Histoire du Privilége de Saint Romain/Cérémonial du jour de l’Ascension

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DEUXIÈME PARTIE.
Cérémonial du jour de l’Ascension.


Affluence à Rouen, le jour de l'Ascension.

Nous voici arrivés au grand jour de l’Ascension, que l’on appelait aussi à Rouen le jour du prisonnier. En effet, au chapitre, au palais, dans les diverses prisons de la ville, dans les rues, à la Vieille-Tour, à Notre-Dame, à la Vicomté de l’eau, en tous lieux enfin, il ne s’agissait que du prisonnier, il ne se parlait d’autre chose, rien ne se faisait, pour ainsi dire, qui ne se rapportât à ce héros de la fête. Les jours précédens, il était venu, de tous les points de la Normandie, et des provinces voisines, une foule de personnes attirées par le désir de voir ou de revoir la cérémonie ; mais la veille et le jour de l’Ascension l’affluence des arrivans redoublait encore. Si le tems était beau, tout le Vexin, tout le pays de Caux accouraient comme en masse à la métropole. Sur toutes les routes, dans tous les sentiers qui conduisaient à Rouen, se hâtaient des hommes, des femmes, empressés, de jeunes hommes, de jeunes filles, de petits enfans qui avaient peine à suivre leurs mères. Tous ces voyageurs étaient parés de leurs plus beaux atours ; on remarquait surtout les belles Cauchoises avec leur étrange coiffure, si riche, si pittoresque, si originale, qu’elles semblent maintenant avoir pour jamais abandonnée. Une charte des premières années du xve siècle parle de « l’innumérable peuple qui, pour voir la belle feste de Rouen, y conflue et-vient de plusieurs et diverses contrées, tous les ans, en grand’dévotion, à l’exaltation de Dieu et des mérites du glorieux confesseur monsieur sainct Romain[1]. » Au xviie siècle, « tout le peuple de la province se rendoit toujours à la solennité de l’Ascension, pour louer Dieu et ses Saints et les remercier de la liberté que l’église donne, ce jour, à un particulier, en souvenance de celle qui a esté receue en général par l’intercession de saint Romain[2]. » Dans les derniers tems, l’empressement n’était pas moindre. Beaucoup de personnes qui ont vu la fête parlent encore avec étonnement de la foule incroyable qui fourmillait alors dans la ville de Rouen et que ses rues étroites avaient peine à contenir. Ce jour-là, « un concours immense affluait sans cesse vers cette ville, vers la maison de Dieu, les chemins qui y conduisaient semblaient ressentir cette sainte joie, prendre part à ces transports, et tressaillir avec la multitude dont ils étaient inondés[3]. »


Sermon, le matin, à la Vieille-Tour.

Anciennement, des prédications avaient lieu, des le matin, à la Vieille-Tour, en l’honneur de saint Romain. Mais l’orateur ne se bornait pas toujours à parler du saint évêque. Une vieille chronique manuscrite, rédigée lors du schisme d’Urbain VI et de Clément VII, nous apprend que « en 1379, le jour de Rouvésons (de l’Ascension) bien matin, pour ce que plusieurs gens sont à Rouen pour voir le prisonnier et les miracles de sainct Roumain, un doctor Augustin, nommé maistre Jehan Romain, prescha au marché de Rouen, nommé la Vieil-Tour, et affirma le pape Clément vraiement et saintement pappe, et que quiconque ne croioit ainsi, il estoit hérèse (hérétique) et erroit contre la foy. Et là estoient plusieurs clercs, et, par espécial, y estoit le président de l’eschéquier de Rouen, qui, pour ce tems, séoit en la dite ville, acompaignié de ses compaignons avocas de Parlement à Paris, qui estoient audit eschéquier, avec lui[4]. » Mais presque toujours ce sermon était à la louange de saint Romain et à la gloire du beau privilége que l’église de Rouen allait exercer en cette journée. Pour assurer la continuation de ce sermon, une fondation avait été faite, au xve siècle, par Robert de Villeneuve, riche et pieux bourgeois de Rouen, en exécution d’un vœu par lui fait précédemment, et ses héritiers entretinrent la fondation. Le curé de Saint-Martin-sur-Renelle, paroisse de Rouen, devait prêcher ce sermon, ou préposer un prédicateur à sa place, c’était une charge de son bénéfice[5]. Tous les ans, il venait, quelques jours avant l’Ascension, prier le chapitre de lui accorder la grande chaire de la cathédrale pour prêcher ce sermon. En 1614, le chapitre permit de le prêcher « dans la cathédrale, en la grand’chaire, attendu l’incommodité du tems, sans toutes fois, préjudicier à l’ancienne coustume de prescher dehors l’églize, quand la commodité le permettroit[6]. » Outre cela, un sermon sur saint Romain était prêché tous les ans, dans la cathédrale, le dimanche avant l’Ascension, aux frais de la confrérie de Saint-Romain.


Assemblée capitulaire, pour l’élection du prisonnier.

Mais ce qui se passait à Notre-Dame, le jour de l’Ascension, au matin, réclame notre attention tout entière. Vers huit heures, les chanoines se réunissaient en assemblée générale dans la salle capitulaire. Le chapitre étant en séance et les portes ouvertes, l’huissier demandait, à haute voix, « si nul ne vouloit parler à la compagnie ? » Les personnes qui répondaient à cet appel étaient introduites successivement, debout et tête nue ; elles disaient au chapitre ce qu’elles avaient à lui dire, ou remettaient dans les mains de l’archevêque les lettres dont on les avait chargées. Souvent le chapitre vit les plus grands seigneurs venir ainsi à sa barre solliciter ses suffrages. En 1540, Jean De Luxembourg, évêque de Pamiers, abbé d’Yvry, accompagné de chapelains et de protonotaires, vint, au nom du duc d’Orléans, l’un des fils du roi François Ier., présenter des lettres de ce jeune prince, et parler au chapitre en faveur des quatre barons d’Aunay. En 1587, M. Barjot, président au grand-conseil, vint recommander au chapitre le sieur Des Aubus, son neveu, qui fut élu. En 1588, le président du Héron, « accompagné d’aucuns de ses amis, fist une ample requeste en faveur des sieurs De Becdaves, ses beaux-frères. » En 1621, Alexandre De Vendôme, grand-prieur de France, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle D’Estrées, vint, le jour de l’Ascension, recommander au chapitre les sieurs De Beauregard, meurtriers du comte de Lévis-Charlus, chevalier des ordres du roi. « Deux dignités et deux chanoines allèrent chercher ce prince et l’introduisirent dans la salle capitulaire ; on le fit asseoir à la place du doyen ; il fut reconduit avec le même cérémonial. » En 1627, se présentèrent « plusieurs gentilshommes, qui remirent au chapitre une lettre écrite par monseigneur l’illustrissime cardinal de Richelieu, lequel prioit la compagnie de donner, en sa faveur, le privilége de saint Romain au sieur De Foreilles, son compatriote » ; ce gentilhomme fut élu. Quelquefois, les parens d’un prétendant à la fierte venaient solliciter le chapitre en faveur de leur parent. Nous venons de citer l’exemple du président du Héron. En 1764, le jour de l’Ascension, M. D’Espinay vint prier le chapitre d’être favorable à son frère, qui sollicitait la fierte, et qui l’obtint. En 1766, les frères de Jean Bellencontre vinrent intercéder pour leur frère, qui, toutefois, ne fut élu que l’année suivante.


Lecture des lettres de recommandation.

Si personne ne se présentait pour parler au chapitre, la compagnie se faisait lire les lettres de recommandation que des seigneurs, des magistrats, des princes, des évêques, des cardinaux, et quelquefois des papes, lui avaient écrites en faveur des prétendans. Nous avons rapporté dans l’histoire les plus remarquables de ces lettres. On conçoit l’influence qu’elles pouvaient exercer sur une élection qui aurait dû être le résultat d’opinions libres, indépendantes, et dégagées de toute complaisance. En 1448, le 15 mai, jour de l’Ascension, le chapitre, « remarquant que ces lettres troubloient la conscience de quelques uns de ses membres et étaient un obstacle à la liberté qui devait régner dans une élection de cette nature, arrêta que, désormais, on ne les liroit que lorsque l’élection seroit consommée. » Ce jour-là même, une lettre par laquelle M. De Brézé, grand-sénéchal de Normandie, recommandait un prisonnier en termes pressans, avait paru produire une révolution dans les dispositions des chanoines ; et ce fut ce qui motiva la décision que nous venons de rapporter. Mais elle ne fut pas long-tems en vigueur.

Les solliciteurs étant congédiés, et les lettres lues, lorsque le chapitre était sur le point d’entrer en délibération, on invitait ceux des chanoines qui n’étaient pas prêtres à se retirer[7]. Les chanoines diacres et sous-diacres, qui avaient voix au chapitre, pour l’ordinaire, en étaient privés, ce jour-là[8], et ne pouvaient même être présens à l’assemblée. Les chanoines qui avait sollicité leurs confrères en faveur de quelque prétendant à la fierte, devaient sortir aussi, et ne pouvaient prendre part à l’election. En 1596, le jour de l’Ascension, le chapitre ordonna que MM. les chanoines Cossart et Lefévre, qui avaient fait des démarches de cette nature, sortiraient de la salle capitulaire, sans prendre part à l’élection ; « ce qu’ilz firent volontairement. » En 1565, à pareil jour, le chapitre s’était montré moins rigoureux à l’égard de M. l’abbé de Nocy, qui avait sollicité ses collègues en faveur d’un gentilhomme son parent. Il avait été arrêté « que M. De Nocy ne seroit présent à l’eslection, affin que plus librement il peust estre oppiné par chacun des assistans, ains qu’il sortiroit du chapitre, aprèz avoir dict son oppinion » ; ainsi, il avait voté. En 1754, le jour de l’Ascension, M. De Bernières) chanoine de Cambray, siégea au milieu du chapitre de Rouen, et assista à la délibération, sans, toutefois, donner sa voix. Se trouvant à Rouen quelques jours avant l’Ascension, il avait reçu mille bons traitemens des chanoines de la métropole. Deux d’entre eux étaient allés le saluer au nom du chapitre, et lui présenter six bouteilles de vin et quatre pains. C’est ce qu’on appelait le pain et le vin du chapitre ; on l’avait fait asseoir au chœur, au milieu des anciens, et il avait eu part aux distributions. Enfin, il avait été invité au dîner du jour de l’Ascension. Encouragé par ce bon accueil, il témoigna, la veille de la fête, un vif désir d’assister à l’élection du prisonnier. L’acte d’association entre les deux chapitres ne se prêtait point à cette admission. Mais « pour donner à MM. du chapitre de Cambray de nouveaux témoignages de bienveillance, il fut permis à M. De Bernières d’être présent au chapitre, où il prit séance inter seniores canonicos ; le tout sans tirer à conséquence, vu la solennité et la nature de l’affaire qui seroit traitée. »

L’assemblée étant formée, le plus ancien des chanoines-commissaires, sur l’invitation du président, faisait un rapport sur les visites faites aux prisons par lui et son collégue, les jours précédens, et ce jour même ; car, le matin, avant l’assemblée, les chanoines-commissaires étaient retournés aux prisons, et avaient demandé à tous les prétendans interrogés précédemment s’ils avaient quelque chose à ajouter ou à changer à leurs déclarations. Quelque fois un prétendant qui venait de très-loin n’avait pu arriver que dans la nuit qui précédait l’Ascension, ou même quelques instans seulement avant la dernière visite des chanoines-commissaires ; accablé de fatigue, malade de l’inquiétude qu’il avait eue d’arriver trop tard, il se présentait aux chanoines et faisait sa confession. En 1445, le jour de l’Ascension, au moment où les députés du chapitre allaient sortir de la geole du bailliage, un malheureux vint frapper à la porte, à coups redoublés, fondant en larmes, implorant saint Romain et criant : Merci (pitié). Les chanoines l’accueillirent avec bonté, et reçurent sa confession. Ce fut peut-être sur lui que tombèrent les suffrages[9]. En 1776, la fierte fut donnée à Mainot, qui n’était arrivé à Rouen que le jour de l’Ascension, au matin, peu d’instans avant la quatrième et dernière visite des commissaires des prisons ; on pourrait en citer d’autres exemples.

S’il y avait, parmi les capitulans, quelques chanoines qui n’eussent pas encore assisté à une cérémonie de cette nature, ils devaient, sortant de leurs places, venir à la barre du chapitre, promettre, la main ad pectus, et sur leurs ordres sacrés, de tenir secret tout ce qui allait se passer dans l’élection d’un criminel, et de ne point révéler les dépositions des prétendans au privilége[10]. Les archevêques n’étaient pas dispensés de ce serment. En 1616, le jour de l’Ascension, M. De Harlay, archevêque de Rouen, qui, pour la première fois, assistait à cette cérémonie, « promit, estant debout en sa chaire, en parole d’archevesque, de tenir tout secret comme soubz le sceau de la confession. » Disons, en passant, que ce n’était pas en sa qualité d’archevêque que le métropolitain de Rouen pouvait assister à cette élection, mais à cause du canonicat attaché à ce titre, canonicat dont il avait pris possession, le jour de son installation en qualité d’archevêque. L’assemblée étant entièrement constituée, le président déclarait aux capitulans qu’ils étaient obligés de taire les dépositions qu’on allait lire, comme s’ils les eussent entendues sous le sceau de la confession. Il donnait l’ordre de fermer toutes les portes de l’église qui communiquent aux avenues de la salle capitulaire.

Dès l’ouverture de la séance, les deux chanoines-commissaires, assis sur un banc transversal au milieu de la salle capitulaire, avaient présenté au chapitre le cahier ou registre scellé, contenant toutes les confessions des prétendans à la fierte ; et ils avaient dit au chapitre combien, cette année, il y avait de prétendans au privilége, sans, toutefois, les nommer encore. Mais alors, on ouvrait ce registre, et le tabellion ou secrétaire lisait, à haute voix, toutes les confessions ; il les lisait même plusieurs fois, si cela était nécessaire. Il donnait également lecture des procès-verbaux des chanoines-commissaires, contenant la liste des noms et surnoms de tous les prisonniers détenus aux prisons de la ville. Cette lecture étant finie, tous les chanoines se mettaient à genoux pour invoquer l’assistance du Saint-Esprit. L’archevêque commençait l’hymne : Veni creator spiritus, qui était récitée alternativement par lui et par toute l’assemblée. Ensuite, il prononçait le verset : Emitte spiritum tuum, etc., puis l’oraison : Deus qui corda fidelium, etc., « le tout à ton esgal, sans chanter. » Chacun ayant repris sa place, l’archevêque invitait les deux chanoines-commissaires à dire leur avis, et à indiquer celui des prisonniers qui leur semblait le plus digne d’être élu pour jouir du privilége ; les deux chanoines opinaient, et, après eux, les autres membres du chapitre, le président d’abord, puis les anciens jusqu’au dernier reçu. Anciennement « lorsque Messieurs de chapitre estoient assemblez pour faire élection d’un prisonnier, trois religieux de Saint-Lô entroient dans le chœur de la cathédrale, et prenoient séance aux hautes chaires, en attendant qu’ils fussent mandés du chapitre pour juger de leurs différends lorsqu’il y arrivoit quelque débat ou contention, et, en ce cas, le prisonnier élu alloit aussi remercier les chanoines réguliers de Saint-Lô, comme ses juges et bienfaiteurs[11]. » Le prisonnier était élu, à la pluralité des suffrages, par les chanoines, qui opinaient à haute voix. Tel était du moins l’ancien mode d’élection, tel que nous l’indiquent les vieux manuscrits et Farin, dans sa « Normandie chrestienne » imprimée en 1659. Mais souvent il en était résulté des inconvéniens. Malgré les sermens solennels par lesquels étaient liés tous les capitulans, le secret des délibérations s’échappait souvent du conclave et devenait l’objet des entretiens de la ville. On savait qui avait voté pour tel prisonnier ou pour tel autre ; on répétait ce qu’avait dit chacun des votans. De là des animosités, des haines et quelquefois des querelles. Le chapitre s’était efforcé de faire cesser ces indiscrétions vraiment condamnables, mais sans pouvoir y réussir. En 1574, beaucoup de personnes surent, dans la ville, « tout ce qui s’estoit dict et faict en chapitre. Le promoteur s’en plaignit, disant que cela tournoit au grand préjudice d’un chacun et pourroit engendrer quelques querelles. Chacun des chanoines fut, sur ce, attraict par serment. » On n’y gagna rien ; car « fut affirmé par tous messieurs, chacun en particulier, n’avoir révélé aucune chose. » En 1582, quelques chanoines avaient révélé à un gentilhomme tout ce qui s’était passé, tout ce qui avait été dit lors de l’élection du baron d’Aubigny de la Roche ; ce gentilhomme l’ayant fait savoir au promoteur, mais sans lui nommer les indiscrets, le promoteur se plaignit au chapitre de cette violation du serment qu’avaient fait tous les chanoines, de ne rien révéler. « Cela alloit (dit-il) au grand deshonneur de la compaignye, préjudice et détriment du privilége. » Le chapitre fit publier un monitoire général contre ceux qui avaient divulgué le secret de la delibération ; ce monitoire fut lu et affiché dans le chapitre ; et le tabellion était chargé de recueillir les dépositions de ceux qui viendraient à révélation, « pour estre procédé contre les coupables, ainsi que de raison » ; le chapitre ne put Le mode rien découvrir. Dans la suite, les indiscrétions furent poussées si loin, et produisirent des conséquences si fâcheuses, qu’on sentit enfin la nécessité de substituer à l’ancienne forme d’élection un nouveau mode qui rendît impossible désormais ces révélations indécentes. Dans le chapitre général du 18 août 1661, il fut arrêté, en principe, « qu’à l’advenir il seroit procédé à l’eslection du prisonnier par la voie du scrutin. »

La forme de ce scrutin était fort ingénieuse, mais un peu compliquée. Après la lecture des dépositions des prisonniers interrogés, le secrétaire remettait à chacun des chanoines autant de bulletins qu’il y avait, cette année, de prétendans au privilége. Sur chacun de ces bulletins, le secrétaire avait écrit, en présence du chapitre, le nom d’un des prétendans ; tous les bulletins étaient pliés de la même manière. Sur le bureau était une boîte entièrement vide, et reconnue telle par les capitulans. L’archevêque, et successivement tous les membres du chapitre allaient déposer dans cette boîte le bulletin sur lequel était écrit le nom du prisonnier qu’ils voulaient élire ; puis on fermait la boîte, on la tournait et renversait, et les bulletins étaient mêlés, pour qu’on ne pût soupçonner quels billets avaient été mis les premiers ou les derniers. Alors deux anciens du chapitre s’approchaient du bureau ; chacun d’eux avait une feuille de papier où étaient inscrits les noms des divers prétendans à la fierte. Le président ouvrait la boîte, en tirait les billets et les comptait, puis les remettait dans la boîte ; ensuite, il les dépliait, l’un après l’autre, les faisant voir à MM. du chapitre, lisait tout haut le nom qui y était écrit, et mettait ensemble sur le bureau les bulletins qui portaient le même nom ; à mesure qu’un prétendant était appelé, les deux anciens chanoines faisaient chacun une croix sur leurs feuilles, en marge de son nom. Tous les billets ayant été ouverts et appelés, ces deux chanoines disaient, l’un après l’autre, combien chaque prétendant avait de voix. Le nombre total des suffrages inscrits sur la feuille de chacun d’eux se trouvant égal à celui des chanoines présens, on comptait et recensait, à la vue de tout le chapitre, les billets de chacun des prétendans qui avaient été mis ensemble sur le bureau ; le nombre de voix obtenu par chacun se trouvant conforme à celui indiqué par les feuilles des deux anciens, le prétendant qui avait obtenu le plus de voix demeurait élu pour jouir du privilége. Si, sur plusieurs prétendans, les deux qui réunissaient le plus de voix se trouvaient les avoir en nombre égal, il fallait que le chapitre optât entre les deux. Alors, on brûlait dans un réchaud tous les billets distribués, au commencement de l’élection, par le secrétaire ; puis ce dernier écrivait deux bulletins dont le premier portait le nom d’un prétendant ; il remettait à chacun des chanoines deux bulletins portant chacun le nom d’un des deux prisonniers ; et on allait, de nouveau, au scrutin. Si, à ce second tour, les voix se trouvaient encore partagées en nombre égal, on avait trouvé un moyen pour débarrer. Tous les bulletins étaient brûlés de nouveau ; on écrivait autant de fois deux bulletins que s’il y eût eu un capitulant de moins. Deux bulletins étaient laissés en blanc et pliés ensemble comme les autres bulletins, de manière à ce qu’ils restassent unis ; les autres de même. Chaque couple de bulletins ayant été compté par le président, et le nombre de ces couples de bulletins reconnu égal à celui des votans, le président les jetait dans la boîte, mêlait tous les bulletins, afin qu’on ne pût distinguer où était le double bulletin blanc ; puis les chanoines allaient, chacun à son tour, chercher deux billets pliés ensemble. Alors, commençait l’élection ; chacun choisissait secrètement entre les deux bulletins écrits qu’il avait reçus, celui qui portait le nom du prisonnier qu’il voulait élire. Le chanoine, à qui étaient échus les deux bulletins blancs, devait en garder le secret et jeter un de ces bulletins dans la boite ; c’était ce bulletin blanc qui débarrait dans le cas où tous les autres chanoines avaient persisté dans leur premier vote [12].

