Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 102

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- Lettre 101 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 103


les cœurs, montre en ma faveur une franchise qui l’élève au-dessus des petites formalités, au-dessus de toute affection, tout à la fois pour Clémentine, une générosité dont il n’y a peut-être aucun exemple ? Alors il a mis un genou à terre devant moi : il a pris une de mes mains dans les deux siennes ; il l’a baisée une, deux et trois fois. Répétez, répétez, très-chère miss, que c’est-là votre seule crainte. Que mon rôle est aisé ! Soyez sûre, mademoiselle, que je désavouerai toute action de ma vie, toute pensée de mon ame, toute parole de ma bouche, qui ne tendra point à dissiper cette crainte. J’ai tout approuvé par une inclination de tête. Il ne m’auroit pas été possible de parler. Mon mouchoir, que j’ai porté à mes yeux, m’a fort bien servi. Chère Miss Byron, a-t-il continué, avec une ardeur que je n’entreprends point de représenter, vous êtes la bonté même ! Je ne me suis point approché de vous sans défiance, sans crainte, parce que personne ne conçoit mieux que moi la délicatesse de votre cœur ; et je tremblois que dans cette occasion, elle n’eût de fâcheux scrupules à m’opposer. Que le bonheur de ma vie soit mesuré par ma reconnoissance ! Sa bouche s’est collée encore une fois sur ma main, en se levant avec autant de graces que de dignité. Si j’avois suivi le mouvement de mon cœur, j’aurois reçu ses vœux à genoux. Mais j’étois comme immobile. Cependant, il m’a paru que je marquo is assez de joie pour lui en causer beaucoup ; de la joie à votre frère, chère miladi ! à sir Charles Grandisson ! Il a remarqué que j’étois fortement émue, et mes sentimens croîssoient en effet par la réflexion. Il m’a dit d’un ton tranquille : je vous laisse, très-chère miss ; je descends pour aller recevoir les félicitations de tous nos amis communs. Après tant d’incertitudes et d’étranges événemens, c’est de ce jour que je date mon bonheur. Il m’a quittée, avec un regard tendre et respectueux. Je n’en ai pas été fâchée. Cependant, mes yeux l’ont suivi. J’ai pris plaisir à voir jusqu’à son ombre, pendant qu’il descendoit l’escalier. Ma tante est montée quelques momens après. Elle m’a trouvée fort pensive. Je m’étois reproché d’abord un excès d’empressement ; ensuite je m’étois justifiée moi-même, ou du moins j’avois cru le pouvoir : et mêlant cent délicieuses circonstances à mes reproches et à mes justifications, j’y trouvois de quoi bénir éternellement mon partage. Telle étoit, par exemple, l’idée des parens et des amis que je vais acquérir, et celle du même avantage pour les miens. Mais mon émilie, ma chère émilie ! Je la considérois comme ma pupille, autant que la sienne. C’est dans ces méditations que ma tante m’a trouvée. Elle m’en a fait sortir en m’embrassant ; en m’applaudissant, elle a levé tous mes scrupules sur l’empressement dont je m’accusois ; elle m’a fait le récit des félic itations mutuelles de tous nos amis, et la vive peinture de leur joie. Quelle confiance n’ai-je pas tiré de son approbation ? Et m’ayant assurée que mon oncle me loueroit, aulieu de me railler, je suis descendue avec plus de courage que je n’en avois en montant. Sir Charles et ma grand’maman étoient à parler ensemble, assis l’un près de l’autre, lorsque je suis entrée. Toute la compagnie s’est levée à ma vue. ô ma chère ! Quelle princesse l’amour déclaré d’un tel homme a fait de moi ! Combien l’importance que l’amitié me donnoit dans ma famille n’est-elle pas augmentée ! Mon oncle n’a pas eu de repos, qu’il ne m’ait comblée de caresses. Il s’est avancé le premier, pour me dire mille choses tendres. Sir Charles, lui ayant laissé le tems de se satisfaire, est venu à moi de l’air du plus respectueux amour ; et prenant ma main, il m’a placée sur un fauteuil, entre ma grand’maman et lui. Fille adorée ! M’a dit cette chère et tendre mère, en m’embrassant, vous avez répondu à l’opinion que j’ai de vous. J’étois bien sûre de pouvoir me fier à un cœur qui a toujours été au-dessus de l’affectation et du déguisement. Je lui ai répondu que la générosité de sir Charles Grandisson m’avoit