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Histoire des Météores/Chapitre 13

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chapitre xiii.
les ouragans.

Les ouragans dans la mer des Indes. — Le Génie des tempêtes. — Découverte des lois des ouragans. — Description scientifique des ouragans. — Lieux où ils prennent naissance. — Leur commencement et leur fin. — Leur étendue et leur violence. — Modifications qu’ils peuvent subir par les obstacles qu’ils rencontrent. — Hauteur qu’ils peuvent atteindre. — Saison des ouragans. — Ce que doit faire un navire pour éviter toute avarie. — Signes précurseurs des ouragans. — Utiles indications données par le baromètre. — Défense de la loi des tempêtes par M. Faye.

I.

Jusqu’à nos jours les ouragans ont porté la désolation et la mort parmi les nombreux navires qui sillonnent l’Océan, principalement dans la mer des Indes. Il est bien difficile en effet de doubler le cap de Bonne-Espérance sans ressentir leur terrible puissance ; aussi, les premiers navigateurs l’avaient-ils nommé justement le Cap des Tempêtes, et Camõens a consacré ce promontoire élevé à Adamastor, dans sa superbe allégorie, que tout voyageur instruit est obligé de se rappeler lorsqu’il arrive dans ces parages ; pour moi, je ne puis exprimer avec quelle émotion je les relisais en présence de ces lieux célèbres :

« La nuit promenait en silence son char étoilé ; nos vaisseaux fendaient paisiblement les ondes ; assis sur la proue, nos guerriers veillaient, lorsqu’un sombre nuage qui obscurcit les airs se montre au-dessus de nos têtes et jette l’effroi dans nos cœurs.

« La mer ténébreuse faisait entendre au loin un bruit semblable à celui des flots qui se brisent contre les rochers. Dieu puissant ! m’écriai-je, de quel malheur sommes-nous menacés ? Quel prodige effrayant vont nous offrir ce climat et cette mer ? C’est ici plus qu’une tempête.

« Je finissais à peine, un spectre immense, épouvantable, s’élève devant nous. Son attitude est menaçante, son air farouche, son teint pâle, sa barbe épaisse et fangeuse. Sa chevelure est chargée de terre et de gravier ; ses lèvres sont noires, ses dents livides ; sous de noirs sourcils, ses yeux roulent étincelants.

« Sa taille égalait en hauteur ce prodigieux colosse autrefois l’orgueil de Rhodes et l’étonnement de l’univers. Il parle ; sa voix formidable semble sortir des gouffres de la mer. À son aspect, à ses terribles accents, nos cheveux se hérissent ; un frisson d’horreur nous saisit et nous glace, ce peuple ! s’écrie-t-il, le plus audacieux de tous les peuples ! Il n’est donc plus de barrière qui vous arrête ? Indomptables guerriers, navigateurs infatigables, vous osez pénétrer dans ces vastes mers dont je suis l’éternel gardien, dans ces mers sacrées qu’une nef étrangère ne profana jamais !

« Vous arrachez à la nature des secrets que ni la science ni le génie n’avaient pu encore lui ravir ! Eh bien, mortels téméraires, apprenez les fléaux qui vous attendent sur cette plage orageuse et sur les terres lointaines que vous soumettrez par la guerre.

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« Malheur aux navires assez hardis pour s’avancer sur vos traces ! Je déchaînerai contre eux les vents et les tempêtes. Malheur à la flotte qui la première après la vôtre viendra braver mon pouvoir ! À peine aura-t-elle paru sur mes ondes, qu’elle sera frappée, dispersée, abîmée dans les flots.

« Avec elle périra le navigateur impie qui, dans sa course vagabonde, aperçut mon inviolable demeure et vous révéla mon existence. Et ce terrible châtiment ne sera que le prélude des malheurs que l’avenir vous prépare. Si j’ai su lire au livre des destins, chaque année ramènera pour vous de nouveaux désastres ; la mort sera le moindre de vos maux.

« Il continuait ses horribles prédictions. — Qui es-tu, monstre ? lui dis-je, en m’élançant vers lui. Quel démon vient de nous parler par ta bouche ? L’affreux géant jette sur moi un regard sinistre. Ses lèvres hideuses se séparent avec effort et laissent échapper un cri terrible. Il me répond enfin d’une voix sourde et courroucée :

« Je suis le génie des tempêtes ; j’anime ce vaste promontoire que les Ptolémée, les Strabon, les Pline et les Pomponius, qu’aucune génération passée n’a connu. Je termine ici la terre africaine, à cette cime qui regarde le pôle antarctique, et qui, jusqu’à ce jour voilée aux yeux des mortels, s’indigne en ce moment de votre audace.

« De ma chair desséchée, de mes os convertis en rocher les dieux, les inflexibles dieux ont formé le vaste promontoire qui avance au milieu de ces vastes ondes ; et pour accroître mes tourments, pour insulter à ma douleur, Thétis vient chaque jour me presser de son humide ceinture.

« À ces mots, il laissa tomber un torrent de larmes, et disparut. Avec lui s’évanouit la nuée ténébreuse ; et la mer sembla pousser un long gémissement[1]. »

II.

Notre savant illustre, M. Chevreul, le doyen des savants de tous les pays ou plutôt le doyen des étudiants, comme il se plaît à s’appeler souvent avec un fin sourire, vient de faire une communication à l’Académie des sciences (séance du 28 août 1882), d’une haute importance au point de vue de l’histoire des météores et qui a vivement captivé l’attention de tous. Il est juste de dire que la Société nationale d’agriculture en a eu les prémices.

On sait que les lois des cyclones, de ces vastes et terribles ouragans qui se manifestent spécialement dans la mer des Indes, sont maintenant bien connues.

Ces météores sont d’immenses tourbillons d’un diamètre plus ou moins grand ; il peut atteindre trois ou quatre cents lieues. La force du vent augmente de tous les points de la circonférence jusqu’à une certaine distance du centre où règne un calme d’une étendue variable. Ces tourbillons suivent une direction opposée pour chaque hémisphère, mais à peu près constante pour chacun d’eux. Les ouragans ne sont donc que de vastes trombes, dont le diamètre considérable n’avait pas permis jusqu’à ces derniers temps d’apercevoir l’ensemble.

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Fig. 53. — Ouragan.

Connaissant leurs lois, un capitaine de navire peut parfaitement, non seulement éviter les affreux sinistres qui en résultaient habituellement autrefois, mais encore se servir de leur terrible puissance pour arriver à ses fins, et bien plus, leur direction une fois constatée on peut décrire la trajectoire qu’ils suivront et prédire leur arrivée dans tel ou tel lieu.

