Histoire des doctrines économiques/2-1-3

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III

LES DOCTRINES PHYSIOCRATIQUES

Si nous cherchons à grouper les idées communes des physiocrates autour de quelques points principaux, nous les ramènerons aux suivants :

1° L’existence d’un ordre naturel des sociétés ;

2° La prépondérance de l’agriculture, considérée comme l’unique industrie productive ;

3° La justice et la nécessité du despotisme légal.

Mais est-il juste de les regarder comme les fondateurs de la théorie du libre-échange ? C’est ce que nous verrons, en étudiant leurs idées sur le commerce extérieur et les droits de douane.

Premier principe. — Ordre naturel des sociétés.

Il y a un certain ordre naturel qui doit être respecté, et les lois humaines, si elles le troublent, font le malheur des peuples.

Quesnay affectionnait cette maxime :

Ex natura jus, ordo et leges ;
Ex homine arbitrium, regimen et coercitio.

Dupont avait mis cet aphorisme comme épigraphe en tête de la Physiocratie. Les économistes y trouvaient une arme générale pour combattre les procédés administratifs des gouvernements de leur temps. Quesnay inscrivait presque à la première ligne de ses Maximes générales cette formule : « Que la nation soit instruite des lois générales de l’ordre naturel, qui constituent le gouvernement évidemment le plus parfait[1] » ; et Mercier de la Rivière intitulait son principal ouvrage : Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques.

Or, aux yeux des physiocrates, les institutions essentielles qui découlent ainsi de la nature sont :

I. — La société elle-même.

C’est la nature qui a fait l’homme sociable et qui impose les lois constitutives de toute société. « L’homme, dit Quesnay, ne peut pas plus constituer l’ordre naturel qu’il ne peut se créer lui-même. Les lois constitutives de la société ne sont pas d’institution humaine… Il n’y a donc point à disputer sur la puissance législative quant aux premières lois constitutives des sociétés, car elle n’appartient qu’au Tout-Puissant, qui a tout réglé et tout prévu dans l’ordre général de l’univers[2]. » Cette vérité là n’était sans doute ni bien originale, ni bien neuve, et il ne s’était pas trouvé un seul philosophe chrétien qui ne l’eût enseignée : cependant, au moment où Rousseau allait lancer son Contrat social après son Discours sur l’inégalité des conditions, il était bon de multiplier les affirmations contraires ;

II. — La propriété, considérée comme fondement de l’ordre social.

« Que la propriété des biens-fonds et des richesses mobilières, disait Quesnay, soit assurée à ceux qui en sont les possesseurs légitimes : car la sûreté de la propriété est le fondement essentiel de l’ordre économique de la société[3]. » Pour défendre la propriété, Quesnay insistait sans doute beaucoup, et d’une manière peut-être un peu exclusive, sur l’argument économique de l’utilité sociale ; mais cet argument ne perd rien de sa valeur propre, malgré le concours que d’autres arguments viennent lui donner.

Affirmer ainsi le caractère naturel et nécessaire de la propriété, c’était aller visiblement à l’encontre de la théorie de l’ancienne monarchie, où l’on ne craignait pas de proclamer « la propriété supérieure et universelle du roi sur toutes les terres[4] ». De plus, Quesnay, protégeant ainsi la propriété individuelle contre le domaine éminent du roi, ne la protégeait pas moins contre les exagérations de la fiscalité, en posant la règle que l’impôt ne doit pas être « destructif, ou disproportionné à la masse du revenu de la nation[5] », et cela, ne fût-ce qu’au point de vue des intérêts purement économiques.

C’est Mercier de la Rivière, tout particulièrement, qui dans son Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques a approfondi cette notion du droit naturel et abstrait de propriété[6]. Pour lui, la propriété de chacun sur sa « personne et sur les choses acquises par ses recherches ou ses travaux » est antérieure, au moins logiquement, à la société civile ; nous l’apportons dans cette société, sous la garde de laquelle nous la plaçons ; et les lois humaines, qui d’après la doctrine physiocratique sont faites pour garantir des droits, mais non pour en créer[7], doivent s’incliner devant la « nécessité de maintenir la propriété et la liberté dans toute leur étendue naturelle et primitive[8] ».

La propriété est le fondement de l’ordre social tout entier ; elle porte manifestement le caractère d’une « institution divine[9] ». Elle est de trois sortes : 1° la propriété personnelle », qui n’est autre que la disposition de nous-mêmes ; 2° la « propriété mobilière », qui porte sur les objets « produits ou acquis par nos recherches et nos travaux » ; 3° enfin la « propriété foncière », qui naît de ces travaux et des dépenses que nous faisons sur les terres, de telle manière que, « ces dépenses une fois faites, on ne peut plus enlever aux terres défrichées les richesses qu’on a consommées en les employant à ces opérations[10] ». La théorie de la propriété foncière fondée sur nos travaux et nos dépenses incorporés au sol tranche très nettement avec la théorie traditionnelle des jurisconsultes, qui, parlant avec raison de l’occupation, condition nécessaire du travail, n’avaient jamais attaché leur pensée à ce travail qui la suit[11]. Quant au respect du droit concret des autres, il naît du sentiment de notre droit abstrait de propriété sur nous-mêmes et sur les richesses mobilières ou foncières que nous sommes susceptibles d’avoir. Ainsi la terre, par l’institution de la propriété, nourrit des hommes en nombre naturellement croissant, tantôt parce que ces hommes la possèdent à titre de propriétaires fonciers, tantôt parce qu’ils la cultivent pour le propriétaire moyennant une part des fruits en nature ou bien moyennant un forfait en argent, tantôt enfin parce que « vos propres besoins — à vous propriétaires fonciers — besoins soit naturels, soit factices, assurent à cette troisième classe le droit de partager dans vos récoltes[12] ». Fondée ainsi sur la disposition de notre personne et de nos actes, sur la nécessité de pourvoir au présent et de prévoir l’avenir, l’institution de la propriété assure le plus possible de jouissances à l’humanité.

En tout cas les physiocrates, sur la, question de la défense de la propriété, se mettaient bien nettement en opposition avec Hobbes, qui proclamait le droit de tous à tout[13], et également en opposition avec J.-J. Rousseau, qui s’obstinait à ne voir dans la propriété qu’une institution purement arbitraire imposée par certains hommes, institution parfaitement funeste d’ailleurs à la masse de l’humanité[14]. Les physiocrates ont ainsi contribué puissamment à l’heureuse inconséquence de la Convention, dont la plupart des membres, disciples beaucoup trop serviles de Rousseau sur tous les autres points, ont cependant répudié ou passé dans l’ombre ce qu’il y avait eu de plus nettement socialiste dans l’œuvre du philosophe genevois[15]. C’est une justice qu’il faut savoir rendre ;

III. — La liberté économique.

Les physiocrates, à cet égard, réclamaient deux libertés qui manquaient plus ou moins à leur temps, c’est-à-dire la liberté des cultures et la liberté des échanges. Ainsi l’on voit Quesnay demander « que chacun soit libre de cultiver dans son champ telles productions que son intérêt, ses facultés, la nature du terrain lui suggèrent pour en tirer le plus grand profit possible[16], » et « qu’on maintienne l’entière liberté du commerce : car, ajoutait-il, la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l’État consiste dans la pleine liberté de la concurrence[17] ». De là la fameuse maxime attribuée à Gournay : « Laissez faire, laissez passer », maxime qui peut bien remonter à d’Argenson[18] et qui autoriserait l’anarchie si on voulait la prendre en dehors des circonstances qui la faisaient alors adopter et en dehors du sens que les physiocrates lui donnaient.

Peut-être bien chez Quesnay cette liberté est-elle surtout regardée comme un procède pour faciliter l’écoulement des denrées, augmenter le produit net des terres et améliorer la condition du cultivateur[19]. Mais chez Mercier de la Rivière elle est certainement tout un principe ; et celui-ci découle de la liberté personnelle, comme le principe de la propriété des choses découlait aussi de la propriété de la personne. Par définition, le bien devait résulter du libre jeu des intérêts particuliers abandonnés à leur mutuelle concurrence.

« Le monde alors va de lui-même, dit Mercier : le désir de jouir et la liberté de jouir, ne cessant de provoquer la multiplication des productions et l’accroissement de l’industrie, impriment à toute la société un mouvement qui devient une tendance perpétuelle vers son meilleur état possible[20] ». « Plus on avance — disait aussi Dupont en 1771 — dans l’étude de l’ordre que la Sagesse suprême a donné à l’univers, et plus on est forcé d’admirer la réciprocité des rapports qui-unissent les diverses parties de cet assemblage immense. Rien n’y est isolé, tout s’y tient : toutes les causes sont effets, tous les effets sont causes. Les richesses, par exemple, font naître la culture ; la culture multiplie les richesses ; cette augmentation de richesses accroît la population ; l’accroissement de la population soutient la valeur des richesses mêmes. »

Ce tableau, dira-t-on, n’est qu’une description enthousiaste et poétique. Eh bien, Bastiat, en le reprenant avec des couleurs encore plus vives, y mettra plus de lyrisme et plus d’enthousiasme ; mais quant à nous, nous, croyons qu’il n’est pas moins facile de tirer du spectacle du monde économique que du spectacle de la création inanimée un hymne à la Providence et à la Sagesse infinie de Dieu. Cette croyance en une harmonie naturelle des relations est un des traits caractéristiques de la doctrine physiocratique, née d’ailleurs au milieu des bergeries sentimentales qui attendrissaient nos pères à la veille des égorgements de la Révolution.

