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Histoire des Météores/Chapitre 17

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chapitre xvii.
la foudre.

Analogie de l’électricité et de la foudre. — Curieuse expérience faite à Marly-la-Ville. — Cerf-volant électrique. — Production de la foudre, de l’éclair et du tonnerre. — Comment peut-on apprécier la distance de la foudre ? — Foudroiement direct et par le choc en retour. — Terribles effets de la foudre. — Statistique des accidents de la foudre en France. — Action foudroyante de l’homme récemment foudroyé. — Répartition des coups de foudre sur diverses espèces d’arbres.

I.

Plusieurs physiciens avaient déjà soupçonné que l’électricité pourrait bien être la cause de la foudre, lorsque Franklin, après avoir reconnu que les corps bons conducteurs, terminés en pointe, donnaient lieu à un écoulement si facile de cet agent, qu’il est impossible de les charger d’électricité, proposa d’élever en l’air une verge de fer, terminée en pointe aiguë, pour étudier l’analogie qu’elle pouvait présenter avec la foudre.

Un Français, nommé Dalibard, fut un des premiers qui mit l’idée de Franklin à exécution. Il fit construire à Marly-la-Ville, en 1752, sur un monticule, une cabane au-dessus de laquelle il fixa, dans un gâteau de résine, une barre de fer de 13 à 14 mètres de hauteur, pointue par le haut.

À deux heures vingt minutes, il s’éleva un orage au-dessus du lieu où était la barre, le curé de Marly s’y transporta, approcha le doigt de la barre et tira des étincelles très fortes.

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Fig 64. - Expérience à Marly-la-Ville.

Cette expérience dangereuse, qui coûta la vie à Richmann, fut confirmée de toutes parts ; on observa même que le nuage pouvait être déjà fort loin sans que la barre cessât d’être électrisée. M. Delor, habile physicien, tira des étincelles à Paris, le nuage étant au-dessus de Vincennes, c’est-à-dire au moins à deux lieues de lui.

Peu de temps après la première expérience, deux autres physiciens, de Roma et Charles, imaginèrent d’envoyer vers le nuage même un cerf-volant armé d’une pointe métallique, et dont la corde, entrelacée avec un fil de métal bon conducteur, était terminée par un cordon de soie, de façon à isoler la personne qui la tenait.

Cet appareil donna spontanément des jets de lumière de 3 mètres de longueur, accompagnés d’un bruit semblable à celui d’un coup de pistolet.

On voit encore au Conservatoire des arts et métiers le tabouret vernissé qui supportait le fil du cerf-volant ; il est comme grillé par l’électricité qui ruisselait à l’entour en cascades de feu.

Ces expériences démontrèrent non seulement l’identité de la foudre et de l’électricité, en faisant voir que les nuages orageux agissent comme une machine électrique sur les corps bons conducteurs, mais aussi que tous les nuages ne possèdent pas la même électricité, que les uns sont électrisés positivement et les autres négativement.

II.

Il est facile maintenant de comprendre les phénomènes que nous présente la foudre : deux nuages chargés d’une même électricité doivent se repousser ; et, au contraire, ils s’attireront s’ils sont chargés d’électricités différentes. Ces attractions et ces répulsions entrent sans doute pour beaucoup dans les mouvements extraordinaires et les grandes agitations que l’on remarque dans le ciel au moment des orages.

Lorsque deux nuages chargés d’électricités contraires viennent à se rencontrer, ils s’attirent mutuellement, et, arrivés à une certaine distance, leurs électricités s’élancent l’une vers l’autre pour se combiner ; cette combinaison est ce qu’on appelle la foudre : de là cette immense étincelle que l’on appelle éclair, et cette détonation qui suit l’éclair et à laquelle on a donné le nom de tonnerre.

On voit souvent l’éclair fendre la nue et sillonner une grande étendue du ciel qu’on a estimée être quelquefois de plus d’une lieue ; la trace qu’elle laisse est presque toujours en zigzags, ainsi que l’étincelle électrique produite par une forte décharge.

Le tonnerre est causé par une violente agitation de l’air qui se trouve sur le passage de l’électricité. Les roulements prolongés sont dus principalement au trajet de l’éclair à travers les différentes couches d’air qui ne reçoivent pas la même impulsion, parce qu’elles ne sont pas à la même température ni au même degré de sécheresse ou d’humidité. Il arrive souvent que le tonnerre est répété et prolongé par les échos des forêts, des montagnes ou des nuages ; cependant, en général, c’est la durée de l’éclair qui détermine la durée du tonnerre.