La découverte de leurs lois est donc un bienfait inestimable pour les marins et pour tous ; chaque nation est heureuse d’enregistrer la part qui revient à leurs savants dans cette magnifique conquête de l’intelligence.

Or, d’après la communication de M. Chevreul, le premier qui aurait découvert ces lois ne serait pas un des observateurs auxquels on les attribue généralement, mais un créole de notre île de la Réunion, île éminemment française. Ce créole s’appelait Joseph Hubert, homme d’une haute intelligence et d’un dévouement sans borne pour son pays. Ses papiers, ses notes, ses mémoires ont été religieusement conservés par son fils, M. Eaubel Hubert, et publiés par M. Émile Trouette, conseiller privé du gouverneur de la Réunion, qui, dans un sentiment patriotique que tout le monde comprend, a intéressé M. Chevreul à cette publication. L’ouvrage a été soumis à M. Faye, notre éminent astronome, qui a consigné son appréciation dans une lettre que nous croyons devoir reproduire ici.

« Mon cher et très respecté confrère,

« Vous avez bien voulu me demander mon avis sur l’opinion qui attribue à Hubert la première idée de la loi du cyclone. — Après avoir pris connaissance des documents contenus dans le livre que vous m’avez apporté à l’académie lundi dernier, je tiens pour certain que Hubert avait, dès avant 1788 reconnu le caractère gyratoire des cyclones, et qu’il les assimilait à des trombes gigantesques.

« Ces idées n’ont surgi en Angleterre que plus tard, en 1801, à en juger par les écrits peu connus d’un certain colonel Copper, au service de la Compagnie des Indes. Les mêmes documents montrent qu’en 1818, Hubert était arrivé à la forme complète et correcte qui exprime le double mouvement de gyration et de translation des cyclones, longtemps avant Dove, par conséquent, dont les travaux sur les ouragans sont postérieurs de dix ans.

« Pour moi, si j’ai occasion jamais de revenir sur ces questions, je me croirai obligé de rendre justice à qui de droit, c’est-à-dire à cet ingénieux observateur qui le premier a su reconnaître, dans les plus effroyables tempêtes qui sévissaient sur son île, les lois d’une géométrie si remarquable, lois qui ont servi de base à tout ce qui a été écrit plus tard sur ce sujet.

« Je saisis cette occasion, mon cher confrère, de vous offrir l’expression de mes sentiments de profond respect[2]. »

Nous avons nous-mêmes parcouru cet ouvrage que l’on a bien voulu nous communiquer avec une complaisance empressée à la Société nationale d’Agriculture ; nous avons été frappé des observations si curieuses et si importantes de Joseph Hubert.

L’île de la Réunion est admirablement située pour les observations météorologiques et astronomiques. Elle se trouve sur le passage des ouragans de la mer des Indes qui portent bien souvent la désolation dans son sein. Il n’est pas étonnant que ces terribles fléaux aient attiré l’attention des habitants de ces pays d’ailleurs si fortunés, et que ce soit un de leurs enfants qui, avant tous, en ait déterminé les lois.

Grâce aux journaux exacts des navigateurs, on a pu comparer des milliers de faits, s’élever aux lois qui régissent ces terribles phénomènes, les développer, et donner ensuite des règles sûres pour éviter leurs coups redoutables.

Indiquons succinctement les principaux observateurs qui ont étudié ce sujet :

Copper. Des vents et des moussons, Londres, 1801. Copper, le premier jusqu’ici, était regardé comme ayant constaté la rotation des ouragans à Madras, sur la côte de Coromandel, sur celle du Malabar et dans l’océan Indien du Sud.

Redfield a fait insérer plusieurs articles dans le Nautical Magazine et dans un journal de New-York de 1831 à 1848. — C’est le premier savant qui a constaté la rotation des tempêtes sur les côtes d’Amérique et leur mouvement progressif.

Reid en 1838 publia l’ouvrage On the Law of storms (des Lois des tempêtes) ; c’est lui qui confirma par les faits ce que M. Redfield avait théoriquement indiqué, savoir que dans l’hémisphère sud les tempêtes tournent dans un sens contraire à celui de l’hémisphère nord. — Reid est le premier qui donna des règles pratiques pour fuir les cyclones vent arrière, selon les circonstances, ou même tirer parti des ouragans en naviguant autour d’eux sans les traverser.

Piddington a donné dix-huit mémoires sur diverses tempêtes dans le Journal de la Société asiatique du Bengale, vol. in-8° (1839) et vol. in-18 (1849). — Il a écrit ensuite le Guide du marin (1848, 1re édition), qui résume les lois des tempêtes dans toutes les parties du monde, ainsi qu’un autre ouvrage, intitulé Guide pour les ouragans de la Chine et de l’Inde, qui a eu le plus grand succès. — M. Piddington, président de la cour maritime de Calcutta, a mis dans ces ouvrages à peu près tout ce que l’on connaît sur les ouragans, et indique les règles à suivre pour ne pas être victime de ces redoutables météores.

Bousquet a publié la Science des tempêtes, ou Guide du navigateur, à l’île Maurice, en 1849 ; Keller a fait paraître à Paris son livre Des ouragans, tornados, typhons et tempêtes. — On pourrait citer beaucoup d’autres savants qui ont également contribué au développement et à la vulgarisation des lois des ouragans : tels sont MM. Evans, en Amérique ; Dove, à Berlin ; Brewster, à Édimbourg ; Erpy, en Amérique (Boston) ; Alex. Thom et Ryder, en Angleterre ; van Delden, en Hollande, etc., etc.

III.

Ainsi, on le voit, nombre de savants ont fait une étude spéciale, approfondie et minutieuse des lois des ouragans, et des moyens de prévenir les fureurs dévastatrices de ces terribles météores, et les ont formulés avec une exactitude parfaite. Ces lois et ces moyens sont très simples et à la portée de l’intelligence de tout le monde, seulement il est bien regrettable qu’ils ne soient pas assez connus.

J’ai pu être frappé de cela plus qu’un autre, car ayant demeuré assez longtemps à l’île de la Réunion, j’ai vu souvent se produire des désastres maritimes que l’on aurait pu facilement éviter.

