Histoire du Privilége de Saint Romain/1590 à 1596

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1590. Le parlement divisé en deux fractions, dont l’une reste à Rouen, et l’autre va se fixer à Caen.

Cependant, Henri III avait péri, poignardé par un fanatique. La ligue régnait en France. Rouen et beaucoup d’autres villes de la province étaient au pouvoir de cette faction. Ceux des membres du parlement de Normandie qui avaient embrasse ce parti, tenaient à Rouen un simulacre de parlement sans dignité, sans indépendance, à la merci d’un conseil de l’Union succursale de celui de Paris ; et, comme ces conciliabules, toujours prêt à obéir aveuglément aux inspirations du duc de Mayenne et de ses affidés, Villars et De la Londe. Une autre fraction, restée fidèle à la cause royale, était allée se fixer à Caen, et s’y recrutait, chaque jour, des hommes intimidés ou indécis, qui ne s’étaient pas déclarés tout d’abord. Elle avait à sa tête tous les présidens ; les deux avocats-généraux l’avaient suivie. Reconnus seuls, d’abord par Henri III, puis ensuite par Henri IV, ces magistrats, beaucoup plus nombreux, d’ailleurs, que ceux restés à Rouen, se regardèrent, non sans motif, comme le véritable parlement de Normandie. Pouvaient-ils en effet reconnaître ce caractère dans une faible minorité rebelle à l’autorité royale et employant contre elle les pouvoirs qui lui avaient été donnés pour la représenter et la défendre ? Pouvaient-ils aussi regarder comme un véritable chapitre une compagnie d’ecclésiastiques, composée ou d’énergumènes dont les actions étaient aussi violentes que leurs prédications étaient furibondes, ou d’hommes faibles et pusillanimes qui laissaient tout faire ? Ne voyant à Rouen ni parlement, ni chapitre régulièrement constitués, les magistrats de Caen firent signifier, dans les premiers jours de mai 1590, aux chanoines de Rouen, un arrêt qui « faisoit inhibition et défense aux doyen, chanoines et chapitre de Rouen, rebelles au roy, de procéder, le prochain jour de l’Ascension, à l’élection et nomination d’aucun prisonnier au prétendu parlement, aussi rebelle, séant à Rouen. » Mais quel résultat le parlement de Caen avait-il pu attendre de cet arrêt ? Avant qu’il songeât seulement à le rendre, le capitaine Bosc-Rozay, alors zélè ligueur, célèbre depuis par son incroyable escalade du fort de Fécamp, était venu trouver les chanoines de Rouen, avec une lettre de M. De Villars, qui les suppliait d’élire, pour cette année, le sieur Du Tot-Mesniel, père d’un des capitaines des troupes de la ligue. « Le sieur Du Tot-Mesniel (écrivait M. De Villars au chapitre) est un gentilhomme très-catholique et aultant affectionné à nostre party qu’aultre que je congnoisse. » Et, comme des ennemis de Du Tot-Mesniel, pour l’empêcher d’obtenir la fierte, répandaient le bruit que son fils avait quitté la cornette de M. De Villars, ce dernier écrivit de nouveau au chapitre, pour lui assurer que « c’estoit ung nommé Du Tot-Beaunay qui avoit quitté sa cornette, et que ce Du Tot-Beaunay n’estoit point parent du sieur Du Tot-Mesniel. « Je vous jure, Messieurs (ajoutait-il), que je seroys très-marry de vous avoir prié pour homme qui fust indigne d’un sy sainct prévilège, quand bien il seroit mon parent. » Nous verrons plus tard si Villars resta fidèle à des sentimens si louables. Quoi qu’il en soit, le chapitre élut, et la fraction ligueuse du parlement lui délivra Antoine Hagues, et le sieur Du Tot-Mesniel son complice « prévenus de grand nombre de meurdres, voleries exécrables, et crimes atroces. » Nos registres ne nous en apprennent pas davantage sur les crimes de ces protégés de Villars. En revanche, ils ne nous disent que trop pour quelle cause déplorable Jacques Pollart se vit contraint de solliciter la fierte, l’année suivante. Ce Pollart était de la compagnie des arquebusiers de Rouen.


