Histoire des doctrines économiques/2-3-3

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III

SISMONDI ET SON INFLUENCE

Au début du XIXe siècle, le libéralisme économique régnait sans conteste dans la doctrine : par contre, dans la pratique, les souffrances des classes ouvrières et l’exploitation égoïste du travail sollicitaient impérieusement une intervention ou des réformes. L’heure était donc bonne pour douter de la vertu d’une liberté sans contrôle et sans frein.

Ce fut Simonde de Sismondi qui en inaugura la critique. J. G. L. Simonde de Sismondi (1773-1842), né à Genève, mais issu d’une famille originaire de Pise, qui s’était établie en Dauphiné au commencement du XVIe siècle et qui, devenue protestante, avait ensuite émigré en Suisse à la révocation de l’édit de Nantes, est un des écrivains les plus variés et les plus féconds[1].

Il avait publié, en 1803, la Richesse commerciale, où il s’inspirait encore d’Adam Smith sans dépouiller tout à fait les anciennes doctrines mercantilistes, et où il négligeait l’agriculture et l’industrie pour s’intéresser surtout au commerce. Plus tard il voyagea beaucoup. Il fit un séjour en Angleterre, en 1818 et 1819, au moment de la grande crise qui suivit les traités de 1814 et de 1815. C’était alors la période « chaotique » de la grande industrie comme on dit ensuite ; des salaires très bas, une durée exagérée du travail, le surmenage des enfants poussé à ses dernières limites, une hygiène industrielle déplorable, que les factory acts n’avaient pas encore tenté d’améliorer, tout — y compris le blé à 40 francs les 100 kilos — concourait à un paupérisme industriel, qui a été combattu très heureusement depuis cette date[2]. Sismondi en rapporta l’idée de son livre le plus connu : Nouveaux principes d’économie politique ou de la richesse dans ses rapports avec la population, ouvrage paru en 1819 et réédité en 1827. Les chapitres qui en on fait la réputation, sont ceux qu’il a intitulés : « De la division du travail et des machines ; résultats de la lutte pour produire à bon marché ; restrictions apportées par les lois à la multiplication des producteurs[3] » et surtout tout le livre VII, « De la population ». Toutefois on ne connaît pas Sismondi tout entier si on laisse de côté ses Études sur les sciences sociales (1836-1838), recueil de nombreux essais détachés, dont la plupart avaient déjà paru en articles dans des revues. Sismondi y reprenait ses plaidoyers contre le machinisme, la surproduction et la concurrence, en y mêlant, il est vrai, des pages historiques et descriptives d’un réel intérêt sur la crise irlandaise, sur la culture en Italie et autres sujets.

Il s’anime surtout contre la surproduction. Pour lui, c’est là un phénomène essentiellement moderne, effet fatal des formes nouvelles du travail, conséquence nécessaire de la grande industrie et de la libre concurrence. Le développement prodigieux de la production a rendu, en effet, beaucoup plus difficile l’équilibre de l’offre et de la demande. L’entrepreneur, exposé à de faux calculs, inonde le marché ; et quand son bénéfice a déjà diminué par la baisse naturelle des prix de vente, c’est par une production plus intensive encore qu’il cherche à abaisser de plus en plus son prix de revient. Il en était autrement avec la petite industrie d’autrefois, où « l’artisan, connaissant lui-même ses chalands, apprenait presque aussitôt qu’eux quand leurs revenus diminuaient, quand, en conséquence, la demande pour son travail diminuait aussi[4]. » Mais maintenant le mal s’accroît par les efforts même qu’on fait pour le combattre, jusqu’à ce que les concurrents les plus faibles s’échappent de ce cercle infernal par la porte de la faillite. Alors les ouvriers, et leur famille « périssent victimes d’une erreur qui n’est pas la leur[5] ».

Est-ce un défaut d’équilibre ? Est-ce au contraire une crise générale de surproduction ? Sismondi, tout d’abord, n’avait pas discerné ces deux cas : mais plus tard il prit résolument parti pour la thèse des crises générales, plus rares cependant, dit-il, que les crises partielles[6].