Je fus heureux de pouvoir contribuer à vulgariser des notions de la plus haute importance. J’ouvris avec empressement les colonnes du journal la Malle, que j’ai été fonder à l’île de la Réunion, à toutes les questions de science ; je donnai en prime, à mes abonnés, la carte sur l’ouragan du 26 février 1860, de M. Bridet, capitaine de port, qui s’occupait activement de ce sujet, et je m’empressai de publier dans mon établissement de typographie et de donner également en prime l’Étude des ouragans de l’hémisphère austral (1861), ouvrage dans lequel M. Bridet a résumé les principaux travaux des savants qui avaient précédemment étudié ces grands phénomènes, en ajoutant des faits à l’appui des lois déjà connues[3].

Dans ces contrées éloignées, j’avais le précieux avantage de partager la vie de famille avec M. Ch. Desbassayns, vénérable créole de quatre-vingts ans. Rien de ce qui pouvait intéresser son cher pays ne lui était étranger. Il connaissait parfaitement les phénomènes qui précèdent, accompagnent et suivent les cyclones, et lorsque ces grands météores s’annonçaient, il m’en faisait remarquer les signes précurseurs ; nous les suivions dans leur marche en étudiant leur influence sur la nature et sur les instruments que nous offre la science.

Avec un guide aussi excellent, j’ai pu constater la justesse et contrôler plusieurs fois les lois les plus minutieuses de ces vastes tourbillons, et je trouvais un nouvel intérêt lorsque, pour remplacer sa main tremblante, il m’invitait à prendre la plume pour écrire, sous sa dictée, des notes que M. Bridet ne dédaignait pas de lui demander.

J’ai pu également, ballotté sur les vagues orageuses, contrôler dans d’autres circonstances ces lois si bien établies, et en constater la justesse. À mon retour à Paris, continuant à suivre le mouvement scientifique, c’était avec un profond regret que j’apprenais les nombreux désastres qui ne cessaient de se produire en mer, et qu’il eût été possible d’éviter en se soumettant aux indications les plus simples de la science et que des savants de premier ordre semblaient encore ignorer. J’ai donc continué à donner aux phénomènes et aux lois des tempêtes toute la publicité qui était en mon pouvoir, en prenant pour guide l’Étude des ouragans de l’hémisphère austral, dont voici un résumé :

IV.

Les ouragans ou cyclones sont de vastes tourbillons, de plus ou moins grand diamètre, dans lesquels la force du vent augmente de tous les points de la circonférence jusqu’à une certaine distance du centre, où règne un calme d’une étendue variable.

Ces tourbillons suivent une direction opposée pour chaque hémisphère, mais à peu près constante dans chacun d’eux.

Les ouragans ne sont donc que de vastes trombes, dont le diamètre considérable n’avait pas permis jusqu’à ces derniers temps d’apercevoir l’ensemble.

Les lois des ouragans sont générales, et les mêmes pour les deux hémisphères ; seulement, et même comme conséquence de ces lois, le mouvement de rotation ne se fait pas dans le même sens, et le mouvement de translation ne s’opère pas dans la même direction pour l’un et pour l’autre hémisphère.

Au centre du cyclone, où règne un calme complet des airs, la mer est cependant horriblement agitée.

Dans cet espace de calme il n’existe pas de nuage ; le soleil resplendit, les astres reparaissent, et l’on croit au retour du beau temps, on s’abandonne à une entière sécurité alors que l’on est de tous côtés entouré par une vaste ceinture d’orages et de rafales terribles, aux atteintes desquels on ne saurait échapper.

Tout autour de ce calme central, le mouvement rotatoire a la même énergie, et cette énergie est poussée au plus haut point ; dans aucune autre partie de l’ouragan elle n’est aussi forte. Par conséquent, lorsqu’on arrive à cette région du centre, on passe de la tempête la plus violente au calme le plus complet, et réciproquement lorsqu’on la quitte, on passe du calme le plus complet à la tempête la plus violente ; mais alors les rafales soufflent dans une direction tout à fait opposée à celles qui ont précédé le calme ; ce qui doit être, puisque leur mouvement est circulaire (fig. 54.)

On sera peut-être étonné de voir que les rafales sont plus violentes à la circonférence qui détermine le calme central, que sur les bords du cyclone. Il est en effet tout naturel de supposer que l’énergie des rafales étant la conséquence de la vitesse du mouvement rotatoire, on dût trouver les vents plus violents sur les bords extrêmes du tourbillon, puisque les molécules aériennes paraissent parcourir une plus grande circonférence dans le même temps.

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Fig. 54. — Mouvement circulaire du cyclone.

Si le météore était un corps solide, toutes ses parties, il est vrai, obéiraient simultanément au mouvement provenant du centre, et la plus grande vitesse se trouverait au point le plus éloigné de ce centre. Mais par leur état de fluidité les molécules glissent les unes sur les autres, sans pouvoir céder immédiatement à l’impulsion qui leur est communiquée, et la vitesse de rotation va ainsi en sens inverse, c’est-à-dire en augmentant depuis les bords extrêmes du phénomène jusqu’au calme central, à la limite duquel se rencontrent les plus violentes rafales.

La première zone centrale, qui constitue véritablement l’ouragan, et pendant le passage de laquelle ont lieu tous les désastres, n’a guère plus de 250 milles de diamètre, quelles que soient les limites extrêmes auxquelles atteigne le phénomène, car sa puissance n’est pas proportionnelle à son étendue.

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Fig. 53. — Mouvement du cyclone sur sa parabole.

La vitesse de rotation qui anime les ouragans est très variable : c’est elle qui constitue principalement la violence du tourbillon et qui en fait, pour les lieux qu’il rencontre et les navires sur lesquels il frappe, un ouragan, un coup de vent, ou une simple bourrasque.

Lorsque le cyclone est un ouragan véritable, on estime que les molécules d’air tournent autour du centre avec une vitesse de 125 à 150 milles à l’heure, vitesse qui explique suffisamment les ravages et les désastres produits par le passage de ce terrible météore.

V.

Le tourbillon prend généralement naissance par une latitude de 5 à 10 degrés.

Une fois formé, il se met en marche, dans les mers du Sud, de son point d’origine vers le sud-ouest du monde, continuant dans cette direction jusqu’à ce qu’il ait atteint une certaine latitude, pour reprendre une nouvelle direction vers le sud-est, et former ainsi une parabole dont les deux branches s’écartent plus ou moins l’une de l’autre.

La différence de densité des diverses couches atmosphériques qu’il traverse, le mouvement rotatoire lui-même, doivent imprimer au cyclone un mouvement oscillatoire ; il en résulte qu’au lieu de décrire une parabole régulière, la course du cyclone figure plutôt une spirale, s’enroulant autour de la parabole, dans le genre de celle indiquée figure 52. Il est évident que cette figure n’est pas orientée pour indiquer la direction du cyclone ; elle représente seulement le mode de translation, comme d’ailleurs le dit la légende.

