Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 101

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- Lettre 100 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 102


e y est avec le prince, monsieur, dans une affaire d’honneur. Allez donc, et cherchez vos princes, M Greville. Je ne suis pas prince ; et vous n’avez pas plus de raison de vous adresser à moi, qu’à l’homme que vous n’avez jamais vu. Un de ses gens étant venu l’avertir alors que sa voiture étoit prête : monsieur, ajouta-t-il, je vous laisse en possession de cette chambre. Votre serviteur. Ce soir je serai à vos ordres. Un mot, sir Charles ; de grâce, un mot. Que me veut M Greville ? (en se tournant vers lui). Avez-vous fait des propositions ? Sont-elles acceptées ? Je répète, monsieur, qu’il falloit vous y prendre autrement pour être en droit d’attendre une réponse à ces questions. Je vous la demande néanmoins, monsieur ; je la prendrai pour une faveur. Sir Charles, tirant sa montre… neuf heures passées ! Je les fais attendre… mais voici ma réponse, monsieur. J’ai fait des propositions, et comme je vous l’ai déjà dit, j’espère qu’elles seront acceptées. Si vous étiez tout autre au monde, l’homme que vous voyez pourroit douter du succès de vos prétentions avec une femme dont les difficultés semblent augmenter par les soumissions qu’on lui rend. Mais, dans l’opinion que j’ai de vous, je me persuade que vous ne seriez pas venu au hasard. J’aime éperdument Miss Byron. Je ne pourrois me montrer dans ma province, si je souffrois que ce trésor en fût enlevé. Votre province, monsieur ? Vous prenez des bornes bien étroites. Mais je vous plains d’aimer avec cette violence, et si… vous me plaignez, monsieur ? En interrompant sir Charles. Je n’aime point ces airs de supériorité. En un mot, vous renoncerez à Miss Byron, ou vous me la disputerez par la voie de l’honneur. Votre serviteur, M Greville… et votre frère, ma chère, se mit à descendre. Le misérable ne balança point à le suivre, et le voyant prêt à monter dans sa voiture, il l’arrêta par la main, à la vue de plusieurs personnes. Nous sommes observés, lui dit-il à l’oreille, sortez avec moi pour quelques minutes. Par tous les dieux, vous ne me refuserez point. Je ne puis supporter que vous partiez ainsi triomphant pour l’affaire qui vous appelle. Sir Charles se laissa conduire, et lorsqu’ils se trouvèrent à l’écart, M Greville tira l’épée, en pressant votre frère de tirer la sienne. Sir Charles y porta la main sans la tirer. M Greville, dit-il à son ennemi, ne vous exposez point inutilement. Il voulut retourner vers sa voiture ; mais le misérable jura qu’il n’admettoit pour alternative qu’un renoncement absolu à Miss Byron. Sa rage, comme M Fenwick le rapporte d’après lui-même, le rendant fort dangereux, sir Charles mit l’épée à la main… je ne sais que me défendre ; Greville, vous êtes mal en garde ; et par une passe qui le rendit maître de son épée, sans alonger un seul coup, il la lui fit sauter du poignet. Vous voyez ce que je puis, dit-il, en lui mettant sur l’estomac la pointe de la sienne. Recevez la vie et votre épée ; mais par prudence ou par honneur, ne tentez plus votre sort. Me revois-je maître de mon épée, et sans blessure ? L’action est généreuse. à ce soir, dites-vous ? Je répète encore que je serai ce soir à vos ordres, soit chez vous-même, ou dans cette hôtellerie. Mais ne me parlez pas de duel, monsieur, si vous connoissez mes principes ! Comment est-il possible ! (en jurant). Comment oublierai-je cette cruelle aventure ?