Histoire du Canada, tome IV/Livre XIII/Chapitre II

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Imprimerie N. Aubin (IVp. 39-78).

CHAPITRE II.



ADMINISTRATION DE SIR JAMES CRAIG.
1801-1811.

Élections de 1800. — Institution royale. — Principe de la taxation. — La nationalité canadienne. — Établissement du Canadien. — Affaire de la Chesapeake. — Situation de nos relations avec les États-Unis. — Premières difficultés avec cette république. — Arrivée de sir James Craig en Canada. — Ordre militaire. — Proclamation politique. — Ouverture des chambres. — Projet de loi pour exclure les juges de l’assemblée. — M. Bedard et autres officiers de milice cassés. — Ministère responsable. — Dissolution du Parlement. — Discours insultant de Craig. — Les idées du Canadien sur la constitution et la responsabilité ministérielle. — Subsides. — Agent à Londres. — Exclusion des juges de la chambre. — Dissolution subite du parlement. — Saisie du Canadien et emprisonnement de M. Bedard, Taschereau et Blanchet. — Proclamation du gouverneur. — Élection. — Ouverture des chambres. — Élargissement des prisonniers. — Affaires religieuses. — Entrevues de sir James Craig et de M. Plessis au sujet de l’église catholique. — Nomination des curés par le gouvernement. — Fin de l’administration de Craig.


De 1800 à 1805 il y eut un instant de calme. L’élection de 1800 porta à la chambre quatre conseillers exécutifs, trois juges et trois autres officiers du gouvernement, ou le cinquième de la représentation. C’était une garantie de sa soumission. Aussi dès que la législature fut réunie, s’empressa-t-elle de renouveler l’acte pour la sûreté du gouvernement et de sanctionner par une loi l’établissement de « l’Institution royale » destinée à servir de base dans l’esprit de ses auteurs, à l’anglification du pays par un système général d’instruction publique en langue anglaise. Cette loi mettait l’enseignement entre les mains de l’exécutif. Le gouvernement nommait les syndics et le président qui devait diriger, sous son véto, cette importante administration ; il désignait les paroisses où l’on devait ouvrir des écoles et nommait les instituteurs. L’évêque protestant en étant appelé à la présidence tua le projet dès son début, malgré l’argent que l’on vota pendant plusieurs années pour le maintenir. Les Canadiens qui ne voulaient abjurer ni leur langue, ni leurs autels, finirent par le repousser à l’unanimité ; et il ne servit pendant un quart de siècle qu’à mettre obstacle à un système plus en harmonie avec leurs vœux.

Malgré l’unanimité de la législature et l’activité que la reprise des hostilités en 1801 entre la France et l’Angleterre, donna au commerce et à la construction des vaisseaux qui commençait à devenir une branche importante de l’industrie canadienne, plusieurs sujets fournissaient matière à des discussions dans les avant-gardes des partis politiques. L’usurpation des biens des jésuites, les obstacles mis à l’octroi des terres, la composition du conseil législatif de plus en plus hostile à la majorité du peuple, l’opposition à l’établissement légal des nouvelles paroisses, l’exclusion systématique des Canadiens des charges publiques, les tentatives faites pour changer la tenure des terres et le désir d’asseoir la taxe sur la propriété foncière et conséquemment sur l’agriculture, toutes ces questions s’agitaient les unes après les autres ou simultanément, et suivant le degré de méfiance ou de jalousie, de crainte ou d’espoir, qui régnait, elles donnaient plus ou moins d’énergie à l’opinion publique qui commençait à se former et qui devait se manifester bientôt dans la législature et parmi le peuple.

L’élection de 1804 changea peu la nature des partis. Mais il ne fallait qu’une occasion pour amener le commencement d’une lutte. Une question en apparence peu importante souleva des discussions sur le principe de la taxation. Il s’agissait de bâtir des prisons. La chambre imposa une taxe sur les marchandises pour subvenir à cette dépense, malgré les efforts de la minorité composée en partie de marchands et qui voulait une taxe foncière. Elle soutenait que c’était faire tort au commerce que de lui faire supporter les dépenses publiques, et que l’on devait adopter un principe différent si l’on voulait avancer le développement du pays. On lui répondit que quelque fut le système adopté, la taxe était payée par le consommateur, et qu’imposer l’agriculture serait funeste dans un pays nouveau, où l’on devait favoriser par tous les moyens ce premier des arts, base la plus solide de la prospérité publique et du commerce lui-même.

Une fois le combat engagé, il ne manqua pas de sujets pour le nourrir malgré la réserve que l’on gardait encore. L’augmentation du salaire du traducteur français refusée par le gouverneur, blessa vivement la chambre qui l’avait demandée. Elle regarda ce refus comme une marque des mauvaises dispositions de l’exécutif contre la langue du peuple ; car la question d’argent en elle-même ne méritait pas que l’on brisât la bonne entente qui existait. Elle venait de nommer un comité pour s’occuper de cette question lorsque le parlement fut prorogé.

Sir Robert Shore Milnes déposa les rênes du gouvernement entre les mains de M. Dunn, qui convoqua les chambres pour la fin de février. L’humeur que les représentans avaient montrée vers la fin de la session ne s’était pas calmée dans l’intervalle. Ils voulurent sévir contre les journaux qui avaient critiqué leur vote au sujet de l’impôt, et décrétèrent de prise de corps, l’éditeur de la Gazette de Montréal. Celui du Mercury, journal établi à Québec l’année précédente, ayant voulu prendre sa défense, n’échappa à la prison qu’en reconnaissant sa faute. Aucune de ces infractions de privilèges ne méritait le châtiment qu’elles avaient provoqué et qui frappait au cœur la sauvegarde des droits populaires comme l’indépendance de la chambre elle-même en portant atteinte à la liberté de la presse. Mais à cette époque cette liberté était encore à naître, et ce n’était pas la faute du peuple s’il en était ainsi comme on aura bientôt occasion de le voir.

Cependant le parti mercantile qui connaissait l’influence considérable qu’il avait exercé de tout temps sur la métropole, pria le roi de désavouer le bill des prisons ; ce qu’apprenant, la chambre résolut aussitôt, sur la proposition de M. Bédard, de le prier de le maintenir, et transmit à Londres un mémoire explicatif de ses motifs. « Elle considérait, disait-elle, qu’il n’y avait aucun parallèle à faire entre les anciens pays de l’Europe et le Canada quant à la convenance de taxer les terres. Dans la mère-patrie et les pays où l’agriculture avait rendu les terres à peu-près d’égale valeur, une taxe territoriale pesait également sur toutes ; mais en Canada où l’agriculture laissait tant d’inégalité, une taxe par arpent comme celle qui était proposée, serait inégale et sans proportion, car celui dont le fonds ne valait que six deniers l’arpent payerait autant que celui dont le fonds valait soixante livres l’arpent. La taxe pèserait conséquemment plus sur ceux qui commençaient à défricher que sur les autres, et par là les nouveaux colons seraient chargés de la plus forte partie du fardeau, tandis qu’ils ne devaient recevoir que des encouragemens.

« Une taxe sur la valeur estimée de chaque terre serait pareillement impraticable. Les frais d’estimation et de perception seraient plus à charge que la taxe elle-même.

« Du reste une taxe foncière serait injuste, en ce que les habitans des villes, dont les richesses sont en effets mobiliers, en seraient exempts.

« L’assemblée considérait qu’un impôt sur le commerce en général et surtout sur les articles taxés par la loi en particulier, serait moins senti, et plus également réparti ; que le consommateur payait en dernier lieu ; que bien qu’il eût été objecté que les marchands étaient ici dans des circonstances plus désavantageuses qu’ailleurs, parcequ’ils n’avaient pas la facilité de réexporter leurs marchandises, cette circonstance au lieu d’être désavantageuse était favorable, parcequ’elle leur permettait de régler le commerce et de faire payer l’impôt par le consommateur, vu qu’ils n’étaient en concurrence qu’avec les marchands qui payaient les mêmes droits qu’eux. »

En vain l’opposition dirigée par M. Richardson, qui fit un discours de près d’une heure et demie, voulut faire tomber la proposition par un amendement, elle fut adoptée par une majorité de plus des deux tiers. Ainsi fut confirmée après de longs débats, la décision adoptée précédemment sur la grande question du principe de l’impôt, principe qui n’a pas cessé depuis de servir de base au système financier du pays. Elle le fut conformément à l’intérêt de ces nouvelles contrées dont le premier besoin est le changement des immenses forêts qui les couvrent en champs fertiles et bien cultivés. La loi ne fut point désavouée.

Les discussions sur cette question augmentèrent encore l’aigreur des esprits, dont le chef du gouvernement lui-même ne fut pas exempt. Elles prirent comme de coutume une teinte de jalousie nationale. Le parti mercantile, ne pouvant se contenir après le nouvel échec qu’il venait d’éprouver, éleva de nouveau la voix contre l’origine de ses adversaires et esseya de ramener la discussion sur le terrain de la nationalité. « Cette province est déjà trop française, disait le Mercury, pour une colonie anglaise… Que nous soyons en guerre ou en paix, il est absolument nécessaire que nous fassions tous nos efforts par tous les moyens avouables, pour opposer l’accroissement des Français et leur influence… Après avoir possédé Québec quarante-sept ans, il est temps que la province soit anglaise. » Ce cri jeté par les hommes les plus violens du parti en opposition aux plus modérés qui s’élevèrent aussitôt contre, était excité par le bruit qui courait que les Canadiens allaient établir un journal dans leur langue pour défendre leurs intérêts nationaux et politiques. Jusqu’à ce moment la presse, comme on l’a déjà dit, avait gardé un silence profond, rarement interrompu par des débats, sur les affaires intérieures, politiques ou religieuses. Ce silence n’était pas tant peut-être encore le fruit du despotisme que de l’intérêt bien entendu des gouvernans. Maîtres du pouvoir, ils possédaient avec lui tous les avantages qui en découlent pour les individus. Mais l’apparition d’un journal indépendant, proclamant qu’il venait défendre les droits politiques des Canadiens et revendiquer en leur faveur tous les avantages de la constitution, effraya ceux qui jouissaient de son patronage. Ils accueillirent le nouveau journal avec une hostilité très prononcée. Ils s’efforcèrent de faire croire que c’était un agent français, M. Turreau, alors aux États-Unis, qui en était le principal auteur. « C’est un fait incontestable, disait le Mercury qu’il a offert 900 dollars pour établir une gazette française à New-York. N’avons nous pas raison d’être jaloux de voir établir un journal français à Québec ; lorsque nous apprenons que l’on parle déjà d’en publier un second, et que l’on va ouvrir une nouvelle imprimerie. Si dans le temps où nous sommes nous n’en éprouvons pas d’alarmes, c’est que nous sommes insensibles à tous les symptômes des malheurs qui nous menacent. Peu d’Anglais connaissent les intrigues et les cabales qui se passent au milieu de nous. »

Malgré les soupçons qu’on tâchait ainsi de faire naître, le Canadien parut dans le mois de novembre 1806. « Il y a déjà longtemps disait son prospectus que des personnes qui aiment leur pays et leur gouvernement, regrettent que le rare trésor que nous possédons dans notre constitution, demeure si longtemps caché, la liberté de la presse… Ce droit qu’a un peuple anglais d’exprimer librement ses sentimens sur tous les actes publics de son gouvernement, est ce qui en fait le principal ressort… C’est cette liberté qui rend la constitution anglaise si propre à faire le bonheur des peuples qui sont sous sa protection. Tous les gouvernemens doivent avoir ce but, et tous désireraient peut-être l’obtenir ; mais tous n’en ont pas les moyens. Le despote ne connaît le peuple que par le portrait que lui en font les courtisans, et n’a d’autres conseillers qu’eux. Sous la constitution d’Angleterre, le peuple a le droit de se faire connaître lui-même par le moyen de la presse ; et par l’expression libre de ses sentimens, toute la nation devient pour ainsi dire le conseiller privé du gouvernement.