Les navires qui se trouvent près du centre du météore sont nécessairement soumis à son action oscillante, qui tour à tour les fait entrer dans le calme central et les rejette sur le bord voisin ; de là ces rafales terribles auxquelles succède un calme plus ou moins complet. Cela explique également comment des navires ont vu le vent faire plusieurs fois et très rapidement le tour du compas.

Les sautes de vent subites et effroyables que l’on considérait autrefois comme l’essence des ouragans, typhons, tornados, etc., ne peuvent donc se présenter et ne s’offrent en effet que pour ceux qui se trouvent directement, ou à très peu près, sur le parcours du centre d’un cyclone.

Le cyclone contient en lui-même le germe de sa destruction prochaine : à mesure qu’il avance, il touche à des régions plus froides que celles du point de départ ; les vapeurs qu’il contient se condensent en pluies torrentielles ; l’électricité, cause principale du cyclone, se dégage à grands courants ; l’équilibre qui existait est rompu, et la force centrifuge, n’étant plus contre-balancée, permet au météore de s’étendre en d’immenses proportions.

Il perd alors en violence ce qu’il gagne en étendue : au point de départ, quelques milles le mesurent ; mais il en embrasse des centaines au moment où, l’équilibre des forces étant rompu, le météore s’affaisse sur lui-même, effet qui se produit généralement par une latitude de 30 à 35 degrés dans les régions du Sud, pendant l’hivernage.

Plus les dégagements électriques sont rapides, plus vite le météore disparaît ; aussi arrive-t-il quelquefois qu’un cyclone termine sa course sans atteindre ces latitudes élevées, et sans accomplir la seconde branche de sa parabole, qui alors reste incomplète.

Avant même que le cyclone touche à sa fin, ses bords extérieurs sont souvent accompagnés de pluies torrentielles et de décharges électriques puissantes, car la résistance que l’atmosphère oppose à sa translation, fait que les molécules libres s’écoulent à l’arrière et sur les côtés, et en se condensant donnent lieu à ces phénomènes.

Ainsi, les décharges électriques et les pluies abondantes annoncent la cessation d’un ouragan, ou le passage du centre au loin ; mais il faut remarquer que tous les cyclones n’en sont pas accompagnés.

VI.

Entre 5 et 10 degrés de latitude et 75 et 100 de longitude, alors qu’un cyclone est très près du point d’origine, on a reconnu que la vitesse de translation est assez faible et varie de 1 à 5 milles à l’heure, augmentant à mesure que la latitude augmente et que la longitude diminue, c’est-à-dire à mesure que l’ouragan s’avance vers l’ouest.

De 15 à 25 degrés de latitude et de 40 à 75 de longitude, la vitesse de translation varie entre 5 milles et 10 milles ; elle a été trouvée en moyenne de 8,5 milles entre Maurice et la Réunion.

Par les latitudes plus élevées, où l’ouragan accomplit sa course vers le sud-est, la vitesse de translation augmente encore, et peut être supposée de 12 à 18 milles.

Dès que le cyclone est en marche, il projette au loin de vastes sillons circulaires sur la surface des mers, il chasse devant lui les couches d’eau qui se trouvent sur son passage, et produit ainsi un courant dans le sens du mouvement de translation ; courant qui entraîne, pendant un temps toujours trop long, les navires qui ont eu le malheur de se plonger au centre même du cyclone, auquel ils ont alors la plus grande peine à échapper. Ce courant possède une vitesse de 1 à 2 milles à l’heure dans la direction que suit le cyclone.

Les plus grands cyclones ne sont pas toujours les plus terribles ; ici la force n’est pas proportionnelle à la grandeur.

On a pu constater, par exemple, que le cyclone de février 1860, à l’île de la Réunion, a fait sentir son action dans une étendue de plus de 800 milles, et on pourrait citer de nombreux exemples d’ouragans n’ayant pas eu une étendue aussi considérable, quoiqu’ils aient été tout aussi désastreux.

Il n’y a donc aucune règle à établir quant à l’étendue de ces météores comparée à leur violence.

Leur diamètre est très variable. Assez restreint à leur origine, c’est-à-dire par 5 ou 10 degrés de latitude, il va en augmentant à mesure que la course du phénomène le rapproche des lieux où il se termine, c’est-à-dire par 30 ou 35 degrés de latitude, variant ainsi pour le même cyclone depuis le commencement jusqu’à la fin de sa course.

Néanmoins, on peut admettre qu’assez généralement à l’origine le diamètre des cyclones n’excède guère 200 à 300 milles, au milieu de leur course 400 à 500 milles, et à la fin 500 à 600 milles ; mais ce ne sont là que des chiffres approximatifs, qui rencontrent très souvent des exceptions.

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Fig. 56. — Orages au pied des montagnes.

VII.

Dans un pays de montagnes élevées, comme à l’île de la Réunion, on a pu facilement étudier si le cyclone ainsi que sa marche sont modifiés par la rencontre de ces obstacles naturels.

La course générale n’en est influencée en aucune manière.

On a des exemples nombreux de cyclones ayant frappé la Réunion, et qui plus loin sévissaient à bord des navires sans qu’on pût remarquer la moindre altération soit dans la vitesse de rotation, soit dans la manière dont les vents sont orientés.

Le 15 et le 16 février 1861, par exemple, la colonie de Maurice était frappée par un cyclone dont la course se dirigeait à peu près au milieu du canal qui sépare les deux îles sœurs, plus près cependant de Maurice que de la Réunion.

Le 16 et le 17 la Réunion était atteinte à son tour, en même temps que le navire l’Alfred et Marie, qui, à 30 milles à l’est de l’île, traversait le centre de l’ouragan, en éprouvant un intervalle de calme de douze heures.

Deux jours après, le 19, deux navires français étaient frappés, le Buron et le Saint-Mathurin ; ce dernier particulièrement, passait à travers le centre par la latitude de 20° 20’, et longitude de 55° 35’ est, et ressentait comme l’Alfred et Marie une accalmie de douze heures.

Voilà donc un cyclone que l’on a pu suivre pendant une étendue de plus de 400 milles sans constater aucune altération dans sa nature.

Ainsi, les terres élevées sur lesquelles passe un ouragan ne l’arrêtent pas dans sa course et ne modifient pas sa masse tourbillonnante ; cependant elles donnent lieu, sur les côtes, à des modifications très remarquables dans la direction des vents, surtout lorsqu’elles sont dominées par de hautes montagnes.

