Histoire du Canada sous la domination française, Vol 1/Chapitre 29

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CHAPITRE XXIX.


Expéditions dans l’Île de Terre-Neuve et à la Baie d’Hudson. — Troubles dans l’Ouest. — Mort de M. de Frontenac.


Pendant que M. de Frontenac ravageait le pays des Iroquois, M. d’Iberville, après avoir enlevé aux Anglais un vaisseau de 24 canons, sans perdre un seul homme, leur prenait, par capitulation, le fort de Pemkuit ; et le chevalier de Villebon les repoussait de devant celui de Naxoat.

De l’Acadie, d’Iberville se rendit à Plaisance[1], en Terre-Neuve, où cent-vingt Canadiens et quelques volontaires, partis de Québec, le devaient joindre, et le joignirent, en effet, quelques jours après son arrivée. Il devait, conjointement avec M. de Brouillan, gouverneur de Plaisance, enlever aux Anglais les établissemens qu’ils avaient dans l’île, et particulièrement le fort et la ville de Saint-Jean. Il y eut quelques altercations entre de Brouillan et d’Iberville, d’abord au sujet du commandement, ensuite par rapport au butin à faire. D’Iberville voulait commander exclusivement les Canadiens ; M. de Brouillan, au contraire, prétendait qu’ils devaient être soumis à ses ordres, comme ses propres miliciens et ses soldats. D’Iberville mécontent parla de se retirer ; mais les Canadiens déclarèrent unanimement qu’ils ne reconnaîtraient point d’autre chef que lui, et que c’était à cette condition qu’ils s’étaient enrôlés[2]. Il fallut en passer par là.

M. de Brouillan voulant qu’on commençât par attaquer la capitale, il fut réglé qu’on se rendrait séparément à Saint-Jean, M. d’Iberville avec ses Canadiens, et le gouverneur avec ses troupes et ses milices ; que quand ils seraient réunis, M. de Brouillan aurait tous les honneurs du commandement ; mais que le « pillage » (c’est l’expression de Charlevoix,) serait partagé de telle sorte, entre les deux troupes, que d’Iberville, qui faisait la plus grande partie des frais de l’expédition, aurait aussi la meilleure part du butin.

M. de Brouillan s’embarqua avec ses troupes et ses milices, et d’Iberville se mit en route, par terre, le 1er novembre, avec tous les Canadiens et quelques Sauvages. Le tout ne se montait pas à plus de cent trente hommes ; mais avec cette petite troupe, d’Iberville prit, l’un après l’autre, un nombre de petits forts, et fit plusieurs centaines de prisonniers. Arrivé à la vue de Saint-Jean, il lui fallut agir de concert avec M. de Brouillan, et sous ses ordres ; mais il eut encore la première et la principale part à la prise de cette ville et des forts qui la défendaient. On détruisit ces forts, et l’on brula toutes les maisons du bourg et des environs. De Brouillan s’en retourna à Plaisance, avec tout son monde ; ce qui n’empêcha pas d’Iberville de continuer la petite guerre, avec ses Canadiens. Dans l’espace de deux mois, il prit tout ce qui restait aux Anglais, dans l’île, excepté Bonaviste et Carbonière, places trop fortes pour la poignée de gens qu’il commandait, et fit de six à sept cents prisonniers, tant hommes que femmes et enfans.

Après d’Iberville, qui donna, dans cette expédition, de grandes preuves de sa capacité, et qui se trouvait partout où il y avait plus de risques à courir et de fatigues à essuyer, et Montigny, qui ordinairement prenait les devans, et laissait peu à faire à ceux qui le suivaient, MM. Dugué, de Plaine et de la Perrière, tous trois Canadiens, se distinguèrent d’une manière particulière. Les détails dans lesquels entrent M. de la Potherie et le P. de Charlevoix nous ont paru trop minutieux pour cette histoire. Au reste, les traits de bravoure et d’habileté compensent à peine le désir de piller, d’incendier et de détruire, qui semble animer presque uniquement les agresseurs. Ils auraient pu avoir un but utile pour leur nation ; celui de lui transporter le commerce que la possession de la meilleure partie de l’île de Terre-Neuve procurait à l’Angleterre ; mais pour y réussir, il aurait fallu ne pas conquérir uniquement pour ravager, mais pour conserver, et remplacer par des nationaux les anciens habitans, qu’on tuait ou qu’on chassait. Les moyens manquant, le résultat de cette petite guerre fut de faire beaucoup de mal à autrui, sans se procurer à soi-même le moindre avantage réel et positif.

