Histoire du Canada (Garneau)/Tome I/Livre III/Chapitre IV

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Imprimerie N. Aubin (Ip. 337-371).



CHAPITRE IV.




GOUVERNEMENT ECCLÉSIASTIQUE DU CANADA.



1663.

Missions établies en Canada ; elles sont desservies d’abord par les Franciscains (Récollets), et plus tard par les Jésuites, et relèvent de l’archevêché métropolitain de Rouen. — La Nouvelle-France est érigée en vicariat apostolique (1657), puis en évêché (1670). — M. de Laval premier évêque de Québec ; caractère de ce prélat. — Opposition et difficultés que suscite sa nomination. — M. de Queylus refuse de le reconnaître. — Établissement du séminaire de Québec, auquel toutes les dîmes du pays sont affectées à condition qu’il pourvoira à la subsistance des curés. — Ces dîmes, fixées au 13ème par l’évêque, sont réduites au 26ème par le conseil souverain. — Les Récollets s’offrent à desservir les paroisses gratis. — Les curés d’abord amovibles sont rendus inamovibles par l’édit de 1679, qui confirme en outre l’arrêt du conseil souverain touchant la quotité des dîmes. — Depuis la conquête les curés sont nommés sujets à révocation. — Opinions diverses sur les avantages et désavantages de ce système. — Fabriques paroissiales. — Contributions pour la bâtisse des églises. — Institutions de bienfaisance et d’éducation. — L’éducation populaire extrêmement négligée. — Caractère du clergé canadien sous le régime français. — Les débats au sujet des libertés de l’Église gallicane n’ont point d’écho en Canada. — Jansénisme. — Quiétisme. — Ils font quelques adeptes en Canada. —


Le Canada fut dans l’origine un pays de missions, desservi d’abord par les Franciscains (Récollets) qui y vinrent vers 1615, ensuite par les Jésuites, enfin par un clergé séculier ayant pour chef un évêque. Ce pays, ayant été mis, pour le civil, par les lettres patentes du roi de 1629 sous la juridiction du parlement de Rouen, l’archevêque de cette ville le regarda comme une dépendance de son diocèse, et y exerça les pouvoirs épiscopaux ; pouvoirs cependant qui lui furent contestés plus tard comme on le verra tout à l’heure. Les Jésuites vinrent en Canada en 1633, en qualité de vicaires de l’archevêque, et y furent les seuls missionnaires jusqu’à l’arrivée de M. de Pétrée en 1659. Les Récollets et les Jésuites recevaient les ordres de leurs supérieurs respectifs revêtus à cet effet de l’autorité nécessaire ; et les arrondissemens qu’ils desservaient se nommaient missions ; mais à mesure que la population y augmenta, et qu’il s’y éleva des églises, elles prirent par le fait le nom de paroisses et de cures, et ce nom fut ensuite consacré par l’usage et par les actes publics.

Le Canada fut érigé par le pape en vicariat apostolique en 1657, et en évêché sous le nom de Québec quelques années après ; et, afin d’en mettre les titulaires en état de se maintenir suivant leur rang, eux et le chapitre institué pour leur servir de conseil, le roi les dota d’abord des deux menses abbatialles de Maubec ; et ensuite, à la sollicitation de M. de St.-Vallier, second évêque de Québec, du revenu de l’abbaye de Bénévent. Ces dotations sont depuis longtemps éteintes.

Le premier évêque du Canada fut François de Laval, abbé de Montigny, appartenant à l’une des plus illustres maisons de France, celle des Montmorenci. Il faut attribuer principalement à la hauteur de son sang, l’influence considérable que ce prélat exerça dans les affaires de la province, faisant et défaisant les gouverneurs à son gré, et selon ce qu’il concevait être l’intérêt de son siége, quoique ce ne fût pas toujours celui de la colonie. Il était doué de beaucoup de talens et d’une grande activité ; mais son esprit était absolu et dominateur ; il voulait faire plier tout à ses volontés. Le zèle religieux confirma encore chez lui ce penchant, qui sur un petit théâtre dégénéra souvent en querelles avec les hommes publics, les communautés religieuses, et même avec les particuliers, Il s’était persuadé qu’il ne pouvait errer dans ses jugemens, s’il agissait dans l’intérêt de l’Église. Cette idée lui fit entreprendre les choses qui auraient paru les plus exorbitantes en Europe. En montant sur son siége épiscopal, il travailla à faire de tout son clergé une milice passive, obéissant à son chef comme les Jésuites à leur général. Il voulut même rendre le pouvoir civil l’instrument de ses desseins, ou le désarmer, en lui faisant décréter l’amovibilité des cures et le payement des dîmes à son séminaire. Mais cette entreprise était trop vaste pour ses forces, et il échoua ; il trouva des ennemis invincibles dans les gouverneurs, tous plus ou moins jaloux de l’influence qu’il possédait déjà. Du reste, M. de Pétrée menait une vie austère et veillait avec une sollicitude vigilante au soin de son diocèse.

Il fut sacré évêque par le nonce du pape sous le nom titulaire de Pétrée in partibus infidelium ; et muni d’un bref de vicaire apostolique avant son départ pour la colonie. Lors de la création du diocèse de Québec, en 1670, il en fut nommé évêque suffragant de Rome par une bulle de Clément X ; mais cette bulle ne fut expédiée de la chancellerie de sa Sainteté qu’en 1674.

