Histoire des Canadiens-français, Tome VIII/Chapitre 10

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Wilson & Cie (VIIIp. 107-118).

CHAPITRE X

1816 — 1835


Reprise des luttes politiques. — Division des partis. — Projet d’union des deux provinces. — Les Canadiens s’y opposent. — Papineau devient l’homme de la situation. — La commission royale. — Lettres de M. Elliott et de lord Gosford.
A
u lendemain du rétablissement de la paix universelle, le parti appelé «anglais » dans la chambre d’assemblée du Bas-Canada crut le moment opportun pour frapper un coup sur les Canadiens. Ce fut le recommencement des luttes d’autrefois, qui aboutirent à une prise d’armes en 1837. Il s’écoula donc vingt ans entre la fin de la guerre de 1812 et l’heure solennelle où les passions soulevées dans le peuple arrivèrent à ce point d’intensité qui fait qu’une partie de la masse ne raisonne plus mais s’insurge décidément. Nos historiens ont analysé, avec une patience admirable, chacune des phases de ce long débat. C’est toujours la même question qui revient. Les partis se disputaient le pouvoir, tournant dans un cercle et revenant au point de départ à la fin des sessions du parlement.

Le commerce anglais était de beaucoup le plus redoutable et le plus écouté en haut lieu. Avec lui marchaient les bureaucrates, successeurs des chouaguens, gens peu valeureux mais très incommodes, vu les positions officielles qu’ils occupaient. Les Canadiens, qui formaient dans la chambre basse la majorité, ne représentaient ni la banque, ni la navigation, ni le commerce, ni l’administration — mais ils se disaient chez eux et voulaient se gouverner à leur guise, tout en acceptant le système anglais, que personne parmi nous n’a jamais décrié. Ceux qui tendaient à la république suivaient le mouvement de ce dernier groupe, sans avouer leur arrière-pensée. Un fort courant existait aussi dans la classe commerciale anglaise en faveur de l’annexion du Canada aux États-Unis, toutefois on se gardait de le dire.

Vers 1820, ceux qui correspondaient avec l’Angleterre et qui y étaient écoutés, préparèrent les esprits à un projet d’union du Haut et du Bas-Canada. Nombre de vétérans des armées anglaises avaient pris des terres dans les cantons de l’Est et dans le Haut-Canada. Cette dernière province promettait de se peupler ; un jour devait venir, pensait-on, où elle aurait son mot à dire dans le concert canadien — il fallait arranger les choses pour qu’elle put balancer l’influence des anciens colons — ceux de race française. Nos représentants répondirent à cette tentative par l’envoi de délégués à Londres, qui réussirent à faire manquer le projet. C’est une chose remarquable que, en plusieurs circonstances, nous avons su éviter des mesures conçues contre nous ou du moins retarder leur mise en force, en faisant des représentations directes aux ministres de Londres. Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son. Le cabinet impérial recevait des plaintes des marchands anglais du Canada et devait, jusqu’à un certain point, les croire justifiables — mais du moment où nos délégués se présentaient au bureau colonial la contre-partie de ces rapports créait une autre impression. Ce n’est pas que l’on nous reçut à bras ouverts, oh ! non. Les abords du ministère étaient difficiles à franchir. Plusieurs fois il s’est écoulé des semaines avant que nous eussions gagné la faveur d’une entrevue. Le charme opérait sous la parole franche de Neilson, de Viger, et d’autres qui bravaient, durant des mois, le dédain des commis et les rebuffades des chefs, afin de parvenir à soumettre les réponses dont ils étaient porteurs.

Lorsque les Canadiens reprirent l’idée de Bédard de contrôler les finances du pays, Papineau s’empara de ce cheval de bataille et ne le lâcha plus. Tel était bien là, en effet, le point tournant de la situation. Disposer des deniers publics, c’est l’alpha et l’omega du rouage administratif. Les gouverneurs trouvèrent ce projet scandaleux. Petits à petits, ils en vinrent à certaines concessions, néanmoins. De ce moment, les Canadiens demandèrent le ministère responsable, c’est à dire des ministres nommés, ou par les chambres ou par le gouverneur, mais obligés de plier devant la volonté de la chambre basse en tout ce qui concerne les dépenses d’argent. Le ministère, tel que nous l’avons aujourd’hui, ne paraît pas avoir été compris — il ne l’était pas même en Angleterre. Les progrès des derniers trente ans en ce sens sont immenses, comparés à la lenteur de ceux des temps jadis.

Ce qui contribuait, plus que tout le reste, à tenir le pays en fermentation, était la manière brutale employée pour obtenir ou contenir le vote populaire. Les élections se faisaient par la violence. Un élément nouveau, introduit en Canada à la suite de la misère qui régnait en Irlande, vint, à point nommé, renforcer la main des Anglais et des bureaucrates. Les Irlandais combattirent partout les Canadiens — sans doute pour reconnaître l’extrême charité dont ceux-ci avaient fait preuve envers eux lors de leur arrivée parmi nous. Vers 1833, nous avions sur les bras ces antagonistes d’un nouveau genre — et nous les avons encore, bien que le bâton soit aboli à présent.

