Mozilla.svg

Histoire des Sciences/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Histoire des Sciences
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 79 (p. 302-336).
◄  I
III  ►


HISTOIRE
DES SCIENCES

II.
L’HISTOIRE NATURELLE DE VOLTAIRE[1].


I.

Après la mort de Mme du Châtelet, Voltaire céda aux sollicitations du roi de Prusse, qui l’appelait auprès de lui. Il alla s’établir à Potsdam au mois de juin 1750. Depuis longtemps, Frédéric et l’auteur de la Henriade étaient en coquetterie réglée. En prose, en vers, sur tous les tons, ils échangeaient l’expression enthousiaste de leur admiration mutuelle. — Tu es Platon, écrivait le monarque. — Tu es Marc-Aurèle, répondait le poète. — Vous êtes la philosophie sur le trône, les délices du genre humain, disait Voltaire. — Vous êtes le roi des intelligences, le flambeau de l’humanité, répondait Frédéric. — Tout se passa d’une façon digne de cette ardeur réciproque pendant les premiers temps du séjour de Voltaire à Potsdam. Le roi lui avait donné la croix du Mérite, une charge de chambellan, une pension de 20 000 francs ; il avait même offert une autre pension à la nièce de Voltaire, Mme Denis, si elle voulait venir en Prusse tenir la maison de son oncle comme elle la tenait à Paris. Voltaire menait auprès de Frédéric une vie tranquille et conforme forme à ses goûts, dispensé de tout service et de toute étiquette, travaillant tout le jour, s’abstenant des dîners de la cour pour économiser un temps précieux, ne paraissant qu’à ces petits soupers qui se faisaient dans la fameuse salle de la Confidence, et qui étaient comme les agapes de la philosophie. Jamais on n’avait vu un si tendre commerce entre un roi et un philosophe.

Pendant deux heures de la matinée. Voltaire restait auprès de Frédéric, dont il corrigeait les ouvrages, ne manquant point de louer vivement ce qu’il y rencontrait de bon, effaçant d’une main légère ce qui blessait la grammaire ou la rhétorique. Cette fonction de correcteur royal était, à vrai dire, l’attache officielle de Voltaire. En l’appelant auprès de lui, Frédéric avait sans doute eu pour premier mobile la gloire de fixer à sa cour un génie célèbre dans toute l’Europe ; mais il n’avait pas été non plus insensible à l’idée de faire émonder sa prose et ses vers par le plus grand écrivain du siècle. Pour celui-ci, cet exercice pédagogique n’était pas une besogne de nature bien relevée. Il s’en dégoûta vite quand les premiers enchantemens du début furent d’ailleurs passés, et il mit une certaine négligence à revoir les écrits du roi. Passe encore à la rigueur pour la prose ou la poésie royale ; mais les amis, les généraux de Frédéric, venaient aussi demander à l’auteur de la Henriade de corriger leurs mémoires. C’est à une prière de ce genre faite par le général Manstein que Voltaire répondit dans un moment de mauvaise humeur : « J’ai là le linge sale de votre roi à blanchir, il faut que le vôtre attende. »

La science n’intervient point directement dans les rapports de Frédéric et de Voltaire, et, sans les incidens qui marquèrent leur séparation, nous aurions pu nous abstenir de parler du séjour à Potsdam. Le roi n’avait pas le goût des sciences, et ne s’en occupait pas par lui-même. Il avait pourtant parlé de physique autrefois, à l’époque où la physique faisait fureur à Cirey. C’était le temps où il n’était encore que prince-royal et où il témoignait pour les châtelains de Cirey une admiration sans bornes. Il ne put donc pas rester insensible à leurs travaux sur Newton ; il lut les Elémens dans sa résidence de Rémusberg, il s’initia à l’attraction, et fit même à certains momens ses objections aux physiciens de Cirey. Un jour, par exemple, il demande des explications sur le vide qui, selon Newton, constitue les espaces célestes. Newton a dit que les rayons du soleil sont de la matière, et qu’il faut que l’espace soit vide pour que ces rayons nous parviennent dans un temps si court. Frédéric fait remarquer que, si les rayons sont matériels, ils doivent occuper tout l’espace. « Tout cet intervalle se trouve donc rempli de cette matière lumineuse, et la matière subtile de Descartes, ou l’éther, comme il vous plaira de la nommer, est remplacée par votre lumière. Que devient donc le vide ?… » Il se hâte d’ajouter modestement : « Ce trait sent bien le jeune homme qui, pour avoir pris une légère teinture de physique, se mêle de proposer des problèmes aux maîtres de l’art. » L’objection avait pourtant sa valeur, et le cénacle de Cirey n’était guère en mesure d’y répondre. Un autre jour, Frédéric rend compte à Voltaire et à Mme du Châtelet d’expériences qu’il vient de faire. Il a mis une montre ouverte dans la pompe d’une machine pneumatique pour voir si le mouvement s’accélère ou se retarde. Il étudie aussi la vertu productrice de l’air. Il a pris une portion de terre dans laquelle il a planté un pois ; il a enfermé le tout dans le récipient de la machine, et il a pompé l’air. « Je suppose, dit-il, que le pois ne croîtra pas, parce que j’attribue à l’air cette vertu productrice et cette force qui développent les semences. » Dès qu’on reçoit l’avis de ces expériences à Cirey, on se hâte de les y répéter. « La montre est actuellement sous cloche, écrit Voltaire au prince-royal ; je crois m’apercevoir que le balancier a pu aller peut-être un peu plus vite, étant plus libre dans le vide ; cette accélération est très peu de chose et dépend probablement de la nature de la montre. » Mais ce ne furent de la part de Frédéric que des velléités tout à fait passagères, et il ne s’appliqua pas à l’étude des sciences. Ce fut lui pourtant qui développa l’Académie de Berlin, et qui y appela un certain nombre de savans étrangers, parmi lesquels on peut citer Maupertuis, l’ancien ami de Voltaire, le marquis d’Argens, un Gascon qui au milieu d’une vie assez aventureuse s’était acquis un certain renom d’ingénieur, Algarotti, l’auteur du Newtonianismo per le donne, Euler, l’illustre géomètre que la Russie n’avait pas su retenir.

Cette académie des sciences était, pendant le séjour de Voltaire en Prusse, le siège de beaucoup d’intrigues ; comme il arrive d’ordinaire auprès des monarques absolus, la faveur du roi y était la principale affaire, et la science ne venait qu’en seconde ligne. de là mille petites querelles intestines que Frédéric, tout philosophe qu’il était, entretenait volontiers, parce qu’elles tournaient au profit de son autorité. C’est ainsi que commencèrent entre Maupertuis et Voltaire les célèbres démêlés à la suite desquels celui-ci quitta la cour de Prusse. Maupertuis était président de l’académie. Arrivé auprès de Frédéric avant Voltaire, il n’avait pas vu sans jalousie cet hôte illustre venir s’emparer de la familiarité du roi. Voltaire avait des faveurs qui étaient refusées à Maupertuis ; il était comme l’ami de Frédéric, dont Maupertuis n’était que le serviteur ; il régnait dans les petits soupers, où Maupertuis n’était pas même toujours admis. Le président de l’académie de Berlin entreprit de miner sourdement le crédit de son brillant rival. Il excita d’abord contre lui le jeune La Beaumelle, qui vers la fin de 1751 venait d’arriver de Copenhague à Berlin dans l’intention d’y chercher fortune. La Beaumelle commença dès lors contre Voltaire ces attaques incessantes, qui se continuèrent longtemps après, et qui ont fini par donner à son nom une certaine célébrité ; mais la guerre éclata bientôt directement entre Voltaire et Maupertuis, et l’occasion de leur rupture fut une discussion d’ordre essentiellement scientifique. C’est un principe géométrique, le principe de la moindre action, qui mit le feu aux poudres.

Maupertuis avait formulé depuis quelques années un théorème auquel il attachait une importance extrême, et dont il voulait faire le fondement de la mécanique. Ce théorème est resté dans la science, mais sans conserver l’importance et la généralité qu’il lui attribuait. Si l’on considère un ensemble de points matériels soumis à des forces diverses, on peut se demander quelle est la somme du travail mécanique que les diverses parties du système accomplissent pendant que le système entier passe d’une position à une position voisine. Maupertuis, en se posant ce problème, trouvait que le travail mécanique ainsi développé est toujours dans la nature le plus petit qu’il puisse être. Il en concluait que la nature « va à l’épargne, » c’est-à-dire qu’elle emploie pour ses opérations un minimum d’action. Présenté sous cette forme générale, le théorème de Maupertuis était fait pour frapper les géomètres. Il semblait qu’on eût pris sur le vif le secret de la mécanique naturelle. Dans le temps où Maupertuis était le plus fier de sa découverte, il se trouva un adversaire qui vint la lui contester. C’était un disciple de Leibniz, le professeur Kœnig, ancien hôte de Cirey, et le propre maître de Mme du Châtelet en philosophie leibnizienne. Kœnig, alors retiré à La Haye, où il était bibliothécaire de la princesse d’Orange, publia dans le Journal de Leipzig, au mois de mars 1752, une dissertation où il réduisait à sa véritable valeur le principe de la moindre action. Il montrait qu’il n’y avait point là une loi générale, qu’il fallait, pour que le principe fût vrai, faire certaines hypothèses sur la nature des forces appliquées aux points matériels, et qu’on ne retrouvait en définitive dans les résultats que la conséquence évidente de ces hypothèses primitives. Leibniz, au dire de Kœnig, avait connu ce principe de moindre action, mais il avait su le réduire aux cas spéciaux où il est applicable, et il avait pris soin de prémunir les géomètres contre l’entraînement de cette doctrine. Or c’était là une précaution caractéristique de la part du philosophe qui faisait profession de déclarer que tout est pour le mieux dans le monde. Kœnig, pour établir l’opinion de son maître, citait un fragment de lettre où celui-ci formulait le principe de la moindre action pour en contester la généralité. En voyant produire sous le nom de Leibniz ce qu’il regardait comme son œuvre propre, Maupertuis ne se sent point de colère ; il accuse Kœnig d’avoir forgé à plaisir la lettre de Leibniz, il le somme de produire la pièce originale. Kœnig répond qu’il n’en a qu’une copie, que l’original est entre les mains d’un autre élève de Leibniz, le vieux Henzi, retiré en Suisse. On cherche ce savant, il était mort, et ses papiers étaient dispersés. Maupertuis triomphe alors ; il assemble l’académie de Berlin, dont Kœnig était membre correspondant, et le fait rayer de la liste des académiciens après l’avoir fait déclarer « faussaire en philosophie. »

C’est ici que Voltaire intervient dans la querelle ; ce n’est pas qu’il fût resté en fort bons termes avec Kœnig, ni qu’il eût une opinion bien arrêtée sur la moindre action ; mais il était irrité contre Maupertuis, et il saisit l’occasion de lui déclarer la guerre en prenant vivement la défense de Kœnig. Son premier acte d’hostilité fut la fameuse Diatribe du docteur Akakia, où il tournait en ridicule les idées et les ouvrages de Maupertuis. Frédéric lui-même descendit alors dans la lice ; il prit ouvertement parti pour le président de son académie ; il rédigea d’abord des brochures pour le défendre, puis, recourant à des moyens plus despotiques, il fit brûler la Diatribe du docteur Akakia par la main du bourreau (24 décembre 1752). Voltaire put assister à cette exécution de la fenêtre d’une maison de Berlin, où il était venu s’établir pour fuir le séjour de Potsdam.