Il faut donc tenir grand compte de ces causes d’altération, lorsque l’on étudie les divers phénomènes que présente un cyclone auquel on est soumis, et l’on doit bien se garder de s’en rapporter exclusivement à la direction qu’affectent les rafales ; c’est surtout la chasse des nuages qu’il est nécessaire de surveiller avec soin : autrement, on pourrait attribuer à d’autres causes qu’aux véritables les accalmies qui se présentent, et les variations du vent, qui ne donnent plus alors à ceux qui sont à terre une idée exacte de la course du météore.

VIII.

Une autre question également des plus intéressantes, et que l’on a pu de même parfaitement résoudre à l’île de la Réunion, est celle de la hauteur à laquelle peuvent se faire sentir les cyclones.

Il arrive souvent que les cyclones ne dépassent pas le sommet des montagnes qui dominent la Réunion, et il se produit alors certains phénomènes très curieux pour un observateur.

Ainsi, dans l’ouragan de février 1861, les cumulus et les nimbus chassaient lentement, et faisaient déjà présumer que la hauteur du cyclone n’était pas plus considérable que celle des montagnes qui formaient écran, et qui n’ont pas permis aux rafales d’atteindre certains quartiers. Cependant on en a observé quelques-uns un peu plus élevés que les montagnes de l’île.

Ainsi, les cyclones n’ont guère plus de 3 000 à 4 000 mètres de hauteur au-dessus de l’horizon, souvent même ils n’atteignent pas 3 000 mètres, et si la rencontre d’une terre n’altère ni leur course ni leur nature, elle donne lieu sur les côtes, comme nous venons de le dire, à des modifications très remarquables dans la direction des vents, surtout quand cette terre est dominée par de hautes montagnes.

La saison pendant laquelle se développent les ouragans dans l’hémisphère sud, de l’équateur aux tropiques, est généralement comprise entre les mois de décembre et d’avril inclusivement ; il y a donc cinq mois de surveillance incessante pour les marins qui naviguent dans ces parages.

Ces cinq mois ne sont pas également redoutables, et le relevé des cyclones observés nous apprend que c’est dans le mois de février qu’on en a constaté le plus grand nombre ; vient ensuite le mois de mars, puis le mois de janvier, le mois d’avril, enfin celui de décembre.

Quelques cyclones se font sentir dans les autres mois de l’année, en mai, juin, septembre, octobre et novembre, mais ils sont rares.

Dans les mois de la belle saison, ce n’est qu’exceptionnellement que les cyclones atteignent les longitudes de Maurice et de la Réunion ; ils inclinent généralement vers 65 et 80 degrés de longitude, se rapprochent des deux îles, qui ne sont sérieusement menacées que dans les mois de janvier, février et mars. — Durant l’hivernage, les cyclones se courbent en général et décrivent leur seconde branche par une latitude moindre que celle du cap de Bonne-Espérance, et cette saison si redoutable pour Maurice et la Réunion est au contraire la plus favorable pour doubler le cap des Tempêtes.

On peut donc être sans crainte à la Réunion, du commencement de mai au commencement de décembre ; il faut remonter à l’année 1779 pour trouver un cyclone un peu violent, le 17 mai. Mais il n’en est pas de même pour les bâtiments qui naviguent au sud de l’équateur. Quel que soit le mois de l’année dans lequel on se trouve à la mer dans ces parages, on doit toujours surveiller les indices qui dénotent la présence d’un cyclone, afin de ne pas se laisser surprendre.

IX.

Il est évident, d’après les lois des cyclones que nous venons d’exposer, que la position la plus fâcheuse pour un navire par rapport à l’ouragan est celle qui le conduit au centre, et c’est à s’en éloigner que doivent tendre tous les efforts d’un capitaine.

On comprend donc combien il est important de pouvoir connaître à chaque instant où est situé ce point redoutable ; car cette connaissance acquise, il n’est pas un marin qui ne sache à quelle manœuvre il doit recourir pour se soustraire au danger.

Cependant, rien de plus facile que de reconnaître ce centre. Plusieurs moyens se présentent à nous, mais nous allons en indiquer un des plus simples.

On se place dans la direction du vent qui souffle, de manière à lui faire face et à en être frappé en plein visage. Dans cette position, d’après les lois du cyclone, le centre de l’ouragan se trouve toujours sur la gauche de l’observateur, à 90 degrés de la direction du vent. Il est clair qu’en étendant le bras gauche horizontalement et parallèlement à la surface du corps, on indiquera immédiatement la position de ce centre[4].

Cette méthode pratique, et qui ne souffre aucune exception, est si facile à retenir et à exécuter, qu’il ne peut plus être permis à un marin d’ignorer où se trouve le centre fatal, qu’il faut fuir à tout prix.

Il serait presque superflu d’indiquer aux marins ce qu’ils ont à faire pour éviter un danger dont la direction est connue. Le centre du cyclone est absolument comme un récif, un haut fond, un péril quelconque, d’un autre genre il est vrai que ceux dont nos cartes fourmillent, parce qu’il se meut, mais cependant pas plus à craindre et pas plus difficile à éviter dès qu’il est connu.

X.

La science est donc arrivée au point de se jouer impunément avec un navire, au milieu de ces phénomènes terribles, sans l’exposer à de sérieuses avaries.

Pour un bâtiment à vapeur, toujours maître de sa manœuvre, fait remarquer très judicieusement M. Bridet, il n’est plus d’ouragan possible. Sans doute il peut être enveloppé dans le tourbillon et y rencontrer de violentes bourrasques ; mais plus de ces rafales terribles, plus de ces sautes de vent qui l’exposent ainsi que ceux qui le montent à une perte presque certaine.

Pour un capitaine instruit, un ouragan n’est plus qu’une trombe ordinaire, autour de laquelle il circule, s’en écartant ou s’en approchant selon que cela lui est utile.

Tout est prévu par lui : il sait d’avance quelle variation le vent doit présenter, quelle sera la violence des rafales, et il est sûr de n’être jamais fatalement entraîné au milieu de ce centre si dangereux, toujours la cause de désastres inévitables.

Non seulement le bâtiment n’a rien à craindre de ces ouragans jusqu’ici si redoutables, mais ils peuvent, au contraire, devenir pour lui un auxiliaire important.

Méprisant leur fureur, un capitaine peut aller chercher des vents favorables à sa route, et s’il ne lui est pas possible d’anéantir la puissance dévastatrice qui le menace, du moins peut-il, en la contournant, faire servir sa violence à le conduire au point de destination qui lui est assigné.