« Le gouvernement despotique toujours mal informé, est sans cesse exposé à heurter les sentimens et les intérêts du peuple qu’il ne connaît pas, et à lui faire sans le vouloir des maux et des violences dont il ne s’aperçoit qu’après qu’il n’est plus temps d’y remédier ; d’où vient que ces gouvernemens sont sujets à de si terribles révolutions. Sous la constitution anglaise où rien n’est caché, où aucune contrainte n’empêche le peuple de dire librement ce qu’il pense et où le peuple pense pour ainsi dire tout haut, il est impossible que de pareils inconvénients puissent avoir lieu, et c’est là ce qui fait la force étonnante de cette constitution qui n’a reçu aucune atteinte, quand toutes celles de l’Europe ont été bouleversées les unes après les autres.

« Les Canadiens comme les plus nouveaux sujets de l’Empire ont surtout intérêt de n’être pas mal représentés.

« Il n’y a pas bien longtemps qu’on les a vus en butte à de noires insinuations dans un papier publié en anglais, sans avoir la liberté de répondre. Ils ont intérêt de dissiper les préjugés, ils ont intérêt surtout d’effacer les mauvaises impressions que les coups secrets de la malignité pourraient laisser dans l’esprit de l’Angleterre et du roi lui-même. On leur a fait un crime de se servir de leur langue maternelle pour exprimer leurs sentimens et se faire rendre justice ; mais les accusations n’épouvantent que les coupables, l’expression sincère de la loyauté est loyale dans toutes les langues. »

L’apparition de ce journal marqua l’ère de la liberté de la presse en Canada. Avant lui aucune feuille n’avait encore osé discuter les questions politiques comme on le faisait dans la métropole. La polémique que souleva le Canadien fut conduite presqu’entièrement sous forme de correspondance anonyme. Il donna cependant un grand élan aux idées de liberté pratique, et à ce titre son nom mérite d’être placé à la tête de l’histoire de la presse du pays.

Ces discussions malgré l’agitation momentanée qu’elles causaient de temps à autre, n’interrompaient point encore les bons rapports qui existaient entre le gouvernement et la chambre ; et d’ailleurs la situation de nos relations avec les États-Unis allait bientôt appeler pour quelque temps du moins, l’attention publique d’un autre côté.

Les guerres terribles occasionnées en Europe par la révolution française, que les rois tremblant sur leurs trônes, s’étaient conjurés pour abattre, avaient excité de vives sympathies dans la république américaine en faveur de la France. On avait vu avec mécontentement la nation la plus libre de l’Europe après la Suisse, se liguer avec les despotes les plus absolus pour écraser la liberté qui avait tant de peine à naître et à se répandre ; et le gouvernement des États-Unis avait la plus grande peine à arrêter chez une portion très nombreuse de ses habitans l’explosion de sentimens qui auraient amené une guerre avec l’Angleterre, et conséquemment une lutte sur mer, où sa marine n’était pas en état de lutter avec aucune espèce de chance de succès. Depuis quelque temps les rapports entre les deux nations avaient perdu de cette cordialité que l’on essayait en vain de conserver, et qui allait disparaître plus tard avec le parti whig de l’Union.

La révolution française et les guerres qui en avaient été la suite avaient fini par la destruction de toutes les marines des nations continentales, incapables de lutter à la fois sur les deux éléments. L’Angleterre était restée seule maîtresse des mers et voulait en retirer tous les avantages. Les États-Unis au contraire prétendaient à la faveur de leur neutralité, trafiquer librement avec les différentes nations belligérantes. Sans tenir compte des prétentions de la nation nouvelle, la Grande-Bretagne déclara en 1806 les côtes d’une partie du continent européen depuis Brest jusqu’à l’Elbe en état de blocus, et captura une foule de navires américains qui s’y rendaient. Napoléon en fit autant de son côté par représailles, et déclara les côtes de l’Angleterre bloquées. Celle-ci pour surenchérir prohiba l’année suivante tout commerce avec la France. Ces mesures extraordinaires et qui violaient les lois des nations et les droits des neutres reconnus jusqu’à ce moment, causèrent un grand mécontentement dans la république américaine, où les marchands demandèrent à grands cris la protection de leur gouvernement. Dans le même temps l’Angleterre, en vertu du droit de visite, qu’elle venait aussi d’introduire dans son code maritime, c’est-à dire le droit de rechercher et de prendre tous les matelots de sa nation qu’elle trouverait sur les vaisseaux étrangers, et qui était dirigé contre les États-Unis, qui employaient beaucoup de matelots anglais, attaqua la frégate la Chesapeake, tua et blessa plusieurs hommes de son équipage et en emmena quatre qu’elle réclamaient comme déserteurs. Le gouvernement des États-Unis ferma aussitôt ses ports aux vaisseaux de guerre anglais jusqu’à ce que l’Angleterre eût donné satisfaction pour l’attaque de la Chesapeake et des garanties contre toute agression future. Cela fut suivi d’une part des fameux ordres en conseil du gouvernement britannique défendant tout commerce avec la France et ses alliés, et de l’autre du décret de Milan promulgué par Napoléon prohibant tout commerce avec l’Angleterre et ses colonies. Les États-Unis de leur côté dans le but de se protéger, mirent un embargo qu’ils révoquèrent cependant l’année suivante parce qu’il faisait plus de mal encore à leur commerce qu’à celui des autres nations ; mais ils interdirent tout trafic avec la France et l’Angleterre jusqu’à ce que ces deux nations eussent donné satisfaction pour les griefs dont ils se plaignaient. En même temps, ils prenaient des mesures pour mettre le pays en état de défense et se préparer à la guerre.

Tels sont les événemens qui se passèrent entre la république du Nouveau-Monde et l’Angleterre entre 1806 et 1809 ; et dans la prévision d’une guerre, la première portait déjà les yeux sur le Canada.

En même temps, le bruit se répandait que les Canadiens n’attendaient que l’apparition du drapeau américain pour se lever en masse et livrer le pays à la confédération. Cette croyance assez généralement répandue prenait sa source dans le système de leurs ennemis de les représenter sans cesse comme des rebelles cachés sinon ouverts. Les Américains qui voulaient bannir toute domination européenne du nouveau monde s’empressaient de profiter de ces rumeurs et les répandaient dans le public par la voie de leurs journaux avec la plus grande activité.

Le chef du gouvernement canadien, M. Dunn, jugea à propos pour les détromper, de faire une grande démonstration militaire. Dans l’été de 1807, il ordonna à un cinquième de la milice de se tenir prêt à marcher au premier ordre ; l’évêque, M. Plessis, adressa un mandement à tous les catholiques pour exciter leur zèle. Le tirage au sort de ce contingent et son organisation se firent avec une émulation et une promptitude qui donnaient un démenti éclatant à toutes les insinuations répandues pour rendre les Canadiens suspects.

Les fortifications de Québec furent aussi augmentées et mises en état de guerre par les soins du colonel Brock, qui commandait la garnison. Mais la guerre ne devait pas encore éclater de sitôt. Les États-Unis n’étaient pas en mesure d’entrer en lice avec une puissance maîtresse des mers et d’une armée de terre disponible supérieure par le nombre et par la discipline à celle de la république. La diplomatie s’empara des sujets de difficulté élevés entre les deux gouvernemens.

C’est alors qu’arriva le nouveau gouverneur, sir James Graig, officier militaire de quelque réputation, mais administrateur fantastique et borné, qui déploya un grand étalage militaire et parla au peuple comme il aurait parlé à des recrues soumises au martinet. Dans son ordre général du 24 novembre, tout en exprimant sa satisfaction de l’état dans lequel il trouvait la milice, des sentimens d’attachement qu’elle montrait pour le trône, de son zèle pour la défense du pays, il observait qu’il avait vu avec beaucoup d’inquiétude les actes de grave insubordination de la paroisse de l’Assomption ; qu’il espérait que les lois seraient obéies, que les habitans courraient aux armes avec ardeur pour la défense de leurs biens, de leurs familles, de leur patrie ; qu’il exhortait tout le monde à être en garde contre les artifices de la trahison et les discours d’émissaires répandus partout pour les séduire ; que quoiqu’ils eussent sans doute peu de poids parmi un peuple heureux, qui éprouvait à chaque instant la protection et les bienfaits du gouvernement, il recommandait, pour prévenir d’une manière plus efficace les mauvais effets qui pourraient accompagner leurs efforts, surtout parmi les jeunes gens et les ignorans, à tous les miliciens de surveiller attentivement la conduite et le langage des étrangers qui paraîtraient au milieu d’eux, et chaque fois que leur conduite et leur langage seraient de nature à donner raison de soupçonner leurs intentions, de les arrêter et de les conduire devant le magistrat ou l’officier de milice le plus voisin.

Cet ordre appuyait d’une manière si spéciale sur les intrigues des émissaires américains et sur les défections qu’elles pouvaient causer dans les rangs de la milice, qu’il dut faire croire au loin, que le pays était sur un volcan. Rien n’autorisait un appel aussi solennel à la fidélité des habitans. Les troubles signalés par le gouverneur n’avaient aucune portée politique, et devaient leur origines à des causes personnelles ou à des querelles locales auxquelles les agens officieux de l’autorité donnèrent un autre caractère pour faire valoir leurs services ; car les Canadiens ne furent en aucun temps plus attachés à leur gouvernement qu’à cette époque. Mais sir James Craig s’était jeté en arrivant, corps et âme, dans les bras de leurs ennemis et il ne voyait rien que par leurs yeux. Il crut que les Canadiens étaient mal affectionnés ; qu’ils déguisaient leurs pensées comme leurs adversaires ne cessaient de le lui répéter, surtout leurs chefs qu’ils détestaient ; de là ses préventions et la conduite impérieuse et violente qui ont signalé son administration.

En ouvrant le parlement, il fit allusion comme ses prédécesseurs, aux guerres de l’Europe et à l’ambition de la France. « J’aurais été très flatté, dit-il, si dans cette occasion j’avais été porteur de quelque espoir bien fondé du retour de la paix qui, comme base la plus sûre du bien être et du bonheur du peuple, est l’objet continuel des efforts de sa Majesté ; mais tant qu’un ennemi implacable emploiera toutes les ressources d’une puissance sans exemple dans le monde jusqu’à ce jour, dirigé sans aucun principe de justice ni d’humanité, acharné à notre ruine, tant que cet ennemi irrité du désappointement d’une ambition sans borne, ne tendant à rien moins qu’à la conquête du monde, regardera avec une malice invétérée qu’il ne cherche point à cacher, la seule nation de l’Europe qui par la sagesse de son gouvernement, les ressources de ses richesses, son énergie, ses vertus et son esprit public, a été capable de lui résister, ce n’est qu’avec une défiance prudente et en mettant sa confiance dans les bienfaits de la Divine Providence, que l’on peut espérer de voir arriver la fin si désirable des maux de la guerre. »

Quant aux difficultés avec les États-Unis, il n’avait rien à communiquer qui put jeter du jour sur la question ; mais il espérait que la sagesse des deux gouvernemens préviendrait les calamités de la guerre entre deux peuples dont les usages, la langue et l’origine étaient les mêmes. Il ne fallait pas pour cela cependant négliger les moyens de défense ; il mettait sa confiance dans la coopération des habitans et la loyauté et le zèle de la milice qui méritait son approbation et fournissait la plus forte raison d’espérer que si le pays était attaqué, il serait défendu comme l’on devait l’attendre d’un peuple brave qui combat pour tout ce qui lui est cher.