Nous n’envisageons ici la liberté qu’au point de vue abstrait ; car il est impossible d’exposer et de discuter les théories physiocratiques sur le commerce extérieur, avant d’avoir étudié leurs théories sur le commerce en général. Nous y reviendrons un peu plus tard.

— Au fond, ce système n’avait-il pas avec lui ses exagérations, déjà dans la partie que nous venons d’en exposer ? Nous n’y contredisons point ; mais nous croyons qu’elles ont été exploitées contre lui avec plus de passion que de justice et d’impartialité. Les griefs soulevés sont les suivants :

1° L’inaction du gouvernement poussée jusqu’aux dernières limites.

On a voulu la trouver dans la maxime : « Laissez faire, laissez passer ». Il serait cependant plus juste de n’y voir que ce que les physiocrates y mettaient, c’est-à-dire une revendication énergique, mais nécessaire alors, de la liberté du commerce et de la liberté du travail.

En tout cas Quesnay, le véritable patriarche de la secte, pose en principe que le gouvernement doit favoriser une certaine orientation de l’activité et un certain emploi des revenus[21] ; il déclare que « l’autorité souveraine peut et doit instituer des lois contre le désordre bien démontré », en ayant soin, toutefois, de « ne pas empiéter sur l’ordre naturel de la société[22] » ; il consacre tout un long chapitre à ce qu’il appelle la « proscription de l’intérêt particulier exclusif[23] » ; enfin, il trace aux lois civiles positives un cadre qui nous semble laisser à l’État pleine liberté d’accomplir tout son devoir et de remplir toute sa mission[24].

Ce n’est pas tout, et il faut voir comment les physiocrates entendaient appliquer leurs maximes. Certes, l’administration de Turgot comme intendant du Limousin et les mesures énergiques qu’il y prit pour conjurer les malheurs de la famine, ne donnent pas prétexte aux prétendus interventionnistes pour l’accuser de mollesse, d’indifférence ou d’inertie en face des souffrances populaires. Un peu plus tard c’était lui aussi qui, au préambule du fameux édit du 6 février 1776, sur la suppression des corporations, plaçait sur les lèvres de Louis XVI cette belle pensée : « Nous devons à tous nos sujets de leur assurer la jouissance pleine et entière de leurs droits : nous devons surtout cette protection à cette classe d’hommes qui, n’ayant de propriété que leur travail et leur industrie, ont d’autant plus le besoin et le droit d’employer dans toute leur étendue lès seules ressources qu’ils aient pour subsister[25] » ;

2° L’uniformité du système, qui, une fois tenu pour vrai, est réputé susceptible d’être appliqué partout indistinctement.

Ce second grief est beaucoup plus fondé que le premier. Les jugements et les procédés de l’école physiocratique sont en effet trop absolus ; c’est un code en un trop petit nombre d’articles ; c’est un formulaire ne s’appliquant pas à une assez grande variété de conditions. Mais ce défaut s’explique très bien chez les physiocrates, d’abord par l’esprit éminemment classique et simpliste des salons du XVIIIe siècle ; ensuite, par l’abus de la méthode métaphysique, vers laquelle toute science qui débute a toujours incliné beaucoup trop ; enfin, par la pénurie des observations économiques et par une connaissance insuffisante de la complexité des phénomènes. Même aujourd’hui, beaucoup des hommes qui accusent l’école physiocratique d’un dogmatisme exagéré, tombent dans le même défaut, en abordant les questions économiques, soit avec les déductions métaphysiques de Karl Marx, soit avec d’autres formules aprioristiques, qu’ils empruntent ordinairement à la morale et dont ils font des applications erronées et abusives.

Cependant, même avec les physiocrates, il faut bien noter qu’ils prétendaient légiférer seulement pour un peuple « agricole » : ce n’est, en effet, que pour un peuple « agricole » que Quesnay rédigeait les Maximes, et Mercier de la Rivière établissait très nettement le contraste (inexact d’ailleurs) des peuples agricoles et des peuples commerçants[26] ;

3° La confusion entre l’ordre économique et l’ordre moral, en ce sens que les lois morales ne tendraient qu’à assurer le bien-être du genre humain, et que la science morale deviendrait la subordonnée de la science économique.

« Les lois naturelles, disait par exemple Quesnay, sont ou physiques ou morales. On entend ici par loi physique le cours, réglé de tout événement de l’ordre naturel évidemment le plus avantageux au genre humain. On entend ici par loi morale la règle de toute action humaine de l’ordre moral conforme à l’ordre physique évidemment le plus avantageux au genre humain[27]. »

Des passages de ce genre ne nous semblent protégés contre la critique d’une saine philosophie que-par l’obscurité qui les enveloppe et qui permet de disserter sans fin sur la véritable pensée de leur auteur. Mais en réalité, si les lois morales tendent certainement au bonheur des hommes en général et même de tous les hommes en particulier, c’est, avant toutes choses, dans la perspective des récompensés qui doivent en suivre l’accomplissement. En outre — à moins que par lois morales Quesnay n’ait entendu le rapport de succession entre un fait envisagé au point de vue de sa moralité et un autre fait dont le premier serait la cause — il semble bien y avoir chez les physiocrates une confusion manifeste entre les deux sens très divers du mot « lois », selon que l’on parle de lois morales proprement dites, qui commandent, ou bien de lois économiques, qui ne font que décrire et expliquer.

La confusion de l’économie politique et de la morale — ou plutôt le caractère subalterne de la morale à l’égard de l’économie politique — éclate surtout dans l’Abrégé des principes de l’économie politique. Cet Abrégé, paru en 1772, est un manifeste à forme bizarre, qui rappelle à la fois, suivant le mot de Dupont, tout ensemble « les arbres généalogiques et les inscriptions lapidaires ». Il est de Charles-Frédéric, margrave de Bade ; mais Dupont, soupçonné d’y avoir collaboré, doit au moins l’avoir inspiré, et en tout cas les physiocrates y ont bien reconnu leur esprit[28]. Ce qui est certain, c’est que Dupont félicite Quesnay d’être « parti de l’intérêt calculé des hommes pour arriver aux résultats que dicte sévèrement leur droit naturel, et d’avoir commencé à constater la sanction physique et impérieuse des lois naturelles — ce qui l’a conduit à en reconnaître la justice — », tandis que « les écrivains moraux et politiques, s’ils ont très bien fait sentir la justice de quelques unes de ces lois, ont toujours été embarrassés pour trouver la sanction physique de ces mêmes lois[29] ».

Mais en même temps que nous protestons ici contre la subordination de l’éthique à l’économique, nous n’acceptons pas davantage entre ces deux sciences un ordre inverse de hiérarchie. Nous maintenons donc la formule enseignée ailleurs par nous, à savoir que, si l’homme doit demander d’abord à la morale de lui dicter sa conduite, ce n’en est pas moins à l’économie politique seule, et non subordonnée à la morale, qu’il doit demander ensuite quelles vont être, dans l’ordre des prévisions humaines, les conséquences économiques que ses actes vont entraîner après eux ;

4° L’optimisme exagéré. Là encore, convenons-en, il y eut chez les physiocrates quelque chose de cette illusion et de cette ardeur communes à presque tous les auteurs de grandes découvertes et à tous les fondateurs de systèmes nouveaux. Mais — dirons-nous aussi — que ceux-là jettent la première pierre à l’école physiocratique, qui n’ont pas promis la régénération sociale et le bonheur de l’humanité par la mirifique vertu d’une formule de leur invention !

— De tout cela on a rejeté les thèses morales, l’exagération du laissez-faire et l’optimisme sans limites basé sur

l’harmonie nécessaire de tous les intérêts. En général, au contraire, on a eu la sagesse de garder la croyance à des lois économiques naturelles, qu’on a cherché depuis lors à mieux connaître et qu’on a vues un peu autres que les « économistes » d’antan n’avaient cru les trouver ; puis on a gardé, dans la pratique contemporaine universelle, la liberté du travail, de la production et des échanges, que les physiocrates avaient puissamment concouru à nous donner.

Deuxième principe. — Productivité de l’agriculture seule.

L’agriculture est la seule industrie qui produit : le travail subséquent transforme sans produire ; aussi les manufacturiers, commerçants, ouvriers quelconques des industries non agricoles composent-ils une classe stérile.

Cantillon avait déjà exprimé, comme une définition qui dominait tout, cette idée que « la terre est la source ou la matière d’où l’on tire la richesse[30] » : mais, avec cela il regardait aussi le travail de l’homme comme la « forme qui produit la richesse ». Ce n’est donc bien que chez les physiocrates que cette idée de la production par la seule agriculture a pris corps et qu’elle est devenue un axiome, base pour ainsi dire de la science tout entière. On peut voir dans cette doctrine une réaction toute naturelle, soit contre les exagérations et les erreurs du système de Law, soit contre l’industrialisme quelque peu exclusif de Colbert[31]. C’était aussi un retour raisonné vers les principes que Sully avait appliqués dans son administration.