1591. La fierte est accordée à un jeune homme de Rouen qui avait tué son père.

Le lundi de Pâques 1591, il assista, avec ses camarades, à la messe qui se célébrait chaque semaine, pour leur confrérie, « en la chapelle Saincte Barbe, au collège de l’hospital du Roy. » Après la messe, le sieur Le Duc, leur capitaine, leur ordonna de se réunir tous, le lendemain matin, « pour accompaigner et assister monsieur nostre maistre Houllé, religieux jacobin, » qui devait aller prêcher à Sainte-Catherine-de-Grandmont. Disons-le, en passant, ce maistre Houllé était bien le plus grand brouillon et le plus forcené ligueur que l’on pût voir dans toute la Normandie, où pourtant il n’en manquait pas. Chassé de Caen, où il avait failli causer une sédition par ses prédications incendiaires, il avait été accueilli avec enthousiasme à Rouen, où la ligue le traitait comme un grand saint et un martyr ; néanmoins il ne plaisait pas à tout le monde, et l’on peut croire que la compagnie des arquebusiers, qui était chargée de le conduire, toutes les fois qu’il allait prêcher aux environs de la ville, n’était guère moins pour lui une escorte de sûreté qu’une garde d’honneur. Quoi qu’il en soit, obéissante aux ordres de son capitaine, et vouée d’ailleurs à la ligue, la compagnie des arquebusiers conduisit, le lendemain, à Sainte-Catherine-de-Grandmont, le fougueux prédicateur. Des sentinelles furent posées aux portes de l’église « pour esviter aux survenues et inconvénients qui pouvoient advenir pendant la prédication, par les adversaires de nostre religion. » A la fin du sermon, quelques arquebusiers allèrent demander au père Houlley s’il resterait à Grandmont pour dîner, ou s’il voulait qu’on le reconduisît à la ville. Le révérend père n’avait garde de laisser partir son escorte sans lui ; il leur répondit « qu’il ne vouloit tarder aulcunement. » — « J’ayme mieulx, ajouta-t-il, estre entre vos mains qu’en celles des raulletz. » On appelait ainsi à Rouen les royalistes, peut-être à cause de Du Rollet, gouverneur du Pont-de-l’Arche, dévoué à Henri IV, et qui souvent envoyait des soldats inquiéter les faubourgs de Rouen. « Lors monsieur nostre maistre Houllé fut reconduyt par toute la compaignye, jusqu’à l’entrée du barc... », et là, les arquebusiers prirent congé de lui. Si nous avons rapporté ces détails, quoique assez étrangers au fait qui va suivre, c’est qu’ils nous paraissent peindre l’esprit et les mœurs du tems. Arrivons maintenant à la catastrophe déplorable qui ensanglanta cette journée. En quittant le frère Houlley, le capitaine Le Duc, Pollart fils et quelques autres chefs des arquebusiers étaient allés dîner au jardin de Pollart père, ancien capitaine de la compagnie ; ce jardin était situé vers Bonnes-Nouvelles. Après le dîner on s’était diverti ; les uns avaient joué aux chevilles ; les autres avaient tiré des armes. Vers quatre heures après midi, quelqu’un vint leur dire « qu’il y avoit des raulletz proche du jardin. » A l’instant, ils prirent tous leurs armes ; mais il se trouva que « c’estoient vingt cuyrasses qui sortoient de Rouen. » Cependant, l’heure étant venue de retourner à la ville, on partit du jardin. Arrivée au bord de la rivière, cette société, trop nombreuse pour qu’un seul bateau pût la contenir, se partagea dans deux barques. Pollart père, le capitaine Le Duc et quelques arquebusiers se mirent dans l’une ; Pollart fils se mit dans l’autre, avec le reste de la société. Pollart père conduisait la première barque ; son fils conduisait la seconde. Pour ègayer la traversée, on commença par se jeter de l’eau d’un bateau dans l’autre. L’aviron du fils Pollart étant venu à se rompre, un de ses camarades se mit à sa place avec un autre aviron. Lorsqu’on fut fatigué de se jeter de l’eau, on se salua d’une barque à l’autre, à coups d’arquebuse. Le fils Pollart prit la sienne « n’ayant congnoissance qu’il y eust dedans icelle aultre chose qu’une charge de pouldre qu’il y avoit mise au partir de Rouen, et sans aucun plomb. » Mais malheureusement elle était chargée ; il tira, et, chose lamentable ! d’un seul et même coup il atteignit à la tête son père et le capitaine Le Duc. Tous deux tombèrent, l’un dans la Seine, l’autre à la renverse dans le bateau. Tous les deux étaient morts avant que l’on touchât le quai. Jacques Pollart se précipita dans la barque où gisait le cadavre de son père, et montra un violent désespoir. Sur le quai, il fut arrêté et conduit dans les prisons. Beaucoup de circonstances donnaient à ce double meurtre l’apparence d’un acte involontaire. Jacques Pollart, marié, père de quatre enfans en bas âge, demeurait, depuis neuf ans, avec son père ; ils ne faisaient qu’un ménage, et paraissaient avoir toujours vécu dans le plus parfait accord. Le capitaine Le Duc était un de ses amis les plus familiers ; récemment sa femme « avoit aydé à donner la cbrestienneté à ung des enfans de Jacques Pollart », c’est-à-dire qu’elle avait été sa marraine. Mais l’horreur insurmontable qu’inspirait un parricide même involontaire, et peut-être quelque incertitude sur l’innocence du prisonnier, déterminèrent le parlement à prononcer que Pollart ne serait délivré que par provision. Cette clause choqua beaucoup le chapitre, qui envoya aussi-tôt au Palais des députés chargés de réclamer contre l’arrêt. Mais le parlement avait levé l’audience ; les députés se rendirent donc chez M. Le Chandelier, doyen des conseillers, qui avait présidé la cour, lors de la délibération sur le cartel. Ils lui dirent que le chapitre les avait chargés de déclarer à la cour « qu’ilz ne pouvoient recepvoir le prisonnier par eulx nommé, suivant le dict arrest, lequel implicquoit contrariété. Le chapitre supplyoit la court, pour éviter scandalle, de leur faire délivrer le prisonnier purement et simplement, en la forme accoustumée. » — « Pour ce qu’il concerne la vye de Poullart, leur répondit M. Le Chandelier, la court l’a délivré purement et simplement, et l’a jugé digne de joyr du privillège ; la réservation qu’elle a faicte par ce mot : par provision, est pour réserver le jugement de la succession, ou quelqu’autre ordonnance d’envoyer le dict prisonnyer cy-après par devers monseigneur le duc de Mayenne, pour luy faire service en son armée, et le tirer des yeux du peuple qui luy a veu commettre ung tel patricide. » Cette réponse ne satisfit point le chapitre ; et les deux députés revinrent bientôt déclarer à M. Le Chandelier « que leur compaignye ne se contentoit de la dicte délivrance, ains désiroit le dict prisonnyer estre délivré purement et simplement pour joyr du privilège monsieur sainct Romain ; aultrement n’estoient délibéréz aller en la procession. » Ils demandèrent que la cour fût assemblèe pour « luy faire entendre la dicte délibération, afin d’y pourveoir. » Bientôt, deux autres députés allèrent au palais, où enfin le parlement s’était réuni au nombre de huict, et lui déclarèrent que le chapitre n’entendoit procéder aux cérémonies accoustumées à la délivrance du prisonnyer esleu, ny faire célèbrer la messe, jusques à ce que ces motz : par provision, fussent bifféz de l’arrest. » Les huit magistrats s’y refusèrent, en déclarant ces mots : « par provision, ne concernoient le crime, et qu’ilz en feroient délivrer acte par leur compaignye, lors qu’elle seroit assemblèe en plus grand nombre. » Après avoir délibéré sur cette réponse, le chapitre arrêta « que l’on ne célébreroit, ce jourd’huy, la messe, ny se feroit aussy la procession et aultres cérémonies accoustumées à la dicte délivrance, si non qu’il seroit dict présentement tierce, sexte, none etvespres. » On appela le coutre, et on lui fit défense « de sonner aucunement, ce jourd’huy ny demain, jusques que aultrement en eust esté ordonné. » — « Ce faict, messieurs levez, et, à l’instant, entrez en chœur pour dire et chanter ce que dessus, ainsy que le peuple estoit grandement esmeu et quasy prest à sédition », arriva M. De la Londe, seigneur très-accrédité et très-puissant à Rouen, sous la ligue, et qui se mêlait de tout. De son chef, il était allé au palais, avec les maîtres de la confrérie de saint Romain, demander à la cour la correction désirée par le chapitre… On lui avait promis de réformer la clause, dès le lendemain. « Pourquoy il supplya grandement messieurs les chanoynes de passer oultre aux cérémonies, disant estre envoyé de la part de la court, qui luy faisoit dire qu’elle réformeroit demain son arrest, et feroit oster ces mots : par provision. » M. De la Londe déclara « qu’il promettait luy-mesme le faire faire, feust parforce ou aultrement, offrant signer au registre, en cas de double. » Le chapitre ne demandait pas mieux. M. De la Londe écrivit donc et signa immédiatement le billet suivant, dont j’ai l’original sous les yeux ; « Je promectz à messieurs du chapitre de Rouen fayre rayer ces mots qui sont à l’arrest de la court, donné ce jourd’huy pour la délivrance de Jacques Poullart, prisonnyer : par provision. Faict ce jour de l’Ascension, le 23e. de may 1591. A. Dela Londe. » Le chapitre n’avait plus rien à désirer. Aussi, « encores que huict heures du soir feùssent sonnées, la procession se rendit de Nostre-Dame à la Vieille-Tour, et la cérémonie eut lieu paisiblement et sans murmure. » M. De la Londe avait agi en homme sûr de son fait ; mais il n’avait pas trop promis. Dès le lendemain, par un nouvel arrêt, le fantôme de parlement ordonna que « Jacques Pollart jouiroit définitivement du privilège de monsieur sainct Romain, à la charge qu’il feroit service pour la défense de la saincte unyon des catholicques, près de monseigneur le duc de Mayenne, ou en ville de l’unyon aultre que ceste ville de Rouen. » Néanmoins, l’arrêt le déclara « indigne de la succession du dict deffunct Guillaume Pollart son père. » On voit à quel degré de servilité et d’abaissement étaient descendus ces magistrats, après avoir secoué le joug de l’autorité légitime.


1592. La fierte accordée aux auteurs d’un assassinat de guet-à-pens, commis dans Rouen.

Le chapitre, un peu plus rétif, ne donnait pas toujours la fierte aux protègés des chefs de la ligue. En 1592, un sieur De Mantreville, gentilhomme normand, était venu la solliciter, muni d’une lettre du duc de Mayenne, qui le recommandait dans les termes les plus flatteurs. « Encores, disait ce prince, que l’affection que le sieur De Mantreville a toujours monstrée, par ses effectz et continuelz services, avoir à nostre saincte religion soit assez suffisante pour vous inciter d’user de toutes sortes de gratifications en son endroict ; toutes fois, estant tesmoing oculaire de ses comportemens et de l’assistance qu’il nous a toujours faicte en toutes les occasions qui se sont présentées pour ce sainct party, je le vous ay bien voulu recommander par ceste-cy, et vous prier, comme je fais, affectueusement, de le préférer à tous aultres, au privileige de monsieur sainct Romain, et le mettre hors de peine du malheur auquel il est tombé il y a long-temps. Il est gentilhomme de la patrie, et autant favorable que nul aultre. Je l’ay, jusques à présent, retenu près de moy, sur ceste occasion de bataille ; ce qui l’a gardé de plus tost vous aller trouver pour impétrer ceste grâce qu’il attend de vous. » Malgré ce témoignage d’un vif intérêt donné au sieur De Mantreville par le chef de la ligue, le chapitre préféra au protégé du duc de Mayenne, un jeune homme de la ville, nommé Thierry Polys ; et la ligue n’avait rien à dire ; car les Polys « estoient sept frères, portant, tous sept, les armes pour la saincte unyon. » Leur affaire, pourtant, n’était pas des plus favorables. Pour se venger du sergent Yvon Gaudissart qui avait battu l’un d’eux, ils s’étaient postés au coin de la rue de la Jouste, vers la harenguerie, par où leur ennemi devait passer ; et, au moment où il ayait paru, s’élançant de leur embuscade, « poulséz qu’ilz estoient du maling esprit (dirent-ils eux-mêmes dans leur confession) », ils s’étaient jetés sur lui, et l’avaient tué à coups d’épée et de dague. Ce meurtre sentait bien son guet-à-pens ; mais il avait été commis un Mardi-Gras Tous ces jeunes gens avaient fêté le patron du jour ; « ils avoient pris leur vin de quatre heures », leurs têtes s’étaient montées ; et puis le moyen de tenir rigueur à sept jeunes hommes de la ville, à sept frères « portans, tous sept, les armes pour la saincte unyon » ! Le chapitre leur accorda la fierte, et le parlement s’empressa de ratifier ce choix.


1593. Assassinat de Du Hallot-Montmorency, par D’Alègre et ses complices.

Mais c’était en 1593 que l’esprit de la ligue devait se montrer à découvert dans un choix déshonorant pour elle, déshonorant pour le chapitre qui se le laissa imposer, pour les magistrats qui n’eurent pas honte de lui donner leur sanction. C’est ici un des faits les plus remarquables de l’histoire du privilège ; on nous pardonnera des détails.

