Histoire des relations entre la France et les Roumains/La civilisation française et les pays danubiens. Relations politiques jusqu'à l'avènement de la Monarchie de juillet

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Texte établi par préface de M. Charles BémontPayot et cie (p. 136-152).


CHAPITRE VIII

La civilisation française et les pays danubiens. Relations politiques jusqu'à l'avènement de la Monarchie de juillet.


Pendant ce temps, les relations devenaient plus étroites entre la littérature française et les pays roumains, qui, sortant à peine du moyen-âge, ne s'occupaient guère encore que de théologie et de chroniques, mais sentaient de plus en plus le besoin d'une nouvelle poésie, correspondant aux idées et aux sentiments dont journellement ils se pénétraient.

Dans cette œuvre de pénétration, il ne faut pas faire une place trop large aux émigrés, aux épaves humaines de la Révolution, aux proscrits de l'Empire, qui ne furent ni aussi nombreux, ni aussi actifs qu'on se l'imagine. Le marquis de Beaupoil de Saint-Aulaire fut secrétaire du prince Constantin Ypsilanti, fils de cet Alexandre qui avait été servi en cette même qualité par l'abbé d'Hauteriveet par l'abbé Lechevalier, archéologue et auteur d'un Voyage en Troade; mais ce « ministre des affaires étrangères » de Valachie, qui aimait les titres redondants, n'avait cure de contribuer à faire connaître les écrivains qui formaient la gloire la plus pure et la plus humaine de sa patrie. Dès le commencement du XIXe siècle, du reste, on ne retrouve plus ni précepteur, ni secrétaire auprès des Phanariotes, qui employèrent désormais les élèves grecs de la France, dont ils prisaient beaucoup plus la discrétion et les connaissances politiques. Les Français qui furent agréés comme professeurs à l'école grecque de Bucarest, véritable Université hellénique, entre autres Lejeune, qui donna la traduction annotée des Observations de Raicevitch sur la Valachie» ne contribuèrent pas à développer cette influence civilisatrice qui trouva d'elle-même ses voies. Les voyageurs sont rares, et ils ne donnent que des scènes sans importance, des chapitres d'amour léger avec quelque Catinca valaque, comme le comte de Lagarde, qui passa par Bucarest pour se rendre en Russie. Quant à Georges Bogdan, qui étudiait son droit à Paris à la même époque, il ne rapporta de France rien de cet amour pour les idées nouvelles qui pouvait faire de lui un auxiliaire de la régénération roumaine.

Du côté des Roumains, si un grand boïar comme Dudescu, riche à millions et revêtu de châles d'une valeur inappréciable, arrivait à Paris dans une calèche toute pleine de sucreries orientales, ce voyage fut un simple incident ; il n'a que la valeur restreinte d'un bizarre fait-divers dans la vie sociale de Paris. Plus tard seulement, après 1830, un Roumain de Transylvanie, fils de paysan, esprit étincelant d'intelligence espiègle et malicieuse, Jean Codru Dragusanu, tour à tour valet de chambre d'un voyageur princier, ami d'une grisette charitable, préposé à un cabinet de lecture et compagnon d'un noble étranger en train de s'instruire, écrira des lettres de France pleines d'une rare et singulière compréhension. Les premiers traducteurs d'ouvrages français en roumain dans la seconde moitié du XVIIIe siècle se mirent au travail en même temps que les Grecs, pour la plupart établis en Occident, qui enrichirent en quelques années leur littérature de bons ouvrages, surtout dans le domaine des sciences, de la philosophie et de l'éducation (Le jeune Anacharsis eut deux traductions). C'étaient des boïars dont le voyage à l'étranger était regardé avec méfiance et même empêché par le gouvernement — les Ghica séjournèrent cependant à Vienne vers 1812 — ; ils étaient néanmoins dans une situation inférieure à ces autres traducteurs, qui avaient fait de la connaissance des langues occidentales leur métier comme secrétaires et professeurs ou bien qui s'en servaient, comme marchands, pour leurs relations d'affaires. Les maîtres de langue salariés par les princes n'avaient pas la permission de donner des leçons en ville : on peut bien le voir par un contrat, que nous avons publié[1], conclu entre une dame de Belleville et le prince Scarlat Callimachi, dont elle se chargeait d'élever les filles. Ces pauvres leçons de géographie, d'histoire ancienne et moderne, de mythologie, n'étaient guère suffisantes pour former un esprit vraiment cultivé, capable de s'attaquer aux grandes difficultés que présentait la traduction, dans une langue encore un peu rebelle, des principaux ouvrages de la littérature française. La première grammaire française fut donnée par un Roumain d'outre-monts, Georges Gérasime Vida, qui avait fait des études à Pesth ; on ne conserve pas même en manuscrit d'essai dans ce genre fait par quelqu'un de ces précepteurs français.