Ce langage sur l’attitude de la milice était plus prudent que l’ordre général et ne contenait que la vérité. La réponse de l’assemblée dut faire croire à l’Angleterre qu’elle pouvait compter sur la fidélité des Canadiens malgré les préjugés et les craintes que trahissaient ces appels eux-mêmes.

La question d’exclure les juges et les Juifs de la chambre comme en Angleterre, occupa une grande partie de la session. Les Juifs furent exclus par résolution. Quant aux juges, M. Bourdages présenta un bill que la chambre adopta, mais que rejeta le conseil, qui vit avec une secrète joie le refroidissement ou plutôt la disposition hostile qui se manifestait déjà vers la fin de la session entre sir James Craig et l’assemblée.

Depuis quelque temps ce sentiment prenait de la consistance à chaque fait nouveau qu’on abordait dans la discussion, et l’entourage du gouverneur, aidé des fonctionnaires qui connaissaient maintenant le caractère de leur chef, commença à exciter ses passions avec toute la liberté que semblait appeler son penchant. On s’entendit pour calomnier les Canadiens sur tous les tons et en toutes occurrences, et chaque fois on finissait par trouver moyen de tourner leurs paroles les plus innocentes en paroles séditieuses ou en pensées de trahison. Par ce système on réussit à s’emparer complètement de l’esprit irritable de Craig. Les fonctionnaires savaient qu’il n’y avait aucune chance de changer le caractère de la représentation ; et pour détruire d’avance son influence ils employèrent leurs armes ordinaires, la calomnie. Ils dirigèrent surtout l’hostilité de l’exécutif contre le président de la chambre, et réussirent à lui faire perdre l’élection de Québec sans cependant lui faire perdre son siège, parce qu’il avait été élu dans un comté voisin, par prévision. Ils étaient d’autant plus déchaînés contre lui qu’il passait pour l’un des propriétaires du Canadien, dont les opinions n’étaient pas silencieuses comme celles des autres journaux. Peu de temps après l’élection, il fut retranché de la liste des officiers de milice avec MM. Bédard, Taschereau, Borgia et Blanchet. Son excellence me charge de vous informer, disait le secrétaire du gouverneur à M. Panet, qu’elle a du prendre cette mesure « parce qu’elle ne peut mettre de confiance dans les services d’un homme qu’il a bonne raison de croire l’un des propriétaires d’une publication séditieuse et diffamatoire répandue dans la province avec beaucoup de zèle et qui a spécialement pour mission d’avilir le gouvernement et de créer un esprit de mécontentement parmi ses sujets, ainsi que de dissension et d’animosité entre les deux partis qui les composent. »

À peu près dans le même temps le juge en chef Allcock expirait et était remplacé par le procureur-général Sewell, et celui-ci par un jeune avocat, M. Bowen, au préjudice du solliciteur général Stuart, qui s’était attiré les mauvaises grâces du gouverneur, qui lui ôta même sa charge pour la donner à un avocat qui venait d’arriver dans le pays, M. Uniacke. Ces promotions et ces destitutions extraordinaires faisaient prévoir des orages. À la surprise de bien du monde cependant, le gouverneur ratifia la réélection de M. Panet à la présidence de l’assemblée lorsque le parlement se réunit. Il parla dans son discours de la situation des relations de l’Angleterre avec les État-Unis et des luttes politiques de l’intérieur. Il observa que ce que l’on connaissait de la conduite du gouvernement américain, n’offrait aucun signe de disposition conciliatrice ; que comme l’embargo qu’il avait imposé pesait infiniment plus sur les Américains que sur ceux contre lesquels il était dirigé, il avait été levé pour être remplacé par un acte prohibant toute communication avec la Grande-Bretagne et la France. Comme marque d’hostilité, cet acte était encore plus fortement prononcé que l’embargo lui-même, et si on y joignait le langage tenu par les principaux personnages de la nation, les discussions auxquelles on s’était abandonné chaque fois qu’il avait été question de l’Angleterre, on devait persévérer dans les mesures de vigilance et de précaution qui avaient été jugées nécessaires. Il espérait que les chambres renouvelleraient les actes passés en vue de cet objet dans le dernier parlement et qui allaient expirer avec la session actuelle.

Revenant à la politique intérieure, il dit que comme les membres venaient de toutes les parties du pays, ils devaient être convaincus de la prospérité et du bonheur d’un peuple qui n’était soumis qu’aux lois portées par ses propres représentans ; que si en raison des différentes races qui composaient la population quelque chose pouvait détruire l’harmonie, ce seraient des soupçons et des jalousies mal fondées entre elles-mêmes ou des soupçons encore plus imaginaires contre le gouvernement.

M. Bourdages voulut faire motiver la réponse à ce discours de manière qu’elle exprimât assez formellement pour être compris, les sentimens des représentans sur les influences pernicieuses qui circonvenaient le pouvoir exécutif. Les débats qui suivirent fournirent aux chefs canadiens l’occasion de laisser voir leur pensée sans insister pour la faire adopter. Il fut observé que l’amendement faisait allusion à des insinuations étrangères, et supposait que c’étaient elles qui induisaient le gouverneur en erreur ; que ces suppositions pouvaient être faites en Angleterre où il y avait un ministère ; mais qu’ici où il n’y en avait point de connu, on ne pouvait l’attaquer ouvertement ; que tous les membres convenaient qu’il n’y avait aucun lieu d’appliquer à la chambre des réflexions de jalousie, entre ses membres ou contre le gouvernement ; mais que le discours du trône ne contenait pas de réflexion directe et que l’on pouvait se contenter de le contredire indirectement. On répliqua que si la sensibilité des membres était seule intéressée, il serait facile d’en faire le sacrifice ; mais que le discours pouvait donner lieu à des réflexions plus sérieuses : qu’il contenait des choses qui tendaient à exercer une influence indue sur les votes des deux branches ; que les sentimens et les actes des deux chambres ne pouvaient être connus que par leurs votes, et que si la partie du discours en question était faite pour influer ailleurs que sur les suffrages des membres, elle ne signifierait rien ; qu’elle pouvait faire craindre que les votes donnés pour un côté plutôt que pour un autre fussent interprétés comme hostiles au gouvernement ; que le mot gouvernement qui était employé pouvait en imposer aux nouveaux membres, à ceux à qui notre constitution n’était pas encore familière. Quant le gouvernement exerce l’autorité exécutive, tout doit obéir ; tout acte contraire à cette obéissance est l’acte d’un mauvais sujet. Mais quand le gouvernement exerce sa portion du pouvoir législatif, il n’est que l’une des trois branches de la législature, la première et les deux autres en sont indépendantes. Bien loin qu’on pût regarder l’opposition d’une de ces deux branches à la première, comme illégale, le devoir de ces deux branches était de s’y opposer librement toutes les fois qu’elles le croiraient nécessaire. Que les réflexions de jalousie contre le gouvernement ne pouvaient s’appliquer à aucun des trois pouvoirs, parce que dans le sens général du mot, lorsqu’il est appliqué à la législature ces trois pouvoirs forment eux-mêmes le gouvernement.

M. Bedard observa de son côté, qu’avant de parler de l’influence pernicieuse que cette partie du discours du gouverneur était de nature à exercer, il devait déclarer qu’il n’en attribuait rien au représentant de sa Majesté, mais aux insinuations de personnes qui l’avaient induit en erreur ; puis prenant la question de plus haut, il s’étendit sur le système de la responsabilité et fit voir combien l’idée d’un ministère était essentielle à la constitution. Le premier devoir de cette chambre, troisième branche de la législature, dit-il, est de soutenir son indépendance, même contre les tentatives que ferait la première pour la restreindre ; qu’en adoptant le sentiment de ceux qui diraient qu’il n’y avait point de ministère, il faudrait ou que cette chambre abandonnât son devoir et renonçât à soutenir son existence, ou qu’elle dirigeât ses observations contre la personne même du représentant du roi, ce qui serait une idée monstrueuse dans notre constitution, parce qu’on devait regarder la personne de notre gouverneur comme tenant la place de la personne sacrée de sa Majesté et lui appliquer les mêmes maximes. Il lui paraissait donc que cette idée de ministère n’était pas un vain nom comme quelques uns semblaient le regarder ; mais une idée essentielle à la conservation de notre constitution. Il fit observer qu’en fait et indépendamment de la maxime constitutionnelle, il était bien certain que le gouverneur qui n’était ici que depuis si peu de temps ne pouvait connaître les dispositions des habitans que sur les informations qu’on lui en donnait ; que quoiqu’il ne fût pas un de ceux qui avaient eu le plus d’occasion de le connaître, il était intimement persuadé qu’il ne désirait rien que le bien public ; que quoiqu’il n’y eût pas ici de ministère établi en titre d’office, il n’en était pas moins vrai qu’il n’y eût réellement des ministres, c’est-à-dire des personnes d’après les informations desquelles le gouverneur se déterminait ; que lorsqu’il deviendrait nécessaire de connaître ces ministres, la chambre en trouverait bien le moyen ; qu’il savait bien que les ministres aiment toujours mieux se tenir cachés ; qu’ils n’avaient pas toujours été connus en Angleterre comme ils le sont aujourd’hui ; mais que c’était l’affaire du bon exercice des pouvoirs constitutionnels de les obliger de paraître.

L’orateur dans ce discours remarquable où il exposait un système octroyé formellement au Canada quarante ans après, fut regardé comme l’apôtre d’une idée révolutionnaire, et accusé par ceux qui formaient les entourages du château, de propager des doctrines funestes qu’il fallait se hâter de bannir si l’on voulait éviter les séditions. Les fonctionnaires et la classe d’où on les tirait poussèrent les hauts cris en entendant proclamer le système responsable.

Le juge de Bonne, l’organe du château, s’éleva contre la doctrine de M. Bedard, et chercha à persuader que l’admettre serait avilir l’autorité royale et celui qui en était chargé ; qu’il ne fallait pas agiter de pareilles questions dans un moment où l’attitude des États-Unis était menaçante ; que ce serait montrer des symptômes de division ; qu’il fallait se garder aussi de manifester de la jalousie contre les autres pouvoirs parceque ce serait justifier les allusions faites aux signes de rébellion dans le discours du gouverneur ; que l’agitation de ces questions paraîtrait telle en Angleterre et qu’elle affecterait les idées qu’on avait de la loyauté des Canadiens. L’orateur du reste ne faisait qu’exprimer ici des sentimens qu’il partageait en toute sincérité ; car rejeton d’ancienne noblesse, il avait dû recueillir et conserver comme un héritage inaliénable les anciennes traditions de ses pères, et regarder l’autorité absolue des rois comme hors des atteintes des représentans du peuple, et l’autorité des chambres comme un pouvoir dont la légitimité était fort douteuse.