… ne m’exposez point au château de Selby… comment, diable, est-il possible ! Nous nous reverrons ici ce soir. Il se retira d’un air consterné. Sir Charles, aulieu de retourner droit à sa voiture, monta dans son appartement, écrivit son billet d’excuse à ma tante, parce qu’il étoit trop tard pour arriver ici à l’heure qu’il s’étoit proposé ; et se trouvant un peu ému, comme il n’a pas fait difficulté de nous l’avouer, il prit l’air dans son carosse jusqu’à l’heure du dîner. Quelles auroient été nos alarmes, si nous avions su qu’il ne s’étoit excusé de demeurer à souper que pour rejoindre le violent personnage à Northampton ? M Fenwick raconte que Greville le fit consentir à l’accompagner le soir. Sir Charles leur fit des excuses fort civiles, pour s’être un peu fait attendre. Quand M Greville auroit eu de mauvaises intentions, son bras droit se ressentoit si fort de l’action qui l’avoit désarmé, qu’il n’auroit pu s’en servir. Mais il avoua de bonne grâce que sir Charles en avoit usé noblement, en lui rendant son épée dans la chaleur même où il le voyoit encore, et sans avoir fait d’autre usage de la sienne. Ce ne fut pas tout d’un coup, à la vérité, qu’il prit le parti de s’expliquer avec cette modération, et rien ne contribua tant à le calmer, que d’apprendre de son adversaire qu’il ne nous avoit pas fait le récit de l’aventure, et qu’il s’en étoit reposé sur lui-même. Ce généreux procédé le frappa jusqu’à lui arracher des éloges et des remercîmens. Fenwick, ajouta-t-il, fera cette relation au château de Selby ; sans rien déguiser, quoiqu’elle soit à ma honte, autant qu’à votre honneur. Quelle ne m’attire point la haine de Miss Byron. Mon emportement m’a donné du désavantage. Je m’efforcerai de vous honorer, sir Charles, mais je ne pourrai me défendre de vous haïr, si vous réussissez. Cependant je fais une condition ; c’est que vous me rétablissiez au château de Selby et dans l’esprit de Miss Byron, et que si vous obtenez le succès que vous désirez, il me soit permis de publier que c’est avec mon consentement. Ils se séparèrent civilement et ce ne fut même qu’après avoir passé ensemble une partie de la nuit. Sir Charles, comme M Belcher et le docteur Barlet nous l’ont dit plusieurs fois, a toujours eu l’art de se faire des amis zélés, de ses plus mortels ennemis. Remercions le ciel que le dénouement n’ait pas été malheureux. M Fenwick ajoute que cette aventure a fait peu de bruit. Je n’en rends pas moins de grâces au ciel. M Greville a désavoué tout, lorsqu’on lui a parlé. Il déclare à présent qu’il veut renoncer à toute espérance du côté de Miss Byron, mais que sir Charles est le seul homme d’Angleterre auquel il puisse résigner ses prétentions. Que j’ai de joie, ma chère miladi, de voir toutes les fougues de ce violent homme si heureusement dissipées ! Nous attendons votre frère d’heure en heure. Le nouveau danger qu’il a couru pour moi, nous le rend à tous plus cher que jamais. Comment pourrez-vous vous empêcher, m’a dit mon oncle, de vous jeter dans ses bras, lorsqu’il viendra demander le résultat de nos délibérations ? Si je suis le conseil de M Deane, je dois lui offrir ma main du premier mot. Celui de mes deux cousines est de ne me la pas faire demander deux fois ; celui de ma grand’mère et de ma tante, qui sont toujours la bonté même, est d’agir suivant l’occasion, et de consulter ma prudence, à laquelle elles me font la grâce de se fier ; mais d’éviter principalement toute affectation. Dans une si douce attente, chère miladi, quelque chose me tient encore au cœur (et croyez-vous qu’il en puisse être autrement) du côté de la tendre et noble Clémentine.


LETTRE 101

Miss Byron à la même.

