Histoire du Privilége de Saint Romain/Appendice/Remarques sur la châsse de Saint-Romain

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REMARQUES
SUR


LA CHASSE DE SAINT-ROMAIN,
VULGAIREMENT APPELÉE LA FIERTE,


PAR M. E.-HYACINTHE LANGLOIS.


Si ce qui manquait aux chrétiens du moyen-âge, du côté de la civilisation et des lumières, était, sous le rapport de la religion, amplement compensé par une soumission profonde aux lois de l’église, il n’est pas moins vrai qu’à ces époques antiques la morale évangélique et la vie intérieure et toute spirituelle du christianisme étaient beaucoup moins comprises par les masses ignorantes des fidèles, que certaines croyances accessoires alimentées par le témoignage des sens ; aussi le culte des images et des reliques, culte presque matériel, dont l’église elle-même se vit quelquefois obligée de restreindre l’empire, devenu trop exclusif, fut-il un des plus puissans leviers de la foi, chez les générations qui se succédèrent depuis Constantin Ier. jusqu’à des tems extrêmement rapprochés du nôtre. Il est vrai que l’espèce d’adoration dont les corps des martyrs et des saints étaient devenus l’objet, fut dès le berceau de l’église vivement stimulée par le témoignage des premiers pères de la foi chrétienne. Saint Augustin, par exemple, rapportait que des fleurs, par leur simple contact avec le cadavre meurtri de saint Étienne, avaient acquis assez de vertus pour rendre la vue à des aveugles (Aug., De civ. Dei, lib. 22, cap. 8). Grégoire de Naziance (orat. v cont. Jul.), à l’appui de semblables récits, prétendait que les corps saints, quoique privés de vie et légués à la terre, n’étaient pas moins puissans que leurs ames glorifiées dans le ciel, et que la plus légère parcelle de leurs reliques pouvait, aussi bien que le corps tout entier, opérer les plus merveilleux effets.

On fit plus, on attribua la même vertu à leurs vêtemens, à tout ce qui leur avait appartenu pendant leur vie ; enfin, à la poussière même de leurs sépulcres, qu’on portait quelque fois suspendue au cou, précieusement renfermée dans une petite boîte, usage dont Grégoire de Tours cite un exemple remarquable dans le livre viii de son Histoire des Francs[1]. On conçoit aisément à quel point de semblables croyances devaient exalter l’imagination du peuple, et combien alors il était facile à l’imposture de mettre à profit le commerce sacrilége et si longuement prolongé des fausses reliques. L’historien que nous venons de citer rapporte qu’en 580, un misérable, abandonné aux vices les plus crapuleux, vêtu d’une tunique sans manches et totalement enveloppé d’un suaire, s’avisa de paraître dans la cité de Tours, en prétendant apporter d’Espagne des reliques des saints martyrs Vincent, prêtre, et Félix. Repoussé dans cette ville par l’évêque et les clercs, il parut effrontément à Paris pendant la solennité des Rogations, et le scandale qu’il y occasionna fut tel que l’évêque Ragnemode le fit emprisonner ; ce prélat le rendit ensuite à Amélius, évêque de Bigorre, qui reconnut ce fourbe pour un de ses domestiques qui s’était enfui de chez lui. « On voit continuellement, dit Grégoire de Tours, en terminant ce récit, beaucoup de gens induire le peuple des campagnes en erreur par de semblables impostures. » Il nous est difficile aujourd’hui, d’après l’idée que nous avons conçue de l’état des lumières à l’époque dont il s’agit, de nous persuader que les habitans des villes fussent beaucoup plus à l’abri de semblables déceptions.

Sous les règnes de Louis-le-Débonnaire et de Charles-le-Chauve, la vénération des reliques s’empara tellement des esprits, qu’il n’était question que de fêtes de translation, et que l’invention d’un corps saint suffisait pour mettre l’Europe entière en émoi. Les rois s’empressaient alors d’envoyer les plus illustres personnages solliciter avec instance leur admission au partage des débris sacrés du bienheureux ; on ne connaissait point d’événement public d’une importance égale à celle de cette pieuse négociation, et les pompes triomphales de l’église accueillaient en tous lieux les saints ossemens, qui n’arrivaient à leur destination qu’en perçant la foule des populations prosternées sur leur passage.

