Histoire des relations entre la France et les Roumains/La Révolution française et les Roumains

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CHAPITRE VII

La Révolution française et les Roumains


Le grand mouvement révolutionnaire qui partit de France en 1789 n'exerça pas d'influence immédiate ni sérieuse sur ces habitants des Principautés que tous les voyageurs : les Français, dont, nous avons analysé plus haut les récits, les Allemands de Russie, comme Reimers et Struve, les Anglais comme Lady Graven et Baltimore, et enfin les sujets de l'Empereur, comme Karaczay et Boscovitch, Raicevitch et Sestini, avaient plaints d'être eux aussi soumis à des « tyrans ».

La raison principale en est que, dans les pays danubiens, n'existait pas, comme dans l'Occident, cette classe moyenne qui aurait pu proclamer les nouveaux principes et entreprendre la lutte pour leur assurer la victoire. Dans la masse des paysans, le mécontentement, amorti par une longue durée de souffrances, ne s'était manifesté que par des troubles passagers, sans cette énergie consciente qui est en état de les transformer en un mouvement révolutionnaire voulu et suivi. Quant aux boïars, le nombre croissait sans cesse de ceux qui, sans avoir fait encore des études en Occident, lisaient avec passion les journaux de Paris, de Hollande, d'Allemagne, procurés par les agents consulaires d'Autriche — le Mercure de France, entre autres, — ou bien les romans, parmi lesquels il s'en trouvait de licencieux, fournis par ces libraires orientaux de Vienne, les frères Markidès Poullio que nous avons mentionnés plus haut. Un Grec qui avait passé quelque temps en Valachie, Alexandre Ralphoglou, nous présente le type nouveau du jeune noble, beau parleur et dépensier, qui se vantait de ne plus fréquenter les églises, de ne pas croire à la religion de ses pères et de connaître les écrivains français, depuis Voltaire jusqu'à Mirabeau lui-même, dont certainement, il n'avait lu que des fragments sans importance[1]. Mais il y avait des lecteurs sérieux qui connaissaient la Henriade et les ouvrages des récents poètes lyriques, qui se procuraient, en fait d'ouvrages dramatiques, Destouches et Beaumarchais, de même que Racine, dans la belle édition elzévirienne de Berlin, qui admiraient la grande éloquence française dans les sermons de Bossuet, de Bourdaloue et de Mas-sillon et qui, accumulant dans leurs bibliothèques des ouvrages d'histoire, s'extasiaient devant les hauts faits des Grecs et des Romains et formaient des rêves d'avenir en feuilletant les « Révolutions » de Suède, de Portugal, etc. Certains d'entre eux, comme Georges Bals, notaient en marge, ce qui prouve l'assiduité qu'ils apportaient à leurs lectures, l'équivalent roumain ou grec du mot français, plus rare, qui les avait arrêtés[2]. D'autres, comme Vârnav, travaillaient avec zèle aux premières traductions de français en roumain, et ils trouvaient un goût particulier à communiquer aux amis les mystères de la franc-maçonnerie dévoilée[3]. Tel Grec donnait une version du Memnon de Voltaire, et le Métropolite de Moldavie, Jacob Stamati, né en Transylvanie, n'hésitait pas à publier dans son imprimerie archiépiscopale de Jassy un des romans français à la mode, traduit par un anonyme, Critile et Andronius. Les mesures prises pour les écoles par Constantin Mourousi, prince de Moldavie, et par Alexandre Ypsilanti, prince de Valachie, faisaient, avant 1780 encore, une place à l'enseignement de la langue de Voltaire l'excommunié auprès du grec indispensable et du bon latin orthodoxe de l'ancienne méthode[4].