Dans les combats que Henri IV avait eu à soutenir contre la ligue, dès les premiers jours de son avènement au trône, il avait été secondé surtout par François De Montmorency du Hallot. En Normandie « c’estoit ce seigneur qui, le premier, s’estoit oppose aux ennemys du roy, et leur avoit tellement résisté, que leurs efforts pour occuper en entier ceste vaste province avoient été rompus[1]. » A la bataille d’Arques, il s’était battu comme un lion, auprès du roi, qui voulut reconnaître son dévoûment et sa bravoure. Le gouvernement de Gisors était alors dans les mains de Christophe II, marquis d’Alègre, baron de Saint-Just, que ses violences et sa tyrannie avaient rendu l’effroi du pays. Pour ne citer qu’un seul fait, qui suffit pour peindre ce gentilhomme, M. Frontin, lieutenant-général, ayant résisté à un de ses caprices, on l’avait vu faire attacher ce vieillard à un poteau, le faire asseoir sur un baril de poudre ; une mèche brûlait auprès : et si, avant qu’elle se fût éteinte, le vieillard ne cédait pas, le baril allait sauter. La constance de ce digne magistrat, dans une circonstance si critique, avait provoqué dans le peuple, d’abord des murmures d’admiration, puis, auprès du gouverneur, des instances énergiques, auxquelles il avait bien fallu céder[2]. Enfin, les plaintes s’étant multipliées, le roi, contraint de remplacer un gouverneur détesté de tous, avait donné le gouvernement de Gisors à Montmorency du Hallot, comme une récompense de ses services. Le marquis d’Alègre, se voyant ainsi destitué, conçut une haine violente contre Montmorency du Hallot, son successeur, et jura de se venger sur lui tôt ou tard d’une disgrâce dont ce gentilhomme profitait sans l’avoir provoquée. D’Alègre ne fut que trop fidèle à ce serment. Dès lors, il ourdit la trame dont son ennemi devait être la victime. Dans son château de Blainville, voisin de Rouen, il avait, le jour et la nuit, de longs et mystérieux entretiens avec le comte de Saint-Pol, un page nommé Marché, et d’autres domestiques. L’air sombre de D’Alègre et de ses confidens, l’expression sinistre de leurs visages, annonçaient quelque noir dessein. Enfin, le 12 septembre 1592, le marquis partit, très-matin, de son château de Blainville, accompagné de quinze ou seize gentilshommes et domestiques à cheval. Cette troupe chemina jusqu’à Vernon-sur-Seine, où elle arriva à six heures du soir, et descendit à l’hôtel du Gros Tournois. François de Montmorency était venu récemment en cette ville, de sa maison du Hallot. La nuit se passa tranquillement ; mais le lendemain matin, vers six heures, le marquis d’Alègre fit venir quatre des gentilshommes qui l’avaient accompagné, et leur dit : « Je m’en vays en ung certain lieu où il fauldra jouer de l’espée et se battre… venez avec moy... vous me debvéz ceste assistance. » Ils lui promirent de le suivre. Alors il leur apprit qu’il s’agissait d’assassiner Du Hallot « qui (disait-il) luy avoit faict une perfidie », et, de nouveau, ils lui promirent leur concours. On déjeûna ; pendant le repas, D’Alègre fit accommoder les pistolets des hommes de sa suite. Bientôt toute la troupe de D’Alègre monta à cheval, et se rendit à la maison du sieur Du Hallot où l’on s’arrêta. D’Alègre et les siens demandèrent à parler à ce seigneur. Un page leur dit qu’il allait venir. En effet, on vit presque aussi-tôt le sieur Du Hallot descendre de sa chambre, appuyé sur des béquilles, à cause de blessures graves qu’il avait reçues au siége de Rouen, où il avait eu un cheval tué sous lui[3]. D’Alègre et quelques uns des siens mirent pied à terre et donnèrent leurs chevaux à tenir à leurs laquais. Du Hallot, la main au chapeau, souhaita le bonjour au marquis d’Alègre. Mais celui-ci, la teste couverte, lui dit : « Il fault mourir » ; et tirant son poignard, lui en donna plusieurs coups dont il mourut peu de tems après, achevé à coups d’épée par les amis du marquis, tandis que les autres désarmaient les deux gentilshommes qui accompagnaient Du Hallot[4]. D’Alègre et les siens remontèrent à cheval, et gagnèrent au grand trot la porte de la ville, où trouvant la herse abaissée, ils parvinrent à la hausser, malgré les sentinelles, s’échappèrent tous, et s’en allèrent droit au château de la Roche-Guyon, où ils dînèrent ; le soir, ils étaient tous de retour au château de Blainville. Ce crime avait été commis le dimanche 13 septembre 1592. Dès le 17, la dame Du Hallot, veuve de l’homicidé, les dames De Mollac et De la Vérune, ses filles, prosternées aux pieds du parlement de Caen, lui dénonçaient l’horrible assassinat de Vernon, et lui demandaient justice. Ce parlement ordonna qu’il en serait informé. Comme on s’occupait de l’instruction, le procureur du roi à Vernon envoya un renseignement qui prouvait, avec plus d’évidence encore, la longue préméditation du crime. Peu de tems auparavant, un sieur D’Amonville, ligueur forcené, plein de haine pour les royalistes, apprenant la mort de Larchant, capitaine des gardes de Henri IV, arrivée au siége de Rouen, avait dit ; « Larchant est mort, Du Hallot sera bientost de mesme[5]. » Prédiction ou menace qui ne s’était que trop fidèlement accomplie ! L’instruction languit quelque tems, soit à cause de l’importance et de la complication du procès, soit parce que tous les coupables étaient en fuite, ou retirés dans des villes au pouvoir de la ligue. Mais ces procédures effrayaient D’Alègre, et il songea à se mettre en sûreté. A jamais perdu dans le parti royaliste, par l’exécrable forfait qu’il venait de commettre et dont avait péri victime un homme cher au roi, il vit qu’il ne lui restait plus d’autre ressource que la ligue, dont, long-tems, il avait été l’un des adversaires les plus acharnés. De son château de Blainville, situé à quatre lieues de Rouen, assez forte place défendue par des tours nombreuses et environnée de vastes fossés, naguère il avait fait, avec quelques soldats attachés à sa personne, des sorties fréquentes qui incommodaient fort les campagnes des environs et même la ville de Rouen. Pour recourir à un parti envers lequel il s’était montré si hostile, il fallait offrir de fortes garanties. Mais l’assassinat de Vernon était un titre qui ne laissait rien à désirer. Meurtrier d’un lieutenant de roi nommé par Henri IV, d’un royaliste éprouvé et redoutable ; poursuivi par le parlement de Caen, fidèle au roi de Navarre : c’en était plus qu’il ne fallait pour être reçu par la ligue, à bras ouverts. Au premier mot qu’il dit de la fierte, on lui donna les assurances les plus expresses. Restait à trouver un moyen de jouir du privilège, sans être obligé de se montrer à Rouen, en personne, ce qui, peut-être, n’eût pas été sans danger pour lui. Ce moyen s’offrait de lui-même. Lors de son expédition à Vernon, le marquis d’Alègre avait été accompagné, entre autres, par Claude De Péhu, sieur de la Mothe, jeune gentilhomme né à Longueil, en Picardie. Péhu avait été, dans son enfance, page du marquis d’Alègre ; mais il l’avait quitté après la prise de Dieppe, (en 1589) et s’était attaché à la personne du gouverneur de Gournay, qui tenait pour la ligue. Là « il avoit porté les armes et faict la guerre pour le party de la saincte unyon. » Lors de la prise de Gournay par le maréchal de Biron, Péhu ayant été fait prisonnier, le marquis d’Alègre s’était souvenu de son ancien page, et avait payé sa rançon. « Depuis iceluy temps, Péhu estoit retourné chez son premier maistre et luy avoit tousiours faict service. » Péhu lui devait tout ; ce fut lui que le marquis chargea d’aller à Rouen se constituer prisonnier, et solliciter, pour lui et pour tous ses complices, le privilège de la fierte. Claude Péhu, lui aussi, avait à produire des titres qui, à cette époque, étaient d’un grand poids. Mais il avait, comme D’Alègre, servi sous le roi de Navarre, hérétique, à l’encontre des catholicques ; par là il avait encouru l’excommunication et les censures de l’église : il fallait d’abord se purifier de ces souillures. Avant donc de se faire écrouer dans les prisons, il alla à l’archevêché, se présenter à monseigneur Jehan de Lesselie, évesque de Rosse, suffragant de l’archevêque, subdélègué du cardinal de Plaisance, légat du saint-siège, envoyé à Rouen par la cour de Rome pour y perpétuer, s’il était possible, l’esprit de la ligue. Admis en présence du prélat, Péhu « demanda, en toute humilité, pardon à Dieu et à l’esglise, et supplia le subdélégué du saint-père de luy donner l’absolution, soy submettant à telle pénitence que cet ecclésiastique adviseroit bien estre, avec protestation de n’adhérer jamays au dict roy de Navarre, ses fauteurs et adhérens, ne porter les armes, ny favoriser, en façon quelconque les hérétiques, ains vivre en l’unyon de l’esglise catholicque, apostolique et romaine, et mourir pour la défense d’icelle. » Le subdélégué du lègat n’avait garde de se montrer difficile. Il enjoignit à Péhu « pénitence salutaire, et lui donna l’absolution, après lui avoir faict jurer sur les sainctes évangiles », et signer en présence d’un notaire, l’engagement qu’il venait de prendre. Un acte en forme constatant cette absolution ; le certificat d’un chanoine en l’église collègiale de Saint-Michel de Blainville, qui constatait que Péhu « estoit bon catholicque, et avoit faict ses Pasques, ceste année, avec toute contrition et repentance » ; un autre certificat d’un religieux minime, attestant que le marquis d’Alègre avoit aussi faict ses Pasques, dans les conjonctures, c’étaient là des titres d’une haute importance. Les sollicitations énergiques des chefs de la ligue vinrent leur prêter une nouvelle force. Le duc de Mayenne écrivit au chapitre pour le « prier et conjurer, de toute son affection, de donner la fierte au marquis d’Alègre, gentilhomme de qualité et de mérite, que je désire infiniment, disait-il, estre gratifié de ceste courtoisie. Je vous asseûre, ajoutait le prince, que ne la sçauriéz accorder à personne qui la mérite mieux que luy, ny dont je reçoive plus de contentement. » Que le chef de la ligue reçût, maintenant, beaucoup de contentement du marquis d’Alègre, si zélé naguère pour la cause royale, à la bonne heure ; mais oser dire au chapitre qu’il ne pouvait appliquer son privilege à personne qui le méritât mieux que ce gentilhomme, n’était-ce pas outrager à la fois le chapitre et le privilège, la religion et l’humanité ; et ne croit-on pas rêver lorsqu’on lit cette incroyable lettre ? Mais dans les tems de dissentions civiles, aux yeux des hommes extrêmes de chaque parti, il n’y a plus de bien, de mal, de vice, de vertu ; mais, selon les époques, des couleurs ou religieuses ou politiques. Amour et honneur à l’homme méprisable qui arbore celles-ci ! haine et injure à l’honnête homme qui arbore celles-là ! méconnaissance, mépris et haine pour celui qui ne marche sous aucune des bannières que les partis ont déployées, parce qu’à ses yeux aucune d’elles n’est sans tache ; tel est, tel fut, tel sera toujours le cri des factions. Ainsi, au dire du duc de Mayenne, on n’aurait pu trouver un homme qui méritât mieux la fierte que l’odieux auteur de l’assassinat le plus lâche et le plus froidement, le plus long-tems prémédité qui fut jamais. M. De Villars renforçait cette recommandation, et « supplioit le chapitre, en son particulier, de toute son affection, de donner la fierte au marquis d’Alègre. » C’était ce même Villars, qui, trois ans auparavant, avait dit au chapitre : « Je vous jure que je seroys très-marry de vous avoir prié pour homme qui fût indigne d’un sy sainct privilège, quand bien il seroit mon parent. » Mais quoi, les conjonctures varient, et les hommes avec elles.