même jour au soir. à présent, mes très-chères dames ; car il est inutile de répéter que je n’écris rien pour l’une, qui ne soit également pour l’autre, je dois exposer à votre approbation ou votre censure, tout ce qui s’est passé entre le meilleur des hommes et votre Henriette : et je serai heureuse, si j’obtiens le suffrage de ses sœurs. Sir Charles est arrivé un peu avant midi. Nous l’avons tous félicité sur ce que nous avons appris de M Fenwick. Il nous a dit qu’il étoit dans les meilleurs termes avec M Greville. Après s’être expliqué modestement sur cette affaire, il a baissé la voix pour s’adresser à ma grand’mère : j’espère, madame, qu’il me sera permis de reprendre en votre présence la conversation d’hier avec Miss Byron. Non, monsieur, lui a-t-elle répondu avec un sérieux affecté, c’est ce qu’on ne permettra point. Il a paru fort surpris, et même un peu ému… ma tante l’a paru aussi, mais moins qu’elle ne l’auroit été, si elle n’avoit su quel agréable tour cette excellente mère donne quelquefois à ses idées. C’est ce qu’on ne permettra point, a répété sir Charles. Non, monsieur, lui a-t-elle dit encore. Mais ajoutant aussi-tôt qu’elle ne vouloit pas le tenir long-tems suspendu : dans les affaires de cette nature, a-t-elle continué, nous nous en sommes toujours rapportés à notre Henriette. Elle a de la prudence ; elle a le cœur très-reconnoissant ; nous vous laisserons ensemble, elle et vous, lorsqu’elle voudra vous entendre sur ce grand sujet. Henriette est au-dessus de toutes sortes de déguisemens, elle sera obligée de parler pour elle-même, lorsqu’elle n’aura sa tante ni moi pour témoins. Vous ne vous connoissez pas d’hier. Je me flatte, monsieur, que vous ne serez pas fâché d’avoir l’occasion… et Miss Byron et moi, nous ne saurions désirer, madame, l’absence de deux témoins si chers et si respectés. Mais j’ose regarder votre idée comme un favorable augure : et se tournant vers ma tante, il lui a demandé si, par son entremise, il pouvoit espérer de m’entretenir sur le champ. Ma tante m’a prise à l’écart pour m’informer de sa commission. Je n’ai pas été peu surprise ; mais en me confessant qu’elle l’étoit aussi, et que le compliment de ma grand’mère lui avoit paru venir de l’excès de sa joie, elle m’a fait remarquer qu’il étoit trop tard pour s’y refuser. Quoi ! Madame, n’ai-je pas laissé de répondre, vous me menez à sir Charles sur sa demande, comme s’il s’attendoit à se voir suivi ? Voyez déjà comment mon oncle me regarde. Tout le monde a les yeux sur moi. Nous nous verrons, s’il est nécessaire, dans l’après-midi, comme par accident, mais j’aimerois mieux que vous et ma grand’mère, vous fussiez présentes. Mon dessein n’est pas de donner dans l’affectation. Je connois mon cœur, et je ne veux pas le déguiser. Il peut arriver des circonstances où j’aurai besoin de vous. Je serai embarrassée ; je n’ose me fier à moi-même. Peut-être souhaiterois-je, m’a dit ma tante, que le compliment n’eût pas été fait. Mais, ma nièce, il faut me suivre. Je l’ai suivie, avec un peu de répugnance néanmoins, d’un air assez déconcerté, comme Lucie m’en assure, pour faire connoître à tout le monde que je sortois pour être engagée dans un tête-à-tête avec sir Charles. Ma tante m’a menée jusqu’à mon cabinet, et m’y a fait asseoir. Elle alloit me quitter : fort bien, madame, lui ai-je dit. Je dois apparemment rester ici jusqu’à ce qu’il plaise à sir Charles de venir. Clémentine en auroit-elle fait autant ? Pas un mot de Clémentine, du moins dans ce sens, a répliqué ma tante ; ce langage auroit l’air ingrat et puérile. Je vais vous amener sir Charles. Elle est sortie ; mais pour revenir à l’instant, l’homme des hommes avec elle ; et ne faisant que tourner, elle s’est retirée aussi-tôt. Il m’a pris la main, avec un compliment qui m’auroit rendue fière dans toute autre circonstance. J’étois résolue de rappeler tout mon courage, et s’il étoit possible, toute ma présence d’esprit. Pour lui, je n’ai rien vu manquer à la sienne : cependant la modestie et la politesse adoucissoient son air naturel de dignité. D’autres, je m’imagine, auroient commencé par admirer quelques-unes de mes peintures, qui font, comme vous savez, le seul ornement de mon cabinet : mais sir Charles, après un autre petit compliment sur le rétablissement de mon teint, comme dans la vue de me rassurer (car je me sentois effectivement le visage en feu), est venu directement au sujet. Il est inutile, j’en suis sûre, de répéter à ma chère Miss Byron ce que je dis hier d’une situation