Le tonnerre ne se fait généralement entendre qu’un temps plus ou moins long après l’apparition de l’éclair ; cela tient à ce que le son se propage beaucoup moins vite que la lumière. Plus il s’écoule de temps entre l’apparition de l’éclair et le bruit du tonnerre, plus le nuage orageux est éloigné.

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Fig. 65. — Éclairs arborescents.

Ces phénomènes étaient bien connus des anciens : « Mais l’oreille, dit Lucrèce, n’entend le son du tonnerre que quand l’œil a aperçu l’éclair, parce que les simulacres qui frappent l’ouïe vont plus lentement que ceux qui excitent la vue, une expérience t’en convaincra. Regarde de loin le bûcheron trancher avec la hache le superflu des rameaux, tu verras le coup avant d’en entendre le son ; de même, l’impression de l’éclair se fait sentir plus tôt que celle du tonnerre, quoique le bruit parte en même temps que la lumière et qu’ils soient l’un et l’autre produits par la même cause et nés du même choc. » (Liv. VI.)

On peut mesurer l’éloignement du nuage orageux par le temps écoulé entre l’éclair et le tonnerre. Chaque seconde, que l’on peut facilement compter par les battements du pouls, représente une distance de 340 mètres. Une fois que l’éclair a brillé, il n’y a plus de danger, puisque l’effet de la foudre est produit.

Le plus souvent la foudre éclate au milieu des airs sans occasionner aucun ravage sur la terre ; mais il n’en est pas toujours ainsi.

III.

On distingue deux sortes de foudroiement, le foudroiement direct et le foudroiement par le choc en retour.

Lorsqu’un nuage orageux s’approche assez près d’un point quelconque de la surface de la terre pour y déterminer une forte accumulation d’électricité, la recomposition des deux électricités peut s’opérer entre le nuage et le point influencé. On dit alors que ce point est foudroyé directement ou, comme le vulgaire, que la foudre est tombée sur ce point, quoique en réalité rien ne soit tombé ; il n’y a eu que recomposition des fluides électriques.

Le point influencé par le nuage orageux vient-il à être soustrait instantanément à ce nuage, alors les deux électricités séparées sur ce point reviennent l’une vers l’autre avec violence, et se recomposent brusquement. C’est ce qu’on appelle le choc en retour, deuxième espèce de foudroiement.

Les éminences, le sommet des montagnes, les arbres, les clochers, et en général les édifices élevés, sont frappés de préférence, parce qu’ils sont plus rapprochés des nuages orageux ; on sait que l’action de l’électricité a lieu, toutes choses égales d’ailleurs, en raison inverse du carré des distances.

Cependant la nature du sol, son état de sécheresse ou d’humidité, la conductibilité des matières qui composent les différentes couches de terrain, sont des éléments qui déterminent quelquefois l’explosion de la foudre sur un point moins élevé plutôt que sur un autre plus élevé.

Le choc en retour est moins violent dans ses effets que le choc direct, il ne produit point de combustion ; mais il est certain que les hommes et les animaux peuvent en être frappés de mort. On ne remarque alors sur eux ni brûlures, ni plaies, ni fractures, en un mot aucune trace de l’agent électrique, au lieu que le foudroiement direct présente ordinairement ces caractères.

Le foudroiement direct est donc le plus terrible. Alors la foudre, lorsqu’elle est en communication avec le sol, se manifeste par un ou plusieurs trous plus ou moins profonds ; la terre en est remuée et bouleversée ; les arbres en sont quelquefois fendus et brisés, ou marqués de la cime au pied par un sillon de plusieurs centimètres de profondeur.

Lorsqu’elle éclate sur des charpentes séchées par le temps, sur des toits de chaume, la foudre y met ordinairement le feu et produit un incendie ; souvent elle transporte au loin des objets d’un poids considérable, arrache des barres de fer de leurs scellements, fond et volatilise les métaux, déplace et renverse les meubles. Elle amène souvent des accidents bizarres ; on la voit délaisser un objet qui se trouve sur son passage pour en aller chercher un autre qui est à l’écart et caché, comme un clou, un morceau de métal au milieu d’une maçonnerie. Les divers degrés de conductibilité des corps suffisent pour expliquer ces préférences.

