Histoire des doctrines économiques/4-5-4

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IV

LA NATIONALISATION DU SOL

Certaines écoles socialistes ont demandé d’une manière particulière la mise en commun du sol, la suppression de la propriété foncière individuelle et son transfert à l’État ou aux communes, chargés d’en rétrocéder la simple jouissance aux individus. C’est ce que nous nous proposons d’examiner, sous le nom de « nationalisation du sol ».

Or, pour qu’une différence aussi profonde entre la propriété du sol et celle de tous les autres biens fût rationnelle, il faudrait une différence non moins profonde dans les principes sur lesquels reposent, d’une part la propriété de la terre, d’autre part la propriété des autres biens. Cette différence, d’ailleurs, a été faite : à la suite notamment de Mirabeau[1], on a cherché à établir une démarcation radicale entre la propriété des produits, qui aurait eu sa cause dans le travail, et la propriété de la terre, qui n’aurait eu la sienne que dans la loi[2]. Jusqu’à présent, dirait-on, le législateur a cru servir l’intérêt général par cette institution de la propriété foncière : mais il pourrait bien à l’avenir se flatter de le servir davantage par son renversement.

En faveur de la nationalisation du sol deux ordres d’arguments ont été particulièrement invoqués, à savoir : 1° que le droit de vivre qui compète à tout homme, ne peut pas être exercé sans une part au moins indivise de la propriété de la-terre ; 2° que l’unearned increment (ou accroissement non gagné), étant causé par la société, doit lui revenir à elle-même et à elle seule (théorie de la rente).

I. — La nationalisation du sol basée sur le droit de vivre.

Cet argument a été surtout développé et exploité par de Colins.

De Colins (1783-1859), originaire de Bruxelles, long-temps médecin à la Havane et établi ensuite en France, publia, après son retour de Cuba, le Pacte social (1835) et d’autres œuvres, qui lui valurent d’être appelé le « fondateur du socialisme rationnel ».

Voici les grandes lignes des thèses de Colins. L’homme ne peut travailler qu’en travaillant sur la matière. Tout ce que nous appelons bien, sort de la terre par ce travail de transformation. L’homme ne peut donc travailler que là où la terre lui appartient. Or, pour que tout homme ait une part de cette terre, il faut que, au lieu d’appartenir privâtivement à quelques-uns, elle appartienne collectivement à tous. Toutefois cette nécessité de la propriété sociale de la terre n’empêche pas une jouissance privative ; ainsi les fonds peuvent être loués, mais en ce cas la rente payée par le fermier va à la société et retourne par elle à l’usage commun.

De Colins tirait de ces prémisses une remarquable conséquence au point de vue du salaire. Si la terre était commune, disait-il, personne n’offrirait et ne louerait son travail, sinon à des conditions plus avantageuses que celles qu’il se ferait à lui-même en cultivant la terre : donc le salaire s’établirait normalement à son niveau maximum. Au contraire, l’institution de la propriété privée le fait descendre à son niveau minimum, parce que l’ouvrier qui offre du travail n’a pas le choix de travailler sur une parcelle de terre lui appartenant.

À titre de programme pratique, de Colins demande que chaque individu reçoive d’abord comme mise de fonds une partie des économies collectives faites ayant lui : cet individu aura ensuite le choix, ou bien de gagner un salaire en se plaçant chez les fermiers des domaines nationaux, ou bien de travailler pour son propre compte, soit seul, soit associé avec d’autres travailleurs sur les domaines ou avec les capitaux que l’État aura mis à la disposition du public. Les associations seront défendues entre capitalistes.

C’est Colins qui a inauguré le mot « collectivisme », et cela dès 1850.

Le principal disciple de Colins fut François Huet (1814-1869), Français, professeur de philosophie à l’Université de Gand de 1836 à 1850, et retiré ensuite à Paris. On a de lui le Règne social du christianisme (1853), dans lequel il s’efforce de démontrer que le christianisme et le socialisme, au lieu d’être deux puissances inconciliables, comme on se l’imagine d’ordinaire, ont le même idéal de fraternité et d’égalité, puisque l’un et l’autre veulent une jouissance de la terre commune entre tous les hommes[3]. Huet considère comme essentielle la distinction qu’il introduit entre les biens patrimoniaux et les biens acquis, c’est-à-dire les produits du travail personnel de leur propriétaire actuel. Ce propriétaire pourra disposer de ces derniers par donation ou testament : mais l’héritier où donataire qui les recueillera ne les aura plus alors que comme « biens patrimoniaux », et le droit d’en disposer ne lui sera pas reconnu. Chaque année on répartira les biens devenus vacants, à raison d’un tiers à partager entre les individus qui atteindront cette année là leur quatorzième année, et deux tiers pour ceux qui atteindront leur vingt-cinquième[4]. Là, du reste, n’est pas la grande originalité de Huet ; nous le retrouverons tout à l’heure à propos de socialisme chrétien[5].