Sa nomination fit naître une foule de difficultés. Le choix des vicaires apostoliques chez les idolâtres appartenant au pape, la cour de Rome ne voulut pas assujettir l’évêque de Québec à la nomination du roi, ni le soumettre à la prestation du serment, quoique le Canada fût une colonie française, qu’une partie de ses habitans fussent des Français, et que la plupart des peuples indigènes, d’après le droit public du temps, dussent être considérés comme des sujets de la couronne de France. Après bien des pourparlers, le St.-Siége consentit à abandonner une partie de ses prétentions, en admettant le serment ; mais il persista obstinément dans la résolution de faire dépendre l’Église de la colonie immédiatement de Rome, et il y réussit malgré les arrêts des Parlemens de Paris et de Rouen et les vœux du roi ! Il est singulier de voir le St.-Siége soutenir le principe que le roi n’a pas les mêmes pouvoirs, quant à ce qui concerne le religieux, dans ses possessions d’outre-mer que dans le reste de ses États, et que les libertés de l’église de la mère-patrie ne s’étendent point jusqu’à ses colonies. En cherchant à se soustraire ainsi au contrôle des monarques français, Rome devait affaiblir l’autorité royale sur les colons, et montrait du moins qu’en tout ces colons n’avaient point des droits identiques à ceux de leurs compatriotes de la mère-patrie relativement à leur commun souverain ; l’on pouvait dire même que c’était un petit pas de fait vers la liberté ; et que l’histoire de l’Europe fournit de nombreux exemples de ce genre. Cependant cela n’influa en rien dans le pays sous ce rapport. La cour de Rome, de tout temps trop habile pour laisser prêcher des doctrines qui pourraient être retournées contre elle, pouvait facilement justifier aux yeux des peuples une mesure qu’elle considérait comme utile à l’Église. À cet égard l’Angleterre monarchique, toute protestante qu’elle est, n’a que des avantages à retirer du catholicisme dans les colonies qui lui restent sur ce continent républicain. Tant que le pape sera prince temporel, et surtout prince absolu, elle ne devra avoir rien à craindre, quoique d’ailleurs les doctrines dogmatiques de l’Église soient peut-être plus républicaines que monarchiques. La politique du pape en insistant pour que l’Église canadienne relevât de Rome, doit paraître aujourd’hui moins blâmable vu les révolutions et les changemens de maîtres auxquels sont exposées ces possessions lointaines. Le passage du Canada dans les mains des Anglais n’a entraîné aucune confusion dans ses affaires ecclésiastiques ; le résultat aurait pu être différent si le diocèse de Québec eût relevé d’une église métropolitaine de France.

Le nouvel évêque éprouva encore de l’opposition de la part du métropolitain de Rouen, qui regardait l’établissement du vicariat comme un démembrement de son diocèse.

D’après l’usage, les missionnaires, partant pour des pays lointains, prenaient leurs pouvoirs de l’évêque du lieu de l’embarquement ; et comme la plupart des partances pour le Canada étaient de Normandie, ceux qui s’en allaient évangéliser dans cette contrée s’adressaient à l’archevêque de Rouen, qui s’accoutuma à regarder insensiblement le Canada comme une partie de son diocèse. Les mêmes motifs avaient engagé le roi à mettre la jeune colonie sous la juridiction du parlement de Rouen, par lequel il fit même enregistrer en 1626 les lettres d’établissement de la compagnie des cent associés. Les pouvoirs qu’assumait ainsi l’archevêque n’avaient pas néanmoins toujours été reconnus ; et l’on avait quelques années auparavant refusé de recevoir en Canada M. de Queylus comme son vicaire général. Il paraît que les évêques de Nantes et de la Rochelle avaient les mêmes prétentions que lui. Mais malgré l’appui qu’il reçut du Parlement de Rouen, qui de son côté commençait à craindre pour sa juridiction temporelle, et leur réunion au parlement de Paris dans leurs motifs d’opposition, le nouveau vicaire apostolique partit pour le Canada et commença à y exercer ses fonctions.

Le grand vicaire, M. de Queylus, qui avait brigué vainement la mitre de M. de Pétrée, plein de dépit ne voulut point le reconnaître[1]. Il croyait avoir d’autant plus de droit au nouvel évêché qu’il venait de fonder le séminaire de St.-Sulpice de Montréal, en connexion avec le séminaire principal créé à Paris par M. Olier quelques années auparavant, et dont il relevait. Persistant dans sa rébellion, une lettre de cachet fut obtenue pour le faire repasser en France ; mais inutilement. Il fallut l’interdire en 1661, et toute résistance cessa dès-lors. Le gouvernement de l’Église passa après cela tranquillement des mains des Jésuites dans celles du clergé séculier (1659). L’évêque se mit aussitôt en frais d’organiser son clergé et de pourvoir à la desserte des cures et des missions qui manquaient de pasteurs.

Les cures étaient encore trop petites et trop pauvres pour subvenir à leurs dépenses ; il fallut chercher ailleurs de quoi fournir à la subsistance des ministres ; le roi voulut bien y contribuer lui-même. Lorsque M. de Pétrée passa en France à l’occasion de ses difficultés avec le baron d’Avaugour, il obtint de sa Majesté, afin de faire face aux demandes croissantes de la jeune Église, la permission d’ériger un séminaire à Québec pour y former des ecclésiastiques, et d’y affecter pour toujours toutes les dîmes de quelque nature qu’elles fussent, tant de ce qui nait par le travail des hommes que de ce que la terre produit d’elle-même, dans toutes les circonscriptions paroissiales du pays, à condition qu’il pourvoirait à la subvention des prêtres nommés pour les desservir, lesquels seraient toujours amovibles et révocables au gré des évêques et du séminaire. Ces dîmes furent fixées au treizième, proportion exorbitante qui souleva une opposition générale dans la colonie. Cette taxe n’exista que quatre ans. Le conseil souverain prit sur lui, en 1687, de réduire les dîmes au vingt-sixième, et d’en affranchir les terres nouvellement défrichées pendant cinq années ; mais alors elles devaient se payer en grain et non en gerbes. Cet arrêt, confirmé par l’édit de 1679, a toujours depuis fait partie de notre droit, malgré l’opposition de ceux qui soutiennent cette prétention, qui doit sonner si mal aux oreilles d’un peuple libre, que l’imposition de la dîme est une matière purement spirituelle dont les lois civiles ne peuvent connaître.