Cette diatribe, qui causa tant d’émoi à Berlin, et qui eut un si grand succès dans toute l’Europe (le premier jour où elle fut mise en vente à Paris, on en débita six mille exemplaires), nous paraît un pamphlet des plus médiocres, maintenant que nous la lisons en dehors des passions du moment. La forme en est froidement plaisante, et le fond ne rachète pas ce défaut. Le docteur fait une course vagabonde à travers les œuvres et les opinions scientifiques de Maupertuis sans montrer un jugement bien sûr ; préoccupé de tourner tout en ridicule, il ne sait pas réserver son ironie pour ce qui la mérite réellement. Tant qu’il attaque directement le caractère de son ennemi, les traits portent juste et ferme. Il flétrit la conduite de Maupertuis dans l’affaire Kœnig, dévoile les procédés d’intimidation dont il a usé pour arracher à l’académie de Berlin un jugement aussi injuste que bizarre, et dénonce les lettres qu’il écrivait à la princesse d’Orange pour obtenir qu’elle imposât silence à son bibliothécaire. Il signale l’humeur insociable de Maupertuis, sa jalousie toujours éveillée à l’égard de tout ce qui brille dans les sciences ou dans les lettres ; il rappelle l’indélicatesse de ses procédés dans l’expédition de Laponie, comment Maupertuis a manœuvré au détriment de ses collaborateurs pour recueillir seul les fruits du travail commun, comment depuis cette époque il a exploité à outrance l’effet produit en Europe par la mesure des degrés polaires. Sur tous ces points, le docteur a beau jeu ; mais il réussit moins quand il cherche à jeter le ridicule sur toutes les idées de son adversaire. Maupertuis veut absolument disséquer « des cerveaux de géans hauts de douze pieds et des hommes velus portant queue » pour y découvrir les secrets de l’âme et sonder la nature de l’intelligence humaine ; il propose sérieusement de faire un voyage droit aux deux pôles ; il veut bâtir une ville où tout le monde parlera latin, « jusqu’aux cuisiniers, blanchisseuses et balayeurs des rues ; » il demande des ouvriers pour creuser un grand trou jusqu’au centre de la terre ; il déclare que l’homme ne meurt que parce qu’il mûrit trop vite, et il propose, pour empêcher cette maturation précoce, de lui enduire les pores de poix-résine, « de telle sorte qu’il se conserve comme un œuf frais. » Il veut que chaque médecin ne traite qu’un seul genre d’infirmité, « de sorte que si un homme a la goutte, la fièvre, le dévoiement, mal aux yeux et mal à l’oreille, il lui faille payer cinq médecins au lieu d’un. » Il regarde les phénomènes embryonnaires, la formation du fœtus, comme déterminés par l’influence de la gravitation ; c’est la force de gravité qui fait que dans l’utérus « la jambe gauche va trouver la jambe droite, et que l’œil droit se rapproche de l’œil gauche. » Il croit enfin à la naissance spontanée de certaines espèces animales ; il a fait servir aux dames, dans une fête académique, « une collation de pâtés d’anguilles toutes enfermées les unes dans les autres et nées subitement d’un mélange de farine délayée ; » il y a joint « de grands plats de poissons qui se formaient sur-le-champ de grains de blé germé, à quoi les dames ont pris un singulier plaisir. »

Si nous allons chercher les idées même de Maupertuis sous ces travestissemens plus ou moins grotesques, nous trouvons sans doute des fantaisies critiquables et des erreurs manifestes : ainsi Maupertuis ne soupçonne ni la nature ni l’importance des fonctions de la peau, l’esprit de système le porte à simplifier ridiculement les phénomènes embryonnaires ; mais, sur la plupart des points, ses vues n’ont rien qui puisse nous paraître déraisonnable. La physiologie cérébrale croit s’éclairer de nos jours par les dissections dont rit Voltaire, et la science anthropologique attache précisément aujourd’hui une certaine importance aux crânes des Patagons, qui sont tout justement les géans dont parlait Maupertuis. L’idée d’atteindre les pôles nous est devenue familière. Sans prétendre à gagner le centre de la terre, nous savons tout le prix des fouilles géologiques. La spécialisation des études médicales est devenue une conséquence des progrès de la science ; nous sommes habitués à voir de grands praticiens se circonscrire dans une seule branche de la pathologie. Enfin les questions relatives à la génération spontanée étaient encore assez incertaines au milieu du XVIIIe siècle pour que Maupertuis pût sans déraison se déclarer hétérogéniste, et nous pouvons même ajouter que nous ne les regardons pas encore, à l’heure qu’il est, comme tellement tranchées qu’on ne puisse avec honneur combattre dans les deux camps opposés.

En somme, la Diatribe du docteur Akakia nous montre Voltaire tel que nous le retrouverons dans tout ce qui touche à ces sciences qu’on appelle plus particulièrement les sciences naturelles. Il faut faire la part, et une grande part, à son animosité contre Maupertuis : elle l’aveugle et lui fait dépasser le but ; mais à côté de ce motif d’exagération nous trouvons chez lui cette tendance à laquelle il sera fidèle quand il traitera de sang-froid des sciences naturelles, cette aversion prononcée pour toute explication systématique des phénomènes. Il réagit contre l’habitude invétérée qui portait les savans de son siècle à ne regarder la nature qu’à travers des théories. Dès qu’on tente d’expliquer les faits, il se défie et se rebiffe. Au reste, nous le verrons tout à l’heure juger plus explicitement quelques-uns des sujets qu’il ne fait ici qu’effleurer, et nous pourrons mieux indiquer ce qu’il y a de juste et ce qu’il y a d’exagéré dans cette tendance que nous signalons à propos de sa querelle avec Maupertuis.

À l’époque où Frédéric fit brûler juridiquement la Diatribe d’Akakidy les rapports étaient déjà tendus entre le roi et le philosophe. Celui-ci avait grand soin de placer ses fonds hors de Prusse, et le roi, qui le savait, ne voyait pas cette précaution sans dépit. D’un autre côté, un propos déplaisant du roi était venu aux oreilles de Voltaire. Comme on se plaignait de la faveur du nouveau chambellan : « Laissez faire, avait dit Frédéric, on exprime le jus de l’orange, et on la jette ensuite. » Depuis ce moment. Voltaire songeait sérieusement à mettre en sûreté « les pelures de l’orange ; » il cherchait un prétexte pour quitter la Prusse. Aussitôt après l’exécution juridique de la Diatribe, il renvoya au roi le brevet de sa pension et sa clé de chambellan ; mais Frédéric l’obligea à les reprendre, et le départ de Voltaire se trouva retardé de quelques semaines. Il avait quitté Potsdam, comme nous l’avons dit, et s’était retiré à Berlin, d’abord dans une maison au centre de la ville, puis dans une sorte de ferme située à l’extrémité d’un faubourg, afin d’être mieux en mesure de fuir clandestinement, si les circonstances l’exigeaient. Cependant il sollicitait la permission d’aller soigner sa santé en France ; Frédéric répondait en lui envoyant des médicamens. Voltaire déclarait que les eaux de Plombières lui étaient nécessaires ; le roi assurait qu’il y en avait de bien meilleures à Glatz, en Moravie. L’autorisation finit pourtant par être accordée, et le philosophe alla prendre congé de son maître. Il fut reçu avec amitié, et passa six jours à Potsdam, pendant lesquels il soupa tous les soirs avec Frédéric. C’étaient, disait-il, « des soupers de Damoclès. » Enfin le 26 mars 1753 il put prendre la route de Leipzig, non sans avoir promis de revenir quand les eaux de Plombières l’auraient guéri ; mais c’était là une promesse qu’il se proposait bien de ne pas tenir. Aussi se donna-t-il le plaisir de lancer à Maupertuis la flèche du Parthe : c’était le projet comique d’un Traité de paix à conclure entre le président de l’Académie de Berlin et le professeur Kœnig ; toutes les plaisanteries de la Diatribe y étaient répétées. Il s’éloigna d’ailleurs à petites journées, et s’arrêta trois semaines à Leipzig pour prendre le temps de se concerter avec ses amis de Paris et avec sa nièce, Mme Denis.

C’est pendant ce séjour à Leipzig qu’il reçut une espèce de cartel de Maupertuis, dont le Traité de paix avait ravivé la colère. Il y répondit en faisant mettre dans les papiers publics un avertissement grotesque ; il invitait les autorités municipales à le protéger contre son ennemi, dont il donnait le signalement en ces termes : « C’est un philosophe qui marche en raison directe de l’air distrait et de l’air précipité, l’œil rond et petit, la perruque de travers, le nez écrasé, la physionomie mauvaise, ayant le visage plat et l’esprit plein de lui-même, portant toujours scalpel en poche pour disséquer les gens de haute taille. Ceux qui en donneront connaissance auront mille ducats de récompense, assignés sur les fonds de la ville latine que ledit quidam fait bâtir. » C’est sans doute à cette dernière incartade qu’est due, au moins en partie, la misérable et ridicule affaire de Francfort-sur-le-Mein. On sait comment Voltaire, après avoir encore séjourné quelques semaines à la cour de la grande-duchesse de Saxe-Gotha, « la meilleure princesse de la terre, la plus douce, la plus sage, la plus égale, et qui, Dieu merci, ne faisait pas de vers, » fut, à son passage à Francfort, arrêté par un agent subalterne du roi de Prusse. C’était un nommé Freytag, banni de Dresde, s’il faut en croire Voltaire, « après y avoir été mis au carcan et condamné à la brouette, devenu depuis agent du roi de Prusse, qui se servait volontiers de tels ministres, parce qu’ils n’avaient de gage que ce qu’ils pouvaient attraper aux passans. » Freytag réclamait à son prisonnier la croix du Mérite, la clé de chambellan et « l’œuvre de poëshie du roi son gracieux maître. » C’était un volume tiré à peu d’exemplaires et distribué seulement à quelques intimes ; le roi avait réfléchi que ce livre contenait plus d’un passage blessant pour des personnages puissans en Europe, et que son ancien ami pourrait en abuser. Malheureusement Voltaire n’avait pas avec lui « cette œuvre de poëshie ; d’elle était restée à Leipzig avec la masse de ses papiers, et il fallut plusieurs jours pour ]a faire venir. C’est pendant ce temps qu’il fut en butte, ainsi que Mme Denis, qui était venue le rejoindre, à des traitemens grossiers dont il conserva toujours le plus amer souvenir, même quand il eut fait plus tard sa paix avec Frédéric. Un incident tragi-comique termine ainsi cette phase de l’existence de Voltaire, où il a essayé de vivre dans la familiarité d’un roi. Il alla prendre enfin les eaux de Plombières, et y but par la même occasion « celles du Léthé ; » puis il s’occupa de se faire roi chez lui, afin de pouvoir traiter désormais de puissance à puissance avec ses admirateurs couronnés.


II.

Il passa dix-huit mois en Alsace, tâtant le terrain à Paris pour savoir s’il y pourrait revenir sans danger, si la cour ne lui témoignerait pas d’hostilité. Peu rassuré par les renseignemens qu’il reçut à cet égard, il vint se fixer sur les bords du lac de Genève, ayant un pied en France, l’autre en Suisse, de façon à fuir au besoin les persécutions que le fanatisme religieux pourrait lui susciter soit d’un côté, soit de l’autre. Il se fit ainsi, en ayant soin de ménager ses voisins, une sorte de petite principauté indépendante, cultivant ses terres, fondant des villages, établissant des industries. C’est là, à Tourney d’abord, puis aux Délices et à Ferney qu’il passa les vingt-trois dernières années de sa vie. Du fond de sa retraite il suivait le mouvement des esprits dans toute l’Europe, encourageant les efforts des philosophes et les soutenant de sa verve intarissable, s’élevant contre toutes les erreurs et toutes les oppressions, défendant et répandant toutes les vérités utiles. Il recevait de loin les hommages des rois, des savans, des lettrés, et sa voix se faisait entendre partout où la raison avait besoin de soutien. L’ermite de Ferney, le patriarche des Alpes, tout en paraissant retiré du monde, régnait, à vrai dire, sur l’opinion. Il était comme le souverain de l’empire des lettres. Sa renommée, son influence, servies par son incessante activité, allaient sans cesse en grandissant, et quand il quitta ses montagnes en 1778 pour venir mourir à Paris, il put jouir à ses derniers momens d’une sorte d’apothéose.