Avec des avantages, ce mode offrait encore des inconvéniens. Dans le secret absolu où restaient leurs votes, les chanoines ne craignaient plus de donner leurs suffrages à de grands criminels qu’ils n’eussent pas osé élire de vive voix. En 1663, le chapitre avait élu Jean De Bouton, sieur de Chantemesle, que le parlement refusa comme indigne. L’année suivante, lorsque les chanoines députés allèrent au parlement insinuer le privilége, M. Maignard de Hauville, premier avocat-général, se plaignit de l’élection par la voie du scrutin secret. « Depuis quelques années, dit-il, le chapitre a esleu personnes incapables et hors l’estendue du privilége, comme personnes accusées de guets-à-pens, femmes qui avoient faict périr des enfantz, et autres crimes semblables, les quelz ont obligé la cour de ne pas enthériner leur grâce. Et, par ce moyen, le chapitre a esté cause que l’esglise et le concours du peuple ont esté privés de ceste resjouissance publique ; il ne faut trouver autre cause de ce désordre que le changement du mode d’opiner du chapitre, qui est la voye du scrutin, très-dangereuse, qui donne lieu à tous ces désordres, qui favorise les guets-à-pens et crimes semblables, des quels on eust eu honte d’opiner de vive voix ; plusieurs jeunes chanoines peu expérimentez ne donneroient leurs suffrages, après avoir entendu les antiens dans leurs advis ; ilz ne suivent que leurs sentiments, sans avoir esgard aux inspirations du Saint-Esprit, pour la quelle eslection il est invoqué en ce jour… » Il demanda que « deffenses fûssent faictes d’opiner par la voie du scrutin, avec injonction de suivre l’ancien ordre. » La cour ayant différé de statuer sur ce réquisitoire, quelques chanoines allèrent représenter aux présidens Bigot et De Franquetot « que le réglement d’eslire désormais le prisonnier par la voie du scrutin, ayant esté fait en un chapitre général et pour plusieurs raisons justes et canoniques, le chapitre espéroit que la cour ne prononceroit rien au contraire. » Le président De Franquetot leur répondit « que le dessein du parlement n’estoit de donner aucune loy au chapitre sur la manière d’eslire le prisonnier, mais seulement de l’exhorter à reprendre son ancien usage, attendu que depuis que l’on s’estoit servy de la voye du scrutin, le chapitre avoit toujours présenté des personnes indignes de la grâce du privilége. Lai et le président Bigot exhortèrent le chapitre à bien user de leur privilége, et que la cour seroit satisfaite. » Le jeudi 22 mai suivant, jour de l’Ascension, le chapitre procéda à l’élection d’un prisonnier, par la voie du scrutin, et nomma le sieur De Montgouge, qui fut délivré sans difficulté par le parlement.

Le nom du prisonnier élu pour lever la fierte était proclamé par l’archevêque, et écrit sur une feuille de papier, en cette forme : « N….., prisonnier en la conciergerie du Palais, et ses complices. » Le tabellion signait ; puis cette feuille de papier était pliée comme une lettre, et cachetée du sceau du chapitre en cire verte, sous la queue de la lettre. C’est ce qu’on appelait le cartel d’élection (au moment où j’écris, j’en ai plusieurs sous les yeux). Le messager, mandé par le président, allait chercher le chapelain de Saint-Romain, qui arrivait « vestu de robe, surplis, aumusse et bonnet. » On lui remettait le cartel clos, en le chargeant de le porter promptement au parlement et de rapporter la réponse. Il partait, précédé du coutre de l’église et accompagné d’un clerc de l’œuvre. Il était expressément défendu à tous les chanoines de sortir du conclave, avant que l’on fût venu apprendre officiellement au chapitre le résultat de l’élection et la décision du parlement. Cet usage fut reconnu en 1373, le jour de l’Ascension[13]. En 1546, le lendemain de la fête, le chanoine Batencourt reçut une semonce pour être allé se promener dans la cathédrale, après le dîner du chapitre et avant que l’on connût la décision du parlement[14]. En 1572, le chapitre se montra plus sévère ; et Mc. Claude Séquart, chanoine, fut non seulement réprimandé, mais condamné à vingt sols tournois d’amende, parce que, le jour de l’Ascension, il était sorti de la salle capitulaire avant que la décision des magistrats fût connue.


Dîner du chapitre.

Immédiatement après le départ du chapelain, les chanoines se dépouillaient de leurs surplis, et se rendaient à la bibliothèque, où ils trouvaient une table magnifiquement servie. Les dignitaires non prébendés, les chanoines qui n’étaient pas promus à l’ordre de prêtrise, encore bien qu’ils n’eussent pris aucune part à l’élection, étaient appelés à ce repas. Dès le samedi de Quasimodo, MM. de la chambre s’étaient occupés de régler ce repas, qui était toujours très-splendide. En 1557, il coûta cinquante-six livres neuf sols tournois, somme assez forte alors. En 1565, il coûta soixante-dix-huit livres quatorze sols. En 1575, M. le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, y assistait ; et le chapitre, averti à l’avance, avait donné ordre « d’achepter des viandes des plus exquises qu’il se pourroit trouver » ; aussi le banquet coûta cent soixante-quinze livres dix-neuf sols six deniers ; c’était, pour le chapitre, une dépense fort onéreuse. En 1577, il arrêta qu’à l’avenir cinquante livres tournois seulement seraient prises dans la caisse, pour ce repas, et que les deux chanoines reçus les derniers acquitteraient le reste des frais. En 1598, « eu esgard à la cherté des vivres, le chapitre décida qu’il ne seroit faict que troys plastz de viande pour le festin de l’Ascension prochaine. » En 1619, il ordonna que, dans ce repas, « on éviteroit l’indécence et le scandale. » Dès 1584, on s’était plaint du dégât que faisaient les laquais des chanoines, qui venaient servir leurs maîtres, à ce repas ; et on avait décidé que « messieurs seroient dorénavant servis à table par des chapelains. » Cela avait paru beaucoup plus décent ; on reconnut bientôt que cela ne l’était pas du tout ; et les laquais reprirent leurs fonctions. Quelques chanoines en amenoient deux ou trois, « aucuns des quelz emportaient des bouteilles de vin, de la viande et autres choses sous leurs manteaux. » En avril 1621, il fut arrêté que chaque chanoine n’amenerait qu’un domestique, et qu’on ferait sortir les autres. En 1675, le dernier chanoine auquel avait été adjugée une maison canoniale, devait donner trois cents livres pour le banquet de l’Ascension ; le chapitre en fournissait quatre cents autres. En mai 1675, le chapitre fit donner ces quatre cents livres au bureau des valides qui avait de grands besoins ; le 15 novembre suivant, le chapitre arrêta qu’il ne donnerait dorénavant aucune somme pour le festin de l’Ascension, et que les trois cents livres dues par le dernier logé des chanoines « seroient employées à faire faire un desjeûner ou honneste repas, à l’heure accoustumée. » En mai 1752, époque où, comme nous l’avons vu, une sédition avait éclaté à Rouen, où le magasin des blés du roi avait été pillé, et la garde bourgeoise assaillie à coups de pierres, « vu la calamité présente et les besoins des pauvres, il n’y eut point de repas, et la somme qui étoit destinée à cet objet fut distribuée aux pauvres des paroisses dépendantes du chapitre. » Les années suivantes, le repas eut lieu. Ce repas n’était point sans recherche et sans somptuosité ; et s’il eût été possible que la discorde eût pénétré dans la salle du festin, comme naguère chez le trésorier de la Sainte-Chapelle, à l’aspect de la table bien dressée et bien garnie, nul doute qu’elle n’eût, aussi bien qu’alors, admiré un si bel ordre et reconnu l’église. Lorsque tous les convives étaient à table, le chanoine qui était en jour d’officier, et qui, le soir, fort tard peut-être, devait célébrer la grand’messe, était obligé de venir dans la salle du banquet dire le benedicite, puis il se retirait immédiatement, et ne revenait que pour dire les grâces.

A eu croire un ancien manuscrit, « les chanoines ainsy réunis au conclave disnoient tous seulletz. » Mais il est certain qu’ils invitèrent quelquefois des personnes de distinction, et surtout des membres du parlement, depuis la suppression du grand dîner du Palais. En 1756, deux tables, de trente couverts chacune, dressées dans la bibliothèque, annonçaient que le chapitre attendait de nobles convives. C’étaient le duc de Montmorency-Luxembourg, gouverneur de la province ; le marquis de Villeroy, colonel du régiment du Lyonnais ; le marquis de Saint-Pern, lieutenant-général commandant des grenadiers de France ; le marquis de Puységur, maréchal de camp ; le marquis de Pont-Saint-Pierre ; le marquis d’Esclapont, lieutenant-colonel des dragons de la Reine ; MM. Feydeau de Brou, père et fils, le premier, doyen des conseillers-d’état, le second, intendant de la généralité de Normandie ; M. Le Camus de Pontcarré, premier président du parlement; tous les présidens à mortier, le doyen des conseillers, l’ancien président des requêtes, les gens du roi. En 1759, M. De Miromesnil, premier président, MM. De Villers, De Saint-Just et De Sévrai, conseillers au parlement, avaient été conviés à ce dîner ; la conjoncture était bien mal choisie ; car ce fut cette année-là qu’eut lieu l’élection de ce Dampierre, qui avait assassiné sa femme. En vain les chanoines avaient été avertis, à l’avance, que s’ils jetaient les yeux sur ce misérable, le parlement n’agréerait pas leur choix ; ils passèrent outre, persuadés que M. De Luxembourg, protecteur de Dampierre, leverait tous les obstacles. Dampierre fut donc élu, et le cartel envoyé au parlement, qui délibéra si longuement qu’à deux heures on ne pouvait pas encore pressentir sa décision. L’abbé Terrisse avait promis, de son chef, à M. De Miromesnil, que pour dîner on l’attendrait, lui et les trois conseillers conviés, jusqu’à cinq heures. Mais les chanoines perdaient patience, soit qu’ils fussent peu accoutumés au jeûne, comme le veut une chronique scandaleuse du tems, qui, en vérité, ne mérite guère de confiance ; soit plutôt, et cela est bien plus vraisemblable, qu’ils désirassent avancer les choses, pour que la cérémonie de la fierte eût lieu avant la nuit. Quoi qu’il en soit, la même chronique dit « qu’ils crièrent si fort, l’abbé Marescot, surtout, contre une si longue abstinence, qu’enfin il fut statué, d’une voix unanime (celle de l’abbé Terrisse exceptée), qu’on se mettroit à table et qu’on dîneroit sans attendre les conviés du parlement[15]. » Au plus fort de la mêlée, arriva le chapelain de Saint-Romain, qui venait annoncer que la cour avait déclaré Dampierre indigne du privilége. Se lever tous de table, se rendre dans une chambre voisine ; là, debout, décider tout d’une voix que « le chapitre avoit fait son élection et n’entendoit point procéder à une autre », expédier le chapelain avec cette réponse, puis se remettre à table et reprendre l’œuvre où on l’avait laissée : tout cela fut l’affaire d’un instant. Cependant l’abbé Terrisse, qui se voyait compromis avec le premier président, était sur les épines et non sans cause ; il ne fallut pas plus de tems au parlement pour enregistrer le nouveau cartel du chapitre et lever la séance, que le chapitre n’en avait mis à rédiger le cartel et à se rasseoir. Les chanoines en étaient à la fin du dessert, et le semainier attendait à la porte, tout prêt à entrer pour dire les grâces, lorsque voilà venir M. De Miromesnil, accompagné des trois conseillers invités avec lui. Les quatre magistrats stupéfaits, croyant rêver et se frottant les yeux ; l’abbé Terrisse, rouge, confus, balbutiant et ne sachant que dire ; les chanoines tout honteux n’osant lever les yeux de cette table, maintenant un peu en désordre, qui témoignait de leur appétit impatient et de leur empressement impoli ; c’est là une scène plus facile à imaginer qu’à peindre. Mais, dans les idées de l’époque, il n’y avait pas moyen que des magistrats prissent la chose du côté plaisant. Le premier président et les trois conseillers offensés témoignèrent leur surprise et leur mécontentement du peu de procédés du chapitre pour eux, et sortirent gravement, laissant les chanoines fort repentans et bien résolus à attendre desormais leurs conviés, ou à ne plus jamais inviter personne. En 1768, la misère des pauvres étant très-grande, il n’y eut point de grand banquet, et le chapitre fit remettre aux pauvres de la ville la somme destinée à en acquitter les frais. « Néanmoins, vu la nécessité où étoit le chapitre de se tenir assemblé jusqu’après la délivrance du prisonnier, on servit dans la bibliothèque un déjeûner simple, sans apparat, et sans aucuns domestiques. » Le 11 mai 1774, mercredi des Rogations, on ignorait encore à Rouen que le roi Louis XV était mort la veille ; on savait seulement que ce monarque « étoit en un extrême danger » ; le chapitre, en signe de douleur, arrêta qu’il n’y aurait point de repas le lendemain, et que la valeur en serait donnée aux pauvres. A la fin du repas, le célébrant venait dire les grâces, et il les terminait en prononçant ces mots : « Prions pour l’ame de M. Pierre Acarie, qui a donné commencement à cette bibliothèque. » C’est que la bibliothèque du chapitre, où avait lieu le repas, avait été comme fondée par Pierre Acarie, chanoine, official sous M. De Harlay, archevêque de Rouen, qui avait donné tous ses livres au chapitre. Le portrait de cet ecclésiastique était dans la bibliothèque[16].


Cérémonie au parlement. — Messe du prisonnier.

Voyons, maintenant, ce qui se passait au Palais. Vers huit heures du matin, tous les membres du parlement, revêtus de leurs robes rouges, sortaient, deux à deux, de la chambre du conseil, précédés de quatre huissiers en robes violettes, et du premier huissier en robe rouge ; escortés par les capitaines, officiers et gens des deux compagnies de la Cinquantaine et des arquebusiers, tous en armes et revêtus de leurs habits d’ordonnance ; cette cour souveraine se rendait, par la grand’chambre dorée, à l’extrémité méridionale de la salle des procureurs, où était la chapelle du parlement. Cette vaste et belle salle était tendue de tapisseries ; en avant de la balustrade, avaient été placées, à droite et à gauche, des bancelles couvertes de tapisserie parsemée de fleurs-de-lys, sur lesquelles s’asseyaient MM. du parlement ; là était célébrée une messe haute très-solennelle, qu’on appelait, au Palais, la messe du prisonnier. Comme la grand’messe de la cathédrale devait se dire fort tard, ce jour-là, tous les chapelains de cette église venaient au Palais, rehausser par leur présence la solennité de la cérémonie. Les musiciens de la maîtrise, les enfans de chœur y venaient aussi, et la messe était chantée, « avec orgue, concert de musique et instrumens, à quatre chœurs. » Ordinairement, elle était célébrée avec diacre et sous-diacre, par le prieur curé de Saint-Lô, et par les chanoines réguliers de ce prieuré. Quelquefois un évêque y officiait pontificalement. Ainsi, en 1738, M. Leblanc, évêque d’Avranches, célébra cette messe. La chapelle du Palais avait été décorée encore plus magnifiquement qu’à l’ordinaire. On avait élevé près de l’autel une estrade pour l’évêque célébrant, avec des siéges pour les ecclésiastiques qui l’accompagnaient. Le prélat s’était habillé dans le parquet ; il en sortit, la mitre en tête et la crosse en main ; arrivé à la chapelle, il salua l’autel, puis, se détournant, salua MM. du parlement, qui lui rendirent son salut. A la fin de la messe, il donna la bénédiction épiscopale. A cette messe, MM. du parlement n’allaient pas à l’offerte, et le premier huissier ne présentait pas la paix, cela ne se faisant qu’à la messe rouge de la Scène des Saint-Martin. Nous avons vu qu’en avant de la chapelle, des bancelles couvertes de tapisserie fleurdelysée, étaient disposées pour MM. du parlement ; on plaçait, en outre, anciennement, devant les présidens seulement, des carreaux de velours pour s’agenouiller. Les conseillers n’en avaient pas, et étaient obligés de se mettre à genoux, ce qui n’était pas commode et leur déplaisait fort. Long-tems ils en murmurèrent entre eux ; enfin, à la messe de l’Ascension de 1685, leur chagrin éclata ; MM. Brice et Busquet, conseillers, demandèrent des carreaux, et il fallut bien qu’on leur en apportât ; mais « les présidents De Brumare et D’Amfrevillele trouvèrent mauvais, et ostèrent violemment ces carreaux, qui, dirent-ils, n’estoient deûs qu’aux présidents[17]. » Indigné de ce procédé, M. De Neufbosc, conseiller, voulut, à son tour, ôter le carreau de M. le président D’Amfreville, pour le donner à M. Brice ; se voyant repoussé, il donna à ce président un coup de poing dans le côté ; et pensez que voilà une messe pieusement entendue et un public bien édifié. Après la fête, tous les conseillers se liguèrent, signèrent une plainte et députèrent deux ou trois d’entre eux vers le chancelier de France. Cette grave affaire, renvoyée à un conseiller-d’état chargé d’en informer, fut enfin terminée par deux arrêts du conseil, fort avantageux pour les présidens. Toutefois, les conseillers y gagnèrent aussi quelque chose ; car, depuis, ils eurent toujours des carreaux, non de velours violet fleurdelysé d’or, comme les présidens, mais de drap rouge, « chose qui (dit mon manuscrit, rédigé par un conseiller) convient bien mieux et est plus auguste dans les messes du Palais. » On sent bien que l’assistance des religieux-chanoines de Saint-Lô, des chapelains de Notre-Dame, et surtout des musiciens et enfans de chœur, n’était pas gratuite. Un arrêt du 5 août 1649 met ces dépenses à la charge de celui des conseillers qui avait été reçu le dernier avant la fête.


Dîner du parlement.