C’était se mettre nettement en révolte contre l’autorité de J.-B. Say[7]. Comment ces crises générales sont-elles donc possibles ? La réponse semble bien simple. Dans toutes les branches de commerce, les besoins des acheteurs, quoique indéfinis, sont extérieurement limités par les moyens de payer dont ces acheteurs disposent, car ce qui importé, c’est le revenu et non pas la production[8] ; puis, en chaque ordre de produits, ces besoins sont limités aussi par le temps qu’exige l’usure ou la consommation de chaque richesse. La surproduction qui cause la baisse des salaires et qui diminue le revenu de la majorité des ménages, agit donc sur elle-même pour se rendre plus intense, parce qu’elle resserre la demande en même temps qu’elle élargit l’offre même. Le grand nombre d’individus mal nourris, mal vêtus et mal logés ne prouve rien contre la surproduction générale. Ainsi, en résumé, la surproduction est funeste aux ouvriers comme aux entrepreneurs ; pour les uns comme pour les autres, elle présente ce caractère, que l’équilibre une fois dérangé va de lui-même en se dérangeant davantage jusqu’aux pires souffrances.

On dit que la liberté guérit les blessures qu’elle a faites. Non, répond Sismondi. Ni les capitaux, ni les hommes n’ont la mobilité que la théorie leur suppose[9] : la nécessité de rester où ils sont, tout au moins la simple habitude les retient dans le même genre d’emploi ou de travail, obstinés dans cette concurrence acharnée qu’ils se font entre eux et qui déchaîne les crises. Les inventions successives des machines rendent chroniques, par leur incessante répétition, des souffrances qui n’auraient dû être que passagères. On va ainsi à des antagonismes inévitables, dont les explosions rappelleront les guerres serviles de l’antiquité.

Sismondi méconnaît, en effet, deux faits économiques d’une importance capitale. Il ne voit pas, d’un côté, le travail que la machine a demandé pour être faite ou entretenue et d’où il ressort que la productivité réelle de cette machine est toujours beaucoup inférieure à sa productivité apparente ; d’un autre côté il ne voit pas davantage l’élasticité indéfinie de nos besoins, se dilatant ou se révélant à l’improviste dans chaque classe sociale, dès qu’apparaît le moyen de les satisfaire. Besoins nouveaux et inventions sont pour lui deux faits qui n’ont aucune connexité l’un avec l’autre, et il aurait pu bien arriver, lui semble-t-il, que le besoin de lire n’eût pas coïncidé dans l’histoire avec la possibilité d’imprimer[10].

Mais il est plus facile de décrire le mal que de trouver le remède Sismondi propose que les pouvoirs publics n’encouragent ni les inventions[11], ni les fortunes industrielles ; puis un impôt fortement dégressif à la base et le partage égal introduit là où il n’existe pas encore, feront obstacle à la concentration des patrimoines[12], en même temps que la loi limitera la durée du travail, ce qui aura pour résultat d’empêcher les surproductions. Mais le meilleur remède, parce qu’il combattrait la misère là où le travail ne peut pas l’écarter, ce serait ce que l’on peut appeler la garantie professionnelle ; en effet, puisque le patron, c’est-à-dire l’industrie, fait travailler l’ouvrier valide, il faut que cet industriel le nourrisse malade, valétudinaire ou infirme, tandis que cette charge sociale, si c’est l’impôt qui y subvient, ne fait alors que retomber indirectement sur l’ouvrier[13].

Cette garantie pourrait exister si l’industrie était corporative comme autrefois. Mais Sismondi admire les corporations plutôt qu’il n’en souhaite le retour, « organisation oppressive et bizarre » dit-il[14] ; et il reste très indécis sur la manière d’appliquer ce remède qu’il entrevoit, comme aussi sur la manière de faire pratiquer la participation aux bénéfices, avec copropriété de l’ouvrier dans l’usine, ce qui effacerait selon lui l’antagonisme du capital et du travail[15].

Sismondi a-t-il au moins bien vu que la garantie professionnelle doit impliquer en bonne justice la servitude de l’ouvrier ? A-t-il bien vu que si le maître ancien pouvait être obligé de nourrir l’esclave infirme[16], c’est parce qu’il avait eu la propriété juridique de la personne et du pécule et qu’il avait pu et dû exercer la prévoyance pour le compte même de son esclave ? A-t-il bien vu, en autres termes, que cette garantie professionnelle est incompatible avec la liberté moderne et avec la possibilité ou le devoir de l’épargne domestique ? On peut croire que Sismondi a eu le soupçon de ces difficultés de principe : car, en retour de cette charge et des perspectives qu’elle ouvrirait aux patrons, il avait d’abord accordé à ceux-ci le droit de permettre ou d’empêcher le mariage de leurs ouvriers[17]. Ce serait donc, sur ce point au moins, une réaction vers une des pires conséquences de l’esclavage, sous cette condition — nouvelle il est vrai — que le maître devrait ne se servir de sa puissance dominicale que dans un esprit de prévoyance malthusienne et de philanthropie.