Ce n’est point ici le lieu de rappeler les innombrables écrits de toute espèce qui sont sortis de la plume de Voltaire pendant sa longue retraite à Ferney, les tragédies de l’Orphelin de la Chine, de Tancrède, d’Irène, les poèmes de la Loi naturelle, de la Destruction de Lisbonne, de la Guerre de Genève, les contes et les romans philosophiques comme Candide, l’Homme aux quarante écus, etc., l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, le Siècle de Louis XIV, le Dictionnaire philosophique, les articles donnés à l’Encyclopédie, sans compter les éditions de ses ouvrages antérieurs incessamment remaniés, sans compter tant d’œuvres satiriques et polémiques par lesquelles il se défendait contre ses ennemis et les attaquait au besoin, sans compter tant de mémoires rédigés pour la défense des Calas, des Sirven, des La Barre, des Lally-Tollendal, des paysans de Saint-Claude, sans compter enfin cette inépuisable et immortelle correspondance qui est à elle seule un des monumens de la langue française et une des gaîtés de l’esprit humain. Dans sa laborieuse solitude, attentif à tout ce qui se produisait de nouveau en tous lieux et en tous genres, il connut et jugea les diverses opinions émises par les savans de son siècle sur les grands problèmes de la nature. Les vues principales de Voltaire sur les sciences naturelles sont réunies dans un livre qui parut en 1768 et qui portait pour titre : des Singularités de la nature ; c’était une réunion d’articles détachés, de notes diverses, plutôt qu’un traité régulier.

Le livre débute par ces paroles : « On se propose ici d’examiner plusieurs objets de notre curiosité avec la défiance qu’on doit avoir de tout système jusqu’à ce qu’il soit démontré aux yeux ou à la raison. Il faut bannir autant qu’on le pourra toute plaisanterie dans cette recherche ; les railleries ne sont pas des convictions. » Voltaire oublie facilement le dessein qu’il a formé de garder son sérieux ; il remplace trop souvent la discussion par la plaisanterie. En revanche, il suit fidèlement la première partie de son programme, il pousse jusqu’à l’extrême la défiance contre les systèmes. C’est là ce qui constitue, à proprement parler, sa méthode scientifique dans les matières que nous examinons aujourd’hui. Quand nous nous sommes occupé des œuvres de Voltaire relatives à la physique proprement dite, nous avons trouvé chez lui des idées neuves, des vues systématiques, beaucoup d’erreurs par conséquent, mais aussi un certain nombre d’inspirations heureuses ; nous avons constaté que sur plusieurs points il a devancé le progrès de la science et touché du doigt des vérités qui ne devaient être proclamées que longtemps après lui. C’est qu’en physique Voltaire a travaillé par lui-même, il a mis la main à l’œuvre, il a fait des études expérimentales. Or, en faisant des expériences, en découvrant des faits nouveaux, on est facilement amené à leur donner une importance excessive et à en tirer ces conclusions exagérées qui se formulent en systèmes. Dans les sciences naturelles, Voltaire prend aux choses une part moins directe. En général il n’expérimente pas lui-même, il se contente de suivre les travaux des naturalistes, et il est plus facile de regarder froidement les conquêtes des autres que celles qu’on a faites soi-même. Voltaire d’ailleurs demande dans tous les sujets une clarté complète, il lui faut des vérités démontrées jusqu’à l’évidence. En physique, il a vu clairement les choses ; ce que l’on a fait soi-même est toujours clair. Dans les sciences naturelles, on ne lui présente la plupart du temps que des théories confuses ; il ne prend pas la peine d’y chercher les germes heureux qui peuvent s’y rencontrer, et il s’arme contre elles de toute sa verve. Débarrasser la science des erreurs qu’on y a accumulées, faire au moins le terrain net à défaut de constructions nouvelles, ramener les hommes aux faits simples et nus à défaut d’explications raisonnables, tel est le but qu’il se propose. C’est là, disons-nous, l’idée qui le guide d’ordinaire dans ses jugemens ; mais il y a des exceptions. En parcourant les Singularités de la nature et quelques opuscules complémentaires, nous trouverons des occasions où sa critique est moins négative, et où elle met en lumière des détails intéressans que l’avenir doit féconder. Gardons-nous donc d’une opinion trop absolue, et pour nous éclairer prenons l’un après l’autre les principaux problèmes qui se présentaient aux contemporains de Voltaire.

Voici d’abord les questions relatives à la formation de la terre, et ce que nous appelons maintenant les problèmes géologiques. Quelles étaient à cet égard les idées reçues ou du moins proposées dans la science ? En Angleterre, Burnet, Woodward, Whiston, avaient mis en avant des systèmes géogéniques dont Voltaire avait eu connaissance pendant son séjour à Londres. En France, de Maillet, puis Buffon, avaient fait chacun une théorie de la formation de la terre. Burnet, chapelain du roi Guillaume III, s’était préoccupé de faire un système qui ne fût pas en désaccord avec la genèse biblique. Suivant lui, la terre n’était d’abord qu’une masse fluide, un chaos composé de matières de toute espèce et de toute sorte de figures. À un certain moment, les parties les plus pesantes se réunirent au centre et y formèrent un noyau dur et solide ; les eaux, plus légères, se groupèrent au-dessus de ce noyau, et enfin l’air, s’échappant de cette enveloppe, constitua l’atmosphère. Cependant une couche de matières grasses et huileuses, moins denses que l’eau, surnagea d’abord au-dessus de l’enveloppe aqueuse et attira toutes les particules terreuses que l’atmosphère avait d’abord entraînées. Ainsi se forma une petite croûte, pâteuse au début, puis solide ; ce fut la première terre, celle que les hommes cultivaient avant le déluge ; elle était légère, très fertile, unie sur toute la surface, sans montagnes ni inégalités. Le globe ne demeura que seize siècles dans cet état. Peu à peu la chaleur du soleil dessécha la croûte solide, de telle sorte qu’elle se fendilla de toutes parts, et un certain jour elle s’effondra dans les eaux sur lesquelles elle était placée. Voilà, suivant Burnet, la cause du déluge universel. Les débris de la croûte rompue vinrent s’entasser en certains endroits de façon à former nos continens actuels avec leurs inégalités et leurs montagnes. Quelques fragmens isolés ont constitué les îles et les écueils. Quant aux mers actuelles, c’est ce qui reste de l’ancien abîme ; une partie des eaux s’est dérobée dans les cavités du noyau intérieur. Telle était la Théorie sacrée de la terre, qui parut d’abord en latin en 1681, puis en anglais en 1690.

Dans cette théorie, Burnet négligeait un fait important, capital, et sur lequel l’attention des savans était cependant appelée depuis quelque temps : c’est que l’on rencontre des débris d’animaux marins dans des terrains situés à une grande distance de la mer et au sein même des roches les plus dures. Comment ces dépouilles marines peuvent-elles se trouver au milieu des continens, et comment se trouvent-elles d’ailleurs dans des couches superposées les unes aux autres et de nature différente ? Ce sont ces phénomènes que Woodward essaya d’expliquer à sa manière. Il supposa qu’à l’époque du déluge les lois qui règlent la cohésion des molécules avaient subi des modifications surnaturelles ; les particules solides du globe terrestre s’étaient ainsi détachées jusqu’à un certain point les unes des autres, et avaient pu être pénétrées par les eaux qui montaient du fond des abîmes ; il en était résulté une pâte molle dans laquelle les hôtes des mers avaient enfoncé et où ils s’étaient arrêtés. Cette hypothèse servait à expliquer comment tant de débris d’animaux avaient pu, dans une période très courte, c’est-à-dire pendant le temps du déluge, s’accumuler à des profondeurs diverses en dépôts réguliers. Woodward en effet avait regardé les faits de très près, et, si sa théorie est bizarre, ses observations géologiques ne sont pas sans valeur. Il a constaté que toutes les matières qui composent le sol en Angleterre, depuis la surface jusqu’aux plus grandes profondeurs que l’on a pu atteindre, sont disposées par couches plus ou moins régulières, et que, dans un certain nombre seulement de ces couches il y a des coquilles et des restes d’animaux marins ; il s’est assuré ensuite par ses correspondans et ses amis que dans tous les autres pays la terre est composée de même, et qu’on y trouve des coquilles non-seulement dans les plaines, mais aussi dans les carrières les plus profondes et sur les montagnes les plus élevées. Il a reconnu que les couches de terrains sont ordinairement horizontales, qu’elles sont placées les unes sur les autres comme le seraient des matières transportées par les eaux et déposées en forme de sédiment. Tous ces faits étaient fort bien décrits par Woodward ; il est vrai qu’il y ajoutait une observation grossièrement erronée, mais qui cadrait avec sa théorie, en assurant que les couches étaient superposées dans l’ordre même de la densité de chacune d’elles ; c’était là une conséquence nécessaire dès que l’on admettait que toutes les matières avaient été précipitées dans l’espace d’un déluge de quarante jours.

Whiston avait de son côté publié un système complet[2] où il s’efforçait d’interpréter les phénomènes conformément aux récits bibliques de la création et du déluge. Whiston était un habile astronome et le propre successeur de Newton dans la chaire de mathématiques de Cambridge. Son opinion était donc faite pour compter dans le monde scientifique. La terre, avant les six jours, n’était qu’une comète, c’est-à-dire un astre inhabitable, errant à travers l’espace, souffrant alternativement de l’excès du froid et du chaud, et dans lequel les matières, tour à tour fondues et glacées, formaient un chaos enveloppé d’épaisses ténèbres : tenebrœ erant super faciem abyssi. Tout à coup la comète fut changée en planète, c’est-à-dire que son orbite excentrique fut changée en une ellipse presque circulaire ; chaque chose prit alors sa place, les corps s’arrangèrent suivant leur gravité spécifique ; la terre, qui occupait un grand espace à l’état de chaos, se réduisit en un globe de volume médiocre dont le noyau conserva la chaleur que le soleil lui avait communiquée quand elle pouvait s’en approcher sous forme de comète. Ce noyau était un fluide très dense sur lequel s’appuya la croûte terrestre comme du liège sur du vif-argent. Le contact n’était cependant pas direct entre le noyau et l’enveloppe ; entre l’un et l’autre s’était logée une immense quantité d’eau formant le grand abîme. En cet état, la terre était mille fois plus peuplée et plus fertile qu’elle ne l’est aujourd’hui, grâce à l’intensité de sa chaleur propre ; mais cette chaleur, en même temps qu’elle communiquait à la nature une grande puissance de production, alluma les passions des hommes au point de rendre leur destruction nécessaire. Le déluge fut résolu, et la queue d’une comète vint rencontrer notre globe. Par l’effet de l’attraction, les vapeurs aqueuses qui composaient cette queue se précipitèrent aussitôt sur la terre, sous la forme d’une pluie abondante, et ce sont là les cataractes du ciel qui s’ouvrirent : cataractœ cœli aperiœ sunt. Whiston avait là de quoi expliquer le déluge ; mais il tenait encore à justifier cet autre passage du récit mosaïque : et rupti sunt fontes abyssi. Il suppose donc qu’à l’approche de la comète et sous l’influence de l’attraction qu’elle exerçait, les eaux accumulées entre le noyau et l’écorce de la terre ont été agitées de mouvemens violens ; brisant la couche superficielle, elles sont venues se répandre sur la surface terrestre et mêler à la pluie du ciel les sources du grand abîme. Voilà la création et le déluge ; mais que faire de ces eaux répandues sur la surface de la terre ? Quand l’astre vagabond qui avait rencontré notre globe se fut éloigné dans l’espace, le grand abîme les recueillit peu à peu, et non-seulement il résorba celles qu’il avait vomies, mais, comme la croûte terrestre avait subi une distension, il put contenir encore la plus grande partie des eaux abandonnées par la comète.