N’était-ce point également un retour inconscient à la vieille thèse d’Aristote, qui condamnait l’acquisition chrématistique, et à celle de la théologie scolastique, qui bien certainement ne voyait pas de sources de production en dehors de la terre et du travail ? Eh bien, non. Assurément, ce n’est pas devant une autorité péripatéticienne ou théologique que les physiocrates auraient consenti à s’incliner : mais ce n’est pas tout, et leur thèse est bien intrinsèquement différente : car le travail lui-même ne leur apparaît pas comme un agent producteur — « la forme qui produit », disait Cantillon — et leur attention se concentre à tel point sur là nature que les industries de transformation — et non point seulement le commerce — se voient infliger la qualification de stériles, à quoi, jusque là, l’on n’avait point songé.

Cette productivité de l’agriculture, en contraste avec l’improductivité des industries de transformation, revient pour ainsi dire à chaque ligne dans les Maximes de Quesnay[32]. « Que le souverain et la nation, dit-il, ne perdent jamais de vue que la terre est l’unique source des richesses et que c’est l’agriculture qui les multiplie[33]. » L’agriculture doit recevoir nécessairement des avances pour conserver et accroître sa productivité[34] ; et l’État doit encourager ces « dépenses productives », aux dépens des « fortunes pécuniaires[35] ».

Le Tableau économique tracé un an plus tard, en 1758, renferme sur ce sujet la quintessence de la doctrine physiocratique, montrant comment les « dépenses du revenu » circulent sans fin dans la société pour alimenter d’une part les « dépenses stériles relatives à l’industrie » et d’une autre les « dépenses productives relatives à l’agriculture[36] ». Quesnay distingue trois classes dans la nation : 1° la classe productive ou des cultivateurs ; 2° la classe des propriétaires ; 3° la classe stérile, qui comprend tout le surplus de la population — marchands, industriels, fonctionnaires, etc. — La classe productive tire de la terre un produit brut ; elle retient sur ce brut sa nourriture, les salaires de ses ouvriers et les frais reproductifs tels que semences et renouvellement du matériel. Le surplus constitue le produit net : il est versé aux propriétaires. La classe des propriétaires fait trois parts de ce produit net : une première part retourne aux cultivateurs en achat de denrées alimentaires ; une deuxième va à la classe stérile en achat de marchandises manufacturées ; une troisième — s’il y a un excédent — est employée à titre d’économies. La classe des propriétaires, ajoutons-le, se subdivise à son tour en trois sous-classes : le souverain, les possesseurs des terres et les décimateurs[37]. La classe stérile emploie, soit en achat de denrées alimentaires, soit en achat de matières premières, ce qu’elle vient de recevoir de la classe des propriétaires. Mais elle ne produit pas, à proprement parler ; tout au plus doit-on lui savoir gré de faire des choses utiles en procurant des richesses qui, telles que des maisons, survivent à l’effort présent et se conservent pour l’avenir.

Tel est le processus de la production et de la matière produite ; et Quesnay n’hésita pas à essayer de représenter par des chiffres l’évolution et la répartition du produit brut telles qu’il les envisageait. Il supposait, par exemple, un produit agricole brut de cinq milliards, sur lesquels deux milliards représentaient les avances à faire à la reproduction et l’entretien en nature de la classe productive. Restait un produit net de trois milliards. Alors « les trois milliards, que la classe productive a reçus pour les ventes qu’elle a faites aux propriétaires du revenu et à la classe stérile, sont employés par la classe productive au paiement du revenu de l’année courante, de deux milliards, et en achat d’un milliard d’ouvrages qu’elle paye à la classe stérile[38]. »

Comment expliquer logiquement cette thèse de la productivité exclusive de l’agriculture et de la stérilité essentielle de l’industrie et du commerce[39] ? Pour répondre à la question, il faut peut-être se souvenir que les récoltes semblèrent naître de la terre et pour ainsi dire être créées par elle, aussi longtemps que la chimie n’eut pas démontré que les végétaux sont une vivante transformation des éléments de l’atmosphère et du sol. Quesnay disait « qu’une production est une richesse renaissante[40] » ; et encore un demi-siècle plus tard Jean-Baptiste Say, qui tient aux physiocrates par plus d’un côté[41], écrivait que « le champ est comme un creuset dans lequel vous mettez du minerai et d’où il sort du métal et des scories », en ajoutant que « si un fonds de terre s’usait, il finirait, au bout d’un certain nombre d’années, par être consommé tout entier[42]. » De là pour les physiocrates la différence entre la production et le gain. L’industriel et le négociant peuvent gagner : mais il n’y a que l’agriculteur qui produit, car la production est une création de matière utile, plutôt qu’une addition d’utilité sur une matière préexistante. Dès le début, la philosophie économique de Quesnay se place sur ce terrain[43]. Tout au plus « les travaux d’industrie contribuent-ils à la population et à l’accroissement des richesses, pourvu qu’ils n’occupent pas des hommes au préjudice de la culture des biens-fonds », car en ce cas ils seraient doublement nuisibles, en préjudiciant tout ensemble à l’enrichissement et au développement de la population[44].

Il y avait beaucoup à répliquer. Rendons même à Quesnay cette singulière justice que, dans le-temps où les physiocrates se réfutaient eux-mêmes pour se donner l’occasion de discuter et pour forcer le public à s’occuper d’eux, lui-même s’est combattu très fortement dans son Mémoire sur les avantages de l’industrie et du commerce et sur la fécondité de la classe prétendue stérile[45]. Là, Quesnay a fort bien établi que « la classe stérile est réellement, la classe productive de la valeur vénale qui donne à ces productions (de la classe agricole) la qualité de richesses » ; et il ajoute non moins justement que « c’est au commerce des transports que la classe des cultivateurs doit, pour la plus grande partie, le prix de la vente de la première main des productions qu’elle fait naître[46] ». Et Dupont de reconnaître en note — comme rédacteur en chef du Journal de l’agriculture — que « ce mémoire est peut-être le plus fort, le plus suivi, le plus serré » qui ait été fait contre le système du Tableau économique. Tout cela, il est vrai, pour mieux amorcer le public !

Que restait-il à riposter ? Quesnay se chargea de réfuter son pseudonyme sous un autre pseudonyme[47]. Mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que la réplique ne vaut pas l’objection. L’adversaire disait que « la classe stérile contribue au moins à la valeur vénale des productions qu’elle achète de la classe productive » : Quesnay lui répond que la classe stérile « n’y contribue pas plus que la classe productive ne contribue à la valeur vénale de ce qu’elle achète à la classe stérile ; et que ses achats se contrebalancent de part et d’autre, de manière que leur effet se réduit de part et d’autre à des échanges de valeur pour valeur égale » ; il répond qu’il faut « distinguer la valeur des productions renaissantes de la valeur des dépenses purement en frais, car une dépense n’est pas une production…, et que la classe stérile, ne vendant que des valeurs de pures dépenses en frais, n’est pas productive du prix de ces ventes[48] ». Aussi la classe stérile, « comme elle ne produit rien et qu’elle ne travaille que pour la consommation, ne peut subsister que par les richesses de la nation, c’est-à-dire par les richesses que la classe productive fait naître[49]. ». Dupont appelait l’objection le sophisme de la source et de la corde, « parce que la corde sert à puiser l’eau que la source produit et parce que les esprits faux ne savent pas discerner si c’est la corde ou bien si c’est la source qui donne l’eau[50].

Partant de là, Quesnay faisait résulter le bien-être général d’une augmentation du produit net des terres, parce que cette augmentation allait fournir plus largement aux dépenses des deux autres classes et particulièrement à celles de la classe stérile. Autrement dit, par l’accroissement du produit net, la classe stérile allait transformer davantage : on la verrait tout ensemble davantage consommer et faire consommer[51].

Ainsi un prix raisonnable du blé, « un bon prix, comme dit Quesnay, qui procure de si grands revenus à l’État, n’est point préjudiciable au bas peuple[52]. » Cependant dans la cherté il faut distinguer celle qui est constante et régulière, d’avec celle qui n’a pour cause que le manque de liberté et qui alterne d’une manière très funeste avec les avilissements des prix.

Nous pouvons bien nous expliquer ces vœux que les physiocrates faisaient pour renchérissement du blé ; Car les prix alors étaient bas, les campagnes étaient pauvres, et Quesnay, réel connaisseur en matière agricole, parlait de variations entre 10 à 30 livres le setier (environ de 8 fr. 30 à 24 fr. 90 les 100 kilos) et d’une moyenne de 17 livres 8 sous le setier (14 fr. 45 les 100 kilos)[53], alors que, suivant l’estimation commune, l’agriculture était en perte si le froment ne se vendait pas de 15 à 18 livres le setier (de 12 fr. 45 à 14 fr. 90 les 100 kilos)[54].

Il faut tout sacrifier à cette recherche du produit net le plus élevé, et cela non point par égoïsme, mais tout simplement par le sentiment du bien général à procurer.

Par conséquent il ne suffit pas de recommander l’économie dans les frais de culture ; il faut aussi ne pas reculer devant l’emploi de la main-d’œuvre étrangère — les Savoyards, disait Quesnay, s’ils coûtent moins que les Français — car la hausse du produit net fera faire de nouvelles avances à l’agriculture ; partant de là, elle provoquera l’abondance des récoltes et l’accroissement de la population même nationale[55].