IV.

Jetons un coup d’œil général sur ces phénomènes, bien propres à étonner.

Le 6 août 1809, à Swinton, la foudre tombe sur une maison ; elle arrache de ses fondements un mur de 1 mètre d’épaisseur et de 4 mètres environ de hauteur, le soulève et le transporte, sans le renverser, à quelques pas plus loin. Ce mur se composait d’environ 7 000 briques et pesait près de 26 tonnes. — En 1723, la foudre brise un arbre dans la forêt de Nemours ; les deux fragments de la souche avaient l’un 5 et l’autre 7 mètres de long ; quatre hommes n’auraient pas soulevé le premier, la foudre le jeta cependant à 15 mètres de distance.

Ces phénomènes de transport sont fréquents ; mais une chose très curieuse, c’est que la foudre, dans son passage, s’identifie, pour ainsi dire, avec certains corps. Nobili a observé sur des pierres foudroyées des couches de sulfure de fer ; la foudre s’était emparée chemin faisant de ce sulfure, et l’avait ainsi transporté. On a observé le même effet sur des arbres foudroyés.

En 1707, la foudre tomba dans un moulin, sur une grosse chaîne en fer qui servait à hisser le blé ; les anneaux se fondirent et furent soudés l’un à l’autre, de manière que la chaîne devint une barre de fer.

On rencontre des traces de fusion par la foudre à peu près partout. Au sommet du mont Blanc, Saussure a trouvé des masses d’amphibole schisteux recouvertes de gouttes et de bulles noirâtres évidemment vitreuses, de la grosseur d’un grain de chanvre. Ayant comparé ces bulles avec d’autres qui recouvraient des briques frappées de la foudre, il n’eut pas de peine à en reconnaître l’identité.

Sur la plus haute cime du Toluca, près de Mexico, MM. de Humboldt et Bonpland ont constaté que la surface du rocher el Frayle était vitrifiée et que la foudre avait passé par là. C’est encore au passage de la foudre que l’on doit rapporter l’origine des fulgurites ou tubes fulminaires qu’on découvre dans les sables.

Avec l’électricité on peut aimanter le fer. Quand la foudre frappe les barres de fer d’un édifice, ces barres sont aimantées. Sur mer, les effets magnétiques sont plus sensibles encore : l’aimantation des aiguilles de la boussole peut être dérangée, comme aussi la marche des chronomètres. Dans son voyage de 1824, le capitaine Duperré a pu s’assurer de ce dernier fait.

Le passage de l’électricité dans un nuage donne naissance à de l’ozone ; il se fait aussi une combinaison d’azote et d’oxygène, d’où résulte de l’acide nitrique, qui à son tour forme des nitrates. Les eaux qui tombent alors sur la terre en sont plus ou moins imprégnées.

L’orage fait tourner le pain, le lait, la bière nouvelle ; mais ces effets sont amenés plutôt par la chaleur de l’air que par les décharges électriques.

On remarque que les individus tués par la foudre sont rapidement envahis par la putréfaction.

Cela tient à ce que, dans ce genre de mort, le système vasculaire est surtout atteint ; il est crevé par la foudre, et tous les liquides du corps humain sont mélangés. L’électricité agit surtout sur le système nerveux ; aussi la plupart des individus que la foudre a frappés sans les tuer demeurent-ils paralysés.

V.

Au nombre des effets les plus extraordinaires de la foudre il faut ranger sans contredit les empreintes d’images terrestres qu’elle grave sur les objets foudroyés. De nombreux exemples en ont été rapportés à différentes époques, et M. Pœy, directeur de l’observatoire météorologique de la Havane, a présenté à l’Académie des sciences de Paris un certain nombre de ces spécimens ; nous lui en empruntons quelques-uns qui pourront intéresser nos lecteurs.

La première mention de ce singulier phénomène de la foudre se trouve dans les Pères de l’Église, qui le citent d’une manière formelle, comme s’étant manifesté, vers l’an 360 de notre ère, sur le corps et sur les vêtements des hommes occupés à la reconstruction du temple de Jérusalem. Ces pères, contemporains de l’empereur Julien, sont saint Ambroise, saint Jean Chrysostome et saint Grégoire de Nazianze.