qui pourroit passer pour une division de cœur, ou pour un double amour. Je ne répéterai pas les témoignages de la haute estime dont je fais gloire, et que je conserverai toujours pour une admirable étrangère. Son mérite et votre grandeur d’ame, mademoiselle, rendent ici toutes les apologies inutiles. Mais ce qui est nécessaire, et ce que je puis dire avec une parfaite vérité, c’est que mon ame ne m’est pas plus chère que Miss Byron. Vous voyez, mademoiselle, que je suis tout-à-fait libre du côté de l’Italie, libre par le choix et la volonté de la vertueuse Clémentine, et que toute sa famille fonde une partie de son bonheur sur le succès des soins qu’il m’est permis de vous rendre. Clémentine souhaite de me voir marié, et demande seulement que mon choix ne la fasse pas rougir des sentimens qu’elle a eus pour moi. Lorsqu’elle aura le plaisir de vous connoître sous le nom de Miladi Grandisson, elle confessera que mon choix ne pouvoit lui faire plus d’honneur. Il s’est arrêté, comme pour attendre ma réponse, en me regardant avec une apparence de doute. J’ai baissé les yeux. Lui seul peut dire ce que j’ai paru, et comment je me suis conduite : mais hésitant, et la voix aussi tremblante que les genoux, je crois lui avoir fait à peu-près la réponse suivante, sans retirer ma main d’entre les siennes, quoique pendant mon discours il la pressât quelquefois de ses lèvres : l’honneur de sir Charles Grandisson n’a jamais été suspect, et ne peut jamais l’être. J’avoue… je confesse… eh ! Qu’avoue, que confesse, ma chère Miss Byron ? Comptez également, mademoiselle, sur mon honneur et sur ma reconnoissance. S’il vous naissoit quelques doutes, faites-moi la grâce de les expliquer. Je ne désire votre cœur, qu’autant que j’éc laircirai vos doutes. Je souhaiterois de pouvoir les expliquer pour vous. Je l’ai déjà fait. J’ai reconnu qu’ils pouvoient être tels, qu’il n’y avoit que votre généreuse bonté et votre confiance à mon honneur qui pûssent vous les faire surmonter ; et je reconnois encore, au désavantage de mes espérances, que si le cœur d’une femme, dont je cherchois l’estime, avoit été dans la situation où s’est trouvé le mien, ma propre délicatesse en seroit blessée. Parlez à présent ; avouez, confessez, très-chère miss, ce que vous étiez prête à me dire. Mon aveu, monsieur, l’aveu d’un cœur aussi sincère que le vôtre, c’est que je suis éblouie, dirai-je confondue, du mérite, de la supériorité de l’illustre étrangère que vous faites gloire d’estimer. La joie m’a paru rayonner dans ses yeux. Il s’est baissé sur ma main ; il l’a pressée encore de ses lèvres ; mais sans prononcer un mot, soit qu’il se tût à dessein, soit que la voix lui manquât réellement pour parler. J’ai continué, quoique d’un ton foible, la rougeur au visage, et les yeux baissés. Je ne me défie pas plus qu’elle, monsieur, de votre honneur, de votre justice, ni de votre indulgente tendresse. Votre caractère, vos principes, sont une bonne caution pour toute femme qui s’efforcera de mériter votre estime. Mais j’ai une si haute opinion de Clémentine et de sa conduite, que je crains… ah ! Monsieur, je crains qu’il ne soit impossible… ma langue m’a refusé son office. Je suis sûre que je parlois de bonne foi, et que les apparences y répondoient, ou bien, ma chère, mon visage et mon cœur ne s’accordoient guère. Que craint ma chère Miss Byron ? Que craint-elle d’impossible ? Pressée avec cette tendresse, monsieur, et par un homme tel que vous, pourquoi n’achèverois-je pas de m’expliquer ? La pauvre Henriette Byron, dans la justice qu’elle se rend, dans l’idée qu’elle a de cette incomparable étrangère, craint, monsieur, craint, avec raison, que tous ses soins, tous ses efforts, ne la rendent jamais à ses propres yeux, ce qu’elle doit être pour son repos et le bonheur de sa vie, avec quelque générosité que vous vous efforciez de la rassurer vous-même. Telle est ma crainte, monsieur, et toute ma crainte. Généreuse, noble, excellente miss (d’un ton et d’un air de transport), est-ce donc là votre seule crainte ? Il ne manquera rien au bonheur de l’homme qui est devant vous ; car il ne doute point que, si la vie lui est accordée, il ne vous rende une des plus heureuses femmes de la terre. Clémentine a fait une action glorieuse, en préférant sa religion et son pays à toute autre considération : c’est un témoignage que je lui rendrai toute ma vie ; ma reconnoissance ne doit-elle pas être double pour Miss Byron, qui sans avoir passé par les mêmes épreuves, avec le plus délicat néanmoins de tous