Après la messe, le parlement rentrait dans les salles du Palais, où (anciennement) un dîner magnifique avait été préparé. Dans ces tems reculés, il n’y avait pas de bonnes fêtes sans repas de corps. Nous avons parlé du banquet du chapitre ; le jour de l’Ascension, il y avait aussi grand dîner dans toutes les juridictions de la ville, à la chambre des comptes, au bailliage. « Ces compaignyes s’assembloient après la messe oije, pour prendre leur reffection et disner et se resjoyr ensemble sur le rachapt et miséricorde de Dieu, espandue sur le paouvre criminel[18]. » Chez tous les habitans de Rouen, il y avait, ce jour-là, au dîner, quelque chose d’extra ; « il n’y avoit bourgeoys, tant paouvre fust-il, qui ne s’esgayast de ceste grande et exhubérante grâce divine » Mais le plus célèbre de tous ces repas était celui du parlement ; on l’appelait le festin du cochon, quelquefois même le cochon, sans doute parce que l’animal qui porte ce nom y figurait honorablement au beau milieu de la table. Très-anciennement, il y avait, ce jour-là, au Palais, deux déjeuners ou dîners, l’un pour la grand’chambre, l’autre pour la chambre des enquêtes ; de plus, il y avait un souper, le soir, dans ces deux chambres ; dans chacune d’elles, les frais des deux repas étaient faits par les deux derniers conseillers reçus. Lorsqu’il n’y avait pas eu de réception dans l’année, le parlement prenait une somme sur la recette des amendes, pour subvenir à cette dépense.

Mais ce cas était rare ; il arrivait plus souvent qu’il n’y avait qu’un seul conseiller reçu ; alors le parlement lui subvenait avec les mêmes fonds. Souvent même, dans des années de cherté, il aidait les deux conseillers festinants (on appelait ainsi les magistrats dont le tour était venu de faire les frais du festin). En 1573, la grand’chambre, tout en ordonnant que « les deux messieurs derniers entrés en la dicte grand’chambre feroient le desjeûner, le prochain jour de l’Ascension, décida qu’il leur seroit délivré la somme de cent livres sur la recepte des amendes, attendu la cherté de présent ayant cours. » En 1574, cette cherté continuait ; M. De Halley, conseiller, qui s’était fait dispenser l’année précédente, en prenant l’engagement de faire le déjeûner l’année suivante, voulut, cette fois, s’en excuser encore, disant qu’il n’était plus le dernier reçu de la grand’chambre. A ce compte, quelques uns de ces messieurs n’auraient jamais payé leur écot : aussi M. De Halley ne fut-il pas écouté ; et le parlement décida que ce conseiller « n’avoit plus lieu de s’en excuser. Seulement, vu la cherté ayant de présent cours, et surtout celle du vin, la cour lui subvint. »

On tenait tant à ce repas, que, pendant les troubles de la ligue, la fraction du parlement restée fidèle à la cause royale, qui était allée s’établir à Caen où elle était comme en exil, manquant presque de tout, réduite à prier Henri IV de lui donner des robes rouges, et n’ayant point enfin de prisonnier à délivrer, ne laissa pas, toutefois, de s’asseoir chaque année, le jour de l’Ascension, à un banquet dont un de ses membres faisait les frais. Le matin, cette compagnie assistait à une grand’messe en musique célébrée par les religieux cordeliers. « MM. les présidents avoient robes rouges, et aucuns de MM. les conseillers, autant qu’il y en avoit qui avoient des robes rouges, en estoient vestus, portans leurs chaperons rouges fourrez ; les autres estoient en robes noires. » Ensuite on se rendait dans la chambre du conseil, où un dîner avait été préparé. Ainsi tout se passait comme à Rouen, sauf la délivrance du prisonnier, qui, pourtant, à vrai dire, eût été le principal. Seulement, les huissiers, s’imaginant, sans doute, que la mauvaise fortune rapproche les distances, s’avisèrent, un jour d’Ascension, de venir s’asseoir « en mesme salle et à une table tout près de celle de Messieurs ; » et ces braves gens de tordre, d’avaler et d’expédier les morceaux aussi bien, voire mieux, par aventure, que MM. les présidens et conseillers du roi ; pour l’heure, on parut prendre la chose en patience ; c’était un jour de grâce ; et peut-être, faute de prisonnier à délivrer, on accorda, in petto, la fierte à ces pauvres diables ; mais ce n’était que par provision ; et, dès le lendemain, les gens du roi se plaignirent aigrement de cette « entreprise des huissiers, contre la révérence et respect qu’ils debvoient à Messieurs de la court, s’estant ainsy mis à table, à costé d’eulx, en lieu qu’ilz debvoient servir. » Le premier président Groulard, qui était encore dans un jour d’indulgence, se contenta de prononcer « qu’il seroit faict information de l’antienne forme et usance. » Les huissiers savaient mieux que personne ce qu’il en était ; aussi entendirent-ils le premier président à demi-mot, et croyez que, l’année suivante, ils n’y revinrent pas.

Après les troubles de la ligue, lorsque le parlement fut réuni tout entier à Rouen, les grands festins continuèrent mieux que jamais. En 1597, la peste infestait plusieurs bourgs et villages des environs de Rouen, et menaçait cette ville elle-même. On s’occupait activement de la reconstruction du Lieu-de-Santé, mais les fonds allaient manquer. Quelques jours avant l’Ascension, le premier président Groulard dit à la grand’chambre « qu’en ce temps miserable, l’on debvoit retrencher toutes sortes de superfluitéz de banquetz et plustost convertir la despense que l’on y faisoit en de bonnes œuvres, utiles pour ung bien public, comme estoit le Lieu-de-Santé. » Il demanda « que l’on se passast à ung disner, tant pour la grand’chambre que pour la chambre des enquestes, et que l’on ostast et retrenchast le souper » que chacune de ces chambres était dans l’usage de donner le soir de l’Ascension. Les festinants de l’une et de l’autre chambre, ainsi déchargés, seraient quittes, en payant chacun cinquante écus que l’on emploierait à l’achèvement du Lieu-de-Santé. Sans doute la chambre des comptes, les trésoriers de France, le présidial et les autres compagnies de la ville voudraient, à l’exemple du parlement, « se retrencher et frayer aussy quelque chose pour les affaires de la santé. » Cette proposition, après avoir été délibérée per vota, fut louée et approuvée de tous. Des députés furent envoyés à la Tournelle et aux Enquêtes, pour faire savoir à ces chambres ce qui venait d’être décidé. MM. de la Tournelle applaudirent à cette résolution. « MM. des Enquestes s’y monstrèrent un peu plus difficiles, » mais la grand’chambre tint bon ; et il fut décidé qu’il y aurait seulement un dîner, et point de souper. M. Delaroque, l’un des festinants de cette chambre, consentit à payer, pour le Lieu-de-Santé, ce que la cour jugerait convenable ; on eut plus de mal avec M. Du Rozel, l’autre festinant, qui se récriait beaucoup, disant que « cela estoit volontaire et qu’il n’entendoit estre tenu de payer aucune chose. » Mais on lui fit honte de ses doléances, et il finit par s’exécuter comme son collégue. Ce souper n’était pas moins dispendieux que le dîner ; quelquefois on y invitait l’archevêque de Rouen, qui, retenu le matin au chapitre, pour l’élection du prisonnier, n’avait pu assister au déjeûner. Le vieux cardinal de Bourbon, qui, depuis, rêva qu’il était roi et qu’il s’appelait Charles X, se trouva souvent à ce second repas.

Mais, à un abus, en fut substitué un autre, peut-être plus dispendieux encore. Au lieu du souper qui s’était fait anciennement au Palais, le soir de l’Ascension, il passa en coutume que les deux conseillers festinants offrissent, le dimanche après la fête, un dîner à MM. de la grand’chambre. Ce dîner se donnait dans quelque jardin loué à cet effet, ou bien à l’archevêché, ou dans une salle de Saint-Ouen. Le samedi 13 mai 1600, on voit M. Moynet de Taucourt « inviter Messieurs à disner, le lendemain, au jardin, au lieu du soupper, qui autrefois se faisoit le jour et feste de l’Ascension, pour la solemnité du privilége. » On alla donc dîner au jardin ; M. Moynet, qui était chaud protestant, n’ayant eu garde de demander l’archevêché. — Jusques ici nous n’avons parlé que des conseillers festinants. Mais les conseillers étaient-ils seuls soumis à cette corvée, et les gens du roi ne devaient-ils pas la subir à leur tour ? On se le demanda en 1602. Cette année-là, il n’y avait aucun conseiller de la grand’chambre qui n’eût, à son tour, offert le festin annuel de l’Ascension. Quelqu’un ayant ouvert l’avis que les gens du roi ne devaient pas en être exempts, on pria ces messieurs de s’en occuper, mais ils s’en excusèrent, n’y étant pas, disaient-ils, obligés. La cour admit leurs excuses comme raisonnables, « veu qu’ils n’estoient pas véritablement du corps de la grand’chambre. » Il fut donc convenu que le receveur des amendes en ferait les frais, mais on enjoignit aux gens du roi d’y avoir l’œil, et de prendre garde que les deniers du roi fussent bien dispensés. « Y avoir l’œil ? (répondit l’avocat-général Thomas) nous n’en ferons rien, et demandons arrest qui nous en dispense ; ce n’est voirementnostre charge, et nous ne sommes cuisiniers pour sçavoir si le recepveur aura bien faict ou non. » « Entendez-vous (lui dit le président) persister aux termes que vous venez d’employer ? » « Depuis vingt-cinq ans que je suis en charge (reprit l’avocat-général Thomas), je n’ai jamais veu que l’on ayt condamné les gens du Roy à faire le festin de l’Ascension. Au reste, il ne fault pas prendre les mots aux cheveulx, et nous sçavons le respect que nous debvons à la court. » La chose en demeura là, relativement aux gens du roi[19]. Le receveur des amendes fit « une liste des viandes et choses nécessaires pour le dîner. » Il la soumit au premier président Groulard, qui, de l’avis de la compagnie, supprima ce qui lui parut de trop. Ce magistrat insista, de nouveau, sur la nécessité de « retrancher les luxes et despenses superflues et par trop déréglées, qui, depuis quelques années, s’estoient introduictz par émulation ou la curiosité de quelques ungs. » Pour couper pied à toutes ces superfluités, le parlement décida qu’à l’avenir il ne se ferait plus, à propos de la fête de l’Ascension et du privilége de saint Romain, qu’un seul repas, celui usité, de tout tems, au Palais, le jour même de l’Ascension ; que cent écus seulement, pris sur la recette des amendes, seraient consacrés à ce festin, par le receveur, qui, seul, en dirigerait les préparatifs, sans qu’aucun membre du parlement eût besoin de s’en occuper. Il fut défendu à MM. des Enquêtes de faire un repas particulier dans leur chambre.

Mais ces cent écus ne suffisaient pas à la dépense : l’amende destinée à cet usage par le roi n’était pas assez forte, et le receveur se plaignait d’y avoir employé de ses deniers. Le 14 mai 1604, le premier président Groulard reconnut lui-même la nécessité de reprendre « l’ancienne coustume, qui n’avoit esté retrenchée que pour raison du luxe et des exceds qu’on y apportait. Il estoit plus séant (disait-on) que les nouveaux entrans et derniers reçus en la grand’chambre en eussent la charge : seulement il convenoit qu’ils se gardâssent de tout luxe et superfluité ». Cette année, les deux derniers conseillers reçus donnèrent, pour ce repas, chacun cent écus auxquels on en ajouta cent autres pris sur les amendes. Trois cens écus étaient une somme alors ; c’en serait une encore aujourd’hui ; et on peut imaginer quel repas ce devait être.

Lorsqu’il n’y avait pas eu de promotion à la grand’chambre, dans l’année, des fonds pris sur la recette des amendes faisaient face aux frais du repas ; on prenait le pain et le vin à la buvette. En 1626, la misère était grande, « le nombre des pauvres augmentoit chaque jour » ; on souffrait beaucoup à Rouen de la disette des grains. Quelques jours avant l’Ascension, M. De Faucon, premier président, fit à la grand’chambre un tableau pathétique des maux de la province, et insista sur la nécessité « de retrancher le luxe et les superfluitéz qui se faisoient aux festins et banquetz du jour de l’Ascension, et d’en employer les deniers à la subvention et nourriture des pauvres ». On en conféra avec les procureurs-généraux de la chambre des comptes et de la cour des Aides ; je ne vois pas quel fut le résultat de cette conférence. Mais si, alors, on en revint à l’économie et à la frugalité, ce ne fut pas pour long-tems ; car, en 1631, quelques jours avant l’Ascension, M. De Bretignières, procureur-général, parla à son tour de la nécessité de retrancher les « grandes despenses qui se faisoient au banquet de l’Ascension. Le nombre des pauvres des paroisses de Saint-Maclou, Saint-Nicaise et Saint-Vivien estoit (dit-il) augmenté presque des deux tiers de ce qu’il estoit en 1622 ; il convenoit donc d’employer en aumôsnes aux pauvres nécessiteux, une partie des despenses excessives que l’on avoit coustume de faire en pareil cas. » La cour en délibéra ; mais sa décision peut surprendre ; il fut arrêté « de ne rien innover, et qu’il en seroit usé en la manière accoustumée. »

Que l’on ne s’étonne pas de voir se prolonger si longtems un abus si souvent attaqué. Presque tous les ans, comme on l’a vu, il était question de supprimer ce repas, ou, du moins, d’en diminuer considérablement la dépense. Beaucoup de membres de la compagnie y donnaient les mains ; mais on éprouvait la plus vive opposition de la part de ceux des membres de la compagnie, qui, ayant fait récemment les frais de ces fastueux banquets, apostrophaient vivement les nouveaux venus, leur imputaient d’avoir provoqué ces délibérations, et leur demandaient pourquoi ils seraient dispensees d’une charge que tous leurs anciens avaient supportée.


Lettre de Louis XIII au parlement, relative au festin du cochon.

Lettre En avril 1639, presque un mois avant l’Ascension, le parlement reçut une lettre très-expresse détaillée de Louis XIII, qui semblait devoir amener la compagnie à mettre des bornes à ce luxe effréné. « Noz améz et féaulx (leur écrivait ce monarque), nous sçavons que c’est une coustume ancienne, observée entre vous, que, tous les ans, le jour de Saint-Romain, après la levée de la fierte[20] il se faict par le dernier des conseillers en nostre court de parlement de Rouen entré en la grand’chambre, ung festin solemnel à tous ceulx de nostre dicte court, et qu’aucun de ceulx qui montent en ladicte chambre n’est exempt de ceste despense. Nous sçavons aussy que ceste coustume, particulière entre vous, n’ayant pas une approbation universelle, a esté mise, diverses fois, en délibération en nostre dicte court, comme si on la vouloit abolir ; mesme que la pluspart y ont donné leurs voix, dont l’effect n’a esté retardé que par quelques uns de ceux qui, les derniers, avoient faict ceste despense, qui imputent aux autres qu’ils s’en vouldroient excuser. Et, considérant combien plus louablement telles despenses se pourroient faire en autres choses, comme seroit en aumosnes et autres œuvres pies ; surtout en ce temps où le besoing en est très-grand et où l’exemple de nos officiers peut beaucoup vers les peuples pour les induire aux bonnes œuvres ; nous avons désiré vous faire ceste lettre pour vous dire ce que nous pensons sur ce subject, vous exhorter et convier, comme nous faisons, d’y faire considération, et de prendre, entre vous, résolution de réformer cet abus, dès à présent et pour l’advenir, employants ce que l’on a coustume d’y despenser, en quelque œuvre qui soit plus louable, comme en aumosne vers les pauvres et prisonniers, ou autrement ainsy que vous en adviseréz estre pour le mieux. »

Le parlement, après avoir délibéré sur cette lettre, arrêta que « les grands festins seroient abolis ; seulement, chaque année, les deux derniers conseillers promus à la grand’chambre, remettroient chacun la somme de cent escus (faisant en tout six cents livres) dans les mains du premier huissier, pour estre employés à un disner de toute la compaignie assemblée le jour de l’Ascension, pour la cérémonie du prisonnier. » Ne voilà-t-il pas un grand acheminement à la frugalité ; et si un dîner qui coûtait six cents livres d’alors était réputé modeste, qu’était-ce donc que ces grands disners que le parlement déclarait abolir ? Encore trouva-t-on, en 1648, que cette somme ne suffisait pas ; et beaucoup de membres demandèrent que chacun des deux derniers conseillers promus à la grand’chambre donnât pour cet objet cinq cents livres au lieu de trois cents, pour faire la somme de mille livres. MM. Voisin et Bigot, qui étaient les festinants, cette année là, déclarèrent qu’ils étaient prêts à faire ce que la cour trouverait bon, mais à condition, toutefois, que ce qui serait résolu « ne seroit pour eulx seulement, mais serviroit de règle, à l’advenir. » Rien n’était plus juste ; il fut donc décidé que, dorénavant, les deux derniers reçus d’entre les conseillers paieraient chacun cinq cents livres qui seraient employées à la dépense du dîner. En 1662, la misère étant très-grande, on avait établi des taxes pour les pauvres. Le parlement délibéra sur le point de savoir si on ferait le festin, suivant l’usage ordinaire ; si on en appliquerait la valeur à la subvention pour les pauvres, ou bien enfin si on réserverait quelque chose sur cette somme pour faire un déjeuner ; on adopta ce dernier biais ; il fut arrêté qu’une somme de cinq à six cents livres serait réservée pour le déjeûner, et que les deux magistrats, chargés de faire le festin, verseraient le surplus des mille livres par eux dues, dans les mains des trésoriers des pauvres. En 1685, la pauvreté et la misère étant encore extrêmes, MM. De Planterôsse et Piédouë, conseillers, qui étaient en tour, payèrent chacun mille livres, « au moyen de quoi ils furent dispensés de faire le festin ». Sur ces deux mille livres, mille six cents furent données en aumône à l’hôpital et à la Madeleine ; les quatre cents livres qui restaient furent employées au déjeûner du jour de l’Ascension.

Le sort de ce festin était d’être ainsi, à chaque instant, supprimé, réduit, puis rétabli plus somptueux qu’avant. Il était réservé au premier président Montholon (premier du nom) de lui porter un coup dont il ne pourrait plus se relever. Dans une assemblée générale du 21 avril 1692, il représenta que « la cérémonie qui se pratiquoit le jour de l’Ascension avoit beaucoup d’indécence, et qu’il falloit abattre le repas qu’on avoit coustume de faire, ce jour-là, vulgairement appelé le cochon. » Après une assez longue délibération, il fut arrêté que, désormais, le jour de l’Ascension, on se trouverait à midi au palais, pour y entendre la messe solennelle accoutumée ; qu’ensuite on se rendrait dans la grand’chambre, pour y juger le prisonnier qui serait nommé par le chapitre, et « qu’un chacun mangeroit chez soi, avant que de se trouver à la cérémonie. » Toutefois, l’obligation imposée à chaque conseiller, de payer mille livres, lors de sa promotion à la grand’chambre, fut maintenue ; on décida que ces mille livres seraient versées dans le coffre de la cour, et que chacun des présidens aurait une clé de ce coffre.

A dater de cette époque, je ne trouve dans les registres rien de relatif au banquet du jour de l’Ascension. On peut s’étonner des énormes dépenses qu’entraînait ce repas ; mais, d’abord, il faut remarquer que le parlement se composait de cent à cent vingt membres appartenant presque tous aux familles les plus riches et les plus distinguées de la province ; quelques uns de ces magistrats s’étant piqués de faire grandement les choses, ceux qui vinrent après eux, ne voulant pas demeurer en reste, renchérirent encore sur eux, et bientôt il n’y eut plus de bornes. Ajoutons que, presque tous les ans, les gouverneurs de la province, des conseillers d’état, des prélats, des princes, honoraient ce repas de leur présence. Le parlement se croyait obligé de déployer un luxe et une magnificence dignes de lui, dignes de pareils convives.