La question traitée ainsi sous un point de vue nouveau par M. Bedard, fit sensation ; mais sa proposition de responsabilité ministérielle parut d’une trop grande hardiesse à cette époque pour permettre de s’en occuper, et plus tard on oublia d’invoquer un principe si salutaire. La majorité voulait d’ailleurs éviter de commencer la session par une lutte sur une simple expression de sentimens comme le comportent en général les réponses aux discours du trône. Elle rejeta l’amendement de M. Bourdages ainsi que l’addition que M. Bedard voulut faire ajouter au paragraphe maintenu, et qui portait que l’on regrettait que le gouverneur eût cru devoir rappeler à l’attention de la chambre la question des races, et l’idée qu’il fut possible qu’il existât chez elle des soupçons et des jalousies contre le gouvernement ; que l’on était trop assuré de la droiture et de la générosité de son cœur pour attribuer ces observations à d’autres qu’à des personnes qu’il ne connaissait pas et qui n’avaient à cœur ni le bien du gouvernement ni celui du peuple dont le bonheur lui était confié.

L’allusion faite indirectement aux difficultés des dernières sessions, n’empêcha point la chambre de revenir sur la question des juges, relativement auxquels elle voulait absolument introduire l’usage anglais. Les membres les plus décidés voulaient les expulser de suite par une résolution comme cela paraît avoir été fait dans l’origine par le parlement impérial ; mais la grande majorité espérant toujours obtenir le consentement des deux autres branches de la législature, désirait prendre un terme moyen et faire admettre le principe dans le pays par les trois pouvoirs.

Le gouverneur qui avait des idées sur une représentation coloniale bien différentes de celles de la chambre elle-même, avait pu juger dès le début de ses procédés qu’il n’y avait point d’accord possible entre elle et lui ; qu’elle voulait persister dans son ancienne politique, et qu’il était évident qu’il fallait ou céder ou recourir à une seconde dissolution. D’après son caractère l’on devait prévoir que la dernière alternative devenait chaque jour la seule probable. En effet, du haut de son château, il trouvait la conduite de l’assemblée pleine d’audace, ayant toujours présent à l’idée, devant les yeux, la puissance et la situation relative de l’Angleterre et du Canada. Profitant de l’expulsion de M. Hart qu’elle venait de renouveler, il résolut de mettre fin à un parlement où l’on ne paraissait pas d’humeur à s’en laisser imposer, et qu’il croyait avoir tous les droits de mener à sa guise. Il se rendit au conseil législatif accompagné d’une suite nombreuse, et manda les représentans devant lui. Tout s’était passé de manière qu’ils n’eurent connaissance de son intention que lorsque les grenadiers de sa garde arrivèrent devant leur porte. « Messieurs, leur dit-il, lorsque je m’adressais à vous au commencement de la session, je n’avais aucune raison de douter de votre modération, ni de votre prudence, et je mettais une pleine confiance en toutes deux. J’attendais de vous que guidés par ces principes, vous feriez un généreux sacrifice de toute animosité personnelle, de tout mécontentement particulier ; que vous porteriez une attention vigilante aux intérêts de votre pays ; que vous rempliriez vos devoirs publics avec zèle et promptitude et une persévérance inébranlable. J’attendais de vous des efforts sincères pour le raffermissement de la concorde et une soigneuse retenue sur tout ce qui pourrait avoir une tendance à la troubler. J’ai cru que vous observeriez tous les égards qui sont dus, et par cela même indispensables aux autres branches de la législature, et que vous vous empresseriez de coopérer cordialement avec elles dans tout ce qui pourrait contribuer au bonheur et au bien-être de la colonie. J’avais le droit de m’attendre à cela de votre part, parce que c’était votre devoir, parce que ç’aurait été fournir un témoignage certain au gouvernement de la loyauté et de l’attachement que vous professez avec tant d’ardeur et dont je crois que vous être pénétrés, parce qu’enfin la conjoncture critique surtout, la situation précaire dans laquelle nous nous trouvons à l’égard des États-Unis l’exigeaient d’une manière toute particulière. Je regrette d’avoir à ajouter que j’ai été trompé dans cette attente et dans toutes mes espérances.

« Vous avez consumé dans les débats ingrats, excités par des animosités personnelles et des contestations frivoles sur des objets et des formalités futiles, ce temps et ces talens que vous deviez au public. Vous avez préféré abuser de vos fonctions et négliger les devoirs élevés et importans que vous étiez tenus envers votre souverain et vos constituans de remplir. S’il fallait des preuves de cet abus cinq bills seulement ont été soumis à ma sanction après une session de cinq semaines, et sur ces cinq bills trois sont de simples renouvellemens de lois annuelles qui n’exigeaient aucune discussion.

« La violence et le peu de mesure que vous avez montrés dans tous vos procédés, le manque d’attention prolongé et peu respectueux que vous avez eu pour les autres branches de la législature, font que quelque puissent être leur modération et leur indulgence il n’y a guère lieu de s’attendre à une bonne entente à moins d’une nouvelle assemblée. »

Après d’autres observations sur le même ton, il continua par déclarer qu’il avait une entière confiance dans les électeurs, qu’il était persuadé que par un choix de représentans convenables on préviendrait de nouveaux embarras à l’avenir et qu’on saurait mieux consulter les intérêts du pays ; que la tâche qu’il venait de remplir lui avait été pénible au plus haut degré ; mais qu’il se tournait avec une satisfaction particulière pour offrir à Messieurs du conseil législatif, la reconnaissance que leur méritaient l’unanimité, le zèle et l’attention soutenus qu’ils avaient montrés. Ce n’était pas à eux qu’il fallait l’attribuer, si on avait fait si peu pour le bien public. « Mes remercimens sont également dus, ajouta-t-il, à une partie considérable de l’assemblée. J’espère qu’ils voudront croire que je leur rends justice, que je sais apprécier leurs efforts pour arrêter ceux dont j’ai tant de droit de me plaindre. Par là, Messieurs, vous avez vraiment manifesté votre attachement au gouvernement de sa Majesté et vous avez justement jugé les intérêts réels et permanens du pays. »

Il n’y a que dans une petite colonie qu’un gouverneur peut se permettre une pareille comédie. Si le sujet n’était pas si sérieux l’on pourrait demander quelle indépendance avait un conseil législatif nommé par lui et formé de créatures choisies avec soin ? quelle indépendance avaient les membres de l’assemblée auxquels il adressait des complimens ? La liberté dans son enfance n’est qu’un jouet entre les mains de l’homme fort qui tient l’épée.

Toute l’ineptie virulente de sir James Craig parut à nue dans cette occasion. À un langage insultant pour la représentation qui ne faisait qu’invoquer un principe parfaitement constitutionnel, il joignait la faute plus grave de se faire partisan politique en approuvant une partie de cette représentation, en la remerciant, en se tournant vers elle, de sa conduite, en lui disant qu’elle avait montré son affection pour le gouvernement et qu’elle lui ferait la justice de reconnaître qu’il avait su la distinguer du reste de la chambre. Les ennemis des Canadiens approuvèrent avec de hautes clameurs de joie la conduite du gouverneur. Ils lui présentèrent des adresses et lui promirent leur appui pour préserver la constitution intacte et maintenir le gouvernement dans la plénitude de ses droits. Ils l’élevèrent jusqu’aux cieux, le proclamèrent l’homme le plus habile de l’Angleterre ; et aveuglés par leur haine ils oublièrent les droits du pays, pour battre des mains aux insultes prodiguées à la liberté. Les Canadiens accoutumés aux manières de cette foule passionnée et servile, ne furent point étonnés de ce bruit, qui n’était que la répétition de ce qui avait lieu chaque fois que le gouverneur devenait le chef de leurs ennemis politiques. Ils conservèrent tout leur sang froid et toutes leurs convictions. Aux attaques grossières de journalistes à gages, le Canadien conduit par plusieurs membres de la chambre, répondit par des faits et de la froide raison politique et constitutionnelle. Le Mercury, journal semi-officiel, disait le 19 mars 1810 : « Quiconque a lu les derniers numéros du Canadien, y trouvera le même esprit arbitraire qui anime la majorité de la dernière chambre d’assemblée. Le langage dont l’on se sert au sujet de l’expulsion du juge de Bonne, n’est plus celui du droit de la chambre, mais de son pouvoir. Si le pouvoir est la chose, ce qui veut dire en d’autres termes, la volonté de la majorité, quel membre venant à déplaire, à cette majorité pourra être sûr de son siège ?…

« De la part de l’exécutif, nous prendrons la liberté d’observer que dans une dépendance comme cette colonie, lorsque l’on voit le gouvernement journellement bravé, insulté et traité avec le plus grand mépris dans le dessein de le rendre méprisable, nous ne devons attendre rien moins que sa patience ne s’épuise et que des mesures énergiques ne soient prises comme les seules efficaces.

« Le traitement que le gouvernement reçoit continuellement d’un peuple conquis, porté de l’abîme de la misère à la hauteur de la prospérité et livré à toutes sortes d’indulgences, n’est pas ce qu’il devait en attendre.

« Après la dernière mesure de conciliation proposée par le représentant du roi à l’ouverture de la dernière session de notre parlement, nous ne pouvons voir le retour qu’on lui a fait que comme l’œuvre de la plus incorrigible ingratitude. Mais il y a des gens dans le monde à qui les avantages que vous leur faites ne donnent que de l’insolence ». Sans répondre à ces insultes, le Canadien citait les faits analogues de l’histoire de l’Angleterre pour justifier l’opinion de la chambre sur l’indépendance des juges. Rapin, Blackstone, Locke et autres publicistes anglais lui fournissaient de nombreux extraits sur ce point et sur l’étendue des pouvoirs constitutionnels des trois branches de la législature. Le même journal s’étendit longuement sur les limites de leurs droits. Le représentant du roi, disait-il, a le pouvoir de dissoudre le parlement quand il le juge à propos, mais il n’a aucun pouvoir de faire des réflexions injurieuses, telles que celles contenues dans cette harangue, sur les procédés d’une branche de la législature qui est absolument indépendante de son autorité. Le respect dû à cette branche est aussi sacré et aussi inviolable que celui qui est dû à son excellence elle-même ; et ces réflexions viendraient d’autant plus mal de sa part, que c’est elle qui est chargée de faire observer le respect qui est dû à cette branche de la législature, ainsi qu’aux autres parties du gouvernement.

Pour mettre autant que possible le gouverneur à l’abri de ses coups, le Canadien feignait aussi de croire, suivant l’opinion de M. Bedard, à l’existence d’une administration responsable, à laquelle on attribuait le dernier discours du trône. « Cette harangue, observait-il, est une vraie disgrâce dans un pays britannique, et quand on fait réflexion que ce sont les conseillers privés de sa majesté et surtout ses officiers en loi, qui sont chargés par leur devoir du soin de dresser les harangues de ses représentans, et qu’on aperçoit sur le texte de cette harangue un renvoi à une note qui contient le nom d’un de ces conseils en loi, et qui le propose comme un modèle à tous les électeurs du pays, quelle idée doit-on avoir de l’origine d’une pareille pièce ? » Un correspondant écrivait plus tard : « Il paraît que la doctrine de nos ministres est changée. On doit se rappeler que les gens du ministère ont toujours soutenu dans la chambre comme ailleurs qu’il n’y avait point de ministère ; que le gouverneur ou le représentant du roi était la personne responsable pour toutes les actions de l’administration. Ce système des ministres est actuellement changé. Ils prétendent qu’il y a un ministère responsable de tout, et que le gouverneur n’est comptable de rien pour toutes les actions de l’administration. »

Toutes les questions constitutionnelles étaient traitées dans ce journal d’après les principes anglais les mieux établis, et c’est ce qui irritait les partisans du château, qui redoutaient plus que toute autre chose l’établissement d’un gouvernement vraiment constitutionnel, c’est à dire qui aurait été l’expression de la majorité des habitans représentés par leurs députés au parlement.

