Histoire des doctrines économiques/2-4

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CHAPITRE IV

LE SYSTÈME DE LA MOINDRE ACTION DE L’ÉTAT

Nous avons vu l’Angleterre enfermée dans un régime nettement prohibitionniste, avec ses actes de navigation et ses droits exagérés sur l’importation des céréales. Le temps approche cependant où elle fera prédominer dans le Monde la politique tout opposée du libre-échange. Comment cette révolution s’est-elle accomplie ? Comment ces idées nouvelles se sont-elles dégagées peu à peu ? Comment enfin, ont-elles passé de la théorie dans les faits ?

De loin, Adam Smith semble avoir déterminé cette évolution, avec son esprit à la fois individualiste et cosmopolite et avec la place relativement faible qu’il faisait au sentiment et aux besoins de l’unité nationale. Cependant, avec son admiration pour la politique de Cromwell et de Charles II et avec ses réserves en faveur des industries à protéger, ce n’est pas encore lui qui a été, en fait, l’inspirateur dernier de ce changement.

Il y a eu d’ailleurs deux choses bien distinctes dans cette orientation de l’économie et de la politique de l’Angleterre. Il y a eu la poussée des intérêts, qui croyaient être mieux servis par le libre-échange que par les régimes de prohibition ou de protection ; et il y a eu aussi la logique des doctrines, qui, érigeant en dogme le système de la moindre action de l’État, se refusaient à admettre que celui-ci pénétrât dans les relations économiques des peuples aussi bien que dans celles des individus. Or, la morale utilitaire de Bentham, basée sur la recherche de l’intérêt privé, a préparé les esprits au triomphe de ces doctrines, infiniment mieux que n’avait pu le faire la philosophie de Smith.

Jérémie Bentham (1748-1832), destiné d’abord à la carrière du barreau, n’avait pas tardé à la quitter pour se livrer tout entier à des spéculations sur la législation et la morale, dans lesquelles il prenait Helvétius pour maître et pour guide[1]. Son Introduction aux principes de législation et de morale, publiée en 1780, renferme déjà tout son système. Pour lui, l’homme est placé sous l’empire du plaisir et de la douleur ; toute la morale consiste à chercher l’un et à fuir l’autre ; l’idée du juste est adéquate à l’idée de l’utile ; et la « logique de l’utilité », critérium du bien et du mal, « consiste à, partir, du calcul ou de la comparaison des peines et des plaisirs dans toutes les opérations du jugement et à n’y faire entrer aucune autre idée[2] ». Mais comment un tel principe d’égoïsme individuel pourrait-il fournir une règle quelconque d’ordre social et de gouvernement ? Eh bien, de même que « ce qui est conforme à l’utilité ou à l’intérêt de l’individu, c’est ce qui tend à augmenter la somme totale de son bien-être », ainsi « ce qui est conforme à l’utilité ou à l’intérêt d’une communauté, c’est ce qui tend à augmenter la somme totale du bien-être des individus qui la composent[3]. » Le problème sera résolu par la liberté. La règle, ce sera de « ne pas trop gouverner et de laisser les hommes vivre à leur fantaisie, sous la seule condition qu’ils ne se nuisent pas les uns aux autres. Pour accroître la richesse, ce que l’État a de mieux à faire, c’est de ne rien faire. Rien : c’est-à-dire rien comme encouragement positif, , car il ne saurait trop ôter les entraves. « C’est dans cet esprit que Bentham avait écrit les fameuses Lettres sur l’usure (1787), où il critiquait certaines idées d’Adam Smith, et son Manuel d’économie politique, qui est le formulaire le plus absolu du « laissez-faire » et du « laissez-passer »[4]. Mais au fond, auprès des hommes-sérieux et des esprits philosophiques, Bentham, avec ses exagérations, a nui à la cause de la liberté économique plutôt qu’il ne l’a servie, parce qu’il a eu le tort de faire du principe économique la règle suprême du bien et du mal, règle jugée capable d’éclairer toute la conduite de l’homme et jugée digne aussi de l’inspirer. Le moraliste utilitarien a affaibli justement le prestige de l’économiste.

Profitons donc de cette occasion pour nous expliquer sur le principe économique, parfois si mal compris et si défiguré.

