Histoire des doctrines économiques/4-5-3

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III

LE SOCIALISME SCIENTIFIQUE DEPUIS KARL MARX

Depuis quarante ans, la littérature socialiste est devenue d’une effrayante prolixité. L’espace nous manque pour la faire connaître en détail : nous fixerons plus particulièrement notre attention sur Lassalle et Schæffle, à raison de la déviation particulière qu’ils ont tenté de donner au mouvement tout à fait philosophique dont Marx avait été l’initiateur.

Karl Marx faisait de la métaphysique par le livre : Lassalle — juif et Allemand comme Marx — a fait surtout de l’agitation par le pamphlet et le discours[1].

Ferdinand Lassalle, né à Breslau en 1825, fut d’abord destiné au commerce, puis se tourna presque aussitôt vers le barreau et la politique. Dans cette première partie de sa carrière, il se consacra tout entier à la défense de la comtesse de Hatzfeld, qui, malheureuse en ménage, soutenait contre son mari d’interminables procès, dans lesquels elle avait à lutter contre le gouvernement et l’aristocratie. Compromis dans les événements de 1848, Lassalle a six mois de prison. Il se lie ensuite avec Marx et Engels et collabore de loin à leur œuvre, mais toujours plus en tribun, en pamphlétaire et en orateur qu’en philosophe et en économiste.

Sa carrière vraiment active commence en 1861 et ne dure que trois ans.

Cette même année là il publie le Système des droits acquis[2], où il critique vivement la propriété individuelle et l’hérédité ; puis, en 1863, la Réponse ouverte au comité central pour la convocation d’un congrès général des travailleurs à Leipzig[3], œuvre bientôt suivie de Bastiat Schulze-Delitsch ou Capital et travail[4]. Mais Lassalle était surtout l’homme de la parole. Il avait tout ce qu’il faut pour plaire : aristocrate de goûts et de manières, habile à manier l’ironie et l’apostrophe, il séduisait son auditoire. Un rôle considérable paraissait donc lui être réservé, si sa carrière avait pu durer plus longtemps.

Elle fut courte et se termina tragiquement. En 1862, quoique approchant de la quarantaine, il sut inspirer une vive passion à une jeune fille de quinze ans, presque une enfant, Hélène de Dœnniges, fille d’un ambassadeur de Bavière, qu’il voyait pour la première fois dans un bal à Berlin. Le projet de mariage souleva une vive opposition de la part des parents de la jeune fille. Après quelques entrevues habilement ménagées, Lassalle rencontre par hasard Hélène au Kaltbad sur le sommet du Righi, et cette fois il lui propose de se laisser enlever. La jeune fille hésite malgré sa passion. Un duel s’ensuit entre Lassalle et Ianko de Rakowitz, à qui Hélène était fiancée, et Lassalle, mortellement blessé à Genève, y meurt trois jours après, le 31 août 1864[5]. La comtesse de Hatzfeld recueillit le corps et lui organisa un cortège triomphal, qui traversa l’Allemagne aux acclamations de la foule.

On doit à Lassalle la formule de la loi d’airain — das eiserne ou das geherne Gesetz — loi du salaire nécessaire, déduite d’un rapprochement entre la loi de l’offre et de la demande, appliquée au salaire, et la loi qui pousse la population à augmenter jusqu’à la limite extrême de la faculté de vivre[6]. — Cependant Lassalle contredisait quelque peu sa thèse lorsqu’il reconnaissait, dans l’Offenes Antwortschreiben lui-même, qu’il y avait eu depuis un siècle, parmi les travailleurs, une amélioration absolue des conditions de l’existence. Or, bien que cette amélioration, à l’en croire, eût été relativement moins considérable pour eux que pour les autres classes de la société (ce qui est faux ou pour le moins très douteux), le simple énoncé du changement indiquait assez que la loi du salaire nécessaire ne s’était pas vérifiée. Donc elle était fausse. Même le monde socialiste renonce à la défendre[7], entre autres motifs, d’ailleurs, parce que, si elle était exacte, elle serait fatale et que la lutte contre elle ne devrait pas aboutir, ce qui rendrait inutiles les grèves et toute l’agitation des syndicats ouvriers.