Pour se rendre compte, du reste, des progrès accomplis par l'esprit critique et révolutionnaire, il suffit de feuilleter tel recueil de poésies légères, rédigées en grec, mais qui constituaient la lecture favorite de la société entière à Jassy et à Bucarest. On v verra les traits acerbes qui sont lancés contre les « boïars de première classe », habillés d'or, fiers de leur situation et de leurs titres, mais dénués de tout sentiment pour la misère du prochain et pour les devoirs du citoyen envers la communauté dont ils font partie. « C'est par des actes d'injustice », crie-t-on à tel faux patriote, « que tu gagnes, et tu suces sans remords le sang des malheureux. Tu n'as pas honte de ravir entièrement au public tant de sommes d'argent amassées pour quelque usage utile... ? Comment peut-on prendre le titre de boïar de première classe quand en fait on est traître envers sa patrie ? Pourquoi invoquer avec orgueil le nom de tes parents, si toi-même es sans vertu ? Te sens-tu enclin à ne pas être injuste envers le pauvre orphelin? Ta main est-elle secourable pour l'étranger et la veuve, et la voit-on aider au bien public ? C'est en cela seulement que réside la noblesse; la généalogie seule ne la compose jamais »[5].

Mais, lorsqu'il s'agissait d'une propagande politique, ces boïars cultivés et désireux de ressembler aux nobles de la nouvelle génération en Occident se bornaient à demander à l'Europe entière le retour aux anciennes conditions d'une autonomie qui ressemblait plutôt à l'indépendance. Leur programme contenait seulement la diminution des charges qui pesaient sur leur patrie, une plus grande liberté commerciale, la stabilité des princes, qui ne devaient plus être changés presqu'annuellement, le droit d'entretenir une milice indigène, l'éloignement des étrangers, en particulier des Grecs, qui venaient dans la suite du maître, enfin la protection des Puissances chrétiennes, surtout de celles qui n'avaient pas intérêt à mettre la main sur les territoires du Bas-Danube. Telles furent leurs demandes au congrès de Focsani en 1780 et, plus tard, à chaque nouveaumoment des relations entre la Russie et la Porte. A l'appui de leurs prétentions, ils invoquaient des traités anciens ou récents.

Comme ceux des États des Pays-Bas ou de la Hongrie, ces nobles se tenaient donc, dans leur opposition contre l'Autriche, sur le seul terrain des droits acquis, des privilèges confirmés solennellement, de la tradition historique. La nouvelle métaphysique des « idéologues » ne leur disait rien. Ils voulaient bien un pays libre, même un seul pays roumain ; mais, dans cette patrie restaurée, ils entendaient être, non seulement les premiers, mais les seuls facteurs politiques, — eux, les boïars.

Les Principautés ne connaissaient pas non plus cette catégorie « d'intellectuels » sans argent, sans situation, souvent sans foyer, qui, après avoir sollicité une pension ou obtenu un emprunt, réclamaient à hauts cris la suppression de toute inégalité sociale. Les écrivains du temps, historiens et poètes, étaient ces mêmes boïars à l'horizon borné par les frontières mêmes de leur classe. Ou bien c'étaient des maîtres d'école, des membres du clergé, grecs pour la plupart, qui ne se sentaient pas, comme les moines et les prêtres roumains de Transylvanie qui avaient fréquenté les cercles de Vienne et de Rome, des aspirations « philosophiques », mêlées à des espérances nationales.

L'évêque de Râmnic, Césaire, demandait bien — nous l'avons déjà dit — qu'on lui envoyât l'Encylopédie, mais il n'y cherchait que l'information. Un « ecclésiarque » de son diocèse, Denis, auteur d'un Chronographe, se représente la Révolution d'une manière burlesque, sous l'aspect de douze « boïars », conseillers du roi de France qui avaient déposé leur maître par ambition[6].

En 1795, un homme, qui avait passé un certain temps en Italie et qui était en état de traduire des traités de géographie et d'astronomie, Amphiloque, évêque de Hotin, parlait dans les termes suivants des événements survenus en France : « On prétend que, depuis deux ans, le peuple de France s'est soulevé, demandant la liberté et ne permettant plus au roi de le gouverner ; on ajoute même qu'on a expulsé ce roi de son trône. Mais, comme nous ne connaissons pas la vérité, pour ne pas nous exprimer avec légèreté, nous ne parlerons que des anciennes coutumes »[7].