Il ne faut voir en lui qu’un procédé d’action, mais nullement une règle de conduite, ni la loi du but à atteindre. Il est simplement la formule du moindre effort pour le plus grand résultat : à ce titre, s’il a une application toute particulière dans l’économie politique, c’est-à-dire dans l’ordre du travail et de la production, il en a d’autres aussi dans tous les ordres sans exception. C’est avec ce principe que le cultivateur choisit entre les genres de culture ou entre les semences à jeter dans le sol ; c’est avec lui que le chercheur conduit ses études, pour apprendre le plus en le moins de temps ; c’est avec lui que le maître détermine ses méthodes d’enseignement, pour faire apprendre le plus avec le moins de peine ; c’est avec lui,

. enfin, que l’ascète lui-même ordonne ses efforts vers le bien, pour monter le plus vite au plus près de la perfection. Ainsi en est-il du postulatum de géométrie qui nous montre la ligne droite comme lé plus court chemin d’un point à un autre, mais qui, lorsque nous sommes en un certain point, ne nous dit pas cependant vers quel autre point nous devons tracer cette ligne droite. Le principe économique ne nous apprend pas davantage si c’est vers la richesse ou vers la vertu que nous devons nous diriger. Il nous guide seulement sur la manière d’atteindre l’une ou l’autre ou bien l’une et l’autre, une fois fait notre choix. Il y a donc un abîme entre le principe économique tel qu’il est de son essence, et la formule de la jouissance immédiate et personnelle, que Bentham voulait mettre à la basé de la morale tout entière.

Un demi-siècle plus tard, on trouvera dans les manifestes de l’école de Manchester des formules analogues à celles de Bentham.

Mais tout d’abord, sur le terrain des faits, une rapide élude du mouvement libre-échangiste anglais est ici nécessaire, avec Huskisson, Peel, Gobdeh et Bright, placés au. premier rang des hommes qui ont provoqué cette grande et pacifique révolution.

William Huskisson, né en 1770, avait été élevé en France, où il s’était attaché à la cause de la Révolution. Rentré en Angleterre, il se lia avec Pitt. Nous le voyons successivement membre de la Chambre des communes depuis 1804, secrétaire de la Trésorerie, agent de la Compagnie coloniale de Ceylan de 1812 à 1823, et président du Board of trade (sorte de ministère du commerce) de 1823 à 1827. Il meurt en 1830, les jambes broyées dans un accident survenu à l’inauguration du chemin de fer de Liverpool à Manchester. Mais Huskisson n’est point un écrivain. Ce qui le distingue, c’est sa campagne au Parlement, de 1816 à 1819, pour la suppression du cours forcé des billets de la Banque d’Angleterre ; ce sont surtout les mesures progressives qu’il prend, comme président du Board of trade, pour abaisser graduellement les barrières commerciales qui isolaient l’Angleterre. Suppression de prohibitions d’importer et d’exporter, abaissement de droits, simplification de règlements, abolition de la douane intérieure entre la Grande-Bretagne et l’Irlande, démolition progressive de l’acte de navigation de 1660 et conclusion de traités de navigation avec concessions réciproques[5] : telles sont en quelques lignes les mesures qui marquent le passage d’Huskisson aux affaires. Dans un autre ordre d’idées, il faut savoir gré à cet homme sincèrement libéral de ses efforts pour l’émancipation des catholiques et particulièrement des catholiques irlandais.

Canning, ami d’Huskisson et son successeur à la présidence du Board of trade, maintint les premiers résultats acquis.

En 1828, les lois sur les blés commencèrent à être adoucies. L’Angleterre établit alors une véritable échelle mobile, avec des droits d’importation qui allaient en croissant dès que le blé commençait à valoir moins de 73 sh. le quarter (40 fr. 15 les 100 kil.), L’importation, au lieu d’être défendue à moins que les blés ne valussent au moins 70 sh. le quarter (38 fr. 50 les 100 kil.) comme avec la loi de 1824, commençait à être permise dès qu’ils valaient 53 sh. (29 fr. 15). Lorsqu’ils valaient ce prix-là, le droit d’entrée atteignait son maximum, qui était de 33 sh. 8 d. le quarter, c’est-à-dire 18 fr. 50 les 100 kil. ; à mesure que le blé montait, le droit décroissait progressivement jusqu’à un minimum de 1 sh. (ou 0 fr. 55 les 100 kil.), minimum qui était atteint avec les cours de 73 sh. le quarter (40 fr. 15 les 100 kil.). C’était un immense progrès.