Lassalle avait sur la valeur et sur la richesse des idées qui se rattachaient de près à celles que Karl Marx avait émises dans sa Critique de l’économie politique. Quant à son procédé de transformation sociale, celui-ci consistait dans la création progressive d’associations coopératives de production, Produktivassociationen, que l’État subventionnerait et qui prépareraient les voies à un régime collectiviste. La constitution de ces sociétés n’est pas le terme, elle n’est qu’un procédé pour y parvenir. Lassalle lui-même la présente comme « le moyen transitoire le plus modéré, le plus facile », comme le « grain organique de sénevé dont la vitalité irrésistible se développe d’elle-même[8] ». C’était donc, au moins pour la période de transition, du socialisme sociétaire à la manière de Louis Blanc[9]. Lassalle calculait qu’une centaine de millions de thalers (375 millions de francs) aurait suffi pour la transformation ouvrière de l’Allemagne, puisque chaque société coopérative devait se suffire et même prospérer, une fois franchies les difficultés du début[10].

Tel est le remède, et il ne faut voir que des palliatifs insuffisants, éternisant peut-être le mal, dans toutes les institutions qui ont été imaginées pour remédier à ce mal. Les caisses d’épargne, de secours ou de retraites, même les banques populaires Schulze-Delitsch, à supposer qu’elles puissent améliorer le sort de quelques individus, ne peuvent pas améliorer la condition générale ; les banques Schulze-Delitsch, en particulier, rendent moins de services aux ouvriers proprement dits qu’aux petits négociants et aux artisans autonomes. Quant à la société coopérative de consommation, elle permet plutôt aux patrons d’abaisser les salaires, puisqu’elle abaisse pour les ouvriers le coût de la vie. Il n’y a donc d’espoir que dans la société coopérative de production, subventionnée par l’État, et c’est aux ouvriers d’y arriver, au moyen d’une campagne activement conduite en faveur de l’établissement du suffrage universel direct.

Lassalle avait su inspirer une réelle sympathie à l’évêque de Mayence, Mgr de Ketteler. Dans son opuscule Die Arbeiterfrage und das Christenthum, paru l’année de la mort de Lassalle, Mgr de Ketteler, rallié sans réserve à la thèse économique du salaire nécessaire, préconisait également les sociétés coopératives de production, mais en demandant aux catholiques, et non pas à l’État, de les subventionner à titre d’œuvres pies. Plus tard, il est vrai, Mgr de Ketteler, convaincu de l’inutilité de ses efforts en ce point, laissa tomber l’idée qu’il avait émise[11].

Schæffle est d’un socialisme moins violent. Non seulement ses opinions socialistes présentent un flux et uns reflux successifs, mais encore il a quelque chose de notre possibilisme français, en cherchant moins à bâtir de toutes pièces un système nouveau, qu’à faire dévier nos institutions actuelles vers le socialisme[12].

Né en Wurtemberg, il fut professeur d’économie politique à Tübingen en 1861, puis à Vienne en 1868, et ministre du commerce en 1871 dans le cabinet autrichien Hohenwart. Il s’est retiré depuis lors à Stuttgart.

Il expose, dans la Quintessence du socialisme, que la question capitale est de savoir si le socialisme, qui supprime le stimulant de l’intérêt privé, pourra le remplacer par un autre au moins équivalent : sinon, la production diminuera et avec elle les moyens de vivre. Le socialisme, sans doute, n’a encore ni donné une réponse, ni fourni une preuve : cependant on ne peut pas affirmer qu’il n’y réussisse pas quelque jour. Mais pour s’implanter il faut qu’il sache mettre à profit la centralisation administrative de l’État moderne, la concentration actuelle du commerce et la tendance à la grande industrie, non moins que le penchant des ouvriers vers l’association professionnelle et leur esprit d’indiscipline à l’égard du patronat[13]. Surtout il faut rayer de la théorie démocrate-socialiste la thèse du travail cause de la valeur et la thèse du produit intégral au travailleur : en effet, si chacun se voyait attribuer individuellement la valeur qu’il a produite et s’il se la voyait attribuer d’après la quantité de travail social qui y est, contenue, on aurait bien, sans aucun doute, un régime qui serait tout différent du régime économique présent et passé, mais on en aurait un qui resterait encore individualiste et qui ne serait ni social, ni égalitaire, ni communautaire[14]. Donc, théoriquement, le marxisme a tort à bien des égards.