Toutefois, dans ces honneurs décernés à des princes, à des prélats, le parlement tenait toujours à ses prérogatives et ne perdait pas un pouce de terrain. Ainsi, lorsque c’était un évêque qui avait célébré la messe, le prélat déposait sur l’autel ses ornemens de célébrant, et rentrait avec le parlement dans les salles du palais, ayant à sa droite le premier président et à sa gauche le plus ancien des présidens à mortier ; et lorsqu’on se rendait à la salle du banquet, le premier président ne manquait pas de passer devant le prélat. Le parlement ne voulait même pas que son chef cédât le pas aux gouverneurs de la province, fussent-ils princes du sang. Le jour de l’Ascension 1622, le parlement étant dans la grand’chambre dorée, avec le duc de Longueville qui était invité, lorsque le moment vint de passer dans la chambre d’hiver où les tables avaient été dressées, M. Alexandre De Faucon, premier président, « entra le premier dans la salle du festin, après lui le duc de Longueville et ensuite les autres présidents. » Les présidens lavèrent les mains avec le prince. Toutefois, le duc de Longueville s’assit au haut bout de la première table, qui était pour les présidens et pour MM. de la grand’chambre, et « dans une chaire de velours rouge, couverte de passementz d’or, sur laquelle estoient des couëssins de velours violet fleurdelysé. » A sa droite et à sa gauche étaient les présidens ; et des conseillers de grand’chambre, autant qu’en pouvait contenir la table, étaient assis sur des bancs couverts de tapisserie fleurdelysée. D’autres tables avaient été dressées, où s’assirent ceux de MM. de la grand’chambre qui n’avaient pu trouver place à la table du prince, MM. des enquêtes, les gens du roi, le greffier en chef et le greffier de la grand’chambre. A la fin du dîner, le dernier reçu des huissiers disait les grâces, qui, ensuite, étaient chantées en musique[21].

Le dîner fini, le parlement, averti que les envoyés du chapitre, chargés d’apporter le cartel d’élection, étaient dans le palais, se rendaient dans la grand’chambre dorée, pour les recevoir.


Délibération sur le cartel.

Pendant le repas du parlement, qui durait environ deux heures, une toute immense assiégeait les avenues du Palais. La cinquantaine, la compagnie des arquebusiers et les sergens avaient peine à contenir cette multitude curieuse et impatiente. Souvent, forçant les gardes et renversant les obstacles, elle parvenait à s’introduire dans la grand’chambre dorée, où allait avoir lieu l’interrogatoire du prisonnier. En 1665, le duc de Montausier, gouverneur de la province, averti que la ville capitale de son gouvernement était désolée par la peste, s’était empressé de quitter Paris, pour venir partager les dangers de la population confiée à ses soins[22] ; il avait excité, par cette résolution généreuse, la reconnaissance et l’admiration des habitans de Rouen, qui recherchaient toutes les occasions de le voir et de lui témoigner les sentimens dont il les avait pénétrés. Le jour de l’Ascension, le peuple ayant su qu’il était au palais où il dînait avec le parlement, s’y porta aussi-tôt ; et son empressement devint fort incommode pour les magistrats. L’année suivante, on s’en souvint ; et il fut arrêté que, « pour prévenir la confusion et le désordre qui arrivoient en la salle d’audience par les personnes qui trouvoient le moyen d’y entrer, le prisonnier seroit interrogé, désormais, dans la chambre du conseil. » Mais cela n’eut lieu que pendant peu de tems. Plus tard la grande audience du prisonnier continua d’avoir lieu dans la chambre dorée, et, comme les désordres recommencèrent, il fut arrêté, en 1779, du tems du premier président Montholon, deuxième du nom, « que nul ne seroit admis dorénavant en la dite séance, que sur des billets signés de M. le premier président. »

Lorsque le parlement était en séance, et après que le greffier de la grand’chambre avait fait l’appel des membres de la compagnie, on introduisait les envoyés du chapitre. Tant que la confrérie de Saint-Romain exista, le chapelain de Saint-Romain, qui venait apporter le cartel, était accompagné du prévôt de cette confrérie et de « quatre compaignons choisis par le prévost[23]. » D’anciens maîtres de la confrérie se joignaient à eux, ce qui donnait plus de solennité à cette partie du cérémonial. Le chapelain de Saint-Romain, en surplis et aumusse, traversait le parquet, s’inclinait devant MM. du parlement, et présentait le cartel d’élection au premier président, qui brisait le sceau, lisait le cartel ou le remettait à un conseiller pour en faire l’ouverture. A dater de ce moment, l’ancien cérémonial était bien simple et bien court. Du tems des échiquiers temporaires, les clercs, porteurs du cartel, disaient ; « Nous sommes envoyéz par les doyen et chapitre de l’églize Nostre-Dame de Rouen, qui, en usant du privilége de monsieur sainct Romain, ont esleu pour joyr d’icelluy privilége l’un des prisonniers criminelz qui trouvez ont esté ès prisons du roy nostre sire à Rouen ; dont le nom est par escript en ung pou (peu) de papier cloz et scellé, afin que le dict prisonnier leur soit délivré en la manière accoustumée. » Alors, ils déposaient le cartel, et se retiraient ; le président criminel décachetait ce cartel, en présence du bailli de Rouen, du vicomte, de l’avocat et du procureur du roi, mandés à l’échiquier, à cet effet. Après avoir entendu le nom du prisonnier élu, si les magistrats savaient de quel crime il était accusé, ils le délivraient, sans difficulté, sauf le cas d’hérésie et de lèze-majesté. S’ils l’ignoraient, et que, conformément à l’usage existant dès lors, le prisonnier se fût fait écrouer pour dette civile, ils le délivraient sans l’interroger, sauf les réserves du procureur du roi. Ainsi, en 1454, le cartel du chapitre contenant le nom de Michel Manaut, « eu sur ce les adviz des officiers du bailliage, qui distrent (dirent) qu’ilz n’avoient point de congnoissance que le dict Manaut fust coulpable d’aucun crime, mais avoit, le dict jour de Rouvoisons (de l’Ascension), esté mis ès dictes prisons, à la requeste de Pierrenet le Plastrier, pour la somme de 10 liv. en quoy il estoit à luy obligé par corps ; iceluy prisonnier fu mandé des dictes prisons et faict venir en la chambre du conseil ; et illec, sans aucunement l’interroguer pour quel cas il doubtoit de (craignait pour) sa vie, fu délivré et baillé aux dictz chapellains et frères, par protestation que fist le dict procureur du roy, que s’il venoit à sa congnoissance que le dict prisonnier fust coulpable de crime de lèze-majesté, de l’aprouchier (citer en justice) et faire apréhender, s’il veoyoit que bien fust et y procéder ainsi qu’il appartendroit. » Ce Manaut avait tué sa femme, qui le quittait la nuit pour aller rejoindre ses amans.

Mais, lorsque l’échiquier, devenu stationnaire, voulut, abusant d’un édit de Louis XII, étendre au privilège de saint Romain des exclusions et des indignités qui ne regardaient point ce privilége, et établir en principe que la fierte serait refusée aux assassins de guet-à-pens, aux faux-monnayeurs, etc., il fallut bien que cette cour, quand les envoyés du chapitre lui demandaient un prisonnier, examinât son procès, si ce procès existait dans son greffe, ou, dans le cas contraire, se contentât d’interroger le prisonnier. Cet usage fut surtout rigoureusement suivi, depuis l’édit de 1597, par lequel Henri IV avait expressément défendu de donner la fierte aux individus coupables des crimes mentionnés ci-dessus, et, en outre, aux coupables de viol commis sur des filles.

Si donc le procès du prisonnier élu par le chapitre existait au greffe du parlement, le premier président donnait des ordres pour qu’on l’apportât à la cour, puis il nommait un conseiller pour en faire le rapport. Lorsque la procédure était volumineuse, deux autres conseillers étaient adjoints au rapporteur, pour l’aider dans son travail ; on les nommait évangélistes ; leurs fonctions étaient de rechercher les pièces et de les lire à la cour. Mais souvent le procès n’était pas au greffe. L’usage permettant à tous les régnicoles de prétendre au privilége, on conçoit que le parlement ne pouvait voir les procès de ceux qui venaient des autres provinces indépendantes de sa juridiction. Comment cependant, sans avoir vu le procès, connaître au vrai le degré de criminalité de l’acte commis par le prisonnier élu ; comment s’assurer si cet acte n’offrait pas des circonstances qui rendissent l’élu indigne du privilége, aux termes de l’édit de 1597. Sa confession devant les députés du chapitre, ses réponses devant le parlement, dictées, on le conçoit, par un vif désir de sauver sa vie et d’obtenir sa grâce, ne pouvaient inspirer qu’une médiocre confiance. Aussi vit-on les adversaires du privilége, le célèbre Sacy entre autres[24], tirer de cette impossibilité un argument très-fort pour soutenir que le privilége ne pouvait être accordé qu’à des hommes nés dans la province ou auteurs de crimes commis en Normandie, le parlement de Rouen ne pouvant que dans ces deux cas seuls les regarder comme ses justiciables. En 1615, le jour de l’Ascension, M. Du Vicquet, premier avocat-général, fatigué de voir ainsi souvent élire des prisonniers dont les procès ne pouvaient être représentés, demanda que « le parlement pourvût à ce que, dorénavant, ceux qui prétendroient jouir du privilége de saint Romain, fissent apporter leurs procès au greffe criminel, afin que la cour en tirast la connoissance de leurs crimes, en circonstances et deppendances. » Pour cette année, il n’empêchait pas, dit-il, que le prisonnier élu par le chapitre (le sieur De Villurbane, écuyer) fut délivré « pour les cas par lui confessés, et ainsi qu’il les avoit confessés ; » mais il demandait qu’aux frais de ce prisonnier les charges et informations fussent apportées à Rouen, au greffe du parlement, et qu’il signât l’interrogatoire par lui prêté, pour que les gens du roi pussent ensuite prendre de plus amples conclusions, si elles y échéaient. Ces conclusions restèrent sans effet, le parlement s’étant contenté d’ordonner la délivrance pure et simple du sieur De Villurbane.

Quoi qu’il en soit, si le procès était représenté, on lisait la procédure avec la même régularité que s’il se fût agi de prononcer une condamnation ; on jugeait les reproches ou récusations, s’il y en avait. Pendant l’examen du procès, les huissiers du parlement, accompagnés du chapelain de Saint-Romain, du clerc de l’œuvre, du messager et de quelques soldats de la Cinquantaine, allaient chercher le prisonnier. S’il était à la conciergerie du palais, ou dans la geole de quelque tribunal subalterne, la chose allait seule. Mais souvent il était détenu à la chambre des comptes, ou au bureau des finances, ou au bailliage. Ces diverses juridictions étaient très-jalouses, nous l’avons vu, du droit exclusif que s’arrogeait le parlement, de délivrer au chapitre des prisonniers que les officiers de cette cour venaient, pour ainsi dire, arracher de leurs mains et enlever sous leurs yeux. Le jour de l’Ascension, ces compagnies étaient assemblées dans leurs prétoires. Là, comme au parlement, il y avait eu messe haute, grand dîner[25] ; et ces magistrats restaient en séance, espérant toujours, mais toujours en vain, pouvoir, à leur tour, jouer un rôle brillant dans une cérémonie qui excitait à un si haut degré l’intérêt de tous. En 1523, le jour de l’Ascension, des huissiers du parlement étant venus aux prisons de la cour des Aides chercher Jean Le Landois, sieur d’Hérouville près Caen, élu par le chapitre pour lever la fierte, la cour des Aides décréta d’ajournement personnel ces deux huissiers. Par son ordre, ses avocats et procureur généraux allèrent remontrer au parlement « qu’en enlevant ainsy ung prisonnyer qui appartenoit à la cour des Aides, on avoit agy par circonvention, sinistrement et autrement que deuement. » Ils demandèrent que le prisonnier fût rendu à la cour des Aides, déclarant qu’en cas de refus, cette cour entendait en faire les poursuites, pour en avoir raison et réparation. Sur le refus du parlement, la cour des Aides envoya une députation au roi. L’affaire ne paraît pas avoir eu d’autres suites ; et cependant le ressentiment de la cour des Aides était grand ; car, par son ordre, Thomas Dacher, concierge de ses prisons, qui avait laissé enlever le prisonnier, fut mis en prison à sa place, et n’obtint sa liberté que trois ans après. En 1672, pour éviter de semblables conflits, on rédigea au parlement une déclaration que signèrent les chanoines de la cathédrale de Rouen, par laquelle « ils reconnoissoient le parlement de Normandie pour le seul juge des prisonniers qu’ils choisiroient pour jouir du privilége de saint Romain. » Cela n’empêcha point, dans la suite, les autres juridictions de disputer quelquefois au parlement, mais toujours sans succès, des prisonniers détenus dans leurs conciergeries.

Mais, le plus ordinairement, le prisonnier était délivré sans difficulté aux huissiers du parlement, qui déchargeaient le concierge de l’écrou. Pour qu’il pût librement marcher, ils attachaient ses fers ou ses chaînes à une seule de ses jambes. Dans cet état, on le menait, tête nue, à la conciergerie du Palais ; car l’usage voulait qu’il y fût enregistré. En quelque prison qu’il eût été écroué d’abord, il lui fallait passer par la conciergerie du Palais, avant de paraître devant le parlement ; « toujours on l’admenoit et faisoit passer par la conciergerie[26]. », et « si le prisonnier n’estoit pas ferré, il falloit qu’il le fût, avant d’estre conduit devant les juges[27]. » Cette nécessité de passer par la conciergerie était bien étroite ; car, en 1602, le chapitre ayant élu Antoine De Lespine, jeune homme de Rouen, dont le crime était de s’être battu en duel deux ou trois jours seulement auparavant, aux portes de la ville, ce prisonnier, détenu au bailliage, étant blessé au point de ne pouvoir venir à pied du bailliage au parlement, « fut apporté dans ung pennier d’ozier, pour raison de sa blessure. On le fit entrer dans la conciergerie, encore que l’on sçeust bien que le pennier ne pourroit point passer par le dégrey de la Tournelle ; puis on le fit ressortir de la conciergerie et monter par les dégréz de la grand’salle des procureurs[28] » C’est qu’alors on faisait monter les prisonniers de la conciergerie par un escalier de la Tournelle, qui aujourd’hui n’existe plus, ou du moins n’est plus d’usage. En entrant dans la chambre dorée, le prisonnier se jetait à genoux. Immédiatement on le faisait asseoir sur la sellette ; et alors commençait son interrogatoire ; « cet interrogatoire étoit toujours sévère ; le premier président avoit soin d’y rappeler toutes les charges du procès, et de demander au rapporteur et à chacun de messieurs du parlement, s’ils n’avoient point d’autres interrogats à faire, les invitant à le suppléer, s’il avoit omis quelques charges essentielles[29]. » L’interrogatoire étant fini, on faisait retirer le prisonnier. Alors, commençait la tâche des gens du roi. Comme ils avaient été présens à tout ce qui venait de se passer, ils commençaient par délibérer collégialement entre eux si le cas dont il s’agissait était susceptible ou non du privilége de la fierte. Après quoi, l’un d’eux prenait la parole, et concluait en conformité de la résolution collégiale prise entre eux. Long-tems les avocats-généraux avaient été ou s’étaient dits en possession de parler en cette circonstance solennelle, à l’exclusion du procureur-général. Mais en 1729, M. Durand de Missy, nouveau procureur-général, voulut donner les conclusions sur l’élection des sieurs De Boscgeffroy et De Torcy, et ne fit connaître sa prétention que le jour même de l’Ascension, lorsqu’on allait se rendre à la chapelle du Palais, pour entendre la messe. Au retour dans les salles du Palais, les avocats-généraux réclamèrent vivement contre la prétention du procureur-général. Le parlement, après les avoir entendus dans leurs soutiens respectifs, décida que, par provision, sauf et sans préjudice des avocats-généraux et du procureur-général, ce dernier porterait la parole dans l’affaire de ce jour. Alors, les deux avocats-généraux sortirent de la grand’chambre, d’assez mauvaise humeur, et ils se hâtèrent d’adresser une plainte au roi, contre ce qu’ils appelaient l’entreprise du procureur-général. Dans ce mémoire, qu’ils rédigèrent collectivement, ils disaient que « le procureur-général n’avoit que le ministère de la plume, lequel demandoit du silence et du secret. » Dans les registres du parlement, on trouvait des preuves multipliées de la possession où ils étaient de porter seuls la parole, ce jour-là. M. Durand de Missy, repondit « que le procureur-général n’étoit pas un muet à qui toute parole fut interdite. » De plus amples détails sur ce démêlé seraient peut-être fastidieux pour le lecteur. Nous ignorons ce que le roi ou son conseil décida sur ce différend. Mais depuis, on vit, le jour de l’Ascension, tantôt un avocat-général, tantôt le procureur-général prendre la parole, sur le cartel du chapitre.

L'orateur du parquet prononçait un discours dans lequel il avait soin de rapprocher toutes les charges du procès ; lorsqu’il avait fini, la délibération commençait. Quelquefois des parties civiles puissantes, en crédit, signifiaient au parlement, en ce moment même ou peu auparavant, des lettres d’évocation par lesquelles elles avaient espéré lier les mains de cette cour ; mais on en tenait peu de compte. Le mai 1631, sur une pareille évocation, le parlement jugea « qu’elle n’empêchoit point, en ce privilége, que la cour y interposât son autorité, et n’en jugeât le mérite pour l’intérêt public. » On avait plus d’égard aux récusations, et avec raison ; il ne convenait pas que des magistrats, parens du prisonnier ou de ses parties adverses, prissent part au jugement. Ainsi, en 1634, MM. Baudry et Payen, conseillers, parens du sieur De Montot, homicide par le prisonnier qu’avait élu le chapitre, se retirèrent. En 1602, on mit en question si MM. Moynet, Grimoult, De la Rivière, et Le Seigneur de Viquemare, conseillers, faisant profession de la religion prétendue réformée, devaient « assister au jugement du privilége, qui estoit un acte de cérémonie » ; l’affirmative fut résolue ; l’année précédente, le parlement avait arrêté que ces quatre magistrats s’abstiendraient ; mais c’est que, cette année-là, le choix du chapitre était tombé sur un prêtre ; et il n’avait point paru convenable que des réformés en jugeassent. Les conseillers clercs ne prenaient point de part à cette délibération, et cela se conçoit : d’abord il s’agissait de matière criminelle, ensuite ils devaient être au chapitre ; et que seraient-ils venus faire dans une compagnie assemblée pour examiner la validité de leur élection ?

Toutes ces précautions n’empêchaient point les brigues. En 1611, M. Du Vicquet, premier avocat-général, voulait qu’il fut décidé que, chaque année, le jour de l’Ascension, « avant de délibérer sur le cartel du chapitre, tous les membres du parlement jureraient qu’ils n’avoient poursuivi ou sollicité le privilége pour leurs parents et amis. » Tous les membres du parlement reculèrent devant la gêne et les obstacles qui seraient nés pour eux d’un engagement si solennel et si sacré ; et on décida que « le cas s’offrant, il y seroit pourveu : mais qu’actuellement il seroit passé outre à la délibération sur le fond » ; il n’en fut plus question, et les membres du parlement sollicitèrent comme avant.