Le Canadien ne demandait que cela ; mais c’était trop pour eux ; et ils crièrent à la révolte et à la trahison. Aujourd’hui qu’il est permis de revoir froidement les événemens de ce temps là, l’on s’étonne de la crédulité avec laquelle les autorités accueillaient les accusations portées dans un but de parti si évident, et il est impossible à l’esprit le moins préjugé de croire que les sympathies des gouvernans n’étaient pas profondément hostiles aux Canadiens. Nous avons parcouru attentivement page par page le journal en question jusqu’à sa saisie par l’autorité, et nous avons trouvé à côté d’une réclamation de droits parfaitement constitutionnels, l’expression constante de la loyauté et de l’attachement le plus illimité à la monarchie anglaise. Connaissant la tactique constante des ennemis des Canadiens, qui avaient beaucoup plus de facilités qu’eux de se faire écouter de la métropole, il appuyait d’une manière toute particulière sur les sentimens d’attachement des habitans français pour elle, et sur les motifs spéciaux qu’ils avaient de persister dans ces sentimens, et qu’il rattachait à leur conservation nationale. Il vantait les avantages de la constitution britannique ; « elle est peut-être, disait-il, le 4 novembre 1809, la seule où les intérêts et les droits des différentes branches dont la société est composée, sont tellement ménagés, si sagement opposés et tous ensemble liés les uns aux autres, qu’elles s’éclairent mutuellement et se soutiennent par la lutte même qui résulte de l’exercice simultané des pouvoirs qui leur sont confiés. » La veille de sa saisie, il disait encore : « Si on veut désapprouver une mesure du gouverneur, il faut le faire avec respect et de la manière que la constitution et la liberté britannique nous le permettent. »

L’élection ne changea point le caractère de la chambre. Dans aucun pays du monde le suffrage populaire n’est plus indépendant ni plus pur qu’en Canada, où la presque totalité des électeurs est propriétaire et indépendante du pouvoir. Les membres qui avaient montré de l’indécision ou de la faiblesse furent remplacés par des hommes plus assurés et plus fermes. Les représentans retournèrent à la législature avec les mêmes idées et les mêmes convictions plutôt raffermies qu’ébranlées et avec la résolution de ne point les abandonner.

Cependant l’Angleterre crut devoir réparer un peu le mauvais effet de la vivacité de son agent ; elle lui envoya des instructions touchant l’éligibilité des juges, et lui ordonna de sanctionner toute loi passée par les deux chambres ayant pour but de les priver d’un droit disputé depuis si longtemps.

L’ordre de la métropole et le résultat de l’élection ne durent pas être du goût de Craig ; mais il fallut les subir en silence, se promettant bien de ne pas laisser échapper la première occasion pour déployer sa mauvaise humeur, occasion qui malheureusement dans l’état des esprits ne devait pas se faire attendre longtemps.

Le parlement s’assembla à la fin de janvier 1810. Les relations diplomatiques entre l’Angleterre et les États-Unis continuaient toujours d’être fort indécises. Le gouverneur y fit allusion dans son discours, et assura qu’en cas d’hostilités l’on recevrait assez de troupes pour opposer avec les milices une résistance heureuse. Quant au sujet des débats de l’intérieur, à la question des juges enfin, il était autorisé à sanctionner toute loi ayant pour but de les exclure de l’assemblée.

Celle-ci accueillit avec une satisfaction secrète, cette dernière déclaration de l’Angleterre qui désapprouvait ainsi l’opposition pour ainsi dire personnelle du gouverneur ; mais elle voulut en même temps repousser par une forte expression de blâme, la liberté qu’il avait prise en la prorogeant de censurer sa conduite. Elle s’empressa, et ce fut son premier acte, de déclarer à une grande majorité, que toute tentative de la part du gouvernement exécutif et des autres branches de la législature contre elle, soit en dictant ou censurant ses procédés, soit en approuvant la conduite d’une partie de ses membres et désapprouvant la conduite des autres, était une violation de ses privilèges et de la loi qui la constituait, contre laquelle elle ne pouvait se dispenser de réclamer, et une atteinte dangereuse portée aux droits et aux libertés du pays.

Après avoir ainsi protesté contre le langage du gouverneur, elle songea à se rabattre sur ses inférieurs.

Depuis longtemps la chambre voulait amener sous son contrôle les fonctionnaires publics, qui la narguaient par leur insolence et qui se croyaient fort au-dessus d’elle comme le marquaient leur conduite et leur langage. Ce mal qui a duré jusqu’à ces derniers temps, a puissamment contribué aux événemens politiques qui ont eu lieu plus tard. Les fonctionnaires se regardaient comme indépendans ; et les gouverneurs sans expérience politique pour la plupart, laissaient courir des remarques offensantes qui devaient revenir par contre coup sur l’exécutif lui-même. L’assemblée pensa que le moyen le plus efficace de porter les officiers publics à mieux respecter l’une des sources dont ils tenaient leurs pouvoirs, était de les amener sous son contrôle pour leur salaire comme ils étaient en Angleterre. Elle déclara que le pays était maintenant capable de payer toutes les dépenses civiles, et elle vota une adresse au parlement anglais pour l’informer que le Canada était prêt à s’en charger et en même temps pour le remercier de ce qu’il avait fait jusque là.

Les fonctionnaires tremblèrent de tomber sous le contrôle du corps qu’ils avaient insulté tant de fois dans leurs propos. Ils s’agitèrent pour faire repousser la mesure et communiquèrent leur zèle à leurs ami, qui s’efforcèrent de gagner le gouverneur à leur vue. Celui-ci surpris de la démarche de la chambre dans laquelle on voulait lui faire voir quelqu’embuche, ne put dissimuler son embarras. Il répondit que cette adresse lui paraissait d’une nature si nouvelle qu’il avait besoin d’y réfléchir ; que l’usage du parlement anglais voulait que les octrois d’argent fussent recommandés par le gouvernement avant d’être votés par la chambre basse, où ils devaient il est vrai prendre leur origine, mais non sans le concours de l’autre chambre ; qu’il était sans exemple, à sa connaissance, qu’une seule branche d’une législature coloniale eût présenté une adresse au parlement impérial ; que pour ces raisons il trouvait que l’adresse était sans précédent, imparfaite dans sa forme et fondée sur une résolution qui devait rester sans effet tant qu’elle ne recevrait pas le concours du conseil législatif ; qu’il ne pourrait conséquemment la transmettre aux ministres ; mais qu’il la transmettrait au roi comme un témoignage de la gratitude et des dispositions généreuses du Bas-Canada, qui voulait faire connaître qu’il était capable de payer ses dépenses quand on le désirerait, et qu’au surplus l’expression si vive et si franche de son affection et de sa gratitude envers l’Angleterre ne laissait point de doute sur sa sincérité.

Cette réponse fort longue et mélangée de reproches et de louanges, montrait la faiblesse de sa position et son inaptitude aux affaires. Il le sentait lui-même et c’est ce qui lui fit dire en terminant, qu’il regrettait excessivement d’avoir été obligé de s’exprimer de manière à faire croire bien malgré lui qu’il voulait empêcher l’expression des sentimens qui les animaient. Néanmoins il était intérieurement irrité de cette offre inattendue, qui ne pouvait manquer d’être bien accueillie de l’Angleterre, et qui déroutait en même temps toutes les prévisions de l’oligarchie coloniale.

Sans perdre de temps la chambre le pria de lui faire transmettre le budget de toute la dépense civile, et elle nomma, sur la proposition de M. Bedard, un comité de sept membres pour s’enquérir des usages parlementaires mentionnés dans la réponse du gouverneur.

Ces mesures dénotaient l’intention de faire voir que les suppositions et les doutes de l’exécutif n’avaient aucun fondement, et qu’il avait trahi son ignorance ou sa mauvaise intention. Cette démarche aurait été frivole en d’autres circonstances, mais les ennemis de la chambre avaient presque seuls l’oreille de l’Angleterre et par suite l’influence de son représentant, qui les craignait bien plus que nos députés inconnus ou regardés à peu près comme des étrangers au bureau colonial ; il fallait montrer par une expression formelle que l’on connaissait ses droits et que l’on s’appuyait dans ce que l’on faisait sur des textes que l’on tenait à main, et qui étaient sans réplique.

L’on résolut d’aller encore plus loin. Depuis longtemps l’on sentait le grand inconvénient qui résultait de l’ignorance réciproque des sentimens de l’Angleterre et du Canada l’un pour l’autre. L’Angleterre ne connaissait les Canadiens que par les rapports calomnieux que leurs adversaires lui en faisaient journellement ; les Canadiens ne connaissaient l’Angleterre que par les aventuriers qui paraissaient au milieu d’eux pour chercher fortune, et qui s’emparant des emplois et des autres avantages du gouvernement, s’y conduisaient de manière à aliéner l’affection du peuple. Il fallait tâcher d’établir des rapports qui pussent détruire l’effet des préjugés et des calomnies chez l’un et chez l’autre. La nomination d’un agent résidant à Londres parut le moyen le plus propre pour parvenir à ce but, et l’on préparait un bill à ce sujet lorsqu’un autre incident amena une prorogation soudaine. Le conseil ayant voulu amender le bill pour exclure les juges de la chambre, celle-ci s’en offensa et déclara le siège du juge de Bonne vacant à la majorité de trois contre un.

Le gouverneur qui s’était contenu à peine jusque là devant les actes de la chambre, ne fut plus maître de lui à cette dernière audace. Il se rend au conseil et la mande devant lui : « Je suis venu, dit-il, proroger le parlement. Après mure délibération sur les circonstances qui ont eu lieu, je dois vous informer que j’ai pris la résolution de dissoudre la chambre et d’en appeler au peuple. Elle a pris sur elle sans la participation des autres branches de la législature, de décider qu’un juge ne peut siéger ni voter dans son enceinte.

« Il m’est impossible de regarder ce que vous avez fait autrement que comme une violation directe d’un statut du parlement impérial, du parlement qui vous a donné la constitution à laquelle vous devez, suivant votre propre aveu, votre prospérité actuelle. Je ne puis regarder l’acte de la chambre que comme une violation inconstitutionnelle de la franchise élective d’une grande partie des citoyens et du droit d’éligibilité d’une autre classe assez considérable de la société.

« Je me sens obligé par tous les liens du devoir de m’opposer à une telle prétention… et je ne vois d’autre moyen pour sortir d’embarras que celui que je prends. »

Ses partisans lui présentèrent aussitôt pour l’appuyer de Québec, de Montréal et de partout où il s’en trouvait quelques-uns, de nouvelles adresses de félicitation et d’assurance de confiance dans son gouvernement. Il répondit qu’il espérait toujours être soutenu par ceux qui savaient apprécier les bienfaits de la constitution lorsqu’il résisterait à des efforts qui tendraient à la troubler.