Schæffle explique aussi que le socialisme n’exige pas là suppression générale de la propriété. Ce seraient seulement les moyens de production, autrement dit le capital, qui seraient mis en commun — plutôt même le capital dans son ensemble que dans le détail des richesses qui le constituent. Ainsi les objets de consommation et une certaine proportion de capitaux resteraient l’objet d’une attibution privative, en attendant que la logique, comme nous allons le voir, pousse Schæffle à une solution plus radicale.

Pratiquement, au dire de Schæffle, le socialisme a rendu déjà de grands services par le mouvement de réformes qu’il a déterminé. On arrivera ainsi, progressivement, à satisfaire le vœu des démocrates-sociaux, sans avoir besoin de la grande révolution économique et sociale que Marx avait prédite comme devant être amenée fatalement par les lois de l’accumulation capitalistique[15].

Mais Schæffle va plus loin dans son troisième volume de Bau und Leben des socialen Kœrpers, en même temps qu’il y dessine plus nettement les bases de la future société socialisée. Cette fois ci, tout en laissant subsister la propriété privée des objets de consommation, il demande la socialisation intégrale des moyens de production. Voilà donc le collectivisme bien nettement constitué, théorie nouvelle que les précurseurs, au xviii siècle, n’avaient pas pu imaginer et qui ne pouvait naître qu’après que l’économie politique devait avoir nettement assis son concept du capital.

Or, cette socialisation des moyens de production, d’après Schæffle, exige une réglementation publique de la production par des corporations professionnelles locales, sous l’autorité de directeurs élus par elles. Ces corporations seront des organes fédératifs indépendants de l’État : aussi la régularisation de la production économique sera-t-elle indépendante des pouvoirs politiques nationaux. Les corps professionnels tariferont aussi leurs produits, eu égard à la valeur d’usage et aux frais de production. Les prix de ce tarif commanderont, d’une part, la demande du public, et d’autre part l’offre, c’est-à-dire la production par la corporation. Les instruments de paiement seront des bons de travail, qui vaudront assignation sur une partie du produit de la communauté. Ce système, vu dans son ensemble, maintiendrait le mariage, la liberté des consommations, la variété et le choix des carrières, l’inégalité des revenus et les différences correspondant aux inégalités de force et de talent.

Finalement le socialisme de Schæffle nous paraît beaucoup plus dangereux que celui de Marx. Grâce à l’apparente modération de ses résultats et à la savante gradation de ses réformes, il épouvante moins et il attire davantage.

Aussi sont-ce les grandes lignes de ce programme qui ont été adoptées par les organes avancés de la démocratie chrétienne[16]. Il est certain que Schæffle ne peut pas être classé parmi les disciples de Marx ; il est bien certain, néanmoins, qu’on peut être socialiste tout en professant comme Schæffle une aversion très sincère pour la démocratie sociale. Schæffle finit d’ailleurs en combattant celle-ci à visage découvert dans son Aussichtslosigkeit der Social-demokratie, et nous avouons avoir trouvé contre elle peu d’arguments aussi forts que ceux par lesquels il montre que, si elle pouvait se constituer, elle serait fatalement une oligarchie despotique et non pas une démocratie égalitaire[17].

Pour la France, un des principaux écrivains socialistes récents a été Benoît Malon (1841-1893)[18], « l’homme, dit M. Villey, dont les théories paraissent avoir exercé le plus d’influence sur le développement du socialisme contemporain[19] ». Il a écrit le Socialisme intégral, une volumineuse Histoire du socialisme et nombre d’autres publications. C’est lui qui a fondé la Revue socialiste. Il n’a rien démenti, ni atténué de la haine que le socialisme actuel a vouée au christianisme ; il a fait beaucoup au contraire pour l’attiser.