Nous devons citer dans ce même groupe Agathon de Potter (1786-1859) et Émile de Laveleye. Dans son livre la Propriété et ses formes primitives, M. de Laveleye préconise le retour aux anciennes communautés de village, et spécialement au régime de l’Allmend, qui s’est conservé dans certains cantons de la Suisse pour la jouissance des terres et des pâturages de montagne[6].

Spencer, dans son traité de Social Statics, a fourni des arguments à ces formes de socialisme agraire.

II. — La nationalisation du sol fondée sur la théorie de la rente.

Cette thèse, qui se base sur les déductions économiques de Ricardo, a tenu une place beaucoup plus considérable que la précédente. Une telle faveur se comprend : l’idée, en effet, est assez simple en elle-même et elle offre l’avantage de reposer sur une démonstration qui, supposée irréfutable, est due à une des plus hautes sommités de l’école dite orthodoxe et classique. S’il est vrai, en effet, que les denrées alimentaires renchérissent et que le revenu des propriétaires fonciers augmente fatalement par l’augmentation de la population ou plus généralement par le progrès économique et industriel, n’y a-t-il pas là une monstruosité qui appelle un remède, ce remède dût-il être la nationalisation de la terre ?

James Mill, le premier, proposa que les accroissements de la rente foncière fussent dévolus en entier à l’État. Prendre, à titre d’impôt, la totalité des tranches ultérieures de revenu, lui paraissait au moins aussi juste que de prendre une partie des tranches précédentes de ce même revenu[7]. Stuart Mill, en fondant sa Landnationalization society[8], ne faisait donc que suivre les traces de son père. Toutefois, il faut bien retenir que les deux Mill parlaient seulement d’attribuer à l’État la rente future, en laissant la propriété et la rente actuelle aux propriétaires qui avaient acheté la jouissance de cette dernière ou qui en avaient hérité. Et ici cependant les deux Mill se trompaient : car les chances, futures de plus-values de rendement qu’ils voulaient enlever sans indemnité, font bien partie de la propriété actuelle qu’ils voulaient respecter ; ils en font partie à tel point que la valeur d’échange d’un immeuble quelconque renferme essentiellement en soi toute la valeur présente des plus-values futures. Voilà pourquoi dans le même temps et la même ville il ne sera pas rare de voir le taux de capitalisation des immeubles varier de 1 % à 10 %, selon qu’ils, sont situés dans les quartiers qui paraissent destinés à « gagner » ou dans les quartiers que l’on juge condamnés au contraire à « perdre ».

Mais James Mill avait une telle foi dans les théories ricardiennes, qu’il croyait sérieusement que « les revenus de la terre (au dessus de la plus-value déjà acquise et consolidée) excéderaient, dans un pays d’une certaine étendue et passablement peuplé, le montant de ce que le gouvernement aurait besoin de dépenser ». On se tirerait alors d’embarras en abandonnant aux propriétaires quelque chose de cet unearned increment postérieur à l’établissement du nouveau régime.

La proposition prend une autre forme avec l’Allemand Gossen, que nous avons rencontré déjà dans l’école mathématique[9], mais dont le livre, « un des plus beaux livres d’économie politique qui aient été écrits, est encore presque complètement ignoré en Allemagne », à ce que disent ses admirateurs[10].

Gossen, qui est un pur utilitaire en morale et qui ne voit pas de droit en dehors de l’utile, demande que l’État rachète de gré à gré toutes les terres pour les affermer ensuite aux enchères. Les vendeurs seraient payés au moyen d’emprunts, dont le revenu des terres ferait les intérêts et dont les accroissements progressifs des fermages feraient l’amortissement. Il va plus loin que James Mill en ce qu’il propose la dépossession du fonds entier ; mais il va moins loin en ce qu’il inclut implicitement dans le prix d’achat traité de gré à gré la valeur actuelle de la rente future.