Quant à la colonie française, plus importante à Jassy, elle se composait de fabricants, comme le faïencier Nicoletti, contemporain de Carra, ou, comme Lincourt, qui essaya d'une fabrique d'huile une trentaine d'années plus tard ; à cela s'ajoutait, pour l'entretien du consul, un nombre prépondérant de Juifs galiciens, sujets de la France. La condition sociale des industriels les éloignait des boïars, qui les auraient acceptés tout au plus comme maîtres de langues.

Nous ne parlerons pas non plus du rôle qu'on pourrait attribuer aux officiers des armées d'occupation, surtout des Russes, qui employaient le français, dit-on, pour s'entendre avec les indigènes ; ils parlaient très souvent, plus souvent même, l'allemand et l'on a essayé à leur usage des dialogues en langue italienne[2].

C'est donc à l'école supérieure grecque, fondée par les princes phanariotes, que les boïars apprirent le français. Ils connaissaient si bien cette langue que le boïar Constantin Conachi écrit avant 1800 des vers dont la facture, aussi bien que le contenu, didactique, philosophique et sentimental, larmoyant, rappelle l'école de Delille. Delille d'ailleurs, il faut le dire, s'était rapproché dans sa jeunesse de ces contrées, ayant été employé un moment à l'ambassade de France à Constantinople, au temps où André Chénier grandissait dans la maison des Lomaka, famille à laquelle appartenait sa mère. Le contemporain valaque du poète, Jean Vacarescu, bien qu'il parlât le français, était un disciple de l'école italienne. Mais parmi tous ces nobles roumains passionnés de littérature française, le plus actif fut Alexandre Beldiman, un Moldave, qui donna tour à tour, tout en peinant à la traduction de l'Iliade, des versions roumaines des Ménechmes de Régnard, de l'0reste de Voltaire, des romans de Florian, comme Numa Pompilius ; il traduisit aussi là Mort d'Abel, pastorale du même auteur.

Un jeune écrivain, formé à Vienne et en Italie, Georges Asachi, utilisa Florian aussi pour son idylle de Myrtile et Chloé, avec laquelle commence, de fait, le théâtre moldave.

Après Beldiman, le mouvement fut continué par certains boïars qui, pour la plupart, s'étaient formés sans maîtres. On peut citer Basile Draghici, dont on conserve encore dans une église de Jassy la modeste bibliothèque ; Jean Buznea, qui traduisit dans un doux langage naïf Paul et Virginie ; Pogor, qui osa s'attaquer aux solennels alexandrins de la Henriade ; plus tard Emmanuel Draghici, dont le choix s'arrêta aussi bien au Code de commerce qu'au premier traité de cuisine inspiré par un modèle français[3].

Comme on le voit, les principaux représentants de ce courant destiné à donner aux Roumains une culture nouvelle, italienne, parfois allemande, mais surtout française, sont des Moldaves : le programme de l'école de Jassy, sa fréquentation assidue par les enfants des nobles, leur désir d'apprendre les sciences à leur source même, l'expliquent suffisamment. En Valachie, où les leçons de français commencèrent beaucoup plus tard, sous le prince Caragea, après 1812, il fallut le zèle d'un instituteur de Craiova, l'autodidacte Grégoire Plesoianu, qui se mit à rédiger de petits livres de lectures morales empruntées à la littérature française, et qui publia aussi une grammaire de cette langue.