Comme les Juifs se préparaient à poser les fondements du temple, il arriva un tremblement de terre précédé de tourbillons de vent, de tempête et de foudre, suivi de globes de feu qui sortirent des entrailles de la terre. Les ouvriers s’étant réfugiés dans une église catholique voisine, la foudre éclata de nouveau, et des croix se trouvèrent imprimées sur le corps et sur les vêtements des ouvriers et des personnes présentes. Ces croix étaient obscures le jour, brillantes et radiantes la nuit.

Chose remarquable, on a retrouvé, à une époque plus moderne, une formation analogue de croix par l’action de la foudre. Casaubon raconte qu’environ quinze ans avant l’année 1510, la cathédrale de Wells, dans le Somersetshire (Angleterre), fut foudroyée, et que l’on trouva des croix dessinées sur le corps de ceux qui se trouvaient dans l’église. L’évêque en avait une sur le bras, d’autres présentaient ce signe sur l’épaule, sur la poitrine, sur le dos. Ces croix avaient été imprimées sur le corps à travers le linge et les vêtements.

Une troisième formation de croix a eu lieu à l’époque de l’éruption du Vésuve en 1660 ; elle est signalée par le père Kircher.

On a trouvé d’autres impressions de la foudre non moins surprenantes que les précédentes. La foudre étant tombée, le 18 juillet 1689, sur l’église de Saint-Sauveur à Lagny, elle imprima en un instant, sur la nappe de l’autel, les paroles de la consécration qui se trouvaient sur le canon, à commencer de celles-ci : Qui pridie quam pateretur, etc., jusqu’à ces autres inclusivement : Hæc quotiescumque feceritis, in mei memoriam facietis ; n’ayant omis que les paroles que l’on a l’habitude d’écrire en caractères plus saillants que les autres, et qui étaient en lettres rouges sur le carton.

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Fig. 66. — Éclair divisé et radié.

En 1786, Leroy, membre de l’Académie des sciences de Paris, dit que Franklin lui avait plusieurs fois répété qu’il y avait quarante ans un homme se tenait sur le bas d’une porte, pendant un orage, lorsque la foudre tomba sur un arbre vis-à-vis de lui, et que, par une espèce de prodige, on trouva ensuite la contre-épreuve de cet arbre sur la poitrine de cet homme.

En 1825, la foudre tomba sur le brigantin Il Buon Servo, à l’ancre dans la baie d’Armiero ; un matelot assis au pied du mât de misaine fut tué, et on remarqua sur son dos une trace légère, jaune et noire, qui partait de son cou et se terminait aux reins, et là était imprimé un fer à cheval parfaitement distinct et de la même grandeur que celui cloué sur le mât.

Le mât de misaine d’un autre brigantin fut foudroyé dans la rade de Zante ; on vit sous la mamelle gauche d’un marinier, qui avait été tué, un numéro 44, que tous ses camarades attestèrent ne pas exister auparavant. Ces deux chiffres, grands, bien formés, avec un point au milieu, étaient parfaitement semblables au numéro en métal attaché à un agrès du bâtiment, placé entre le mât et le lit du marin, qui était endormi lorsqu’il fut foudroyé.

En 1836, la foudre tomba près de Zante, et tua un jeune homme. Le cadavre avait au milieu de l’épaule droite six cercles qui conservaient la couleur de chair, tandis que le reste du corps était noirâtre. Ces cercles, dessinés les uns à la suite des autres, se touchaient en un point. Ils étaient de trois grandeurs différentes, correspondant exactement à celles des pièces de monnaie d’or que le jeune homme avait du côté de sa ceinture.

En 1841, un magistrat du département d’Inde-et-Loire fut frappé de la foudre. On remarqua avec surprise qu’il avait sur la poitrine des taches qui ressemblaient parfaitement à des feuilles de peuplier. Ces marques s’effacèrent graduellement à mesure que la circulation se rétablit.

En 1847, Mme Moraza, de Lugano, assise près d’une fenêtre pendant un orage, éprouva une commotion dont on ne dit pas qu’elle ressentit de mauvais effets ; mais une fleur, qui se trouva dans le courant électrique, fut dessinée parfaitement sur sa jambe, et cette image s’y conserva le reste de ses jours.