Un navire à voiles, il est vrai, n’est pas aussi libre dans ses mouvements. Le capitaine qui le commande peut être surpris par des calmes avant la venue de la tempête, et se trouver ainsi obligé de subir en partie le cyclone, auquel rien n’a pu le soustraire ; il ne lui est pas toujours possible de se transporter là où il sait trouver des vents favorables à sa route, mais la science est assez avancée pour qu’il soit assuré, s’il est fidèle à ses indications, d’épargner à son navire les avaries désastreuses qui ont trop souvent jusqu’ici affligé la grande famille maritime.

XI.

C’est non seulement les lois des tempêtes, qui sont parfaitement connues, mais aussi les indices, qui peuvent éclairer le navigateur et le prévenir lorsqu’il est menacé d’un de ces phénomènes redoutables.

Cinq ou six jours avant qu’un cyclone fasse sentir ses atteintes, des cirrhus se montrent au ciel, le couvrent de longues gerbes déliées d’un effet original. Ces nuages, qui sont généralement considérés comme signe de vent dans tous les pays, sont les premiers avant-coureurs des ouragans.

Les cirrhus sont fréquents dans la saison de l’hivernage ; ils sont si bien l’annonce d’une perturbation atmosphérique qu’ils ne se manifestent jamais à la Réunion dans les mois de la belle saison ; aussi chaque fois qu’ils se montrent au ciel doit-on les regarder comme un avertissement de surveiller les instruments, ainsi que tous les indices qui peuvent être fournis par les éléments.

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Fig. 57. — Vagues se brisant au rivage.

Un peu plus tard ces cirrhus sont moins accentués ; ils se transforment en une espèce d’atmosphère blanchâtre, laiteuse, qui produit les halos solaires et lunaires si fréquemment observés alors ; ou bien encore, ils se transforment en cirro-cumulus, qui donnent au ciel cette apparence que l’on a désignée sous le nom de ciel pommelé.

Puis les cumulus se présentent, ne laissant apercevoir qu’à de rares intervalles les cirrus supérieurs ; et enfin, vingt-quatre ou trente-six heures avant les premières rafales, une couche épaisse de cumulo-nimbus se concentre à l’horizon, qui se charge de plus en plus et prend un aspect menaçant.

Bientôt quelques nimbus bas et fuyant avec rapidité ne laissent plus aucun doute sur la proximité de la tempête, dont quelques heures à peine nous séparent ; alors il faut se hâter et prendre, si ce n’est déjà fait, toutes les précautions que conseille la prudence la plus minutieuse.

XII.

La mer grossit, et de longues houles font pressentir la direction d’où viendront les premières rafales, quarante-huit heures et souvent soixante-douze heures avant que l’ouragan se déclare. À mesure que le cyclone s’approche, la mer devient de plus en plus grosse, et annonce le terrible danger qui s’avance.

À l’île de la Réunion, un très fort courant agit sur les navires mouillés sur les rades, et indique déjà à peu près de quel côté menace le cyclone dont on a reconnu l’existence ; les longues houles qui règnent au large viennent en grondant battre la plage et mettent en mouvement cette masse innombrable de galets qui entourent l’île.

Puis le ras de marée se déclare. Cette coïncidence du ras de marée avec le cyclone est très remarquable ; il n’est pas d’exemple d’un ouragan ayant frappé la Réunion sans qu’il ait été précédé d’un phénomène de cette nature. Dès que l’on voit grossir la mer, on peut être assuré qu’il existe une perturbation dans le voisinage.

Quelques jours avant l’ouragan, au moment du lever et du coucher du soleil, les nuages se colorent en un rouge orangé qui se reflète sur la mer, et cette coloration nous fait assister à ces spectacles si brillants et si magnifiques, qui imposent un profond sentiment d’admiration à ceux qui ne se doutent pas de l’imminence du danger que révèle ce ravissant tableau.

À mesure que le cyclone s’approche cette teinte rougeâtre prend une couleur plus prononcée et tirant sur le rouge cuivré ; puis un bandeau noirâtre et épais s’étend du nord-est au sud-est, répandant sur le ciel un aspect sinistre. Les têtes de cumulus sont d’un rouge cuivré, donnant à la mer et à tous les objets qui sont à terre un reflet analogue, qui fait paraître l’atmosphère comme embrasée d’un éclat métallique.

Le cyclone est proche.

Quant au vent qui règne en ce moment, il ne peut donner aucun indice sur la marche probable de l’ouragan.

Au milieu du calme qui précède la plupart du temps ce redoutable phénomène, l’influence de la terre fait naître de folles brises, des courants d’air variant de tous côtés, sans indication précise sur la direction future des premières rafales.

L’étude de la marche des nuages peut donner lieu à quelques prévisions certaines ; mais si l’on ne veut pas s’exposer à des erreurs, il ne faut avoir égard qu’à ceux qui passent au zénith, c’est-à-dire droit au-dessus de la tête de l’observateur, car il est très difficile, à moins d’une grande habitude, de reconnaître la direction vraie que suivent des nuages un peu éloignés.

Tous les oiseaux de mer se rallient en grande hâte, et vont dans les terres chercher un abri contre les fureurs d’une tempête qu’ils pressentent, afin d’échapper à la mort qui les frapperait probablement au large.

Pendant que les éléments se troublent et que la Providence envoie ainsi des avertissements à ceux qui sont menacés, les instruments sortis de la main des hommes viennent à leur tour apporter leur contingent de lumière, et on les voit suspendre leur marche régulière d’une manière assez significative pour un observateur attentif.

XIII.

Les ouragans font d’autant plus baisser le baromètre qu’ils sont plus violents.

Il est bien évident que si tous les cyclones étaient d’une égale intensité, et présentaient la même diminution de pression au centre, le baromètre descendrait pour tous au même point, et l’on verrait alors de la circonférence au centre une baisse progressive, constamment la même, et la hauteur pourrait indiquer d’une manière certaine à quelle distance est le centre du météore.

Le cyclone dont le centre a passé sur l’île de la Réunion en 1859 n’a fait baisser le baromètre qu’au minimum de 749, tandis que ceux de 1818 et 1860 l’ont fait baisser à 714 et 710.

Mais on comprend qu’un cyclone de grand diamètre qui ne ferait pas baisser le baromètre plus qu’un cyclone moindre influera sur cet instrument bien avant ce dernier.

La hauteur du baromètre ne peut donc pas donner la distance exacte à laquelle on se trouve du centre.