Le premier président recueillait les voix, sans sortir de sa place ; chaque membre opinait tout haut, sans sortir de la sienne ; d’abord le rapporteur, puis les plus nouveaux conseillers, et ensuite les anciens, en finissant par les présidens. Le public, admis à cette audience, entendait tout ce que disaient les magistrats, et voyait à quelle majorité le prisonnier avait été délivré ou refusé au chapitre. Ainsi, en 1750, le 7 mai, jour de l’Ascension, lorsque le parlement déclara indigne du privilége de saint Romain le sieur Septier d’Héricourt, échevin et procureur du roi au grenier à sel de Montreuil en Picardie, élu par le chapitre, on sut que cet arrêt avait été prononcé à la majorité de 19 voix contre 12. Si la pluralité des suffrages allait à refuser le privilége au prisonnier élu parle chapitre, on faisait venir le chapelain de Saint-Romain, et le premier président lui prononçait un arrêt ainsi conçu : « La cour, ouï le procureur-général du Roi, a déclaré et déclare N... indigne du privilége de saint Romain. » On a vu, dans la partie historique de cet ouvrage, plusieurs exemples de ces sortes d’arrêts. Le premier président chargeait alors les députés d’inviter le chapitre à faire une autre élection. Souvent le chapitre s’en tenait à son premier choix, et il l’envoyait annoncer au parlement, qui, alors, n’avait plus qu’à se retirer ; ce jour-là, la fierte n’était point levée, et bientôt commençait au grand-conseil une procédure dont l’issue était rarement défavorable au chapitre. Dans ce cas, on ne sonnait point ; la procession de Notre-Dame faisait seulement le tour de l’archevêché ; elle sortait par le portail des Libraires, allait par les rues de Saint-Romain, des Bonnetiers, de l’Archevêché, et rentrait par le grand portail. Mais quelquefois aussi, les chanoines acquiesçaient à la décision du parlement. En voici deux exemples, à des époques très-rapprochées. En 1747, le chapitre avait élu Robert et Jean Lécoufflé, d’Avranches, condamnés à mort pour avoir tué leur frère. Le parlement, après avoir entendu la lecture du procès et interrogé les deux frères Lécoufflé, les déclara indignes du privilége de la fierte, et ordonna qu’ils seraient réintégrés dans les prisons de la conciergerie. Le chapitre, instruit de cette décision par le chapelain de Saint-Romain, entra de nouveau en délibération, et, renonçant à son premier choix, élut le sieur Gautier Duvignau, gentilhomme du Périgord, accusé d’avoir homicidé Pierre Mathalie. Un second cartel, contenant le nom de ce prisonnier, fut porté au parlement, qui délivra le sieur Gautier Duvignau. Toutes ces délibérations du chapitre et du parlement avaient pris beaucoup de tems ; le registre dit que messieurs du parlement ne sortirent du Palais qu’à huit heures du soir. La cérémonie de la fierte dut ne finir qu’assez avant dans la nuit. En 1750, le chapitre avait élu Claude Septier, condamné par sentence du bailliage criminel d’Amiens à être rompu vif. Le parlement, après avoir examiné le procès et interrogé Septier sur la sellette, décida que le crime dudit Septier n'étoit pas fiertable. Le chapitre de Notre-Dame, instruit de cette décision, envoya au Palais un second cartel, par lequel il désignait le nommé Ollivier, des environs d’Avranches, condamné à être pendu, pour meurtre. Le parlement le délivra au chapitre.

Lorsque le parlement avait jugé que le cas était fiertable, le premier président donnait l’ordre de ramener le prisonnier. On le faisait mettre à genoux, au milieu du parquet, et le premier président lui prononçait son arrêt de délivrance en ces termes : « La cour, toutes les chambres assemblées, ouï le procureur-général, a ordonné et ordonne que N... sera délivré aux doyen, chanoines et chapitre de l’église métropolitaine de Rouen, primatiale de Normandie, pour, par lui, jouir du privilége de saint Romain, pour les cas par lui confessés, et mentionnés au procès, et non pour autres. » Cette dernière clause et non pour autres, restreignait l’effet du privilége aux crimes confessés par le prisonnier élu, et en outre mentionnés au procès, si toutefois le procès avait été représenté. Il avait fallu en venir à cette exactitude rigoureuse de rédaction, pour empêcher que, comme dans les premiers tems, l’élu du chapitre ne se prétendît absous de tous crimes antérieurs, quelque en fût le nombre et l’énormité. Les mots : ainsi qu’il les a confessés, réservaient à la justice ses droits ultérieurs sur le gracié, s’il avait trompé le chapitre par des déclarations mensongères sur un crime qui, mieux connu plus tard, se trouvait exclus de la grâce du privilége. Quelle que fût la décision du parlement, l’auditoire devait se lever aussi-tôt que le premier président se couvrait pour prononcer l’arrêt, et ne devait se rasseoir qu’après que l’arrêt était entièrement prononcé [30]. Presque toujours, avant de prononcer cet arrêt, le premier président adressait au prisonnier une remontrance sur l’énormité de son crime. » En 1555, le chapitre avait élu Vauquelin des Yveteaux, René et Guillaume Leverrier, gentilshommes, coupables d’un meurtre prémédité, et le parlement avait, non sans répugnance, ordonné qu’ils seraient délivrés. Mais M. De Saint-Anthot, premier président, regardant ces gentilshommes d’un air sévère, leur dit : « Vous avez faict acte contraire à la nature des gentilshommes, oui doibvent estre naturellement vertueux et ne faire ny souffrir estre faict tort, mal, ny injures à aulcuns. Toutes foys, vous estes assemblez, et, de guet apensé, ayant achepté halebardes et bastons invasifs, avez meurdry et occis celuy qui estoit en une foire, qui ne vous demandoit rien ; AVEZ TUÉ LA CRÉATURE DE DIEU, QUE VOUS NE SÇAURIEZ FAIRE RESSUSCITER, faict sa femme veufve et ses enfants orphelins ; et luy, perdre le corps, et, à l’adventure (peut-être) l’ame ; dont le sang crie vengeance à Dieu. Ayez à vous bien conduire et à vivre en gens de bien, à l’advenir ; et saichez bien que VOUS ESTES ESCRIPTZ AU LIVRE ROUGE[31], et que, au premier meffaict que vous commettrez, vous serez puniz ainsy qu’il appartiendra, et sans espoir de grâce ny mercy. »

En 1706, M. Camus de Pontcarré, premier président, dit à Robert Le Gendre : « Vous devez vous occuper, le reste de vos jours, du soin d’apaiser la colère de Dieu, ne pouvant échapper à sa justice, à laquelle vous rendrez compte, un jour, du sang que vous avez répandu avec tant de cruauté et d’inhumanité. » Il ne restait plus aux magistrats qu’à délivrer ce prisonnier au chapitre. Il devait être conduit ferré à la Vieille-Tour, « et avoient accoustumé les chapelains de Monsieur sainct Romain baillier au geollier cinq sols pour les fers dudict prisonnier[32]. »


Le prisonnier sortant du palais et se rendant à la Vieille-Tour.

Depuis l’établissement du parlement, le prisonnier n’était pas remis immédiatement entre les mains du chapelain de Saint-Romain et des maîtres de la confrérie ; il appartenait aux huissiers de le conduire à la Vieille-Tour, et ils s’y rendaient, accompagnés des soldats de la Cinquantaine et des arquebusiers. Ainsi escorté, le prisonnier traversait la ville, tête nue, comme en arrivant au palais ; les rues étaient remplies de curieux qui se pressaient les uns sur les autres pour voir l’élu du chapitre. On s’arrêtait au hallage ; c’était en ce lieu seulement que les huissiers devaient délivrer le prisonnier au chapitre, représenté par le chapelain et par les députés de la confrérie de Saint-Romain. En 1630, le jour de l’Ascension, il y eut, sur cela, entre cette confrérie et les huissiers, un débat que le parlement termina à l’avantage de ces derniers, « cela ayant esté, de tout temps, ainsi accoustumé. » Cet empressement des huissiers n’était pas entièrement désintéressé ; presque toujours, le prisonnier leur donnait une gratification ; et on les vit quelquefois rançonner ce malheureux et ses complices. Le jour de l’Ascension 1639, les huissiers Louvel et Le Chandelier ayant conduit au hallage le sieur Duchemin, prisonnier délivré au chapitre, ce dernier leur donna trois pistoles à partager entre eux. Louvel, « non content de ceste gratification », exigea encore du prisonnier deux pistoles. Le corps des huissiers l’ayant su, s’en plaignit au doyen de la communauté, qui vint dénoncer le fait au parlement ; il demanda instamment que la cour fît défense à Louvel de commettre de telles fautes, « attendu que cela tournoit au déshonneur de leur compaignye », et le condamnât par corps à restituer les deniers qu’il avait, pour ainsi dire, extorqués au prisonnier. A entendre Louvel, le sieur Duchemin, arrivé à la maison du hallage, « luy avoit baillé ung petit paquet ployé, qu’il avoit accepté, croyant qu’il y avoit dedans quelques lizetz (rubans), comme le prisonnier en avoit donné à la pluspart de ceulx qui l’assistoient. Ayant ouvert ce papier, et veu qu’il contenoit deux demies pistolles et aultant en monnoie blanche, il avoit (disait-il), sur l’instance du prisonnier, rendu, le lendemain, le dict argent au procureur de Duchemin. » Le parlement jugea que cette restitution était un peu tardive, et condamna Louvel « pour la faulte par luy volontairement commise, à aumosner à l’Hostel-Dieu la somme de six livres » qu’il fut obligé de remettre, à l’heure même, dans les mains du greffier en chef. Il lui fut défendu « de plus commettre telles faultes, à l’advenir, et d’exiger aulcuns deniers que suivant les ordonnances et réglements, ou ceux qui luy seroient volontairement donnez. » Le premier président lui enjoignit, en outre, de porter honneur et respect à ses anciens, qu’il n’avait pas épargnés dans ses explications. Arrivés à la maison du hallage, les huissiers se retiraient après avoir remis le prisonnier à la confrérie de Saint-Romain. On le faisait monter à une chambre de cette maison, où il se reposait et prenait quelques rafraîchissemens, en attendant la procession ; je sais tel fils de famille, aujourd’hui père, grand-père, magistrat, qui, écolier alors, mettait beaucoup de prix à regarder le prisonnier prendre ce léger repas, et qui même lui aidait au besoin. Là, on lui ôtait ses fers, que l’on entortillait autour d’un de ses bras[33] ; et lorsque c’était un indigent couvert de haillons, on lui donnait des habits plus convenables, avec lesquels il pût figurer décemment dans la cérémonie. « Car, parfois, il s’en trouvoit de si misérables, qu’il les falloit revestir tout de neuf[34]. » Mais préalablement, le prisonnier, comme pour se purifier avant d’être admis à lever la châsse révérée du saint évêque de Rouen, devait, du moins anciennement, se confesser, dans la maison du hallage, au chapelain de la confrérie de Saint-Romain[35].

Notons ici une différence entre l’ancien cérémonial et celui des derniers siècles. En 1210 (nous l’avons vu par la lettre qu’adressèrent l’archevêque Robert et le châtelain d’Arques, au roi Philippe-Auguste), le cérémonial était bien simple. Le clergé de Notre-Dame se rendait processionnellement aux prisons ; les détenus étaient devant la porte, et le chapitre choisissait entre eux celui qu’il voulait favoriser de la fierte. Au xive siècle, et dès la fin du xiiie, ce n’était plus la même chose. Le chapitre, qui, les trois jours des Rogations, avait fait interroger tous les prétendans par ses députés, en choisissait un, le jour de l’Ascension, l’envoyait chercher ; puis, immédiatement, la procession de la cathédrale se mettait en marche, et se rendait à la Vieille-Tour, où elle faisait une station avec la châsse de saint Romain, en attendant le prisonnier qui arrivait bientôt. « Et font (les dictes processions) arrest et stacion en nostre marchié, en un lieu appelé la Viez-Tour, jusques ad ce que les diz deux chapelains, en l’abbit de l’églize, aient amené au dit lieu de la Viez-Tour le prisonnier ou prisonnière à eulx livré par nos officiers et mis hors de nos dictes prisons. Lequel prisonnier ou prisonnière est amené tout ferré parmi la dicte procession, jusques à la dicte fierte de monsieur saint Romain, et là est déferré. » C’est ce que disent textuellement des lettres-patentes du roi Charles VI, du 26 février 1394, jusqu’à présent inédites. Ces lettres sont fondées sur la pratique alors suivie. Car une des propositions avancées par le chapitre en 1394 est ainsi conçue ; « Au quel jour de l’Ascension est faicte une procession solempnel où sont portés plusieurs corps sains, et en espécial la fiertre monsieur Saint Rommaing, en la place du marchié de la Viel-Tour, en quel lieu les chapellains de la dicte églize amainent le prisonnier ou prisonnière, tous ferrés jusques à la dicte fiertre saint Roumaing. » La deuxième enquête de 1425 disait encore : « Et le corps du prisonnier est délivré aux chanoines et chapellains, qui le baillent aux frères de la frairie saint Roumain qui le meinent à la fierte d’icellui saint, pour rendre grâces à Dieu et au dit saint Roumain ; et là acquiert sa pleine délivrance. »

Mais ce vieux cérémonial tenait encore à l’usage existant alors, de délivrer presque toujours le prisonnier, sans l’interroger. A cette époque, la délivrance du prisonnier par les magistrats étant, en quelque sorte, immanquable, aussi-tôt que les envoyés du chapitre étaient partis leur porter le cartel d’élection, la procession de Notre-Dame se mettait en marche, et allait à la Vieille-Tour attendre le prisonnier, qui ne pouvait guère tarder d’arriver. Il semble que l’on en usait encore ainsi en 1512 ; car l’édit de Louis XII, du mois de Novembre, dit que « les dictes processions font arrest et station en un lieu appellé le marché de la Vieille-Tour, au quel lieu par les ditz deux chapelains est amené tout ferré le dict prisonnier esleu. » Mais, à cette époque même, ce cérémonial dut changer, car l’échiquier ayant décidé, de son chef, en 1512, que certains crimes seraient exclus de la grâce du privilége la délibération sur le cartel, qui jusqu'alors n’avait presque été qu’une pure formalité, devint une affaire sérieuse, et l’objet d’un débat dont l’issue était incertaine. En tout cas, l’interrogatoire détaillé du prisonnier, l’examen attentif du procès demandant un espace de tems que l’on ne pouvait point calculer à l’avance, le chapitre fut obligé d’arrêter que dorénavant le prisonnier attendrait la procession, au lieu d’être attendu par elle.

Lorsque ce cérémonial eut été adopté, à peine le prisonnier était-il sorti du palais qu’un messager allait, en toute hâte, avertir le chapitre que le prisonnier était libre et sur le cartel (pavé) du roy. L’archevêque ordonnait de sonner, et bientôt toutes les cloches de Notre-Dame, mises en volée, Georges-d’Amboise par-dessus toutes les autres, puis, presqu’aussi-tôt, les innombrables cloches de toutes les églises de Rouen annonçaient au peuple la délivrance du prisonnier. Alors, dans la ville, quels transports de joie ! Mais ce sentiment n’était point renfermé dans les murs de Rouen ; la voix tonnante de l’immense Georges-d’Amboise se faisait entendre à six et sept lieues à la ronde ; partout, dans les campagnes, on tressaillait à ce signal désiré, et un poème latin nous apprend qu’en témoignage d’allégresse, les villageois buvaient le vin le plus vieux de leurs celliers [36].

Un jour de l’Ascension (10 mai 1526), à peine le chapelain était-il sorti avec le cartel d’élection, pour se rendre au Palais, que l’on entendit toutes les cloches de Notre-Dame sonner en volée. Grand étonnement de la part du chapitre, qui n’avait pas donné d’ordres ; grand bruit dans la ville, où l’on crut que le prisonnier était déjà délivré, mais, surtout, mécontentement extrême parmi les membres du parlement, qui supposèrent que l’on voulait forcer leurs suffrages, le prisonnier élu ce jour-là par les chanoines étant assurément le plus grand scélérat à qui la fierte pût être donnée. Le chapitre fit aussi-tôt cesser la sonnerie ; le neveu du gardien de l’horloge, convaincu de cette faute, commise, disait-il, sans songer à mal, fut, à l’instant, fouetté de verges, par ordre de MM. du chapitre, et l’oncle fut sévèrement réprimandé. Au reste, le carillon n’était que différé ; le scélérat fut délivré par le parlement ; et bientôt on entendit de nouveau, mais à bon droit cette fois, toutes les cloches de Notre-Dame sonner en volée.

Au chœur, on commençait Tierce ; les portes du chapitre étaient ouvertes toutes grandes, et la multitude, qui se pressait aux abords de la salle capitulaire, pouvait voir l’archevêque, ou le doyen du chapitre, tenant à sa main une baguette au bout de laquelle étaient attachées toutes les confessions des prétendans qui n’avaient pas obtenu le privilége, et les brûlant successivement à un flambeau placé sur une table de pierre fixée au milieu de la salle, afin qu’il n’en restât aucun souvenir ; « de façon que la mémoire en estoit abolie et tellement effacée, qu’oncques n’en est advenu inconvénient à prisonnier aucun, pour avoir confessé possible plus que son procèz ne portoit[37]. » La confession du prisonnier délivré était seule réservée[38]. Ainsi, les prétendans malheureux n’avaient pas, du moins, à se repentir des aveux trop sincères qu’ils avaient pu faire pour gagner la fierte. De plus, ceux d’entre eux qui étaient venus volontairement se constituer prisonniers, dans l’espérance d’obtenir le privilége, sortaient librement des prisons. Pendant vingt-quatre heures, on ne pouvait les arrêter. Pareillement, à dater de l’insinuation, il était défendu aux officiers de justice d’arrêter sur les chemins les criminels qui venaient à Rouen se constituer prisonniers, dans l’intention de solliciter le privilége. En 1765, un cavalier de la maréchaussée, à Quincampoix, avait arrêté un individu qui, l’année précédente, ayant en vain sollicité la fierte, se rendait de nouveau à Rouen pour se constituer prisonnier et la demander encore. Les chanoines représentèrent au procureur du roi et au lieutenant de la maréchaussée « que ce seroit porter atteinte au privilége de saint Romain que d’arrêter ceux qui venoient volontairement se constituer prisonniers, dans l’assurance d’obtenir ledit privilége, ainsi que ceux qui se retiroient, ne l’ayant pu obtenir. » Les deux magistrats déférèrent à cette réclamation, et sur-le-champ le prisonnier fut rendu à la liberté. Depuis l’instant où les cloches avaient été mises en volée, le clergé du chœur chantait Tierce, Sexte, None, et ensuite un Te Deum très-solennel. La procession s’organisait pour sortir ; lorsqu’elle était formée, les chanoines allaient s’y joindre. Le cortége sortait par le portail des Libraires ; cette sortie par le portail du nord tenait sans doute à ce qu’il y avait eu très-anciennement, de ce côté-là, une chapelle dédiée à saint Romain. En sortant, le clergé chantait les répons « Ascendit Deus in jubilo », « Prœbuit se ipsum », et la belle hymne : « Christe quem sedes revocant paternœ », dont chaque strophe était répétée deux fois. En chantant ainsi, la procession descendait la rue Saint-Romain. Au portail de l’église de Saint-Maclou, se trouvaient trois enfans de chœur, dont deux portaient des chandeliers allumés, le troisième présentait l’encens au chapitre[39]. La procession prenait la rue Malpalu ; arrivée devant l’église des Augustins, elle détournait par la rue des Halles, puis, descendant à gauche, se trouvait à la place de la Haute-Vieille-Tour, où elle faisait sa station ; alors, les chants cessaient. Avertis à tems de l’arrivée prochaine de la procession, les confrères de Saint-Romain, le chapelain et le prisonnier étaient sortis de la maison du hallage, et s’étaient rendus à la place de la Haute-Vieille-Tour, où devait avoir lieu la levée de la fierte. Sur cette place existait très-anciennement le palais des ducs de Normandie. L’usage immémorial d’y amener le prisonnier, qui, là seulement, recevait pleinement sa grâce, n’avait-il pas son origine dans l’existence ancienne du palais ducal en ce lieu, existence attestée par tous nos historiens normands ? Du tems de nos ducs, sans doute le clergé de Rouen devait venir chaque année, le jour de l’Ascension, à leur palais, demander un prisonnier, soit à ces princes eux-mêmes, soit à leurs officiers ; ou bien, s’étant fait délivrer ce prisonnier dans quelque endroit de la ville, venir ensuite rendre hommage au souverain et le remercier de sa déférence pour l’église, et de sa clémence envers le prisonnier. L’usage de se rendre tous les ans à Vieille-Tour, usage immémorial, survivant pendant six siècles aux ducs et à leur palais, et ne cessant qu’avec le privilége lui-même, nous paraît contribuer à établir que, dans l’origine, le droit de délivrance du prisonnier était dans les mains du souverain. Ce n’était qu’à la Vieille-Tour, c’est-à-dire devant le duc ou ses officiers, que le prisonnier, levant la châsse, acquérait dans leur plénitude sa grâce et sa liberté ; là seulement on lui ôtait ses fers. Nous le répétons, cet usage, religieusement suivi par le clergé de Notre-Dame, jusque dans les derniers tems, nous paraît indiquer clairement la nature primitive du privilége.