Mais entre temps l’astre de Karl Marx avait bien pâli, depuis la Critique de l’économie politique et le premier volume du Capital. Aux yeux de Bernstein par exemple, rien ne doit subsister de l’édifice si péniblement échafaudé par le fondateur de l’Internationale. Adversaire des théories de la valeur et de la plus-value qu’il tient pour réfractaires à toute démonstration, Bernstein est sans pitié pour celle de l’évolution économique. La concentration des fortunes, l’action centralisatrice des sociétés anonymes, l’invasion irrésistible de la grande industrie, la théorie des crises expliquées par la « sous-consommation » des classes ouvrières, Bernstein renverse tout et cependant Bernstein est aussi socialiste et aussi révolutionnaire que Marx pourrait se faire gloire de l’avoir été[20].

Anton Menger, lui aussi, considère le marxisme comme une « sociologie imbue de métaphysique indémontrable[21] ». C’est dans cet esprit qu’il esquisse son plan de « l’État populaire du travail », en passant en revue les idées fondamentales de tous les pontifes du socialisme et en groupant toutes leurs solutions autour de certains types bien arrêtés, puis en discernant ce qui lui paraît à laisser ou à prendre et en traçant à la fin tout un programme de transition pour l’avènement du régime nouveau[22]. On ne fera pas de la persuasion par l’exemple, comme avec les phalanstères ; et l’on n’attendra pas davantage la solution catastrophique de Karl Marx[23] ; mais on transformera la société par la « juxtaposition du régime socialiste et du régime du droit privé », pendant que ce droit privé lui-même marchera vers le socialisme au moyen du rachat de la grande propriété, de la constitution des communes socialistes et de l’extension progressive du domaine commun[24]. « Une fois le premier pas fait par le rachat de la grande propriété, dit Menger, le conflit sera bien plus vite tranché qu’il ne le fut entre le paganisme et le christianisme[25]. » Comme régime final, on aura la mise en commun de tous les biens productifs et la possession privative des biens consomptibles au sein de communes grandes ou petites comme maintenant, où chacun aura son domicile forcé de travail et d’assistance et où tout le monde sera réparti administrativement, suivant ses aptitudes héréditaires ou acquises, entre les divers groupés de travailleurs.

La famille, cependant, ne sera pas complètement abolie. À la vérité, « un régime tel que l’amour libre ou le mariage collectif ne peut en aucune façon être considéré comme immoral[26] » : cependant il vaudra mieux conserver le mariage actuel, sous cette réserve qu’il devienne dissoluble. « L’amour libre, en effet — dit Menger — doit être comparé à la libre concurrence, à la liberté de contrat et à d’autres institutions économiques semblables, qui, sous le couvert d’une liberté trompeuse, assurent la domination des riches et des puissants. »

Ce sera seulement lorsque « l’État populaire du travail aura entraîné la régénération juridique et morale de l’humanité, mais alors seulement, qu’il sera possible de songer à réformer la vie sexuelle[27] ». Pareillement « l’État populaire du travail devra bien longtemps faire une place, dans son système juridique, au devoir alimentaire et au devoir éducatif des parents », ce qui aura l’avantage « d’opposer à la surpopulation une barrière sociale aussi efficace que le régime juridique actuel[28] ».

Au résumé, ce qu’il y a de particulièrement intéressant dans ces pages de Menger, c’est là description des procédés de transition. Notre socialisme réformiste contemporain, avec les lois qu’il élabore, surtout en France, et avec les concepts juridiques nouveaux qu’il cherche à introduire, ne paraît guère imaginer autre chose, si ce n’est qu’il ne parle pas de la commune obligatoire, ni du domicile et du métier forcés qu’elle imposerait, et si ce n’est aussi qu’il a pris, pour levier, dans son dessein de soulever le monde, la force des syndicats ouvriers, auxquels Menger ne pensait pas. Le marxisme, en un mot, a fait place au syndicalisme, et la théorie à la pratique, mais toujours avec la même ébauche de plan social.