Le baromètre ne baisse d’une manière marquée et continue qu’au moment où l’ouragan véritable s’est déclaré, c’est-à-dire sur une étendue du phénomène comprenant 250 milles environ ; le mouvement barométrique par heure doit être alors à peu près le même pour tous les ouragans.

Voici des indications renfermant des variations barométriques pouvant s’appliquer à peu près également aux ouragans de grand et de petit diamètre, et donner une mesure approximative de la distance au centre de l’ouragan par la baisse barométrique en une heure :

Baisse en une heure. Distance au centre.
0 mm 3 24 heures
0 5 21
0 6 18
0 7 15
1 0 14
1 5 9
2 0 6
3 0 3
4 5 0

Ce moyen de reconnaître la distance au centre, par la baisse barométrique en une heure, ne peut servir qu’autant qu’on se trouve sur le passage de ce centre ou tout auprès de son parcours ; si l’on en est un peu éloigné, la baisse moyenne par heure n’est plus la même, et on ne peut pas en conclure la distance.

Mais une chose reconnue, c’est que le minimum de la hauteur barométrique se trouve toujours au centre de l’ouragan, et par conséquent que le baromètre baisse d’autant plus que l’on se rapproche de ce point central.

Ce seul indice est excessivement précieux pour le navigateur, puisqu’il peut connaître, rien que par le mouvement du baromètre, si la route suivie le rapproche ou l’éloigne du centre dangereux. Cet instrument lui indique donc à coup sûr s’il doit ou non modifier la manœuvre qu’il a adoptée.

Il résulte de la comparaison d’un grand nombre de cyclones que la baisse barométrique peut être considérée, en moyenne, comme étant de 0mm,8 à 1mm, soixante-douze heures avant que l’ouragan commence à frapper, et de 1mm,5 quarante-huit heures auparavant : c’est-à-dire que si la hauteur moyenne ordinaire est de 760, le baromètre marquera 759 soixante-douze heures avant les premières rafales, et que quarante-huit heures auparavant il aura marqué 758 à 757,5 ; dans les vingt-quatre heures qui précèdent l’ouragan, la baisse atteint 2mm à 2mm,5, et le baromètre marque 755,5 à 755 ; enfin, au moment des violentes rafales, il est à 751 ou 750 environ.

Ce mouvement de baisse dans le baromètre n’est à peu près régulier que lorsque le cyclone s’avance droit sur le lieu de l’observation, car s’il passe au nord ou au sud, à quelque distance, la dernière baisse de 5 millimètres se réduit le plus souvent à 3 et même à 2 millimètres.

Il est de même nécessaire de faire remarquer que la baisse indiquée comme moyenne, en vingt-quatre heures, ne peut être constatée que par un observateur qui reste en place, et non par un navire dont la route peut rapprocher d’un ouragan, et précipiter ainsi l’altération due au mouvement du météore.

XIV.

À l’île de la Réunion, c’est au moins quatre jours d’avance que la première perturbation barométrique se remarque à l’approche d’un ouragan ; et comme dans ces parages l’on accorde au météore une vitesse de translation de 150 à 200 milles en moyenne par vingt-quatre heures, on voit qu’il est alors à une distance de 800 à 900 milles lorsque le baromètre révèle sa présence.

La marée diurne barométrique continue à se faire sentir ; mais, douze heures au moins avant les premières rafales, on observe une altération sensible dans ce phénomène ; le baromètre baisse alors, même à l’heure du maximum.

On ne doit pas oublier que l’oscillation diurne atteint en temps ordinaire 1mm,5 ; si donc on ne la constate pas ou qu’on lui reconnaisse une diminution, c’est évidemment comme si le baromètre avait baissé d’autant ; c’est là un indice remarquable, et qui s’offre presque toujours, annonçant ainsi d’une manière certaine la venue très prochaine de l’ouragan.

L’examen du baromètre a fait reconnaître à M. Bridet un fait général et qui n’est pas sans importance : c’est que si l’on tient compte du nombre d’heures que cet instrument met à baisser de 5 à 6 millimètres au-dessous de la hauteur qu’il indique au moment où sa dépression est bien réellement prononcée, c’est presque exactement après le même nombre d’heures que l’on se trouvera au centre de l’ouragan.

Supposons, par exemple, que la hauteur du baromètre, avant que les apparences du temps annoncent clairement rapproche d’un ouragan, soit 757, et que cet instrument, ayant commencé à baisser d’une manière continue, ait mis vingt heures pour arriver à 752 ou 751 ; ce sera à peu près vingt heures plus tard que l’on enregistrera le point minimum du baromètre, et qu’on se trouvera par conséquent au centre du cyclone.

Cette remarque fait connaître approximativement quel sera le diamètre ainsi que la durée de l’ouragan, en admettant que l’on passe par le centre ; si la première partie est de vingt heures, par exemple, la seconde pourra être de quatorze à seize heures, car la seconde moitié de l’ouragan après le passage du centre, comme déjà nous l’avons fait remarquer, est toujours plus courte que la première.

La lenteur de la baisse barométrique indique aussi que la vitesse de translation du météore est peu rapide ; mais dans ce cas, comme dans celui d’un grand diamètre, cela indique toujours que la durée de la tempête sera plus considérable que dans les circonstances ordinaires. Ces approximations sur la durée d’un ouragan n’ont de valeur que lorsque le météore passe directement sur le lieu de l’observation, et non pas s’il voyage à quelque distance au nord ou au sud.

À l’approche de l’ouragan, un calme stupéfiant accompagné d’un air chaud et étouffant, règne pendant vingt-quatre heures ; on dirait que la nature recueille toutes ses forces pour accomplir l’œuvre de dévastation qui va marquer le passage du funeste météore.

Ce calme précurseur doit donc être considéré comme de très mauvais augure et faire redouter une convulsion terrible.

Il arrive presque toujours que le thermomètre se tient à une hauteur plus grande que la moyenne ordinaire, dans les quarante-huit et vingt-quatre heures qui précèdent les premières rafales.

XV.

Quelle que soit la marche suivie par l’ouragan, on est au point le plus rapproché du centre dès que le baromètre commence à osciller et que son mouvement de baisse s’arrête. Alors, pendant deux ou trois heures, on voit cet instrument monter et baisser à chaque demi-heure, sans avoir de mouvement prononcé, soit en hausse soit en baisse.

C’est un signe presque certain que l’on se trouve le plus près du centre ; que la plus grande violence a été ressentie et que les rafales ne vont plus désormais aller qu’en diminuant ; cet indice rassurant doit ramener l’espoir et la confiance chez tous ceux dont les intérêts étaient si cruellement menacés.