Un temple majestueux s’élevait quelquefois en l’honneur d’une simple relique ; et, par cet événement favorable aux intérêts temporels de quelques uns et à la piété de tous, souvent une chétive bourgade, une abbaye solitaire devenaient le noyau d’une ville nouvelle, pleine de mouvement et de vie.

Les autels devaient contenir des reliques, notamment de martyrs ; c’était une des conditions primordiales de la consécration des églises. Souvent aussi quelques fragmens de ces dépouilles sacrées, enchâssés dans la pointe des pyramides, conjuraient dans la nue la violence des autans et les éclats de la foudre.

C’était sur les châsses que se prononçaient les sermens les plus redoutables, les sermens politiques même, de la tenue desquels dépendait souvent le sort des nations : cela s’appelait alors jurer sur sains[2].

Des châsses formèrent long-tems le plus précieux mobilier de la couronne. Les rois les faisaient porter à l’armée ; on les tenait présentes aux combats, dans lesquels, souvent, les deux partis opposaient les saints aux saints. Charlemagne surtout ne faisait point la guerre sans se faire escorter par les reliques les plus révérées. Certainement cet homme extraordinaire, mais crédule comme son siècle, n’était pas sans avoir lu dans les écrits du père de notre histoire nationale[3], qu’un certain roi d’Orient s’étant implanté dans le bras un doigt du martyr saint Serge, mettait, en élevant ce bras en l’air, les armées ennemies en déroute.

Quand une ville assiégée voyait le bélier ébranler ses murs, et l’échelle aux harpons de fer menacer ses crénaux, à l’apparition des châsses promenées autour des remparts, il n’était point de citoyen qui ne défendît héroïquement la brèche ; car, il faut l’avouer, la foi fit faire de grandes choses dans le moyen-âge ; mais alors elle était docile et ne raisonnait pas.

Fallait-il, enfin, recourir à la pitié du ciel, dans l’invasion des fléaux qui désolent la terre, les reliques des saints venaient, du fond du sanctuaire, porter, dans une excursion solennelle, la consolation et l’espérance au sein des villes et des contrées frappées de contagion ou de stérilité[4].

L’emploi des lecticaires[5] était rarement jadis confié à des mains subalternes, et par la double onction de la sainte-ampoule et du chrême presbytéral, nos monarques, investis des prérogatives du diaconat, réclamèrent souvent eux-mêmes l’honneur de porter processionnellement les châsses sur leurs royales épaules. Tels furent notamment l’empereur Charles-le-Chauve et les rois Robert et Saint-Louis, qui se montraient, dans cette fonction, revêtus de la dalmatique, ou, comme dit Froissard, de draps d’église, comme des diacres. C’est ainsi que plus tard parut peut-être le débonnaire Charles IX, lorsque, conciliant le projet de la St. Barthélemy avec ses paroxismes de dévotion, il voulut porter lui-même les reliques de sainte Euphémie et de sainte Eugénie.

Après cet exposé sommaire des honneurs solennels rendus aux dépouilles mortelles des saints, occupons-nous des châsses qui les contenaient, sous le rapport purement matériel de ces derniers objets.

Le mot latin capsa, d’où nous avons fait celui de capse, puis de châsse, comportait, outre plusieurs autres significations, celles de bière, coffre, bahut, boîte, caisse, etc., dont les mots capsella, capsetta, capsula, formaient les minoratifs ; du mot feretrum, cercueil, on forgea celui de fiertre ou fierte, que conserve encore aujourd’hui, par excellence, la châsse de Saint-Romain. D’après les étymologies de leurs différens noms, on juge que les reliquaires ou châsses durent présenter originairement des formes fort simples, parmi lesquelles les plus communément employées, celles du cercueil ou sarcophage, étaient parfaitement en rapport avec la pieuse et sévère destination de ces objets. Bientôt néanmoins les orfèvres du moyen-âge, franchissant les limites du cercle étroit où leur talent végétait captif, donnèrent aux reliquaires la figure des ossemens mêmes qu’ils devaient receler : de là ces bustes, ces bras, ces mains, ces pieds en métaux précieux, enrichis de pierreries ; quoiqu’il soit vrai que souvent aussi des statuettes représentaient de pied-en-cap le saint du corps duquel elles ne renfermaient également qu’un seul débris.