M. de Pétrée n’avait eu que des motifs louables pour demander une pareille contribution, car l’on savait qu’il sacrifiait tout ce qu’il avait pour supporter son clergé ; mais il s’était mépris sur les ressources des habitans, et sur l’effet désastreux qu’aurait pour eux une taxe qui absorberait d’un coup le treizième de tous les produits de la terre, ou 8 pour cent sur le revenu net du cultivateur.

Les Récollets profitant de cette espèce d’insurrection, offrirent pour se mettre plus en faveur auprès du peuple, de desservir les cures gratuitement ; cet excès de zèle imprudent ne fit qu’augmenter l’éloignement que le clergé séculier avait déjà pour ces religieux, qui dans toutes les difficultés penchaient pour les laïques.

En vertu de l’approbation donnée par le roi à l’établissement du séminaire de Québec, l’évêque continua de déléguer, pour remplir les fonctions curiales dans les différentes paroisses du pays, des prêtres qu’il changeait ou révoquait à son gré. Son but en tenant ainsi le clergé sous sa main était, comme on l’a déjà dit, d’en faire une milice parfaitement soumise. Il voulait que sa maison fût la maison commune de tous les ecclésiastiques et le centre du temporel comme du spirituel de l’Église. En établissant cette espèce de gouvernement absolu, il espérait entretenir entre eux l’union et la dépendance, et maintenir les particuliers par les liens de la subordination. (Mémoires sur M. de Laval). Ce système qu’il voulait étendre jusque sur les laïques, qui se seraient trouvés ainsi enveloppés dans une vaste réseau invisible, se fermant ou s’ouvrant au mot d’ordre sorti du palais épiscopal, ce système, dis-je, qui devait embrasser aussi les communautés religieuses, ne put se réaliser à cause même de sa trop grande étendue ; il suscita les jalousies de l’autorité politique et des habitans ; et d’ailleurs il était contraire au droit commun de la France en cette matière. Les habitans et les curés, sujets français, avaient dû transporter en Canada les droits et les immunités dont ils jouissaient dans leur ancienne patrie : c’est là un principe reconnu de toutes les nations[2]. Ils pouvaient donc exiger qu’on les fît jouir des avantages que leur qualité de Français leur aurait assuré dans leur pays natal, quoique le St.-Siége eût insisté pour que l’évêque de Québec relevât de la cour de Rome.

Les colons firent parvenir leurs plaintes à la cour, et certes le temps était favorable pour le faire. Elles arrivaient au moment où l’on combattait et restreignait les prétentions exagérées de la cour de Rome, et où Bossuet motivait ainsi les bases des libertés de l’Église de France : « Que le pape n’a d’autorité que dans les choses spirituelles, que dans ces choses mêmes les conciles généraux lui sont supérieurs et que ses décisions ne sont infaillibles qu’après que l’Église les a acceptées ». Sur leurs représentations on s’empressa de rendre les cures fixes en les faisant conférer à des titulaires perpétuels. C’était saper le plan de M. de Pétrée par sa base.

Louis XIV régla ainsi d’une manière définitive, par son édit du mois de mai 1679, qui est toujours demeuré depuis en pleine vigueur en ce pays, la question des dîmes et de l’inamovibilité des cures[3].

« Nous ayant été rapporté, dit le roi dans le 1er article de cet édit important, que divers seigneurs et habitans de notre pays de la Nouvelle-France, désiraient avoir des curés fixes pour leur administrer les sacremens, au lieu de prêtres et curés amovibles qu’ils avaient eu auparavant, nous aurions donné nos ordres et expliqué nos intentions sur ce sujet les années dernières, et étant nécessaire à présent de pourvoir à leur subsistance et aux bâtimens des églises et paroisses… nous ordonnons ce qui suit :

Les dîmes, outre les oblations et les droits de l’Église, appartiendront entièrement à chacun des curés dans l’étendue de la paroisse où il est, et où il sera établi perpétuel, au lieu du prêtre amovible qui la desservait auparavant ».

L’article deux confirme le réglement du conseil souverain au sujet de la quotité des dîmes.

L’article quatre ordonne que, si cette dîme ne suffit pas pour l’entretien du curé, le seigneur et les habitans fourniront ce qui y manquera.

L’article cinq enfin, statue que dans les cas de subdivisions des paroisses, les dîmes de la portion distraite appartiendront au nouveau curé, sans que l’ancien puisse prétendre de dédommagement.

Les ordres de la cour étaient positifs, il fallut obéir. L’évêque parut consentir à tout. Des curés furent établis en titre ; la dîme fut maintenue au 26ème des produits du grain, avec un supplément en argent là où elle n’était pas suffisante. L’on ne tarda pas cependant à trouver moyen de se soustraire à l’effet de la loi ; et plus tard, lorsque le réglement de la question des libertés de l’Église gallicane eut éloigné de son attention les affaires religieuses, la cour ferma les yeux sur cette infraction. Petit à petit les curés qui avaient été fixes redevinrent amovibles comme auparavant, quoique le clergé continuât de reconnaître l’édit comme loi du pays ainsi qu’il ressort de plusieurs faits constants[4], surtout depuis l’arrêt du roi de 1692, rendu sur les motifs de l’archevêque de Paris et du P. de la Chaise qui avaient déclaré, au sujet de l’amovibilité des curés en Canada, qu’on y devait se conformer à la déclaration royale de 1686, donnée pour tout le royaume, déclaration qui défendait de nommer des curés amovibles.