Voilà tout ce qu'on avait au moment où une réforme complète de la vie roumaine fut décrétée et accomplie par cette loi nouvelle du Règlement Organique, qui fut discutée pendant quelques années dans des comités de boïars, moldaves et valaques — Conachi était du nombre, — convoqués par le président plénipotentiaire russe, général Paul de Kissélev[4]. Dans ce régime de fonctionnaires, auxquels devait se mêler la classe des boïars, conservée seulement dans ses rapports avec les fonctions, dans cette savante organisation d'une hiérarchie de bureaux, dans ce simulacre d'Assemblées délibérantes, le décalque des institutions françaises est manifeste[5]. En 1821, la révolution grecque, provoquée par les principes de 1789 plutôt que par le principe national, tel que nous l'entendons aujourd'hui, avait suscité dans les Principautés, théâtre de ses premiers exploits malheureux, un mouvement populaire de paysans conduits par un petit boïar d'origine villageoise, Théodore (Tudor) Vladimirescu, qui imita l'organisation des Serbes pendant leur guerre de libération. Il fut tué au milieu de sa carrière. Mais, aussitôt après, lorsque les Turcs, indignés contre la mauvaise foi de leurs auxiliaires grecs, curent abandonné l'usage de confier à des Phanariotes les trônes des Principautés, lorsque les premiers princes indigènes, un Sturdza pour la Moldavie, un Ghica pour la Valachie, eurent repris la tradition des gouvernements indigènes, les boïars lecteurs de journaux français se muèrent en carbonari et commencèrent à fabriquer des chartes constitutionnelles, dans lesquelles on confondait tous les souvenirs des constitutions européennes nées à l'époque de la Révolution : régime représentatif, séparation des pouvoirs, organisation bureaucratique, libertés publiques, — tout cela, bien entendu, à l'usage exclusif des boïars, grands et petits. Ce travail d'une vingtaine d'années aboutit au Règlement Organique, constitution votée par l'aristocratie, contresignée par Kisselev, modifiée à Saint-Pétersbourg et promulguée sans aucune observation par la Porte.

Le régime « européen » demandait la connaissance générale des idées et des sentiments de cette Europe qu'on prétendait imiter, pour édifier un état nouveau sur les ruines de l'ancien régime. La nouvelle école secondaire, qui devait tendre vers un enseignement supérieur, origine des Universités de Jassy et de Bucarest, eut nécessairement des chaires de français. Des Français vinrent bientôt, comme professeurs publics ou comme fondateurs dé pensionnats, se consacrer à la diffusion de leur langue dans cette société qui en était si avide, en même temps que des femmes, même des Polonaises, des Italiennes, des Allemandes, s'établissaient comme directrices d'écoles privées, ou comme simples institutrices dans les familles. J. A. Vaillant fut le plus important et le plus zélé parmi ces propagateurs de la civilisation française : appelé en janvier 1830 dans le pays par le grand-boïar Georges (Iordachi) Filipescu, qui ne quitta jamais l'ancien costume ni les coutumes de sa jeunesse — il vivait encore, unanimement respecté, pendant la guerre de Crimée —, il était en 1838 directeur de l'école secondaire de Saint-Sabbas ; sa grammaire française, son dictionnaire remplacèrent bientôt la brochure modeste de Plesoianu[6]. En Moldavie, un Maisonnabe eut plus tard la direction de l'enseignement ; Je pensionnat de Cuénim, Chefneux et Bagarre, conduit vers la fin par Victor Cuénim seul, fut fréquenté par les enfants des premières familles, par les fillettes aussi bien que par les garçons.

C'est à ces écoles qu'on doit la première génération des Roumains cultivés ; elle posséda d'une manière générale cette langue française qui devait non seulement leur faire connaître la nouvelle littérature romantique, mais encore les initier à la connaissance, ardemment convoitée, des sciences ; les premiers boursiers roumains à l'étranger, un Jean Pandeli, mathématicien, un Euphrosyne Poteca, théologien et philosophe, étaient allés chercher directement cette connaissance à Paris, et l'on a conservé les demandes naïves posées par ce dernier au professeur Arago.