Toutefois, par un contraste assez curieux, ces agrariens d’autrefois demandaient à la liberté le relèvement de l’agriculture, tandis que ceux d’aujourd’hui le demandent à la protection. Il est vrai que dans cet intervalle les réglementations n’ont pas moins changé que les situations[56].

La théorie de la productivité exclusive de l’agriculture a entraîné, d’autre part, deux conséquences doctrinales très remarquables, l’une au point de vue de l’impôt, l’autre au point de vue de la liberté du commerce extérieur.

Pour les physiocrates, c’est un axiome que les impôts, quels qu’ils soient, retombent sur l’agriculteur, de même que toute chose utile et toute production procèdent de lui. Par conséquent les impôts indirects doivent être condamnés ; ils entraînent des répercussions indéfinies ; ils nécessitent des armées de fonctionnaires et enchérissent le recouvrement ; bref, comme dit Quesnay, ils coûtent au pays plusieurs fois plus qu’ils ne rapportent au souverain, et si le souverain les élève pour en retirer les sommes nettes dont il a besoin, l’écart va toujours grandissant entre les sommes nettes qu’il perçoit et les sommes brutes arrachées au premier obligé[57]. Voilà encore pourquoi l’élévation du produit net des terres sera si avantageuse : c’est que le souverain pourra lever plus d’impôts[58]. N’y a-t-il pas là, par des arguments tout nouveaux, un écho pour ainsi dire de la correspondance de Colbert avec les intendants, lorsque celui-ci autorisait la sortie des blés pour que les paysans pussent payer la taille au roi[59] ?

Bref, les physiocrates proclament nécessairement arbitraire tout impôt indirect sur les choses « commerçables » et sur les personnes[60] ; ils ne tiennent pour rationnel que l’impôt direct sur les : fonds, impôt proportionnel au produit net moyen de la terre[61]. Mirabeau, après sa conversion à la physiocratie, avait consacré toute sa Théorie de l’impôt (1760) à la démonstration et à l’application de cette thèse. À cet égard, les physiocrates n’étaient pas même d’accord avec Vauban, qui non seulement avait admis des impôts sur d’autres revenus que ceux des biens-fonds et admis en outre des contributions indirectes et des taxes de consommation, mais qui aussi, en atteignant la terre, avait voulu l’atteindre dans son revenu brut et proportionnellement à lui[62]. Or, si défectueux que soit le procédé des physiocrates, il est cependant sur ce point là moins injuste que celui de Vauban. Quesnay estimait le produit net agricole de la France à 3 milliards et croyait qu’on aurait pu en prendre les 2/7 à titre d’impôt : l’impôt foncier aurait donné ainsi 850 millions par an, soit 28 %, charge qui aurait été évidemment ruineuse pour l’agriculture. Mais le « salaire des hommes » aurait été expressément affranchi, ainsi que toute la classe stérile et toute celle des fermiers des biens-fonds[63].

La Constituante fit d’assez larges emprunts à cette partie de la théorie physiocratique ; elle y a pris entre autres la définition du revenu net dont elle a fait l’article 2 de la loi du 1er décembre 1790 et le point de départ de l’impôt foncier réel et proportionnel[64].

Par une conséquence assez inattendue, la théorie de la productivité exclusive et unique de l’agriculture fournissait un argument contre le système mercantile. En effet, la crainte de la sortie du numéraire ne doit pas empêcher la circulation des marchandises — pas plus à l’entrée qu’à la sortie — s’il est vrai qu’il n’y ait pas d’autres richesses véritables que les produits de la terre fécondée par les avances et le travail de l’homme[65]. L’essentiel, c’est d’encourager la reproduction ; et en quoi le courant de la balance du commerce vient-il y aider ou bien directement y faire obstacle ?

Dans un autre sens, au contraire, on doit craindre la sortie, des revenus. En effet, il ne faut pas, dit Quesnay dans ses Maximes, « qu’une partie de la somme des revenus passe chez l’étranger sans retour, en argent ou en marchandises » ; il faut également éviter « la désertion des habitants qui emporteraient leurs richesses hors du royaume[66] », et c’est bien, paraît-il, à l’intérieur de la nation que doit se vérifier cette autre maxime : « Que la totalité des sommes du revenu entre dans la circulation annuelle et la parcoure dans toute son étendue ; qu’il ne se forme point de fortunes pécuniaires ou du moins qu’il y ait compensation entre celles qui se forment et celles qui reviennent dans la circulation[67] ».

Surtout il y avait en tout ceci plus de dédain que de faveur pour le commerce international. Les physiocrates proclamaient bien haut que « les avantages du commerce extérieur ne consistent pas dans l’accroissement des fortunes pécuniaires » ; que « celles-ci ne mesurent pas les richesses d’une nation », et que la balance du commerce ne révèle pas davantage le degré de la prospérité d’un peuple[68] — et en cela ils étaient bien les adversaires du mercantilisme : — mais dans le fond ils se souciaient fort peu de développer le commerce extérieur et les transformations opérées pour le compte de l’étranger.

Mercier de la Rivière est fort instructif sur ce point. Pour lui, tout commerce n’est qu’un « échange de marchandise pour marchandise… », afin de « parvenir à une consommation » ; On ne doit donc pas « se laisser séduire par les dehors imposants des ventes qui se succèdent les unes aux autres » : cependant, « comme la consommation est la mesure de la reproduction, et comme le commerce intérieur est le moyen par lequel la consommation s’opère ; la liberté dont il jouit est tout à l’avantage de la reproduction[69] ». Nous reviendrons plus loin sur la question du commerce extérieur et du libre-échange.

L’industrie n’est pas autrement traitée[70]. Même la vente faite à l’étranger à un prix plus élevé que le « prix nécessaire » ne serait pas un gain pour la nation, parce que ce prix ferait loi pour le commerce intérieur et parce que, dans ce cas, la nation — essentiellement composée de la classe productive — serait « mise à contribution par l’ouvrier vendeur[71] ». Et telle était bien dans son ensemble la doctrine avérée de l’école, comme le prouvent les axiomes de Quesnay et l’adhésion de Dupont.

C’était donner beau jeu aux mercantilistes. La Gazette du commerce publia[72] la lettre d’un « habitant de Nîmes » sur la question suivante : « Dix fabricants de Nîmes achètent aux Italiens de la soie pour un million de livres ; avec cette soie ils font fabriquer des bas à Nîmes et ils les revendent deux millions et demi de livres, partie aux Allemands et partie aux Portugais. On demande si ces manufacturiers n’appartiennent pas à la classe productive ; on demande si ce travail n’augmente pas les ressources et le nombre des consommateurs, ainsi que la quantité et la valeur des denrées nationales ». L’objection était grave. Quesnay se chargea d’y répondre. Il le fit assez péniblement, et beaucoup plus en contestant la vraisemblance de l’hypothèse qu’en réfutant la logique des conclusions[73].

Ne quittons pas ce sujet sans appeler l’attention sur la théorie des avances à la culture. Celles-ci comprennent : 1° les avances foncières, c’est-à-dire la formation même du terrain cultivable ; 2° les avances primitives, telles que bâtiments, matériels, etc., avances qui ont besoin d’être entretenues à peine de dépérissement ; 3° les avances annuelles ou dépenses de culture proprement dites[74].

On peut voir dans cette distinction quelque chose d’analogue à celle du capital fixe et du capital circulant d’Adam Smith. Smith n’a fait que généraliser pour toutes les industries une théorie que les physiocrates n’avaient énoncée que pour l’agriculture : encore Karl Marx accuse-t-il Adam Smith de « retomber, dans l’application, loin derrière Quesnay[75] », sans doute au point de vue du processus de circulation et de production[76].

À mesure qu’on arrive un peu plus tard, le mot «  capital » fait lui-même son apparition : avec Le Trosne, par exemple, dans l’Intérêt social publié en 1777[77].

Telle est, dans son ensemble et ses principales conséquences pratiques, la théorie de la productivité de l’agriculture et de sa prédominance absolue, sur les autres branches du travail.

Mais ce système ne garda pas longtemps de défenseurs aussi intransigeants que ceux que nous avons vus jusqu’à présent. Quelque excuse qu’il pût trouver alors dans l’importance relativement plus considérable de l’agriculture comparée, aux manufactures, au commerce et aux transports, on s’aperçut bien vite qu’une pareille doctrine était inadmissible.

Dès 1766, Turgot écrivait déjà à Dupont : « Vous êtes les protecteurs de l’industrie et du commerce, et vous avez la maladresse d’en paraître les ennemis ». Pourtant, avant d’abandonner entièrement la classification physiocratique, on essaya de faire disparaître l’appellation de « classe stérile », en la remplaçant par quelque autre nom qui fût moins évidemment impropre et qui n’eût pas le même caractère odieux. Turgot, dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, se mit à dire « classe stipendiée[78] », et Dupont proposa l’expression de « classe subordonnée ». Tous ces mots avaient le même, tort ; ils niaient ou dissimulaient la productivité incontestable, et dès lors incontestée, de l’industrie manufacturière, des transports et même du commerce.

Nous abordons un dernier sujet.

Ici, nous intervertissons un peu l’ordre que nous avions indiqué plus haut, et nous allons discuter si les physiocrates ont inauguré la théorie du libre-échange international[79].