Mais une occasion que devait saisir avec enthousiasme l’orfévre de ces hautes époques, c’était celle de se montrer à la fois constructeur, figuriste et ornemaniste habile ; alors une basilique d’or s’élevait sous son marteau, et des figurines, précieusement ciselées, se groupaient sur toutes les faces de la noble châsse, qui bientôt devait étinceler de l’éclat des émaux et des pierreries. Le trésor des rois s’ouvrait alors pour elle, et souvent, débris recouvré de la sphragistique grecque ou romaine l’onix, à l’effigie des Ptolémées ou des Césars s’enchâssait à côté de celles des apôtres ; parfois aussi quelque précieux camée, jadis échappé des murs saccagés de la reine du monde, venait, don d’une piété stupidement ignorante, exposer, au-dessus de l’image de la Vierge sans tache, une obscène saturnale. L’art du lapidaire n’était cependant pas tombé dans une telle désuétude qu’on fût réduit à n’employer à cet usage que des joyaux antiques, puisque dans le ixe siècle, selon Loup de Ferrières, on polissait et gravait les pierres précieuses, et qu’outre le témoignage de ce saint abbé, il est plus que probable que ces genres de talens n’avaient jamais été totalement négligés. Quant à l’orfévrerie, elle fut, comme tous les autres arts, longuement cultivée par les laborieux et paisibles habitans des cloîtres. Un très-ancien manuscrit de l’abbaye de Fleury vantait une table d’or ornée de pierreries, d’inscriptions, et fabriquée par deux chanoines de l’église de Sens, Bernelin et Bernuin. La fameuse abbaye de Saint-Gal comptait presqu’autant d’artistes que de religieux, et parmi ceux qui travaillèrent sur les métaux, on distingua le moine Tutilon, qui fut à Metz employer ses talens comme ciseleur et sculpteur.

S’il est difficile d’accorder aux orfévres qui vécurent dans des tems fort reculés, une grande habileté comme figuristes, les châsses qui sortirent de leurs mains n’en étaient pas moins remarquables sous le rapport du caractère, de la disposition de leur ensemble, et surtout de la délicatesse de leurs ornemens. Quant à celles qui comportaient des formes architecturales, c’était dans les monumens religieux de leur époque que les vieux émules de saint Éloi puisaient fidélement les types de leurs chefs-d’œuvre ; ainsi, d’après cette règle immuablement observée par eux, on pouvait, en France, il y a quarante ans, en visitant le trésor[6] des églises métropolitaines et des splendides abbayes, se rendre à peu près compte de l’âge de ces châsses par celui des édifices avec la construction desquels la leur offrait une analogie remarquable.

L’orfévrerie religieuse, s’il m’est permis de la distinguer ainsi, suivit donc pas à pas l’architecture, dans ses grandes révolutions comme dans ses moindres phases, et les formes de l’édifice gigantesque de pierre se reproduisaient dans les arceaux délicats du reliquaire, ornement précieux de l’autel, soit que le plein-cintre se maintint encore dans sa longue domination, soit qu’il eût été banni par l’ogive. Dans ces deux arcs résident, en effet, les traits les plus caractéristiques et les plus tranchés des monumens du moyen-âge ; car, bien que subissant d’assez nombreuses variations, le dernier surtout, jamais ils ne cessèrent d’être les élémens constitutifs des deux principaux styles que, d’un assez commun accord, on désigne aujourd’hui sous les noms de roman et de gothique.

On ne peut, quant à ce dernier genre, méconnaître que le règne de Saint-Louis fut sa plus brillante époque. Quelques habiles architectes de ce tems, surtout Eudes ou Pierre De Montreuil, qu’il suffirait de nommer seul, se signalèrent dans leurs œuvres, par une légèreté de masses, une élégance de formes, une pureté de lignes et une hardiesse d’exécution, qui recommanderont toujours ces grands artistes à l’admiration des générations les plus énorgueillies de leurs propres travaux.

S’il fut impossible au siècle suivant de mieux faire, il eut au moins la gloire de soutenir l’architecture à ce haut degré de splendeur ; mais l’honneur en est dû surtout au sage et pacifique Charles V, dont le règne fut celui de la prospérité des arts et notamment de l’orfévrerie. Sous ce dernier rapport, nous possédons probablement un témoignage de la vérité de notre assertion, dans la fierte de Saint-Romain, dont il est enfin tems de nous occuper.