La France, avons-nous dit, avait ses systèmes comme l’Angleterre, et d’abord celui auquel de Maillet avait donné son nom. Benoît de Maillet avait été longtemps consul et agent français dans les états du Levant ; c’était un voyageur, ce n’était pas un savant. Sa théorie de la terre eut cependant une grande célébrité ; il l’avait publiée sous le pseudonyme de Telliamed, qui était l’anagramme de son nom[3]. Telliamed ou le philosophe indien admettait que notre globe a été d’abord entièrement recouvert par les eaux, et que la mer immense a formé dans son sein les montagnes. Peu à peu les eaux ont commencé à se retirer et à laisser paraître les sommets de quelques éminences ; la mer baissant toujours, la surface entière de nos continens s’est enfin trouvée à sec. La même action doit continuer, de nouvelles îles sortiront du sein des flots, les anciennes se réuniront aux continens par la retraite des mers qui les en séparent ; notre globe se desséchera ainsi graduellement, et finira par n’être plus qu’une masse aride. Que seront devenues toutes les eaux ? Absorbées par le noyau terrestre, elles auront changé de nature, et toute fluidité aura disparu de la terre.

Vers la même époque, Buffon donnait sa théorie, qui empruntait une valeur toute spéciale à l’autorité d’un nom justement célèbre dans le monde des sciences. Buffon, considérant que les six planètes connues de son temps tournaient dans le même sens et dans des orbites peu inclinées l’une sur l’autre, eut l’idée de rapporter à une cause unique l’origine de leurs mouvemens. Il supposa qu’une comète, tombant sur le soleil et le heurtant obliquement, en détacha une masse assez considérable, — la 650e partie de la masse totale, — qui se divisa en éclats de façon à former les planètes et leurs satellites. Dans cette division, les parties les plus légères s’éloignèrent le plus du soleil ; c’est ainsi que Saturne est moins dense que Jupiter, et ainsi de suite pour Mars, la Terre, Vénus et Mercure. Le globe terrestre, d’abord incandescent, fut longtemps avant de permettre à la vapeur d’eau contenue dans son atmosphère de se déposer à l’état liquide. Les pôles de la sphère se refroidirent les premiers ; l’eau y tomba en pluies abondantes et se réunit en vastes mers. Il se forma de même sur les sommets un peu élevés des lacs ou grandes mares qui se sont depuis écoulés sur les terres basses. D’un côté, les mers polaires envahirent une grande portion du globe à mesure que le refroidissement général le permit, et, de l’autre, les bassins des sommets vinrent former de petites mers intérieures dans les parties que les mers des deux pôles n’avaient pas encore atteintes. Les eaux, continuant à tomber jusqu’à ce que l’atmosphère en fût totalement purgée, envahirent successivement tous les terrains et couvrirent enfin la surface du globe jusqu’à une hauteur de 2 000 toises au-dessus de notre océan actuel. Comment les continens furent-ils ensuite mis à découvert ? C’est qu’il s’était formé sous la couche supérieure de la terre, pendant qu’elle se refroidissait, d’énormes boursouflures, de vastes cavernes, sur lesquelles les eaux reposèrent d’abord, mais où elles se précipitèrent quand elles eurent miné par leur poids la mince écorce qui les en séparait. L’abaissement produit ainsi dans le niveau des mers découvrit d’abord la tête des hautes montagnes, qui se chargea aussitôt de grands arbres et de végétaux de toute sorte. Ces arbres, entraînés par les pentes, allaient rouler au milieu des flots, et comme d’ailleurs les mers s’étaient peuplées d’animaux marins, les débris des végétaux et des animaux s’entassaient ensemble au fond des océans. Cependant, à mesure que les eaux allaient s’engouffrant dans les cavernes intra-terrestres, les plateaux, les continens, émergeaient à leur tour, et, comme ils ont tous été des fonds de mer, ils contiennent tous des coquilles marines mêlées à des végétaux fossiles.

Tels étaient les systèmes en face desquels se trouvait Voltaire. Ils avaient tous ce caractère commun de supposer que la terre avait été à un certain moment couverte entièrement par les eaux ; ils plaçaient en général aux origines de l’histoire un grand cataclysme dont la tradition nous avait été conservée par le récit du déluge universel ; les Anglais avaient même fait, comme nous l’avons montré, de grands efforts pour suivre pas à pas dans leur théorie la version mosaïque. Ce fut peut-être pour Voltaire un motif de se prononcer contre ces systèmes, car on sait qu’il aimait à prendre l’Écriture en défaut. En dehors de toute idée préconçue à cet égard, il n’avait que trop de raisons de critiquer des théories dont les auteurs avaient fait tant de frais d’imagination. C’est contre leur tendance que Voltaire se révolte, et, par un mouvement de réaction énergique, il se place tout de suite au point de vue diamétralement opposé. L’excès des conceptions utopiques l’amène à ne souffrir aucune explication des phénomènes. Il ne veut pas entendre parler de révolutions survenues autrefois sur notre globe. La terre est ce qu’elle est, prenons-la en bloc telle que nous la voyons, et ne cherchons pas à imaginer comment ses différentes parties ont pu se former. C’est un tout indivisible, comme le corps humain. Nous n’imaginons pas que des accidens successifs aient créé le squelette du corps, attaché les jambes au bassin ou les bras aux épaules. De même la terre a une assiette de continens et une ossature de montagnes qui lui donnent son individualité et qui la rendent propre au rôle qu’elle remplit. Des chaînes de rochers apparaissent d’un bout de l’univers à l’autre, arrangées avec un ordre infini, s’ouvrant en plusieurs endroits pour laisser aux fleuves et aux bras de mer l’espace dont ils ont besoin. Elles sont des pièces essentielles à la machine du monde ; elles reçoivent l’eau des mers, purifiée par une évaporation continuelle, la répandent en pluies ou la font couler en fleuves et en rivières. Dans leur disposition régulière, Voltaire ne reconnaît aucune trace des bouleversemens qu’on veut placer à l’origine des choses ou des changemens qu’on croit voir dans la suite des siècles. « Rien de ce qui végète et de ce qui est animé n’a changé, toutes les espèces sont demeurées invariablement les mêmes ; il serait bien étrange que la graine de millet conservât éternellement sa nature et que le globe entier variât la sienne. »


III.

Placé sur ce terrain. Voltaire attaqua directement le système de Buffon, et entama avec lui une sorte de polémique qui ne laissa pas de tourner à l’aigreur. Il s’éleva vivement contre l’idée que l’océan avait pu couvrir le globe entier. L’océan avait son lit creusé à demeure ; la masse des eaux, fixée une fois pour toutes, n’avait pu en même temps combler les parties basses et s’élever au-dessus des plateaux. Buffon objectait qu’il s’était peut-être produit des mouvemens successifs, et que la mer avait pu, en se déplaçant à des intervalles divers, occuper tour à tour tous les points du globe ; mais pour Voltaire « l’océan une fois formé, une fois placé, ne peut pas plus quitter la moitié du globe pour se jeter sur l’autre qu’une pierre ne peut quitter la terre pour aller dans la lune. »

La formation des montagnes était un point fort controversé, Buffon avait repris sur ce sujet l’opinion émise par de Maillet. En dehors des cataclysmes et des soulèvemens subits, il supposait que toute, une série de montagnes avait pu être élaborée lentement au fond des mers par le flux et le reflux. « Je puis supposer légitimement, disait-il, que le flux et le reflux, les vents et toutes les autres causes qui agitent la mer, doivent produire au fond des eaux des éminences et des inégalités qui seront toujours composées de couches horizontales ou également inclinées. Ces éminences pourront avec le temps augmenter considérablement et devenir des collines, puis des chaînes de montagnes. Ces hauteurs une fois formées feront obstacle à l’uniformité du mouvement des eaux ; entre deux hauteurs voisines, il se formera un courant qui suivra la direction commune des collines, et coulera comme coulent les fleuves de la terre en formant un canal dont les angles seront alternativement opposés dans toute l’étendue de son cours. Ces hauteurs formées au-dessus des surfaces du fond pourront augmenter encore de plus en plus, car les eaux qui n’auront que le mouvement du flux déposeront sur la cime le sédiment ordinaire, et celles qui obéiront au courant creuseront le vallon au pied des montagnes. « Voltaire s’élève contre cette étrange imagination, qui est passée du livre de Telliamed dans l’Histoire naturelle imprimée au Louvre[4], « comme un enfant inconnu et exposé est quelquefois recueilli par un grand seigneur. » Il déclare que le flux peut bien amonceler un peu de sable, mais que le reflux l’emporte aussitôt, et qu’il n’y a pas là matière à la naissance d’une montagne. D’ailleurs, en même temps qu’il fait naître les monts au fond des mers, Buffon les fait détruire sur terre par l’eau du ciel ; il remarque que les pluies entraînent sans cesse les matières placées sur les hauteurs, qu’il y a là une cause puissante de nivellement, et que les sommets des continens peuvent ainsi s’abaisser pour être ensuite envahis de nouveau par l’océan. C’est là une supposition que Voltaire n’admet pas plus que la précédente ; l’abaissement et l’élévation des montagnes lui répugnent également. « Il est évident, dit-il, que l’un des deux systèmes est faux, et il n’est pas improbable qu’ils le soient tous deux. » Il ne voit qu’une conception monstrueuse dans ce mouvement de bascule qui changerait tour à tour la terre en océan et l’océan en terre ; il rappelle l’auteur de l’Histoire naturelle à l’examen des faits et lui fait remarquer qu’il a dit lui-même : « La mer irritée s’élève vers le ciel et vient en mugissant se briser contre les digues inébranlables qu’avec tous ses efforts elle ne peut ni détruire ni surmonter. La terre élevée au-dessus du niveau de la mer est à jamais à l’abri de ses irruptions. » Là est la vérité, et les petits changemens que l’on peut observer, les ports qui s’ensablent, le limon qui se dépose à la bouche des fleuves, les légères variations que l’on constate dans la hauteur des rivages n’autorisent point les hypothèses excessives qu’on en veut tirer. Il n’accepte aucun changement de quelque importance. Buffon a prétendu que la Méditerranée est une mer relativement récente, et qu’elle s’est produite par l’irruption de l’Océan, qui a renversé les promontoires situés entre Gibraltar et Ceuta. C’est là un point de vue que Voltaire déclare inadmissible. Il ne veut pas concevoir l’ancien continent sans Méditerranée. Tous ces grands fleuves qui viennent d’Europe et d’Asie, le Tanaïs, le Borysthène, le Danube, le Pô, le Rhône, ont de tout temps formé un grand lac. Ces fleuves ne pouvaient avoir d’embouchure dans l’Océan, « à moins qu’on ne se donnât encore le plaisir d’imaginer un temps où le Tanaïs et le Borysthène venaient par les Pyrénées se rendre en Biscaye. » La Mer-Noire, la Caspienne, sont tout aussi nécessaires à l’économie générale du continent, et, pour employer une comparaison dont nous nous sommes déjà servi tout à l’heure, il n’imagine pas plus le continent dépourvu de ces mers qu’il ne comprend un visage sans bouche et sans yeux.