À Cuba, le 24 juillet 1852, la foudre tomba, dans une plantation de café de Saint- Vincent, sur un palmier, et grava sur les feuilles sèches l’image des pins d’alentour, aussi parfaitement que si elle avait été exécutée avec un burin.

L’Intelligence, journal des États-Unis d’Amérique, signalait le fait suivant, en 1853 : Une jeune fille se trouvait devant une fenêtre en face d’un arbre ; après une décharge électrique, l’image entière de l’arbre fut reproduite sur son corps.

« J’ai cent fois entendu raconter dans mon enfance, dit Raspail, un fait de ce genre dont tout le pays avait pu être témoin. Un enfant était monté sur un peuplier d’Italie, pour y dénicher un nid d’oiseaux ; la foudre éclate et jette l’enfant sur le sol ; ce pauvre malheureux portait sur la poitrine le décalque du peuplier, sur un rameau duquel on distinguait fort bien le nid et l’oiseau tant convoité. »

Il n’y a que peu de temps, plusieurs journaux ont rapporté qu’une femme de Seine-et-Marne s’était réfugiée avec sa vache sous un arbre, au moment où un violent orage éclatait. Tout à coup une forte détonation se fît entendre ; la vache fut tuée par la foudre, et sa gardienne resta étendue sans mouvement sur le sol. On reconnut qu’elle vivait encore, et des soins empressés lui rendirent le sentiment de l’existence. Mais, chose singulière, en écartant ses vêtements pour la secourir, on aperçut parfaitement gravée sur sa poitrine l’image de la vache frappée à côté d’elle.

VI.

Dans l’état actuel de nos connaissances, il est difficile d’avancer une théorie qui puisse rendre compte d’une manière entièrement satisfaisante de toutes les circonstances qui accompagnent la formation de ces singulières impressions de la foudre.

Cependant il est croyable qu’elles ont le plus grand rapport de cause et d’effet avec des impressions analogues obtenues à l’aide des rayons solaires, comme dans la photographie ordinaire, ou à l’aide de la décharge électrique d’une batterie, ou encore par une action thermoélectrique, comme dans le cas des images électriques obtenues par Moser, Riess, Carsten, Grove, Fox-Talbot et d’autres savants.

Dans toutes ces impressions électriques, ainsi que dans celles de la foudre, le corps qui reçoit l’empreinte éprouve une modification moléculaire plus ou moins prononcée. Il y a en outre transport de matière pondérable détachée du premier conducteur et portée sur le second conducteur, où la foudre se neutralise, en d’autres termes, du pôle positif au pôle négatif, comme dans les opérations de galvanoplastie.

VII.

Nos lecteurs seront peut-être curieux de connaître le danger réel auquel on est exposé en présence de la foudre. Voici une statistique qui pourra leur en donner une idée :

Il résulte d’une note présentée à l’Académie des sciences, par M. le docteur Boudin, les renseignements qui suivent sur des accidents de la foudre, et qui ne sont pas sans intérêt. Dans la période comprise entre les années 1835 et 1863, c’est-à-dire en vingt-neuf années, on a compté en France 2 238 personnes tuées raide par la foudre. Le maximum annuel a été de 111, le minimum de 48 ; mais si l’on joint le nombre des blessés à celui des morts, le nombre total des victimes de la foudre dépasse 6 700, et la moyenne par an est de 230. Les personnes du sexe féminin paraissent beaucoup plus à l’abri des atteintes du fluide que celles du sexe masculin : ainsi sur 880 victimes frappées de 1854 à 1803, il n’y en a que 233, moins du tiers, appartenant au premier sexe. Et ce qui tendrait à prouver qu’il y a là une immunité particulière, celle des vêtements de soie par exemple, c’est que dans plusieurs cas la foudre, en tombant sur des groupes de personnes des deux sexes, a frappé particulièrement les individus du sexe masculin.

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Fig. 67. — Diverses sortes d’éclairs simples.

L’auteur de cette curieuse statistique cite deux personnes qui ont été frappées plusieurs fois, dans leur vie, par le feu du ciel. Circonstance bizarre ! l’une d’elles a été visitée trois fois par la foudre, dans des logements différents. Sur 6 714 personnes foudroyées, un quart environ l’ont été sous des arbres, de sorte que si l’effet est la conséquence de cette situation, contre laquelle les physiciens recommandent de se prémunir, près de 1 700 personnes auraient pu éviter la mort ou de graves blessures en évitant le voisinage des arbres pendant l’orage. Les victimes de la foudre ne se répartissent pas également sur toutes les régions de la France, et les départements montagneux : la Lozère, la Haute-Loire, les Hautes-Alpes, la Haute-Savoie, occupent le premier degré de l’échelle, tandis que les plus épargnés sont plutôt des pays de plaines : la Manche, l’Orne, l’Eure, la Seine, le Calvados.