Question. — Le commerce extérieur et le libre-échange.

Les physiocrates ont-ils apporté la théorie du libre-échange ?

On l’a cru longtemps, et toute l’école libre-échangiste a travaillé à le faire croire[80]. L’opinion en est cependant revenue, sous l’influence des études plus approfondies et plus impartiales qui ont été faites au cours de ces dernières années.

La vérité, c’est que les physiocrates ne faisaient pas entrer cette question dans le cadre de leurs formules, et par là s’expliquent assez bien soit certaines divergences entre eux au sujet du commerce extérieur, soit surtout l’évolution de leurs idées à mesure que l’autorité du maître allait en s’affaiblissant ; la vérité encore, c’est qu’ils ne furent jamais mercantilistes — sauf probablement Gournay — et que, s’ils furent libéraux, leur libéralisme s’est inspiré de considérations qui n’ont rien de commun avec les principes proprement dits du libre-échange. Turgot, il est vrai, doit être mis à part ; puis les idées aussi marchaient et Dupont lui-même a modifié graduellement sa manière de voir.

Tout d’abord Gournay, partisan de la liberté du commerce intérieur en même temps que de la liberté du travail, ne paraît point avoir transporté ces théories là dans le domaine du commerce international. Bien plus, il traduisit l’ouvrage déjà cité de Child[81], où se trouvait la formule essentielle du système de la balance du commerce, et bien loin de la critiquer quelque-part, il faisait observer que les deux ouvrages de Child et de Culpeper contiennent, de l’aveu des nations les plus commerçantes, les meilleurs principes que l’on connaisse en fait de commerce[82] ».

Chez Quesnay lui-même, on pourrait relever çà et là quelques formules qui seraient à première vue favorables à la théorie de la balance du commerce et notamment celle-ci : « Plus un royaume peut se procurer de richesses en argent, plus il est puissant et plus les facultés des particuliers sont étendues, parce que l’argent est la seule richesse qui puisse se prêter à tous les usages et décider de la force des nations relativement les unes aux autres[83] ».

Mais l’hostilité profonde que les derniers des mercantilistes, comme Forbonnais, témoignaient aux physiocrates, et la place insignifiante ou nulle que les physiocrates firent à une étude de la monnaie, montrent bien qu’une profonde distance séparait la nouvelle école de toutes celles qui l’avaient précédée.

C’est que la monnaie, pour les physiocrates, n’est plus ni la richesse, ni le signe même de la richesse ; elle est simplement un instrument nécessaire de l’échange, dont l’abondance dictera ce prix élevé des denrées agricoles qu’ils regardent comme la condition indispensable ou unique du relèvement et de la prospérité de l’agriculture. Le Trosne dit expressément : « On ne doit jamais s’inquiéter de l’argent, il y en a toujours assez… On peut suppléer à l’argent, mais rien ne peut suppléer aux productions[84]. »

Cela dit, les physiocrates étaient bien partisans de la liberté commerciale, non seulement à l’intérieur, mais à l’extérieur aussi : seulement ce n’était que dans l’intérêt des producteurs agricoles. Volontiers eussent-ils envisagé la suppression des droits de douane comme une mesure de protectionnisme agrarien. Il fallait que la France pût acheter les produits manufacturés de l’étranger, pour qu’elle pût lui vendre en retour ses produits agricoles et pour qu’elle pût faire hausser à l’intérieur le prix de ces mêmes produits. On sent que les physiocrates veulent réagir contre le mercantilisme colbertiste, qui avait protégé si énergiquement l’industrie aux dépens pour ainsi dire de l’agriculture ; et ils attendent de la liberté commerciale, en faveur de l’agriculture, non seulement des ventes plus faciles de ses produits, mais aussi des cours plus réguliers et de moindres variations du prix de ses denrées. « Il est prouvé, disait Quesnay, que (cette liberté) en même temps qu’elle renchérit les productions du pays, leur assure un prix beaucoup moins variable[85]. »

Bien plus, tout au rebours des libre-échangistes, les physiocrates ne tiennent aucunement au développement du trafic international. Mercier de la Rivière surtout y est très peu favorable. Pour lui, le commerce extérieur n’est qu’un « pis-aller » ; sa nécessité, lorsqu’elle résulte du climat, est un « malheur » ; quand il est « indispensable », il faut dire qu’il est un « mal nécessaire[86] ». On doit bien se garder de confondre « l’intérêt du commerce », c’est-à-dire « l’intérêt particulier, des commerçants nationaux », avec « l’intérêt commun de la nation[87] ». Le commerçant est « nécessairement cosmopolite : comme instrument du commerce, il est nécessairement aux gages de plusieurs nations ;…il ne considère point de quel pays sont ses vendeurs, ni, quand il revend, de quel pays sont ses acheteurs. » Ce n’est pas encore assez : « les commerçants nationaux, poursuit-il, ne font point, en cette qualité, partie des hommes qui constituent l’État ; et une preuve, c’est que les richesses mobilières et occultes ne font jamais corps avec les richesses de l’État et même ne s’accroissent qu’aux dépens de celles de l’État…, car il n’y a que les productions annuellement renaissantes dans l’État, qu’on puisse regarder comme richesses pour l’État[88]. »

Ainsi, ce que les physiocrates demandent, c’est un commerce extérieur, non pas très développé, mais très libre. « Le commerce extérieur, disent-ils, diminue en raison inverse de l’augmentation du commerce intérieur[89]… Le plus petit commerce extérieur est suffisant, pourvu qu’il jouisse de la plus grande liberté[90]. » Toujours incapable d’enrichir une nation, le commerce extérieur est capable de l’appauvrir, de la ruiner, de l’anéantir[91]. Enfin un peuple commerçant fera toujours un État précaire, incapable de vivre d’autre chose que des salaires payés par d’autres nations[92].

Pourquoi donc, s’il en était ainsi, les physiocrates étaient-ils des libéraux en matière de douanes ? C’est que, comme tous leurs contemporains[93], ils étaient convaincus que la France récoltait beaucoup plus de céréales qu’elle n’en pouvait consommer : de là et des entraves au commerce venait suivant eux la misère des campagnes. La liberté qu’ils réclamaient était donc une liberté dont l’exportation seule aurait profité, car ils ne se préoccupaient nullement d’une importation dont l’hypothèse ne s’était jamais présentée à leur esprit. L’essentiel pour eux, c’était de faire hausser les prix pour relever le produit net des terres : or, « pour me procurer constamment et nécessairement le plus haut prix possible, il est indispensable que je puisse librement préférer l’étranger, et que les consommateurs nationaux, au lieu de me faire la loi, la reçoivent de la concurrence[94]. »

Mais Le Trosne, qui en 1777 tient encore et tout autant à cet enchérissement des produits nationaux[95], y mêle enfin quelque souci des intérêts du consommateur. Hostile aux droits de sortie, qui détourneraient de nos marchés des acheteurs étrangers ou bien qui retomberaient sur les producteurs nationaux sous la forme d’une baisse de leurs prix de vente, il l’est aussi aux droits d’entrée, parce que la nation qui achète « doit être considérée, dit-il, comme composée uniquement de consommateurs, et n’a d’autre intérêt que de payer au plus bas possible les productions qu’elle tire de l’étranger ; c’est donc à elle qu’elle préjudicie par des droits d’entrée[96]. »

Ce sont ces conseils, c’est cette opposition faite aux droits d’entrée et de sortie, en un mot c’est cette politique de franchise douanière qui a fait croire du même coup à une doctrine de libre-échange nettement formulée.

Il n’en est rien, cette théorie nouvelle demeure fortement influencée, voire même déterminée par la certitude que la France n’a rien à craindre de l’importation étrangère, si ce n’est pour « quelques ouvrages de luxe et de pure fantaisie, objet futile et qui certes ne mérite aucune attention dans la masse des travaux, objet, d’ailleurs, pour lequel la France conservera toujours des avantages[97] » ; puis le dernier état de la pensée de Le Trosne, c’est que ce commerce sera toujours onéreux, par les frais de transport qu’il nécessitera en pure perte et aux dépens du produit net de la terre. « Le commerce d’une province frontière à une province limitrophe d’un autre État, dit-il, est le même que celui de deux provinces voisines d’un même empire. La différence de domination n’y fait rien : ce n’est pas parce qu’il se fait avec l’étranger que le commerce extérieur est onéreux, ce ne peut être qu’à raison de l’éloignement[98]. »

Troisième principe. — Despotisme légal.

La loi — et je veux dire la loi positive ou loi de l’État — doit avoir un pouvoir absolu, parce que la loi, dans un peuple éclairé et instruit, ne peut vouloir que le bien et ne peut être que conforme au droit naturel[99]. Quant au mot « despotisme légal », il est de Mercier de la Rivière.