Sismondi, qui est un adversaire de Malthus dans la théorie[18], en est donc bien plus qu’un disciple dans la pratique. Comment cela ? Le voici.

L’économie politique, selon lui, est un art, non une science, et un art de gouvernement, puisqu’il la définit « la recherche des moyens par lesquels le plus grand nombre d’hommes, dans un état donné, peut participer au plus haut degré de bien-être physique qui dépende du gouvernement[19] ». Or, il y a un certain rapport entre la population et les conditions de la richesse, pour que le maximum de bonheur soit atteint par le maximum d’individus[20]. Malgré cela les hommes et surtout les plus misérables d’entre eux ont une tendance à prolifier au dessus de la limite qui est commandée par ces maxima : en effet, « il n’y a jamais que la misère qui arrête la multiplication de l’espèce humaine[21] ». Cela étant, s’il est vrai que « la multiplication de l’espèce dépend de la volonté et que c’est dans cette volonté qu’elle a ses bornes[22] », par ailleurs « la population se réglera uniquement sur le revenu ; et si elle dépasse cette proportion, c’est toujours lorsque les pères se sont trompés sur ce qu’ils croyaient être leur revenu, ou plutôt lorsque la société les a trompés[23]. »

De ce côté là, l’avènement de la grande industrie a donc été fatal aux travailleurs. L’artisan d’autrefois savait combien il pouvait se permettre d’enfants, et « il n’avait garde alors de se marier ou d’augmenter sa famille[24] », tandis que l’ouvrier moderne de la manufacture est devenu incapable de tout calcul et procrée une « famille d’autant plus nombreuse qu’elle sera plus à charge à la société[25] ». C’était même la grande supériorité du régime corporatif d’autrefois. « Il est bien certain, et comme fait et comme théorie, que l’établissement des corps de métier empêchait et devait empêcher la naissance d’une population surabondante. Il est de même certain que cette population existe aujourd’hui et qu’elle est le résultat nécessaire de l’ordre actuel » ; car autrefois « les maîtres seuls se mariaient et l’augmentation de la famille de ceux-ci se proportionnait toujours à leur richesse[26]. » De là l’hostilité profonde de Sismondi contre la morale chrétienne du mariage, qu’il sait être hostile à la restriction volontaire de la natalité par les moyens qui seraient en fait les seuls pratiqués et praticables — hostilité qui s’accompagne chez lui d’un esprit profondément sectaire[27].

Mais toutes les classes ne sont pas également prolifiques. Au contraire, « les limites naturelles de la population sont toujours respectées par les hommes qui ont quelque chose, et toujours dépassées par les hommes qui n’ont rien[28] ». Les majorais exercent à cet égard une grande influence, parce que, « avec le partage égal, chaque père évite d’avoir beaucoup d’enfants[29] », tandis que le régime des substitutions encourage le grand nombre des cadets. Malgré cela, et non sans se contredire en ce qui concerne surtout l’aristocratie anglaise, Sismondi constate à maintes reprises l’extinction naturelle de toutes les classes opulentes[30], phénomène qu’il ne craint pas d’attribuer à la stérilité volontaire, parce que « chaque père regarderait une multiplication de sa race comme une dégradation de son nom illustre[31] ». Nous citons : ici nous n’apprécions rien, pas plus au point de vue de l’histoire et de la démographie qu’au point de vue de la morale, et tout au plus nous notons, que Sismondi, à cet endroit là, n’est pas facile à accorder avec lui-même.

On ne saurait non plus dissimuler la faiblesse de la partie purement économique de cette œuvre, ni l’imprécision habituelle des formules. Sismondi a nettement distingué le produit brut et le produit net, dont l’un importe à la masse, et l’autre, seulement aux privilégiés qui le perçoivent[32] ; il a séparé plus nettement qu’on ne le faisait encore « l’intérêt du capitaliste » et le « profit mercantile » [33] : mais après cela tout son livre V sur le numéraire révèle un homme peu familiarisé avec un certain nombre des phénomènes qu’il décrit et sur lesquels il entend raisonner.