La veuve De Montmorency du Hallot et ses deux filles, averties de toutes ces intrigues, faisaient de grands efforts pour empêcher que les assassins de leur mari, de leur père, obtinssent une impunité scandaleuse. A leur demande, M. De Piperey, l’un des conseillers royalistes réfugiés à Caen, avait écrit à Rouen à M. De Thibermesnil son parent, et l’avait prié de tout faire pour empêcher le scandale qui se préparait. Il le suppliait « autant qu’il lui estoit possible, non pas comme pour ses affaires propres, mais encore d’avantaige, d’empescher, par tous moiens, que le dict privilège ne fust baillè au sieur D’Alègre ou aucun de ses complices, pour l’inhumanité et cruel meurtre et assassinat commis au feu sieur Du Hallot. » Un autre conseiller royaliste, M. De Boislévêque, avait écrit à un des capitaines de la ville de Rouen, à peu près dans les mêmes termes ; et, dans sa lettre, il touchoit la maison De Montmorency[6], c’est-à-dire, qu’il relevait encore l’horreur du forfait par l’illustration de la victime. Mais que pouvaient contre les chefs de la ligue trois femmes éplorées, qui, encore, n’avaient de protecteurs que dans le parti des hérétiques ? Le chapitre réuni élut, tout d’une voix, Claude de Péhu et ses complices, c’est-à-dire le marquis D’Alègre et les quinze ou dix-huit assassins qui l’avaient accompagné à Vernon. Tandis que le parlement, réuni dans la grande chambre dorée, attendait les députés chargés de lui apporter le cartel d’élection, deux gentilshommes, les sieurs Mascarel d’Urville et De Lafons furent introduits, et présentèrent des lettres par lesquelles le duc de Mayenne et M. De Villars pressaient le parlement « de vouloir faire joyr, ceste année, le marquis D’Alègre, du privilège de monsieur sainct Romain, et d’employer, sur ce, son auctorité. » Peu d’instans après, arrivèrent les députés du chapitre ; ils remirent au doyen, car le parlement de la ligue n’avait pas de présidens, un cartel qui fut décacheté, et se trouva contenir ces mots ; « Claude de Péhu, sieur de la Mothe, prisonnier en la cour des Aides, pour luy et ses complices, de la religion catholicque apostolique et romaine. » On alla chercher le prisonnier à la conciergerie de la cour des Aides (rue du Petit-Salut) où il était détenu. Les registres du parlement nous disent qu’il « estoit accoustré d’ung pourpoinct et hault-de-chausses de taffetas grix, avec ung bas de soye verd, et avoit ung manteau de sarge de couleur de grix de guelde bordé de passements grix. »

Après un long interrogatoire pour la forme, Claude de Péhu fut délivré « pour luy et ses complices tenants le party de la saincte unyon et religion catholique, apostolique et romaine, et en faisant, par eux, profession de foi et le serment de la dicte unyon. » Ce serment, Claude de Péhu le prêta, à l’heure même, devant le parlement, avant d’être délivré aux députés du chapitre ; puis il alla lever la châsse de Saint-Romain, marcha par les rues de Rouen, le front ceint d’une couronne d’innocence, et rentra impuni dans cette société que son crime avait glacée d’effroi. Le lendemain, lorsque, suivant l’usage, Claude de Péhu vint au chapitre, entendre une semonce et recevoir sa pancarte de sûreté, qu’auraient dit les chanoines, si quelque homme grave et d’autorité, justement indigné de l’abus qu’ils faisaient d’un privilège si beau en lui-même, leur eût adressé les paroles que Pasquier écrivait, presque dans le même tems, au président Bigot de Thibermesnil, son ami, et leur eût parlè en ces termes : « Comment se peut-il faire, Messieurs, qu’un si homme de bien comme fut vostre sainct Romain, produise un effect contraire à sa saincteté, et que ceste saincteté soit comme une franchise des meurdres les plus détestables[7]. » En entendant cette sévère apostrophe dans la bouche d’un homme dont le caractère et la vertu auraient inspiré un respect involontaire, le chapitre eût été sans doute embarrassé de sa contenance, et les nombreux spectateurs de ce dernier acte de la solennité de la fierte, eussent aperçu moins de honte et de confusion dans le prisonnier agenouillè et attendant sa semonce, que dans cette assemblée de cinquante prêtres qui n’avaient pas craint de l’absoudre. Sans doute, et au sein de cette compagnie même, il s’était rencontré des hommes sages qui avaient tout fait pour épargner à l’église de Rouen la honte d’un choix si révoltant, et qui avaient prédit qu’il porterait malheur au privilège. Mais, dit Bossuet, « les sages sont-ils écoutés dans ces temps d’emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties ? » En revanche, il y a une conscience publique à laquelle on ne saurait imposer silence. Tout ce qu’il y avait d’honnête dans la province et dans la France, s’indigna d’un si monstrueux abus d’une chose sainte. Ce fut un grand scandale ; mais ce fut aussi un coup terrible porté au privilége même par ce chapitre auquel il était si cher. De tous les argumens que les détracteurs du privilége employèrent plus tard pour le faire modifier, le plus fort, et il était sans réplique, fut l’élection du marquis d’Alègre et de ses quinze ou seize complices ; cet argument, c’était le chapitre lui-même qui l’avait fourni.