Quesnay ne voulait même dans l’État aucune force qui pût faire contrepoids à l’omnipotence du législateur[100]. La concurrence individuelle lui paraît un des éléments essentiels de la richesse et de la prospérité d’un peuple, tandis qu’au contraire « les commerçants, les entrepreneurs de manufactures, les communautés d’artisans, toujours avides des gains et fort industrieux en expédients, sont ennemis de la concurrence et toujours ingénieux à surprendre des privilèges exclusifs[101] ». Il appelle cela la « proscription de l’intérêt particulier exclusif ». Ainsi le soin de l’égalité dans la concurrence est pour lui le motif de l’émiettement nécessaire des forces économiques. C’est donc de lui, autant que de Jean-Jacques Rousseau, que les hommes de la Révolution s’inspirèrent en dissolvant toutes les associations préexistantes, en interdisant à l’avenir tout groupement et toute entente des citoyens entre eux, et en fondant l’absolutisme jacobin sur le principe de la dispersion de toutes les forces morales et sociales. Nous reviendrons d’ailleurs sur la suppression des corporations et sur l’interdiction des associations ouvrières, avec d’autant plus de soin que le régime de fait du XVIIIe siècle est d’ordinaire moins exactement connu et présenté.

Comment les physiocrates, partisans de la liberté économique, pouvaient-ils aboutir à cette formule du despotisme de la loi ? À première vue on s’en étonne, et bientôt on arrive à le comprendre. Ils avaient des intentions droites, jointes à des convictions inébranlables. C’est même une justice à leur rendre que, sauf Baudeau et Morellet, les physiocrates étaient plutôt moins dissolus que leurs contemporains[102]. Persuadés de l’excellence de leur système, ils éprouvaient cette tentation d’intransigeance que les fortes croyances donnent si facilement ; bien plus, l’exactitude rigoureuse de leurs doctrines ne leur paraissait pas moins évidente pour les autres que certaine en elle-même. Ils se révoltaient donc à la pensée que quelqu’un pût y refuser son adhésion : partant de là, ils demandaient aux lois civiles, d’abord de convaincre quiconque aurait encore douté[103], puis de faire au besoin triompher par la force ces lois naturelles qui apportaient le bonheur au genre humain et auxquelles des insensés se seraient cependant obstinés à ne se point soumettre. Toute la Révolution n’est-elle point là, avec le caractère tyrannique de ses prescriptions ? Jamais philosophe, ni sophiste — Proudhon excepté — ne poussa plus loin l’orgueil de ses découvertes. Et pourtant, au point de vue de l’économie politique pure, que reste-t-il aujourd’hui, que restait-il même à la fin du XVIIIe siècle, de ces formules sur la production ou la répartition, que les physiocrates avaient données comme d’immuables principes devant lesquels les siècles futurs devaient s’incliner jusqu’à la fin des âges ? On a même exagéré la réaction : car il restera toujours aux physiocrates, non seulement la gloire d’avoir déterminé l’éveil de l’esprit économique à la veille du jour où les découvertes de la science allaient éveiller l’industrie, mais encore la gloire d’avoir semé bien des définitions auxquelles il n’a guère été changé et bien des observations fort judicieuses qui n’ont aucunement vieilli.

    des œkonomischen Liberalismus, Fribourg-en-Brisgau, 1899 (ch. II, § 2, pp. 77 et s.). Toutefois il faut être prévenu que le P. Pesch, qui appartient aux catholiques sociaux et qui est un adversaire décidé de l’économie libérale contemporaine, est naturellement porté à l’injustice à l’égard des physiocrates.

    probablement par le marquis de Mirabeau et publiée en juin 1766 dans le Journal de l’agriculture, du commerce et des finances, puis publiée de nouveau par Dupont en 1767 dans la Physiocratie. Mais l’original manuscrit du Tableau économique a été retrouvé par M. Stephan Bauer, en 1889, aux Archives départementales de Seine-et-Oise. Le mémoire comprenait en réalité : 1° le Tableau économique proprement dit ; 2° les Maximes générales du gouvernement économique. Il avait été présenté au roi en décembre 1758, puis tiré à petit nombre en 1759, d’après Mirabeau (voyez Oncken, op. cit., p. 125). Dupont, dans son livre Origine et progrès d’une science nouvelle, donne cependant la date de 1758 (éd. Daire, p. 339). L’Analyse est insérée, soit dans les Physiocrates de Daire, soit dans les Œuvres économiques et philosophiques de Quesnay d’Oncken ; mais ce dernier ouvrage contient, en fait d’œuvres économiques de Quesnay, le double à peu près de ce que Daire avait donné précédemment. — Quant au Tableau économique, on en trouve un fac-similé, entre autres endroits, dans Denis, Histoire des systèmes économiques et socialistes, en appendice à la fin du t. I.