Sir Robert Peel (1788-1850) était le fils d’un grand industriel qui avait gagné une immense fortune dans les cotons. Il débuta dans la politique à l’âge de vingt et un ans, comme député à la Chambre des communes, où il représenta d’abord un bourg pourri d’Irlande, qui n’avait que douze électeurs, et ensuite l’Université d’Oxford. Il fit partie de plusieurs ministères, à partir de 1821. Peel, qui appartenait au parti tory, avait longtemps combattu les mesures que préconisait Huskisson. Partisan du cours forcé des billets de banque, il n’ouvrit les yeux qu’en 1819, au moment où son opinion succombait définitivement. Il fut longtemps aussi l’adversaire de l’émancipation des catholiques, qu’il finit cependant par insérer dans son programme. Il a attaché son nom à deux grandes réformes : le bank-charter act de 1844 et la politique libre-échangiste.

La fameuse Ligue de Manchester — Anticornlawleague — se constituait en 1838, en vue d’aboutir à la suppression complète des droits sur les blés étrangers. Au début, elle comptait sept membres seulement, résolus à déterminer par des meetings et des discours un mouvement d’opinion contre les cornlaws.

De ce nombre était Richard Cobden (1804-1865), fils d’un fermier ruiné et grand fabricant de tissus de coton à Manchester, qui fut ensuite longtemps membre de la Chambre des communes et qui reperdit, en négligeant les affaires pour la politique, la fortune qu’il avait gagnée dans l’industrie, Cobden était un orateur véhément et passionné, grossier même au besoin avec les personnages les plus respectés de tous les partis, tels que lord Wellington, Robert Peel et lord Russel. Le principal collaborateur de Cobden fut John Bright, quaker austère, qui fut plus tard président du Board of trade dans un ministère Gladstone.[6]

En 1842, les manchestériens gagnèrent Peel à leur cause. La même année ils obtenaient une nouvelle loi sur les céréales, qui constitua un premier et important succès de la Ligue. On maintenait bien à 73 shell. (40 fr. 15 les 100 k.) le prix jugé rémunérateur, à partir duquel le droit sur les blés apparaissait comme un simple droit de statistique ; mais l’échelle croissante des droits à l’importation allait être beaucoup moins rapide, et ces droits ne pouvaient plus dépasser 1 l. sterling le quarter (soit 11 francs les 100 kil.). La même année encore le Parlement levait les prohibitions à l’entrée de la viande, du poisson, etc., et les droits d’exportation sur les houilles et les minerais. De nouveaux succès marquèrent la suite de cette campagne. Enfin les derniers débris des cornlaws tombèrent en 1846. Depuis lors les barrières douanières s’abaissèrent toujours de plus en plus, de manière à ce que les droits perçus à l’importation, tout en restant fort élevés et en fournissant à la couronne des revenus fort importants, eussent de plus en plus le caractère de droits fiscaux, ou impôts de consommation perçus sur des produits exotiques.

C’était le 27 janvier 1846 que Peel avait déposé son projet pour l’abolition des droits sur les blés étrangers. L’Anticornlawleague n’avait donc plus de raison d’être. Elle ne s’en maintint pas moins, sous un programme un peu nouveau, qu’elle formula dans le fameux manifeste du 10 mai 1846. Ce programme comportait : le libre-échange absolu au nom du droit naturel ; la paix extérieure à tout prix ; le principe de non-intervention dans la politique continentale. Telle est l’école de Manchester ou manchestérianisme — le Manchesterthum, disent les socialistes allemands — qui implique, soit au dedans, soit au dehors, l’action politique et économique de l’État réduite à sa plus faible expression[7]. On est loin maintenant d’Adam Smith ; et l’ignorance seule ou la mauvaise foi permet de confondre les premiers économistes et leurs successeurs moins immédiats sous le nom unique de manchestériens comme le font bien souvent des polémistes.