Cependant, la famille Du Hallot, indignée, avait eu recours au roi, au conseil et au parlement de Caen. Un arrêt du conseil déclara que l’assassinat commis sur la personne du sieur Du Hallot, lieutenant de roi, était un crime de lèze-majesté, et que ce crime, en conséquence, « estoit excepté du privilége de la fierte. »

Le légitime parlement de Normandie, séant à Caen, décida la même chose, le 19 janvier 1594. Dès le 13 février précédent, D’Alègre r Péhu de la Mothe, et ses autres complices, tous déclarés atteints et convaincus du meurtre et assassinat « proditoirement, et sous prétexte d’amitié, commis en la personne du sieur De Montmorency du Hallot, homicidé à Vernon, où il estoit venu pour le debvoir de son estat et charge », avaient été (par contumace) condamnés « à être traînés sur des claies, depuis les prisons de la conciergerie de Caen, jusqu’à l’échafaud ; là, à être pincés et tenailléz de fers chaulds, par les mamelles, bras et cuisses » ; D’Alègre, « autheur et principal exécuteur du dict inhumain assassinat, tiré et démembré par quatre chevaulx, puis après décapité, et la main dextre coupée, sa teste et sa main attachées par le bourreau, en lieu éminent sur le pont de Vernon ; les autres membres aux quatre principales portes de Caen. » La Mothe Péhu et les autres complices avaient été condamnés « à estre rompus sur ung gril dressé sur l’échafaud, et, par après, à estre jetés vifs dans un feu, pour y estre leurs corps bruslés et consommés en cendres. » L’arrêt grevait leurs biens d’immenses dommages-intérêts pour la veuve Du Hallot ; d’amendes considérables au profit des cordeliers, carmes, jacobins, croisiers, pauvres de Caen ; trente mille écus étaient affectés à la fondation et construction d’une église et oratoire en la ville de Vernon, pour le salut de l’ame du sieur Du Hallot ; dans cette église, pour perpétuelle mémoire de la condamnation de D’Alègre, et exécration de son crime, devait être placée une colonne où serait attachée une lame ou tableau de cuivre contenant les causes de la fondation et construction. Cet arrêt ne pouvant être exécuté, vu l’absence des condamnés, le parlement décida « que des effigies en bosse, représentant la personne de D’Alègre et ses complices, par tableaux pour ce faictz, seroient pendues à des potences dressées sur la place du marché de Caen et sur celui de Vernon » ; que les noms des condamnés y seraient écrits, ainsi que les causes de leur condamnation. En outre, à cause de l’énormité du crime, le parlement les déclara ignobles et roturiers, eux et leur postérité, et ordonna que « la maison et chasteau de Blainville, où D’Alègre faisoit sa retraicte et résidence, seroit razée, desmollie et abattue, de manière à ce qu’il n’y restât dorénavant aucune marque de maison ni forteresse. »

Le jour même, cet arrêt fut prononcé à la barre de la salle du Palais. Le 17, il fut exécuté à l’encontre de D’Alègre, « en effigie en bosse représentant sa personne ; pour ses complices, en des tableaux qui furent pendus à des potences sur la place du marché de Caën. »

Mais trois des complices du marquis d’Alègre n’en furent pas quittes pour l’effigie. Dès le mois de juin 1593, à force de recherches, on parvint à découvrir la retraite de l’un d’eux, le capitaine Fremyn de Floques, gentilhomme de Vimeu en Picardie. Il résista, on tira sur lui, et il reçut à l’épaule une blessure qui facilita son arrestation. Il fut amené à Caen, où on lui fit promptement son procès. Le jour de son jugement, la blessure qu’il avait reçue n’étant pas encore guérie, il fut « apporté à l’audience dans ung panyer d’osier, à cause de son indisposition », et placé auprès du bureau du conseiller rapporteur. Le capitaine Fremyn avait-il été initié par le marquis d’Alègre dans son horrible complot contre Du Hallot Montmorency ? A l’en croire, lui et quelques autres gentilshommes étaient restés à cheval à la porte du sieur Du Hallot, ne sachant rien des projets du marquis ; et, après le crime, le sieur d’Alègre « leur avoit demandé pardon de ce qu’il ne les avoit advertys de son dessein. » Fremyn ajoutait, que lui et ses compagnons n’avaient eu connaissance de l’assassinat du sieur Du Hallot que « par ung grand bruit et rumeur qui s’estoit faict après le crime. » Alors seulement ils étaient descendus de cheval, et avaient mis l’épée à la main ; et, voulant sauver le marquis d’Alègre, l’un d’eux avait poursuivi le trompette du sieur Du Hallot pour l’empêcher de divulguer le crime ; un autre avait désarmé le maître d’hôtel. Vraies ou mensongères, ces explications ne furent point accueillies par le parlement.

A en croire encore le capitaine Fremyn, le sieur Du Fossey, l’un de ceux qui, comme lui, étaient restés à la porte De Montmorency du Hallot, lui avait dit, après le crime : « Encores que nous soyons du tout innocens, sy est il que nous serons tousiours en peyne, comme sy nous eussions eu congnoissance du crime… Nous sommes misérables à tout jamays ; et nous fault adviser à nostre asseûrance[8]. ». Fremyn n’avait pas suivi ce conseil, et ce fut la cause de sa perte. Déclaré « deuement atteint et convaincu d’avoir adhéré et assisté au meurtre et assassinat inhumainement et proditoirement commis au dict feu sieur Du Hallot », il eut la tête tranchée sur l’échafaud, à Caen. « Son corps, par après, fut démembré et mis en quatre quartiers, les quelz, avec la dicte teste, furent portéz et affichez, savoir la teste en lieu éminent sur le pont de la ville de Vernon, et les dictz quartiers ès quatre principales portes de Caen ; ses biens confisqués, déduction faite de six mille écus pour les dames Du Hallot, et de deux mille écus d’amende pour la décoration du Palais et affaires de la cour. » En septembre 1594, époque où la fraction fidèle du parlement de Normandie était de retour à Rouen et confondue avec l’autre, le nommé Dumont-Doubledent, aussi complice du marquis d’Alègre, ayant été arrêté et emprisonné à la requête des dames Du Hallot, le chapitre eut la hardiesse d’envoyer des députés se plaindre au parlement. Dumont fût-il coupable, dirent-ils, « il ne pouvoit nullement estre recherché au moyen du privilège de monsieur sainct Romain, obtenu par Péhu en 1593, pour luy et ses complices. » Ils demandèrent que Dumont fût mis en liberté, et que défense fût faite aux dames Du Hallot, de le poursuivre pour le crime de Vernon. « C’est, répondirent les dames Du Hallot, une menée praticquée par le sieur D’Alègre et ceulx qui conduisent ceste affaire pour luy. Par arrêt, tant du conseil privé que du parlement, tous les complices d’ung si atroce, barbare et inhumain assassinat ont esté déclaréz indignes du privilége. Au reste l’affaire ayant esté évoquée au conseil privé, elles supplièrent la cour de ne rien ordonner avant que le roi se fût prononcé, protestant prendre les chanoines à partie. » On peut imaginer la contenance embarrassée de ceux des membres du parlement, présensà ce débat, qui avaient innocenté D’Alègre, Péhu et leurs complices. Les tems étaient bien changés. Il fut ordonné que le chapitre « se pourvoiroit par devers le roy. » Alors, les chanoines pressèrent vivement messieurs de l’Hôtel-de-Ville de Rouen de s’adjoindre à eux dans ce procès devant le conseil, « y allant, disaient-ils, du plus beau privilège de la ville. » On leur répondit que « la ville interviendroit volontiers si l’on vouloit abroger le privilège ; mais qu’il ne s’agissoit, quant à présent, que d’un faict particulier, et qu’ainsy la ville ne pouvoit donner adjonction[9]. »

En décembre 1594, ce Dumont-Doubledent fut exécuté à mort, à Paris, en vertu d’un arrêt du conseil. Enfin, deux ans après, Le Cadet Lagloë, autre complice du même crime, fut aussi, en vertu d’un arrêt du conseil, puni du dernier supplice. Plus tard nous reviendrons sur cette affaire, qui ne fut entièrement terminée qu’en 1608.


1594.