  1. Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole et notes sur ces maximes, 1758, maxime II°. — Cependant, d’après M. Sauvaire-Jourdan [Isaac de Bacalan et les idées libre-échangistes en France vers le milieu du XVIIIe siècle, 1903, p. 21), « la notion d’ordre naturel n’apparaît qu’assez tard dans son œuvre économique (septembre 1765) ; elle ne tient aucune place, soit dans l’article Grains (1757), qui renferme déjà toutes les idées maîtresses de son système, soit dans le Tableau économique et dans les Maximes générales qui l’accompagnent ».
  2. Despotisme de la Chine, § 1.
  3. Maximes générales, IVe maxime.
  4. Ordonnance royale de 1692. — Voir aussi le Mémoire pour l’instruction du Dauphin, de Louis XIV.
  5. Maximes générales du gouvernement économique, Ve maxime.
  6. Dans les Physiocrates, édition Guillaumin, 1846, t. I, pp. 613 et s. — On peut voir tout simplement l’analyse que Dupont fit de cet ouvrage en 1768, sous le titre De l’origine et des progrès d’une science nouvelle (même volume p. 344).
  7. Mercier de la Rivière, op. cit., p. 616.
  8. Mercier de la Rivière, ibid.
  9. « Il ne nous est plus possible, dit-il, de ne pas reconnaître le droit de propriété pour être une institution divine, pour être le moyen par lequel nous sommes destinés, comme cause seconde, à perpétuer le grand œuvre de la création et à coopérer aux vues de son Auteur. Il a voulu que la terre ne produisît presque rien d’elle-même : mais il a permis qu’elle renfermât dans son sein un principe de fécondité, qui n’attend que nos secours pour la couvrir de productions » (Op. cit., p. 618). Il nous est donc impossible de comprendre que M. Charles Périn, de Louvain, ait pu reprocher aux physiocrates d’avoir fondé la propriété sur la liberté (Ch. Périn, les Doctrines économiques depuis un siècle, 1880).
  10. « Ainsi de même que la propriété personnelle devient une propriété mobilière par rapport aux effets mobiliers que nous acquérons par nos recherches et nos travaux, de même aussi elle doit nécessairement devenir une propriété foncière par rapport aux terres dans le défrichement desquelles nous avons employé les richesses mobilières que nous possédions. On voit ici que la propriété foncière n’est point une institution factice et arbitraire ; qu’elle n’est que le développement de la propriété personnelle, le dernier degré d’extension dont celle-ci soit susceptible ; on voit qu’il n’existe qu’un seul et unique droit de propriété, celui de la propriété personnelle, mais qui change de nom selon la nature des objets auxquels on en fait l’application » (Op. cit., p. 617).
  11. À rapprocher de ce passage de l’Encyclique Rerum novarum de Léon XIII (15 mai 1891), qui a transcrit Mercier de la Rivière sans en avoir le soupçon : «Il est permis de s’étonner comment certains tenants d’opinions surannées peuvent encore y contredire, en accordant sans doute à l’homme privé l’usage du sol, mais en lui refusant le droit de posséder à titre de propriétaire ce sol où il a bâti, cette portion de terre qu’il a cultivée. Ils ne voient donc pas par là qu’ils dépouillent cet homme du fruit de son labeur : car enfin ce champ remué avec art par la main du cultivateur a changé complètement de nature ; d’infécond il est devenu fertile ; ce qui l’a rendu meilleur est inhérent au sol et se confond tellement avec lui qu’il sérail en grande partie impossible de l’en séparer. »
  12. Droit naturel et essentiel des sociétés politiques, pp. 618-619. Mirabeau avait dit plus élégamment : « Regarde donc le riche comme un réservoir où les richesses se rassemblent pour être partagées à ceux qui travaillent… si le bassin était à sec, les plantes ne recevraient point d’eau quand la pluie manquerait » (Économiques, 1769, t. I, p. 18).
  13. Cette formule du droit de tous à tout est longuement discutée et combattue par Quesnay dans le Droit naturel (publié par le Journal de l’agriculture). — Voyez Droit naturel, ch. II, édition Oncken, pp. 366 et s.
  14. Infra, 1. IV, ch. III.
  15. Infra, 1. IV, ch. III, in fine.
  16. Maximes générales du gouvernement économique, XIIIe maxime.
  17. Ibid., XXVe maxime. — Voyez aussi XVIe et XVIIe maximes.
  18. L’action de d’Argenson n’a été révélée que récemment et l’on peut dire par M. Oncken, Die Maxime « laissez faire et laissez passer », ihr Ursprung, ihr Werden, 1886. — Voyez aussi M. Sauvaire-Jourdan, Isaac de Bacalan, 1903, pp. 27-28. — Mais rien de d’Argenson ne fut imprimé de son vivant, et son action ne put s’exercer que dans un cercle restreint.
  19. Sur le Libéralisme économique dans les œuvres de Quesnay, voyez un article de M. Truchy, dans la Revue d’économie politique, décembre 1899.
  20. Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, édition Daire, p. 617.
  21. Maximes générales, VIIIe maxime : « . Que le gouvernement économique ne s’occupe qu’à favoriser les dépenses productives et le commerce des denrées du crû, et qu’il laisse aller à elles-mêmes les dépenses stériles. » — XXe maxime : « Qu’on ne diminue pas l’aisance des dernières classes de citoyens.., » — XXIIe maxime : « Qu’on ne provoque point le luxe de décoration… » — XXVIIe maxime : « Que le gouvernement soit moins occupé du soin d’épargner que des opérations nécessaires pour la prospérité du royaume… » — XXVIIIe maxime : « Que l’administration des finances, soit dans la perception des impôts, soit dans les dépenses du gouvernement, n’occasionne pas de fortunes pécuniaires qui dérobent une partie des revenus à la circulation, à la distribution et à la reproduction. »
  22. Despotisme de la Chine, ch. VIII, § 6 (Oncken, p. 642).
  23. Ibid., ch. VIII, § 21 (Oncken, pp. 655 et s.).
  24. « Les lois positives sont des règles authentiques établies par une autorité souveraine, pour fixer l’ordre de l’administration du gouvernement, pour assurer la défense de la société, pour faire observer régulièrement les lois naturelles, pour réformer ou maintenir les coutumes et les usages introduits dans la nation, pour régler les droits particuliers des sujets relativement à leurs différents états, pour déterminer l’ordre positif dans les cas douteux réduits à des probabilités d’opinion ou de convenances, pour asseoir les décisions de la justice distributive » (Droit naturel, ch. v). — Item, Despotisme de la Chine, ch. VIII, § 2, éd. Oncken, p. 637).
  25. On peut rapprocher ces mots de Turgot du passage suivant de l’Encyclique Rerum novarum de Léon XIII (15 mai 1891), qui pourrait en paraître une traduction : « Les droits, où qu’ils se trouvent, doivent être religieusement respectés, et l’État doit les assurer à tous les citoyens, en en prévenant ou en en vengeant la violation. Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d’une manière spéciale des faibles et des indigents ». Ici, c’est le principe général, tandis que l’édit de 1776 se bornait à en faire une application au cas particulier qu’il visait, celui de la liberté de travailler. À cela près, où est la différence ?
  26. Ordre naturel et essentiel des sociétés, éd. Daire, p. 566. — Mercier de la Rivière se trompe en prétendant que « les peuples qui n’ont d’autres revenus que les salaires qui leur sont payés par d’autres nations qui se servent d’eux pour commercer entre elles…, ne forment point de véritables corps politiques…, et qu’un peuple de commerçants, quels que soient leurs profits, ne peut jamais former un Etat riche ».
  27. Droit naturel, ch. v ; Despotisme de la Chine, ch. VIII, § I (Oncken, p. 637). — « Physique », ici, désigne tout ce qui est naturel en dehors de l’idée de bien et mal moral.
  28. Voici à cet égard le passage le plus caractéristique de cet Abrégé (que nous dépouillons de sa bizarrerie de lignes et de caractères) : — « La connaissance de cette grande vérité (le point fixe d’unité d’intérêt entre les hommes ou l’intérêt général et commun des trois classes qui composent la société) est la science de la vie humaine, qui donne une vraie base à la morale, en offrant un point de réunion à des intérêts contradictoires en apparence. Son plan et ses résultats sont de montrer à l’homme que la plus vive ardeur de ses désirs et ses plus grands efforts pour l’extension de ses jouissances sont un bien, pourvu qu’il ne les porte jamais à attenter au droit d’autrui et que ce droit soit pour lui une barrière sacrée. Que s’il enfreint le moins du monde cette barrière sacrée posée par la justice éternelle et toute-puissante non seulement il fait l’injustice et le mal moral, mais il fait encore une folie, il opère son mal physique, il se blesse et se punit lui-même. Cette science montre en un mot que les peines et les récompenses commencent dès cette vie, qu’elles consistent d’abord en biens et en maux physiques toujours prompts, toujours exacts et calculés sur les effets de notre conduite. Elle montre ainsi : 1° nos devoirs envers Dieu… ; 2° nos devoirs envers nos semblables… ; 3° nos devoirs envers nous-mêmes, qui se réduisent à accroître nos droits par l’extension de nos devoirs, dont l’acquit sera toujours au profit de tous, c’est-à-dire que plus nous travaillerons, plus nous profiterons, plus nous ferons bien, plus nous nous trouverons bien ; et notre travail, notre profit, notre bien-faire ; notre bien-être tourneront constamment et réciproquement à l’avantage de tous et toujours à notre propre avantage » (Voyez les Physiocrates de Daire, 1.1, pp. 383-385).
  29. Dupont, Notice abrégée, 1769, dans le Quesnay de l’édition Oncken, p. 152. — Sur les fondements de la morale chez les physiocrates et chez Quesnay en particulier, on peut lire le R. P. Pesch, S. J., Die philosophischen Grundlagen
  30. Essai sur la nature du commerce en général, 1. I, ch. I. — "Voir plus haut, p. 156.
  31. Cette cause est présentée par Adam Smith, Richesse des nations, 1. IV, ch. IX (édition Guillaumin, t. II, pp. 309 et s.).
  32. Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole et notes sur ces maximes (édition Oncken, p. 329).
  33. Ibid., IIIe maxime.
  34. Ibid., VIe maxime.
  35. Ibid., VIIe, VIIIe, XXIIe, XXIXe et XXXe maximes.
  36. On avait cru longtemps que le Tableau économique était perdu, et on ne le connaissait que par l’Analyse du tableau économique, rédigée
  37. Baudeau subdivise la classe propriétaire en deux sous-classes seulement : 1° le souverain ; 2° les propriétaires fonciers (Introduction à la philosophie économique, ch. III, édition Daire, p. 669).
  38. Analyse du tableau économique, édition Oncken, p. 311.
  39. Consulter sur ce problème le très bon travail de M. Louis Pervinquière, Contribution à l’étude de la notion de productivité dans la physiocratie, 1906.
  40. Mémoire de « l’ami de M. H. » (Oncken, p. 390).
  41. L’industrie manufacturière ou commerçante, — dit-il, par exemple — qui fonde ses revenus sur la consommation étrangère, est de toute la plus précaire, la plus dépendante des hommes et des événements… Elle ne voit dans les autres peuples que les profits qu’on en peut tirer » (Traité d’économie politique, 1re. édition, 1. I, ch. XXI).
  42. Lettres à Malthus de J.-B. Say (Œuvres, édition Guillaumin, t. II, pp. 451-452).
  43. Voyez en particulier les Maximes de gouvernement économique (qui sont avec l’article Grains de 1757) et surtout la première maxime (éd. Oncken, p. 233). Ces Maximes de gouvernement économique (au nombre de quatorze ) ne doivent pas être confondues avec les Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole (au nombre de trente-six) qui avaient accompagné le Tableau économique (Voir Oncken, pp. 329 et s.).