En même temps leurs émissaires commencèrent une grande agitation en se répandant dans toutes les campagnes et en y répandant à leur tour partout des adresses et des écrits pour prévenir le peuple contre les derniers actes de ses représentans. Mais le peuple qui ne voyait au plus qu’une colère de fonctionnaires ou qu’une joie d’antagonistes dans ces manifestations empressées, sortit à peine de son calme ordinaire devant tout ce bruit, et attendit tranquillement l’urne électorale pour se prononcer sur le débat du jour.

Mais l’exécutif était résolu d’employer tous les moyens pour désarmer ses adversaires, neutraliser leur influence et frapper les électeurs de terreur afin de s’assurer aux prochaines élections d’une chambre qu’il put mener à sa guise. Le premier coup qu’il fallait porter pour parvenir à ce but était contre le journal lui-même qui avait défendu la chambre et ensuite contre les principaux représentans.

Le conseil exécutif s’assembla et scruta le Canadien pour trouver matière ou prétexte à quelque démonstration propre à faire un grand effet. Le gouverneur lui-même demanda l’emprisonnement de l’imprimeur. Deux aubergistes nommés Stilling et Soles, après s’être procurés les numéros du 3, du 10 et du 14 mars du journal répudié, allèrent faire leur déposition le 17 devant le juge en chef Sewell, qui donna l’ordre d’en exécuter la saisie.

Une horde de soldats conduite par un magistrat s’empara des presses et emprisonna l’imprimeur après qu’on lui eut fait subir mystérieusement un examen devant le conseil exécutif. Les gardes de la ville furent en même temps augmentées et des patrouilles parcoururent les rues comme si l’on avait été menacé d’une insurrection. La malle fut détenue pour saisir, disait-on, tous les fils de la conspiration avant que la nouvelle de ce qui venait d’avoir lieu fut répandue. Ou passa trois jours à examiner les papiers saisis à l’imprimerie du Canadien, au bout desquels le conseil s’assembla de nouveau. C’étaient le gouverneur, le juge Sewell, l’évêque protestant et MM. Dunn, Baby, Young, Williams et Irvine. On y lut les dépositions de M. Lefrançois, arrêté sous accusation de haute trahison, et de quatre autres personnes ayant des rapports avec l’imprimerie. Le gouverneur communiqua un numéro de la feuille, tiré en présence du magistrat Mure, de la presse qu’on transporta au bureau des juges de paix.

Trois articles de cette feuille servaient de prétexte à ce petit coup d’état ; mais celui surtout qui portait ce titre singulier : « Prenez-vous par le bout du nez. » C’était une récapitulation abrégée de quelques faits passés dans le pays depuis la conquête, et qui se terminait par des observations qui n’avaient que le défaut de respirer un amour exagéré de la constitution anglaise. Dans ces articles, comme dans tous les autres, il n’y avait rien qu’on pût traduire en trahison ce qui fût de nature à troubler l’assiette d’un gouvernement tel que celui d’Angleterre. L’on s’étonne aujourd’hui en les lisant des frayeurs et de l’irritation qu’ils aient pu causer, ou plutôt l’on voit trop que ce n’était qu’un prétexte.

Après avoir ordonné l’entrée au long dans son procès-verbal de l’article dont nous venons de donner le litre, comme pour mieux montrer à l’histoire la passion ou la bassesse de ses membres, le conseil ordonna l’arrestation de MM. Bedard, Taschereau et Blanchet.[1]

L’ordre fut en même temps transmis à Montréal d’arrêter MM. Laforce, Papineau (de Chambly,) Corbeil (de l’Île Jésus,) et des mandats furent décernés ou projetés contre MM. D.B. Viger, Joseph Blanchet et plusieurs autres citoyens notables de Montréal, sans être mis cependant à exécution.

On ne s’arrêta pas encore là. Pour frapper davantage l’imagination populaire et faire croire que la société dormait sur un abîme prêt à s’ouvrir sous ses pas, le gouverneur adressa une longue proclamation au peuple, écrite dans un style qui annonçait une intime conviction de la réalité du danger, ou une dissimulation non moins profonde. Mais le caractère de l’homme, la faiblesse croissante de son intelligence, due à l’état de sa santé qui dépérissait de jour en jour, portent à croire qu’il était de bonne foi, et que son imagination fiévreuse changeait en danger réel, un danger imaginaire, excité qu’il était par les gens qui l’entouraient, et qui profitaient de son état pour lui monter la tête et lui faire croire à l’organisation d’une vaste conspiration couvrant le pays et prête à prendre les armes.

Ce singulier document dressé avec une exagération de langage propre à effrayer les gens paisibles et crédules, portait que vu qu’il avait été imprimé et répandu des écrits séditieux et pleins de trahison ; que ces écrits étaient destinés à séduire les bons sujets de sa Majesté, à leur remplir l’esprit de défiance et de jalousie, à aliéner leur affection, en avançant avec audace les faussetés les plus grossières, il avait été impossible au gouverneur de passer plus longtemps sous silence des pratiques qui tendaient si directement au renversement du gouvernement, et qu’en conséquence il avait, de l’avis de son conseil, pris les mesures nécessaires pour y mettre fin. Il exposait ensuite quelle avait été sa bienveillance envers les Canadiens, les mettait en garde contre les traitres, leur rappelait les progrès qu’avait fait le pays, et la liberté sans bornes dont il jouissait. Avaient-ils vu, observait-il, depuis cinquante ans un seul acte d’oppression ? un emprisonnement arbitraire ? une violation du droit de propriété ? ou du libre exercice de leur religion ? Comment pouvait-on espérer d’aliéner les affections d’un peuple brave et loyal ? Il démentait le bruit qu’il avait dissous la chambre parcequ’elle lui avait refusé la faculté de lever un corps de 12,000 hommes et d’imposer une taxe sur les terres, enfin qu’il voulait opprimer les habitans. Viles et téméraires fabricateurs de mensonges, continuait-il, sur quelle partie ou sur quelle action de ma vie, fondez-vous une telle assertion ? Que savez-vous de moi ou de mes intentions ? Canadiens, demandez à ceux que vous consultiez autrefois avec attention et respect ; demandez aux chefs de votre église qui ont l’occasion de me connaître. Voilà des hommes d’honneur et de lumières. Voilà les hommes chez lesquels vous devriez aller chercher des avis ; les chefs de faction, les démagogues ne me voient point et ne peuvent me connaître.

Pourquoi vous opprimerais-je ? Serait-ce pour servir le roi ? Serait-ce par ambition ? Que pouvez-vous me donner ? Serait-ce pour acquérir de la puissance ? Hélas mes bons amis, avec une vie qui décline rapidement vers la tombe, accablé de maladies contractées au service de mon pays, je ne désire que de passer ce qu’il plaira à Dieu de m’en laisser, dans les douceurs de la retraite avec mes amis. Je ne reste parmi vous qu’en obéissance à des ordres supérieurs.

Sir James Craig terminait sa proclamation par les exhorter à être en garde contre les artifices des traîtres qui cherchaient à aliéner leur fidélité et à les porter à des actes de trahison, par requérir les curés de se servir de leur influence pour prévenir leurs menées, et les magistrats et les officiers de milice d’user de toute la diligence nécessaire pour en découvrir les auteurs et les faire punir.

Le gouverneur en parlant, comme il faisait, d’oppression, d’emprisonnement arbitraire, de violation des droits de propriété, s’il ne le faisait pas par ironie, oubliait l’histoire et ce qu’il venait de commettre lui-même.

Cette longue proclamation, sur son désir, fut lue au prône de la cathédrale de Québec, et dans plusieurs autres églises du pays. L’évêque adressa en même temps de la chaire une allocution aux fidèles, dans laquelle tout en protestant de la loyauté des Canadiens, il rappelait l’obligation qui leur était imposée d’être soumis aux lois et à l’autorité constituée.

À l’ouverture de la cour criminelle, le juge Sewell l’un des instigateurs de ce système d’intimidation, lut la proclamation et fit un discours politique sur l’agitation qui régnait et sur la tendance pernicieuse des principes mis au jour par ses auteurs. Le grand jury, choisi par le gouvernement et formé en majorité de ses partisans, blâma le journal abattu, qui avait mis la paix et la sûreté du pays en danger, disait-il, et déclara qu’il avait vu aussi avec regret certaines productions du Mercury, propres à faire naître de la jalousie et de la méfiance dans l’esprit des Canadiens, subterfuge adopté pour couvrir d’un semblant d’impartialité les affections de son cœur. Enfin toutes les mesures avaient été prises pour faire un grand effet. Des messagers avaient été envoyés partout pour répandre la proclamation parmi les habitans étonnés, qui apprirent pour la première fois qu’une conspiration profonde avait été ourdie pour renverser le gouvernement.

Maintenant qu’allait-il résulter d’un si grand bruit. Il fallait prouver devant l’opinion publique que le gouvernement avait eu raison dans tout ce qu’il avait fait, et que les projets des rebelles et des conspirateurs allaient être dévoilés au grand jour pour appeler sur la tête des coupables le châtiment qu’ils méritaient. Mais le public attendit en vain. Le château n’avait rien contre les accusés. Si les lois avaient été violées, c’est l’exécutif lui-même qui s’était rendu coupable. Les prisonniers demandèrent leur procès, et l’on recula ; ils demandèrent leur élargissement et les cours esclaves de la volonté de l’exécutif, refusèrent jusqu’à ce qu’il plut enfin à celui-ci de leur faire ouvrir les portes de leur prison. La maladie de quelques uns des accusés fournit un prétexte au bout de quelque temps pour les mettre dehors les uns après les autres, en leur faisant donner caution de comparution à première demande pour sauver les apparences. Corbeil ne fut élargi que pour aller mourir au sein de sa famille d’une maladie qu’il avait contractée dans son cachot. Bédard, le chef du parti, ne voulut point profiter de la liberté donnée aux autres ; il refusa de quitter sa prison avant d’avoir subi son procès et mis sa réputation hors de toute atteinte par le jugement d’un jury. Il resta inflexible dans sa résolution, protestant sans cesse de l’intégrité de sa conduite et de ses opinions politiques, et répudiant avec hauteur toute imputation de déloyauté ou de désaffection envers le gouvernement ou la personne du souverain. Cette persistance devint bientôt un embarras grave pour l’exécutif qu’elle compromettait. Sir dames Craig lui-même fut obligé de reconnaître l’estime que méritaient la fermeté et l’indépendance de sa victime. Le pays n’avait pas été longtemps sans reconnaître dans ce qui venait de se passer un complot formé par les fonctionnaires et les intrigans pour perdre la représentation aux yeux du peuple lui-même et de la métropole. Partout les électeurs soutinrent leurs mandataires, et presque tous les anciens membres furent réélus à de vastes majorités ou sans opposition. M. de Bonne la cause première de ces difficultés ne se présenta point aux suffrages des électeurs. On rapporte qu’on avait promis de le nommer au conseil législatif et qu’on ne le fit pas. Quelque temps après il se démit de sa charge de juge.