Depuis la conquête, le principe de l’amovibilité est cependant devenu général, sans que les curés, ni les paroissiens aient manifesté aucune opposition à cet égard. Afin d’éluder les dispositions de l’édit de Louis XIV, l’évêque se réserve, dans ses lettres de nomination, le droit de révoquer le curé qu’il pourvoit d’un bénéfice. Cette condition acceptée semble en effet mettre ces deux parties en dehors de l’action de la loi, qui subsiste toujours néanmoins pour les paroissiens s’ils jugent à propos de s’en prévaloir[5].

L’extinction du chapitre de la cathédrale de Québec suivit aussi bientôt la chute du gouvernement français. Établi lors de l’érection du Canada en évêché, et n’étant point électif comme en France, ce chapitre se composait d’un doyen, d’un grand chantre, d’un archidiacre, d’un théologal, d’un grand pénitencier et d’une douzaine de chanoines. Le roi nommait aux deux premières charges, et l’évêque aux autres. Après cette extinction, l’évêque administra seul son diocèse, sur lequel, au moyen de l’amovibilité des curés, il régna d’une manière absolue. Il y a loin de là au système quasi-républicain de la primitive Église ; mais la prudence et les vertus qui ont distingué les évêques du Canada jusqu’à ce jour, les ont empêchés d’abuser d’une aussi grande autorité.

Les opinions sont partagées aujourd’hui non sur le droit, mais sur l’expédience d’assimiler l’organisation ecclésiastique du Canada à celle de l’Église en Europe. L’inamovibilité des curés et l’existence des chapitres ont été partout regardées comme une garantie de stabilité, et comme un frein contre les abus de pouvoir. « L’expérience a fait connaître, dit un auteur grave, combien l’état fixe d’un bénéficier chargé du soin des âmes était utile à l’Église, et combien au contraire une amovibilité purement arbitraire lui était préjudiciable. C’est d’après ces vues que les cardinaux préposés à l’explication du concile de Trente, décidèrent que nonobstant toute coutume, même immémoriale, les bénéfices-cures ne devaient se donner qu’à perpétuité. »

En Canada, il y aurait, suivant les uns, du danger à laisser à un seul homme, quelles que soient d’ailleurs ses lumières et sa sagesse, la direction d’une Église placée au milieu d’un continent presque tout protestant, sous un gouvernement protestant, en butte en outre à la propagande et aux jalousies des nombreuses sectes qui regardent la forte discipline de l’Église de Rome avec un œil de jalousie et de crainte. L’expérience a prouvé que les conseils composés d’hommes choisis, offrent, dans les affaires religieuses comme dans les affaires politiques, les plus fortes garanties de modération et de fermeté dans toutes les circonstances qui peuvent se présenter. La masse du bas clergé est, en outre, comme le peuple, plus difficile à corrompre, à dénationaliser et à pervertir, que le haut clergé qui a de grands emplois ou de grandes richesses à conserver.

D’autres assurent que cette situation particulière même nécessite une dépendance complète de la part des curés ; que la subordination serait plus difficile si un curé ne pouvait être destitué qu’après un jugement en forme, qui ne pourrait jamais s’obtenir qu’à la suite de longs débats et de beaucoup de scandale peut-être ; que toutes les paroisses attachées à leurs pasteurs seraient comme autant de petites républiques, qui réclameraient dans l’occasion une liberté intolérable, et qu’elles auraient d’autant plus de chance d’obtenir, qu’elles seraient favorisées par les protestans, &c. Dans l’état actuel des choses tout cela est évité, et si un ministre manque à ses devoirs, l’évêque rémédie au mal avec promptitude et sans éclat. Par ce moyen l’harmonie qu’on voit régner parmi les catholiques n’est presque jamais troublée.

Sans entrer dans l’appréciation de ces deux systèmes, nous devons dire que les Canadiens auront naturellement plus de confiance dans celui qui a été consacré par l’expérience des peuples et des siècles, que dans un autre qui sera tout à fait contraire à l’esprit de leurs institutions politiques ; car ils doivent désirer avant tout que leurs ministres et leurs autels soient autant que possible hors des atteintes de l’intimidation. D’après l’alliance intime qui existe entre leur religion, leurs lois et leur nationalité[6], ils ont droit de réclamer aussi qu’un rempart infranchissable environne les institutions nationales qu’ils tiennent de leurs pères.

Nous avons parlé plusieurs fois du séminaire de Québec, auquel M. de Pétrée voulait faire jouer un grand rôle dans son plan de gouvernement ecclésiastique. Cet utile établissement fondé par lui, comme on l’a dit en 1663, fut doté richement en terres qu’il acheta dans le pays, et qu’il affranchit des dîmes, faveur qu’il prit sur lui, mais nous ne savons avec quel droit, d’accorder aussi à toutes celles des communautés religieuses. Bientôt il l’unit avec celui des missions étrangères de Paris. Cette union exista jusqu’à la conquête.

Cinq ans après l’établissement de ce séminaire, qui était un grand séminaire, il en établit un petit pour donner aux enfans les élémens de la grammaire et les conduire jusqu’à la théologie. Cette nouvelle création, qui excita la jalousie du collége des Jésuites, a rendu, surtout depuis l’extinction de ces derniers, des services éminens au pays, et a mérité à son auteur une éternelle reconnaissance. Plus de trois cents élèves y reçoivent aujourd’hui une éducation classique.