M. Papineau, devenu le pivot sur lequel tournait la situation, demanda la formation d’une chambre haute élue par le peuple. Son but était d’enlever au parti anglais le moyen de balancer la chambre basse. Un ministère, responsable à l’assemblée, eut été plus avantageux, sous tous les rapports. Sans mettre d’obstacle à ce dernier projet, qui occupait également les esprits, M. Papineau le traita froidement — et ce fut assez pour en gêner la marche, car le tribun populaire avait conquis une telle puissance sur les imaginations que les députés ne voyaient que par ses yeux. À la distance où nous sommes de ces événements, il est difficile de les apprécier en détail. Dans la politique, la valeur des circonstances, toujours peu connues du vulgaire, explique souvent bien des choses qui ensuite nous étonnent au premier aspect. Les hommes du temps de Papineau n’ont pas laissé de mémoires écrits. Tout ce que nous pouvons savoir de leurs agissements est compris dans quelques motions déposées à la chambre et dans les journaux du parti, c’est-à-dire que nous sommes réduits souvent à lire entre les lignes. Veut-on savoir ce que pensaient alors les Canadiens ? On se trouve en présence de cette opinion : « M. Papineau sait ce qu’il a à faire. » M. Papineau le savait-il toujours ? Les grands meneurs du peuple n’ont pas ordinairement des vues d’avenir bien définies, ils s’appliquent plutôt à renverser qu’à édifier. Le lendemain échappe à leur calcul. Déchaîner le lion populaire semble être l’unique but de leurs efforts. Il vint un moment où M. Papineau se vit interroger sur ce point par les députés de Québec. Le parti canadien se scindait. Les années 1833, 1834 étaient pleines de menaces. Il fallait savoir se contraindre, ou tout risquer, mais en risquant la sagesse voulait que l’on se réservât des chances de salut. M. Papineau n’en avait pas, sauf l’annexion aux États-Unis, et encore ici se posaient deux questions : Nos voisins nous soutiendraient-ils ? nous soutenant serions-nous mieux que sous le régime anglais ? Lord Aylmer était gouverneur ; assez mal conseillé, il aggrava la situation. M. Papineau crut le moment favorable ; réunissant dans un factum connu sous le titre des 92 Résolutions, tous les griefs que la colonie et les Canadiens avaient déjà formulés contre l’Angleterre, il enleva la chambre par de nouveaux discours — mais le « parti de Québec » se sépara de lui, pensant qu’il allait trop loin dans la voie non des réclamations mais de l’agitation.

La Minerve à Montréal, le Canadien à Québec, défendaient la cause des Canadiens avec vigueur. En 1832, M. Ludger Duvernay, propriétaire de la Minerve et M. Tracy, rédacteur du Vindicator avaient été emprisonnés par suite d’attaques dirigés contre le conseil législatif. On n’osa pas instituer leur procès et tous deux devinrent l’objet d’ovations populaires inquiétantes pour le gouvernement. Le 92 Résolutions arrivant sur ces entrefaites, ou à peu près, n’étaient pas de nature à calmer les esprits. Duvernay profita de l’occasion pour organiser une société nationale sous le nom de Saint-Jean-Baptiste, lui donna pour devise « nos institutions, notre langue et nos lois », motto du journal le Canadien, et adopta la feuille d’érable avec le castor[1] comme emblèmes. Un banquet d’inauguration eut lieu, à Montréal, le 24 juin 1834, présidé par M. Viger, premier maire de cette ville. Nous venons de célébrer le cinquantenaire de cette fondation, avec un éclat digne des pays les plus prospères et des nationalités les plus vivaces.

En même temps que cette crise politique sévissait en Canada, la chambre des communes de Londres se préoccupait de nos mouvements et préparait une enquête dans le dessein de savoir à quoi s’en tenir sur tout cela. Daniel O’Connell plaidait notre cause ; des journalistes écrivaient, les uns pour, les autres contre nous. Une commission fut nommée pour se rendre ici et examiner la situation ; elle se composait de sir Charles-Edward Grey, de sir George Gipps et de M. T. Fred. Elliott comme secrétaire. Le comte de Gosford, gouverneur-général, arriva avec elle (2 août 1835), et à l’ouverture des chambres, le 27 octobre, il lut un discours qui produisit un bon effet. Le feu des passions se ralluma lorsque le gouverneur voulut engager la chambre à rembourser vingt-deux mille louis empruntés à la caisse militaire pour solder les comptes publics restés en souffrance depuis que les députés refusaient de voter les subsides. Par une division de trente-sept contre trente-quatre, la demande passa enfin.

Il est intéressant de lire deux lettres écrites de Québec par M. T. Fred. Elliott, l’automne de 1835 et adressées à M. Henry Taylor, à Londres. Détachons-en quelques passages : « Voici le résultat consciencieux de nos recherches, très générales et très soignées : — En Angleterre, on s’est accoutumé à ne voir que deux partis au Canada : les Anglais et les Français ; mais le fait est qu’il y en a trois, savoir : le parti officiel, le parti anglais, et le parti français, outre d’importantes classes françaises tout à fait distinctes du parti connu sous ce dernier nom.