Les chambres furent convoquées pour le 10 décembre. On avait hâte de voir de quelle manière le gouverneur allait exposer la situation et parler des événemens qui venaient d’avoir lieu. Son discours détrompa tout le monde, et semblait venir d’un homme qui sortait d’un long rêve. Il ne dit pas un mot de ce qui venait de se passer. Il déclara au contraire qu’il n’avait jamais douté de la loyauté et du zèle des différens parlemens qu’il avait convoqués ; qu’il espérait trouver les mêmes principes dans celui-ci et les mêmes dispositions dans ses délibérations ; qu’il le priait de croire qu’il verrait régner l’harmonie avec une grande satisfaction, parce qu’elle ferait le bonheur du pays et qu’il s’empresserait de concourir à toute mesure ayant cette fin pour objet ; que la règle de sa conduite était de maintenir un juste équilibre entre les droits de chaque branche de la législature.

Ce discours parut étrange dans la bouche d’un homme qui prétendait réunir en lui et le sceptre et le ministère, et qui après les actes de violence qu’il venait de commettre, violences nécessaires, disait-on, pour la sûreté du gouvernement contre les attentats d’une rébellion, ne disait pas un mot des dangers que ce gouvernement avait courus ni des mesures qu’il avait été obligé de prendre pour les faire échouer.

Nous concourrons, répondit la chambre, avec le plus grand empressement dans toutes les mesures qui tendront vers la paix, but d’autant plus difficile à atteindre en cette province que ceux qui l’habitent ont des idées, des habitudes et des préjugés difficiles à concilier. Nous voyons avec peine les efforts qui se font pour représenter sous des couleurs fausses et très éloignées de la vérité, les opinions et les sentimens des habitans du pays.

Il est difficile de dire si sir J. Craig s’attendait à une allusion aussi légère aux événemens qui venaient de se passer ; mais il devait croire qu’il en serait fait une si la chambre n’était pas infectée des doctrines révolutionnaires, dont on l’accusait, parcequ’elle était tenue par respect pour elle-même et pour se dégager de tous les soupçons que l’on voulait faire peser sur elle, de repousser les accusations sans cesse renouvelées par ses ennemis. Elle ne devait pas montrer la moindre crainte d’entrer en discussion avec l’exécutif sur ce point ; elle devait rechercher au contraire cette discussion parcequ’elle devait savoir que son silence aurait été aussitôt représenté en Angleterre comme un aveu de sa culpabilité.

La situation du gouverneur était telle qu’il fallait même à cette lointaine allusion de la chambre, reconnaître sa faute ou maintenir la position qu’il avait prise. Il se crut obligé de justifier les violences commises pour ne pas passer pour s’être abandonné à une vengeance aveugle et sans but, et par conséquent indigne d’un homme d’état. Ainsi pressé par ses pensées, l’agent métropolitain ne trouva dans une intelligence qui d’un jour à l’autre ne pouvait voir la portée de ses paroles ni de ses actes, que des motifs offensans pour tout le monde.

Il observa que les craintes manifestées par la réponse de l’assemblée touchant l’exécution de l’acte pour la conservation du gouvernement, n’étaient pas justifiées par les renseignemens qu’il avait reçus ; qu’il n’y avait que ceux qu’il pouvait affecter qui le redoutaient, et que leurs clameurs pouvaient avoir trompé la chambre sur leur nombre ; mais que l’acte avait apaisé les craintes du peuple depuis qu’il était en force ; que tout simple et tout dépourvu de lumières qu’était le peuple il s’en rapportait à son bon sens, qui voyait le gouvernement armé du pouvoir nécessaire et prêt à l’exercer s’il le fallait pour écraser les artifices des factieux et combattre les intrigues de la trahison ; qu’il voyait par l’adresse de la chambre qu’il avait été mal compris, que l’harmonie dont il parlait était celle qui devait exister entre lui et les deux autres branches de la législature et non celle qui devait exister dans la masse de la société.

Cette réplique voulait dire qu’il persistait dans une ligne politique réprouvée par les faits et condamnée par le peuple à la dernière élection. Mais pour montrer de la bonne fois, il fallait non seulement faire juger les chefs du peuple, il fallait encore faire juger les principaux membres de la chambre emprisonnés depuis la dernière session.

M. Bedard toujours en prison demandait qu’on lui fit son procès. Cette voix sortant des cachots était la condamnation la plus complète de la réplique du gouverneur. Lui-même reconnaissait qu’il ne pouvait punir le prisonnier. Il disait à son conseil que son incarcération était nécessaire pour arrêter le mal dont on était menacé, car le conseil ne devait pas oublier que la détention de M. Bedard était une mesure de précaution non de châtiment, et qu’il ne pouvait être puni que suivant les lois du pays ; qu’il l’aurait fait mettre en liberté comme les autres s’il l’avait demandé. La chambre vota une adresse pour le faire élargir. Une copie des résolutions fut transmise d’avance au gouverneur, qui s’attendait à voir arriver la députation d’un moment à l’autre, lorsque M. Papineau se présenta au château et eut une longue conférence avec lui. Le gouverneur qui croyait peut-être que le prisonnier commençait à chanceler dans sa résolution, lui fit part de sa décision finale. Aucune considération, Monsieur, lui dit-il, ne pourra m’engager à consentir à la libération de M. Bedard, à la demande de la chambre, soit comme matière de droit soit comme matière de faveur ; et je ne consentirai maintenant à aucune condition qu’il soit libéré pendant la session actuelle. Je n’ai aucune hésitation à vous faire connaître les motifs qui m’ont porté à cette résolution. Je sais que le langage général des membres a répandu l’idée qui existe partout que la chambre d’assemblée va ouvrir les portes de la prison de M. Bedard ; et cette idée est si bien établie que l’on n’en a pas le moindre doute dans la province. Le temps est venu où je crois que la sécurité comme la dignité du gouvernement, commande impérieusement que le peuple apprenne quelles sont les vraies limites des droits des diverses parties du gouvernement ; et que ce n’est pas celui de la chambre de gouverner le pays.

Cette réponse était flétrissante pour l’administration de la justice : ce n’était pas la loi qui régnait puisqu’elle se taisait devant la voix qui disait : « Je ne consentirai pas qu’il soit mis en liberté. »

Le gouverneur qui voulait forcer M. Bedard à reconnaître l’erreur dans laquelle il disait qu’il était tombé, et à justifier à la fois par là les autres arrestations qu’il avait fait faire, avait envoyé son secrétaire, M. Foy, pour avoir une entrevue avec lui, afin de le sonder. À la suite de ce tête à tête, le gouverneur apprenant que M. Bedard, curé de Charlesbourg et frère du prisonnier, était en ville, l’avait mandé au château pour le charger de faire part à son frère des motifs de son emprisonnement, et l’informer que le gouvernement n’avait en vue que sa sécurité et la tranquillité publique ; que s’il voulait reconnaître sa faute, il prendrait sa parole comme une garantie suffisante, et qu’il proposerait aussitôt à son conseil de le faire mettre en liberté. Le représentant détenu répondit en termes respectueux mais positifs, qu’il ne pouvait admettre une faute dont il ne se croyait pas coupable, parole digne de toute la vie politique de ce noble citoyen.

M. Papineau cependant, malgré le langage décidé du gouverneur, avait pu découvrir que M. Bedard serait rendu à la liberté après la session, et qu’il ne résulterait aucun bien de la persistance de la chambre dans les démarches qu’elle avait commencées. L’ajournement de cette affaire fut en conséquence proposé et agréé après quelques discussions.

Le reste de la session se passa avec assez d’unanimité. La fameuse loi pour l’exclusion des juges de la chambre fut adoptée et reçut la sanction royale. L’Angleterre avait fait connaître ses intentions. Le conseil législatif avait aussitôt abandonné son opposition et s’était incliné devant ses ordres. En prorogeant les chambres le gouverneur leur dit : « Parmi les actes auxquels je viens de donner l’assentiment du roi, il y en a un que j’ai vu avec satisfaction, c’est l’acte pour disqualifier les juges de siéger à la chambre d’assemblée. Non seulement je crois la mesure bonne en elle-même, mais j’en considère la passation comme une renonciation complète d’un principe erroné, qui m’a mis pour le suivre dans la nécessité de dissoudre le dernier parlement.

« Maintenant, messieurs, je n’ai plus qu’à vous recommander comme vous l’avez fait observer vous-mêmes au commencement de la session, d’employer tous vos efforts pour faire disparaître toute défiance et toute animosité parmi vous. Tant qu’il y en aura, elles paralyseront tout ce que l’on entreprendra pour le bien public. Il ne peut y avoir aucun obstacle à cette union. Il n’existe aucunes dissensions religieuses : l’intolérance n’est point la disposition des temps actuels ; vivant sous un seul gouvernement, jouissant également de sa protection sous ses soins fructifians dans des rapports mutuels de bienveillance et de bonté, l’on trouverait tout le reste idéal. Je suis sérieux en vous donnant cet avis, messieurs. C’est probablement le dernier leg d’un homme qui vous veut du bien sincèrement, d’un homme qui, s’il vit assez pour atteindre la présence de son souverain, se présentera avec la certitude glorieuse d’obtenir son approbation… »

De la colère et de la violence sir James Craig était passé presque sans transition à un état de calme et de bienveillance qui annonçait un changement dans la politique de la métropole, que la loi des juges avait déjà fait prévoir ; et on espéra un meilleur avenir.

Peu de temps après M. Bedard fut remis en liberté. En informant son conseil de ce qui avait eu lieu au sujet de ce chef du parti canadien, le gouverneur ajouta qu’il avait jugé nécessaire de s’abstenir de prendre des mesures pour son élargissement jusqu’à ce que tous les membres fussent rendus chez eux, afin qu’il fut impossible par aucune fausse interprétation de l’attribuer à l’intervention de la chambre ; et maintenant qu’ils étaient de retour, il le priait de voir s’il ne serait pas temps de mettre fin à sa détention.

Cette prière était un ordre. Le motif qu’il donna de ne pas l’avoir fait plutôt renferme l’esprit de son administration et la condamnation la plus complète de sa politique. L’exécutif qui persiste dans un acte injuste de peur de paraître céder aux représentans du peuple dans un gouvernement constitutionnel, montre une ignorance complète des principes de ce gouvernement, et s’il se met dans le cas de ne pouvoir éviter une pareille alternative, une incapacité qui en est la plus grande condamnation. M. Bedard élargi disait à ses électeurs du comté de Surrey : « Le passé ne doit pas nous décourager, ni diminuer notre admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement serait sujette aux mêmes inconvéniens et à de bien plus grands encore ; ce que celle-ci a de particulier, c’est qu’elle fournit les moyens d’y remédier.»

« Toutes les difficultés que nous avions déjà éprouvées n’avaient servi qu’à nous faire apercevoir les avantages de notre constitution. Ce chef-d’œuvre ne peut être connu que par l’expérience. Il faut sentir une bonne fois les inconvéniens qui peuvent résulter du défaut d’emploi de chacun de ses ressorts, pour être bien en état d’en sentir l’utilité. Il faut d’ailleurs acheter de si grands avantages par quelques sacrifices… »

Tel était le langage de ce patriote en sortant des cachots de l’agent de l’Angleterre. Ce n’était ni un langage imposé ni un langage de vengeance, c’était un langage de conviction.