On voit bien quelle position Voltaire avait prise. Il défendait la physique du globe contre l’imagination déréglée des naturalistes. Ceux-ci ne laissaient rien en place. L’illustre auteur de l’Histoire naturelle disait : « Nous voyons sous nos yeux d’assez grands changemens de terres en eau et d’eau en terres pour être assurée que ces changemens se sont faits, se font et se feront, en sorte qu’avec le temps les golfes deviendront des continens, les isthmes seront un jour des détroits, les marais deviendront des terres arides, et les sommets de nos montagnes les écueils de la mer. » C’est contre cette espèce de danse vertigineuse des élémens que Voltaire proteste ; mais il faut avouer qu’il pousse à l’excès l’esprit de résistance. Qu’il n’accepte pas les explications qu’on lui donne et qui sont manifestement des fantaisies de théoriciens, des rêves de philosophes, qu’il rappelle les esprits à la prudence et au bon sens, c’est fort bien ; mais pourquoi aller jusqu’à proscrire toute tentative d’explication ? Est-il possible que nous nous abstenions de chercher les causes des phénomènes naturels ? Ce serait trop nous demander ; tout ce qu’on peut exiger de nous, c’est que nous regardions de fort près aux hypothèses que nous faisons ou que font les autres. Ici d’ailleurs l’ardeur de la réaction fit commettre à Voltaire une erreur grave, nous pouvons même dire une lourde bévue ; elle lui a été bien souvent reprochée, et elle a suffi pour diminuer considérablement l’autorité de son nom en matière de sciences naturelles : nous voulons parler de l’obstination avec laquelle il a nié l’existence de coquilles marines dans les terres actuellement éloignées de la mer.

Les fossiles marins étaient un des principaux articles des systèmes de Woodward, de Whiston, de Telliamed, de Buffon ; ils arguaient tous de la présence de ces débris au milieu des continens et sur le sommet même des montagnes pour affirmer que la terre avait été autrefois couverte par les eaux[5]. En effet, il ne s’agissait pas seulement de quelques échantillons isolés, de quelques corps particuliers trouvés çà et là ; c’était une multitude innombrable de coquilles et d’autres productions marines qu’on rencontrait par amas immenses, par bancs de 100 et 200 lieues de longueur. Bernard Palissy, vers la fin du XVIe siècle, avait le premier osé dire que ces amas fossiles étaient de véritables coquilles déposées par la mer dans les lieux mêmes où on les rencontrait ; il avait développé ses idées dans des conférences publiques faites au sujet des pétrifications, si abondantes dans les terrains de Paris ; mais ses enseignemens étaient restés stériles, et sa voix n’avait pas eu d’écho. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la question fut reprise en Italie par plusieurs géologues, tels que Fabio Colonna, Scilla et surtout Stenon. Stenon était un Danois qui était venu professer l’anatomie à Padoue. Ses connaissances exactes en histoire naturelle lui permirent de ne pas se borner aux coquilles et de comparer aux animaux vivans certaines parties des animaux anciens. Ainsi certains corps en forme de fer de lance étaient considérés par le peuple comme des langues de serpent converties en pierres, et les savans les avaient désignés pour cette raison sous le nom de glossopètres ; on les classait parmi les pierres figurées, formées, comme des jeux de la nature, par des forces mystérieuses. Stenon annonça et prouva que ce n’était autre chose que des dents d’une espèce de squale analogue à celle qui habite encore nos mers. Quant aux coquilles, il montra qu’elles existent dans les divers terrains à différens degrés d’altération, les unes n’ayant d’autre caractère de fossilisation que l’absence de matière animale, tandis qu’à l’autre extrémité de l’échelle on en trouve qui sont pétrifiées dans le sens propre du mot, c’est-à-dire que, tout en conservant leur forme, elles n’ont plus rien de leur nature primitive. La théorie des fossiles marins se dessinait donc très nettement dans le livre que Stenon publia en 1669 sous un titre assez bizarre : De solido intra solidum contento naturaliter. L’auteur avait voulu indiquer par ces mots qu’il s’occupait des différens corps, minéraux ou organiques, que l’on trouve renfermés à l’intérieur des roches. Depuis ce temps, un grand nombre de faits avaient été rassemblés. On savait que les couches de craie, de marne, de pierre à chaux, de marbre, sont composées soit de coquilles entières, soit de fragmens de coquilles mêlées à d’autres productions marines ; on y trouvait des débris très reconnaissables de poissons de mer, et cela se rencontrait non-seulement en Angleterre et en France, mais en Asie et en Afrique, non-seulement dans les plaines, mais sur les Alpes et les Pyrénées.

Voltaire vint se heurter contre cette masse considérable de faits. Il les rejeta tout d’un bloc. Plutôt que d’admettre que la mer eût occupé la place des continens, il refusa de croire aux amas de fossiles marins. Et d’abord il admettait parfaitement que la nature pût façonner des pierres par ses forces propres et leur donner directement la forme de certains animaux. C’est ainsi que les Alpes, les Vosges, sont pleines de pierres tournées en spirales ; il a plu aux naturalistes de les appeler des cornes d’Ammon, et on veut dès lors y reconnaître un poisson qui vit dans la mer des Indes ; on se laisse ainsi abuser par les mots. Comme on a nommé glossopètres ces pierres que les géologues italiens ont signalées dans les montagnes de leur pays et qui ont quelque rapport avec la langue d’un chien marin, les naturalistes imaginent que des chiens marins sont venus mourir sur les Apennins du temps de Noé. « Que n’ont-ils dit aussi que les coquilles que l’on appelle conques de Vénus sont en effet la chose même dont elles portent le nom ? » Une fois entré dans cette voie, Voltaire pousse à outrance ses plaisanteries sur les jeux de la nature et sur ce qu’en tirent les philosophes à systèmes. Il y a dans le Chablais, à deux petites lieues de Ripaille, une grotte remarquable par des stalactites et des stalagmites. L’eau qui distille à travers le rocher a formé dans la voûte la figure d’une poule qui couve des poussins. Auprès de cette poule est une autre concrétion qui ressemble parfaitement à un morceau de lard avec sa couenne de la longueur de près de trois pieds. Dans un bassin situé au milieu de la grotte, on trouve des pralines assez semblables à celles qui se vendent chez les confiseurs, et à côté la forme d’un rouet à filer avec la quenouille. La tradition rapporte même qu’on voyait autrefois dans l’enfoncement de la grotte une femme pétrifiée ; on ne distingue plus rien qui ressemble à une femme, mais le nom de grotte des fées est resté à la caverne. Que ces faits tombent entre les mains d’un philosophe à systèmes, il ne manquera pas de prétendre qu’il est en face de pétrifications véritables. « Cette grotte, dira-t-il, était habitée autrefois par une femme ; elle filait au rouet, son lard était pendu au plancher, elle avait auprès d’elle une poule avec ses poussins ; elle mangeait des pralines quand elle fut changée en rocher, elle, les poulets, son lard, son rouet, sa quenouille et ses pralines, comme la femme de Loth fut changée en statue de sel. »

Tout en tenant pour les « jeux de la nature, » Voltaire convient qu’ils ne peuvent tout expliquer ; il y a des empreintes de poissons tellement caractéristiques qu’on ne saurait les récuser. Il les présente du moins comme des cas isolés, des accidens fortuits. « On a trouvé dans les montagnes de la Hesse une pierre qui portait l’empreinte d’un turbot, et sur les Alpes un brochet pétrifié ; on en conclut que la mer et les rivières ont coulé tour à tour sur les montagnes. Il était plus naturel de soupçonner que ces poissons, apportés par un voyageur, s’étant gâtés, furent jetés et se pétrifièrent dans la suite des temps ; mais cette idée était trop simple et trop peu systématique. » Quant aux coquilles mêmes, Voltaire fait observer qu’il y en a très peu dont l’origine maritime soit incontestable. Les débris que l’on rencontre ne proviennent-ils pas de colimaçons, de moules, de crustacés ou de mollusques de rivière ? Il a fait chercher des fragmens de coquillages marins sur le mont Saint-Gothard, sur le Saint-Bernard, dans les montagnes de la Tarentaise : on n’en a pas découvert ; un seul physicien lui a écrit qu’il a trouvé quelques écailles d’huîtres pétrifiées vers le Mont-Cenis. Ces huîtres paraissent authentiques ; mais « est-ce une idée tout à fait romanesque de faire réflexion sur la foule innombrable de pèlerins qui partaient à pied de toutes les provinces pour aller à Rome par le Mont-Cenis, et qui portaient des coquilles à leurs bonnets ? » Ces coquilles de mer ont donc été perdues ou jetées par des pèlerins, et a une huître près du Mont-Cenis ne prouve pas que l’Océan indien ait enveloppé toutes les terres de notre hémisphère. » Et d’ailleurs, sans recourir aux pèlerins, n’y a-t-il pas d’autres causes qui peuvent déplacer des coquilles d’huîtres ? « Il n’y a pas longtemps, dit-il, que dans un de mes champs, à cent cinquante lieues des côtes de Normandie, un laboureur déterra vingt-quatre douzaines d’huîtres ; on cria miracle : c’étaient des huîtres qu’on m’avait envoyées de Dieppe il y avait trois ans. Je suis de l’avis de l’Homme aux quarante écus, qui dit que des médailles romaines trouvées au fond d’une cave à six cents lieues de Rome ne prouvent pas qu’elles aient été fabriquées dans cette cave. »

On parlait beaucoup du falun de Touraine, sur lequel l’attention avait été autrefois appelée par Bernard Palissy ; on prétendait qu’il existait en Touraine une masse de 130 millions de toises cubiques d’un terrain presque entièrement composé de coquilles de mer intactes ou brisées, sans mélange de matières étrangères. Certainement, s’il y avait à quarante lieues de la mer des bancs immenses de coquilles marines, si elles étaient, comme on l’assurait, posées à plat par couches régulières, il fallait bien admettre que la mer eût séjourné longtemps dans ces parages. Voltaire fit venir à Ferney des caisses de ce falun pour le considérer de près. Tout examen fait, il n’y vit qu’une terre marneuse mêlée de talc, un peu salée au goût ; mais il n’y découvrit aucun vestige de coquilles. « Les laboureurs de Touraine l’emploient, dit-il, pour féconder leurs champs. Si ce n’était qu’un amas de coquilles, je ne vois pas qu’il pût fumer la terre. J’aurais beau jeter dans mon champ toutes les coques desséchées des limaçons et des moules de ma province, ce serait comme si j’avais semé sur des pierres. »