Quelles que soient les exagérations et les erreurs que renferme l’œuvre de Sismondi, particulièrement en ce qui concerne les surproductions, et sans parler des solutions qu’il proposait en termes assez vagues, il est juste de reconnaître qu’il a inauguré l’étude de l’économie sociale comme distincte de l’économie politique pure ou chrématistique, et qu’il a hâté, par ses vives critiques, l’intervention de la législation dans le régime du travail et dans les rapports entre patrons et ouvriers. C’est lui, enfin, qui a jeté cette idée, demeurée si vivace après lui, que le machinisme se résout en une opposition du travail et du capital, en tendant à séparer toute espèce de propriété






« La science sociale, la plus importante entre les sciences, car c’est celle du bonheur de l’homme » (Avertissement, p. xvii). d’avec toute espèce de travail non agricole[34]. Il est vrai que depuis lors cette formule a reçu un assez sérieux démenti par la vulgarisation des sociétés anonymes et par la dissémination démocratique de leurs titres.

Sismondi a fourni sans doute des arguments aux revendications des socialistes ; cependant il n’est pas lui-même socialiste ; quoique convaincu de l’origine tout humaine et tout utilitaire de la propriété[35], il n’a procuré aucune thèse, ni aucun argument à notre socialisme scientifique contemporain, et il ne s’est pas davantage commis avec le socialisme communiste et mystique d’alors, que représentaient Saint-Simon, Owen et Fourier. Avec Owen et Thompson, en particulier, il déclare ne rien avoir de commun, sinon le désir « qu’il y ait une association entre ceux qui coopèrent au même produit, au lieu de les mettre en opposition les uns avec les autres[36] ». Plutôt que d’être socialiste, il nous apparaît bien davantage comme un aristocrate philanthrope.

Il a bien parlé sans doute de « mieux-value[37] », bien avant que Marx eût pris la « plus-value » pour une des bases de sa théorie ; mais il ne semble point que Marx se soit inspiré de ce précédent, et Sismondi ne répudiait pas non plus le principe d’une rémunération propre et légitime du capital.

Sismondi est seulement un interventionniste et c’est là son originalité pour le temps où il écrivait. Il charge l’État, non seulement de la police, mais du bonheur de la nation.

« Le dépositaire du pouvoir de la société, dit-il, est appelé à seconder l’œuvre de la Providence, à augmenter la masse du bonheur sur la terre et à n’encourager la multiplication des hommes qui vivent sous ses lois, qu’autant qu’il peut augmenter pour eux les chances de félicité[38]… Nous regardons le gouvernement comme devant être le protecteur dû faible contre le fort, le défenseur de celui qui ne peut point se défendre par lui-même et le représentant permanent, mais calme, de tous contre l’intérêt temporaire, mais passionné de chacun[39]… Je ne demande que les moyens lents et indirects de la législation, que l’exécution d’une justice complète entre le maître et l’ouvrier, qui fasse peser sur le premier toute la responsabilité du mal qu’il fait au second[40]. »

Le disciple le plus direct de Sismondi fut Buret (1811-1842), auteur de la Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre (1842). Mais Buret va beaucoup plus loin que Sismondi. Partisan du droit éminent de l’État et du droit social qui se superposerait aux droits privés, il croit que l’État pourrait reprendre les biens au décès des propriétaires et que, sans aller pratiquement jusque là pour des motifs d’opportunité, il devrait au moins limiter les successions, en ce qui concerne, soit le montant des parts héréditaires, soit les degrés successibles de parenté. Dans la production industrielle, il faudrait des conseils du travail pour arrêter le taux des salaires et pour circonscrire la production d’après les besoins du marché. On voit donc, que, sauf le maintien de la propriété individuelle sous la condition de son morcellement, Buret adopte les conclusions du socialisme.

Par contre, dans un ordre d’idées assez analogue à celui de Sismondi, mais très éloigné de celui de Buret, le comte de Villeneuve-Bargemont avait essayé d’introduire une économie politique chrétienne. Préfet des Bouches-de-l’Ebre, puis de Sambre-et-Meuse sous Napoléon Ier, ensuite du Tarn-et-Garonne et du Nord sous la Restauration, enfin député d’Hazebrouck de 1846 à 1848, M. de Villeneuve-Bargemont devait à cette longue carrière administrative promenée de Tortosa jusqu’à Namur une connaissance exacte de la situation économique et morale des populations. Lui aussi, mais en catholique ardent et convaincu, s’éleva au dessus des conceptions purement scientifiques de l’économie politique anglaise, et il produisit un système complexe de science et de morale, de théories et d’œuvres, d’intérêts économiques et de charité pure, qu’on a maintes fois essayé de rajeunir.