De la chapelle de Saint-Romain à la Vieille-Tour.

Au bas de la place de la Haute-Vieille-Tour, et au-dessus de la porte qui communique a la Basse-Vieille-Tour, on remarque un édifice[40] haut de soixante-quinze pieds environ, formé de six corps superposés, qui, depuis sa base, large de vingt pieds, jusqu’au faîte, va toujours diminuant de largeur, et se trouve réduit, à la fin, à de très-petites proportions, ce qui lui donne une allure svelte et quelque chose de pyramidal. Le rez-de-chaussée, percé de trois portes, offre trois faces décorées de colonnes corinthiennes ; sur l’entablement qui domine cette espèce de portique, on voit une plate-forme ou tribune fort élevée à laquelle on accéde par deux larges escaliers découverts, dont l’un est à droite, l’autre à gauche de l’édifice. C’était là, dans les trois derniers siècles, la chapelle de Saint-Romain ; c’était là qu’avait lieu la levée de la fierte. Cette chapelle ressemble aussi à un portique ; et, dans des proportions moindres que celui qu’il domine, ce portique reproduit à peu près les mêmes formes, et est comme lui orné de colonnes d’ordre corinthien. Du centre des quatre frontons qui couronnent ce deuxième péristyle, s’élance un petit édifice de la plus exquise élégance, enrichi de colonnes, de pilastres, et percé de douze petits portiques à jour. Aux quatre angles de la corniche de ce petit clocheton, quatre aigles supportent sur leurs ailes à demi éployées des guirlandes de feuilles et de fleurs. Trois élégantes campanilles, dont deux sont à jour, superposées et toujours décroissantes jusqu’à de très-petites proportions, surmontent l’édifice et le terminent d’une manière gracieuse. Jusqu’à 1543, la fierte avait été levée dans une chapelle de Saint-Romain, construite très-anciennement dans un autre endroit de la Vieille-Tour. Mais, au mois d’août 1542, s’occupant de réparations à faire dans la place, MM. de l’hôtel-de-ville reconnurent que cette vieille chapelle menaçait ruine ; ils jugèrent nécessaire de la reconstruire, mais à un autre endroit où elle fût honorablement et plus en vue ; ils offrirent au chapitre d’en faire les frais. Le chapitre y consentit, et, d’accord avec l’archevêque et les conseillers de ville, convint du lieu où serait bâtie la nouvelle chapelle[41]. A la prière du chapitre, MM. de l’hôtel-de-ville s’obligèrent, par un acte en forme, qui est parvenu jusqu’à nous. Par cet acte, en date du 10 septembre 1542, ces officiers declaraient que, « pour la continuation et entretenement du service divin et décoration de la ville, ils promettoient de faire de nouveau construire et édiffier la chapelle de Sainct Romain assise en la Vieille-Tour du dict Rouen, en lieu propre et convenable, autre que celluy où elle estoit de présent, lieu qu’ilz avoient d’ailleurs monstré au trésorier de Nostre-Dame et à un autre chanoine nommé Romé. Ils s’engageoient à faire cet édifice en dedens les Rogations prochaines, sur l’obligation des biens et revenus de la maison de ville. » Cette promesse fut fidèlement accomplie. Dans l’intervalle de septembre 1542 à mai 1543, s’éleva l’édifice que nous venons de décrire[42] ; et dans un manuscrit de 1543, nous lisons que « la fierte fut levée, ceste année, à la Vieu-Tour, par noble homme Jehan De Mussy, sieur de Goberville, en une chapelle nouvellement érigée sur la voulte de la porte de la dicte Vieu-Tour[43]. »

Le prisonnier et ceux qui l’accompagnaient montaient à la plate-forme, par le côté droit du perron, et le prisonnier se tenait debout au milieu de la plate-forme où le peuple le voyait de tous les côtés de la place. Comme nous l’avons dit, la procession, arrivée à la Vieille-Tour, s’arrêtait ; le chant cessait. L’archevêque, l’officiant, le diacre, le sous-diacre et quelques dignitaires du chapitre montaient au haut du perron. Derrière eux, deux chapelains portaient la châsse de saint Romain, qu’ils posaient dans la chapelle sur une table ou console couverte d’une nappe richement brodée. Le prisonnier était à genoux, nu-tête, délivré de ses fers, que l’on voyait entortillés autour d’un de ses bras. Au moment où l’on déposait la châsse sur l’autel ou table destiné à la recevoir, il la couvrait de baisers[44]. Le prélat lui adressait une allocution telle que la suivante, que j’ai trouvée dans un ancien manuscrit du chapitre, et que je ne reproduis qu’à cause de la singularité de ses termes : « Vous voicy, monsieur, tout riant et au plus beau jour de vostre félicité, tout content et au plus heureux estat de vostre gloire, tout joyeux et en la plus éminente élévation de vostre grandeur, respirant un air déglacé et esclaircy de tous nuages, dans un serein du matin, qui vous ouvre la plus riante face du soleil des humains. Je reconnoys bien que MM. du chapitre vous ont, ce jourdhuy, faict part du très sainct et sacré thrésor que ce grand sainct Romain leur a commis pour en estre les fidèles dispensateurs et maistres, vous faisant renaistre à une nouvelle vie, revivre en un renessant bonheur, vous qui ne respiriéz plus qu’un funéreux cercueil, si une divine métamorphose n’eût changé l’erreur de la justice de Dieu à une plus douce miséricorde et clémence, de la quelle vous jouissez ce jourdhuy ; Dieu vous en fasse la grâce. » Il lui ordonnait, ensuite, de réciter le confiteor. Anciennement, et encore en 1512, il paraît que le prisonnier « devoit faire confession sacramentalle à un prestre, en présence d’icelle châsse ou fierte, et n’estoit déferré qu’après[45]. » Nous venons de voir qu’en 1656 cette confession se faisait dans la maison du hallage ; alors, le prisonnier se contentait de réciter à genoux le Confiteor. Cependant, le célébrant, lui mettant la main sur la tête, et récitant les prières Misereatur et Indulgentiam, lui faisait mettre les épaules sous les deux bras de devant du brancard de la châsse. Le prisonnier, se levant trois fois, haussait chaque fois légèrement, et avec respect, la châsse, en signe d’absolution. « Et, en signe de sa délivrance, luy est baillé à soustenir et porter le bout de devant de la dictefierte, jusquez à l’église Nostre-Dame[46]. » C’était un signal pour le peuple « estant à l’entour, sans nombre », qui, plein d’enthousiasme, de joie et d’attendrissement, faisait aussi-tôt retentir la place du cri : Noël ! Noël ! Noël ! « qui vaut autant (assure un vieil auteur) que si on disoit : Dieu soit avec nous ; car NOË EL est interprété requies domini, repos de Dieu[47]. » Ce cri de joie, autrefois usité par toute la France, lors des réjouissances publiques, s’était fidèlement conservé à Rouen, où il existait encore dans les derniers tems[48] ; mais alors on y joignait les cris de vive le Roi ! qui, peut-être même, couvraient l’ancien cri. C’est ce moment qu’a choisi l’auteur d’une ancienne estampe représentant la cérémonie de la levée de la fierte ; et ce moment était important, puisque la libération, l’absolution entière du prisonnier était comme attachée à la levée de la châsse du saint. Dans cette estampe, on voit, au haut du perron, le prisonnier à genoux levant la fierte, au conspect de la multitude qui se presse dans la place de la Vieille-Tour. Mais cette composition était d’une extrême faiblesse, sous tous les rapports, et les lourds costumes du tems de Louis XV qui y figurent, les robes à paniers surtout, sont du plus triste effet. Mademoiselle Espérance Langlois, en traitant le même sujet, a placé la scène au xvie siècle ; cette époque lui offrait des costumes pittoresques et gracieux qu’elle a su reproduire avec l’admirable talent que chacun lui connaît. C’était alors qu’un confrère de Saint-Romain mettait sur la tête du prisonnier une couronne de fleurs blanches, symbole de l’innocence, de la pureté qu’il venait de recouvrer ; « couronne dont il ne se fait pas un plaisir » dit un manuscrit du xviie siècle. L’archevêque et ceux qui l’avaient accompagné au haut du perron descendaient les degrés. Le prisonnier les suivait, portant sur ses épaules et tenant de ses deux mains les bouts de devant du brancard sur lequel était la châsse. Les deux bouts de derrière étaient portés autrefois par un confrère de Saint-Romain[49] ; depuis, ils le furent par le chapelain de la confrérie ; on avait bien soin que ce ne fût pas un boîteux[50]. Il arriva quelquefois que le prisonnier se trouvait hors d’état de porter la fierte à la procession. En 1602, le jour de l’Ascension, le parlement ayant délivré aux chanoines les nommés Antoine De L’Espine et Robert Briselance, jeunes gens de la ville, prisonniers pour s’être battus en duel aux portes de Rouen, De L’Espine, qui, à raison des blessures graves qu’il avait reçues dans ce duel, avait été, ce jour même, transporté du bailliage au parlement dans un panier d’osier, fut jugé hors d’état de lever la fierte. Le chapitre, dans son cartel d’élection, après avoir indiqué ces deux prisonniers au parlement, avait ajouté ces mots : « remettant à la prudence de messieurs de la court d’ordonner de celuy qui, sans danger de sa vie, pourra porter la châsse de monsieur saint Romain, à la procession. » Le parlement ordonna que la fierte serait portée, de la Vieille-Tour à la cathédrale, par Robert Briselance, complice de De L’Espine. Ce dernier fut porté à la procession, couché dans son pennyer d’osier.

Une foule immense se pressait sur les pas du cortége [51] ; les rues, les places, les croisées ne suffisaient pas ; les toits même des maisons étaient couverts de curieux.

En 1504, la couverture de dix des échoppes ou boutiques appelées les Petits-Changes (près la Calende) « estoit presque toute rompue et brisée, à raison de ce que, tous les ans, plusieurs gens montoient dessus la dicte couverture et la dévastaient et rompoient, le jeudi des Rogations, pour voir passer le prisonnier, quand il retournoit de lever la fierte de monseigneur sainct Romain. » La ville fut obligée de les faire couvrir à neuf, et on mit dessus « une deffence de bois, semée de cloux fichés dedans le dict bois, tout au long des dictes échoppes, afin que, doresnavant, les gens ne pussent plus monter sur la couverture d’ycelles[52]. » Les dames, les demoiselles, avides de ce spectacle, se pressaient aux fenêtres de tous les étages de la rue de l’Épicerie, de la place de la Calende, de la rue du Change et du parvis ; un poème latin, que nous avons déjà cité, nous l’apprend : « les jeunes filles, si avides de tout ce qui est nouveau pour elles, groupées aux fenêtres, attendent avec impatience le cortége qui va passer ; elles désirent voir, elles ne désirent guère moins d’être vues[53]. »

Décrivons la procession qui excitait un si vif empressement ; cette procession, à laquelle assistaient tous les couvens d’hommes de la ville, toutes les paroisses avec leurs croix et leurs bannières, si bien représentées et caractérisées par mademoiselle Espérance Langlois, dans l’admirable planche qui décore le premier tome de cet ouvrage. Le cortége se remettait en marche, emmenant comme en triomphe le prisonnier délivré au chapitre, et chantant l’hymne : Felix dies mortalibus, revenait à la cathédrale par la rue de l’Épicerie, la Calende, la rue du Change et le grand portail du parvis, appelé anciennement Portail de Saint-Romain. C’était alors que la procession, devenue complète par la présence du prisonnier délivré, excitait, au plus haut degré, l’avide curiosité et l’intérêt toujours croissant de la foule immense accourue de tous les points de la province et de plus loin, pour la voir.

On voyait d’abord les quatre écoles des pauvres, composées chacune de trente enfans ; leurs croix de bois étaient ornées de fleurs ; chaque pauvre portait un pain de douze ou quinze livres ; ces pains leur étaient distribués aux frais du maître en charge de la confrérie de Saint-Romain. Derrière eux, deux ecclésiastiques, revêtus d’aubes et précédés d’une croix, d’une bannière et de deux chandeliers, portaient la châsse de saint Blaise, aux deux côtés de laquelle marchaient quatre laïques tenant chacun une torche ardente. Cette châsse appartenait à la confrérie des peigneurs de laine, qui la suivaient modestement deux à deux, portant chacun un bouquet de fleurs. Le clergé de Saint-Herbland suivait, avec la châsse de ce saint ; celui de Saint-Godard, avec la châsse de sainte Ursule ; le clergé de Saint-Jean, avec la châsse de Notre-Dame-de-Pitié, contenant les reliques de saint Lô, et chargée de chaînes d’or et de colliers de perles ; cette châsse appartenait à la confrérie des marchands d’oranges, fondée en l’église de Saint-Jean. Suivait la Charité de Saint-Gervais, avec la châsse de ce saint, faite de bois doré et en forme de chapelle ; la châsse de saint Sébastien ; le chapelain de Saint-Sever, précédé par la châsse de ce saint, et suivi de sa confrérie composée de chapeliers et de bonnetiers ; la châsse de tous les saints, de forme gothique, de cuivre doré, ainsi que les dix-sept figures dont elle était décorée ; la châsse de sainte Anne. Derrière, venait la Cinquantaine, compagnie composée de cinquante bourgeois revêtus de casaques de velours vert, armés de fusils et de hallebardes, et marchant deux à deux, en bel ordre. La confrérie des sergens, précédée de sa vieille bannière ; le dragon de Notre-Dame, serpent monstrueux et ailé, porté au bout d’un bâton par un bedeau revêtu d’une robe violette ; il était surmonté d’une image de la sainte Vierge qui le foulait aux pieds, « pour signifier que Marie est cette femme forte qui a brisé la teste du dragon infernal[54]. » Dans la gueule du monstre, figurait un poisson, le plus gros qu’on eût pu trouver, « spatium admirabile rhombi » comme dit Juvénal ; car ce premier dragon n’était point carnivore ; il ne mangeait que du poisson, et n’aurait, pour rien au monde, accepté de la viande. Les chuchotemens, les cris qui s’élevaient à l’apparition de ce monstre, étaient couverts par les fanfares d’une musique nombreuse et brillante, par le bruit des cornets, des clairons, des trompettes[55] « résonnant mélodieusement cantiques et mottets en l’honneur de Dieu[56]. » Chacun des musiciens portait les livrées du maître de la confrérie de Notre-Dame, avec ses armoiries représentées sur une enseigne de taffetas, environ d’un pied et demi en carré. La châsse de Notre-Dame, en argent vermeil doré et ciselé, pesant cent dix marcs d’argent, ornée de seize piliers et de six tableaux représentant l’histoire de la Vierge, avec trois figures en bosse posées sur le sommet de la châsse ; celle du milieu, haute de huit pouces, était l’image de la sainte Vierge ; les autres, hautes de six pouces, représentaient deux prophètes. Derrière cette châsse, qui « contenoit du laict, des cheveux et de la chemise de la bienheureuse Vierge », on voyait « plusieurs notables bourgeois de la ville, marchant deux à deux, avec une grande dévotion. » Venaient ensuite les deux bannières de Notre-Dame, les enfans de chœur portant à la main d’énormes bouquets achetés aux frais du chapitre, qui donnait, annuellement, une somme assez forte pour cet objet ; puis, le clergé de la Cathédrale, au nombre de deux cents ecclésiastiques, environ ; tous les chanoines avaient leurs soutanes de soie violette ; les dignitaires du chapitre et les conseillers-clercs au parlement avaient des soutanes rouges en soie. Le chanoine officiant, qui devait célébrer la messe ce jour-là, marchait le dernier. L’archevêque le suivait, donnant la bénédiction au peuple, qui se pressait le long des rues. Quelquefois, des personnes de haute distinction suivaient cette longue procession. En 1449, on vit marcher derrière le clergé le duc de Sommerset, lieutenant de Henri VI, roi de France et d’Angleterre, gouverneur en France et en Normandie. En 1756, on y vit le duc de Montmorency-Luxembourg, gouverneur de la province, accompagné d’un nombre considérable de gentilshommes, et suivi de ses gardes ; le premier président du parlement et tous les présidens à mortier ; le doyen du parlement, les gens du roi, les marquis de Pont-Saint-Pierre, de Villeroy, de Puységur ; des lieutenans-généraux des armées du roi, des colonels. Cette année-là, le corps du chapitre était escorté d’un détachement de grenadiers de France, marchant sur deux lignes, le long des rangs de MM. les chanoines, en dehors. Cette assistance du premier président et des autres membres du parlement était fortuite ; et c’est à tort qu’un jurisconsulte a dit que « le parlement, la chambre des comptes, la cour des Aides, le bailliage, l’hôtel-de-ville, et autres compagnies, corps et communautés de la ville, assistoient toujours à cette procession[57]. »

A un assez long intervalle, par respect pour le prélat et pour les personnes de distinction qui le suivaient, on avait vu long-tems marcher un bedeau vêtu d’une robe violette, portant au bout d’un bâton la figure en osier d’un dragon ailé que le peuple regardait comme une représentation de celui qu’avait anéanti saint Romain, ou comme la dépouille même de ce dragon. La confrérie des gargouillards, qui l’environnait, avait l’ordre de se tenir à une assez grande distance de l’archevêque, non sans sujet ; car, aussi-tôt que le bas peuple apercevait ce dragon, il éclatait en cris de joie, en exclamations bruyantes, à n’entendre point Dieu tonner. Comme si ce n’eût pas été assez que de produire en public cette grotesque image, pour exciter l’hilarité générale, les gargouillards ne manquaient guère de lui mettre dans la gueule, tantôt un jeune renard, tantôt un lapin, tantôt un petit cochon de lait vivant, dont les cris glapissans divertissaient infiniment le peuple ; car ce second dragon ne se serait pas contenté de poisson, comme son confrère qui le précédait ; il était carnivore, voire même anthropophage en un besoin. Mais qu’était-ce que cela ? De mauvais plaisans ne s’emparèrent-ils pas, un jour, du petit cochon de lait, prêt à figurer dans la gueule du dragon ; et vite de lui offrir du lait doux, mêlé de jalap, dont le glouton ne se fit pas faute, comme on peut croire ; voilà cette petite bête dans la gueule du monstre, criant d’abord et se démenant fort ; vient enfin le moment de la crise : le dénouement fut tel qu’on avait dû l’attendre ; se sauva qui put ; le pauvre bedeau porte-gargouille était le seul qui ne pût s’enfuir ; aussi paraît-il qu’il fut pris. Apparemment, ceci était une ruse des confrères de Saint-Romain et de Notre-Dame, qui voulaient que l’on cessât de porter les deux gargouilles. Le chapitre, qui voyait dans ces deux serpens tout autre chose que ce qu’y apercevait le peuple, voulait qu’ils figurassent dans les processions. Le 4 février 1534, à la fameuse procession faite alors à Rouen, par l’ordre de François Ier., « pour réparer l’honneur du sainct sacrement de l’autel, les gargouilles de Nostre-Dame et de sainct Romain avoient paru, accompagnées de quatre trompettes, d’un cornet et de six autres joueurs d’instrumens[58]. » Au milieu du xviiie siècle, les confréries de Notre-Dame et de Saint-Romain, souvent raillées à l’occasion de ces deux dragons, voulurent cesser de les faire porter, alléguant « qu’ils n’étoient point en état d’être portés, vu leur vétusté » ; et, en 1752, l’absence des deux gargouilles fut remarquée aux processions des trois jours des Rogations, malgré l’ordre exprès intimé aux confréries, de les faire porter ; elles reparurent, le jour de l’Ascension, mais après des ordres réitérés du chapitre, qui, à cet effet, avait mandé plusieurs fois les membres des deux confréries ; ces derniers, qui avaient pris les deux gargouilles en déplaisance, jurèrent de les rendre si ridicules, que force serait au chapitre de renoncer à les faire paraître. De là les énormes aloses dans la gueule d’un des deux serpens ; de là, les jeunes renards, les lapins et les petits cochons de lait dans la gueule de l’autre ; de là, enfin, la dernière scène un peu trop bouffonne que nous avons indiquée ; imaginez son succès sur le peuple ; imaginez, s’il est possible, les trépignemens de la multitude à ce spectacle burlesque, et ses cris d’admiration et son fou rire ! Le chapitre de Notre-Dame, s’apercevant combien cette parade compromettait la solennité de la cérémonie du prisonnier, se résolut enfin à faire disparaître les deux serpens ; et, l’année suivante, les curieux qui aimaient les scènes du genre de celle que nous venons de décrire, ne virent plus de gargouilles, et s’en allèrent bien désappointés.