Aussitôt les traductions apparaissent. En Moldavie, elles sont dues à des élèves qui ne les ont pas publiées, ce travail étant considéré comme un simple exercice scolaire ; la littérature française en forma les objets. Les ouvrages des écoliers se rencontrent aussi à Bucarest, où un de ces jeunes gens fit imprimer le Philosophe indien de Chesterfield, qu'il avait connu dans une version française. Mais dans la capitale valaque l'œuvre difficile de donner en roumain les meilleurs produits de l'esprit français à travers les siècles trouva un admirable organisateur et un des collaborateurs les plus zélés dans le directeur d'un périodique, dont il était à la fois l'imprimeur et l'éditeur et qui devait provoquer et entretenir l'intérêt chez un public de trois cents lecteurs. C'était Jean Eliad qui se fît appeler plus tard aussi Radulescu ; à lui revient une des premières places dans le développement intellectuel de notre pays.

Il connut Byron par des versions françaises et il traduisit une partie des Méditations poétiques de Lamartine, sans pouvoir rendre néanmoins dans les syllabes lourdes de sa version l'enivrante fluidité de l'original! Il donna plus tard aussi un recueil de nouvelles romantiques. Autour de lui s'assemblèrent des boïars, qui n'étaient pas toujours très jeunes. Jean Vacarescu publia une traduction en vers du Britannicus de Racine ; d'autres, simples dilettantes, présentèrent à un public encore insuffisamment préparé, mais d'une intelligence très vive et d'une puissance d'adaptation tout à fait remarquable, une partie des comédies de Molière — l'Amphytrion avait été traduit par Eliad lui-même — et d'autres pièces, plus faciles, qui étaient nécessaires au théâtre nouvellement fondé par une association de nobles, la « Société philharmonique ». L'Atala et le René de Chateaubriand parurent à la même époque en roumain. Une Ghica, la mère de Dora d'Istria, traduisit une partie du livre de Mme Campan sur l'éducation ; plus tard Negulici et d'autres y ajoutèrent la traduction d'ouvrages semblables qu'avaient publiés Mme de Genlis et Aimé Martin. Toute une bibliothèque fut formée ainsi en moins de dix ans.

La meilleure traduction d'un ouvrages français parut cependant en Moldavie, où Constantin Negruzzi, dont les nouvelles, très soignées comme style, ressemblent aux récits de Prosper Mérimée, trouva le moyen de reproduire l'envolée de Victor Hugo dans ses Odes et Ballades.


Restait cependant à réaliser une œuvre, beaucoup plus difficile, celle de créer une littérature roumaine originale ayant comme source d'inspiration, et non comme modèle d'imitation servile, cette littérature romantique de la France nouvelle. Elle pouvait prendre ses sujets dans la vie nationale elle-même, dans le charme mystérieux des anciennes ballades, dans les terreurs des contes de revenants, dans le souvenir des glorieux combats livrés par les ancêtres pour défendre contre l'envahisseur cette terre roumaine mille fois trempée du sang de ses martyrs, dans les espérances du moment et dans l'élan vengeur d'une société indignée contre les abus et l'oppression. Le premier qui s'y essaya et qui réussit fut un élève de Vaillant, Grégoire Alexandrescu, qui, moins heureux qu'Eliad, ne devait jamais voir la France, après s'être pénétré de son esprit. Né dans une pauvre famille de Târgoviste et abrité pendant quelque temps dans la maison d'un Ghica, plus tard enfin officier de cette armée dont Cârlova avait été le premier poète aux larges rêveries guerrières, tout empreintes des réminiscences de l'histoire, il fut, en même temps, le créateur de la fable roumaine aux tendances politiques, vibrante d'actualité, cinglante d'ironie, et l'évocateur heureux des grandes figures héroïques qui surgissent impressionnantes à son appel. Plus tard seulement les chansons populaires seront recueillies par un Alexandre Rousso, élève des écoles françaises de la Suisse, et par cet étudiant revenu de Paris qu'était à ses débuts le grand poète Basile Alexandri.

L'influence française dominait dès ce moment même la littérature roumaine de la renaissance nationale.

  1. Hurmuzaki, tome x, Appendice.
  2. Hurmuzaki, tome x.
  3. Madame Cottin trouva un traducteur dans Conachi lui-même.
  4. Le Règlement parut aussi en français, de même que, plus tard, le Code civil de Moldavie. Comme secrétaire de la commission fonctionna un Français, nommé Coulin.
  5. D’autant plus que, même après 1821, le français avait continué d’être enseigné, avec le professeur transylvain Erdeli, à l’école nationale.
  6. Voy. aussi Gr. B. Ganesco, De la Valachie. p . 103 et suiv.