Telle est la pensée qui inspira à M. de Villeneuve-Bargemont, pendant les années de repos forcé que la Révolution de juillet lui imposait, son volume Économie politique chrétienne ou recherches sur la nature et les causes du paupérisme en France et à l’étranger et sur les moyens de le soulager et de le prévenir (1834). C’est une œuvre estimable à plus d’un titre, qui, en visant à une amélioration effective des conditions sociales, se place sur le terrain des réformes charitables beaucoup plus que sur celui des doctrines scientifiques. Nous avons cité déjà de cet auteur un hommage rendu à Malthus[41].

Si l’économie politique classique avait fait fausse route, selon M. de Villeneuve-Bargemont c’est parce que « le but de la société ne saurait être seulement la production de la richesse » ; ce but est bien plutôt « la plus grande diffusion possible de l’aisance, du bien-être et de la morale parmi les hommes ». La conclusion, c’est que « les théories de l’école anglaise ne sauraient y conduire, et qu’elles doivent se modifier ou faire place à des doctrines plus sûres[42] ». Nous souscrivons à cette pensée de placer à côté de la science un art économique profondément imbu de charité chrétienne : mais nous craignons que la distinction entre l’un et l’autre ne soit seulement entrevue et pas suffisamment approfondie par M. de Villeneuve-Bargemont. En tout cas, avec son attachement à tous les grands principes sociaux, tels que les envisageaient les esprits les plus élevés de ce temps là, et avec les appels incessants qu’il adressait à la seule charité, il est impossible de songer un instant à le rattacher au socialisme chrétien. Si ce dernier plongeait des racines jusque dans ces temps éloignés, ce serait dans l’école de M. de Lamennais qu’il faudrait en chercher les premières traces[43]. Sismondi, cependant, y aurait une certaine part à revendiquer : car l’interventionnisme exagéré d’une certaine école catholique — malthusianisme à part — peut se réclamer de lui, et ses critiques de la division du travail, de l’emploi des machines et de la surproduction générale[44] ne sont guère qu’une reproduction des critiques mêmes de Sismondi.

On a encore de M. de Villeneuve-Bargemont une Histoire de l’économie politique ou Études historiques, philosophiques et religieuses sur l’économie politique des peuples anciens et modernes (1841). Le plan en est analogue à celui de l’ouvrage de Blanqui : les idées en sont différentes, conformes d’ailleurs à celles que nous connaissons chez l’auteur de l’Économie politique chrétienne.

À coup sûr, ce que l’on pouvait constater partout depuis longtemps, c’est qu’il n’y avait plus d’unité dans le mouvement économique qui agitait le monde. Ni les préoccupations, ni la méthode n’étaient uniformes, comme elles l’avaient été aux temps d’Hume, de Smith, de Malthus et de Ricardo. Autrefois, en effet, si l’on avait des idées différentes, c’était au moins dans le même état d’esprit, et l’on se comprenait encore, quand même peut-être on ne s’accordait pas sur les détails. Mais il n’en est plus ainsi, à mesure qu’on approché du milieu du XIXe siècle. Les questions du libre-échange passionnent les hommes d’affaires ; ils y ont réduit toute l’économie politique et ils ont construit des théories pour s’en faire des arguments en faveur de leurs intérêts. Les esprits philosophiques, avec Stuart Mill et Cairnes, s’enfoncent toujours plus avant dans les abstractions ; à la suite de Ricardo, ils s’égarent toujours plus loin des réalités concrètes de la vie. Déjà aussi les publications de Carlyle, succédant à l’œuvre de Sismondi et coïncidant avec l’agitation chartiste, ouvrent davantage les âmes aux émotions de la pitié, en attendant que le vent de l’historisme soufflé à son tour de l’Allemagne et détermine une réaction, peut-être nécessaire, contre les abus de la métaphysique. Désormais, par conséquent, il va nous falloir diviser notre attention, ou plutôt il va falloir que nous la portions successivement sur des courants simultanés d’idées quelque peu divergentes. C’est dire que l’ordre chronologique ne peut pas être suivi plus longtemps : nous lui substituons donc désormais le groupement par écoles, avec l’étude des caractères qui les différencient les unes d’avec les autres.


