Histoire des relations entre la France et les Roumains/Premières relations pendant l'antiquité et le moyen-age

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Texte établi par préface de M. Charles BémontPayot et cie (p. 17-25).


CHAPITRE PREMIER

Premieres relations pendant l'antiquité et le moyen-age.


Pour trouver le premier contact entre la race française et la race roumaine, apparentées par leur commune descendance latine, il faudrait remonter à l'époque très éloignée où les Gaulois, dans leur large expansion conquérante, franchirent les rivières qui bornent au Nord la Péninsule Balcanique pour arriver jusqu'aux sanctuaires de l'ancienne Grèce. Avant ou après ce grand événement de la migration des peuples, des éléments de sang gaulois s'établirent dans le voisinage des Daces.

Plus tard encore, des mélanges de sang ont pu se produire au moment où, Rome étant la dominatrice sur la Loire aussi bien que sur le Danube, des éléments militaires d'origine dace étaient employés dans des légions des Gaules ou, inversement, des éléments gaulois dans celles de la Dacie. Mais c'est un fait d'un caractère général, appartenant à la circulation intérieure des peuples dans les larges cadres géographiques de l'Empire, et non un phénomène particulier aux relations entre les ancêtres des Français et ceux des Roumains.

Cependant, bien avant la fondation, vers l'an 1300, de la Principauté de Valachie et, vers l'an 1360, de la Principauté de Moldavie, bien avant l'apparition, au XIIIe siècle, des premiers Voévodats roumains, les Croisades amenèrent en Orient cette chevalerie française qui, accomplissant la volonté divine, les « gesta Dei per Francos », fonda le Royaume de Jérusalem, l'Empire latin de Constantinople, de nombreux fiefs militaires. A ce moment même, la race roumaine commençait à jouer un rôle dans les Balcans. Elle aida certainement à restaurer l'Etat bulgare détruit par les Byzantins. Des Valaques du Pinde luttèrent, pendant de nombreuses années, avec la bravoure caractéristique de leur race, contre les légions de l'empereur Basile, « le Tueur de Bulgares », sous les drapeaux du prince manichéen qui se faisait appeler le Tzar Samuel. C'est avec euxqu'entrèrent en contact d'abord les Croisés qui, à la fin du XIe siècle traversèrent la péninsule balcanique ; puis les troupes de Louis VII, roi de France, suivant la même voie que l'armée allemande du roi Conrad, eurent à faire, dans « la forêt des Bulgares », qui s'étendait sur la plus grande partie de la région serbe actuelle, ainsi que dans les défilés des Balcans et du Pinde, à des rôdeurs valaques, à des pâtres et à des guides appartenant à la même nation, enfin à des soldats de l'Empereur byzantin, archers principalement, qui avaient été recrutés dans la « Grande Valachie » thessalienne, province de pâtres et de guerriers. A la fin du XIIe siècle, au moment où l'ardente prédication de Foulques de Neuilly provoquait cette nouvelle croisade qui devait donner le trône de Constantinople au comte Baudoin de Flandre, vassal du roi de France, les Valaques du Pinde venaient de lever l'étendard de la révolte contre les extorsions de l'administration byzantine et les offenses faites à leurs chefs. Trois frères : Pierre, dit Casaque-Blanche parce qu'il portait le costume traditionnel en peau de mouton des bergers valades, Asan et Joannice prirent la direction de ce mouvement, qui finit par briser partout les tentatives de répression ordonnées par les Byzantins. Si l'Etat, fondé parleur valeur et leur triomphe, a pris le nom d' « Empire de Bulgarie », ils se sentirent Valaques ; les noms portés par les chefs de cet Etat, comme celui de Borila, successeur de Joannice, montrent évidemment leur origine roumaine. Ils entretinrent les relations les plus étroites avec les autres Roumains, ceux de la rive gauche du Danube, qui formaient une brillante cavalerie légère et qui étaient appelés Coumans à cause de la domination touranienne qui pesait sur leur race. Le chroniqueur français de la troisième croisade, Geoffroy de Villehardouin, parle fréquemment des conflits qui eurent lieu entre les croisés, représentants de la confession occidentale et de l'esprit féodal, et entre ces « rois de Bulgarie », ces « empereurs » de la révolte, qui entendaient représenter l'orthodoxie inébranlable de l'Orient et les traditions impérialistes de la nouvelle Rome. Villehardouin ne se trompe jamais en ce qui concerne le vrai caractère national des éléments que les chevaliers français trouvèrent devant eux dans les plaines de la Thrace aussi bien que dans le voisinage macédonien de Salonique. De même que son continuateur Henri de Valenciennes, il distingue le Bulgare, le « Bougre », qui n'est pas le soldat caractéristique de cette armée des Asénides, le « Couman » de la rive gauche du Danube, toujours à cheval, faisant flotter dans les batailles les flammes vertes de sa lance, et le « Blaque » balcanique, le Valaque du Pinde, auteur de la révolte et défenseur de la nouvelle couronne. On retrouve d'ailleurs la même note chez le contemporain de Villehardouin, le clerc allemand Ans-bert, qui décrit l'expédition de Frédéric Barberousse, pour se convaincre que le « Valaque » était un type ethnique nettement caractérisé. Quand Villehardouin nomme le nouvel Etat : « Royaume de Blaquie et de Bougrie », il se rendait bien compte du caractère double de cet empire dans lequel le Bulgare représentait la tradition politique et la classe urbaine, alors que tout ce qui était pâtre et guerrier de profession appartenait à la race roumaine des « Blaques ».