Mais, même à l’époque où étaient portées les deux bêtes monstrueuses, cet incident d’un instant s’oubliait vîte, lorsque l’on voyait paraître la châsse révérée de Saint-Romain, surmontée de l’image en bosse de ce saint, et le prisonnier, sa couronne de fleurs blanches sur la tête, portant cette châsse sur ses épaules, par les deux bouts du brancard de devant « ce dont il ne se faict pas tousiours ung plaisir (dit naïvement un vieux manuscrit) combien qu’il n’yayt enffant de bonne mère qui ne luy preste la main pour le soulager. » Disons en passant, que cet empressement n’était pas toujours désintéressé, et qu’en 1527, un de ces enfans de bonne-mère déroba un des anneaux d’or dont la piété des habitans de Rouen avait enrichi la châsse…

Cependant, à l’aspect du saint reliquaire, plus de cris, plus de rires indécens. D’abord, la châsse du saint évêque commandait le respect ; et puis, hommes, femmes, jeunes, vieux, n’avaient plus qu’une pensée, ne songeaient plus qu’à un seul objet ; tous les yeux étaient fixés sur le même point, sur le prisonnier, héros de la fête[59]. Était-il jeune, vieux, grand ou petit, beau ou laid, noble ou vilain ? quel était son crime ? c’était un texte inépuisable de colloques à voix basse, dont l’ensemble produisait un bruissement confus, solennel et doux. Le prisonnier marchait lentement, chargé du doux fardeau auquel il devoit son salut « dulce onus vincula solvens », comme le dit très-bien une des inscriptions du jeton gravé sur le titre de notre ouvrage. Lorsque c’était un gentilhomme, ses amis se tenaient près de lui, l’épée nue à la main, comme pour le protéger contre d’audacieux agresseurs[60]. On voyait encore auprès de lui, du moins anciennement, sept personnes qui marchaient la tête nue, tenant à la main une torche allumée ; c’étaient les prisonniers qui, les sept années précédentes, avaient levé la fierte. Ceux qui les avaient déjà vus aimaient à les reconnaître ; les autres se faisaient raconter les détails des crimes divers qui les avaient contraints à recourir précédemment au privilége de saint Romain. Jamais roi n’eut plus nombreuse escorte que celle qui, en cette circonstance, entourait le prisonnier[61]. c’etaient des bourgeois de la ville, avec des bouquets à la main ; c’étaient les membres de la confrérie de Saint-Romain, les bourgeois soldats de la Cinquantaine, les sergens royaux, les arquebusiers. Il y en avait devant, derrière, au côté droit, au côté gaucbe, le tout par arrêts de la cour, rendus souvent, il n’y avait pas une heure ; arrêts qui avaient mortifié les uns et dont les autres triomphaient. Dans un jour où le parlement avait tant à faire, il lui fallait encore entendre souvent, tour-à-tour, les prolixes doléances des maîtres de la confrérie, des capitaines de la Cinquantaine, des sergens royaux, des arquebusiers, qui se disputaient la droite, la gauche, le devant et les côtés. Un arrêt avait été rendu, sur cela, en 1621 ; en 1622, il fallut l’interpréter pour des gens qui ne l’entendaient que trop bien, mais qui espéraient le faire rapporter ; pourtant, à la fin, force était de se résoudre ; il fut décidé que des gardes de la Cinquantaine et des arquebusiers marcheraient devant la fierte ; douze encore d’entre eux à droite et à gauche, et que le prisonnier serait suivi immédiatement par la confrérie des sergens royaux, derrière laquelle marcherait un détachement de cinquanteniers et d’arquebusiers. Il leur fut enjoint à tous de « se comporter modestement, sans apporter aucun trouble ou division en la cérémonie, à peine de respondre des inconvénients qui en arriveroient[62] ; » singulière, mais utile recommandation à des gens qui, appelés pour établir l’ordre, étaient, à chaque instant, prêts à le troubler par leurs rivalités ! Une autre fois (en 1667) la Cinquantaine et la compagnie des arquebusiers, que naguère on avait vues d’accord contre les sergens royaux, disputèrent ensemble, à leur tour. Les capitaines plaidèrent alternativement la cause de leurs compagnies. Le parlement, après de longues discussions, ordonna que les arquebusiers marcheraient devant le prisonnier, les cinquanteniers après lui, et qu’aux côtés du prisonnier marcheraient des escouades des deux compagnies, avec leurs armes, savoir : celle de la Cinquantaine, au côté droit ; celle des arquebusiers, au côté gauche. Mais, sans nous embarrasser davantage de l’ordre dans lequel marchait cette escorte, nous dirons qu’elle était toujours utile pour contenir une foule indiscrète et tumultueuse, et que, dans des tems de trouble, elle sauva quelquefois la liberté et peut-être la vie de quelques prisonniers élus, que poursuivaient avec acharnement et fureur des ennemis indignés de les voir échapper au supplice. Sans cette escorte armée et nombreuse, on aurait vu tomber peut-être le gracié du chapitre sous les coups d’un père dont il avait tué les fils, d’enfans dont il avait immolé le père ; ou, du moins, on l’eût vu enlever au chapitre qui l’avait délivré ; et ainsi aurait été attristée, ensanglantée peut-être, une brillante solennité de joie, de grâce et de pardon.

Au reste, il y avait des disputes sur la préséance dans d’autres rangs où il semble qu’on aurait dû être préoccupé de plus graves pensées ; les religieux de la Madeleine, jaloux des chanoines de Saint-Lô, qui marchaient entre ceux de Notre Dame et les chapelains, voulurent souvent, au xve siècle, entreprendre de marcher avec eux, malgré les défenses du chapitre. En 1478, 1479 et 1480, il y eut sur cela de longs débats. Le 13 mai 1480, jour de l’Ascension, il fallut, pour les empêcher de se mêler parmi les chanoines de Saint-Lô, et peut-être de se battre avec eux, que le chapitre les menaçât d’excommunication.

Arrivée au parvis de la cathédrale, la procession faisait une station de quelques instans. Anciennement, et encore dans le xvie siècle, deux chanoines-prêtres, revêtus d’aubes, montaient à la tour de Saint-Romain, et, du haut de la galerie, chantaient, le visage tourné vers le peuple, le répons : « Viri galilœi, quid quærilis, etc.[63]. Puis, l’archevêque, le célébrant, le grand-chantre, le diacre et le sous-diacre, prosternés à genoux, chantaient les versets du Te Deum : Tu rex gloriæ Christe. Tu patris sempiternus es filius. Tu ad liberandum suscepturus hominem. Tu, devicto mortis aculeo, aperuisti credentibus regna cœlorum. » Dans les derniers tems, on n’observait plus que la dernière partie de ce cérémonial[64]. Je trouve aussi, dans d’anciens rituels, que, pendant que la procession rentrait dans Notre-Dame, deux prêtres en aubes tenaient la fierte de saint Romain élevée en travers devant le grand portail, dit Portail de Saint-Romain. Tout le peuple qui avait suivi la procession passait sous la châsse en se baissant, et entrait dans l’église, pendant que l’on chantait le répons ; Omnis pulchritudo. Les trois jours des Rogations, la châsse de saint Romain avait été ainsi, chaque jour, mise en travers devant les portes principales de Saint-Eloi, de Saint-Gervais et de Saint-Nicaise ; et, après la station, en sortant de l’église, la procession, le clergé et les fidèles avaient passé respectueusement sous la châsse[65].

Le prisonnier et le prêtre qui l’aidait à porter la châsse allaient la poser sur le maître-autel du chœur ; au-dessus de cet autel était une niche destinée à la recevoir. Long-tems on vit les officiers subalternes de l’église monter sur l’autel pour pouvoir placer la châsse dans cette niche ; mais, plusieurs fois, le chapitre réclama contre ce scandale. Il fut décidé d’abord qu’au retour de la procession la châsse serait mise sur un des bouts du grand autel, et qu’on ne la monterait dans la niche qu’après l’office ; plus tard, on supprima la niche pour ôter aux clercs la tentation de monter sur l’autel[66].

Après avoir déposé la châsse, le prisonnier écoutait, à genoux, une courte exhortation que lui adressait l’archevêque, et qui roulait sur les obligations qu’il avait à Dieu, à la sainte Vierge, à saint Romain, et à MM. du chapitre, organes et instrumens dont le saint s’était servi pour le rendre à la vie et à la liberté. De là, conduit par l’huissier du chapitre, il allait, au milieu du chœur, faire une génuflexion devant le grand-chantre, en signe de remercîment ; puis il allait s’incliner de la même manière devant les autres dignités et anciens chanoines, qui lui adressaient tous un mot d’exhortation. Il commençait par le doyen, et continuait du même côté en deux ou trois stations ; puis, il allait de l’autre côté, commençait par le grand-archidiacre, et continuait de même. « Tous l’exhortoient d’amender sa vie, et de ne plus récidiver. » En 1756, année où, comme nous l’avons vu, le duc de Luxembourg avait assisté à la procession, M. De Caqueray de Frileuse, prisonnier élu, après avoir reçu à genoux les exhortations du semainier, du grand-chantre et du doyen, alla se mettre à genoux devant le duc de Montmorency-Luxembourg, qui lui adressa quelques mots d’exhortation.

Cependant on chantait au chœur la grand’messe solennelle du jour de l’Ascension, avec musique et orgues ; messe qui se disait quelquefois à neuf heures du soir et même plus tard. En 1642, tout l’office était fini à trois heures de relevée ; aussi un journal manuscrit du tems remarque-t-il que « cela ne s’estoit pas veu depuis quatre-vingts ans. » C’était une grande gêne pour le célébrant, qui, de plus, et par suite du désordre que permettait ce jour tout de grâce, « se voyoit pressé, à l’autel, du concours du peuple dont les yeux ne pouvoient se rassasier des merveilles de cette solemnité. » Anciennement, et encore au xve siècle, l’archevêque de Rouen était tenu d’officier pontificalement à cette messe, s’il était à Rouen, et de donner ensuite, à son choix, ou à dîner ou deux sols à chacun des quatorze diacres et sous-diacres qui l’avaient assisté à l’autel[67].

Pour le prisonnier, après qu’il s’était présenté à chacun des chanoines, on le conduisait dans la chapelle de la Sainte-Vierge, derrière le chœur, où il trouvait réunis les confrères de Saint-Romain, qui lui adressaient aussi des avertissemens. Puis, il se rendait avec eux dans la chapelle de Saint-Romain, où il entendait une messe basse, qui était dite à son intention par le chapelain de la confrérie de Saint-Romain. A l’offertoire, il se levait, et allait baiser la patène que le chapelain lui présentait ; alors il ôtait les chaînes qu’il avait eues jusqu’à ce moment entortillées autour de son bras, et les mettait dans le bassin, pour offrande au saint son libérateur[68]. Le chapelain, après cette basse-messe, lui faisait une remontrance pour le préparer à la confession qu’il devait faire, le lendemain, au grand-pénitencier. Après la grand’messe, les musiciens se rendaient dans le parvis de la cathédrale, devant le grand portail appelé anciennement le portail de Saint-Romain ; ils y exécutaient des symphonies, et y chantaient des motets en l’honneur de la Sainte-Vierge, et sans doute de saint Romain.


Le prisonnier à la vicomté de l'eau.

Cependant, tout n’était pas fini pour le prisonnier ; quelque heure qu’il fût, l’escorte qui l’avait accompagné pendant la procession, et les confrères de Saint-Romain, le conduisaient, par la rue aux Ours, à la vicomté de l’eau, sise dans la rue qui a pris de là le nom de rue de la Vicomté, nom qu’elle porte encore. La cour de cette juridiction était tendue de tapisseries, et abritée par une tente ; tout autour étaient assises des personnes invitées pour voir le prisonnier. Au milieu de la cour étaient une table servie, à laquelle étaient assis le vicomte, son lieutenant-général, le procureur du roi et le greffier en chef. Tous ces préparatifs n’annonçaient rien de bien redoutable ; c’était toutefois pour se voir faire encore une fois son procès que le prisonnier se présentait dans ces lieux. Là on lisait les pièces de la procédure instruite contre lui ; les juges l’interrogeaient, le procureur du roi donnait des conclusions, et l’on prononçait, pour la forme, une sentence qui délivrait le prisonnier au chapitre. Cet usage, de pur cérémonial, avait été conservé par les magistrats de la vicomté de l’eau, comme un vestige de l’ancienneté de leur juridiction. A les en croire, « elle existoit du tems des premiers ducs de Normandie ; le vicomte étoit alors le seul juge civil et criminel de la ville de Rouen, et tous les délits qui se commettoient tant dans la ville que sur les rivières de la province étoient de sa compétence. Sa juridiction n’avoit été restreinte aux cas civils et criminels qui se commettoient sur les rivières de Seine et d’Eure, que depuis l’établissement des bailliages en tribunaux de justice collégiaux et permanents[69]. » Après avoir prononcé cette sentence de délivrance, les juges de la vicomté enregistraient le nom du prisonnier, son âge, son pays et sa qualité. Alors, paraissait le prieur de Notre-Dame-du-Pré, autrement dit de Bonnes-Nouvelles, qui, selon l’usage et en vertu d’un droit très-ancien, adressait une remontrance au prisonnier, et lui donnait ensuite la bénédiction. Dans les premiers tems, les prisonniers étaient conduits pour cela au prieuré, sis de l’autre côté de la Seine ; mais il y en eut de tués par leurs ennemis qui les épiaient soit sur la Seine, soit sur la chaussée ; et il fut arrêté que le prieur du Pré se rendrait à la vicomté. Il se tenait anciennement auprès de ce prieuré une foire très-célèbre qui appartenait aux religieux ; cette foire avait lieu pendant l’octave de l’Ascension. Entrons dans quelques détails relativement à cette foire et au rôle du prieur de Bonnes-Nouvelles dans le cérémonial de la vicomté de l’eau.

Avant la prise de Rouen par Henri V, roi d’Angleterre, on voyait, tous les ans, le jour de l’Ascension, le prieur de Bonnes-Nouvelles partir du prieuré, à cheval, entouré de ses hommes et de ses vassaux, et précédé par un trompette. Dans cet équipage, il venait à la vicomté de l’eau prendre possession de la foire du Pré ou d’Emandreville. Le trompette proclamait à haute voix l’ouverture de la foire, la suspension des droits royaux et municipaux ; les clés de toutes les prisons de la ville lui étaient remises par les geoliers ; il les leur rendait aussi-tôt, pour les garder en son nom pendant huit jours. De là, se rendant au bailliage, il y installait (à la place du bailli royal et des assesseurs ordinaires) son propre bailli et les autres officiers de sa juridiction ; ce bailli et ces officiers pouvaient seuls rendre la justice pendant la semaine, dans toute l’étendue de la ville. Les magistrats municipaux de Rouen cessaient également leurs fonctions. Dès-lors aussi la ferme des poids et mesures lui appartenait pour huit jours, et il percevait les droits du roi sur les marchandises : les confiscations étaient à son profit : c’est ainsi qu’en 1281 l’échiquier lui adjugea un cheval échappé, qui avait tué une femme. Lors du siége de Rouen par Henri V, la foire du Pré fut transportée dans la ville, où elle continua d’avoir lieu pendant quatre-vingts ans. De cette époque date sa décadence ; et elle alla en déclinant toujours, quoique rétablie à Bonnes-Nouvelles en l’an 1500. Voici ce qui restait de cet usage en 1759, époque où écrivaient les auteurs de la nouvelle Gallia christiana. Trois jours avant l’Ascension, deux religieux du Pré se rendaient à pied à la vicomté de l’eau, pour y prendre possession de la foire, ce qu’ils faisaient en appendant un bonnet ou chapeau à un poteau, faible souvenir de l’éclat de l’ancien cérémonial ! Très-anciennement aussi, le jour de l’Ascension, le prisonnier élu par le chapitre était conduit à la grande église de Bonnes-Nouvelles, pour y recevoir une semonce du prieur. En 1577, le jour de l’Ascension, pour la première fois, on ne conduisit point à Bonnes-Nouvelles le prisonnier élu ; on était alors au fort de nos troubles civils ; le crime de Richard Sottynier, prisonnier élu cette année, tenait aux passions du tems ; et, soit qu’il fût impossible de se faire jour parmi la foule immense qui se pressait autour de l’élu du chapitre, soit que l’on fût averti qu’une embuscade dressée par ses ennemis l’attendait sur la route du prieuré : soit enfin que l’on eût reconnu qu’après toutes les fatigues du jour cette dernière corvée était au-dessus des forces d’un homme souvent exténué de lassitude et d’inanition, à dater de cette époque, ce fut toujours à la vicomté de l’eau qu’eut lieu cette partie du cérémonial. Là, le prieur, après avoir adressé une remontrance au prisonnier et lui avoir donné sa bénédiction, lui faisait servir du pain, des fruits et un verre de vin, pour boire à la santé du roi[70]. Dans les derniers tems, cette collation se donnait aux frais du prince de Condé ; c’était une charge attachée à la ferme du poids, dont il était propriétaire.