M. Boudin a également adressé à l’Académie une nouvelle note, tendant à démontrer l’action foudroyante de l’homme récemment foudroyé. Voici deux observations qu’il rapporte :

La première est relative à un homme qui, le 30 juin 1854, fut tué par la foudre, près du Jardin des plantes, à Paris, et dont le corps resta pendant quelque temps exposé à une pluie battante. Après l’orage, deux soldats qui voulurent enlever le cadavre reçurent chacun un choc violent au moment où ils le touchèrent.

Dans la seconde observation ; deux artilleurs chargés de relever deux poteaux du télégraphe électrique qui avaient été renversés, le 8 septembre 1858, par un orage, à Zara (Dalmatie), ayant saisi, deux heures après l’orage, le fil conducteur, éprouvèrent d’abord de légères secousses, puis furent tout à coup terrassés ; tous deux avaient les mains brûlées. L’un ne donnait même plus aucun signe de vie ; l’autre, en essayant de se relever, retomba immédiatement en touchant du coude un de ses camarades accouru à ses cris. Ce dernier, terrassé à son tour, éprouva des accidents nerveux divers, et son bras présenta une brûlure de la peau à l’endroit même où il avait été touché.

VIII.

M. Tourde a présenté à l’Académie des sciences une note intéressante sur le cas de foudre arrivé le 13 juillet 1869 à 6 h. 45 du soir, au pont de Kehl. Nous la résumerons en quelques mots et nous ferons ressortir une particularité qui donne un enseignement spécial.

Un marronnier d’une faible élévation a été foudroyé au voisinage d’un édifice portant un paratonnerre, près du fleuve et des grandes masses métalliques du pont du chemin de fer. Rien n’explique la prédilection de la foudre pour cet arbre, semblable à ceux de la même rangée, si ce n’est la présence des trois militaires assis au-dessous et qui portaient des objets en métal.

La foudre est venue de haut en bas, sous forme d’un sillon lumineux, elle a effleuré l’arbre, laissant de faibles traces aux feuilles et au pied du tronc. Les trois militaires, assis sur un banc placé sous l’arbre, ont été renversés en même temps ; l’un est mort sur le coup, le second en quelques minutes et le troisième a survécu.

Les vêtements des hommes foudroyés offrent des déchirures irrégulières, les unes avec brûlures, les autres sans trace de combustion. La foudre a frappé de haut en bas les deux militaires qui ont succombé, perçant la visière du schako et brûlant les cheveux et les poils de la face ; chez l’un, le fluide électrique a longé le côté gauche du corps et est sorti par le fourreau du sabre; chez l’autre, il a sillonné le côté droit et il s’est échappé par la chaussure, dont une quinzaine de clous étaient arrachés. Le militaire survivant a été touché de côté, à la partie inférieure du tronc ; l’étincelle, quittant le fourreau du sabre de son voisin, a frappé le couteau placé dans la poche du pantalon, a contusionné en ce point la cuisse, et, traçant en arrière un long sillon, a rejoint à gauche le fourreau de sabre, qui porte quelque trace de fusion.

Aucune lésion mécanique n’expliquait la mort ; les caractères anatomiques étaient ceux d’une asphyxie, moins prononcée chez l’homme qui avait péri instantanément. La membrane du tympan a été brisée chez l’une des victimes, sans doute par suite du refoulement de l’air au moment de la détonation ; la rigidité cadavérique a été prompte et générale.

Une chose assez remarquable, c’est que le survivant, ayant repris connaissance, ne savait pas qu’il avait été foudroyé. Plusieurs faits analogues ont déjà été remarqués : ainsi, M. Deschamps rapporte que le docteur Franklin fit passer un choc électrique au travers du cerveau de six hommes, ils tombèrent tous à l’instant sans connaissance. Leurs muscles furent subitement relâchés, et leur chute ne fut précédée d’aucune titubation, d’aucun signa précurseur de chancellement. Ils affirmèrent n’avoir ressenti aucun coup, ni vu ni entendu l’étincelle. L’état de mort apparente se dissipa graduellement : il serait devenu définitif si le choc eût été d’une plus grande intensité[1].