S’il en est ainsi, comment l’État pourra-t-il jamais rembourser les emprunts ? Il le pourra cependant, dit Gossen, parce que, capable d’emprunter actuellement à un taux très bas de capitalisation, il pourra aussi, mieux que les particuliers, conclure des baux à longue durée dans lesquels le fermier escomptera les accroissements éloignés de revenu. Gossen, se basant sur les hausses des fermages des domaines de l’État en Prusse, supposait que les baux à consentir par adjudication pouvaient et devaient renfermer la clause d’une augmentation, de 1 % par an dans le prix de fermage. Donc l’État, quand même il aurait eu supporté au début un léger excédent de l’intérêt des emprunts sur le loyer des fermes, serait remonté assez irite à l’égalité et ensuite à la supériorité des fermages sur les intérêts. Suivaient des formules mathématiques, construites d’après les variations possibles de ces divers éléments.

M. Walras a mis en lumière, repris et complété les théories de Gossen[11]. Il faut savoir que Walras est un socialiste matérialiste, pour qui « l’impôt est un fait anormal et transitoire, qui s’est substitué accidentellement au fait normal et définitif de la propriété collective du sol », et pour qui « la science des finances est une sorte de droit fiscal destiné à figurer, à côté du droit canon, dans les futurs musées d’archéologie sociale[12] ».

Cependant M. Walras a bien vu certain point faible de l’argumentation de Gossen. C’est que, dans une société progressive — je veux dire, selon lui, dans une société où le capital s’accroît et où la population augmente — on doit avoir tout à la fois une élévation des fermages et une baisse des taux de capitalisation, double phénomène qui se résoudra en un accroissement de la valeur d’échange des terres plus que proportionnel à l’accroissement des prix de ferme. Le prix des terres montera de 2 % par exemple en capital, quand leurs fermages monteront de 1 % : la terre qui valait originairement 20.000 fr., ira se vendant 20.400 fr., 20.800 fr., 24.000 fr., 40.000 fr., pendant que le fermage de 1.000 fr. montera à 1.010 fr., à 1.020 fr., à 1.100 fr., à 1.500 fr., soit par exemple à la fin la substitution d’un taux de 3,75 % au taux primitif de 5 %. Donc l’État rachètera de plus en plus cher : et les faibles taux de capitalisation de ses rachats suivront tout au plus les faibles taux de capitalisation de ses emprunts. Il ne pourra donc pas amortir et verra les charges de sa dette croître au moins aussi vite que les fermages de ses terres.

De plus, comme nous l’avons déjà dit, les propriétaires et vendeurs quelconques ne tiennent pas seulement compte des revenus actuels d’un fonds, ils tiennent aussi compte de la valeur actuelle des revenus futurs. Bref, « la plus-value de la rente une fois déterminée, il doit en résulter mathématiquement pour, les terres un prix normal tel qu’il ne puisse y avoir avantage à arbitrer des capitaux mobiliers contre des capitaux fonciers. Et s’il en est ainsi, de deux choses l’une : ou l’État paiera les terres au prix normal, de façon à ne faire aucun tort aux propriétaires, et en ce cas il n’amortira pas ; ou bien il paiera les terres un prix inférieur au prix normal, de manière à amortir, et alors il fera tort aux propriétaires[13]. »

Ce n’est pas tout, ajouterons-nous, et sur un marché libre il serait certain que les terres, beaucoup demandées par l’État et peu offertes par leurs propriétaires, hausseraient de prix, tandis qu’on verrait baisser les titres de rente, peu demandés par les propriétaires et beaucoup offerts par l’État. Des rachats aux taux de 2 % et 3 % des émissions d’emprunts à 5 % et 6 % seraient donc quelque chose d’absolument normal ; tout au moins l’écart, nul ou faible au début, irait-il en s’accroissant à mesure qu’il y aurait plus de terres déjà rachetées et plus d’emprunts déjà émis. Par conséquent, ce ne serait que la force qui ferait conclure ces prétendus marchés de gré à gré, à moins que l’État ne les souscrivît absolument désastreux pour lui.

Mais revenons à la discussion de M. Walras.