« Le parti officiel — ou, comme les Français l’appellent, le parti bureaucratique — se compose d’un petit nombre d’hommes âgés qui occupent les plus hauts emplois. Ces hommes semblent avides de privilèges, jaloux de leur autorité, et prêts à s’offenser de tout examen des plaintes du peuple. La plupart d’entre eux sont des lourdauds, et ceux qui sont l’opposé passent pour être intéressés. Ce qu’ils sont importe très peu. Quelque influence qu’ils puissent avoir autrefois exercée avec le concours de gouverneurs faibles, ils sont aujourd’hui dénués de tous les éléments réels du pouvoir, puisqu’ils n’ont ni relations en Angleterre ni poids dans la province.

« Je me plais à le dire ouvertement, parce qu’un jour, à bord du navire, j’ai été choqué

d’entendre parler de danger de la part de ces hommes, par des gens trop prodigues d’objections futiles : — « Ils écriront à leurs amis, en Angleterre, » disait-on ; « ils raconteront les choses à leur manière et soulèveront une clameur contre la commission, si on les inquiète. » Eh bien ! auraient-ils des légions d’amis, je crois qu’une commission de la nature de la nôtre ne saurait s’abstenir de censurer les abus qui se peuvent découvrir parmi eux ; mais le fait est que s’il est au monde un corps que l’on puisse traiter sans crainte selon ses mérites (qui est-ce qui demanderait mieux ?) c’est bien l’orgueilleux parti officiel du Canada. Dans la province même, il est très difficile de dire laquelle des grandes divisions de la population a le plus d’aversion pour ce parti.

« Très différent de ce faible corps est le vrai « parti anglais. » Ce dernier se compose de presque tous les marchands, auxquels se joignent de grands propriétaires fonciers, et d’une partie des fonctionnaires civils les plus jeunes et les plus intelligents. Il possède beaucoup d’intelligence, de grands moyens et un crédit plus grand encore ; en outre, il a cette confiance mutuelle, et cette précision, cette unité de but, que nos compatriotes — il faut leur rendre cette justice — savent mieux qu’aucun autre peuple donner aux associations politiques. De plus, ce corps imposant jouit d’un grand avantage, en ce moment-ci, par le ton modéré qu’il peut prendre en contraste avec la violence de ses adversaires, ce qui lui vaut la bienveillance sinon l’appui manifeste de cette nombreuse partie de la société qui préfère la sécurité et une vie tranquille à toute autre chose. Et cependant, je n’aime pas le parti anglais. Il a tout autant l’ambition de dominer que le parti français ; et, selon moi, il est prêt à employer pour y arriver des moyens moins scrupuleux. Chaque fois que l’un des deux, actuellement, parle de sécession, je regarde la chose comme pur pathos ou artifice pour faire plier le gouvernement ; mais comptez que si jamais ces effervescences, dans le Bas-Canada, allaient jusqu’à risquer de rompre le lien qui unit la province à la mère-patrie, les Anglais seraient les premiers à le trancher. Des deux partis c’est de beaucoup le plus disposé à sympathiser avec les principes américains, et je dois ajouter le plus capable de manier des institutions républicaines. C’est le plus rancunier, car il n’a pas oublié le pouvoir qu’il a perdu, et il hait son rival comme si celui-ci était en quelque sorte un usurpateur. Enfin, si jamais on lui offre l’occasion de s’unir, dans quelque cause commune, avec les colons anglais de la province supérieure, il verra que se liguer avec ces derniers pour renoncer au contrôle du gouvernement anglais en Europe, est son plus sûr moyen d’écraser l’influence de la race française en Amérique. Si jamais l’union des Canadas est remise sur le tapis, nous nous en trouverons bien pourvu que la part de l’Angleterre ne soit pas oubliée dans le projet.

« Le « parti français, » si l’on borne cette appellation à ceux qui ont des idées, des projets et des sentiments à eux, semble à peu près synonyme de la majorité dans la chambre d’assemblée, ou plutôt de la petite portion de cette majorité qui a quelque idée de la politique. À l’exemple de ce qui a toujours été, l’assemblée se compose principalement d’avocats, de médecins et de cultivateurs. Ces derniers sont très ignorants en politique et la politique leur est indifférente. Les députés n’ambitionnent leurs mandats, comme on dit, que pour le profit qu’ils en retirent. Pendant une longue session, la rétribution de deux piastres par jour leur permet de faire des économies qui ne sont pas à dédaigner, surtout vu que leurs épouses sont ordinairement compétentes à diriger les travaux de la ferme en leur absence. Ainsi que vous l’avez entendu dire, il est vrai que deux ou trois députés ne savent pas signer leurs noms, et l’on dit que d’autres, qui ont eu l’esprit d’apprendre à tracer les caractères dont se compose leur signature, ne sauraient pénétrer plus avant dans les mystères de la lecture ou de l’écriture. Sans trop entrer dans les détails, je puis vous dire, une fois pour toutes, que la masse de l’assemblée est inerte, et que les quelques députés doués d’activité et d’intelligence agissent avec une entière soumission à Papineau qui leur impose un profond respect.