L’ordre des tems nous ramène à l’année 1594. Le sieur De Coquerel, qui fut élu par le chapitre, cette année-là, était complice d’un meurtre, fruit d’une de ces querelles entre gentilshommes, si fréquentes à cette époque ; et je ne parle de cette élection que pour faire connaître une clause singulière de l’arrêt du parlement qui ordonna sa délivrance. Les prétendans au privilége de la fierte, qui venaient volontairement se constituer prisonniers à Rouen, dans l’espoir de l’obtenir, se faisaient presque toujours écrouer par quelques bourgeois de la ville, en vertu d’une prétendue obligation par corps, qu’ils étaient censés n’avoir point acquittée. A ce moyen, le chapitre seul savait quel motif les avait contraints de venir aux prisons ; et la justice ignorant les crimes à raison desquels ces prétendans avaient sollicité le privilège, ne pouvait poursuivre, après l’Ascension, ceux d’entre eux que le chapitre n’avait point favorisés. Peut-être aussi cette collusion était-elle nécessaire à l’égard des concierges des prisons. Apparemment ces officiers n’auraient pas écroué les prisonniers volontaires, sans l’énonciation d’une cause qui motivât l’écrou ; on n’avait garde de leur déclarer la véritable ; et il fallait bien qu’ils ouvrissent les prisons à un débiteur que son prétendu créancier faisait écrouer en vertu d’un titre qu’il exhibait. En 1593, Péhu s’était fait ainsi écrouer à la requête d’un sieur Dufossey, pour une obligation contractée par brevet passé devant les tabellions de Blainville. En 1594, en délivrant le sieur De Coquerel, le parlement « adjugea aux povres prisonniers de la conciergerie la somme de vingt-cinq escus », pour laquelle il s’était fait écrouer. Le premier président enjoignit aux doyen, chanoines, chapitre et maîtres de la confrérie de saint Romain « d’icelluy représenter en la dicte court pour le payement de la dicte somme, sur peine d’en respondre en leur propre et privé nom » ; l’arrêt portait, qu’en ce faisant, « Coquerel seroil deschargé de la dicte somme envers le dict Dubosc. » Cette clause étonna le chapitre, qui envoya quatre députés au parlement pour représenter que le prisonnier devait être délivré à pur et à plein, sans aucune restriction. Ces députés ne trouvèrent que le premier président, qui leur répondit que la « court n’entendoit et ne vouloit préjudicier, en aucune manière que ce fust, MM. du chapitre. Seulement elle avoit voulu punir le sieur De Coquerel, qui, interpellè, sous la foi du serment, de dire si la somme de ving-cinq escus pour la quelle il disoit avoir esté écroué, estoit par luy loyalement deue, avoit confessé que non. La court, pour punir le mensonge par luy commis contre Dieu et son sainct esprit, l’avoit condamné à payer, effectivement, la somme de vingt-cinq escus, qui seroit appliquée aux pauvres prisonniers et à autres choses pieuses. » Le chapitre, satisfait de cette explication, accomplit la cérémonie de la fierte qui avait été suspendue.


1595. La fierte est accordée aux meurtriers d’un moine de Valmont.

En 1595, le choix du chapitre tomba sur un des complices d’un assassinat moins éclatant, sans doute, que celui commis en 1592 par D’Alègre, mais presque aussi prémédité, plus lâche encore, et provoqué par un motif des plus frivoles. Un moine de l’abbaye de Valmont, « Domp Guillaume Le Tanneur, passionné pour le plaisir de la chasse, chassoit souvent aux bestes sauvaiges avec chiens de chasse », sur des terres du domaine de Valmont. Ces terres, ainsi que le château, appartenaient à la duchesse de Longueville, dame temporelle du lieu, qui, pendant ces tems de troubles, y avait placé quelques soldats. Le sieur De Beaurepaire commandait cette petite garnison, et avait la charge et gouvernement du château. Souvent, à l’en croire, il avait averti Dom Le Tanneur que la duchesse de Longueville trouvait mauvais qu’il chassât sur ses domaines. Ce religieux n’en avait tenu compte ; il chassait toujours, et avait dû même, si ce que dit depuis le sieur De Beaurepaire était vrai, tenir quelques propos injurieux contre lui. Enfin, dans une soirée du mois d’août 1592, le sieur De Beaurepaire « résolut d’aller tuer et homicider le dict religieux » (ce sont ses propres expressions dans la confession qu’il fit au chapitre). Lui, un sieur Thorel De la Garenne, son ami, et quatre soldats, nommés La Scellerye, Argencourt, La Saulsaye et La Cousture, se rendirent à l’abbaye, et entrèrent dans le réfectoire où tous les religieux étaient réunis pour le repas du soir. Le sieur De Beaurepaire saisit au collet Dom Guillaume Le Tanneur, en lui disant de se rendre ; le religieux résista, et prit lui-même Beaurepaire au collet ; mais Thorel de la Garenne lui fit lâcher prise. Une lutte de quelques instans entre des soldats armés de toutes pièces et des moines désarmés eut l’issue qu’on devait en attendre. De Beaurepaire donna « à Dom Le Tanneur ung coup d’espée au travers du corps, dont il mourust la mynuict ensuivant », et le prieur de l’abbaye, âgé de soixante-dix ans, fut blessé en voulant le défendre. Thorel de la Garenne, un peu moins coupable que Beaurepaire, vint à Rouen solliciter la fierte, et fut élu par le chapitre, pour jouir du privilège, lui et ses complices. Mais, « messieurs de la court le délivrèrent pour jouyr du privilège, luy seul, seulement. » Le chapitre, après avoir délibéré sur cet arrêt, « ordonna que la procession seroit faicte pour solemnizer le sainct jour, en la quelle assisteroit le prisonnier esleu, pour évitter au scandalle et révolte du peuple ; sans préjudice des droicts d’élection du chapitre. » Deux chanoines furent chargés d’aller à Gaillon, donner avis à M. l’archevêque, de ce qui venait de se passer, « affin de le faire entendre au roy, pour la conservation et manutention du privilège. »


1596. La fierte accordée à des gentilshommes pour un meurtre commis à l’instigation du sieur De Longchamp

L’élection de 1596 mérite aussi quelques détails. Une vieille haine existait entre les sieurs Du Boyssymon et De Longchamp, gentilshommes du diocèse de Lisieux. Pendant les troubles, Longchamp, ardent ligueur, s’était signalè par mille prouesses ; et le parlement de Caen avait rendu contre lui nombre d’arrêts et de décrets de prise de corps. C’était lui qui commandait à Lisieux pour la ligue, lorsque Henri IV était venu assiéger cette ville en 1589. Il est juste de dire qu’il s’était rendu à la seule approche du canon[10]. Mais il était allé ensuite s’enfermer dans le château de Courtonne, d’où lui et les siens avaient fait de fréquentes sorties, funestes aux voyageurs, surtout aux royalistes[11]. C’était alors qu’un sieur Du Mouyer, qui était sous ses ordres, était entré de force dans la maison du sieur Du Boyssymon et lui avait pris ses chevaux et ses armes. Jamais, depuis, le sieur du Boyssymon, malgré toutes ses instances, n’avait pu obtenir du sieur De Longchamp la moindre réparation de ce dommage. Un samedi, le valet du sieur DuBoyssymon ayant tué une perdrix sur les terres du sieur De Longchamp, ce dernier survint, à l’heure même, et fit des reproches à ce valet, « qui luy cria mercy et luy offrit la perdrix qu’il venoit de tuer. » — « Je ne fès pas comme vostre maistre, lui répondit Longchamp, je ne menge de telle vyande au samedy. » Ces paroles, redites au sieur Du Boyssymon, redoublèrent sa haine pour le sieur De Longchamp. Lui, ses deux frères et quelques amis ne marchèrent plus qu’armés de toutes pièces, le pistolet au poing ; et c’est ce que firent de leur côté Longchamp et les siens. Un jour, Boyssymon ayant rencontré un domestique de Longchamp, lui dit : « Dis à ton maistre qu’il ne nous pourra empescher de chasser où il nous plaira ; à trois frères que nous sommes, nous avons moyen d’exterminer la race de Longchamp et celle de ceulx qui l’assistent. » Ces menaces excitaient de plus en plus la haine que se portaient mutuellement tous ces gentilshommes. Les sieurs De Saint-Ouen et La Mothe La Sceaule, amis de Longchamp, « arméz de cuyraces et pistolletz », épièrent dans la campagne le sieur Du Boyssymon, et l’ayant trouvé, un jour, seul avec un domestique, l’attaquèrent, tirèrent sur lui, le manquèrent deux ou trois fois, et enfin le tuèrent à coups d’épée ; ce fut un véritable assassinat de guet-à-pens. Le sieur De Longchamp ne manqua pas de dire qu’il était entièrement étranger à ce crime ; mais il s’en fallait que tout le monde en fût d’accord ; et lorsque les sieurs De Saint-Ouen et La Mothe la Sceaule vinrent à Rouen solliciter la fierte, les amis de Longchamp travaillèrent comme pour lui, et non sans cause ; car on croyait généralement que c’était à son instigation qu’avait été tué le sieur Du Boyssymon. Le cardinal de Bourbon, troisième du nom, qui écrivit au chapitre, vanta le zèle qu’avaient, pour le service du roi, non seulement les deux prétendans, mais Longchamp lui-même, qui, dans les derniers tems, avait fini par embrasser la cause royale, après avoir tant fait contre elle, « non toutes foys (disait le cardinal) que le dict sieur De Longchamp ayt esté autheur ou présent à l’homicide, mais pour ce que les sieurs De Saint Ouën et La Mothe l’accompagnoyent ordinairement au service de sa majesté, et, à cest effect, se retyroyent dans sa maison ; à raison de quoy, par faux rapport ou autrement, on pourroyt imputer complicité au sieur De Longchamp. Ilz estoyent tous très-dignes, ajoutait-il, de la faveur qu’ilz désiroyent. » Élu par le chapitre, le sieur De la Mothe la Sceaulle, qui, à ce qu’il paraît, s’était présenté seul, fut délivré par le parlement.