Puisqu’il a vu l’égalité définitive des taux de rachat des terres et des taux d’émission des emprunts et par conséquent l’impossibilité pour l’État d’amortir par un excédent des revenus actifs sur les intérêts passifs, comment répond-il à l’objection qu’il s’est faite à lui-même ? Il y répond en soutenant que l’accroissement de la rente n’est pas entièrement fatal et automatique, qu’il dépend pour partie de faits économiques libres et que l’État posera ces faits en faisant concourir toutes ses mesures à l’installation du régime industriel et commercial et au progrès économique qui doit s’ensuivre[14] ». Ainsi l’État aurait racheté les terres, non seulement sans se grever d’une dette perpétuelle ou de durée indéfinie, mais encore en enrichissant la société, puisque « la rente la plus élevée correspond à l’emploi le plus "utile », suivant un « principe que Gossen a établi mathématiquement dans sa théorie de l’équilibre économique[15] ».

Après cela, Walras critique vivement M. Gide, qui proposait le « rachat des terres, payables comptant par l’État et livrables dans quatre-vingt-dix-neuf ans », ce qui permettrait actuellement à l’État de les racheter à un prix infime[16]. D’après Walras, ce système, entre autres défauts, encourt le reproche d’immoralité, « en spéculant sur l’imprévoyance des pères pour dépouiller les enfants[17] ».

Toute question de droit et de justice mise de côté, le système de Gossen et de Walras repose sur une erreur économique. Cette erreur, c’est la croyance à la hausse régulière et automatique de la rente foncière. À cela nous avons répondu ailleurs, en discutant la théorie de la rente et les cruels démentis que l’expérience s’est chargée d’infliger à Ricardo, surtout depuis bientôt trente ans en France et en Angleterre[18]. De plus, sans parler de ce fait incontestable, que les propriétaires fonciers ne gardent un revenu quelconque qu’au prix d’une incorporation ininterrompue de travail et de capitaux, il faut bien savoir : 1° que les accroissements de revenu exprimés en monnaie ont besoin d’être corrigés par l’observation des variations du pouvoir général de la monnaie ; 2° que les accroissements de valeur vénale ont besoin d’être corrigés par l’observation des variations des taux de capitalisation. Ricardo, avec son hypothèse de démonstration qui, « dans le but d’être plus clair », lui faisait « considérer l’argent ou la monnaie comme invariable dans sa valeur », peut bien avoir contribué à ces graves erreurs économiques des deux Mill, de Gossen et de Walras[19].

Mais à ces premières erreurs Walras en ajoute personnellement une autre : c’est de croire que l’État puisse mieux assurer le progrès économique et par conséquent l’accroissement de la rente, une fois les terres rachetées, qu’il ne le peut et qu’il ne le fait avant ce rachat et sous un régime de propriété perpétuelle et privative. Cette thèse est absolument contraire à tout ce que nous pouvons déduire de la connaissance de la nature humaine. Bien plus, sous un régime de démocratie et de suffrage populaire (qui est incontestablement dans la pensée et les vœux de M. Walras), cette thèse est particulièrement fausse, puisque l’État n’est alors que l’organe et la résultante des volontés des électeurs, lesquels n’auront aucun motif d’être plus raisonnables, plus éclairés, plus conscients de leurs intérêts collectifs, après le rachat des terres, qu’ils ne l’étaient auparavant pour leurs intérêts individuels. Tout le monde sait bien que les Français pris en bloc, avec le suffrage universel, administrent fort mai leurs finances nationales, tandis que pris en détail ils gèrent très bien leurs patrimoines particuliers.

Le grand apôtre de la nationalité du sol, effaçant Colins et Gossen et rivalisant presque de gloire avec Karl Marx, c’est l’Américain Henri George (1839-1897), auteur de Progress and Poverty. Henri George fut alternativement typographe et matelot, puis journaliste et homme politique, et il faillit être maire de New-York[20].

Voici les grandes idées du fameux ouvrage Progrès et pauvreté, paru en 1879.

Partout, malgré le développement colossal de l’industrie, la plus grande misère règne dans les masses populaires. À un phénomène aussi général il faut une cause générale : elle est dans la rente, conséquence nécessaire de la propriété privative du sol. La rente a cela de monstrueux, qu’elle grandit aux dépens de la part du capital et de la part du travail, par le seul effet de l’accroissement de la population et de l’industrie. Rente foncière, loyer pour les capitaux industriels et salaire pour les travailleurs, voilà, en effet, les trois titres entre lesquels se répartit le produit total d’une nation. Or, le perfectionnement de l’industrie diminue tout naturellement le loyer des capitaux, par la concurrence qu’ils se font entre eux ; l’augmentation de la population diminue également les salaires ; seule la rente augmente quand augmente la population. La spéculation s’ajoute à ces causes perturbatrices ; alors le prix des terres monte indéfiniment, parce que les spéculateurses comptent trop rapidement l’accroissement de la rente et la plus-value des fonds. Mais leur revenu se refuse momentanément à suivre ces hausses trop rapides de leurs prix de vente, et la crise éclate, en faisant brusquement monter le loyer de l’argent et brusquement tomber les salaires. Telle est la théorie des crises, théorie que les socialistes eux-mêmes ont abandonnée[21].