Moins d'un demi-siècle après la fondation, en 1204, de cet éphémère Empire latin de Constantinople, le grand flot de l'invasion tatare s'étendit sur les plaines de l'Europe orientale et, dépassant les Carpathes, refoula le roi de la Hongrie vaincue jusqu'aux rives de la Mer Adriatique pour se retirer ensuite et se fixer dans la steppe russe et les régions danubiennes devenues désormais le siège de sa domination. Les Tatars étaient considérés par les représentants de l'idée de la croisade comme des alliés possibles contre les Sarrasins et les Turcomans, profanateurs du Saint-Sépulcre et dominateurs des Lieux Saints.

Pendant des dizaines d'années, on se leurra en Occident de l'idée que le Khan pourrait devenir le fidèle auxiliaire d'une nouvelle croisade et que cette alliance pourrait même être scellée parla conversion au christianisme du redouté empereur mongol. Les Dominicains et les Franciscains, fidèles soldats de l'Eglise romaine, qui étaient chargés spécialement de convertir l'Orient à la foi catholique, obtinrent plus d'une mission auprès de ces Tatars susceptibles d'abandonner leurs croyances religieuses. Parmi ces moines mendiants et vagabonds, qu'animait un zèle nouveau, la plupart appartenaient à la race latine, et beaucoup à la nation française. C'est pourquoi des données, sinon sur les Roumains eux-mêmes, du moins sur le pays qu'ils habitaient et sur le mélange de nations dont ils faisaient partie au point de vue politique, se trouvent dans les récits naïfs d'un Nicolas Ascelin, d'un Jean du Plan-Carpin, Dominicains, d'un Rubruquis, lequel était de fait, un Flamand d'origine appelé Ruysbroeck. Ce dernier parle de la « Valachie d'Asan », dans le nom de laquelle on a cru voir une allusion à un Etat roumain établi sur la rive gauche du Danube ; mais la mention de Salonique (le Soloun des Slaves) dans le voisinage prouve qu'il s'agit uniquement de cette grande Thessalie qui était le réservoir balcanique d'où essaimèrent les Valaques.

Le nom même de l'État valaque, fondé, ainsi que nous l'avons dit plus haut, au commencement du XIVe siècle, par la réunion de groupes politiques d'origine populaire, qui se trouvaient depuis longtemps disséminés dans la Valachie actuelle, se rencontre pour la première fois dans les œuvres de Philippe de Mézières[1], ce fervent propagateur de la croisade, ce chevalier picard qui fut mêlé, dès sa première jeunesse, aux affaires de l'Orient, ce chancelier de Chypre qui possédait des connaissances directes et personnelles sur la Syrie et sur l'Égypte. Au couvent des Célestins de Paris, il composa des ouvrages destinés à ranimer dans l'Occident déchiré par les discordes l'esprit d'offensive chrétienne, le devoir de vaincre les païens et de délivrer les Lieux Saints. Il n'oubliait aucun peuple, aucun Etat qui aurait été capable de soutenir la nouvelle croisade, et c'est pourquoi à deux reprises, d'abord dans son Songe du vieil pèlerin, puis dans sa Chevalerie de la Passion écrite à l'époque de la catastrophe subie par les chrétiens à Nicopolis (1396), il mentionne la « double Abblaquie ». Il prouve par là qu'il connaissait aussi bien l'existence de la principauté valaque que celle de la nouvelle forme politique moldave, située au Nord du territoire roumain sur la rive gauche du Danube. Il avait même appris le nom du second des « grands princes » valaques d'Arges, qu'il appelle Alexandre de « Balgerat », forme corrompue du mot Basserab. Alexandre, fils de Basserab, sut en effet maintenir contre la Hongrie l'indépendance nationale qu'un grand effort militaire avait fait triompher en 1380 sous le règne de son père.

  1. Voir Philippe de Mézières, par Nic. Jorga, n° 110, de la Bibliothèque de l'École des Hautes-Études, 1896