encouragée dans mon embarras et dans mes doutes. Il a juré, en tenant une de mes mains dans les siennes, tandis que ma grand’mère tenoit l’autre, que si le ciel ne lui avoit pas donné Miss Byron pour objet de ses espérances, il n’auroit jamais pensé au mariage, après ce qui lui étoit arrivé en Italie. Je vous demande une grâce, a repris ma grand’mère : c’est, monsieur, de n’user jamais de ces termes vagues, pour exprimer les personnes par leur pays, en un mot, de ne jamais parler de l’admirable Clémentine avec réserve. Ne faites pas difficulté, monsieur, de prononcer son nom devant Henriette, devant moi et ma fille Selby. Vous le pouvez librement. Nous l’avons toujours respectée, et nous ne cesserons point de lui rendre l’hommage qu’elle mérite, pour le glorieux exemple qu’elle a donné à son sexe. Monsieur, ai-je dit en me baissant vers lui, je me joins à cette prière. Ma tante, qui avoit entendu une partie de notre conversation, s’est approchée pour lui tenir le même langage. Miladi G a-t-elle ajouté, vous rendra témoignage, monsieur, qu’en vous demandant toutes trois cette grâce, nous n’avons point le cœur si bas, que nous pensions à vous en faire un compliment. Il a répondu qu’il lui étoit impossible de se l’imaginer, et que notre générosité nous faisoit autant d’honneur qu’à Clémentine : qu’il marqueroit au seigneur Jéronimo quelques-unes des circonstances qui faisoient la joie de son cœur ; qu’elles feroient le bonheur de son cher ami, et que l’excellente Clémentine en auroit d’autant plus de satisfaction, qu’elle désiroit uniquement d’être assurée que, pour la naissance et les perfections de l’ame, l’homme qu’elle avoit honoré de son affection, ne perdoit rien au choix qu’il faisoit dans sa patrie. Demandons au ciel, ma très-chère miladi, que rien ne puisse former de nouveaux nuages. Mais je suis sans crainte. Je veux jouir avec reconnoissance du moment présent, et laisser la disposition de l’avenir au grand moteur de tous les événemens. Si votre frère est à moi, s’il répond à mes sentimens par les siens, que peut-il m’arriver à quoi je ne me soumette avec résignation ? Mais permettez, charmantes sœurs, que je vous fasse une ou deux questions. Dites-moi, vous souvenez-vous que la crainte ou l’incertitude m’aient jamais causé quelque tourment ? A-t-il réellement existé un homme qui s’appelle sir Hargrave Pollexfen ? Ne vous ai-je pas raconté mes songes, lorsque je vous ai dit ce que je croyois avoir souffert de ses persécutions ? Il est bon, pour me conserver dans un juste sentiment d’humilité, que toutes ces souffrances, tous ces tourmens subsistent par écrit dans mes lettres, sans quoi je pourrois oublier aujourd’hui que je me sois jamais crue malheureuse. Eh de grâce, mesdames, pourriez-vous m’apprendre ce qu’est devenue ma maladie ? J’étois en fort mauvaise santé, vous vous en souvenez, Miladi G lorsque vous nous avez fait l’honneur de venir passer quelques jours ici ; si mauvaise, que je ne pus la cacher, comme je l’aurois souhaité, ni à vous, ni à mes autres amis. Il ne me sembloit point que le mal fût de la nature de ceux dont la guérison dépend du contentement du cœur. J’étois si convaincue du mérite de Clémentine, et de ses droits à la quali té de Miladi Grandisson, que, dans cette attente, je croyois avoir tranquillisé assez raisonnablement le mien. Je veux croire encore que je ne m’étois pas flattée trop tôt. Cependant, ma chère, je me sens aujourd’hui si aisée, si légère, si heureuse, que je ne comprends rien à ce changement, et j’espère que personne ne trouvera la maladie que j’ai perdue. Qu’aucun cœur trompé ne s’en laisse saisir ! Qu’elle ne voyage point sur-tout en Italie ! La chère personne que nous y connoissons, n’a déjà que trop souffert d’un mal encore plus terrible. Si elle s’arrête dans notre île, qu’elle ne s’approche point du tendre cœur de mon émilie ! Cette chère fille sera heureuse, si son bonheur est en mon pouvoir. Chargez-vous, mesdames de l’en assurer. Mais non, n’en faites rien. Je prendrai ce soin moi-même par la première poste. Que le même mal, j’en supplie le ciel, n’attaque point Miladi Anne S ni aucune des dames dont je me souviens que j’entendois parler avec si peu de plaisir !