Quel est le remède à ces maux ?

C’est la suppression de la propriété foncière ; et cette mesure ne serait pas seulement utile, elle serait juste aussi, parce qu’il n’y a que le travail qui puisse donner un titre au propriétaire. Au moins faudrait-il attribuer la rente à l’État, au moyen de la single-tax, impôt qui suffirait à tous les besoins publics aux lieu et place de tous les autres impôts.

On voit que George n’a rien pris à la critique marxiste, qu’il ignore ou qu’il dédaigne ; c’est à la théorie seulement de Ricardo que la sienne peut se rattacher[22].

Henri George, au surplus, reconnaît fort bien la légitimité de la propriété du capital, et il tient pour juste le revenu sans travail qui en découle sous le nom d’intérêt[23]. Il n’en veut qu’à la propriété foncière et à la rente foncière : ce sont elles et elles seules qu’il rend responsables du paupérisme, des crises et de la loi d’airain[24].

Il faut répondre : 1° théoriquement, que la rente, si elle existe, ne condamne pas la propriété[25] ; 2° pratiquement, qu’elle n’existe presque jamais[26]. Comme le dit M. Paul Leroy-Beaulieu, « si l’on déduisait de la valeur de la terre tout ce qui représente l’intérêt, au taux normal des capitaux qui y ont été incorporés, il ne resterait en général aucun résidu[27] » ; et M. Gide lui-même, si partisan qu’il soit de la nationalisation du sol, a été obligé d’en convenir[28].

Il est vrai que les exemples, des plus-values brusques et considérables se rencontrent beaucoup mieux dans les pays neufs, où les villes se constituent rapidement, et dans ceux où la terre, naturellement riche et non encore épuisée, peut donner des récoltes abondantes avec un moindre travail. C’était le cas qu’Henri George avait sous les yeux aux États-Unis.

Il est vrai encore que la propriété et les inégalités qu’elle consacre choquent bien davantage les sentiments, lorsque cette propriété est immobilisée et lorsque ces inégalités sont éternisées et accrues par des régimes successoraux de majorats et de substitutions. Tel est le cas pour l’Angleterre, Sismondi s’y est longtemps arrêté, et il y a là une excuse circonstantielle en faveur de Stuart Mill[29]. Ici toutefois le remède n’est pas dans la spoliation : il serait dans le retour à un régime de liberté tout à la fois juridique et morale, au milieu duquel la propriété foncière irait aujourd’hui en s’émiettant comme toutes les autres et où elle deviendrait naturellement accessible, par fractions quelconques, aux familles laborieuses et rangées qui s’élèveraient par leur travail. Seulement on nous dira qu’il est un peu tard pour un remède de ce genre, avec la situation profondément misérable des populations agricoles du Royaume-Uni.

En tout cas, cette situation particulière de la propriété rurale dans les Îles Britanniques explique fort bien que le mouvement en faveur de la nationalisation du sol y ait pris naissance, et cela dès la fin du XVIIIe siècle. Les premiers champions en avaient été, Thomas Spence (1760-1814), qui la préconisa en 1785 dans une célèbre conférence faite devant la Société philosophique de Newcastle[30], et William Ogilvie (1737-1819), professeur à l’Université d’Aberdeen, auteur de An essay on the right of property on land (1781)[31]. Dans cet ouvrage Ogilvie distinguait trois espèces de valeurs dans la terre : 1° la valeur originelle ; 2° la valeur potentielle ; 3° la valeur d’amélioration. Les deux premières auraient été prises par l’État moyennant indemnité ; les landlords auraient gardé seulement la troisième, que les paysans auraient été facilités à acquérir.

Au moment où parut Progress and Poverty d’Henri George, des systèmes analogues à ceux de Spence et d’Ogilvie étaient proposés en Angleterre par Russel Wallace[32].