En parlant du gouvernement ecclésiastique du Canada, il nous semble nécessaire de dire quelque chose sur la manière dont les biens affectés au culte sont administrés, comme les temples, les cimetières, les presbytères, etc. Cette partie fort importante du service religieux, nous révèle d’ailleurs une organisation administrative très-ancienne, et appuyée sur les principes qui font aujourd’hui la base de gouvernemens autrement plus vastes et plus compliqués que celui d’une paroisse. L’Église catholique a fourni des modèles et des principes de plus d’un genre à l’organisation sociale moderne ; mais aussi il fut une époque où elle avait besoin d’autant et de plus de liberté que les peuples aujourd’hui. Ce qu’elle imagina alors pour sa conservation et sa sûreté est ce qu’il y a de préférable dans la vieille organisation catholique ; ce qu’il y a de plus libéral dans le sens actuel du mot. L’on voudra bien nous pardonner ces réflexions à l’occasion des humbles fabriques ; nous avons voulu seulement montrer un exemple d’un fait d’ailleurs assez commun que des plus petites choses proviennent souvent les plus grandes.

Le système suivi par les fabriques paroissiales de France fut adopté dans ce pays ; et il y subsiste encore pour servir de modèle à toutes les autres sectes religieuses, et même aux catholiques de la langue anglaise, en ce qui regarde la régie des biens de la paroisse ecclésiastique. Cette administration se divise en deux branches, toutes deux sous le contrôle de l’évêque diocésain. L’une, temporaire et n’existant que pour un objet spécial, comme lorsqu’il s’agit de bâtir une église, etc., et de prélever une contribution sur les paroissiens, est une espèce de commission dont les membres portent le nom de syndics ou échevins d’église. L’autre, permanente et uniforme, est chargée de la recette des revenus, de la régie et de l’entretien des biens de cette église, et s’appelle œuvre et fabrique. Les membres qui la composent sont le curé et les marguilliers, et leurs droits et leurs pouvoirs sont également définis par les lois.

Les marguilliers sont élus pour trois ou quatre ans d’exercice, selon le nombre de ceux qui sont en activité de service et siégent au banc d’œuvre, un sortant tous les ans. Tant que dure cet exercice, ils sont désignés sous le nom de nouveaux marguilliers ; lorsqu’il expire, ils tombent dans la catégorie des anciens. Chacun d’eux devient à son tour le marguillier en charge et comptable dans sa dernière année de présence au banc d’œuvre. Dans la généralité des paroisses ils sont élus par les anciens et nouveaux marguilliers seulement, sur la convocation du curé ; dans les autres par les fabriciens et par les principaux habitans. À Québec ces assemblées furent générales dans l’origine ; mais M. de Pétrée, toujours peu ami du suffrage populaire, ordonna en 1660 que les anciens et nouveaux marguilliers seuls feraient ces élections. Quoiqu’il ne paraît pas qu’il eût le pouvoir de faire une pareille ordonnance, elle a néanmoins toujours été observée jusqu’à ce jour. Les marguilliers en charge sortans sont obligés de rendre compte de leur gestion dans une assemblée de fabrique où le curé tient la première place (arrêt du conseil souverain, 1675) ; et dans ses visites l’évêque diocésain, ou un grand vicaire à sa place, a droit de se faire représenter ces comptes. Enfin les marguilliers ne peuvent accepter aucune fondation sans l’avis du curé, ni aliéner les biens des fabriques sans nécessité et sans avoir accompli les formalités indiquées par la loi. Prises dans leur ensemble les fabriques, ou les paroisses ecclésiastiques, sont donc de véritables corporations sous le contrôle salutaire de l’évêque.

Lorsqu’il s’agit de réparations considérables ou de constructions nouvelles, les fabriciens doivent obtenir au préalable la permission de l’évêque et le consentement de la majorité de la paroisse assemblée, surtout s’il faut lever une contribution pour exécuter ces travaux. Alors les paroissiens dans une assemblée générale élisent des syndics qui sont chargés de concert avec le curé de faire une répartition de la somme requise entre les habitans, en observant certaines formes obligées dans la confection des rôles. C’est par eux aussi que se fait le prélèvement et l’emploi de ces deniers, dont ils sont obligés de rendre compte ensuite aux contribuables.

Nous avons dit que dans la plupart des paroisses de ce pays, les élections de marguilliers se faisaient par les anciens et nouveaux seulement. Il y a quelques années plusieurs localités du Canada prièrent la législature de passer une loi afin de rendre les assemblées de fabrique pour l’élection des marguilliers générales. Cette question en apparence si minime, si indifférente en elle-même, causa une agitation profonde dans le pays, et faillit amener une division entre les Canadiens, qui aurait été bien à déplorer. Ce qui occasionna principalement cette effervescense, ce fut l’attitude que prit le clergé d’un bout de la province à l’autre au premier bruit de cette mesure ; cent vingt-trois curés répondirent à la chambre réprésentative et se prononcèrent plus ou moins fortement contre le projet. C’était plus qu’il n’en fallait pour troubler la conscience de la pieuse population canadienne. Le gouvernement en lutte avec la chambre depuis longues années se garda bien d’appuyer les paroissiens ; et le parti anglais, quoique en général mal disposé contre nos anciennes institutions, ou indifférent à leur égard, se montra tout à coup en cette occasion l’ami zélé des fabriciens et soutint le clergé. Comme l’on devait s’y attendre, la mesure échoua devant toutes ces oppositions, non sans laisser des germes de rancune et de mécontentement dans les esprits. Depuis ce temps-là, l’ancien ordre de chose n’a pas été inquiété. Il faut avouer aujourd’hui que cette mesure fut amenée intempestivement, et qu’elle fut inspirée plus par mauvaise humeur, résultat d’une lutte politique prolongée et aride que par besoin senti, pressant ; car dans toutes les paroisses les fabriciens sont tirés de la classe la plus respectable des habitans, et il est très rare que leurs gestions ne soient pas marquées au coin d’une bonne économie et de la plus parfaite honnêteté.

L’histoire du gouvernement ecclésiastique nous conduit naturellement à parler des autres institutions religieuses placées sous sa surveillance, et qui sont pour ainsi dire des annexes du sacerdoce.