« C’est là peut-être le point le plus saillant de l’aspect des affaires ici, que des hommes, qui, grâce à la confiance et à la sanction sans borne de leurs commettants, ont un pouvoir si grand, s’en disputent si peu le partage et en remettent au contraire volontairement le tout entre les mains d’un seul individu. Le Bas-Canada est divisé en quatre districts, dont celui de Québec renferme près d’un tiers de toute la population, et élit plus d’un quart de tous les représentants. Il est notoire que trois hommes sont sans contredit les arbitres de la conduite publique de ce grand district, ayant à leurs ordres le nom de chacun de ses habitants pour toute pétition qu’il leur plaît de présenter, et tous les votes pour n’importe quel candidat qu’ils jugent à propos d’appuyer. D’autres régions ont pareillement leur centurion et capitaines de Dix Mille. N’est-il pas presque incroyable que ceux qui possèdent une pareille influence, non-seulement ne fassent pas d’opposition à M. Papineau, mais n’osent pas même songer à la possibilité de le combattre ? En confidence, ils exprimeront des craintes au sujet de son choix de mesures, tout comme s’il constituait à lui seul l’assemblée entière.

« J’ai cherché avec ardeur l’explication de ce phénomène. Les chefs québecquois, à ce que j’ai appris, se flattent d’agir par prudence, parce que, disent-ils, en même temps qu’ils sont surpassés en nombre par les députés montréalais sur lesquels s’exerce l’influence plus immédiate de Papineau, ce serait troubler sans raison l’assemblée que d’insister sur des différences d’opinion non fondamentales. D’autres, encore, se bercent de l’idée que Papineau est dans leurs mains un instrument. Pauvres gens ! Selon ceux-là, Papineau étant celui d’entre eux qui a le plus d’audace, ils le placent à leur tête, mais de leur plein gré et avec pouvoir de le mettre de côté, suivant leur bon plaisir. Ces idées peuvent être un beaume agréable pour l’amour-propre des gens, mais je crains que la véritable explication de la chose ne soit dans le fait que les Canadiens manquent d’énergie et d’initiative en affaires publiques, et que de même que deux ou trois Anglais ont su leur faire emboîter le pas, dans le passé, l’impétuosité et les talents oratoires de Papineau obtiennent d’eux aujourd’hui une entière soumission. C’est vraiment leur maître. Ils ont naturellement besoin d’un appui qu’ils cherchent toujours chez des natures plus vigoureuses que les leurs. Je n’ai jamais vu personne qui parût plus versé que cet orateur canadien dans les artifices et la contenance au moyen desquels un seul homme domine l’esprit d’un grand nombre, et il s’affermit davantage tous les jours dans son autorité, comme eux dans leur obéissance. Tel est l’homme qu’un petit nombre de ses partisans ont la présomption de croire pouvoir mettre de côté lorsqu’il ne leur sera plus utile.

« Le fait est que Papineau, avec toutes ses fautes, est un charmant garçon. J’ose dire que nous le trouverons méchant et suspect, et que s’il a jamais maille à partir avec nous, il nous blessera rudement. Néanmoins on ne saurait nier ce qu’il y a de bon en lui. Il paraît être irréprochable dans sa vie privée ; dans les relations sociales il fait preuve d’affabilité et de bon ton. Si, en politique, il est trop brouillant et sans mesure dans ses procédés, je ne sache pas que les hommes raisonnables l’accusent d’être malhonnête. Ses principaux défauts sont la violence, un manque de plus grande franchise, et, je crains, un préjugé acharné contre les Anglais. Quel qu’il soit d’ailleurs, il est impossible de reposer ses yeux sur lui sans voir que par la nature, autant que par la position à laquelle il s’est élevé, c’est le premier de la race canadienne-française.

« Toutefois, indépendamment de causes temporaires et de l’influence d’hommes ambitieux, il me paraît y avoir un plus grand motif propre à lier étroitement le parti français et à donner une direction à sa politique.

« Les Canadiens-Français ne sauraient guère manquer de s’apercevoir que les Anglais se sont emparés de toutes les richesses ainsi que du pouvoir dans chaque pays où ils ont pu prendre pied. Dans toutes les parties du monde, civilisé ou sauvage, il s’est révélé chez les Anglais, soit comme sujets britanniques en Orient, soit comme colons en révolte sur ce continent, la même impossibilité de fusion avec d’autres, le même besoin de prendre eux-mêmes le dessus. Il faut avouer que cela ne saurait être un agréable sujet de réflexion pour la race douce et d’humeur non contentieuse qui se trouve ici fixée au milieu d’établissements grandissants et de nations d’origine anglaise. Quelque force politique qu’elle ait pour le moment dans les limites de sa propre province, même là ses rivaux, plus actifs, tiennent dans leurs mains tout le commerce du pays ; et au delà des bornes artificielles qui la séparent des régions voisines, elle se trouve entourée de tous côtés par des millions d’individus dont la langue et les coutumes sont celles dont elle a tant raison de redouter l’influence. Vu les circonstances, je ne puis croire qu’il serait déraisonnable de la part des Canadiens-Français de redouter quelque future extinction de leur langue et de leurs usages particuliers ; et qu’il y en ait ou non parmi eux qui portent leurs vues jusque-là, il s’en trouve indubitablement qui craignent de voir tomber leur nation dans l’insignifiance.