En Amérique Henri George forma le « parti George », dont un des membres les plus en vue fut le prêtre catholique irlandais Mac-Glynn. À eux deux ils fondèrent l’Anti-Poverty society. Mac-Glynn, mandé à Rome, ne s’y rendit pas et fut interdit, et le parti George finit par se perdre dans le parti démocrate-socialiste.

Aussi bien tous les systèmes de nationalisation du sol se heurtent-ils maintenant à une grande objection, qui fait penser que Colins, Henri George et tous les autres sont venus au monde bien près d’un siècle trop tard. C’est que la propriété foncière est de moins en moins une forme nécessaire de la fortune, et qu’elle est une fraction de moins en moins considérable de l’avoir national. Karl Marx et le collectivisme, s’attaquant au capital en général et surtout au capital industriel, ont montré une intelligence bien plus profonde des conditions économiques de leur temps. Notre siècle est caractérisé par le développement de la grande industrie et la création des valeurs mobilières, mais ne l’est point, tant s’en faut, par la croissance des fortunes constituées en immeubles ruraux. Alors, si socialiste qu’on soit, pourquoi s’en prendre à ceux-ci et rien qu’à eux ?

    Elle obligea la population à s’expatrier ; elle fit raser les villages et les maisons ; et en 1820 les trois mille familles qui avaient formé auparavant un ensemble de 15.000 habitants, étaient remplacées par vingt-neuf familles seulement, qui faisaient paître 130.000 moutons. — On comprend que de tels abus, qui sont énergiquement condamnés par la morale et qui devraient l’être par le droit, abus, il faut bien le dire, dont la France n’a jamais présenté d’exemples, sont admirablement faits pour exciter l’opinion contre l’institution même de la propriété foncière. — Karl Marx, dans son Capital (t. I), a fait allusion à ces expulsions impossibles à justifier.