La charité ou l’amour des lettres a fondé tous les grands établissemens destinés à l’instruction de la jeunesse, ou au soulagement de l’humanité souffrante. Comme on l’a déjà dit, le collége de Québec est dû à la libéralité du Jésuite de Rohaut ; l’Hôtel-Dieu à celle de la duchesse d’Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, qui y envoya des hospitalières de Dieppe en 1639 ; l’Hôtel-Dieu de Montréal à madame de Bullion et Mlle Manse ; le couvent des Ursulines à madame de la Peltrie. Il en fut de même encore de l’Hôpital général établi à Québec vers 1692 par M. de St.-Vallier, pour remplacer le bureau des pauvres que les citoyens de la ville avaient établi quatre ans auparavant, parce qu’il était défendu de mendier.

Mais si tous ces monastères durent leur origine à des personnes puissantes, qui pouvaient en même temps aider leurs fondations de leur bourse, et leur assurer la protection du gouvernement, l’institution de la congrégation de Notre-Dame pour l’éducation des jeunes filles du peuple, n’eut point cet avantage ; elle fut l’œuvre d’une personne plus humble ; la sœur Bourgeois, native de Troyes en France, était une pauvre religieuse inconnue, sans influence, sans amis et sans fortune. Ayant visité le Canada une première fois, elle y revint en 1659, et jeta à Montréal les fondemens de cette congrégation si utile à tout le pays. Quoiqu’elle n’eût que dix francs, dit-on, quand elle commença son entreprise, son dévouement et son courage lui méritèrent l’encouragement des personnes riches ici et en France, où elle fit plusieurs voyages[7]. La congrégation possède aujourd’hui de vastes écoles dans les villes et dans les campagnes. Ces écoles, dans lesquelles on enseigne à lire et à écrire, ont fait plus de bien dans leur humble sphère qu’on n’eût pu en attendre de fondations beaucoup plus ambitieuses. Il est à jamais regrettable qu’une institution de cette nature n’ait pas été formée en même temps pour l’éducation des garçons. Le respect dont les sœurs de la congrégation ont été l’objet dans tous les temps de la part du peuple, est une preuve de leur mérite et de leur utilité. Leur digne fondatrice en Canada fut récompensée de ses nobles travaux par une longue vieillesse ; elle mourut en 1700, entourée de la vénération et des regrets des Canadiens.

L’éducation des jeunes garçons fut abandonnée entièrement à la direction du clergé, qui fut le seul corps enseignant à peu d’exception près avec les religieux sous la domination française. Le gouvernement ne s’occupa jamais de cet objet si important, si vital. Soit politique, soit désir de plaire au sacerdoce, en lui léguant l’enseignement, il laissa le peuple dans l’ignorance ; car alors, il faut bien le reconnaître, les clergés comme les gouvernemens sous lesquels ils vivaient, considéraient l’instruction populaire comme plus dangereuse qu’utile. Le Canada fut encore moins exempt de ce préjugé funeste que plusieurs autres pays. Il n’y fut jamais question de plan général d’éducation ; il n’y eut jamais d’écoles publiques dans les paroisses, qui restèrent plongées dans les ténèbres ; et chose inouïe, l’imprimerie ne fut introduite en Canada qu’en 1764, ou 156 ans après sa fondation.

Les maisons d’éducation, nécessairement peu nombreuses étaient en général confinées aux villes. Les séminaires de Québec et de Montréal ouvrirent des classes pour les enfans. Les Récollets firent aussi l’école dans leur monastère. Mais les Jésuites étaient ceux qui, par état, devaient se placer à la tête de l’enseignement et lui donner de l’impulsion. Ils furent moins heureux en Canada qu’ailleurs ; leurs classes furent de tout temps peu considérables ; on n’y comptait qu’une cinquantaine d’élèves du temps de l’évêque de St.-Vallier. Aucun d’eux n’a laissé un nom dans les lettres. Contens d’une certaine mesure de connaissances suffisantes pour le courant des emplois, ils n’ont produit en aucun genre de science des hommes profonds : il faut même convenir qu’il y avait peu de secours, peu de livres, et peu d’émulation. Le gouvernement se donnait bien de garde de troubler un état de choses qui rendait les colons moins exigeans, moins ambitieux, et par conséquent plus faciles à conduire, car l’ignorance et l’esclavage existent toujours ensemble. Telle est en peu de mots l’histoire de l’éducation en Canada durant le premier siècle et demi de son existence : c’est la page la plus sombre de nos annales ; et nous en sentons encore les pernicieux effets. La métropole fut punie la première de son oubli coupable et impolitique à cet égard ; si le peuple eût été plus éclairé lorsque la guerre de 1755 éclata, il aurait été plus industrieux, plus riche, plus populeux, et il aurait pu en conséquence opposer une résistance non pas plus longue, car la guerre dura six ans et avec acharnement, mais plus efficace et plus heureuse, à ses ennemis.

Le gouvernement ecclésiastique a conservé jusqu’après la conquête à peu près la forme qui lui avait été donnée lors de l’érection de l’évêché de Québec, Quoique relevant immédiatement du St.-Siége, les prélats canadiens furent toujours pris dans le clergé de France, de même que les curés. La politique de la métropole de ne choisir que des sujets nés dans son sein pour remplir les emplois publics de ses possessions d’outre-mer, afin d’être plus sûre de leur fidélité, s’étendait jusqu’au sanctuaire, comme on l’a observé ailleurs ; de sorte qu’il y eût peu de prêtres canadiens sous l’ancien régime, et que le sacerdoce servait ici les vues exclusives et soupçonneuses de la politique.