  44. Ibid., IIe et IIIe maximes (édition Oncken, pp. 234 et 235).
  45. Gazette et Journal de l’agriculture, nos de novembre 1765, sous les initiales M. H. (voyez Oncken, pp. 378 et s.).
  46. Ibid., pp. 381-382.
  47. Journal de l’agriculture, janvier 1766, sous le pseudonyme du « meilleur ami de M. H. » (voyez Oncken, pp. 384 et s.). — C’est Dupont, dans sa Notice abrégée de 1769, qui a révélé ces pseudonymes.
  48. Op. cit., Oncken, p. 389. — Item, Du commerce, premier dialogue entre M. H. et M. N., Oncken, p. 453.
  49. Ibid., p. 391.
  50. Dupont, Notice abrégée, année 1769.
  51. Cette même idée reparaît dans l’école américaine actuelle : la hausse des salaires encourage et active l’industrie, en développant le pouvoir d’achat des salariés. Turgot dira plus tard dans ses Observations sur le mémoire de M. Graslin ; « L’homme salarié, s’il gagne moins, consomme moins ; s’il consomme moins, la valeur vénale des productions du sol est moindre ». (voyez infra, à propos de Turgot).
  52. Article Grains, édit. Oncken, p. 247. « Les villes et les provinces d’un royaume où les denrées sont chères, dit-il, sont plus habitées que celles où toutes les denrées sont à trop bas prix, parce que ce bas prix éteint les revenus, supprime les gains de toutes les autres professions, les travaux et les salaires des artisans et manouvriers ; de plus, il anéantit les revenus du roi » (Ibid.). — Voyez Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, éd. Daire, p. 571.
  53. Article Grains, éd. Oncken, p. 197.
  54. Voyez les témoignages du temps cités dans Afanassiev, le Commerce des céréales en France au XVIIIe siècle, p. 213 en note. — En 1771, selon l’intendant du Lyonnais, il fallait 18 livres 14 sous pour que l’agriculteur pût « se retrouver » ; et la même année celui du Roussillon voulait 24 livres le setier (eod. loc.).
  55. Dupont, Origine et progrès d’une science nouvelle, § 4 (dans Physiocrates de Daire, pp. 345 et s.) — Item, Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques (éd. Daire, pp. 460 et s.).
  56. Sur ce contraste apparent, voyez l’Introduction d’Oncken aux Œuvres économiques et philosophiques de Quesnay, pp. X-XI.
  57. Second problème économique (déterminer les effets d’un impôt indirect) et particulièrement pp. 713 et s. de l’éd. Oncken.
  58. Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, éd. Daire, pp. 463 et s.
  59. Supra, pp. 114 et 118.
  60. Mercier de la Rivière, op. cit., pp. 473 et s.
  61. « Les propriétaires, le souverain et toute la nation ont un grand intérêt que l’impôt soit établi en entier sur le revenu des terres immédiatement ; car toute autre imposition serait contre l’ordre naturel, parce qu’elle serait préjudiciable à la reproduction et à l’impôt et que l’impôt retomberait sur, l’impôt même… L’impôt, de quelque manière qu’il soit imposé dans un royaume qui tire sa richesse de son territoire, est toujours payé par les biens fonds. Aussi la forme d’imposition la plus simple, la plus réglée, la plus profitable à l’État et la moins onéreuse aux contribuables, est celle qui est établie proportionnellement au produit net et immédiatement à la source de richesse continuellement renaissante » (Analyse du tableau économique, éd. Oncken, p. 312 ; — Notes sur les maximes générales, ibid., p. 339).
  62. Supra, p. 135.
  63. « Que… l’impôt soit établi immédiatement sur le produit net des biens-fonds, et non sur le salaire des hommes, ni sur les denrées, où il multiplierait les frais de perception, préjudicierait au commerce et détruirait annuellement une partie des richesses de la nation. Qu’il ne se prenne pas non plus sur les richesses des fermiers des biens-fonds : car les avances de l’agriculture d’un royaume doivent être envisagées comme un immeuble qu’il faut conserver précieusement pour la production de l’impôt, du revenu et de la subsistance de toutes les classes de citoyens » (Maximes générales du gouvernement économique, Ve maxime). — Le raisonnement est un peu puéril : car la mise de l’impôt à la charge du fermier ou du propriétaire peut-elle pratiquement aboutir à autre chose qu’à une diminution ou à une augmentation nominale du fermage ? Ce seul trait suffirait à montrer ce qu’il y a de superficiel dans certaines analyses économiques de Quesnay.
  64. « Le revenu net est ce qui reste au propriétaire, déduction faite, sur le produit brut, des frais de culture, semences, récoltes et entretien. — Le revenu imposable est le revenu net moyen, calculé sur un nombre d’années déterminé » (Loi du 1er décembre 1790, art. 2 et 3).
  65. « Qu’on ne soit pas trompé par un avantage apparent du commerce réciproque avec l’étranger, en jugeant simplement par la balance des sommes en argent, sans examiner le plus ou moins de profit qui résulte des marchandises mêmes que l’on a vendues et de celles que l’on a achetées. Car souvent la perte est pour la nation qui reçoit un surplus en argent ; et cette perte se trouve au préjudice de la distribution et de la reproduction des revenus » (Maximes générales du gouvernement économique, XXIVe maxime).
  66. Maximes générales du gouvernement économique, Xe et XIe maximes.
  67. Ibid., VII.
  68. Quesnay, Maximes de gouvernement économique avec l’article Grains, éd. Oncken, p. 239.
  69. Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, éd. Daire, pp. 537, 538, 539.
  70. « L’illusion, par rapport aux effets de l’industrie manufacturière, n’est pas moins inconcevable que celle qui nous a trompés sur les effets de l’industrie simplement commerçante : le manufacturier a naturellement le même intérêt, le même système que les commerçants, et il tient nécessairement la même conduite » (Ibid., p. 593). — « La seule objection que vous puissiez me faire, c’est que si l’industrie ne multiplie point les valeurs pour cette partie de ces ouvrages qui se consomment dans l’intérieur d’une nation, cette multiplication paraît du moins avoir lieu pour l’autre partie des mêmes ouvrages qu’elle vend aux étrangers. C’est, en effet, cette illusion si universellement accréditée qui a fait regarder le commerce de ces ouvrages comme propre à enrichir un État » (Ibid., p.590. — Voyez encore pp. 594, etc.).
  71. Ibid., p. 588.
  72. Numéro du 24 décembre 1765.
  73. Les trois articles de Quesnay (dont deux portent les pseudonymes M. N. et M. H.) sont donnés dans l’édition Oncken, pp. 396, 409 et 440.
  74. Quesnay, Analyse du tableau économique, etc. — Pour trouver une explication bien claire de cette division tripartite (très souvent on oublie les avances foncières), il faut voir l’Explication du tableau économique par l’abbé Baudeau, ch. I,.§§ 2-8, édition Daire, pp. 823 et s.
  75. Karl Marx, Capital, t. II, tr. fr., p. 193.
  76. Au fond, le processus de circulation de Marx n’est pas sans analogie avec celui de Quesnay (Voyez K. Marx, op. cit., t. II, pp. 399 et s.).
  77. « Au moyen de la durée plus ou moins grande des ouvrages de main d’œuvre, si une nation possède un fonds considérable de richesses — indépendant de sa reproduction annuelle — qui forme un capital accumulé de longue main… qui s’entretient et s’augmente toujours » (Intérêt social, ch. iv, § 8, édition Daire, p. 928).
  78. Op. cit., § 15.
  79. À étudier particulièrement sur ce sujet : l’excellent travail de M. Paul Permezel, les Idées des physiocrates en matière de commerce international, 1907 ; — Sauvaire-Jourdan, Isaac de Bacalan et les idées libre-échangistes en France vers le milieu du XVIIIe siècle, 1903.
  80. Par exemple Daire (notice sur les Physiocrates dans l’édition Guillaumin, p. 12) : « Levant l’étendard de la révolte contre le système mercantiliste inauguré (!) en France par Colbert, Quesnay bouleversait de fond en comble ces vaines théories, mettait au grand jour l’effet désastreux des prohibitions et des règlements, lui opposait la puissance salutaire de la liberté et appelait les peuples à la donner pour pivot à l’ordre économique. » — De même Yves Guyot, Quesnay et la Physiocratie, p. XVIII ; — Schelle, Vincent de Gournay, 1897, p. 222.
  81. Voyez supra, pp. 129 et s.
  82. Op. cit., 1754, dans l’Avertissement, p. XI-XIII.
  83. Article Grains, pp. 246 de l’édit. Oncken. — Voyez aussi Questions intéressantes sur la population, édition Oncken, pp. 299-300.
  84. Intérêt social, ch. V, édition Daire, p. 915.
  85. Quesnay, Premier problème économique, édition Oncken, p. 499. — Voyez aussi Fermiers, ibid., p. 182.
  86. Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, édition Daire, p. 547.
  87. Ibid., p. 549. — Item, Le Trosne, Intérêt social, ch. VII, §§ 4-5, édition Daire, pp. 970 et s.
  88. Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel, ibid., pp. 562-563.
  89. Ibid., p. 606.
  90. Ibid., p. 607.
  91. « Disposez le commerce de manière qu’il enlève aux cultivateurs une partie du prix auquel ils devraient vendre leurs productions, tout change de face en un instant… Le commerce extérieur n’enrichit plus une nation, il l’appauvrit, et si ce désordre continuait, il parviendrait à la ruiner, à l’anéantir » (Op. cit., p. 547). — Dans le même sens, Le Trosne, Intérêt social, ch. VII, § 2, édition Daire, pp. 965 et s.
  92. Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel, pp. 566-567.
  93. Voyez Afanassiev, Commerce des céréales en France au XVIIIe siècle, passim.
  94. Mercier de la Rivière, op. cit., p. 606. — Comparez avec Boisguilbert, supra, p. 142.
  95. Le Trosne : « Les gens qui n’ont jamais approfondi ni la source des richesses, ni l’ordre de leur distribution, ont peine à concevoir qu’une nation puisse s’enrichir par le surhaussement du prix de ses consommations, qui résulte de la liberté extérieure » (Intérêt social, ch. VII, § 3, édition Daire, p. 968).
  96. Intérêt social, édition Daire, p. 1006.
  97. Ibid., ch. VIII, § 8, p. 999.
  98. Ibid., p. 968.
  99. « Il n’y a que la connaissance de ces lois suprêmes qui puisse assurer constamment la tranquillité et la prospérité d’un empire ; et plus une nation s’appliquera à cette science, plus l’ordre naturel dominera chez elle et plus l’ordre positif y sera régulier. On ne proposerait pas, chez une telle nation, une loi déraisonnable, car le gouvernement et les citoyens en apercevraient aussitôt l’absurdité » (Quesnay, Droit naturel, ch. v).
  100. Il ouvre son recueil des Maximes générales du gouvernement économique par celle-ci : « Que l’autorité souveraine soit unique et supérieure à tous les individus de la société et à toutes les entreprises injustes des intérêts particuliers… Le système des contrepoids dans un gouvernement est une opinion funeste, qui ne laisse apercevoir que la discorde entre les grands et l’accablement des petits » (Ire maxime).
  101. Despotisme de la Chine, ch. VIII, § 8, éd. Oncken, p. 655.
  102. Quesnay lui-même, placé auprès de la maîtresse du roi, parait avoir écarté ses enfants du milieu de Versailles (voyez éd. Oncken, p. 802 en note).
  103. « La première loi positive, disait Quesnay, la foi fondamentale de toutes les autres lois positives, est l’institution de l’instruction publique et privée des lois de l’ordre naturel » (Droit naturel, ch. v).