Après avoir salué et remercié les magistrats, le prisonnier sortait de la vicomté. Anciennement, il était d’usage que les confrères de Saint-Romain promenassent, comme en triomphe, par les rues de Rouen, le prisonnier ainsi délivré[71], sans doute pour le faire voir à ceux qui n’avaient pu l’apercevoir dans les cérémonies du jour. Presque toujours le prisonnier était reçu, sur son passage, par des acclamations dejoie ; mais quelquefois aussi on lui faisait un accueil moins flatteur. Nous avons vu, dans l’histoire, qu’en 1394, Jean Maignart, en passant par la rue de l’École, avait été apostrophé par une femme. En 1383, le jour de l’Ascension, Pierre De la Rivière, de la paroisse de Saint-Vivien de Rouen, qui venait de lever la fierte, et que les confrères de Saint-Romain menaient ainsi par les rues, courut un plus grand danger ; un nommé Guillaume Du Monstier, aussi paroissien de Saint-Vivien, non content de l’injurier, voulut se jeter sur lui, le menaçant de le tuer. Quelques jours après, Du Monstier vint demander pardon au chapitre de cet attentat au privilége ; il fit aussi de très-humbles excuses aux membres de la confrérie de Saint-Romain, qui étaient tous là, ainsi qu’à Pierre De la Rivière, qu’il avait insulté. Et comme saint Romain lui-même semblait avoir eu part à l’outrage, Du Monstier, tenant d’une main une torche allumée du poids de six livres, et, de l’autre, une tasse d’argent pesant six marcs, se rendit, nu-pieds, de la salle capitulaire au chœur de la cathédrale où était la châsse du saint évêque, là, humblement prosterné devant la sainte châsse, il offrit sa torche et sa tasse « en l’honneur de Dieu, de la Sainte-Vierge et du bienheureux confesseur saint Romain », en présence de tous les chanoines de Notre-Dame, de tous les confrères de Saint-Romain, d’un grand nombre de personnes distinguées, tant séculières que du clergé, et à la vue d’une foule immense qui remplissait l’église.

Des scènes semblables à celles que nous venons de rapporter purent faire renoncer à l’usage de promener ainsi le prisonnier par les rues. Dans la suite, on le conduisit directement de la vicomté chez le maître en charge de la confrérie de Saint-Romain. Là il trouvait un dîner préparé, et, « quelque pauvre qu’il fust, il estoit traicté et servy magnifiquement[72]. » Le chanoine qui présidait à la confrérie de Saint-Romain, le chapelain et les membres de cette confrérie, étaient de ce repas. Le maître en charge ne manquait pas d’y inviter le chanoine qui avait célébré la grand’messe ; apparemment cet ecclésiastique, à jeun depuis la veille, et qui, encore, était allé dire le Benedicite et les Grâces au dîner du chapitre, n’était pas celui des convives qui faisait le moins d’honneur au festin. « Les compaignons (frères servans) de la confrarie Sainct Roumaing devoient avoir, à icellui disner, dix solz d’avantage (de rétribution) de la dicte confrarie[73]. » Il va sans dire que ce dîner ou souper était aux frais du maître en charge de la confrérie. A la fin du repas, le prisonnier, se levant de table, et joignant les mains, remerciait, à haute voix, saint Romain, du bienfait qu’il lui avait accorde. C’est ce qu’on appelait l’action de grâces. Puis, « se le prisonnier avoit son hostel (sa demeure) en la ville, les compaignons de la confrarie, tous ensamble, debvoient l’y convoier (s’il luy plaisoit)[74]. » S’il n’avait point son domicile à Rouen, le maître de la confrérie devait lui donner un lit. Toujours, on lui abandonnait la plus belle chambre du logis, qu’encore on avait eu soin de parer richement pour cette circonstance. D’anciens manuscrits parlent de l’étalage que faisaient, dans cette occasion, les maîtres en charge, qui renchérissaient toujours les uns sur les autres. Probablement, le prisonnier, après avoir figuré si long-tems et avec tant de fatigue, se couchait bien harassé et devait goûter enfin quelque repos.

En 1494, la nuit d’une prisonnière qui venait de lever la fierte fut troublée par un incident assez bizarre. Guillemine, femme et complice du nomme Andrieu, coupable de meurtre, avait obtenu le privilége pour elle et son mari. A la voir, lors de la procession, marcher alègre et gaie, portant la fierte de saint Romain comme si ce reliquaire n’eût rien pesé, ou n’aurait pas soupçonné qu’elle était grosse ; elle l’était toutefois, et même le terme était bien prochain. La confrérie de Saint-Romain avait, cette année, pour maître en charge, maître Pierre Daré, écuyer, sieur du Châteauroux, lieutenant-général du bailliage. C’était un personnage éminent, et qui datait fort, alors qu’il n’y avait point de parlement. Il avait été le premier prince de l’illustre confrérie de la Conception de la Vierge, autrement dite du Puy, ou des Palinods ; c’était lui qui le premier avait fondé des prix pour les poètes auteurs des meilleurs vers. En un mot, il jouait un grand rôle à Rouen, et, de long-tems, prisonnier ayant porté la châsse n’était tombé en si bon gîte. Hébergée et régalée magnifiquement par son hôte, voilà qu’après avoir dîné avec tous les confrères, dame Guillemine est prise des douleurs de l’enfantement ; vîte on la conduit dans la belle chambre richement accoustrée ; l’épouse du maître en charge s’empresse autour d’elle et fait merveilles ; une heure après, les douleurs de dame Guillemine avaient cessé, et elle remerciait Dieu et saint Romain de sa double délivrance, et de ce que le mal l’avait prise dans une si bonne maison, plutôt que dans la geole où elle était encore le matin. Le lendemain, on ne pouvait pas songer à la conduire au chapitre pour y entendre la semonce et y faire les sermens d’usage. Tous les membres de la confrérie de Saint-Romain n’en allèrent pas moins en procession trouver le chapitre. Pierre Daré était à leur tête, et porta la parole en leur nom ; il remercia MM. les chanoines de ce qu’ils avaient bien voulu accorder leurs suffrages à la femme Andrieu ; il leur fit connaître le motif qui empêchait la graciée de se présenter à la barre du chapitre, les pria de l’excuser et de députer quelques-uns d’entre eux pour recevoir ses sermens. On lui répondit que cela était inutile ; la femme Andrieu comparaîtrait au chapitre après ses relevailles ; en attendant, on allait lui expédier sa pancarte de délivrance. Enfin, le 29 mai suivant, la prisonnière, relevée de couches, vint au chapitre, accompagnée de tous les membres de la confrérie. Son mari, qui, condamné aux galères, à raison du même meurtre, avait été délivré, à la demande du chapitre, par le patron des galères d’Honfleur, était avec elle. Ils reçurent la semonce d’usage, et prêtèrent, l’un et l’autre, les sermens accoutumés.

Au reste, si le prisonnier, harassé de fatigue, dormait profondément pour l’ordinaire, il n’en était pas de même, du moins dans les tems anciens, de toute cette jeunesse de la ville et de la province, dont les brillantes solennités du jour avaient échauffé les têtes et exalté les imaginations. De Bras de Bourgueville, né vers le commencement du xvie siècle, nous apprend qu’autrefois et « encore du temps de sa jeunesse (c’est-à-dire dans les beaux jours de François Ier.), il se faisoit, au jour de l’Ascension, de grands festins, danses, mommeries ou mascarades, tant par les fêturiers de la confrairie Saint-Romain, que autres jeunes hommes, avec excessives despences », et, ajoute le bon De Bras, peu chanceux en étymologie, « s’appelloit lors tel jour Rouvoysons, à cause que les processions rouent de lieu en autre[75], et disoit l’on, comme en proverbe, quand aucuns débauchéz déclinoient de biens, qu’ilz avoient faict Rouvoysons, à sçavoir perdu leurs biens en trop voluptueuses despences et mommeries sur chamolz, qui se faisoient de nuict par les rues, quelque saison d’esté qu’il fust, pour plus grandes magnificences[76]. » Encore au milieu du xviiie siècle, dans toutes les rues de Rouen, on dansait, on chantait, on tirait des armes à feu[77]. Dans les derniers tems, on voyait, après la cérémonie de la levée de la fierte, tous les habitans de Rouen se rendre au Cours. Là paraissaient les brillantes toilettes, les modes nouvelles, les somptueux équipages ; deux ou trois cents carrosses appartenant à la noblesse, au parlement, au haut commerce, s’avançaient lentement à la suite les uns des autres, comme à Longchamp ; et, sans aucun doute, parmi tous ces gens à pied, à cheval et en voiture, il était beaucoup parlé de la gargouille, du prisonnier, et, en général, de toutes les particularités de la cérémonie du jour.

  1. Charte du 9 décembre 1426, manuscrits du chapitre de Rouen.
  2. Réfutation de la response et escrit de Me. Denys Bouthillier, etc., page 153.
  3. Bossuet, Dissertat. de Psalmis, paragraphe 15.
  4. Chronique manuscrite de la bibliothèque du roi.
  5. Regist. cap., 27 avril 1598.
  6. Reg. capit., 7 mai 1614.
  7. « Expulsis priùs dominis non sacerdotibus. » (Reg. cap., 1446.)
  8. « Canonici diaconi vel subdiaconi habent vocem in capitulo, excepta electione prisionarii, in quâ soli sacerdotes. » (Regist. cap., 2 aprilis 1533.)
  9. « Super venit quidam prisionarius ad ostium carcerum, pulsans et lacrimans, se reddendo prisionarium indictis carceribus. Quem domini commissarii benignè tractaverunt, audieruntque de confessione. » (Reg. capit., anno 1475.)
  10. Reg. cap., 25 mai et 1er. juin 1582.
  11. Histoire de la ville de Rouen, par Farin, tome IIIe., page 156, édition de 1668 ; et manuscrit de la bibliothèque du roi.
  12. Reg. capit. de Rouen, 20 aout 1661.
  13. « Quà die, fuit dictum quod consuetudo est capituli quod nullus de capitulo recedat, donec domini habeant certa nova de prisonario. » (Reg. capit., ann. 1373, in die ascensionis Domini.)
  14. Reg. capit., 1546.
  15. Anecdotes ecclésiastiques jésuitiques, qui n’ont point encore paru. Rouen, in-12, page 104 et suivantes.
  16. Voyages liturgiques de France, par Le Brun des Marettes ; in-8°., 1718, page 269 ; et Histoire de la Cathédrale de Rouen, par Pommeraie, in-4°., page 166.
  17. Porte-feuille de la bibliothèque du roi, intitulé Parlement de Rouen. (Mss.)
  18. Manuscrit du chapitre de Rouen, du commencement du xvie siècle.
  19. Toutefois en 1662, le repas fut fait aux frais de MM. Hue, conseiller, et De Préfontaine, avocat-général ; mais ces deux magistrats étaient parens.
  20. Ce n’était pas le jour de Saint-Romain, mais le jour de l’Ascension ; le dîner n’avait pas lieu après la levée de la fierte ; mais avant la délibération sur le cartel.
  21. Registre du parlement, 25 mai 1634.
  22. Vie du duc de Montausier, par Nicolas Petit ; 2 volumes in-12. Paris, 1729.
  23. Seconds statuts de la confrérie de Saint-Romain, confirmés en 1346.
  24. Sacy, Factum pour la veuve D’Arsy, 1er. tome in-4°. de ses Plaidoyers et Factums.
  25. Le diner de la chambre des comptes s’appelait aussi le Cochon ; il avait été institué en juin 1607. (Manuscrit de ma bibliothèque.)
  26. Registres du parlement, du 11 mai 1600, et du 8 mai 1603.
  27. Deuxième enquête de 1425.
  28. Registre du parlement.
  29. Lettre de M. Hue de Miromesnil, premier président, à M. Bertin, ministre, 18 septembre 1766. (Registres du parlement.)
  30. Omnis assurgit chorus, et timetur :
    »Parca vos tandem strepit hæc ad aures :
    »Vive. Lex cœlo silpit loquente.
      Plaudite cives. »

    (Poème sur la fierte, imprimé en 1741.)
  31. Le Livre rouge était un registre secret de la Tournelle, où étaient les édits des rois en matière criminelle, et les arrêts les plus notables rendus par le parlement, aussi en matière criminelle. Ce registre existe encore dans les archives de la cour royale de Rouen.
  32. Deuxième enquête de 1425.
  33. Quelques personnes m’ont dit que deux petites chaînettes d’argent, attachées à ses pieds, remontaient jusqu’à sa poitrine où elles étaient fixées par des rubans de soie blancs.
  34. Défense pour le privilège de la fierte, par Dadré. Rouen, 1609, in-8"., page 41.
  35. Reg. cap. Rothom., 25 mai 1656.
  36. «Illa vocalis gravis ære moles,
    »Nominis magni titulo superba
    »Laudis in partem venit et boanti
        »Immurmurat ore.
    »Rura jam late venerantur omen ;
    »coronatis pia testa cellis
    »Rite audatur, patulum que vincit
        »Guttur amystis. »

    (Poème sur la fierte, imprimé en 1741.)
  37. Les Antiquitéz et Singularitéz de la ville de Rouen, par F.-N. Taillepied. Rouen, 1610, page 82.
  38. Au XVe. siècle, on brûlait la confession du prisonnier élu, comme celle des autres ; dans la suite, le chapitre ayant vu attaquer ses élections par des parties civiles, prit le parti de conserver la confession du prisonnier élu, pour la produire au besoin en justice, et établir qu’il avait pu, sur ces aveux, faire choix du prisonnier. Le registre du chapitre, pour le jour de l’Ascension 1445, dit : « Omnium et singulorum prisionariorum confessiones combustœ fuerunt suprà lapidem erectum in medio capituli coràm omni populo, et hostibus (ostiis) capituli apertis, more solito. » Le registre de 1416 dit : « Fuerunt depositiones et codex seu quaternus hujus modi casus continens incendio combustus. »
  39. Reg. capit., 30 mai 1508.
  40. « Porticus grandi dominatur aulæ
    » Quà Duces olim Tamesis que Victor,
    » Cùm daret nostro sibi regna marte,
        » Sceptra tenebant. »

    (Poème sur la fierte, imprimé en 1741.)
  41. Reg. capit. des 23 et 31 août 1542.
  42. Voir, à la fin de ce volume, une description inédite de la chapelle de Saint-Romain, ou Besle de la Vieille-Tour, par M. E.-H. Langlois.
  43. Manuscrit appartenant à M. Ed. Frère, libraire, qui a bien voulu nous le communiquer.
  44. « Hujus (capsae) aspectu lacrymis obortus,
    » Debitos solvens homicida ritus.
    » Pignori centum totidem que rursùs
        » Oscula libat. »

    (Poème sur la fierte, imprimé en 1741.)
  45. Édit de Louis XII, novembre 1512.
  46. Enquête de 1394.
  47. Taillepied, Antiquitéz et singularitéz de la ville de Rouen, pag. 83. — Les Antiquités et recherches des villes, chasteaux et places plus remarquables de toute la France ; par Duchesne, 6e. édition, pag. 966.
  48. « Prisionarium per pedes ferratum duxerunt in antiquà turri ubi gaudenter populo clamante : Nouel, Nouel, idem, feretrum beati Romani cum altero fratrum confratrie sancti Romani levavit et portavit à dicto loco usque ad ecclesiam Rothomagensem ». (Registre cap. du jour de l’Ascension 1448, et autres registres du même tems.)
    Voyez aussi Ducange, Glossar., au mot Noël.
  49. Reg. cap. de 1448, 1449 et autres, passim.
  50. Reg. cap., 8 septembre 1542.
  51. « Interim passa gradiens decoro
    » It per obstantes sacer ordo turmas ;
    » Devolant flores, et odora passim
        » Copia veris ».

  52. Titres manuscrits de la bibliothèque du roi.
  53. « Quas juvat rerum novitate pasci,
    » Virgines, altis domibus receptæ
    » Et vident pompæ decus et videri
    » Nec minus optant. »

  54. Hist. de la cathed. de Rouen, par Pommeraie, pag. 624, 625.
  55. En 1636, l’avarice du maître des Palinods fit qu’il n’y eut point de trompettes à la séance annuelle du Puy de la conception. Cet incident inspira à l’auteur de la Muse normande, un cant rial, où il disait, entre autres choses :

    « Vrément, vrément, qui frait la chose aintelle
    » A la gargoüille, et que sans devantiaux
    » Fut les corneux qui vont jouant Miquelle
    » Ou Jean de Vert à la mode nouvelle,
    » Y liéret bien criay : Michaux, Michaux. »

    (Muse normande, pages 196, 197.)
  56. Recueil des antiquitéz et singuiaritéz de la ville de Rouen, par F.-N. Taillepied, page 82.
  57. Serpillon, Commentaire sur l’ordonnance de 1670, page 763.
  58. Farin, Histoire de Rouen ; édition de 1668, tome 2, page 91.
  59. « Ut stupent matres ! ut ab ore pendent
    » et virum explorant pueri, senesque ! »

    Poème latin déjà cité.)
  60. « Sola quae turbis animosa pubes
    » Se suo vovit comitem sodali,
    » Ensibus strictis per inane vulgus
        » Ardua fertur. »

    « Mos invaluit ut sons, si sit armiger, aut alicujus nominis, magno amicorum numero valletur. Omnes, stricto mucrone, adsunt aut sodalitatis exercendæ aut securitatis tutandae causâ. »

    (Poème déjà cité.)
  61. Un habitant de Rouen m’a dit que de jeunes filles, revêtues de robes blanches, entouraient la châsse, tenant dans leurs mains des guirlandes de fleurs attachées par l’extrémité aux fers du prisonnier. Mais aucun de ceux qui ont vu lever la fierte et que j’ai consultés ne se rappelle cette particularité ; en revanche, ils disent l’avoir remarquée lors de la procession de la rédemption des captifs, par les Pères Mathurins. Peut-être la personne dont je rapporte ici le témoignage confond-elle ces deux cérémonies religieuses. Peut-être aussi a-t-elle lu, comme moi, le Siège de Rouen, par M. Mortonval. Dans ce roman, on voit « douze jeunes vierges vêtues de blanc et portant à la main des couronnes de fleurs, marcher devant Péhu, qui vient d’être délivré » ( tome iv, page 171) ; mais ce roman peut-il être regardé comme une autorité sur le sujet de la fierte ? C’est ce dont douteront, je crois, ceux qui liront, comme moi, les chapitres 2, 3, 4 et 6 du tome iv de cet ouvrage, intéressant d’ailleurs à beaucoup d’égards.
  62. « Civicâ pridem metuendus hastâ
    » Lictor undantem populum coercet ;
    » At manu quidquid furat æstuosâ
        » Mergitur undà. »

    (Poème déjà cité.)
  63. Anciens rituels manuscrits de la cathédrale de Rouen.
  64. Processionale ecclesiæ Rothomagi, édition de 1729.
  65. Anciens rituels manuscrits de la cathédrale de Rouen.
  66. Reg. cap., 5 octobre 1481 et 8 septembre 1484.
  67. Anciens rituels manuscrits de la cathédrale de Rouen.
  68. « Te que votiva pietas quolannis
        » Compede donet. »

  69. Lettre de M. De Miromesnil à M. Bertin (déjà citée).
  70. Presque tous les détails qui précèdent, relatifs à la vicomté de l’eau, sont extraits du Gallia christiana, tome XI, col. 243, 244.
  71. « Postquàm Johannes Ménart fuerat liberatus, et dùm duceretur per fratres confratriæ Sancti-Romani, ad spaciandum per vicus, more solito. » (Reg. cap. du samedi après l’Ascension 1394.) — « Et hoc, presentibus pluribus fratribus confratriæ dicti sanctissimi confessoris Romani, qui dictum Petrum de Riparià per villam spaciatum, more solito, ducebant, dictà die Ascensionis. » {Reg. cap. du 6 juin 1383.)
  72. Plaidoyer de l’avocat Monstreuil, pour le chapitre, en 1607, page 28.
  73. Article 14 des statuts de la confrérie de Saint-Romain, confirmes en 1346.
  74. Statuts de la confrérie de Saint-Romain, confirmés en 1346, article 14.
  75. Rouvoisons, vient de rogationes, rogations, prières.
  76. Les Recherches et Antiquités de la duché de Normandie, 1e partie, page 34.
  77. « Pars leves totâ serit urbe plausus,
    » Barbito ducunt alii choreas ;
    » Igneus dùm Mars simulacra prœbet
    » Ludicra belli. »

    (Poème déjà cité.)