Tel était l’esprit du temps, dans ce pays, que tout particulier se croyait en droit de s’armer, et d’aller tuer, incendier et piller, partout où sa volonté ou le hazard le conduisait, chez les Anglais et les Sauvages. Dans le même temps que d’Iberville et Brouillan étaient occupés à détruire les établissemens anglais de Terre-Neuve, deux ou trois petits partis de dix ou quinze hommes, chacun, se mirent en campagne, pour aller chercher rencontre ou fortune, du côté de la Nouvelle-York. Une de ces petites bandes tomba dans une ambuscade, près d’Orange, et tous ceux qui la composaient furent tués, ou faits prisonniers. Une autre rencontra des Sauvages de la Montagne, qui les prirent pour des Anglais, et fut en partie détruite. Digne récompense de ces téméraires et coupables entreprises.

De l’île de Terre-Neuve d’Iberville passa, encore une fois, à la Baie-d’Hudson, où, sur un vaisseau de 50 canons, il eut à se battre contre trois vaisseaux anglais, dont un était plus fort que le sien, et les deux autres étaient des frégates de 32 canons. Il coula à fond le premier, s’empara d’une des frégates, et obligea l’autre à prendre la fuite. Après cet exploit naval, il reprit le fort Bourbon, dont les Anglais s’étaient de nouveau rendus maîtres. Il y laissa, comme commandant, M. de Martigny, son cousin germain, et M. de Boisbriand, en qualité de lieutenant de roi.

Il ne se passa rien de bien important, dans le centre de la colonie, depuis l’automne de 1696 jusqu’au printemps de l’année suivante. Mais bientôt, les Iroquois, s’appercevant qu’on ne songeait plus à les aller inquiéter chez eux, se mirent, de toutes parts, en campagne ; ce qui obligea le gouverneur de Montréal à multiplier les partis, pour rompre leurs mesures. Le comte de Frontenac se repentit alors d’avoir ménagé une nation, à laquelle il avait fait trop de mal, pour espérer de la gagner jamais ; et ce qui se passait, en même temps, dans les contrées de l’Ouest, vint ajouter encore à sa sollicitude.

Un assez grand nombre de Miamis, des bords de la rivière Maramek ou Merrimak, en étaient partis, sur la fin du mois d’août de l’année précédente, pour s’aller réunir avec leurs frères établis sur la rivière de Saint-Joseph, et avaient été attaqués, en chemin, par des Scioux, qui en avaient tué plusieurs. Les Miamis de Saint-Joseph, instruits de cet acte d’hostilité, allèrent chercher les Scioux, jusque dans leur pays, pour venger leurs frères, et les rencontrèrent retranchés dans un fort, avec des Français du nombre de ceux qu’on appellait Coureurs de bois. Ils les attaquèrent, à plusieurs reprises, avec beaucoup de résolution ; mais ils furent toujours repoussés, et contraints enfin de se retirer, après avoir perdu plusieurs de leurs gens. Comme ils s’en retournaient chez eux, ils rencontrèrent d’autres Français, qui portaient des armes et des munitions aux Scioux ; ils les leur enlevèrent, sans néanmoins leur faire d’autre mal. Ils firent ensuite savoir aux Outaouais ce qui venait de se passer, et ceux-ci envoyèrent une députation à M. de Frontenac, pour lui représenter qu’il était nécessaire d’appaiser les Miamis, si l’on voulait qu’ils ne se joignissent pas aux Iroquois. Ils étaient, en effet, tellement irrités contre les Français, que Nicolas Perrot, si accrédité parmi eux, fut sur le point d’être brulé, et n’échappa à leur fureur que par le moyen des Outagamis, qui le tirèrent de leurs mains.

Le commerce des particuliers chez les tribus sauvages ne fut pas entièrement supprimé, mais restreint de manière à faire cesser les inconvéniens et les plaintes auxquelles il avait, depuis longtems, donné lieu.

Pour revenir aux Iroquois, les partis qu’ils avaient mis en campagne ne furent pas heureux, dans leurs rencontres avec les alliés des Français. Un de ces partis s’étant mis en route pour aller joindre le Baron, qui était allé s’établir près d’Albany, avec trente familles de sa tribu, quatre de ses découvreurs rencontrèrent Kondiaronk, le chef huron dont il a déjà été parlé. Il était à la tête de cent-cinquante guerriers, et avait mis pied à terre, au fond du Lac Ontario. Deux des découvreurs iroquois furent faits prisonniers, et l’on apprit d’eux que leurs gens n’étaient pas loin ; qu’ils étaient au nombre de deux cent-cinquante ; mais qu’ils n’avaient de canots que pour soixante au plus.