Tous ces choix, plus mauvais les uns que les autres, étaient peu propres à conjurer l’orage qui, depuis assez long-tems, menaçait le privilège de l’église de Rouen ; et admirez l’aveuglement du chapitre ; jamais il n’avait si scandaleusement abusé de son droit qu’à une époque où les publicistes, les historiens, les jurisconsultes, les savans, attaquaient vivement le privilège en lui-même comme un empiétement, une usurpation sur les droits de la souveraineté. C’était alors que Bodin, dans sa République[12], parlant du droit d’octroyer grâce aux condamnés, par-dessus les arrestz et contre la rigueur des lois, en faisait une prérogative essentielle et inséparable de la souveraineté, un attribut qui ne se pouvoit communiquer au suject, sans diminution de la majesté royale, ni estre quitté sans la couronne. Il qualifiait d’abus et d’entreprises ces priviléges que s’étaient arrogés des fonctionnaires ou des communautés, de donner grâce en certains cas. « En l’estat d’une république bien ordonnée, disait-il, ceste puissance ne doit estre baillée ni par commission, ni en tiltre d’office. » Traitant ainsi cette question à fond, il n’avait garde d’oublier le privilége de saint Romain. « Le pis qu’il y a en ce privilége, ajoutait-il, c’est qu’on ne donne grâce que des crimes les plus exécrables qu’on peut trouver et desquels le roy n’a point accoustumé d’octroyer grâce. » C’était alors que le grave et judicieux De Thou se plaignait énergiquement de ce que « dans ces derniers temps on ayoit fait servir le privilége de la fierte à une impunité détestable et sans bornes pour tous les malfaiteurs du royaume, pour tous les crimes les plus abominables[13]. »

C’est ce dont gémissait aussi De Bras de Bourgueville, magistrat normand, qui voyait de plus près encore ces crians abus, et craignait qu’ils ne portassent enfin malheur à un privilége qu’il aimait « Ce privilège, disait-il, se doit donner en cas pitoyable, et non par authorité ou faveur de seigneurs, à gens qui ont commis tous crimes exécrables et indignes d’un tel pardon[14]. » C’était en 1588 que De Bras parlait ainsi. Qu’eût-il dit après l’élection de D’Alègre, assassin de Montmorency du Hallot ? Mais, dès lors, il regrettait « qu’il s’y commît le plus souvent des abus », et ajoutait « qu’il y avoit danger que messieurs les ecclésiastiques le perdissent, à cause de l’abus qu’ils en faisoient. Il croyoit, disait-il, devoir donner cest advertissement à messieurs du chapitre. »

Dans le même tems, Étienne Pasquier disait « qu’il ne se pouvoit bonnement résoudre comme il se pouvoit faire qu’un si homme de bien que sainct Romain produisît un effect contraire à sa saincteté, et que ceste saincteté fust comme une franchise des meurdres les plus détestables[15]. » ; et il faisait des vœux pour que le privilège « ne s’estendît qu’en faveur des délits qui, de leur nature, estoient rémissibles. C’estoit ainsy, disait-il, que l’on fermeroit la bouche à tous ceux qui mesdisoient du privilège[16]. » — « Souvent les chanoines de Rouen avoient esté admonestés de procéder à l’eslection d’un prisonnier, avec tout respect et considération, pour n’attirer l’ire de Dieu sur eux, par la délivrance de ceux qui avoient commis des actes inhumains et exécrables[17]. » Mais le chapitre ne tenait aucun compte de tous ces avertissemens. « Nous demeurons d’accord, disaient ces ecclésiastiques, en parlant de l’assassinat de Du Hallot par le marquis d’Alègre, nous demeurons d’accord que c’est un meschant acte, un assassinat, un guetà-pens que l’on ne sçauroit assez blasmer. Mais aussy nostre privilège n’est point pour les fautes légères, pour les cas rémissibles, pour les délits communs… : c’est un remède extraordinaire, une grâce du ciel dont la grandeur n’esclate, sinon par l’opposition de l’énormité des crimes qui sont esteints et abolis par icelle. Lorsque, pour maintenir tousiours fresche et récente en la mémoire des hommes ceste délivrance esmerveillable du peuple désolè par la gargouille, nos roys octroyèrent ce privilège à l’esglise de Rouen, leur dessein fut de faire quelque chose dont la grandeur approchast au plus près de la grandeur de ce bienfaict, et qui apportast de l’estonnement au peuple, pour le faire humilier devant Dieu et luy faire considérer combien grand estoit ce miracle, puisque, pour en faire vivre la mémoire, l’on faisoit une chose si extraordinaire, en délivrant des criminels atteints et convaincus de crimes si énormes. C’est pourquoy le privilége ne porte exception quelconque ; et est l’esglise de Rouen en possession de délivrer ceux qui ont commis des assassinats et meurtres de guet-à-pens. Il est notoire qu’entre les prisonniers l’on choisit tousiours ceux qui sont accusez des crimes les plus qualifiéz[18]. » Ainsi parlait le chapitre ; il regardait cette réponse comme très-péremptoire ; et ces propres paroles que l’on vient d’entendre, il les faisait proférer, en son nom, par son avocat, à l’audience du grand conseil. Etienne Pasquier, qui les entendit, ces étranges paroles, y fut trompé ; il crut que les chanoines de Rouen, « tout mûrement calculè et considéré, devoient choisir le prisonnier qu’ils trouvoient chargé du crime le plus détestable, et qu’ilz estoient tenus de le faire ainsi, s’ilz ne voulaient contrevenir à leur privilége, ce qui leur eust esté un grand forfaict, voire une forme d’assassinat contre leur ancien institut[19]. » Cette règle qu’imaginait Pasquier, elle n’existait pas ; mais, pour peu que le chapitre eût été abandonné vingt ou trente ans encore à son libre arbitre, elle ne pouvait manquer de s’établir. De si monstrueux abus, confessés et préconisés avec tant de naïveté et de candeur, ne pouvaient être tolérés plus long-tems dans une nation où, après de longues et terribles secousses, l’ordre commençait à renaître. A la fin de l’année 1596, pendant la tenue de l’assemblée des notables, Henri IV étant à Rouen, il y eut comme un concert de murmures contre les abus de la fierte. Des familles qui n’avaient obtenu d’autre réparation de l’assassinat de leurs proches, que de se voir insolemment braver par les assassins, fiers de leur scandaleuse impunité, firent entendre au monarque des plaintes énergiques. On lui raconta, de nouveau, dans toute l’horreur de ses détails, l’assassinat de l’infortuné Montmorency du Hallot son serviteur fidèle ; l’assassinat tout récent encore du sieur Du Boyssymon, dont, il y avait cinq mois à peine, les meurtriers avaient levé la fierte. Dans une séance du conseil, tenue à Rouen, à laquelle assistait Claude Groulart de la Cour, premier président du parlement de Normandie, on parla fort au long de ce dernier fait, et le chancelier déclara « qu’il estoit nécessaire d’apporter des modifications au privilége de sainct Romain, et d’en revenir aux quatre modifications adoptées lors des lettres de Louis XII[20]. » Disons, en passant, que ces dernières expressions étaient inexactes, et que les deux déclarations de Louis XII, spécialement relatives au privilége, ne l’avaient en rien modifié.