Cette châsse, il est vrai, ne se recommande point à l’admiration des antiquaires, comme celle de Saint-Taurin d’Évreux, si parfaitement décrite par notre confrère M. Auguste Le Prevost, et comme plusieurs autres de la même importance, par de vastes dimensions et d’innombrables détails ; mais, en revanche, rien de plus pur dans ses formes, et de plus parfait dans ses reliefs, que cet élégant reliquaire.

Si la parité de talent et de bon goût qui signale les monumens des xiiie et xive siècles rend difficile d’assigner, par des analogies purement architecturales, la fabrication de notre monument plutôt à l’une qu’à l’autre de ces époques ; nous allons essayer de le faire, approximativement au moins, d’abord d’après l’examen des statuettes dont ce beau reliquaire est orné.

Par l’intelligence avec laquelle les draperies de ces personnages sont jetées ; par la coupe, les plans et les plis heureusement combinés de ces draperies, auxquelles on ne peut reprocher ni raideur, ni mollesse ; par le mouvement des poses et le caractère des têtes mêmes, on peut comparer le style de ce chef-d’œuvre de notre antique orfévrerie à celui du précieux monument dont je vais parler. Il consiste dans un magnifique contre-retable, espèce de tryptique, composé de bas-reliefs et de figures de ronde bosse dans la proportion de cinq à six pouces de haut, représentant, outre d’autres innombrables sujets, la vie du Christ et celles de la Vierge et des apôtres, le tout exécuté en os admirablement ciselés. Cet étonnant objet d’art, où se voient l’image et les blasons du donateur, fait maintenant partie du musée du Louvre, et fut autrefois offert à l’église de Poissy par Jean, duc de Berry, frère du roi Charles V[7]. Il ne serait pas impossible de citer, comme points de comparaison, plusieurs autres monumens, appartenant non moins certainement à l’époque du prince dont nous venons de parler ; mais la similitude qui règne entre la plupart des figurines du contre-retable en question et celles de la fierte, nous paraît tellement remarquable, que nous n’hésiterions pas à donner à notre reliquaire à peu près le même âge qu’au bas-relief de Poissy, quand même le rapprochement suivant ne viendrait pas encore à l’appui de cette opinion.

En i409, Guillaume, troisième du nom, abbé de Saint-Germain-des-Prés, fit refaire en cuivre le retable du maître-autel de l’église de ce célèbre monastère. Cette pièce, d’un travail exquis, se composait de sept arcades, dont la principale, celle du centre, offrait le Christ en croix. Cette arcade et les deux qui l’accompagnent à droite et à gauche, prises à part des quatre autres, forment le motif complet des faces latérales de la châsse de Saint-Romain ; et cette ressemblance est tellement frappante, tant par le goût des figures, que par la composition architecturale, qu’il est impossible de méconnaître qu’à peu d’années près, peut-être, ces deux monumens appartiennent à la même époque[8].

La fierte de Saint-Romain n’est point arrivée jusqu’à nous sans éprouver de graves mutilations, dont les réparations maladroites paraissent dater toutes à peu près du même tems. Les pinacles ou clochetons qui surmontaient les contreforts ont tous été brisés, et peut-être même, au-dessus et au centre du faîte de la châsse, s’élevait-il autrefois, comme dans celle de Saint-Taurin d’Evreux et beaucoup d’autres du même genre, un clocher pyramidal, dont la figure, pauvre et moderne, de saint Romain, occupe aujourd’hui la place.

Dans la seconde moitié du siècle dernier, cette châsse fut considérablement remaniée. M. l’abbé Carré de St.-Gervais, doyen du chapitre de la cathédrale, sollicitait depuis long-tems cette opération, jugée apparemment nécessaire, qui fut indéfiniment ajournée par l’effroi qu’inspira le devis de l’orfévre, qui cependant ne montait qu’à la somme de 600 liv. Sur le refus du chapitre, M. l’abbé Carré se chargea seul de cette dépense, mais en obtenant de ses confrères l’autorisation de consacrer le souvenir de sa libéralité, par l’apposition de ses armoiries sur la fierte même. Survint enfin la révolution de 1789, pendant une partie du cours de laquelle cette châsse, dédaignée, fut jetée à l’écart et loin de l’église, dans un abandon qui ne put que lui être extrêmement dommageable. Nous allons la décrire dans son état actuel, en faisant observer d’abord qu’elle se compose entièrement de cuivre doré monté sur un bâtis de bois.