Après cela il n’est pas étrange que ce clergé, ainsi composé, ait introduit à sa suite en Amérique les idées, les prétentions et l’esprit inquiet et turbulent de celui de France, constitué en pouvoir politique et par conséquent accoutumé à se mêler activement des affaires de l’État. Chacun sait que par suite de cette position, ce clergé, d’ailleurs si illustre, a pris part à toutes les grandes révolutions qui ont agité cet ancien peuple, au grand détriment de la religion. Une pareille conduite, vu les élémens de la société américaine, ne pouvait se prolonger au-delà d’un certain terme en Canada, terme que la conquête est venue précipiter. Depuis cet événement, les prêtres et les évêques étant devenus insensiblement canadiens, cet esprit a heureusement disparu. Nulle part aussi le clergé n’est plus influent ni plus aimé que dans ce pays. Sa sagesse l’éloignera toujours sans doute de l’arène politique où s’agitent tant d’intérêts et tant de passions ; arène dans laquelle d’ailleurs il ne pourrait descendre sans compromettre gravement sa mission. Le grand exemple de la France, au dernier siècle, est là pour prouver la vérité de cette assertion. En outre, l’accablante majorité des populations protestantes dans cette partie du continent, où l’ardeur des méthodistes n’est pas moins grande que celle des plus zélés catholiques, lui fait une loi d’agir avec la plus grande prudence et la plus grande réserve. Le martyre obtenu dans des luttes entre des chrétiens, ne doit être à aucun titre désirable ; et les proclamations journalières de triomphes d’un autel sur l’autre, dans un pays où il y en a tant, sont des actes qui annoncent plus de fanatisme que de saine raison.

Les dissensions religieuses qui ont éclaté en France au sujet des libertés de l’Église gallicane, n’ont guère troublé les populations du Canada. Le St.-Siége en faisant relever de lui l’Église canadienne, l’avait soustraite aux avantages que le génie de Bossuet avait arrachés au pape pour celle de France, et l’avait désintéressée dans ces débats dès lors étrangers pour elle.

Mais le Jansénisme, avec sa dialectique rigide et son front sévère, pénétra, lui, un instant sur nos bords, et en agita en passant la surface religieuse, jusqu’alors si calme et si douce. Personne n’aurait cru que même l’ombre d’une hérésie eût pu l’obscurcir et s’y arrêter. C’est pourtant ce qui arriva. D’abord quelques livres infectés des doctrines de Pascal et d’Arnault s’y glissèrent clandestinement, et y répandirent leur venin ; ensuite de leurs adeptes s’y introduisirent de la même manière, malgré la vigilance du clergé. M. Varlet, évêque de Babylone et archevêque déposé d’Utrecht, passa par le Canada pour se rendre dans les missions du Mississipi. Il laissa après lui des prosélites à l’hérésie. M. de Villermaula, du séminaire de Montréal, M. Thibout, curé de Québec, M. Glandelet, doyen du chapitre, eurent le malheur de penser comme l’auteur des lettres provinciales !

En 1714, un religieux inconnu, parut tout à coup en Canada, et proclama l’intention d’y fonder un monastère pour s’y renfermer le restant de ses jours. L’on observa que quelque chose de mystérieux et de gêné enveloppait la conduite de cet étranger, qui se retira durant quelque temps dans les forêts de Kamouraska, où il s’éleva une cabane à la manière des anachorètes. Cachant soigneusement ses principes et son nom, il y vivait en ermite, se prosternant devant tous ceux qu’il rencontrait et leur baisant les pieds avec grand accompagnement de paroles édifiantes. Mais le Canada n’est pas un pays favorable aux ermites ; un hiver de six mois, et quatre pieds de neige sur le sol en chasseront toujours les mystiques contemplateurs du désert. Sous prétexte que sa cabane avait pris feu, l’inconnu fut bien aise d’abandonner sa retraite pour aller vivre à Québec, dont tant d’institutions religieuses et monacales devaient lui rendre le séjour agréable. Il trouva moyen de s’introduire dans les principales familles et dans les couvens, qu’il fréquentait avec une grande assiduité, lorsqu’une lettre d’Europe arrive au gouverneur. Cette lettre dévoila tout. Il fut reconnu pour Dom George François Paulet, bénédictin corrompu par les pernicieuses maximes jansénistes, et redemandé par le supérieur de son monastère, dont il s’était secrétement échappé.

De ce moment toutes les portes lui furent fermées. En vain voulut-on l’engager à se soumettre à la constitution unigenitus, ferme dans sa croyance comme le grand Arnault et le P. Quesnel, dont il avait été le disciple, il s’y refusa constamment. Ne pouvant fléchir ce cœur endurci, l’évêque l’excommunia. Partout fui et persécuté, il fut enfin banni du Canada comme hérétique[8].

« Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du Jansénisme, dit l’auteur du siècle de Louis XIV, il y eut encore une division en France sur le Quiétisme. C’était une suite malheureuse des progrès de l’esprit humain dans le siècle de ce monarque, que l’on s’efforçât de passer presqu’en tout les bornes prescrites à nos connaissances ; ou plutôt, c’était une preuve qu’on n’avait pas fait encore assez de progrès. »

Cette secte, car on lui a donné ce nom, se jeta dans la spiritualité ; elle atteignit l’illustre auteur du Télémaque, qui, sans tomber dans les rêveries de madame Guyon, avait néanmoins du penchant pour la contemplation et les idées mystiques. Il paraît que plusieurs personnes furent imbues de son esprit en Canada. On assure que madame d’Aillebout, la femme du gouverneur, s’était vouée à Jésus-Christ dès sa jeunesse, inspirée par le culte intérieur, et l’amour pur et désintéressé, et que, malgré son mariage, elle conserva jusqu’à la fin de ses jours sa pureté virginale. Devenue veuve, elle fut recherchée en mariage par le gouverneur, M. de Courcelles, et par M. Talon, intendant ; mais à l’exemple de la fondatrice du Quiétisme, elle refusa constamment les partis les plus avantageux. Cette femme qui avait de grands biens, les partagea entre l’Hôpital général et l’Hôtel-Dieu où elle mourut. « Dieu lui avait donné, dans le langage de ces rêveurs, l’esprit de prophétie, le don des larmes, le discernement des esprits et plusieurs autres grâces gratuites ».