« De fait, la question réelle entre les partis en ce pays, est une question de temps. Les Français ne peuvent ignorer au fond de leurs cœurs qu’ils jouissent en ce moment de la plénitude du pouvoir ; [2] mais ils s’aperçoivent que ce pouvoir tend continuellement à passer en d’autres mains, et c’est ce qui les rend inquiets et jaloux. D’un autre côté, les Anglais doivent avoir l’assurance que la domination du pays finira par se concentrer dans leur race ; mais ils sont impatients et veulent se saisir du privilège avant qu’ils ne l’aient légitimement acquis. Les deux partis sont aujourd’hui à leur place. Cependant, chacun des deux s’efforce, l’un de précipiter, l’autre de détourner — ou, à tout événement, retarder — une transition qui sera définitivement l’effet particulier des institutions de la province. Dans l’intervalle, il surgira des questions incidentes au cours de la lutte, et les partis rivaux en apprécieront les résultats non seulement en ce que ces résultats pourront servir leur propre cause, mais en ce qu’ils pourront nuire à leurs adversaires ou les humilier. On n’estimera pas le gouvernement suivant ses mérites indépendants ou sa courageuse impartialité, on le jugera d’après le degré auquel ses vues pourront s’accorder avec les fins de l’une ou l’autre des factions. Dès son début, l’administration de lord Aylmer fut en butte au ridicule et au mépris de la part des constitutionnels (ainsi qu’on les nomme, à tort aujourd’hui) cependant, lorsque l’humeur querelleuse des Français eut fait sortir lord Aylmer de cette classe, les Anglais l’accueillirent à bras ouverts, et je les vis moi-même l’accompagner à la grève avec des acclamations, des éloges et presque des larmes.

« Après avoir ainsi passé en revue la composition et les mobiles des partis qui divisent ce pays, il semblerait naturel que je tirasse du tout une conclusion pratique. J’ai déjà dit que si la sécession était la chose à craindre, je m’attendrais à ce que le parti qui fait continuellement grand bruit des lois anglaises et du lien britannique, fût de beaucoup le plus disposé à se révolter. Mais laissant de côté la question de sécession (ainsi que vous le pouvez faire sans risque, je crois,) et n’envisageant nos difficultés que comme embarras d’administration du jour au lendemain, le parti français, aux mains duquel sont les institutions représentatives du pays, est évidemment le plus formidable et celui dont la faveur est le plus nécessaire pour la conduite des affaires publiques.

« Si nous abandonnons ces considérations toutes d’actualité pour des vues d’une portée plus élevée et d’un caractère plus permanent je ne nierai pas que tout en m’écartant des conclusions tirées par les Anglais, je reconnais beaucoup de poids aux faits sur lesquels ils basent leurs raisonnements. Bien qu’ils puissent rarement prouver que les Français agissent inconstitutionnellement, ils démontrent souvent que ces derniers usent de la constitution d’une manière peu sage. Par exemple, il n’est pas inconstitutionnel qu’une branche du parlement, à laquelle est spécialement confiée la garde du trésor public expose ouvertement le montant de ses dépenses imprévues et ne permette pas que les autres portions de la législature en scrutent les détails ; mais en même temps il est déplorable que, de l’aveu presque général, ce privilège devienne vraisemblablement le moyen d’accorder des appointements exagérés aux partisans de la majorité de l’assemblée, et peut-être de couvrir les déboursés de comités de correspondances non autorisés, et d’assemblées volontaires de députés en dehors de la session. Le remède à ce mal consisterait dans l’indignation et le ressentiment du peuple, et l’on doit indubitablement regretter avec le parti anglais, que pour les besoins politiques, il n’y ait guère de peuple en Bas-Canada. Ce que je viens de vous dire à l’égard des dépenses contingentes peut également s’appliquer à l’immense influence d’individus qui peuvent trouver à discrétion (si je puis m’exprimer ainsi) des milliers de votes et de signatures. Je diffère d’avec les Anglais quant à dire que la chose est inconstitutionnelle, mais je tombe d’accord avec eux en ce qui est de penser qu’il faut de la sollicitude pour essayer le fonctionnement de la constitution anglaise dans un pays où il n’y a pas d’opinion publique, et où les dépositaires du pouvoir représentatif ont à peine assez de caractère pour s’opposer les uns aux autres et ainsi se modérer mutuellement.