Le corps de la châsse repose sur un plateau de trente pouces de long, sur quatorze de large, offrant sur ses bords un filet ou listel surmonté d’une cymaise décorée d’espèces de palmettes, et rapportée dans le siècle dernier, comme les ornemens du même goût qui couronnent le faîtage dans sa longueur et sur ses trois croisillons.

Prise au-dessus de son plateau, la châsse porte vingt-sept pouces de longueur sur ses faces latérales, et onze de largeur seulement sur ses extrémités ; sa hauteur, depuis son assiette jusqu’à la pointe des pignons des deux bouts, est de seize pouces trois ou quatre lignes, et de dix-sept pouces neuf lignes y compris les feuillages qui décorent ces mêmes pointes et les sommités des ogives.

Les faces latérales sont distribuées en trois arcs ogives ou portaux, d’inégale hauteur, partagés par des contreforts. Le portail du centre a d’élévation environ onze pouces six lignes, sur six pouces d’ouverture ; et les deux autres, occupant sa droite et sa gauche, sont hauts de un pied neuf lignes, et larges de six pouces et demi. Les pignons des arcs centraux ont, dans les faces latérales, la même hauteur que ceux des deux bouts de la châsse.

L’amortissement des ogives centrales des flancs de la fierte se compose, comme aux deux extrémités, d’un simple trèfle ; tandis que celui des quatre autres portaux se complique d’un riche remplissage, formé d’une rosace à six feuilles, de laquelle descendent deux petites ogives tréflées, qui divisent la baie, dans sa partie supérieure seulement, en deux compartimens égaux ; leurs retombées se réunissent d’une part dans le centre du grand arc qui les embrasse, à une espèce de petit cul-de-lampe évidemment moderne et de mauvais goût, et de l’autre elles reposent sur les chapiteaux des colonnettes de gauche et de droite du portail. Ces diverses décorations sont à jour, d’un fini très-précieux, et forment avant-corps sur les parties lisses de la fierte. C’est au moyen de cette disposition, et de la saillie des pieds-droits du petit édifice, que les figurines se trouvent comme enchâssées sous les arcades, et que les jolis émaux, aperçus à travers les rosaces, se dessinent sur des plans reculés.

Un riche filigrane, orné de pâtes de verre coloré, et de petits émaux chargés de trèfles dorés, remplit la plate-bande extérieure des pignons et des ogives; il est lui-même couronné d’une jolie crête ou dentelle, figurant des feuilles d’ache ou de persil, qui s’élevaient en bouquet sur les sommités de chaque portail.

Quatorze figures, de proportions un peu différentes, y compris le saint Romain et le prisonnier à genoux devant lui, l’un et l’autre de fabrique lourde et moderne, complètent les ornemens du reliquaire, dont la description suivante des planches facilitera l’intelligence.

PREMIÈRE FACE LATÉRALE.
Première arcade. (Voyez planche 1e.)

1. Saint André, apôtre. — On pourrait le prendre, à la forme de sa croix, pour saint Philippe, que nous allons retrouver ailleurs.

2. Apôtre tenant une palme. — Il est impossible de désigner nominativement cet apôtre par ce simple attribut, universellement employé pour caractériser les martyrs. Le livre que tient cette figure est également insuffisant pour la faire connaître ; car, après en avoir placé d’abord dans les mains des évangélistes, et dans celles des autres apôtres auxquels on doit des épitres canoniques, on a fini par en donner indistinctement à tous les habitans du paradis.

Arcade centrale et deuxième.

3. La Vierge supportant l’enfant Jésus d’une main et de l’autre lui présentant une fleur champêtre. — Figure d’une naïveté, d’une grâce et d’un mouvement admirables. Le cercle de la couronne de la Vierge est orné de petites pâtes de verre de couleur, anciennes et en cabochon ; les pierres des fleurons sont blanches et peut-être modernes.

Troisième arcade.