Le tremblement de terre de 1663 fut le plus beau temps du Quiétisme en Canada. Ce phénomène, en effet, mit en mouvement l’imagination ardente et mobile de ses adeptes ; les apparitions furent nombreuses, singulières, effrayantes, et les prophéties se multiplièrent. Jamais l’on n’aurait tant vu de prodiges si l’on en croit les relations monacales du temps ; non des prodiges rians et agréables comme en rêvent les heureux habitans des contrées méridionales où croissent l’aloès et l’oranger ; mais des apparitions sombres et menaçantes comme en voient les tristes imaginations des enfans du Nord, nés au milieu des frimats et des tempêtes.

La supérieure de l’Hôtel-Dieu et la célèbre Marie de l’Incarnation, supérieure des Ursulines, partagèrent ce délire de la dévotion ; mais la dernière est celle qui donna le plus d’éclat dans ce pays au culte de la spiritualité, pieuse chimère qui affecta pendant longtemps plusieurs intelligences tendres et romanesques, surtout parmi les personnes du sexe. Le clergé se contenta d’observer une réserve respectueuse devant ce phénomène moral, n’osant blâmer ce que quelques uns pouvaient prendre pour de saintes inspirations, et d’autres, pour des illusions innocentes causées par un excès de fausse piété.

Depuis que le Canada jouit d’institutions libres, le clergé a mérité l’attachement du peuple, en se mettant à la tête de l’éducation si négligée, comme on l’a vu, sous l’ancien régime ; et en embrassant franchement et sans arrière-pensée, l’esprit d’une liberté qui est le fruit de la civilisation, et qui n’a jamais été contraire aux doctrines évangéliques, quoique des intérêts rien moins que religieux aient voulu les interpréter autrement dans quelques pays européens, et aient en conséquence attiré sur les catholiques la haine des sectes protestantes. On ne peut trop persuader aux chrétiens de ce continent, séparés de l’Église de Rome, que les catholiques sont aussi favorables qu’eux à toutes les institutions propres à assurer le bonheur et à rehausser la dignité de l’homme ; et qu’ils sont aussi attachés qu’eux à cette liberté pour la conquête de laquelle la France, l’Espagne, le Portugal, et l’Amérique du Sud, tous pays catholiques, ont fait tant de sacrifices.

L’on dira dans son lieu ce que notre clergé a fait pour l’instruction de la jeunesse, objet de sa sollicitude, lors même que le gouvernement et le peuple ne s’en occupaient encore que très faiblement, ou demeuraient dans une coupable indifférence à cet égard.

  1. Journal des Jésuites. — Écrits de M. Noiseux. Notice historique manuscrite de M. J Viger.
  2. Commentaries on the constitution of the U. States, par M. Story, vol. I p. 132-140.
  3. Quelques casuistes qui subissent avec peine le joug du pouvoir civil, maintiennent encore, malgré cet édit, l’amovibilité des cures ; mais il n’y a qu’une opinion à cet égard entre les hommes de loi canadiens. Voir les Notes sur l’inamovibilité des curés, par M. Lafontaine, avocat, et au bas les consultations de de MM. Duval, Morin et le juge Stuart, quatre des principaux jurisconsultes de ce pays.
  4. Le chapitre et le séminaire de Québec lui donnaient en effet vers le milieu du siècle dernier, la même interprétation que nos légistes lui donnent aujourd’hui. Dans les difficultés survenues entre ces deux corps, relativement à l’église paroissiale, le chapitre dans sa requête au roi, signifiée au séminaire en 1753, expose, article 15ème que… « C’est par cette maxime et pour exercer leur empire, qu’ils ont introduit un usage qu’ils soutiennent encore, qui est de tenir tous les curés amovibles » … À quoi le séminaire répond : « Cela est faux. Cela ne dépend point du séminaire qui n’a aucun pouvoir en cela. Ils se sont toujours, en ce qui les regarde, conformés à l’édit du roi de 1679, particulier pour cette colonie. La preuve est évidente : la cure de St.-François de Salles de l’Île-Jésus, qui est à la nomination du séminaire, a toujours été, et est encore aujourd’hui pourvue d’un curé en titre dit vulgairement fixe… » Manuscrit déposé dans les archives de la fabrique de notre Dame de Québec.
  5. Lettre par laquelle l’évêque de Montréal confère une cure à un prêtre.

    Monsieur,

    Par la présente, je vous donne, jusqu’à révocation de ma part, ou de celle de mes successeurs, les pouvoirs ordinaires des curés de ce diocèse pour la paroisse de… Vous aurez aussi le droit d’y percevoir les dîmes et oblations des fidèles.

  6. On se plaint que le couvent des Ursulines se dénationalise. L’on peut dire à ce sujet, que tant que nos institutions conventuelles, qui sont des fondations privées françaises, se renfermeront dans la nationalité canadienne, elles pourront espérer de se conserver ; mais une fois qu’elles sortiront de là, elles subiront probablement le sort du collége du roi de Toronto. Il n’y a que le grand attachement des Canadiens pour elles qui les rende encore pour ainsi dire inviolables.
  7. Vie de la vénérable sœur Bourgeois, etc.
  8. Histoire de l’Hôtel-Dieu. Mémoires sur la vie de M. de Laval. Gazette d’Amsterdam du 14 avril 1719.