Il faudrait cependant et tout d’abord que les socialistes se missent bien nettement d’accord sur le but à atteindre. Puisqu’il y a contradiction entre le principe du droit du travailleur au produit intégral et le principe du droit de tout homme à l’existence, c’est-à-dire à la satisfaction de ses besoins, il faudrait qu’ils optassent bien franchement pour l’une ou l’autre de ces formules. Or, ils ne l’ont pas fait.

C’est cette antinomie que nous voulons exposer ici[29].

Dans la théorie socialiste, le droit au produit intégral et le droit à l’existence, joints au droit au travail, forment avec celui-ci les droits innés, par opposition aux droits acquis. Ces derniers, ne sont que le produit postérieur et plus ou moins arbitraire des lois positives ; ils se sont constitués par une coutume qui, « faite de la domination accapareuse des uns et de l’asservissement résigné des autres est la forme spontanée du droit[30] ». À ce titre donc, il importe de refaire la philosophie du droit plus encore peut-être que l’économie politique : car « la philosophie du droit doit être considérée comme l’essence même du socialisme, malgré ce coloris économique qui prend une si grande extension, notamment chez les socialistes allemands (Rodbertus, Marx, Lassalle)[31] ».

Mais revenons aux droits innés.

Le premier de ces droits, je veux dire le droit au travail, n’est encore qu’un prolégomène et n’est point une solution. À qui appartiendra la richesse que le travailleur aura produite ? Assurément — répondent à l’unanimité tous les socialistes — elle ne doit pas appartenir aux non-travailleurs. Voilà déjà la condamnation de tous les revenus sans travail ; voilà par conséquent la condamnation de la rente et des profits, en prenant ce dernier mot au sens le plus large, mais aussi le plus inexact, que les anciens économistes anglais y aient donné.

C’est là ce qu’on appelle la partie négative de la formule du « droit au produit intégral du travail ». Jusque là, aussi, l’accord est parfait entre les socialistes, unanimes à professer que « le montant des revenus oisifs donne la exacte de la spoliation des travailleurs[32] ».

Mais, dès qu’on sort de cette lutte des classes entre elles, dès que, après avoir écarté tous les bénéficiaires actuels des revenus sans travail, on aborde la partie positive de la formule du droit au produit intégral, on rencontre les divergences et les contradictions.

Le travailleur jouira-t-il isolément de tout ce qu’il aura produit, mais de cela seulement et de rien autre ? Alors la misère absolue continuera de peser sur quiconque aura été empêché naturellement de travailler, et une pauvreté relative continuera de peser sur quiconque aura produit moins que les autres, soit qu’il fût moins habile, soit qu’il fût moins diligent.

Ou bien, au contraire, en vertu du seul droit à l’existence, chacun jouira-t-il en proportion de ses besoins ? Si oui, la misère et même la pauvreté relative devront théoriquement disparaître : mais on aura émoussé le stimulant de l’activité au travail, et la misère, que l’on aura évitée dans la répartition, nous envahira par le terrain de la production, en n’y laissant plus croître assez de biens qui puissent être répartis.

Dans la première de ces deux solutions (droit au produit intégral proprement dit), l’individualisme subsistera entre les travailleurs. Dans la seconde (droit à l’existence), on aura trouvé du premier coup le communisme le plus absolu.

On conçoit donc que les socialistes se soient divisés et surtout qu’ils aient équivoque. Les saint-simoniens étaient pour le droit à l’existence, — puisqu’ils donnaient « à chacun selon ses besoins » ; Louis Blanc avait tenu successivement pour les deux opinions[33] ; quant à Rodbertus et à Marx, ils n’ont pas laissé leurs commentateurs d’accord sur la manière de les interpréter sur ce point[34]. « Les partis socialistes actuels, dit un de ces interprètes, partisan, quant à lui, du produit intégral — ne sont pas encore arrivés à se mettre d’accord d’une façon nette sur le principe fondamental du socialisme, à savoir si la base de l’organisation sociale future doit être le droit au produit intégral du travail ou le droit à l’existence. On n’est pas non plus d’accord sur la personne qui doit être le sujet de cette propriété commune… Sur toutes ces questions, les ouvrages socialistes ne donnent que des réponses vagues, souvent contradictoires[35]. »