4. Saint Paul tenant un sabre. — L’épée longue et droite est regardée, dans les images de ce saint, comme le symbole du glaive de la parole. Beaucoup d’artistes, peut-être, en mettant une épée dans les mains de l’apôtre des nations, ne considéraient cette arme que comme l’instrument de sa décapitation.

5. Saint Pierre tenant de la main droite une petite croix et deux clés.

Arcade du pignon en retour. (Pl. IIe.)

6. Figure représentant saint Eustache, à en juger par les deux petits groupes placés latéralement au pied de la base, et qui représentent les enfans de ce saint, emportés par des bêtes féroces : épisode de sa légende. La base de cette statuette paraît moderne, comme celle de l’autre bout de la châsse.

DEUXIÈME FACE LATÉRALE.
Première arcade. (Voyez, pour les détails, pl. IIe.)

7. L’apôtre saint Philippe, portant une légère croix à longue tige, et tenant un livre.

8. Saint Barthélemy, tenant également un livre et le couteau dont il fut écorché.

Arcade centrale et deuxième.

9. Le Christ couronné d’épines, revêtu de la robe et du manteau. — De la main gauche il supporte le globe du monde ; la droite, dont l’index et le médius sont étendus, est élevée, et dans l’action de bénir. C’est ainsi qu’on représentait J.-C. lorsqu’on lui dressait une image sous le titre de Saint-Sauveur.

Troisième arcade.

10. L’apôtre saint Jude-Thadée. — Ses attributs sont une lance et un livre.

11. Saint Simon, tenant de ses deux mains une scie.

Arcade du pignon en retour.

12. Saint Étienne, portant dans chaque main une pierre en forme de pavé. — La serrure de la châsse est cachée au-dessous de cette statuelle, dont la base mobile glisse au besoin dans une coulisse[9].

Les figures fondues du saint Romain, de la gargouille et du meurtrier, qui s’élèvent sur le faîte de la fierte, sont lourdes, molles, rondes de formes, modernes, comme nous l’avons dit, et paraissent dépendre des remaniemens de l’abbé de Saint-Gervais. Il est important de faire observer que, plusieurs figures ayant disparu de la châsse, on ne sait à quelle époque, on les a remplacées par d’autres, fondues sur des types de celles qui restaient encore. Ainsi l’apôtre saint Philippe, et l’anonyme tenant une palme, ont été coulés sur le modèle de saint Jude ; ce qui fait trois statuettes qui ne diffèrent entre elles que par leurs attributs et quelques légers changemens dans le mouvement des têtes. Il en est de même du saint Simon, reproduit au moyen du saint André. Le saint Étienne est également fondu, mais sur un type qui ne se trouve nulle part. Il faut convenir, au reste, que ces substitutions sont d’autant moins sensibles qu’elles sont répandues sur différens points de la châsse, que l’œil ne peut embrasser en même tems. Excepté les figures fondues, toutes les autres se composent de légères feuilles de cuivre repoussées et admirablement travaillées au marteau.

Les anciens cabochons ou chatons de pâtes de verre coloré, sertis dans les filigranes, sont aujourd’hui réduits au nombre de vingt-sept ; ceux qui n’existent plus sont remplacés par des verroteries modernes.

Des rosaces à six feuilles, ornées de jolis fleurons sur fonds émaillés (V. pl. II, A), occupent les centres des ogives, et font arrière-corps au fond des roses découpées des remplissages, fl en existait quatre, réduites maintenant à trois. Quatre émaux plus petits, de forme circulaire, et renfermant des trèfles (V. pl. II, B), décorent les quatre pignons. Ces différens émaux ont subi des transpositions fâcheuses.

On a supprimé, dans les gravures, des ornemens modernes et de goût bâtard, placés au-dessous des filigranes, à la pointe des ogives, intrusions mesquines qui détruisent la simplicité primitive des lignes ( V. pl. II, C). On a cru devoir aussi restituer, dans les planches, les bouquets de feuillages qui s’élevaient au point culminant des pignons et des ogives, avant qu’on leur subtituât, en les détruisant, les armes parlantes de l’abbé Carré de Saint-Gervais. Ces armes consistent en une sorte de carré, ou plutôt de losange d’argent, en champ d’azur ; le tout d’une forme détestable (V. pl. II, D.)