Il existait cependant un élément révolutionnaire, en dehors de ces Polonais qui, en 1793, passèrent à Constantinople, d'accord avec le citoyen Verninac, représentant de la République, pour y préparer la guerre contre la Russie. Ces révolutionnaires, en tout semblables à leurs coreligionnaires d'Occident, appartenaient au monde grec que des intérêts commerciaux avaient dispersé à travers l'Europe entière. Au moment où Constantin Stamati, qui ayait voulu être consul de France à Bucarest, assistait, à Paris même, comme spectateur, aux grandes journées sanglantes de la Révolution, où Coraï adressait des lettres sur les mêmes troubles à son ami, le chantre de Smyrne, un jeune Macédonien, Rhigas, originaire de Velestino et ancien secrétaire du boïar Brâncoveanu, du baron grec Kirlian de Langenfeld et du consul de France à Bucarest, s'agitait parmi les membres, riches et actifs, de la colonie grecque de Vienne, où l'on comptait aussi des Roumains, originaires des Balcans et des Principautés ; il ycomposait cet hymne de la liberté hellénique, qu'il devait expier bientôt à Belgrade sous la hache du bourreau ; un autre grec, le secrétaire Panaïotis Kodrikas, qui savait à peine écrire un billet en français, recevait de son ami Stamati des rapports fréquents sur les progrès de l'œuvre de délivrance.

Mais les relations étaient trop faibles entre ces secrétaires grecs des princes, qui, plus tard, soit eux-mêmes, soit, comme ce fut le cas de Kodrikas, dans la personne de leurs descendants, devaient se créer une situation en France — et les boïars, qui seuls auraient été en état de commencer un mouvement politique ; les distinctions entre les classes étaient trop nettement fixées sous l'ancien régime roumain, pour que les sentiments des uns eussent pu provoquer l'action des autres. A Bucarest — et seulement dans cette capitale valaque — on se contenta de discuter les événements d'Occident dans les rares cafés fréquentés par la plèbe étrangère ; encore le gouvernement intervint-il pour mettre fin à ces conciliabules qui avaient l'air de conspirations. La population accueillit avec ironie les manifestations isolées des adeptes grecs de la Révolution, et le refrain de la Carmagnole, l'énergique « vive le son du canon », devint en roumain filfison, épithète dont on gratifiait les personnes ayant un aspect peu sérieux et une prétention bizarre à l'éloquence. Notons encore ce fait que jamais les armées de la République, qui étaient le meilleur agent de propagande révolutionnaire, ne parurent dans ces régions du Sud-Est européen, où la Révolution n'avait pas de revendications à présenter, ni d'ennemis à combattre. Les Principautés ne turent pas même mêlées aux événements militaires qui changèrent de plus en plus la face politique de l'Europe jusqu'au jour où le Dniester fut, en 1806, franchi par les Russes, qui craignaient de laisser échapper leur part de la curée et qui accusaient les Turcs d'avoir violé les traités en remplaçant avant terme des princes suspects de trahison. Dès ce moment, le sort de ces Etats tributaires devint un des soucis de la diplomatie européenne.

Mais Napoléon, qui remaniait à son gré la carte de l'Europe, ne se préoccupa jamais du caractère national des populations qui l'habitaient : elles formaient pour lui une simple monnaie d'échange dans ses calculs politiques. Aussi n'hésita-t-il pas à reconnaître l'annexion des Principautés par le Tzar sur les bases du traité conclu à Tilsitt. Plus tard, lorsque sa politique prit un autre pli, il parut tout disposé à en faire cadeau à l'empereur François Ier, devenu son beau-père. Quant aux Roumains, le grand conquérant prit dans leur imagination le caractère d'un héros de pure légende. Le pauvre clerc de Râmnic, Denis, dont il a été question plus haut, le représente combattant, comme les héros de l'Iliade, à la tête de ses Français, devenus les preux de ses aventures gigantesques. En vain un grand-duc russe cherche-t-il à réprimer son élan, l'Empereur, par la force de son génie, s'élance sur un canon, et il tient tête aux masses ennemies en « rugissant comme un lion ». La victoire ne pouvait pas être refusée à celui qui la demandait aux grands moyens employés par les guerriers d'Homère. Il est, du reste, de la race, un Grec, un « Rhomée »... Plus tard, la chanson populaire se lamenta sur le sort de « Napoléon Bonne-Part (Buna-Parte) qui gît dans une terre lointaine ». Si des récits plus réels de ses exploits furent imprimés en roumain, on le doit à des éditeurs de Pesth, où la typographie de l'Université hongroise publiait des opuscules en lettres cyrilliques ; des planches grossières accompagnent ces pages, dont le contenu est traduit, sans doute, de l'allemand. Enfin, nous avons trouvé des journaux manuscrits, racontant au fur et à mesure les événements qui étaient, du reste, discutés avec vivacité entre boïars et consuls, avec intervention du Métropolite moldave lui-même, Benjamin Costachi. Ce dernier était un saint homme, qui s'attira, dans une pareille discussion sur les bulletins de la grande armée, les épithètes de « brigand, assassin, coquin », de la part de Hammer, l'agent autrichien.