De là cette obstination avec laquelle les socialistes se refusent presque toujours à nous laisser connaître le régime futur de la société socialisée. Comment donc nous en décriraient-ils les détails, puisqu’ils ne savent pas même suivant quels principes ils essaieraient de la rebâtir ? Ainsi le socialisme peut bien être une grande force de destruction, et la partie négative de sa critique peut inspirer les plus justes inquiétudes : mais sa partie positive n’existe pas et il n’a jamais consenti à la développer. « Nous n’avons d’autre guide, disait Georges Renard, que l’idée du possible et le sentiment du juste, tels qu’ils se dégagent pour nous de l’étude des faits et de leur comparaison avec l’idéal conçu par notre raison[36]. » On conviendra bien que rien, ne saurait être aussi peu scientifique.

— À coup sûr, aux nouvelles formes de production correspondraient de nouvelles formes d’échange. Nous avons vu, en effet, que Proudhon, Owen et Rodbertus, pour ne parler encore que de ceux-là, entendaient bien, remplacer la monnaie. La réciproque est vraie sans doute, et l’on doit pouvoir dire que tout régime qui veut se passer de monnaie, doit exiger le collectivisme pour pouvoir fonctionner[37]. C’est là ce qui donne de l’intérêt au comptabilisme social de M. Solvay et ce qui nous amène à en dire ici quelques mots, quoique M. Solvay ne se propose aucunement de faire supprimer la propriété en faisant disparaître la monnaie.

Qu’est-ce donc ? Il s’agirait tout simplement de faire tenir par les bureaux de poste des comptes courants individuels, que chacun pourrait se faire ouvrir, soit en se faisant d’abord créditer du montant de la monnaie qu’il verserait, soit en apportant comme gage la valeur de ses immeubles et fonds d’État nationaux. Le client n’aurait plus ensuite, qu’à se faire débiter ou créditer du montant des chèques qu’il délivrerait ou recevrait sur tous les autres clients de cette nouvelle banque universelle. Le procédé ne serait que facultatif : mais quand tout le monde l’aurait adopté, il n’y aurait plus de monnaie en circulation, et l’État n’aurait plus qu’à réaliser, soit comme marchandises, soit à l’étranger comme monnaie, tout l’or et l’argent qu’il aurait retirés ainsi de la circulation.

Le procédé est purement chimérique, à tel point que les, bons d’échange et tous les types de Lohngeld peuvent être au moins aussi sérieux.

M. Solvay, en effet, à qui ses précieuses découvertes en chimie industrielle, son immense fortune et les fondations qu’il a érigées, peuvent faire quelque illusion, n’a pas vu qu’il n’y a plus d’unités abstraites de valeur quand il n’y a pas en même temps sous une forme concrète une monnaie-marchandise ou quelque autre chose très réelle à laquelle on puisse rapporter des taux d’échange. Son système serait d’autant plus faux qu’il serait appliqué davantage, de même qu’en tout pays les billets de banque ne vaudraient plus rien le jour où une monnaie matérielle et tangible cesserait, d’exister à côté d’eux pour en quelque sorte les porter. Nous croyons aussi que Marx avait raison : c’est que la production sera nécessairement socialiste le jour où l’échange le deviendra[38].