Buffon, contre qui les critiques et les plaisanteries de Voltaire étaient dirigées, y avait été fort sensible. Dès l’année 1749, Voltaire avait envoyé à l’académie de Bologne une dissertation écrite en italien et traduite par lui-même en français sur les changemens arrivés dans notre globe. Il y parlait de la théorie des montagnes et des fossiles à peu près dans les termes qu’on vient de voir. Buffon, très piqué, répondit à son adversaire en prenant lui-même le ton de la plaisanterie, qui ne lui était pas habituel. On lit dans la Théorie de la terre : « La Loubère rapporte, dans son voyage de Siam, que les singes au cap de Bonne-Espérance s’amusent continuellement à transporter des coquilles du rivage de la mer au-dessus des montagnes… En lisant une lettre italienne sur les changemens arrivés au globe terrestre, je m’attendais à trouver ce fait rapporté par La Loubère, car il s’accorde parfaitement avec les idées de l’auteur. Les poissons pétrifiés ne sont, à son avis, que des poissons rares rejetés de la table des Romains parce qu’ils n’étaient pas frais, et à l’égard des coquilles, ce sont, dit-il, les pèlerins de Syrie qui ont rapporté dans le temps des croisades celles des mers du Levant qu’on trouve actuellement pétrifiées en France, en Italie et dans les autres états de la chrétienté. Pourquoi n’a-t-il pas ajouté que ce sont les singes qui ont transporté les coquilles au sommet des hautes montagnes et dans tous les lieux où les hommes ne peuvent habiter ? Cela n’eût rien gâté et eût rendu son explication encore plus vraisemblable. » Si Buffon supportait mal la raillerie, on sait que Voltaire était encore moins endurant. L’historien de la nature et l’ermite de Ferney restèrent longtemps animés de sentimens fort vifs l’un contre l’autre. Voltaire renouvelait à chaque instant ses attaques contre la géologie nouvelle ; il la criblait en toute occasion et sous le moindre prétexte de traits peu mesurés. Buffon ne dissimulait pas sa mauvaise humeur ; il s’en expliquait vertement et à tout propos. Lisait-on aux séances de l’Académie française quelque nouvel ouvrage adressé par Voltaire, on voyait Buffon s’agiter sur son fauteuil et témoigner vivement son improbation. En vain des amis communs essayèrent pendant de longues années d’adoucir cette animosité mutuelle. Un incident de famille y mit fin. Buffon envoyait son jeune fils faire le tour de l’Europe pour s’instruire ; le gouverneur du jeune homme eut ordre de le présenter à Ferney. Voltaire, touché de cette avance, écrivit sur-le-champ à son adversaire une lettre émue et cordiale. La paix fut faite à partir de ce jour. Voltaire désarma, et Buffon, sans effacer de son livre le passage que nous venons de citer, en atténua l’effet par une note. « Sur ce que j’ai écrit au sujet de la lettre italienne, dit-il, on a pu trouver, comme je le trouve moi-même, que je n’ai pas traité M. de Voltaire assez sérieusement. J’avoue que j’aurais mieux fait de laisser tomber cette opinion que de la relever par une plaisanterie, d’autant que c’est peut-être la seule qui soit dans mes écrits… On m’apporta cette lettre italienne dans le temps même que je corrigeais la feuille de mon livre où il en est question. Je ne lus cette lettre qu’en partie, imaginant que c’était l’ouvrage de quelque érudit d’Italie qui, d’après ses connaissances historiques, n’avait suivi que son préjugé sans consulter la nature, et ce ne fut qu’après l’impression de mon volume sur la Théorie de la terre qu’on m’assura que la lettre était de M. de Voltaire. J’eus regret alors à mes expressions. Voilà la vérité ; je le déclare autant pour M. de Voltaire que pour moi-même et pour la postérité, à laquelle je ne voudrais pas laisser douter de la haute estime que j’ai toujours eue pour un homme aussi rare et qui fait tant d’honneur à son siècle. »


IV.

Si maintenant nous passons de la physique du globe à celle des êtres vivans, nous trouverons toujours Voltaire en défiance contre les utopistes qui prétendent expliquer les secrets de la nature. Sur les différentes questions que nous allons d’abord rencontrer, celle des générations spontanées, celle des germes. Voltaire a d’ailleurs des opinions tout à fait conformes à celles que professe la science officielle de nos jours. Après lui, quelques faits se sont éclaircis, quelques détails se sont précisés ; mais de prime abord il a pris le bon parti, s’il faut en croire nos savans les plus autorisés.

La question des générations spontanées est fort ancienne ; c’est un de ces problèmes qui reviennent périodiquement agiter le monde de la science. Needham, un prêtre anglais, avait examiné avec soin des infusions de matières putrescibles, et, avec l’aide du microscope, il y avait vu apparaître des légions d’êtres variés, des végétaux ou des animaux de toute sorte. Ses expériences avaient acquis rapidement une grande notoriété dans toute l’Europe., et une école de naturalistes y prétendait trouver des lumières certaines sur les origines mêmes de la vie ; ces moisissures végétales, ces animalcules de Needham naissaient sans germes, sans parens, et l’on voyait là des êtres vivans se créer de toutes pièces au moyen de simples débris organiques. Needham avait du moins apporté des faits bien observés et circonscrit le domaine de la discussion en le réduisant aux animaux infusoires, car avant lui l’imagination se donnait pleine carrière, et l’on croyait voir naître spontanément des animaux que leur structure et leur taille placent à un degré fort élevé dans l’échelle des êtres ; on en était à peu près aux abeilles d’Aristée naissant des entrailles d’un taureau putréfié. Van Helmont, dont la parole avait une grande autorité au XVIIe siècle, écrivait : « L’eau de fontaine la plus pure, mise dans un vase imprégné de l’odeur des fermens, se moisit et engendre des vers. Les odeurs qui s’élèvent du fond des marais produisent des grenouilles, des sangsues, des herbes. Creusez un trou dans une brique, mettez-y de l’herbe de basilic pilée, appliquez une seconde brique sur la première, de façon que le trou soit parfaitement couvert, exposez les deux briques au soleil, et au bout de quelques jours l’odeur du basilic, agissant comme ferment, changera l’herbe en véritable scorpion. » C’est encore van Helmont qui fait naître des souris dans des paquets de linge sale. D’autres allaient jusqu’à donner des procédés pour faire produire des grenouilles au limon des marais ou des anguilles à l’eau des rivières. C’était donc un grand progrès que de limiter les faits, comme le faisait Needham, à la naissance des animaux infusoires. Ses recherches étaient d’ailleurs consciencieuses et précises ; il montrait comment, suivant la nature des dissolutions, variait celle des animaux qu’on y voyait naître ; il ne s’agissait donc pas de germes apportés par l’atmosphère ; c’étaient bien les élémens mêmes de la dissolution qui formaient les nouveaux êtres. Aussi Buffon adopta pleinement les idées de Needham, et il les appuya d’une théorie des molécules organiques. Suivant lui, la vie réside dans les dernières molécules des corps. Ces molécules sont de petits organismes qui sont retenus par les tissus inertes, par les huiles, par les humeurs. Elles sont d’ailleurs indestructibles, incorruptibles ; la mort ne fait que les mettre en liberté ; elles sortent alors du moule où elles étaient enfermées, et pénètrent dans un moule nouveau pour former un autre corps vivant. C’est ainsi que la génération spontanée ne s’observe que dans des infusions contenant des matières végétales ou animales propres à être décomposées. Needham avait en effet posé cette restriction, dont Buffon donnait tout de suite la raison théorique.

Voltaire refusa énergiquement d’admettre les conséquences que l’on tirait des expériences sur les infusoires. Il faut dire qu’il était d’ailleurs en querelle avec Needham, qui avait entamé contre lui une controverse théologique et qui essayait de réfuter quelques-unes de ses attaques contre l’Écriture sainte. C’était aussi le temps où il était fort animé contre Buffon et disposé à se ranger en tout parmi ses adversaires. Aussi fait-il pleuvoir une grêle de traits, de récriminations, de plaisanteries, sur les essais de Needham et la théorie des molécules organiques. « Un jésuite irlandais nommé Needham s’avisa, dit-il, de croire et de faire croire que non-seulement il avait fait des anguilles avec de la farine de blé ergoté et avec du jus de mouton bouilli au feu, mais même que ces anguilles en avaient produit d’autres, et que, dans plusieurs de ses expériences, les végétaux s’étaient changés en animaux. Needham, aussi étrange raisonneur que mauvais chimiste, ne tira pas de cette prétendue expérience les conséquences naturelles qui se présentent. Ses supérieurs ne l’eussent pas souffert. Il était en France déguisé en homme et attaché à un archevêque ; personne ne savait qu’il fût jésuite. » De fait, Needham n’était point jésuite, ni même Irlandais ; ce sont là des plaisanteries de Voltaire. « Si du persil se change en animal, si de la colle de farine, du jus de mouton bien bouilli et bien bouché dans un vase de verre inaccessible à l’action de l’air produisent des anguilles qui deviennent bientôt mères, voilà toute la nature bouleversée… Il est triste que l’académicien qui se laissa tromper par un charlatan ignorant se soit hâté de substituer à l’évidence des germes les molécules organiques. Il forma un univers. La plupart des philosophes, à l’exemple du chimérique Descartes, ont voulu ressembler à Dieu et faire un monde avec la parole. » On vient de voir que la doctrine de Needham, celle que nous appelons aujourd’hui l’hétérogénie, se présentait alors sous couleur d’orthodoxie religieuse ; cela n’est peut-être pas indifférent à noter, car, bien que la religion soit désintéressée dans cette affaire, nous pouvons remarquer que, par un singulier retour des choses d’ici-bas, les faveurs de l’orthodoxie sont maintenant acquises à la doctrine contraire. Quoi qu’il en soit, Needham et ses partisans arguaient de ce que dit saint Paul à propos de la résurrection des morts dans sa première épître aux Corinthiens : « Mais, dira quelqu’un, comment les morts ressusciteront-ils ? Insensés ! ne voyez-vous pas que les grains semés par vous ne se vivifient point, s’ils ne meurent d’abord[6] ? » C’est ainsi que l’Évangile selon saint Jean dit encore : « Si la graine du froment ne meurt après qu’on l’a jeté dans la terre, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit[7]. » Saint Thomas avait dit de son côté en termes formels : Primum in generatione est ultimum in corruptione, la génération commence là où la corruption finit. Les hétérogénistes du temps s’appuyaient donc sur le texte sacré pour soutenir que la pourriture est la condition de la vie, et que la corruption donne naissance aux végétaux et aux animaux. C’est contre ces assertions que s’élevait Voltaire, toujours heureux de mettre l’Écriture et les docteurs en contradiction avec les faits. Il est certain que le grain de blé mis en terre ne pourrit ni ne meurt ; il germe et se développe. De même les débris organiques peuvent fournir un milieu favorable au développement des êtres vivans ; mais il faut que des germes viennent s’y placer pour que la vie s’y produise. Telle est du moins l’opinion à laquelle se rattache aujourd’hui la grande majorité des savans, et Voltaire la défendait de son temps en s’appuyant sur les expériences de Spallanzani.

Spallanzani, professeur à l’université de Pavie, avait en effet repris les expériences de Needham, et en avait tiré des conclusions contraires. Il enfermait, lui aussi, dans des ballons de verre des matières capables de se putréfier ; mais il montrait qu’aucune apparence de vie ne se manifestait, si l’on avait eu soin de chauffer préalablement les infusions jusqu’à la température nécessaire pour détruire les germes. — Ainsi, disait-il, il est évident que toute vie vient des germes, et quand je prends soin de les tuer, les infusions sont stériles. — Elles le seraient à moins, répliquait Needham ; vous commencez par détruire à l’aide du feu les conditions mêmes où la vie est possible ; il n’est pas étonnant dès lors que vous ne voyiez apparaître aucun être vivant. Ce ne sont pas les germes que vous avez tués, c’est l’air de vos ballons que vous avez rendu mortel. — Spallanzani, pour répondre à cet argument, cherchait à se passer du feu : il essayait de filtrer l’air introduit dans les récipiens et d’empêcher mécaniquement l’entrée des germes ; il reproduisait ainsi dans des conditions nouvelles de précision et d’exactitude l’ancienne expérience du médecin florentin Redi, qui avait montré qu’on empêchait une viande de se putréfier en la recouvrant d’une gaze très fine ; mais ses procédés d’expérimentation n’étaient pas assez parfaits pour qu’il put arriver à des résultats décisifs. Comme on le voit, la controverse entre les hétérogénistes ou partisans de la génération spontanée et les panspermistes ou partisans des germes se produisait au temps de Voltaire dans les formes mêmes où nous l’avons vue renaître de nos jours.