Ainsi, on peut passer de ce monde dans l’autre sans en avoir aucun pressentiment, sans transition, sans avoir un instant la conscience que le moment suprême de la mort est là.

IX.

M. Colladon a présenté à l’Académie un mémoire concernant les effets de la foudre sur les arbres. Il reconnaît que chaque espèce d’arbres présente des lésions ayant des caractères spéciaux. Pour quelques espèces, pour les peupliers, par exemple, les parties les plus élevées et les plus jeunes ne sont nullement altérées par de violents coups de foudre ; les lésions se manifestent habituellement sur la partie inférieure du tronc, dont le bois, moins bon conducteur de l’électricité, subit seul des altérations par le passage du courant. C’est là seulement que l’on voit des places dénudées d’aubier et d’écorce : ce qui a donné lieu au préjugé très répandu d’arbres frappés au milieu, au tiers ou au quart de leur hauteur. Il peut arriver qu’un arbre très bon conducteur de l’électricité ne présente aucune lésion apparente, à la suite d’un très violent coup de foudre.

Dans la plupart des cas, la foudre ne frappe pas un point unique de l’arbre, mais elle s’étale sur la totalité des branches supérieures ou latérales ; quelquefois elle frappe simultanément le sommet de plusieurs arbres contigus et se dissémine sur une très grande quantité de feuilles et de rameaux. M. Colladon démontre par plusieurs faits bien caractérisés que, en général, chaque branche située dans la partie élevée de l’arbre, recueille et transmet au tronc son contingent de fluide électrique, qui vient grossir le courant principal auquel le tronc sert de conducteur.

Les traces ou les sillons en hélice qui se remarquent quelquefois sur des arbres foudroyés, et assez fréquemment sur les chênes, prennent cette direction hélicoïdale par suite de la tendance du courant électrique à suivre la longueur des cellules qui constituent le jeune bois, seul bon conducteur de l’électricité. Lorsque la foudre frappe des vignes, formées de ceps tous égaux en hauteur et très régulièrement espacés, comme on en voit un grand nombre dans la vallée du Léman, la surface frappée est à fort peu près un cercle régulier et bien défini. L’action plus forte du centre décroît en se rapprochant de la circonférence ; là elle cesse subitement, et au delà du cercle on n’aperçoit aucune souche atteinte. Dans l’intérieur il n’y a ni anneaux, ni séparations[2].

À une réunion de la Société philosophique de Manchester, M. Sidebotham a également parlé des effets de la foudre sur les différentes espèces d’arbres. Il a recueilli un certain nombre de cas, et il a été surpris de trouver que les hêtres avaient échappé aux coups de la foudre d’une manière remarquable, et à un point qui permettrait de dire que jamais un hêtre n’a été foudroyé.

Dans 28 cas d’arbres foudroyés en Angleterre, on a remarqué que les coups se répartissaient de la manière suivante sur les diverses espèces :

Chênes, 9 ; peupliers, 7 ; érables, 4 ; saules, 3 ; marronnier d’Inde, 1 ; marronnier, 1 ; noyer, 1 ; aubépine, 1 ; orme, 1.

À l’occasion de cette communication, M. Biney fait remarquer avec raison que les foudroiements sont en général déterminés par la nature du terrain. C’est ce qui fait que dans certaines localités les orages sont plus désastreux que dans d’autres. Le hêtre croît généralement sur un terrain sec et sablonneux ; de tels terrains sont mauvais conducteurs de l’électricité, et par conséquent moins sujets que les terrains humides à recevoir les décharges de la foudre : on peut expliquer ainsi l’espèce d’immunité dont paraît jouir le hêtre.

La frayeur que cause la foudre a poussé de bonne heure à chercher les moyens de s’en garantir. On s’est successivement revêtu de certaines peaux, on s’est couvert la tête de laurier, on a tiré le canon, sonné les cloches, moyen plus propre à attirer la foudre qu’à l’éloigner ; on a enfin interrogé la science, qui nous a donné les paratonnerres. Étudions ces curieux instruments.


  1. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1869.
  2. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1872.