  1. Discours de Mirabeau lu à la Constituante le 2 avril 1791.
  2. Ce système est soutenu en France par Ch. Gide. On est étonné de le trouver aussi dans Villey (Principes d’économie politique, 2e édit., 1894, pp. 67, 170, 177), ce qui n’empêche pas M. Villey de défendre la propriété en la regardant comme une institution légitimée par son utilité sociale. « Je ne crois pas, dit-il ailleurs, que la propriété individuelle du sol soit une institution commandée par le droit naturel, parce que l’homme ne peut revendiquer à ce titre que la propriété des produits de son travail » (Socialisme contemporain, p. 99). Voyez la discussion dans nos Éléments d’économie politique, pp. 43 et s. — Faut-il dire que la propriété du sol est de droit naturel ou bien qu’elle est conforme au droit naturel (ce qui permettrait une simple conformité négative, résultant de l’absence de non-conformité) ? En ce dernier cas, il faudrait admettre que la loi civile pourrait très légitimement interdire l’institution de la propriété privée sur un sol encore vierge de tous droits humains ; et il faudrait peut-être ajouter qu’on pourrait très légitimement ailleurs souhaiter un régime de nationalisation du sol. Sur cette grave question, nous nous bornons à faire remarquer que Léon XIII, dans l’Encyclique Rerum novarum, emploie les expressions : « La propriété privée est pour l’homme de droit naturel. L’exercice de ce droit est chose, non seulement permise, surtout à qui vit on société, mais encore absolument nécessaire », et ce texte se prête certainement beaucoup mieux à une conformité positive qu’à une conformité simplement négative.
  3. En sens contraire, Léon XIII dans l’Encyclique Rerum novarum : « Qu’on n’oppose pas à la légitimité de la propriété privée le fait que Dieu a donné la terre en jouissance au genre humain tout entier, car Dieu ne l’a pas livrée aux hommes pour qu’ils la dominassent confusément tous ensemble. Tel n’est point le sens de cette vérité. Elle signifie que Dieu n’a assigné de part à aucun homme en particulier, mais a voulu abandonner la délimitation des propriétés à l’industrie humaine et aux institutions des peuples. »
  4. Huet, Règne social du christianisme, 1. III, ch. vi et vii.
  5. Infra, pp. 765 et s.
  6. Voyez pour Laveleye et les Allmenden la discussion dans le Collectivisme de P. Leroy-Beaulieu, ch. ix, 3e édit., pp. 126 et s.
  7. « Il est certain, dit James Mill, que, à mesure que la population augmente et que le capital est appliqué à la terre d’une manière de moins en moins productive, une portion de plus en plus grande du produit net des terres d’un pays entre dans ce qui constitue la rente foncière, tandis que les profits du capital décroissent proportionnellement. Cette augmentation continuelle de la rente foncière, provenant de circonstances qui sont le fait de la communauté et non le fait particulier des propriétaires, semble former un fonds non moins propre à être appliqué d’une manière spéciale aux besoins de l’État, que le revenu de la terre dans un pays où elle n’a jamais été propriété privée. Lorsque la rente primitive du propriétaire foncier est garantie contre toute charge particulière, il n’a pas le droit de se plaindre de ce qu’une nouvelle source de revenu, qui ne lui coûte rien, soit appropriée au service de l’État » (James Mill, Éléments d’économie politique, trad. franç, de 1823, ch. iv, sect. v, « De la taxe sur les rentes foncières »).
  8. Voyez nos Éléments d’économie politique, 2e édit., p. 496 et ici plus haut, Histoire des doctrines économiques, p. 721.
  9. Voyez plus haut, p. 461. — Hermann Gossen, assesseur au gouvernement de Cologne, auteur de Entwickelung der Gesetze des menschlichen Verkehrs und der daraus fliessenden Regeln für menschliches Handeln, 1854.
  10. Léon Walras, Études d’économie sociale, p. 270.
  11. Réalisation de l’idéal social et Impôt, dans les Études d’économie sociale de Walras, 1896.
  12. Walras, Études d’économie sociale, 1896, p. 442.
  13. Ibid., pp. 277-279.
  14. Walras, Théorie mathématique du prix des terres et de leur rachat par l’État, 1880, dans les Études d’économie sociale, 1896, pp. 447-448.
  15. Walras, Études d’économie sociale, p. 271.
  16. Gide, Journal des Économistes, mai 1883, et Principes d’économie politique, 4e édition, p. 495 en note.
  17. Walras, Études d’économie sociale, p. 451.
  18. Voyez nos Éléments d’économie politique, 2e éd., pp. 499-501.
  19. Voyez plus haut, p. 311, note 2.
  20. Sur Henri George, étudier W.-J. Kerby, le Socialisme aux États-Unis, 1897, pp. 175 et s. ; — Verhaegen, Socialistes anglais, 1898, pp. 299 et s. ; — Albert Métin, le Socialisme en Angleterre, 1898, pp. 157 et s.
  21. Voyez l’article Bodenbesitzreform dans le Handbuch des Socialismus de Stegmann et Hugo.
  22. Albert Métin, le Socialisme en Angleterre, 1891, p. 169. — M. Villey dit cependant de George : « C’est un penseur très supérieur, à mon sens, à Karl Marx, et c’est un écrivain aussi facile à lire que l’autre est rebutant » (Socialisme contemporain, p. 98). Tout le monde est d’accord avec M. Villey sur l’ennui qui distille de Karl Marx : on ne l’est pas sur le charme de George.
  23. Progress and poverty, 1. V, ch. i et ii ; 1. VIII, ch. vi.
  24. Op. cit., 1. III, ch. i et iii.
  25. Voyez nos Éléments d’économie politique, 2e édit., p. 502.
  26. Ibid., p. 505.
  27. Paul Leroy-Beaulieu, Collectivisme, 1. I, ch. iv, 3e édit., p. 38.
  28. Gide, Journal des Économistes, mai 1883, p. 184, article cité plus haut.
  29. Il faut lire dans les Études sociales de Sismondi (t. I, pp. 203-239) l’expulsion des cultivateurs en Écosse. Dans le comté de Sutherland vivaient 45.000 paysans, dont les ancêtres avaient possédé le sol en communauté au temps des clans. Puis le chef du clan avait confisqué cette propriété à son profit exclusif, en concédant d’abord la terre à ses vassaux, ensuite en la leur louant à bail. Finalement la marquise de Stafford, pour augmenter ses revenus, décida de consacrer le comté de Sutherland à l’élevage du bétail. Elle fit donc procéder au nettoiement du domaine, « the clearing of the estate ».
  30. Thonissen (le Socialisme depuis l’antiquité, t. II, pp. 193 et s.) a un curieux chapitre sur Spence et les « philanthropes spencéens ».
  31. Essai sur le droit de propriété sur la terre.
  32. Wallace, Landnationalization : its necessity and its aims, 1882.