La question de la variabilité des espèces fut encore une de celles dans lesquelles Voltaire intervint ; cette question en effet se lie naturellement à celle de la génération spontanée. En supposant que la matière peut s’organiser sans germes et donner ainsi naissance à des êtres inférieurs, en y ajoutant que les espèces peuvent se modifier graduellement et former une série continue de végétaux et d’animaux de moins en moins imparfaits, on construit un système qui enferme dans un cadre unique tous les phénomènes de la nature vivante. On embrasse ainsi d’un seul coup d’œil la chaîne entière des êtres — depuis les plus rudimentaires jusqu’aux animaux supérieurs, et il semble que l’on saisisse le procédé même par lequel la nature crée l’infinie variété des existences. Un pareil système s’est de tout temps offert à l’esprit de quelques naturalistes, et il se présente, il faut l’avouer, sous des dehors si brillans, il satisfait si bien l’imagination, que ceux même qui le regardent comme réfuté par l’expérience sont toujours tentés d’en retenir quelque chose ; mais Voltaire n’était pas tendre pour de pareilles fantaisies, et il se montra fermement attaché au principe de la fixité des espèces. Il faut dire que la doctrine qui fait naître les espèces les unes des autres ne se produisait au milieu du XVIIIe siècle que comme une pure utopie : les recherches paléontologiques, qui devaient plus tard lui fournir ses argumens les plus sérieux, n’étaient pas encore inaugurées ; en somme, elle n’avait à fournir aucune donnée certaine, et elle avançait naïvement les assertions les plus monstrueuses. C’est ainsi que le fameux Telliamed, prétendant que nos premiers ancêtres avaient été des poissons devenus d’abord amphibies, puis convertis en animaux terrestres, appuyait son opinion sur les fables des sirènes et des tritons[8] ; bien plus, il arguait des indications que venait de donner un capitaine anglais qui avait traversé les parages du Groenland, et qui y avait vu des Esquimaux naviguant dans leurs chaloupes. Un de ces malheureux avait été pris par les Anglais et était mort de chagrin à leur bord sans proférer une parole et sans toucher aux alimens qu’on lui présentait. Telliamed n’hésite pas à voir dans cet Esquimau une sorte de monstre marin muet et couvert d’écaillés de la ceinture jusqu’en bas, un « témoin » des races intermédiaires entre le poisson et l’homme. On conservait à Hall, en Angleterre, dans la salle de l’amirauté, la barque du Groënlandais et l’homme lui-même desséché ; mais Telliamed n’y avait pas été voir. On juge si Voltaire triomphe de cette étrange assertion ; il fait payer cher à Telliamed sa crédulité au sujet de l’Esquimau ; il la fait expier même à Buffon, bien innocent dans cette circonstance, mais trop enclin d’ordinaire à croire Telliamed. Du reste, c’est sur le ton de la grosse plaisanterie que Voltaire traite la question de la variabilité des espèces. Cette doctrine avait pris, dit-il, tant de crédit dès le commencement du siècle que plusieurs personnes étaient persuadées qu’une sole pouvait engendrer une grenouille. « Il ne faut pour cela que des parties organiques de grenouilles dans les moules des soles. « Il raconte à cet égard la mésaventure arrivée à un célèbre chirurgien de Londres, Saint-André, qui, pendant le séjour de Voltaire en Angleterre, défendait de toutes ses forces la doctrine de la mutabilité des êtres. Une de ses voisines, pressée par la misère, résolut d’exploiter l’enthousiasme du chirurgien ; elle lui fit confidence qu’elle était accouchée d’un lapereau et que la honte l’avait forcée de se défaire de son enfant. Saint-André répand aussitôt dans Londres cette aventure, où il voit la confirmation de son système. Au bout de huit jours, la femme le fait venir dans son galetas et lui dit qu’elle est près d’accoucher encore ; Saint-André la délivre en présence de deux témoins, et amène au jour un petit lapin qu’il va montrant de tous côtés comme le fils de sa voisine. Quelques-uns crient au miracle ; Saint-André et les siens affirment que la chose est conforme aux lois de la nature ; tous donnent de l’argent à la mère des lapins. Elle trouvait le métier si bon qu’elle accoucha toutes les semaines ; mais la police, incrédule à l’endroit de la mutabilité des espèces, vint mettre un terme à son commerce et surprit le procédé qu’elle employait pour engendrer des lapereaux. La femme fut punie, et Saint-André se cacha pendant que les gazettes s’égayaient à ses dépens. « Défions-nous donc, dit le narrateur, des lapereaux de Saint-André, comme des anguilles de Needham, de l’harmonie préétablie, qui est très ingénieuse, et des molécules organiques, qui sont plus ingénieuses encore. »

Ce système des molécules organiques contre lequel Voltaire ne perdait pas une occasion de s’élever avait pris dans les idées de Buffon une importance considérable. Il s’en servait, comme nous venons de le voir, pour expliquer la naissance des infusoires ; il en tirait encore toute une théorie de la génération proprement dite. Les naturalistes étaient alors divisés sur ce sujet en deux grandes écoles. Les disciples d’Harvey avaient pris pour devise omne vivum ex ovo. Pour eux, tous les animaux, vivipares ou ovipares, naissaient d’un œuf ; la fécondité appartenait donc en réalité à l’élément femelle. Bientôt Leeuwenhoeck, Hartsoëker, Aubry et d’autres observateurs découvrirent des vers spermatiques dans la liqueur séminale des animaux mâles ; ils y virent les véritables germes des êtres et attribuèrent ainsi à l’élément masculin le rôle prépondérant dans la génération. C’est entre ces deux systèmes et pour les renverser tous deux que Buffon vint placer sa propre théorie. Suivant lui, le corps des animaux mâles, comme celui des femelles, est formé de ces fameuses molécules organiques, parties primitives et indestructibles, qui sont d’ailleurs tout à fait spécialisées suivant les différentes régions du corps : il y a ainsi des molécules particulières pour chacune des parties de la tête, comme les yeux, le nez, les dents, et pour chacune des parties du corps, comme l’épine dorsale, les bras, les jambes, les mains, les pieds. Chacune de ces parties attire à elle les molécules qui sont propres à la former, et c’est en cela d’abord que consiste le phénomène de la nutrition ; chaque section du corps se nourrit par les parties des alimens qui lui sont semblables. Quand la nutrition est complète, l’excédant des molécules des différentes espèces qui ont été introduites dans l’organisme va se réunir dans la liqueur séminale, qui est ainsi un extrait de toutes les parties du corps de l’animal. Cela se voit dans un sexe aussi bien que dans l’autre, de telle sorte que l’acte de la génération met en présence tous les élémens nécessaires pour former soit un mâle, soit une femelle. Le fœtus prend l’un ou l’autre sexe suivant que les élémens du mâle ou de la femelle y dominent, et l’enfant ressemble au père ou à la mère ou bien à tous les deux suivant les combinaisons des molécules issues des deux sources ; dans tous les cas, chaque molécule sait la place qu’elle doit prendre dans le fœtus, suivant la partie du corps dont elle est originaire : c’est ainsi qu’elles forment d’elles-mêmes un petit être semblable en tout à l’animal dont elles sont l’extrait.

Nous n’indiquons que par deux ou trois traits le système qu’avait construit Buffon ; mais il en avait tiré de prodigieux développemens, et il y trouvait l’explication d’un très grand nombre de phénomènes. Certes Voltaire était dans son droit quand il accusait l’auteur de l’Histoire naturelle de n’avoir fait qu’un roman ingénieux, quand il lui reprochait en termes amers d’avoir abusé les esprits en donnant ses fantaisies pour des faits. Voltaire, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, défendait les véritables principes de la recherche scientifique ; il rappelait un savant à la rigueur de la méthode d’observation. La conception de Buffon est allée rejoindre tant d’autres utopies, et pourtant, si l’on voulait montrer quelque indulgence pour l’historien de la nature, ne pourrait-on pas à la rigueur trouver un rapport éloigné de parenté entre sa théorie et celle qui prévaut de nos jours ? Buffon n’était pas en somme un observateur médiocre, et il devait bien y avoir dans son roman quelques-uns des traits de la réalité. Si nous demandons maintenant à un physiologiste comment les choses se passent, il nous répondra que tout se fait par des cellules. Ces cellules ne sont pas les molécules organiques de Buffon, car celles-ci devaient être incorruptibles, inaltérables, tandis que les cellules ont une vie évolutive, naissent et meurent. C’est là une différence fondamentale ; mais enfin ces cellules, par elles-mêmes ou par leurs dérivés, forment tout le corps des animaux. Dans la génération interviennent des élémens issus du corps du mâle et des élémens issus du corps de la femelle ; il y a des ovules mâles et des ovules femelles, et les cellules embryonnaires qui les constituent subissent une sorte de mélange assez semblable à celui que signalait Buffon. C’est à la suite de ce phénomène (liquéfaction du vitellus) que la toile embryonnaire se forme, et qu’on y voit des cellules spécifiquement distinctes, différenciées dès leur naissance par les propriétés an atomiques, former les divers organes et les diverses parties de l’animal, les unes constituant le système circulatoire, celles-ci le système musculaire, celles-là le système nerveux. N’y a-t-il pas là comme un souvenir lointain de ces molécules hétérogènes que Buffon tirait de tous les points du corps pour former l’être nouveau ?


V.

Il faut nous borner. Nous n’aurions jamais fini, si nous voulions toucher à tous les sujets scientifiques qui excitaient l’intérêt de Voltaire au fond de son château de Ferney. Il ne faisait plus d’expériences suivies comme à Cirey, et il se contentait en général de se l’enseigner sur les travaux des savans : cependant à l’occasion il savait encore recourir à l’observation directe. Un jour il veut vérifier les traditions relatives aux procédés qu’Annibal a employés pour se frayer un chemin à travers les Alpes ; il fait chauffer de grandes masses de vinaigre, et s’assure que le liquide bouillant désagrège facilement les roches alpestres. Un autre jour il institue des recherches sur les limaçons ; il voulait contrôler une assertion de Spallanzani, qui avait dit que la tête repousse aux limaces auxquelles on l’a coupée. Il prend donc vingt limaces sans coque, de couleur mordoré-brun, et leur coupe la tête entière avec les quatre antennes ; il fait de même à douze escargots à coquille, puis il coupe aussi la tête à huit autres escargots, mais entre les deux antennes. Au bout de quinze jours, il voit une tête naissante se montrer chez deux de ses limaces ; elles mangeaient déjà, et leurs quatre antennes commençaient à poindre. Les autres se portaient bien, mais elles avaient perdu définitivement leurs têtes. Quant aux escargots, il en était mort la moitié ; les autres continuaient à s’agiter. « Ils marchent, dit-il, ils grimpent à un mur, ils allongent le cou ; mais il n’y a nulle apparence de tête, excepté à un seul… Voilà deux prodiges bien avérés : des animaux qui vivent sans tête, des animaux qui reproduisent une tête. » Pour ce qui est de vivre sans tête, l’expérience de Voltaire était irréprochable ; tout le monde sait maintenant que des organismes inférieurs peuvent vivre ainsi pendant des semaines et des mois. En revanche, la reproduction de la tête des limaçons ou des limaces n’est point un fait scientifique. Chez ces animaux, l’anneau pharyngien est pourvu d’un système de ganglions qui joue le rôle de centre cérébral. On peut dire qu’ils ont leur cervelle dans le gosier. Quand on mutile l’animal sans toucher à l’anneau pharyngien, la partie supérieure de la tête, les antennes[9] peuvent repousser ; mais il n’y a pas eu dans ce cas suppression réelle de la tête. Le tout, comme on voit, est de s’entendre sur ce qu’est la tête d’un limaçon, et c’est ce que Voltaire n’avait pas précisé suffisamment. Au reste, ses expériences sur les limaçons lui servent surtout de prétexte à produire une correspondance très gaie entre « le révérend père l’Escarbotier, par la grâce de Dieu capucin indigne, prédicateur ordinaire et cuisinier du grand couvent de la ville de Clermont en Auvergne, et le révérend père Élie, carme chaussé, docteur en théologie. » Les deux bons moines, tous les deux fort gaulois, dissertent sur les limaces à coque et sans coque, et partent de là pour toucher à bien d’autres matières que nous ne nous proposons pas d’examiner ici.