Le libre-échange venait de trouver en France un avocat éloquent et passionné dans la personne de Bastiat. Frédéric Bastiat, né en 1801, à Mugron dans les Landes, ne connut que sur le tard sa vocation et son talent. Il essaya d’abord du commerce, exploita ses propriétés, puis se fit nommer juge de paix dans son petit pays. Ce fut en 1844 seulement qu’il débuta dans l’économie politique, par des articles que le Journal des Économistes publia et qui furent immédiatement remarqués. Sa voie était trouvée : il donna la même année son premier volume, intitulé Cobden et la Ligue. Il passa les dernières années du règne de Louis-Philippe à combattre le protectionnisme et le mercantilisme dans une foule de brochures et de pamphlets pétillants de verve et d’esprit, parmi lesquels on citera toujours la Pétition des fabricants de chandelles comme un chef-d’œuvre de mordante ironie[8]. Bastiat est plus franchement que tout autre le représentant de la thèse du droit naturel d’échange avec tout le monde : et il n’est pas loin d’assimiler à un vol la perception d’un droit de douane quel qu’il soit.

Mais la Révolution de 1848 donne une autre direction à ses efforts. Libéral dans le sens le plus large du mot, Bastiat tourne alors ses armes contre le socialisme menaçant. Il est nommé député à la Constituante en 1848, puis à la Législative en 1849, et va mourir à Rome d’une maladie de langueur, en 1850, en laissant le souvenir d’une fin profondément chrétienne. Par malheur il n’avait pu achever ses Harmonies économiques, qui devaient être dans sa pensée une vaste synthèse doctrinale. Un seul volume en parut ; encore beaucoup des vingt-cinq chapitres qu’il renferme ne sont-ils que des ébauches. Nous reviendrons plus tard sur ces pages si vivantes et j’ose dire aussi si poétiques, auxquelles Bastiat, peu prisé dans les régions purement scientifiques, est redevable ailleurs d’une popularité que les années ont à peine affaiblie.

D’autres publicistes faisaient campagne avec Bastiat pour le libre-échange : citons au moins parmi eux Michel Chevalier, Joseph Garnier et Wolowski.

Michel Chevalier (1806-1879), né à Limoges, puis reçu premier à l’École polytechnique à l’âge de dix-sept ans et ingénieur des mines, avait d’abord versé dans les chimères du saint-simonisme. Il en eut une poursuite devant la Cour d’assises de la Seine et une condamnation à un an de prison, en 1832. Gracié d’une partie de sa peine, il fut envoyé en mission aux États-Unis, par la protection de Thiers, et ce fut de là qu’il écrivit, en 1834, ses curieuses Lettres sur l’Amérique du Nord. Il rentra en faveur auprès du gouvernement et fut successivement conseiller d’État, professeur d’économie politique au Collège de France en remplacement de Rossi, puis député de l’Aveyron avant 1848. Sous l’Empire on le retrouve conseiller d’État, puis sénateur.

Michel Chevalier s’efforça de donner une grande impulsion aux travaux publies et particulièrement à là construction des chemins de fer. En cela, il restait en lui autant du polytechnicien, de l’ingénieur et du saint-simonien, qu’il pouvait y avoir de l’économiste. Son Traité de la monnaie (1850) et son Cours d’économie politique sont deux œuvres d’une réelle valeur : mais il est surtout intéressant par la part qu’il eut à la négociation des traités de commerce de 1860.

Libre-échangiste-convaincu, il avait entrepris, en 1859, de convertir Napoléon III à ses idées et de l’amener à négocier des traités de commerce, que la Constitution permettait à l’empereur de signer à lui tout seul, sans avoir besoin de les faire ratifier parle Corps législatif. Napoléon III se rendit aux motifs invoqués : Michel Chevalier fut envoyé en Angleterre avec mission de s’entendre avec Cobden, qu’il parvint à ramener à Paris. Mais la négociation fut pénible : tellement Cobden, partisan du libre-échange absolu et sans réciprocité conventionnelle, était éloigne de comprendre la nécessité des traités de commerce.

Joseph Garnier (1813-1881) ne fut ni un homme d’action, ni un promoteur d’idées nouvelles : c’était bien plutôt le vulgarisateur[9]. Il fut un des fondateurs du Journal des Économistes et de l’Annuaire de l’économie politique et de la statistique. On lui doit un Principe de population, dans un sens purement malthusien, un Traité d’économie politique, qui eut un grand succès, un Traité des finances et nombres d’autres ouvrages estimables.