Des écrivains français plus récents prétendent qu'un mémoire fut rédigé au nom des boïars des deux Principautés, un Démètre Ghica, un Grégoire Brâncoveanu, un Sturdza, un Beldiman, pour demander au grand Empereur la création dans sa nouvelle Europe d'un Etat roumain uni, destiné à servir d'appui à la « France en Orient »[8]. Quoiqu'on n'ait pas encore fourni la preuve qu'un tel document, intéressant à coup sûr pour l'histoire de la politique napoléonienne, ait jamais existé, on ne peut pas cependant se défendre du sentiment que des assertions aussi circonstanciées et précises doivent avoir une base réelle. Mais, si la chancellerie de Napoléon adressait à l'occasion des lettres aimables à ceux des Grecs qui, comme drogmans de la Porte ou comme princes dans les deux pays, jouissaient de la protection française en servant les intérêts de l'Empire, il ne voyait rien de moldave ou de valaque, moins encore de roumain dans leur qualité politique. La Turquie seule le préoccupait et les instruments grecs qu'on pouvait mettre en œuvre pour la dominer.

Lorsqu'en 1812 la guerre contre la Russie éclata, le Tzar s'empressa de négocier la paix avec le Sultan Mahmoud, dût-il même abandonner une partie quelconque de sa dernière conquête sur le Danube, qu'il ne pouvait plus défendre avantageusement par les armes. On lui demanda l'évacuation complète des Principautés, alors qu'il était disposé seulement à se retirer au-delà de la ligne du Séreth. Napoléon fit de son mieux pour empêcher les deux Etats de s'entendre. Le Sultan, sacrifié à Erfurth, devint son très bon ami; Napoléon lui promit, dans des termes emphatiques qu'il croyait appropriés aux goûts littéraires de l'Orient, aide et secours. Son nouvel ambassadeur, Andréossy, allait venir à Constantinople pour arranger les affaires des Turcs, incapables de lever encore une armée ; mais il tarda si longtemps que la patience et la lenteur proverbiales des Turcs en furent exaspérées. On céda donc aux offres pressantes d'Alexandre Ier, qui avait chargé l'amiral Tschitschagov de lui rapporter la paix à tout prix. Le 28 mai 1812 de l'ancien style, la paix de Bucarest reportait la frontière entre les deux Empires du Dniester au Pruth, et le Tzar annexait, sous le nom impropre de Bessarabie, qui s'applique historiquement au seul territoire tatar au-dessus des bouches du Danube, ces vastes et fécondes contrées qui forment une bonne moitié de l'ancienne Moldavie. Ainsi fut sacrifié à la néfaste politique des annexions arbitraires, un territoire essentiellement roumain ; et cependant, longtemps après Waterloo même, la race mutilée continua de chanter le triste sort de celui (qui « gît dans la terre lointaine ».

  1. Annales de l’Académie Roumaine, année 1916.
  2. Ibid.
  3. Voir notre Histoire de la littérature roumaine au XVIIIe siècle, tome II, page 438 ; Histoire de la littérature roumaine au XIXe siècle, tome I, page 121 et suiv.
  4. Hurmuzaki, tome xiv, à cette date.
  5. Annales de l’Académie roumaine, année 1916.
  6. Papiu, Tezaur, tome iii.
  7. Annales de l’Académie roumaine, comme plus haut.
  8. Elias Régnault, Histoire sociale et politique des Principautés Danubiennes, Paris 1855. On pourrait citer encore d’autres témoignages.