En lisant avec beaucoup d’attention les récits des voyageurs sur les mœurs des peuplades lointaines, en interrogeant soigneusement ceux de ses amis que les hasards de leur carrière avaient conduits dans les différentes parties du monde, Voltaire avait acquis des idées assez exactes sur l’état des races humaines. Il était très frappé des différences spécifiques qu’on remarque entre les hommes, et, suivant les habitudes de son esprit, il prenait ces différences pour des faits au-delà desquels il n’y a pas lieu de remonter. En un mot, pour employer le langage des anthropologistes de nos jours, il était polygéniste. Il n’y a, suivant lui, que la manie des systèmes qui puisse troubler l’esprit au point de faire dire qu’un Suédois et un Nubien sont de la même espèce lorsqu’on a sous les yeux le tissu sous-cutané des nègres, qui est absolument noir et qui est la cause évidente de leur noirceur inhérente et spécifique. Il ne peut pas admettre qu’un Lapon et un Samoyède soient de la race des anciens habitans des bords de l’Euphrate, pas plus que leurs rennes ne descendent des cerfs de la forêt de Senlis. « Il n’a pas certainement été plus difficile à la nature de faire des Lapons et des rennes que des nègres et des éléphans. » Ce qui donne une certaine valeur à l’opinion de Voltaire, c’est qu’il est instruit assez exactement des caractères de races : ainsi il connaît bien par les relations de ses correspondans la race autochthone d’Amérique, dont beaucoup de naturalistes contestaient l’existence ; il sait que cette race existe depuis le Canada jusqu’en Patagonie, qu’elle se distingue par sa peau rouge, par la rareté de la barbe et des poils. Par d’autres récits, il connaît les albinos, ces petits nègres blancs, aux yeux de lapin, qui ont une soie fine et incolore sur la tête, et qui ne ressemblent à leurs compatriotes que par leur nez épaté. Il refuse de voir là avec Buffon une variété de la race nègre, et il persiste à en faire une espèce particulière. C’est ainsi qu’il a plu « à la Providence de faire des hommes à membrane noire, de mettre des têtes à laine dans des climats tempérés, de placer des blancs sous l’équateur, de bronzer les corps aux Grandes-Indes et au Brésil, de donner aux Chinois d’autres figures qu’à nous, de mettre des Lapons tout auprès des Suédois… Il eût été bien triste qu’il y eût tant d’espèces de singes et une seule d’hommes. »

Au surplus, nous ne pouvons pas demander à Voltaire des connaissances bien étendues sur une matière dont les premiers principes sont à peine posés aujourd’hui ; nous en dirons autant de ce qui touche à la physiologie cérébrale et à la théorie du système nerveux. La distinction des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs n’était point encore établie ; à plus forte raison ne savait-on rien de précis sur les fonctions des centres nerveux. Cependant la plupart des médecins se préoccupaient du rôle des nerfs et indiquaient de plus en plus nettement qu’il y fallait chercher des lumières sur l’action réciproque du physique et du moral. Voltaire n’était pas homme à se laisser entraîner par des hypothèses alors si mal justifiées ; il s’en tenait prudemment à ce qu’il avait dit avec Locke sur la matière et la pensée, et il ne voyait pas d’élémens pour entrer plus avant dans la question. Il s’élève donc contre ces physiologistes dont les uns font des nerfs un canal par lequel passe un fluide invisible, les autres un violon dont les cordes sont pincées par un archet qu’on ne voit pas davantage. C’est ainsi que peu de temps avant sa mort, — et ce trait terminera notre étude, — nous le trouvons prenant la plume contre un adversaire dont le nom devait retentir ailleurs que sur le terrain de la science ; il s’attaque à Marat, le futur montagnard, le futur ami du peuple. Marat, alors médecin du comte d’Artois, avait publié en 1775 un traité en trois volumes, de l’Influence de l’âme sur le corps et du corps sur l’âme. Ce qu’était sa théorie, on l’imagine aisément ; mais il est bien certain qu’il n’avait pour l’appuyer qu’une provision de faits insuffisante. Ses opinions s’exprimaient d’ailleurs dans un style dithyrambique pour lequel il invoquait le patronage de l’auteur de la Nouvelle Héloïse et d’Émile. « Prête-moi ta plume, lui disait-il, pour célébrer toutes ces merveilles ; prête-moi ce talent enchanteur de montrer la nature dans toute sa beauté ; prête-moi ces accens sublimes !… » Voltaire objecte à Marat qu’il ferait mieux d’invoquer Boerhaave et même Hippocrate qu’un faiseur de romans. « M. Marat croit avoir découvert que le suc des nerfs est le lien de communication entre les deux substances, le corps et l’âme. C’est avoir fait en effet une grande découverte que d’avoir vu de ses yeux cette substance qui lie la matière et l’esprit… Ce suc est apparemment quelque chose qui tient des deux autres, puisqu’il leur sert de passage, comme les zoophytes, à ce qu’on prétend, sont le passage du règne végétal au règne animal ; mais, comme personne n’a jamais vu, du moins jusqu’à présent, cette substance médiatrice, nous prierons l’auteur de nous la faire voir, afin que nous n’en doutions pas. » Et comme Marat, discutant les argumens de certains médecins, établit que, bien que l’âme ne soit pas matérielle et n’occupe aucun lieu à la manière des corps, il ne s’ensuit pas cependant qu’elle n’ait aucun siège déterminé. « Non, monsieur ! s’écrie Voltaire ; mais il ne s’ensuit pas non plus qu’elle demeure dans les méninges, qui sont tapissées de quelques nerfs. Il vaut mieux avouer qu’on n’a pas vu encore son logis. » Toute la critique de l’ouvrage est sur ce ton fort vif, et Voltaire malmène fort le médecin du comte d’Artois. « M. Marat semble avoir calomnié la nature humaine plus qu’il ne l’a connue… Après avoir lu cette longue déclamation en trois volumes, qui nous annonce la connaissance parfaite de l’homme, je ne puis dire qu’une chose : c’est qu’il eût été plus sensé de s’en tenir à la description de l’homme, telle qu’on la voit dans le second et le troisième tome de l’Histoire naturelle. C’est là en effet qu’on apprend à se connaître, c’est là qu’on apprend à vivre et à mourir ; tout y est exposé avec vérité et avec sagesse, depuis la naissance jusqu’à la mort. » Voltaire, comme on voit, avait fait alors sa paix avec Buffon.

Nous avons passé successivement en revue les travaux et les opinions de Voltaire sur ce qui touche à la physique et aux sciences naturelles. Boileau objurgue avec raison les auteurs qui ont la fantaisie de

Peindre Caton galant et Brutus dameret.

Nous dira-t-on que nous avons fait quelque chose d’analogue en présentant Voltaire sous les traits d’un savant ? Nous ne pensons pas qu’il soit utile de nous défendre contre un pareil reproche. Chacun voit bien les réserves que nous avons à faire pour rester dans les limites de la vérité, et nous avons pris soin d’ailleurs de les annoncer dès le début de ce travail. Il nous faut, notre esquisse terminée, estomper un peu toute cette science et la reléguer au second plan dans la vie de Voltaire. Qu’on ne s’y trompe pas cependant, elle est indispensable à la vérité de l’ensemble, et elle donne à Voltaire un de ses traits caractéristiques, sur lequel on n’a peut-être pas toujours insisté suffisamment. C’est là notre excuse pour l’avoir mis aujourd’hui en lumière aux dépens de tous les autres.

L’esprit humain, en somme, a deux procédés principaux, deux méthodes, pour résoudre les questions qui l’occupent dans cette vie. Quand il le peut, il recueille un grand nombre de faits bien observés, bien contrôlés, les réunit patiemment en faisceaux, et parvient ainsi de degré en degré à des lois de plus en plus générales, qui ont pour lui le caractère de certitude le plus élevé auquel il puisse atteindre : c’est la méthode scientifique. Elle ne s’applique pas à tous les sujets avec une égale facilité, et elle ne trouve que bien lentement les matériaux qu’il lui faut mettre en œuvre. Aussi de tout temps l’esprit humain, obligé de résoudre mille problèmes qui le pressent comme Œdipe devant le sphinx, a-t-il adopté des solutions d’instinct, de prime saut, cherchant des points d’appui partout où il en trouvait, dans une expérience sommaire, dans la tradition des siècles, dans nos passions et nos sentimens les plus habituels : c’est là la seconde méthode, qui n’a pas d’appellation bien précise, mais que nous pouvons désigner, pour la facilité du langage, sous le nom de méthode littéraire. Chaque siècle, chaque époque emploie l’une et l’autre méthode dans des proportions différentes, la méthode littéraire cédant le terrain peu à peu à la méthode scientifique ; mais il n’appartient qu’aux génies les plus heureusement doués de les concilier toutes deux et d’en réunir les avantages.

Chacune des méthodes en effet a ses écueils, ses excès. Quelquefois l’esprit des sciences, enivré de ses conquêtes, veut tout soumettre sans délai à son autorité, il regarde comme non avenu ce qu’il n’a pas souverainement décidé ; on le voit alors, enfermé dans quelques solutions étroites, faire de violens efforts pour y ramener l’ensemble des choses. En vain l’homme demande à garder quelque liberté sur les points que la science n’éclaire pas encore et à s’ébattre en plein air hors du strict domaine où tout est déjà prouvé ; on lui défend de pareilles escapades. Restez ici, lui dit-on, et renoncez à jouir de tout ce qui n’est pas su de science certaine. Quant à la méthode littéraire, nous demandera-t-on d’en signaler les écarts ? Séduite par tout ce qui brille, elle s’attache souvent à des mirages comme à des objets réels. D’un bond elle atteint l’absolu et elle en redescend si sûre, si infatuée d’elle-même, qu’elle ne voit plus de difficultés nulle part. À tout propos et sur toutes questions, elle commence par faire un échafaudage entier. Qu’on ne lui parle pas de constructions laborieusement élevées pierre à pierre et qui doivent rester inachevées ; elle ne connaît que les édifices couronnés, et c’est précisément par le faîte qu’elle commence toutes choses. Trompée par les toiles peintes qu’elle a disposées autour d’elle, elle croit toucher de toutes parts à l’infini. Que les savans viennent alors, au nom des plus incontestables découvertes, demander qu’on efface quelques-uns de ces décors ou qu’on supprime du moins quelques effets de perspective condamnés par le temps, elle les repousse comme des trouble-fête et les accuse d’abaisser la nature humaine.

Voilà les inconvéniens que présente l’emploi exclusif de l’une ou de l’autre méthode ; mais ce n’est pas à dire qu’elles soient nécessairement ennemies. Elles doivent au contraire se prêter un mutuel appui et se soutenir l’une l’autre. Ce rapprochement des deux méthodes se fait tant bien que mal à toutes les époques dans la pensée du genre humain. Elle discerne plus ou moins habilement ce qu’il y a de légitime dans les prétentions de la science, ce qu’il y a d’ingénieux dans les solutions empiriques du sentiment, ce qu’il y a d’utile et de fécond de part et d’autre. Quand ce travail se fait dans une seule intelligence, assez ferme, assez lucide, assez souple pour y suffire, on a le bon sens incarné, la raison faite homme ; on a Voltaire.


Edgar Saveney.
  1. Voyez la Revue du 1er janvier 1869.
  2. A new Theory of the earth, Londres 1708.
  3. Telliamed ou Entretiens d’un philosophe indien et d’un missionnaire français Amsterdam, 1748.
  4. L’Imprimerie royale était située dans les bâtimens du Louvre.
  5. L’antiquité elle-même avait connu les coquilles fossiles et en avait tiré la même conséquence. Ovide dit en termes précis :

    Vidi egomet quod erat quondam solidissima tellus
    Esse fretu, vidi factas ex æquore terras,
    Et procul a pelago conchœ jacuere marinœ.

  6. Première épître aux Corinthiens, ch. XV, versets 35 et 36.
  7. Évangile selon saint Jean, ch. XII, verset 24.
  8. Voyez, pour plus de détails sur les opinions de Telliamed, un travail de M. de Quatrefages sur les Précurseurs français de Darwin dans la Revue du 15 décembre 1868.
  9. Nous disons « antennes « avec Voltaire. Le mot technique serait « tentacules. » Comme cette désignation l’indique, les cornes du limaçon sont des organes de tact.