Histoire des relations entre la France et les Roumains/Les Français sur le Danube roumain pendant les croisades du XVe siècle

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CHAPITRE II

Les Français sur le Danube roumain pendant les croisades du XVe siecle


D'ailleurs des chevaliers français apprirent à connaître cette Valachie à l'occasion de la bataille de Nicopolis perdue, comme on sait, par leur faute : au lieu de laisser les troupes aguerries de Mircea, prince de Valachie, frapper le premier coup sur l'armée de hardis spahis et de janissaires inébranlables qui combattait sous les ordres de Bajazet Ier, ils se lancèrent avec une impétuosité inconsidérée à l'attaque des Infidèles. Mircea dut assister en témoin attristé à une défaite qu'il n'avait pu empêcher. Alors que le chef suprême, Sigismond, roi de Hongrie, à demi Français lui-même par son origine luxembourgeoise, — ses prédécesseurs Charles-Robert et Louis-le-Grand, contre lesquels la Valachie lutta pour obtenir son indépendance, étaient des Angevins de Naples, des Français de pure race et de système français dans leur administration en Hongrie —, s'enfuyait sur une barque vers les bouches du Danube pour revenir par Constantinople et la Dalmatie dans sa capitale, des chevaliers français se réfugièrent sur la rive gauche du Danube, où ils trouvèrent devant eux des paysans auxquels la croisade ne disait rien que la possibilité d'un gain recueilli sur les vaincus, quels qu'ils fussent. Froissart reproduit les récits concernant la rencontre désagréable avec ces pillards rustiques, qui allèrent cacher dans leurs chaumières les vêtements luxueux des chevaliers habillés et armés à la mode de Charles VI.

Et cependant ces chevaliers de la croisade devaient revenir. Lorsque Philippe-le-Bon duc de Bourgogne, désireux de se signaler dans la grande lutte pour le Christ, cherchait à nouer des relations avec les princes chrétiens de l'Orient qui devaient le soutenir dans ses entreprises, il envoya du côté de la Lithua28 HISTOIRE DES RELATIONS nie, vers le duc Witold qui ambitionnait la couronne royale, son ambassadeur, Guillebert de Lannoy. Guillebert s’arrêta à Kameniec-Podolski, sur le Dniester, dans le voisinage immédiat des provinces du prince moldave Alexandre-le-Bon qui régna pendant plus de trente ans (1400-1432) et à qui la Moldavie dut l’achèvement de son organisation mili taire et politique. Il assista à des repas solen nels en compagnie d’ambassadeurs venus de pays lointains et de princes tatars vassaux. Accompagné d’une escorte de seize per sonnes, Roumains pour la plupart, il passa le fleuve, de Kameniec à Hotin, forteresse mol dave ; il portait des lettres rédigées en latin et en « tatar ». La rencontre de l’envoyé bourgui gnon avec le prince Alexandre, eut lieu dans le bourg de « Cozial », nom qui rappelle ce lui de l’ancienne capitale du pays, Suceava, en slave Socav. Une nouvelle escorte et de nouvelles lettres de sauf-conduit lui furent accordées pour continuer son voyage vers les pays du Sultan turc ; mais ces pays étaient troublés par la mort de Mohammed I" (1421) ENTRE LA FRANCE ET LES ROUMAINS 29 et il dut changer d’itinéraire. Après avoir tra versé des lieux déserts dans une contrée en core mal colonisée par le nouvel Etat mol dave, il arriva au principal port du pays, sur la Mer Noire, le Moncastro des Génois, la Cetatea-Alba des Roumains, qui était pour les Tatars et devait être plus tard pour les Turcs, ses conquérants, Alckerman-. Il y trouva des Génois, des Valaques et des Arméniens ou « Hermins », qui faisaient le commerce avec le Levant. L’arrivée de Guillebert eut lieu à l’époque où des milliers d’ouvriers, fournis parWitold, s’occupaient à relever les anciens murs dus aux dominateurs génois et à mettre ce grand port, qui était aussi un débouché pour les provinces russes de Lithuanie, en état de résister à une éventuelle attaque des Turcs. Il faut mentionner encore qu’avant d’arriver à Cetatea-Alba, notre voyageur tom ba entre les mains de hardis « robeurs », qui se rendirent maîtres de sa personne et de son avoir. La notion de l’ordre public existait ce pendant dans cette Moldavie du commence ment du XVe siècle, car les coupables furent aussitôt saisis et livrés à la victime, qui put en disposer selon son bon plaisir ; au lieu de les faire pendre, il se borna à reprendre son argent et il les laissa libres de pratiquer leur métier aux dépens d'autres voyageurs.