Quant à Wolowski (1810-1876), qui appartient à la même pléïade d’économistes libéraux groupés autour de l’œuvre de 1860, il s’occupa surtout des questions de banque, de monnaie et de finances[10].

Le système de la moindre action de l’État, qui était au fond de la fameuse déclaration de Manchester du 10 mai 1846, allait se découvrir un philosophe inconnu, qui avait depuis longtemps indiqué des bases nouvelles à cette théorie. C’est Guillaume de Humboldt, frère du grand naturaliste. Il y a du reste une profonde différence entre Bentham et Humboldt, et la morale utilitaire ou la vulgarité de l’égoïsme individuel n’a plus rien à faire ici.

Né à Postdam en 1767 et mort conseiller d’État en Prusse en 1835, Guillaume de Humboldt avait été successivement ambassadeur à Vienne, membre des congrès de Prague en 1813, de Châtillon en 1814, de Vienne en 1815, d’Aix-la-Chapelle en 1818, et ministre au royaume de Prusse, toujours libéral convaincu non moins qu’ardent patriote[11]. Or, il avait composé, dès 1792, un Essai sur les limites de l’action de l’État[12], que la censure d’abord, sa négligence ensuite l’empêchèrent de publier. En 1850, on en retrouva par hasard une copie presque complète dans une de ses propriétés, et l’ouvrage, publié en 1861, fut révélé et mis en faveur par Stuart Mill dans son volume On liberty.

L’idée maîtresse de Humboldt, c’est que « le vrai but de l’homme, celui que lui assigne la raison éternelle et immuable, c’est le développement le plus large et le mieux proportionné de ses forces dans leur ensemble. Or, l’homme, même le plus libre, le plus indépendant, quand il est placé dans un milieu uniforme, progresse moins[13]. » D’où la nécessité de la liberté et de la variété. Aussi Humboldt élimine-t-il des fonctions de l’État une foule d’attributions que les préjugés, la routine ou le parti pris prétendaient lui confier.

En matière d’éducation par exemple, l’instruction publique est nettement condamnée : il suffit « d’empêcher que les enfants ne restent entièrement privés d’éducation ; il vaut mieux donner des tuteurs aux parents négligents et aider les pauvres ; car une nation qui n’aurait tout entière conservé qu’un seul mode d’éducation, manquerait de toute force pour résister à la décadence et manquerait également de tout équilibre[14]. » En matière d’associations, c’est encore la liberté qui doit prévaloir ; car, bien loin de se rallier sur ce point à l’individualisme obligatoire de Quesnay et de J.-J. Rousseau, et « bien loin de penser que les sociétés et associations produisent nécessairement des conséquences mauvaises », de Humboldt les considère comme « un des plus sûrs et plus féconds moyens pour produire et accélérer le progrès de l’humanité[15] ».

Au résumé, « l’État doit s’abstenir entièrement de tout travail tendant à agir directement ou indirectement sur les mœurs et le caractère de la nation, si ce n’est lorsque ce travail se relie fatalement, comme conséquence naturelle et allant de soi, à ses autres prescriptions absolument nécessaires… Toute surveillance exercée sur l’éducation, sur l’organisation religieuse, sur les lois somptuaires, etc., est tout à fait en dehors de l’action de l’État[16]. »

À quoi se bornera donc le rôle de l’État ? À la défense armée et à la représentation extérieure[17] ; à la sauvegarde de la justice dans les actes individuels qui touchent autrui d’une manière immédiate et directe (lois civiles) ; à la punition des transgressions dont les ordres ou les défenses de l’État seraient l’objet (lois pénales) ; enfin à la protection des personnes qui n’ont pas la jouissance intégrale des forces naturelles de l’humanité.

Je ne dis point que Humboldt, connu si tard, ait exercé une grande influence sur les idées de son siècle ; mais il est hors de doute qu’il avait traduit, au début même de la période révolutionnaire, des idées qui n’étaient ni celles de l’ancien régime, ni celles du despotisme légal ou du jacobinisme, et qui devaient avoir une étonnante fortune après lui. Par malheur, il a manqué et il manque à beaucoup de ceux qui affectent de les professer, la logique de les vouloir appliquer en tout ordre de choses, même et surtout en matière de liberté d’enseignement et de liberté d’association.