« Maintenant que j’ai exposé le plus haut point auquel je puisse partager les idées du parti anglais, j’ajouterai, sans hésiter un instant, que je ne vois pas de raison suffisante pour suivre ces idées jusqu’à leur seule conclusion légitime (et elles ne sauraient en avoir d’autre), qui est de priver les Canadiens-Français du libre exercice de leur constitution. 1. Il y a l’objection évidente de l’odieux et du danger possible qu’offrirait cette tentative. 2. Passant de ce modeste ordre d’objection à une question de principe et de sentiment, j’aurais horreur, à moins que ce ne fût dans la dernière nécessité, d’infliger à un peuple la perte d’institutions destinées à développer son énergie et son intelligence. Il s’en faut que l’on en soit à cette nécessité dans le Bas-Canada. Au contraire, je ne vois aucune raison quelconque de désespérer que les Canadiens Français apprennent à exercer discrètement leurs privilèges. Ce n’est que récemment qu’ils sont arrivés à connaître et sentir leurs pouvoirs, et déjà les hommes les plus expérimentés du pays admettent qu’il y a progrès. J’ai arraché cet aveu de plus d’un membre de l’association nommée à tort constitutionnelle. Les événements des deux dernières années auront beaucoup contribué à faire l’éducation des Canadiens-Français dans la politique…

« Voici donc quel est le résumé de mon credo : — Se concilier les Canadiens-Français et les former dans l’art de gouverner, est la politique la plus sûre et la plus convenable pour le présent, et aussi celle qui conduira le plus à des avantages solides et durables dans l’avenir ; mais il est probable que l’essai sera entravé par la perversité et l’égoïsme de différents côtés, et que, dans la mêlée, il en est parmi nous — actuellement employés en Canada — qui pourront perdre leur réputation. Soit ! Je puis dire en toute vérité que du moment où je me suis vu réellement entré dans ce vaste champ j’ai fait bon marché de toute opinion personnelle, et jusqu’ici plus la tempête a menacé à l’approche de la session, et plus grandes ont été les rumeurs d’alarme, plus mon courage a grandi. C’est pour cela que nous sommes venus dans le pays, et il faudra vraiment que les choses aillent bien mal pour que je perde ma quiétude d’esprit…

« Il est étonnant de voir combien ce pays a été mal gouverné. Après être arrivé à connaître les hommes (les Canadiens-Français) que les gouverneurs militaires d’ici ont eu l’habitude de regarder comme guère mieux que des traîtres et guère plus sages que des enfants, je suis surpris de voir, 1°, sur quelles bases amicales leurs idées reposent généralement, et, 2°, combien leurs perceptions en science politique sont supérieures à celles des hommes par qui ils ont été si arrogamment méprisés. L’autre jour, j’étais présent à une conversation entre le maire de Québec et quelques autres gentlemen canadiens, sur les meilleurs moyens d’augmenter le revenu nécessaire aux besoins de la ville, et je vous assure qu’on ne pouvait pas désirer d’entendre émettre des principes plus exacts que ceux d’après lesquels ils procédaient dans leur discussion. Ils ont également fait preuve de sollicitude et d’habilité dans leurs mesures pour réprimer les vols de nuit qui commençaient à faire un tort grave à Québec. Le fait est que, grâce à l’effet naturel d’institutions libres, les Canadiens-Français, soit la masse de la société, gouvernent le pays et sont à apprendre la leçon qu’enseigne cette pratique. En attendant, les marchands anglais gonflés d’indignation à la vue de leur propre manque de pouvoir, ne s’exercent à aucune autre école que celle de l’agitation et des remontrances. Ici, ainsi que je vous l’ai fait remarquer dans une précédente lettre, ils sont très entendus, mais bientôt ils seront plus propres à troubler un gouvernement qu’à le diriger, tandis que leurs rivaux, il faut l’espérer, pourront constamment faire des progrès. Dans ce but désirable toutefois, les institutions municipales du Canada devraient être beaucoup plus étendues ; les Canadiens, devraient occuper des postes officiels plus importants, et l’on devrait n’épargner aucun effort pour les accoutumer au sage emploi de ce pouvoir qu’ils sont inévitablement appelés à exercer comme grande majorité de la société, à moins qu’on ne les prive des institutions anglaises. Je ne doute pas que les habitants anglais finissent par acquérir une importance suffisante pour s’assurer d’une part plus qu’égale d’influence publique, et je ne souffrirais pas non plus qu’ils fussent opprimés dans l’intervalle. Tout ce que je maintiens est ceci : puisque les Canadiens-Français doivent dominer maintenant, il vaut beaucoup mieux s’efforcer de leur donner les qualités voulues pour le pouvoir que de chercher vainement à les exclure.