Un peu plus de vingt ans après le voyage de Guillebert de Lannoy, une armée hongroise commandée par le Roumain Jean de Hunyadi, capitaine du royaume contre les Turcs, se proposait de marcher contre Constantinople même et d'aller raffermir l'Empire menacé de Byzance. Elle devait être transportée sur une flotte fournie par Venise pour le compte du duc de Bourgogne et du Pape. Les galères vénitiennes entrèrent en effet par les bouches du Danube (1445) pour donner la main à Hunyadi, qui, avait échappé au désastre de Varna (1444). Leur commandant était Valerand de Wavrin, un Bourguignon, qui, revenu dans son pays, raconta les exploits accomplis dans son aventure danubienne à son oncle, Jean, auteur des En-chiennes chroniques dont le naïf patois picard fait encore les délices des lecteurs.

Une cinquantaine de pages de ce récit pittoresque sont consacrées à cette campagne de 1445, et à chaque moment, quand il s'agit d'auxiliaires, sont mentionnés des Roumains de Valachie, dont le chef était à ce moment le prince Vlad Dracul. Il est question aussi de son fils, « le fils de Valachie», de son précepteur, un vieux guerrier qui parlait assez bien le français pour raconter aux croisés la manière dont s'était passée, cinquante ans auparavant, sous ses yeux, la grande bataille de Nicopolis. L'armée valaque est décrite comme une troupe hardie et bruyante, remplissant l'air de ses cris de guerre, surtout au moment où les grandes bombardes des croisés lançaient contre les murs des châteaux turcs du Danube, avec une certaine précision, leurs lourds boulets de pierre. Ils s'essayaient eux-mêmes à cette artillerie peu connue, et il arriva que l'explosion d'une bombarde trop chargée transforma la joie de ces rudes soldats en désolation. Wavrin racontait volontiers à son parent ce qui advint sous les murs de Giurgiu, qui est pour lui « la Géorgie », et il n'oublie pas de mentionner que le château, décrit dans tous ses détails, était dû au grand prince Mircea. Son successeur lui avait parlé des nombreux blocs de sel vendus en Turquie et dont le produit avait fourni les dépenses de la construction. Espérant regagner cet héritage paternel occupé par les Turcs, il assurait que, dans ce cas, les femmes de son pays seraient capables de conquérir, leurs fuseaux à la main, l'Empire ottoman.

Le Danube est traversé par de simples bateaux roumains que le chroniqueur appelle des « manocques ».

Après avoir pénétré jusqu'à l'embouchure de l'Olt, au « Petit-Nicopolis » (qui est la ville actuelle de Turnu) et après avoir attendu l'arrivée, longtemps ajournée jusqu'à un moment tout-à-fait défavorable pour les opérations, de Hunyadi, les croisés revinrent par le Danube, en touchant à ce port de « Brilago », aujourd'hui Braïla qui, visité dès le XIVe siècle par des vaisseaux de l'Orient, notamment de Trébizonde, était le principal débouché commercial de la Valachie, et à celui de « Lycocosme », qui est Lycostomo (la Bouche-du-loup), le château insulaire de Chilia, dans le Delta du Danube.

On touchait alors à l'époque qui marque la fin des croisades françaises. Si la Moldavie combat encore pour la Croix, si son grand prince Etienne (1457-1504) mérite, dans la deuxième moitié du XVe siècle, d'être nommé par le Pape Sixte IV l' « athlète de la chrétienté », l'attention de la France sera désormais dirigée vers le grand problème intérieur de son organisation moderne et se détournera des pays danubiens. Pour se gagner des alliés contre les Turcs, Étienne-le-Grand noua de nombreuses relations avec la Papauté, avec les villes commerçantes de l'Italie, Venise surtout, mais aussi avec Florence et, sans doute, avec Gênes, avec les princes italiens, — quoique sa correspondance avec le roi de Naples n'ait pas été conservée, — sans parler de ses voisins catholiques, les rois de Hongrie (Mathias, fils du Roumain Jean de Hunyadi) et de Pologne. Il y eut bien à la même époque des aventuriers, comme Antoine Marini de Grenoble, ministre du roi de Bohême Georges Podiebrad, qui vinrent solliciter de Louis XI son concours pour une grande œuvre commune contre les Turcs ; mais si ce roi, de figure si nouvelle et si inquiétante, professait son adhésion à l'idée de la Croisade, il n'était en rien inspiré par l'enthousiasme de ses prédécesseurs ; et d'ailleurs jamais un envoyé ne lui fut officiellement adressé pour demander même un faible secours en faveur de la Moldavie prête à succomber. François Ier, tout comme son contemporain allemand, le roi Maximilien Ier et le Pape Léon X, fut l'auteur d'un projet de croisade ; mais ce projet n'eut pas de suite, et l'ennemi de la Maison d'Autriche, le candidat français à la Couronne impériale, le défenseur de la frontière du Rhin contre les appétits allemands, avait bien autre chose à faire que s'opposer aux progrès de ce Soliman-le-Magnifique qui devait être néanmoins son allié permanent contre Charles-Quint.