  1. Bentham a considérablement écrit. Ses œuvres, dont quelques-unes ont paru d’abord en français, ont été recueillies et même arrangées par Étienne Dumont, ministre protestant de Genève établi en Angleterre au commencement de la Révolution. Dumont a remanié plusieurs manuscrits de Bentham.
  2. Principes de législation (arrangés de l’Introduction aux principes de législation et de morale, parue en 1780), ch. i.
  3. Ibid.
  4. « Les actes spontanés des individus dans la carrière de l’industrie et du commerce, dit Bentham, dépendent de trois conditions : l’inclination, la connaissance et le pouvoir… Par rapport à l’inclination, le gouvernement n’a rien à faire, pas plus que pour augmenter le désir de boire et de manger. Par rapport à la connaissance il peut contribuer à la répandre… Par rapport au pouvoir, en tant qu’il consiste en capital pécuniaire, le gouvernement ne peut pas le créer : tout ce qu’il donnerait à un individu serait ôté à un autre. Mais il y a une autre branche de pouvoir consistant en liberté d’agir, et celui-là le gouvernement peut le donner sans frais. Il suffit d’abroger les lois gênantes, d’écarter les obstacles, en un mot de laisser faire » (Manuel d’économie politique, ch. i).
  5. Pour la suppression de l’acte de navigation, Huskisson faisait valoir, entre autres, cet argument, que les représailles provoquées par l’attitude de l’Angleterre avaient pour résultat d’obliger les navires anglais partis avec un chargement de l’Angleterre pour l’Amérique à revenir sur lest de l’Amérique (et réciproquement les navires américains venus en Angleterre avec un chargement en repartaient aussi sur lest). Il y avait là une perte que les armateurs anglais sentaient tout aussi bien que les armateurs américains.
  6. Voyez nos Éléments d’économie politique, 2e éd., p. 345.
  7. « Il y a peu à prendre, pour la théorie économique, dans les discours et les écrits des chefs de la ligue », a dit Bastable. (Théorie du commerce international, tr. fr., p. 180). — Bastable est d’ailleurs contre la thèse du droit naturel du libre-échange : il n’y voit qu’un mauvais argument en faveur d’une bonne cause (Op. cit., p. 178).
  8. Voir Œuvres complètes, édit. Guillaumin, 1854, t. IV, p. 57.
  9. Joseph Garnier, fils de modestes cultivateurs du Var, fut le beau-frère d’Adolphe Blanqui. Il représenta le département du Var au Sénat, de 1876 à 1881.
  10. Wolowski, Polonais d’origine, se trouvait en mission à Paris, pour le compte du gouvernement insurrectionnel, de 1830 à 1832. Il y resta après la victoire des Russes. Il fit partie de l’Assemblée nationale en 1871 et exerça une influence salutaire dans les discussions de finances et d’impôts.
  11. Sa biographie a été donnée par Challemel-Lacour : La Philosophie individualiste, étude sur Guillaume de Humboldt, 1864.
  12. Ideen zu einem Versuch, die Grenzen der Wirksamkeit des Staats zu bestimmen. — Ne pas confondre avec une brochure anonyme de 1793, Von den wahren Grenzen der Wirksamkeit des Staats in Beziehung auf seine Mitglieder, due à son ami et confident Dalberg et où lui-même n’avait fourni que des idées.
  13. Op. cit., ch. ii, trad. franç., p. 13.
  14. Op. cit., ch. vi, pp. 81-83.
  15. Op. cit., ch. x, p. 179.
  16. Op. cit., ch. viii, p. 138.
  17. Ce qui est très curieux et pour ainsi dire inexplicable, c’est le jugement de Humboldt sur la guerre : il la regarde comme « un des phénomènes les plus salutaires au progrès du genre humain », et il déclare que c’est « avec peine » qu’il’la voit « disparaître de plus en plus de la scène du monde » (Op. cit., ch. v, p. 66). Mais c’était en 1792 qu’il avait écrit ces dernières lignes et l’histoire allait lui donner un étrange démenti.