  1. Outre ses œuvres économiques, on a de lui une Histoire des républiques italiennes en 12 volumes, une Histoire des Français en 31 volumes, une Histoire des littératures du Midi de l’Europe, etc. — Il avait été en relations avec Necker et Mme de Staël et était très hostile au catholicisme.— Dans ses premiers écrits, il ne s’appelle que Simonde et restitua seulement plus tard le vieux nom de sa famille : de Sismondi. — Sur Sismondi, voyez M. Aftalion, Œuvre économique de Simonde de Sismondi, Paris, 1899 ; — Denis, Histoire des systèmes économiques et socialistes, t. II, pp. 273 et s. ; — Isambert, les Idées socialistes en France de 1815 à 1848, 1905, Ire partie, ch. v.
  2. Sismondi reconnaît cependant que « d’après les observations des meilleurs juges, en Angleterre, les ouvriers des manufactures sont supérieurs en intelligence, en instruction et en moralité aux ouvriers des champs… Vivant sans cesse ensemble, moins épuisés par la fatigue et pouvant se livrer davantage à la conversation, les idées ont circulé rapidement parmi eux » (Op. cit., 2e édition, 1827, 1. IV, ch. vii, p. 397). — Pour la comparaison entre les ouvriers des villes et ceux des campagnes, c’est tout le contraire de l’opinion formulée vingt ans auparavant par Malthus (voyez plus haut, p. 326).
  3. L. IV, ch. vii, vii et x.
  4. L. VII, ch. ii, t. II, p. 261.
  5. Ibid., p. 262. — Sismondi présentait ses objections sous une forme saisissante, au moyen de son apologue de Gandalin et du sorcier. Le voici : « Au temps des enchantements, dit-il, Gandalin, qui logeait un sorcier dans sa maison, remarqua qu’il prenait chaque matin un manche à balai et que, disant quelques paroles magiques, il en faisait un porteur d’eau qui allait chercher pour lui des seaux d’eau à la rivière. Gandalin surprit un jour les paroles magiques : il ne put entendre cependant celles que le sorcier disait ensuite pour défaire son enchantement. Aussitôt que le sorcier fut sorti, Gandalin fit l’expérience. Il prononça les mots mystérieux, et le manche à balai porteur d’eau partit pour la rivière et revint avec sa charge. Il retourna et revint encore, une seconde, une troisième fois. « C’est assez, criait Gandalin, arrêtez ! » Mais l’homme-machine ne voyait et n’entendait rien : il aurait porté dans la maison toute l’eau de la rivière. Gandalin, au désespoir, s’arma d’une hache : il en frappa à coups redoublés son porteur d’eau insensible. Il voyait alors tomber sur le sol les fragments du manche à balai : mais aussitôt ils se relevaient et couraient à la rivière. Au lieu d’un porteur d’eau, il en eut quatre, il en eut huit, il en eut seize : plus il combattait, plus il renversait d’hommes-machines, et plus d’hommes-machines se relevaient pour faire malgré lui son travail. La rivière tout entière aurait passé chez lui, si heureusement le sorcier n’était revenu et n’avait détruit le charme. — Les industriels entassent les productions sur le marché bien plus rapidement que les manches à balai ne transportaient l’eau sans se soucier si le réservoir était plein. Chaque, nouvelle découverte, comme la hache de Gandalin, abat l’homme-machine, mais pour en faire relever quatre, huit, seize à sa place, la production continue à s’accroître avec une rapidité sans mesure » (Études, t. I, pp. 60 et 61).
  6. Éclaircissements relatifs à la balance des consommations avec les productions, à la suite des Nouveaux principes, t. II, p. 404.
  7. Voyez Lettres à Malthus, pp. 443 et s. (Supra, pp. 286-287).