Sur cet avis, Kondiaronk s’avança, en canots, avec ses gens, vers l’endroit où on lui avait dit que les ennemis étaient campés : lorsqu’il en fut à une portée de fusil, il feignit d’être surpris et effrayé de leur nombre, et de prendre la fuite. Aussitôt, soixante Iroquois se jettèrent dans leurs canots, pour le poursuivre. Kondiaronk poussa au large et fit force de rames, jusqu’à ce qu’il fût à deux lieues de terre. Alors il s’arrêta, se mit en bataille, essuya, sans tirer, la première décharge des Iroquois, qui ne lui tuèrent que deux hommes ; puis, sans leur donner le temps de recharger, il fondit sur eux, avec tant de furie, qu’en un moment, tous leurs canots furent percés ou fracassés. Tous ceux des Iroquois qui ne se noyèrent pas furent tués ou pris.

Un autre parti d’Iroquois, qui s’était approché de Catarocouy, sous la conduite du chef la Chaudière-Noire, fut surpris et défait, par un parti d’Algonquins.

Cependant, les troupes et une partie des milices étaient tenues sous les armes, ou prêtes à marcher au premier ordre, dans l’attente d’une nouvelle attaque de la part des Anglais. Vers la fin d’août, M. de Lamotte, à qui l’on avait fait savoir les bruits qui couraient d’un nouvel armement pour la conquête du Canada, arriva à Montréal, avec un grand nombre de Français, et trois cents Sauvages, qu’il avait eu l’adresse d’engager à venir au secours de la colonie ; mais l’ennemi qu’on attendait ne parut pas.

Au mois de novembre, tous les cantons iroquois, excepté celui d’Agnier, envoyèrent des députés à M. de Frontenac, pour lui demander la paix, ou lui faire entendre qu’ils la désiraient. Oureouharé était un de ces députés. Le gouverneur comptait beaucoup sur son influence ; mais il mourut, d’une pleurésie, quelques jours après son arrivée. Il fut enterré avec les honneurs qu’on rendait aux capitaines des compagnies[3].

La paix conclue entre les puissances de l’Europe amena une correspondance entre le chevalier de Bellamont, gouverneur de la Nouvelle-York, et M. de Frontenac. C’étaient, de la part du premier des plaintes, et de celle du second, des récriminations, qui n’aboutirent à rien pour lors. Quelles que fussent les prétentions de M. de Bellamont, au sujet des Iroquois, M. de Frontenac n’en était pas moins déterminé à faire accepter la paix à ces Sauvages, à ses conditions, ou à porter, de nouveau, la guerre dans leur pays ; mais il ne put faire ni l’un ni l’autre : il mourut, le 28 novembre 1698, dans la 78ème année de son âge. « Dans un corps aussi sain qu’il est possible de l’avoir à cet âge, il conservait, dit Charlevoix, toute la fermeté et toute la vivacité d’esprit de ses plus belles années. Il mourut comme il avait vécu, chéri de plusieurs, estimé de tous, et avec la gloire d’avoir soutenu, et même fait prospérer, sans presque aucun secours de France, une colonie ouverte et attaquée de toute part, et qu’il avait trouvée sur le penchant de sa ruine. »

  1. Vers 1660, la ville, ou le bourg, de Plaisance était devenue le siège d’un gouvernement royal, et l’on y voit commander, successivement, les sieurs Gargot, de la Poype, Parat et de Brouillan. Au temps dont nous parlons, les Français avaient encore, en Terre-Neuve, le fort de Saint-Louis, et les établissemens du Chapeau-Rouge et du Petit-Nord, outre ceux des îles de Saint-Pierre et de Miquelon.
  2. « D’Iberville était Canadien, dit Charlevoix, et personne n’a fait plus d’honneur à sa patrie ; aussi était-il l’idole de ses compatriotes. En un mot, ces braves Canadiens étaient la dixième légion, qui ne combattait que sous la conduite de César, et à la tête de laquelle César était invincible. D’ailleurs, ajoute-t-il, le gouverneur de Plaisance avait la réputation d’être dur et haut dans le commandement, et il n’y eut jamais de troupes avec lesquelles on réussit moins par la hauteur et la dureté, que les milices canadiennes, très aisées cependant à conduire, lorsqu’on sait s’y prendre d’une manière tout opposée, et qu’on a su gagner leur estime. »
  3. « Il fallait, dit Charlevoix, que ce Sauvage eût, dans le caractère, quelque chose de fort aimable ; car toutes les fois qu’il paraissait, soit à Québec, soit à Montréal, le peuple lui donnait mille témoignages d’amitié. Ourehouaré (de même que Garakonthié,) était chrétien, depuis plusieurs années, et c’est de lui qu’on a dit, que son confesseur lui parlant, dans sa dernière maladie, des opprobres et des ignominies de la passion de Jésus-Christ, il entra dans un si grand mouvement d’indignation contre les Juifs, qu’il s’écria : « Que n’étais-je là ! Je les aurais bien empêché de traiter ainsi mon sauveur. »