Craig qui avait une manière à lui de gouverner, n’avait pas seulement cherché à dominer le parlement, il avait voulu aussi mettre à ses pieds le clergé. Il s’était persuadé qu’il pourrait conduire tout à sa guise par la violence et l’intimidation, et comme il avait imposé sa volonté dans les choses politiques, il croyait pouvoir ainsi corrompre et intimider l’évêque catholique, mettre son clergé dans la dépendance de gouvernement, en lui faisant abandonner pour se l’arroger ensuite la nomination des curés. La soumission de M. Plessis qui avait été jusqu’à lire ses proclamations et faire des allocutions politiques en chaire, lui avait fait croire qu’il ferait de ce prélat ce qu’il voudrait ; mais il fut trompé. L’évêque n’avait cédé en politique que pour acquérir et non pour perdre en religion. Il y eut trois entrevues au château St. Louis entre ces deux hommes, dans les mois de mai et de juin 1811, dont l’une dura près de deux heures, dans lesquelles le gouverneur put se convaincre que le clergé serait aussi ferme pour défendre ses droits que la chambre d’assemblée.

Nous avons vu les efforts qui ont été faits en différens temps depuis la conquête pour abattre l’église catholique et implanter le protestantisme à sa place. Nous avons fait remarquer que la révolution américaine sauva le catholicisme en Canada, ou pour parler plus exactement, l’empêcha d’être persécuté, car on ne l’aurait pas plus éteint en Canada qu’en Irlande. On peut ajouter que la dispersion du clergé français par le régime de la terreur en 1793 contribua beaucoup à apaiser aussi à Londres les préjugés contre l’église romaine ; et que le contrecoup fut assez sensible en Canada pour y laisser permettre l’entrée des prêtres, sujets des Bourbons, qui en étaient spécialement exclus avant la révolution.[2]

Mais au commencement de ce siècle, on chercha à revenir sur ses pas ou plutôt à soumettre l’église à la volonté du bureau colonial, pour en faire un instrument politique, en asservissant l’autel au trône. En 1805 le gouvernement fit connaître à l’évêque son intention de revendiquer auprès de la cour de Rome, le privilège accordé aux rois de France par les concordats de nommer aux cures et d’accorder à cette condition à l’évêque un établissement solide et une reconnaissance complète ; mais M. Denaut jugea cette transaction trop dangereuse pour être acceptée dans des circonstances ordinaires.

Il était même tellement opposé à cette mesure qui aurait asservi l’église du Canada à un gouvernement protestant, que dans l’événement où le roi aurait imposé ce régime, il était décidé à faire d’abord des représentations avec le clergé et le peuple, puis d’avoir recours au St. siège, si le premier moyen ne réussissait pas.

En 1811, le gouvernement y revenait. « Vous-êtes dans une situation désagréable dit le gouverneur à M. Plessis, je désirerais qu’elle put s’améliorer. Vous ne tenez pas le rang qui conviendrait à votre place, et je ne puis vous reconnaître en votre qualité d’évêque ; mais il ne dépend que de vous d’être reconnu et autorisé dans vos fonctions extérieures par une commission du roi. » Il avait déjà été question de cela en 1805. Le changement arrivé dans le ministère avait empêché la poursuite de cette affaire. M. Plessis avait alors discuté plusieurs points avec sir Robert S. Milnes, le procureur-général Sewell et M. Grant, et s’était trouvé fort éloigné d’eux, entre autres sur la nomination aux cures qu’ils voulaient attribuer à la couronne. Sir James Craig voulait revenir sur cette affaire, et soutenir que cette nomination était une des prérogatives royales que le roi ne cèderait jamais. M. Plessis maintint que la collation, la juridiction et l’institution canonique

ou le pouvoir donné à un prêtre de gouverner spirituellement son troupeau, de lui annoncer la parole de Dieu, de lui administrer les sacremens, ne pouvaient venir que de l’église seule ; que le roi pourrait bien investir du temporel, mais non du spirituel ; que du reste l’introduction de l’ordre de chose qu’on proposait serait capable de mettra la province en feu.

« Une personne, lui dit le gouverneur, qui connaît très bien et depuis longtemps le pays, m’assure que la religion s’y perd sensiblement. »

« Je ne crains pas d’affirmer, répondit aussitôt le prélat, que je connais encore mieux le peuple canadien. Or d’après mes connaissances, je crois ce peuple très attaché à sa religion et très peu disposé à souffrir que l’on y donne atteinte. Il n’y a point d’article dont il soit aussi jaloux. Ce qu’il y a de très certain, observa alors Craig, c’est que jusqu’à présent ce pays a été gouverné d’une manière bien opposée à l’esprit de la constitution d’Angleterre. Nous laissons faire ici quantité de choses que l’on ne souffrirait dans aucune autre partie des domaines britanniques. Le gouvernement pourrait me faire mon procès sur plusieurs articles sur lesquels il est démontré que je ne remplis pas ses intentions. Tant que la province a été de peu de conséquence, on a laissé subsister tout cela. Mais enfin elle prend de l’importance, sa population, ses productions, son commerce lui donnent une considération qu’elle n’a jamais eue. Il est temps qu’elle soit mise sur le même pied que les autres parties de l’empire… Il est de la gloire de l’empire que la prérogative royale soit exercée partout… Un curé mal choisi pourrait nuire beaucoup au gouvernement. » Le gouverneur voulut ensuite prendre l’évêque par l’intérêt et par l’ambition : Les curés n’ont pas droit de poursuivre pour leur dîme, et vous même quel maigre revenu avez-vous ? Les revenus, dit M. Plessis, sont la dernière chose qu’un ecclésiastique doive rechercher ; le clergé catholique a souvent prouvé qu’il savait faire des sacrifices en ce genre… Quelque pauvre et précaire que soit ma situation, j’aimerais mieux qu’elle le fut encore plus que de donner lieu à mes diocésains de dire que j’ai vendu mon épiscopat. Sir James Craig s’obstinait. La religion est l’œuvre de Dieu, répliqua l’évêque. J’espère qu’il la soutiendra dans ce pays… Le gouvernement a laissé mes prédécesseurs depuis la conquête diriger leur église en toute liberté. Ils ont trouvé dans cette conduite un motif de plus de se montrer zélés pour les intérêts de l’Angleterre. J’ai suivi en cela leurs traces. Pour m’être prononcé hautement de vive voix et par écrit dans le même sens, je me suis mis à dos une partie de mes compatriotes. Le gouvernement est juste ; s’il veut maltraiter les évêques de ce pays, j’espère qu’il ne commencera pas par moi… Les préjugés de l’Angleterre, observait-il encore, contre les catholiques se dissipaient, elle s’était adoucie contre les siens et ceux d’Irlande ; que de choses défendues par les statuts d’Edouard VI, d’Elizabeth et de quelques règnes suivans, et qui se font maintenant en toute liberté. Que n’a-t-on pas dit dans les deux chambres du parlement en 1805, en faveur des catholiques d’Irlande lorsqu’on y agita leur émancipation ?… aurait-on osé parler avec cette force et cette hardiesse il y a 100 ans ? Quant à la suprématie spirituelle, je veux dire à la qualité de chef de l’église qu’il a plu au parlement d’Angleterre d’attribuer au roi, il est très certain qu’aucun membre de l’église catholique ne la peut admettre.

Nous ne reconnaissons point l’église catholique, dit en terminant l’entrevue le gouverneur, aux yeux duquel la nomination aux cures était un moyen puissant de saper la foi du peuple, et d’amener insensiblement son apostasie en choisissant ses pasteurs. Mais le siècle n’était pas propre au succès d’une pareille œuvre. Loin de chercher à implanter une nouvelle foi, les gouvernemens ont assez à faire pour maintenir l’ancienne, outre qu’il y a plus qu’il ne faut d’autres germes de révolution pour les occuper.

C’est peu de jours après que sir James Craig déposa les rênes du pouvoir et partit pour l’Europe. Le peuple désigne le temps de son administration du règne de la terreur. Cette appellation contient plus d’ironie que de vérité. Il ne fit point répandre de sang, et dans ses emportemens il ne fut que l’instrument de son conseil, qui sut l’aveugler et le mener suivant ses vues lorsqu’il croyait avoir dans les membres de ce corps des serviteurs obséquieux et obéissans. Dans le discours étrange qu’il prononça en prorogeant les chambres, après tout ce qui s’était passé, il approuva complètement l’assemblée sur la question des juges, et termina comme s’il avait laissé tous les partis dans l’union et la concorde, confondus dans un même sentiment d’estime et de bienveillance, illusion d’une imagination que ne réglait aucun jugement, et à laquelle il peut avoir ajouté foi avec sincérité car il n’avait pas au fond un mauvais cœur : sa faiblesse était de vouloir imiter un grand conquérant qui tenait alors un sceptre absolu dans une autre partie du monde. Il mourut quelques mois après son retour en Angleterre. Malgré les adresses de ses partisans à l’occasion de son départ, et le spectacle de la population anglaise qui ôta les chevaux de son carrosse et le tira jusqu’au rivage lorsqu’il alla s’embarquer, il fit des observations amères sur la déception et l’ingratitude des hommes, qu’il avait éprouvées en Canada plus que partout ailleurs, observations peu flatteuses de quelque manière qu’on les envisage pour ceux qui s’attelaient dans le moment même à son char au pied de son château et qui se faisaient esclaves pour être tyrans.

Pourtant jusqu’au dernier moment de son départ ils l’avaient poursuivi de leurs approbations et de leurs adresses complimenteuses.

« Nous conserverons, disaient ses partisans de Montréal, une reconnaissance éternelle pour la conduite habile, constitutionnelle et tempérée de votre excellence, qui a réussi à calmer une fermentation qu’avaient excité quelques esprits faux, vains et ambitieux. »

« L’expérience, ajoutaient ceux de Warwick, a confirmé notre vénération et notre reconnaissance pour celui dont le gouvernement sage et désintéressé dans un temps orageux et difficile, a sauvé cette province des maux qui la menaçaient, a fait connaître à la mère-patrie les ressources de cette colonie, a fait disparaître les jalousies et succéder aux inquiétudes une parfaite tranquillité. »

« Nous n’hésitons pas, répétaient à leur tour ceux de Québec, à exprimer le plus profond respect et la plus haute admiration pour les talens supérieurs, l’énergie, l’impartialité et l’intégrité de conduite qui distinguèrent d’une manière si éminente l’administration de votre excellence. »

  1. Procès-verbal du conseil exécutif du 19 mars 1810.
  2. La révolution française si déplorable en elle-même, écrivait l’évêque de Québec, M. Hubert à l’évêque de Léon à Londres, montre en ce moment trois grands avantages au Canada, celui de donner retraite à d’illustres exilés, celui de se procurer de nouveaux colons et celui d’avoir de zélés ministres…

    Les émigrés français ont éprouvé d’une manière bien consolante les effets de la générosité anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne doivent pas naturellement s’attendre à de puissants secours pécuniaires. Mais les deux provinces leur offrent de toutes parts des ressources.

    Par rapport aux ecclésiastiques dont il paraît que le gouvernement veut bien favoriser la transmigration en ce pays, voici, Monsgr, ce que je puis avoir l’honneur de vous répondre pour le moment… Il n’y a dans toute l’étendue du diocèse de Québec qu’environ 140 prêtres. Ce nombre est évidemment trop petit pour faire face à près de 150,000 catholiques que l’on y compte…

    Le clergé de ce diocèse secondera ma manière de penser en tout ce qui dépendra de lui et, du côté du gouvernement, j’aperçois les intentions les plus favorables…