  1. Voyez de Laveleye, le Socialisme contemporain, ch. v.
  2. System der envorbenen Rechte.
  3. Offenes Antwortschreiben an das Centralcomitee zur Berufung eines allgemeinen Arbeiterkongresses zu Leipzig.
  4. Traduit en français par Benoit Malon.
  5. L’autobiographie de Mlle de Dœnniges (Meine Beziehungen zu Ferdinand Lassalle, par Hélène de Rakowitza, née de Dœnniges) a tout l’intérêt d’un roman.
  6. Voyez nos Éléments d’économie politique, 2e édit., p. 520.
  7. « Lassalle, plus agitateur qu’économiste, dit Lafargue, la formule pour les besoins de sa propagande » (Note de Paul Lafargue sur le Capital de Marx, reproduite dans le Capital de la petite édition Guillaumin, pp. 172-173). — Voyez aussi Deville, Principes socialistes, Paris, 1896, pp. 128-129 ; — Jaurès, Revue socialiste, mars 1900, pp. 263-264.
  8. Capital et travail, tr. fr., p. 257.
  9. En ce sens, voyez A. Menger, Droit au produit intégral du travail, tr. fr., pp. 166 et s. — Voyez supra, p. 672.
  10. Arbeiterlesebuch (ou Livre de lecture des ouvriers), 1863.
  11. Mgr de Ketteler (1811-1877), évêque de Mayence en 1850. — Voir, sur lui Nitti, Socialisme catholique, ch. v et vi, et É. de Girard, Ketteler et la question ouvrière, 1896. — « Aujourd’hui, dit Mgr de Ketteler, le salaire se détermine d’après le strict nécessaire dans le sens le plus étroit, c’est-à-dire d’après ce qui est indispensable à l’homme sous le rapport de la nourriture, du vêtement et du logement, pour conserver son existence physique. Les discussions entre Lassalle et ses contradicteurs ont mis ce fait en telle évidence qu’il est impossible de le contester sans tromper le peuple » (Die Arbeiterfrage und das Christentum, 1864). « Ketteler, dit M, de Girard (op. cit., p. 156), admet cette loi d’airain sans la discuter. C’est évidemment une faiblesse. » On ne saurait accuser cependant M. de Girard d’aucune prévention contre Mgr de Ketteler, dont il est un des plus grands admirateurs. Sur la sympathie que Mgr de Ketteler éprouvait pour Lassalle, voir en particulier sa lettre du 25 mai 1866, An drei Mitglieder des Lassalle’schen Arbeitervereins in Dünwald, reproduite par de Girard, op. cit.,. pp. 242 et s.
  12. Son Kapitalismus und Socialismus, de 1869, est peu sympathique ( « feindlich-wohlvollend », dit le Handbuch des Socialismus de Stegmann, et Hugo). L’affinité augmente avec la Quintessem des Socialismus, de 1874. Elle est complète avec Bau und Leben des socialen Koerpers, de 1875-1878. Enfin l’hostilité arrive avec Aussichtslosigkeit der Socialdemokratie, de 1885.
  13. Quintessenz des Socialismus, § 3, pp. 32-34 de la 8e édition allemande. La traduction française est de Benoît Malon, ancien membre de la Commune.
  14. C’est la discussion que nous trouverons plus loin, entre la répartition d’après les œuvres et la répartition d’après les besoins (infra, pp. 734 et s.).
  15. Ce vœu des démocrates-sociaux, c’est « que l’on procure au prolétariat industriel, dans le travail, une situation vraiment humaine, et dans l’ensemble du produit national, une part supérieure à la stricte satisfaction des besoins ; que l’on évite les abus de la tyrannie capitaliste et du crédit ; que l’on rende vive et agissante la solidarité pour la misère et le malheur ; que l’on introduise un régime d’économie publique partout où le régime d’économie capitalistique est défectueux : tout cela avec des réformes positives et proportionnées aux circonstances, sans que la propriété privée du capital soit supprimée et pourvu qu’elle soit beaucoup plus généralisée » (Quintessenz des Socialismus, § 9, pp. 66-68). Schæffle, comme Malon son traducteur, est donc bien un possibiliste.
