plaines d’Abraham, la faute de Montcalm a été de ne pas utiliser les Canadiens. Toutefois, Montcalm étant le général en chef, on regarde Oswego, William-Henry et Carillon comme son œuvre, mais on oublie quelle résistance il avait faite aux plans des Canadiens et comme il engagea malgré lui ces luttes glorieuses.
  6. Il alla à Terreneuve et revint lorsque Carleton reprit l’administration.