Lorsque après le passage bien constaté d’un cyclone dans le voisinage, on voit le baromètre s’arrêter dans son mouvement de hausse, on peut être à peu près sûr qu’une seconde perturbation s’avance, et si l’on reconnaît positivement l’existence d’un nouveau cyclone, il est permis de faire quelques suppositions sur sa course probable, car il est reconnu que les cyclones simultanés suivent des routes distinctes qui ne se confondent que très rarement.

La baisse barométrique totale est d’autant plus grande que la raréfaction centrale est plus complète, et cette raréfaction elle-même, produite en grande partie par la force centrifuge, s’augmente en raison de l’accroissement du mouvement rotatoire qui fait la violence des rafales. Le baromètre baisse donc à mesure que la violence du vent est plus intense, et les ouragans les plus désastreux sont aussi ceux qui l’influencent davantage.

XVI.

M. Faye, de l’Institut, a publié une importante notice : Défense de la loi des tempêtes, qui se termine ainsi : « Les tourbillons ont joué jadis un grand rôle dans nos conceptions générales de l’univers. Tombés dans le discrédit par une réaction bien naturelle contre une idée fausse, ils ont été trop complètement oubliés ; aussi, lorsqu’on reconnut, bien plus tard, un caractère gyratoire dans les grands mouvements de l’atmosphère, s’est-on efforcé d’un commun accord de les rattacher à des causes toutes différentes. Entre temps, les géomètres semblaient les reléguer parmi les mouvements tumultueux où il n’y a rien à chercher. On voit maintenant que les mouvements de l’ordre cyclonique constituent réellement une vaste série de phénomènes réguliers et stables, dont les perturbations elles-mêmes affectent une allure géométrique. Cette série, qui commence aux simples tourbillons de nos cours d’eau, comprend les plus curieux et les plus effrayants phénomènes de notre atmosphère, les mouvements grandioses que l’observation nous a révélés sur le soleil, et s’étend peut-être jusqu’aux nébuleuses, où le télescope gigantesque de lord Rosse a mis en évidence une structure tourbillonnaire bien accusée. Rien ne serait donc plus utile que de faire rentrer la théorie de ces mouvements dans le domaine de la mécanique rationnelle. Pour cela, le premier pas à faire était d’en chercher empiriquement les lois : c’est ce qu’ont accompli, il y a trente ans, les éminents auteurs de la loi des tempêtes[5]. »

Dans le chapitre précédent, nous avons donné les conclusions principales des nombreux Mémoires de l’éminent astronome, sur les mouvements tourbillonnaires en général.

Ces phénomènes continuent à être étudiés avec une grande préoccupation ; de nombreux mémoires qui les concernent plus ou moins sont adressés à l’Académie des sciences. Dans ces derniers temps, nous avons spécialement remarqué un intéressant travail de M. Virlet d’Aoust : Observation sur la théorie générale des trombes[6] ; une savante étude de M. Bouquet de la Grye Sur les effets des tourbillons observés dans les cours d'eau[7] ; et un Rapport détaillé sur les tornados observés aux États-Unis, par le général Hazen[8]. Mais les éléments du problème ne nous paraissent pas encore assez complets pour expliquer tous les détails de ces phénomènes si grandioses.


  1. Les Lusiades, chant V.
  2. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1882, 2me semestre.
  3. Ouvrage in-4°, d’environ 200 pages, avec dessin de M. Roussin, artiste distingué. Pour toutes les raisons que nous venons de dire, c’est cet ouvrage plutôt que ceux énumérés ci-dessus, que nous avons suivi dans les passages qui résument les lois des ouragans, en nous servant, comme cela se fait habituellement dans ce genre de travail, des expressions et des formules de l’auteur lorsqu’elles concourent au but que l’on se propose. Dans le numéro du 17 février 1869 du Moniteur de l’île de la Réunion, M. Bridet s’est plaint de ce que nous n’avions pas indiqué ses travaux ; nous les avons au contraire non seulement signalés, mais toujours loués sans réserve (voir 1re édit. 1869), p. 225, 240, 250), et à la page 22 nous renvoyons au mémoire que nous avons lu à l’Académie des sciences le 2 mai 1864, en tête duquel nous avons mis le passage suivant : « Pendant mon voyage dans la mer des Indes, j’ai pu observer au moins une dizaine de ces terribles ouragans qui portent la désolation sur leur passage : j’ai recueilli nombre de renseignements de la part de capitaines expérimentés, d’anciens créoles, et par-dessus tout j’ai pu profiter des travaux et de l’expérience de M. Bridet, capitaine de port à l’île de la Réunion, savant aussi actif qu’intelligent. J’ai eu l’avantage de publier ses importants travaux, qui résument tous les autres et dont j’ai pu contrôler la justesse dans mon établissement typographique de la colonie. Ce sont eux principalement qui m’ont servi de guide dans le mémoire dont je donne ici l’extrait. » (Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. LVII, p. 802.) Nous avons plusieurs fois reproduit ce mémoire plus ou moins modifié, mais toujours en rendant justice à M. Bridet et en donnant à ses travaux les éloges qu’ils méritent. S’il n’en était pas ainsi, personne plus que nous ne tiendrait à réparer une omission, car nous voulons non seulement être juste, mais nous tenons, lorsque cela nous est possible, à être utile et agréable aux personnes avec lesquelles nous sommes en relation. D’un autre côté, plusieurs de mes honorables confrères, en rendant compte de la 1re édition de notre Histoire des Météores avec une bienveillance dont nous leur sommes profondément reconnaissant, ont semblé attribuer à M. Bridet la découverte des lois des ouragans (voir entre autres le Siècle du 12 octobre 1868, et le Moniteur scientifique du 1er janvier 1869). La nomenclature des principaux ouvrages que nous venons d’indiquer, et qui ont paru avant les Études de M. Bridet, et les explications que nous donnons, feront sans doute disparaître tout malentendu.
  4. Le Nautical magazine de décembre 1846, page 651, indique un procédé qui permet d’arriver au même résultat sans qu’il soit nécessaire de recevoir le vent en pleine figure. En voici la traduction : « Tournez le dos au vent : si vous êtes par une latitude nord, le centre sera à votre main gauche ; mais si vous êtes par une latitude sud, le centre sera à votre droite ; dans les deux cas il sera sur une ligne à angle droit de la direction où vous regardez. »
    J. R.
  5. Annuaire du Bureau des longitudes, 1876.
  6. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 13 novembre 1876.
  7. Ibid., 23 octobre 1876.
  8. Académies des sciences, octobre 1882.