Cependant, avertis que l’on travaillait à une déclaration pour restreindre le privilége, les chanoines s’émurent, et le cardinal de Bourbon avec eux. Ils se hâtèrent d’adresser une supplique au roi, pour l’engager à ne point passer outre. Ils le prièrent de se souvenir « qu’en son joyeux advènement en sa ville de Rouen, il avoit promys, en parolle de roy, de les maintenir en tous leurs priviléges, et leur en donner toutes confirmations nécessaires. Toutes foys, on vouloit aujourd’huy tellement retrancher et diminuer le privilége de sainct Romain par des modifications et restrinctions, que, à la fin, ce privilège n’auroit que le nom et demeureroit sans aulcun effect et valeur envers Dieu et le peuple. Ils insistèrent sur le danger d’indisposer la population de Rouen, qui, de tout temps, avoit eu très grande dévotion au privilége de saint Romain ; ce qui pourroit apporter un grand scandalle, et mesmes préjudicier à l’honneur de Sa Majesté. Ils le supplièrent de maintenir le privilége sans aulcune restriction et modification, excepté le crime de lèze-majesté divine et humaine. » Mais leurs efforts furent inutiles. Le 25 janvier 1597, de l’avis des princes du sang, des membres du conseil, des principaux officiers des parlemens et des autres cours souveraines réunies à Rouen pour l’assemblée des notables, le roi signa une déclaration qui modifiait beaucoup le privilége, et qui continua de le régir jusqu’au moment où il a cessé d’exister.

Dans le preambule de cet édit, le roi insistait sur la nécessité de « retrancher les grands abus et scandales qui se commettoient sous la faveur du dict privilége, de faire cesser les justes plaintes qui avoient esté cy devant faites et plusieurs foys réitérées aux chanoines de Rouen, avec exhortation de procéder à l’élection d’un prisonnier, avec tout respect et considération, pour n’attirer l’ire de Dieu sur eux, par la délivrance de ceux qui avoient commis des actes inhumains et exécrables. »

Par cet édit, 1°. tous ceux qui se trouveraient prévenus du crime de léze-majesté, hérésie, fausse-monnoie, assassinat de guet-à-pens ; violentent et forcement de filles, étaient déclarés indignes du privilège ; 2°. ceux qui voudraient jouir dudit privilège étaient tenus de se présenter eux-mêmes pour demander cette grâce, sans pouvoir se faire représenter par leurs serviteurs ou autres complices ; 3°. depuis l’insinuation annuelle du privilège jusqu’après la cérémonie de la fierte, le parlement devait continuer les procédures criminelles, comme informations, décrets, récolemens, confrontations ; seulement les jugemens et exécutions devaient être différés jusqu’après la cérémonie ; pour être admis à lever la fierte, il fallait avoir été en prison lors et au jour de l’insinuation du privilège. L’édit en déclarait exclus ceux qui n’auraient été constitués prisonniers qu’après l’insinuation ; il défendait au chapitre de les élire et au parlement de les délivrer.

Cette déclaration fut enregistrée le 23 avril suivant, par le parlement de Rouen. On trouve dans l’arrêt d’enregistrement deux ou trois clauses supplémentaires qui rentrent dans l’esprit de l’édit. Ainsi, 1°. les complices d’un crime dont le principal auteur ne se présenterait pas, pourraient, en se constituant prisonniers, jouir du privilége, qui, alors, ne profiterait pas au principal auteur absent ; 2°. l’individu emprisonné après l’insinuation seulement, mais pour un crime commis depuis l’insinuation, pourrait, à raison de ce crime, solliciter et obtenir le privilége. Du reste, la règle était maintenue ; et l’arrêt imposa à tous les concierges et geoliers de Rouen l’obligation de mettre, chaque année, le jour de l’insinuation, par devers la cour, des listes de tous les individus détenus ce jour-là dans les prisons. La déclaration du roi fut signifiée au chapitre, avec l’arrêt d’enregistrement dont nous venons de reproduire les dispositions principales. Il y avait, dans l’édit, une clause évidemment fondée sur une erreur ; elle n’échappa point au chapitre. Le roi, immédiatement avant de prononcer que les individus prévenus des crimes de lèze-majesté, d’hérésie, de fausse-monnaie, d’assassinat par guet-à-pens, et de viol, seraient exclus du privilége, disait qu’il l’ordonnait ainsi : « suivant et conformément à ce qui avoit jà esté ordonné sur ce par le feu roy Louis XII. » On reconnaît la méprise du chancelier, rédacteur de l’édit, méprise que nous avons déjà relevée. C’était, dans cet édit, une erreur grave ; c’était l’énoncé d’un fait entièrement faux. On l’a vu précédemment, les deux déclarations de Louis XII, relatives à la fierte, n’interdisaient le privilège qu’aux individus coupables du crime de lèze-majesté ; il n’y était nullement question des autres crimes dénommés ci-dessus. Seulement, en 1512, l’échiquier de Rouen, voulant faire acte d’autorité, avait, dans l’arrêt d’enregistrement de l’édit de novembre, exclu, de son chef, la fausse-monnaie, l’hérésie, l’assassinat de guet-à-pens, et encore n’avait-il point parlè du viol qu’y ajouta l’édit de 1597. Le roi donc, ou le chancelier, rédacteur de l’édit de 1597, commirent une erreur grave, en donnant la disposition qui exclut ces crimes de la grâce du privilège, comme la reproduction d’une clause contenue dans l’édit de Louis XII, qui n’en parlait pas. Les autres dispositions de la déclaration nouvelle ne choquaient pas moins le chapitre, dont elle restreignait notablement le pouvoir. Mais elle fut préparée et rédigée « sans faire ouïr ny l’archevesque, ny le chapitre, mal voulu d’ailleurs, en ce temps-là, à cause de la ligue[21]. » Aussi, les abbés Péricard, Vigor, Cabart et Throsnel, chanoines de Notre-Dame, qui avaient séance au parlement, en qualité de conseillers-clercs, ne voulurent-ils point prendre part à la délibération de la cour sur cet édit, non plus qu’à l’arrêt qui en ordonnait l’enregistrement. Ils étaient toutefois au Palais, ce jour-là ; mais, quand on vint à cette affaire, ils se retirèrent assez brusquement pour qu’il fût permis de croire que s’ils s’abstenaient de voter, c’était moins encore par scrupule et par convenance que par l’effet d’un vif mécontentement et d’un chagrin amer. Le 28 avril, le chapitre « protesta à l’encontre des modifications mises au privilége de monsieur sainct Romain, lesquelles estoient fort préjudiciables au dict privilège tant excellent de toute antiquité, sy louablement confirmé des feulx roys, comme de chose nulle, l’arrest s’estant ensuivy sans avoir oy partye, ny le chapitre aucunement appelè ; le tout au grand préjudice des anciennes char très, lettres de confirmation des feuz roys, données pour la manutention du privilège ; veu aussy que M. le chancellier ayant décretté les dictes lettres de modification, en avoit esté fort sollicité par les malveuillantz contre icelluy privilège, au préjudice de la compaignye[22]. »

  1. Denis Bouthillier, Plaidoyer.
  2. Histoire (manuscrite) du château de Dangu, in-4°. Cet ouvrage m’a été communiqué par M. De Stabenrath, juge au tribunal civil de Rouen. — Essai généalogique sur la maison d’Alègre, manuscrit de la bibliothèque du roi. Ce manuscrit m’a été communique par M. Lacabane, employé dans cette bibliothèque.
  3. De Thou, livre 102 ; Valdory, Discours du siége de Rouent, f° 76 v°.
  4. On montre encore, à Vernon, la maison où fut commis ce mémorable assassinat. Elle est située rue Allais, près la Fausse-Porte, et connue sous le nom de Maison carrée, ou Château. Je dois ce renseignement à M. Dumesnil, membre de l’Académie de Rouen, qui, domicilié autrefois à Vernon, a habité la maison dont il s’agit, et a toujours vu les habitans de Vernon l’indiquer comme celle où Montmorency Du Hallot fut assassiné.
  5. Registres secrets du parlement royaliste sèant à Caen, 26 septembre 1593.
  6. Registres secrets du parlement royaliste sèant à Caen, 1593.
  7. Lettres d’Estienne Pasquier, livre 8, lettre 9e.
  8. Registres secrets du parlement royaliste séant à Caen.
  9. Manuscrits, bibliothèque du roi.
  10. De Thou, Histoire universelle, livre 97°.
  11. Registres secrets du parlement de Caen.
  12. Livre premier, chapitre dernier.
  13. De Thou, Histoire universelle, livre 76.
  14. Recherches et antiquitéz de la duché de Normandie.
  15. Lettres d’Estienne Pasquier, livre 8, lettre 2e.
  16. Estienne Pasquier, Recherches de la France, livre 9, chap. dernier.
  17. Préambule de l’édit de Henri IV, du 25 janvier 1597.
  18. Plaidoyer pour le privilège de la fierte, par Me. Monstreuil.
  19. Estienne Pasquier, Recherches de la France, livre IX, chap. 42.
  20. Mémoires de Claude Groulart, premier président au parlement de Normandie.
  21. Réfutation de la Responce de Denys Bouthillier.
  22. Registres du chapitre, 25 et 28 avril 1597.