  8. Sismondi fait de cette formule un « principe nouveau… plus important qu’aucun autre »… à savoir que « l’augmentation de la production de tous les objets de nos besoins et de nos désirs n’est un bien qu’autant qu’elle est suivie d’une consommation correspondante ; qu’en même temps l’économie sur tous les moyens de produire n’est un avantage social qu’autant que chacun de ceux qui contribuent à produire continue à retirer de la production un revenu égal à celui qu’il en retirait » (Éclaircissements, t. II des Nouveaux principes, p. 369).
  9. L. III, ch. xiii, t. I, p. 302.
  10. L. VII, ch. vii, t. II, p. 319.
  11. L. IV, ch. iii, t. I, p. 350.
  12. L. VII, ch. viii, t. II, p. 340.
  13. L. VII, ch. ix, spécialement t. II, pp. 359 et s.
  14. Ibid., ch. viii, p. 344.
  15. L. VII, ch. viii, t. II, p. 346.
  16. Ibid., p. 350
  17. Nouveaux principes, 1re édition, 1. VII, ch. ix. — Voyez le blâme qui en est exprimé par J.-B. Say, dans ses dernières éditions du Traité, 1. II, ch. viii, § 4 (8e édition, 1876, p. 404). — Sismondi fit disparaître ce passage dans l’édition de 1827. — Voyez nos Éléments d’économie politique, 2e éd., p. 541.
  18. Nouveaux principes, 1. VII, ch. ii, t. II, pp. 270-271.
  19. L. VII, ch. i, t. II, p. 250.
  20. Nouveaux principes, Avertissement sur la 2e édition, t. I, p. xi.
  21. Ibid., 1. Il, ch. v, t. I, p. 108.
  22. Ibid., 1. VII, ch. i, t. II, p. 252.
  23. Ibid., p. 254.
  24. Ibid., p. 261.
  25. Ibid., p. 267.
  26. L. IV, ch. x, t. I, pp. 431 et 432.
  27. L. VII, ch. v, « De l’encouragement religieux donné à la population », t. II, p. 292 et s.
  28. Avertissement de la 2e édition, p. xv.
  29. L. III, ch. xii, t. I, p. 296.
  30. Ibid., t.I, pp. 297 et 298 ; — 1. VII, ch. iii, t. II, p. 274.
  31. Ibid., t. II, p. 274.
  32. L. III, ch. xiii, t. 1, p. 304 ; — 1. VII, ch. vii, pp. 330-331 et passim.
  33. L. IV, ch. vi, t. I, p. 388.
  34. L. II, ch. v, t. I, p. 103 ; — 1. VII, ch. ix, t. II, p. 347 ; Études, t. I, p. 91.
  35. L. III, ch. ii, t. I, pp. 159-160.
  36. L. VII, ch. ix, t. II, p. 365.
  37. L’entrepreneur, dit Sismondi, « s’efforce de ne laisser à l’ouvrier que justement tout ce qu’il lui faut pour maintenir sa vie, et il se réserve à lui-même tout ce que l’ouvrier produit par-delà la valeur de cette vie… L’entrepreneur ne gagne pas parce que son entreprise produit beaucoup plus qu’elle ne coûte, mais parce qu’il ne paie pas tout ce qu’elle coûte… Le chef d’atelier a profité seul de tout l’accroissement des pouvoirs productifs qu’a opéré la division du travail » (Nouveaux principes, 2e éd., t.1, pp. 91, 92, 103).
  38. L. I, ch. ii, t. I, p. 9.
  39. L. I, ch. vii, t. I, p. 52.
  40. L. VII, ch.ix, t. II, p. 366.
  41. M. de Villeneuve-Bargemont s’était encore exprimé ainsi dans son Économie politique chrétienne : « Le système de Malthus, avait-il dit, fondé sur une morale irréprochable, est complètement d’accord avec les principes du christianisme… Malthus aurait complété sa démonstration, s’il avait su ou osé s’affranchir des préjugés du protestantisme » (L. I, ch. v, p. 93 de l’édition de 1837). — Voyez plus haut p. 302.
  42. Introduction, p. 38 de l’édition de 1837.
  43. M. l’abbé Winterer, à propos de l’abbé de Lamennais, s’exprime ainsi : « À ces noms (ceux de Fourier, Cabet, Pierre Leroux, Louis Blanc et Proudhon) nous avons la douleur de joindre celui de Lamennais » (Socialisme contemporain, 4e édition, tr. fr., Paris, 1901, p. 242). — Nous savons cependant qu’un bon nombre de catholiques sociaux ont été très froissés de ce rapprochement, ce qui du reste ne prouve rien contre son exactitude.
  44. Voyez surtout les Éléments de science sociale du P. Antoine, 1893, ch. xiii, pp. 410-426.