« L’administration de lord Aylmer[3] fut, j’ai le chagrin de le dire, peu sage sous ce rapport pendant la dernière période de son gouvernement. Les nominations et recommandations des derniers douze mois furent impardonnables, et il est de ses dépêches sur ces points que je puis à peine lire avec patience, maintenant que je comprends les caractères réels des individus. La vérité est que bien qu’aimable et voulant le bien, il se laissa aveugler par le préjugé vers la fin de son administration, et il n’y eut jamais de mesure plus indispensable que celle de son remplacement. Vous savez qu’il y a environ un an je pensais différemment, et c’est pour cela même que je fais maintenant cet aveu avec plus de force. Vous ne devez pas supposer que je comprends tous les Canadiens-Français dans ce que j’ai dit des dispositions amicales et du jugement de certains d’entre eux. On connaît le préjugé de Papineau contre l’Angleterre et les Anglais, et je continue encore à craindre que quelle que soit l’intelligence des autres, ils ne trouvent parmi eux assez d’éloquence et de vigueur pour contrôler les excès de cet homme énergique. Cependant les hommes modérés ont certainement remporté quelques avantages à cette session-ci. Le simple fait d’avoir procédé aux affaires est en lui-même une victoire, car Papineau voulait ouvertement refuser d’avoir une session jusqu’à ce que la demande faite par le peuple d’un conseil électif eût été accordée. Le ton soumis et tolérant de la réponse au discours du gouverneur est encore une marque de respect pour les idées de la partie modérée de l’assemblée. Tous les jours on s’aperçoit d’une plus sensible opposition d’idées entre les députés du district de Québec et ceux du district de Montréal ; je fais des vœux seulement pour que la séparation ne soit pas précipitée, car les représentants de Québec ont beaucoup plus de pouvoir — tant que leurs collègues espèrent garder l’apparence de leur appui — qu’ils n’en pourraient avoir comme minorité déclarée agissant ouvertement en opposition au reste de la Chambre. Tout ce qui me déplaisait dans leur premier plan d’action était leur complète et silencieuse soumission à la majorité ; garder une juste mesure avec elle n’est que politique…

« Le projet d’avoir trois ou quatre conseillers choisis parmi les principaux hommes de la colonie, avec voix dans la législature et tenus d’obtenir le budget des dépenses ou de laisser leur postes vacants[4] paraît gagner rapidement du terrain. Papineau ne l’aime pas, sachant qu’il est de nature à lui mettre un frein dans la bouche, mais il m’avoua l’autre jour, qu’en face du sentiment qui existait en faveur de ce projet dans l’assemblée, et vu l’approbation du même objet parmi le parti populaire en Haut-Canada — avec lequel il désire vivement coopérer — il se sentirait disposé à ne pas insister sur l’opposition qu’il lui fait personnellement. Si les commissaires pouvaient imaginer quelque manière sûre et acceptable de réaliser ce projet, je suis persuadé qu’en cela ils contribueraient plus à faire durer les bonnes relations avec le Canada que par d’interminables investigations de détails ; mais je ne sais pas s’ils accueilleront la chose. La dernière fois que je le vis en Angleterre, lord Howick était fortement préoccupé d’une pareille mesure, et, de fait, c’est la première personne par qui j’en ai jamais entendu parler. »

Ajoutons à ces lignes si instructives les passages suivants d’une lettre que lord Gosford, retourné dans la Grande-Bretagne écrivait d’Irlande, en 1845, à M. Dominique Daly secrétaire provincial : « J’ai toujours regardé l’union des deux provinces comme une expérience dangereuse. Disons un instant que cette union était désirable, pouvait-on en ce cas choisir un plus mauvais moment et s’y prendre d’une manière plus injuste et plus arbitraire ? car, à mon avis rien n’est plus propre à perpétuer l’antagonisme et l’animosité, au lieu d’appaiser les esprits et d’éteindre les divisions, sans quoi un peuple ne saurait être heureux. Il va sans dire qu’une faction (l’oligarchie) déterminée à tout contrôler n’est satisfaite que du jour où elle absorbe le pouvoir, mais il fallait lui résister et la faire disparaître par une ferme (steady) et uniforme application des choses réglée sur les intérêts de la grande majorité du peuple. Telles sont les intentions qui m’ont toujours animé, et je n’ai rien vu qui doive en aucune façon les modifier. Je suis content d’apprendre que M. Papineau est retourné en Canada et qu’il jouit d’une bonne santé. Entre lui et moi, je ne crois pas qu’il ait eu grande différence — si toutefois il en existait — sur l’ensemble de nos vues touchant le Canada. Nous différions sur certains points, mais je n’avais pas le pouvoir de lui faire des concessions la-dessus, quoique, dans quelques cas, j’eusse été heureux de me rendre à ses désirs. Je regrette qu’il ne soit pas demeuré à Québec (au commencement des troubles). Son départ pour Montréal m’a toujours paru une démarche malheureuse, parce que l’esprit de parti et la violence y faisaient rage ; en restant à Québec quels chagrins et quelles peines n’eut-il pas évités ! Je me rappelle avec beaucoup de satisfaction la causerie que j’ai eue avec M. Papineau, dans laquelle il manifesta des sentiments et des opinions si hautement honorables pour son cœur et son intelligence. Si vous le voyez, veuillez lui présenter mes meilleurs compliments et mes bons souvenirs, au cas où il voudrait bien les accepter. C’est seulement après son départ d’Irlande que j’ai appris le passage de M. Papineau, sans cela j’aurais fait un effort pour avoir le plaisir de le revoir. »

Nous pourrions écrire des volumes sur les commencements des troubles de 1837, mais il est impossible d’en dire plus long que lord Gosford et M. Elliott, dans les lettres qui viennent d’être citées. Les mouvements des partis y sont décrits avec précision. Dès 1835 le groupe Canadien du district de Montréal était lancé dans la voie de la résistance coûte que coûte ; ses adversaires, les « constitutionnels, » devenaient féroces ; les Québécois se refroidissaient sensiblement, et c’était bien heureux pour nous puisque, à la suite des troubles, l’Angleterre se rapprocha des Canadiens par l’entremise de ce parti.