  16. Voir diverses citations dans nos Éléments d’économie politique, 2e éd., p. 101, note 2, et p. 184. — Ainsi encore nous trouvons dans une revue religieuse allemande qui exerce une grande autorité, les Stimmen aus Maria Laach, la formule suivante, qui est recommandée par le R. P. Pachtler : « À notre avis, dit-il, il faudrait dès maintenant subordonner les grandioses produits de la machine, sa mise en mouvement et son activité à l’exploitation collective d’une corporation industrielle. En tout cas les corps de métier devraient perdre tout caractère local et au besoin s’étendre sur des cercles et des provinces entières. Chaque corporation devrait avoir son magasin de matières premières, ses machines, ses fabriques, c’est-à-dire les moyens de production les plus importants. La production elle-même serait placée sous la surveillance des patrons ouvriers, auxquels seraient subordonnés les compagnons et les apprentis. Bref, la corporation deviendrait société de production. Avec cette organisation le socialisme ne serait jamais né : en effet, le bon socialisme (non le socialisme démocratique, mais le socialisme corporatif) (sic) aurait été là, et le « fonds d’or » de l’industrie aurait servi au bien commun, supposé d’ailleurs que la société fût restée chrétienne. Mais que dis-je ? Tout cela n’est qu’hérésie aux yeux des libéraux » (R. P. Pachtler, le But du socialisme et les idées libérales, trad. fr. du docteur Fritsch, 1893, pp. 50-51). — Hérésie aux yeux des libéraux" ? dit-il. C’est parfaitement mon avis.
  17. Op. cit., 2e lettre, 2e éd., pp. 23 et s.
  18. Benoît Malon, né à Prétieux près de Feurs (Loire), d’abord berger, n’apprit à lire qu’un peu avant vingt ans, alla à Paris, fut membre zélé de l’Internationale, député de la Seine en février 1871, membre de la Commune, puis se réfugia à Genève, d’où il ne revint qu’après l’amnistie.
  19. Villey, le Socialisme contemporain, 1895, p. 78.
  20. Bernstein, Socialisme théorique et social-démocratie pratique, tr. fr., 1900, pp. 64 et s., 80 et s., 117 et s., etc., etc.
  21. Andler, dans son Introduction à la traduction de l’État socialiste de Menger, p. iv.
  22. Menger, État socialiste, tr. fr., 1904.
  23. Menger ne s’arrête pas cependant par la crainte d’une « violation du droit » ; ce qui le détourne de croire à « l’établissement de l’État populaire du travail par la voie de la révolution », c’est son « inopportunité et même son impossibilité » (op. cit., p. 339).
  24. Op. cit., I. IV, ch. iv et v.
  25. Op. cit., p. 356.
  26. Op. cit., p. 185.
  27. Op. cit., pp. 184-187.
  28. Op. cit., pp. 196-197. — Au risque de faire sourire, je citerai ce procédé de moralisation : « L’État populaire du travail, dit Menger, chargera des personnes entièrement indépendantes de publier des journaux officiels d’un caractère local ; chaque citoyen pourrait les utiliser quand il s’agirait de stigmatiser les actions immorales qui iraient contre le bien public ; en ce qui concerne les autres, leurs colonnes ne seraient ouvertes qu’à l’individu lésé. On se bornerait, ainsi qu’il est conforme à l’essence de la moralité proprement dite, à rendre public l’acte immoral ; nulle autre peine ne pourrait être suspendue sur son auteur… Je crois qu’un pareil système de publicité protège plus efficacement la moralité que notre religiosité tiède, rongée de mille doutes » (Op. cit., p. 83). Décidément Menger habite en Utopie ! Quel pays de Cocagne pour les mauvais sujets de tous les genres ! — On peut voir dans d’Eichtal (la Formation des richesses et ses conditions sociales actuelles, 1906) une discussion contre Menger qui ne manque pas d’intérêt (Op. cit., pp. 408 et s., pp. 417 et s.).
  29. Sur cette question voyez le chapitre que M. Maisonabe y consacre en entier, Doctrine socialiste, 1900, IIe partie, ch. iii, pp. 198-219.
  30. Ch. Andler, résumant A. Menger, Introduction au Droit au produit intégral, p. iv. — Item, A. Menger, op. cit., tr. fr., pp. 14 et s.
  31. A. Menger, op. cit., p. 57.
  32. Andler, loc. cit., p. xxxi.
  33. Supra, p. 673.
  34. Voyez Menger et Andler, op. cit., pp.xxxii et s. ; pp. 16 et s., etc.
  35. Menger, op. cit., pp. 146-147 ; pp. 212 et s.
  36. Revue socialiste de décembre 1897.
  37. En ce sens Aucuy, les Systèmes socialistes d’échange, 1908, pp. 51 et s.
  38. Voir l’exposé et la critique dans Aucuy, op. cit., pp. 315 et s. — M. de Foville (la Monnaie, 1907, pp. 234 et s.) raille spirituellement M. Solvay. — Voyez aussi Vilfredo Pareto, Systèmes socialistes, t. II, pp. 280 et s.