L’échelle, comprise dans la première planche, n’a de rapport, dans la seconde, qu’avec la figure de la fierte, vue par un de ses bouts, et les statuettes désignées par des chiffres. Cette échelle est également étrangère au saint Romain et au meurtrier à genoux, dont on a cru pouvoir, sans scrupule, réduire un peu les dimensions, tant par rapport à l’intrusion de ces figures, que par la nécessité de ménager un certain espace dans le haut de la planche.

Nous ferons, pour conclure enfin, observer que tout ce qui remplace les anciens pinacles ou clochetons des contreforts est entièrement moderne, et se compose de pièces rapportées, du goût le plus misérable et le plus mesquin. La couverture de la châsse est évidemment ancienne, fort simple, et n’a d’autre ornement que des petites rosettes à doubles feuilles, régulièrement espacées, dont le centre est formé par la tête des clous qui fixent, sur le bois du bâtis, les feuilles de cuivre, dont la toiture est revêtue dans toutes ses projections.

  1. C’est probablement sur ces sortes de pratiques que l’hérésiarque Vigilance, dont saint Jérôme fut le plus redoutable adversaire, fondait les épithètes injurieuses de cendriers et d’idolâtres qu’il adressait à ceux qui révéraient les reliques des martyrs et des saints.
  2. Une chose peu concevable dans un homme aussi pieux et aussi instruit pour son siècle que le fut le roi Robert, c’est de voir ce prince, croyant obvier par ce stratagème insensé à ce que le parjure a d’odieux, faire quelquefois jurer les seigneurs sur un reliquaire vide et les serfs sur un autre contenant seulement un œuf d’oiseau. Le savant abbé Le Bœuf n’ignorait pas, sans doute, que Robert, qu’il donne comme répréhensible, par une semblable déception, en saine théologie, violait en même tems les lois les plus sacrées de la probité ; il est vrai que la barbarie de cette époque embrouillait jusqu’aux principes de morale aujourd’hui le plus à la portée du peuple.
  3. Greg. Tur., lib. vii.
  4. Une des cérémonies religieuses les plus brillantes de l’église, devait incontestablement consister autrefois dans l’espèce de procession dite procession des saintes Reliques. Qu’on se figure, dans Rouen, par exemple, le clergé des nombreuses paroisses et des monastères de cette ville, revêtu de ses riches ornemens d’or et d’argent, promenant triomphalement une longue file de châsses étincelantes de l’éclat de ces précieux métaux et de celui des perles et des pierreries. Les religieux de Saint-Ouen, pour leur compte seul, en portaient jusqu’à dix-sept, lorsque, réunis au clergé de plusieurs églises séculières de Rouen, ils allaient processionnellement, dans la solennité des Rogations, à Saint-Pierre-de-Carville. Quelle brûlante et mystique poésie dans de semblables spectacles !
  5. Lecticarii, hommes chargés de transporter les morts sur des litières funèbres ; le mot lectica fut quelquefois employé, dans la basse latinité, pour désigner une châsse. (V. Ducange, Gloss.)
  6. On se rappelle que c’est ainsi qu’on désignait le lieu où l’on tenait renfermés les vases sacrés et les autres objets précieux appartenant aux églises. On le nommait en latin diaconicum, parce que la garde en était spécialement confiée aux diacres ; celui d’entre eux qui se trouvait chargé de veiller à la conservation des châsses portait le titre de feretrarius, et en français, assez ordinairement, celui de sainturier.
  7. Cet admirable oratoire était dépouillé d’un assez grand nombre de ses anciennes figures et mutilé dans plusieurs parties ; sa restauration est due à mon excellent et savant ami M. Henry De Triqueti, dont le nom seul rappelle ces artistes de la renaissance, habiles à la fois dans tous les arts dépendant du dessin.
  8. V. l’Histoire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, par dom Bouillard, planche 8, page 167.
  9. L’intérieur de la fierte recèle aujourd’hui un fragment du crâne de saint Romain, et un ossement assez volumineux de saint Hildevert, dont le corps repose sous le maître-autel de l’église de Gournay. Les anciens titres que renfermait cette châsse en ont disparu dans les chances périlleuses qu’elle a courues dans la révolution ; ils sont maintenant suppléés par un procès-verbal rédigé sous le pontificat du cardinal Cambacérès.