Un Français qui écrivait alors dans les journaux de Québec, M. Narcisse Aubin, disait, en 1838 : « Le plus dangereux ennemi qu’aient les Canadiens est sans contredit Andrew Stuart. Je dis le plus dangereux parce qu’il est le plus recommandable par sa position, le plus respecté à cause de ses talents, de son esprit ordinairement droit, et à cause du poids que doivent avoir des conseils donnés par un homme habile, profond et honnête. Andrew Stuart formait autrefois, avec messieurs J. Neilson, Duval. Cuvillier et autres, la brillante phalange du parti populaire ; soit qu’il ait abandonné ce parti ou que celui-ci l’ait abandonné, toujours est-il vrai que ce fut une perte d’autant plus vive que ses efforts sont aussi constants aujourd’hui qu’ils l’étaient alors, dans la marche contraire. Si quelque chose peut excuser ou expliquer sa déviation en lui laissant son caractère, c’est son ralliement au parti de sa propre origine. »

  1. À la page 132 du tome III du présent ouvrage, nous avons cité le fait que, en 1673, le comte de Frontenac proposa de placer un castor sur l’écusson de la ville de Québec. Un journal de Montréal, “The Star”, dans son numéro du 20 janvier 1883, nous signala que, sur les armes de sir William Alexander, qui datent de plus de deux siècles et demi, on voit un castor avec cette devise : « per mare, per terras », et il en concluait que c’était le plus ancien emploi de la figure de cet amphibie comme emblème canadien. Nous n’avions pas considéré le projet de Frontenac comme le plus ancien. La curiosité nous porta toutefois à aller aux renseignements. Un nommé Alexander Humphreys, se prétendant descendant de sir William Alexander, revendiqua les titres de celui-ci, en 1836, et publia dans ce but un livre dans lequel il décrit les armes de son ancêtre, portant un ours ; on a wreath a bear sejant, erect, proper. Du mot bear, il nous parut que l’on avait fait beaver en commettant une faute purement typograpnique, et c’est pourquoi, à la page 128 du tome IV nous avons dit qu’il s’agissait d’un ours. M. Douglas Brymner, dont les connaissances sont toujours précieuses, eut la bonté de nous dire qu’il entretenait des doutes sur ce sujet et qu’il allait s’en occuper. Après avoir écrit en Écosse, il nous montra un article de sa plume qui règle la question et qu’il publia dans le Canadien Illustrated News (28 avril 1883). Il appert que l’ours en question figurait sur les armes de l’une des branches de la famille Alexander. Nous n’avions tort qu’à demi. Jusqu’à 1632, l’ours des Alexander surmonta l’écusson de cette famille ; le 15 mars de la même année, le roi d’Angleterre et d’Écosse accorda à sir William le droit de lui substituer un castor, avec la devise : par mer et par terre, telle que le Star la donne, mais en nous faisant croire que la date est du 10 septembre 1621, tandis que cette date correspond à celle des lettres patentes inféodant les terres de l’Acadie au même Alexander. Ce débat a fourni l’occasion à M. Taché de nous noircir. M. Brymner était au courant de toute l’affaire et n’a jamais songé à nous blâmer, parce que nous lui avions promis de rectifier la vérité historique en parlant de la Saint-Jean-Baptiste de 1834. On remarquera que nous nous sommes abstenu de réclamer pour les Canadiens l’invention du castor comme emblème national avant 1834. Sir William Alexander ne nous l’a pas plus suggéré que Frontenac, puisque les souvenirs de 1632 et celui de 1673 étaient effacés de la mémoire du peuple et des historiens jusqu’à ces dernières années. Aux notes que nous avons consignées, pages 132, 133 du tôme III, ajoutons celles-ci : Franklin avait placé un castor sur la monnaie de papier des États-Unis ; cette tentative n’a pas eu de suite. En 1778, il y avait un castor sur l’entête de la Gazette de Montréal. D’après l’écrivain du Star, une médaille française, frappée en 1754, et qui a rapport à Québec, montre un castor. Dans aucun de ces cas on ne peut dire qu’il s’agissait d’un emblème national. Le castor d’Alexander n’a pas ce sens non plus — mais c’est le plus ancien qui ait été mis sur des armes.
  2. Non, puisque l’Angleterre nous refusait le droit de prendre part à l’administration.
  3. Il venait d’être rappelé en Angleterre.
  4. C’est le ministère responsable de ses actions à la chambre basse, tel que nous l’avons à présent.