LETTRE 102

Miss Byron à la même.

15 octobre. Je ne vous ai pas dit, ma chère, que sir Charles ayant promis à M Greville de faire sa réconciliation au château de Selby, avoit différé deux jours à nous en parler sérieusement, et que sa proposition, quoiqu’exprimée avec toutes les graces et les ménagemens possibles, avoit trouvé quelques difficultés de la part de mon oncle et de mes cousines ; mais que peut-on refuser ici à sir Charles ? Enfin l’on étoit convenu qu’ils se trouveroient ensemble à l’église, le dimanche au matin, et qu’ils nous y feroient les civilités qui pouvoient nous conduire à recevoir leur visite après-midi. Personne n’ignorant dans le pays, que le chevalier Grandisson étoit venu pour faire agréer à ma famille ses vues sur une jeune personne à qui tout le monde fait la grâce de souhaiter beaucoup de bien, l’église s’est trouvée remplie d’une foule de curieux, qui étoient fort impatiens de le voir. Ils se sont crus trompés dans leur attente, lorsqu’ils n’ont vu paroître que ma tante, conduite par M Deane, et moi par mon oncle, comme mes deux cousines l’étoient par leur frère ; mais on n’a pas été long-tems sans voir entrer sir Charles avec M Greville et M Fenwick. Ils se sont placés tous trois dans un banc qui est vis-à-vis le nôtre. Messieurs Greville et Fenwick ont commencé par nous saluer, tandis que sir Charles s’est cru obligé de donner le premier rang à d’autres devoirs. Il a toujours été, comme vous le dites, supérieur à la fausse honte. J’ai pris plaisir à le voir donner l’exemple. Son second compliment s’est adressé à nous, avec une grace que je représenterois mal. La rougeur m’est montée au visage, du murmure d’admiration qui se faisoit entendre autour de nous. J’ai cru voir ce sentiment dans les yeux de tout le monde, au travers même des évantails de quelques dames. Quelle différence entre lui et les deux autres, dans leur conduite pendant le service ! Cependant, qui a jamais vu deux des trois, si décens, si attentifs, et je puis dire si respectueux ! Que tous ceux qui ont quelque supériorité sur les autres, se conduisent comme votre frère, et je ne doute pas que le monde ne devienne meilleur. Après l’office, M Greville a tenu la porte de son banc ouverte, pour régler ses mouvemens sur les nôtres, et lorsqu’il nous a vu presque sortis, prenant officieusement la main de sir Charles, il s’est avancé vers nous. Sir Charles nous a rencontrés à la porte de notre banc. Il s’est approché de la meilleure grace, et m’a offert respectueusement sa main. C’étoit l’équivalent d’une déclaration publique. Aussi tout le monde en a-t-il pris cette idée. M Greville, hardi dans sa bassesse, a fait un mouvement, comme s’il eût cédé à votre frère la main qu’il prenoit : et, plus subtil qu’un serpent, mon maudit cheval, a-t-il dit en regardant son bras, que sa dernière aventure l’obligeoit de tenir encore dans l’ouverture de sa veste, n’a pas été fort docile pour son maître. Je m’invite, mademoiselle, à prendre le thé avec vous cet après-midi ; vous me ferez la grâce d’aider vous-même au pauvre manchot. Il ne faut point espérer, quand on le voudroit, que les moindres démarches puissent demeurer cachées dans une province. Nos gens nous ont rendu témoignage de l’applaudissement général. C’est une extrême satisfaction, ma chère, de se voir recherchée par un homme auquel tout le monde applaudit. Dimanche au soir. ô chère, chère miladi ! Que ce Greville m’a déconcertée ! L’étrange homme ! Il n’a pas manqué de venir avec son ami Fenwick : nous l’avons reçu fort civilement. Vous savez qu’il se pique de bel esprit, et qu’il affecte de faire le plaisant. Il se trouve des gens qui ne peuvent paroître avec avantage, sans un second, qui sert de but à leurs plaisanteries. Fenwick et lui se sont exercés long-tems à badiner aux dépens l’un de l’autre. Votre frère leur accordoit quelques sourires, et de quelque manière qu’il pensât d’eux, il ne leur a pas marqué de mépris. Mais à la fin, ma grand’mère et ma tante l’ont engagé dans une conversation qui a rendu ces deux hommes si muets et si attentifs, que s’ils ne s’étoient pas oubliés plus d’une fois entr’eux, on auroit pu les croire capables de quelque discrétion. Personne n’avoit encore touché à ce qui s’étoit passé à Northampton, lorsque M Greville a commencé lui-même un sujet si sérieux. Il m’a demandé une audience de dix minutes : ce sont ses termes. Comme il a déclaré aussi-tôt que ce seroit la dernière qu’il me demanderoit jamais sur le même point : ma grand’mère m’a dit, obligez M Greville, ma chère ; et j’ai consenti à me retirer avec lui vers une fenêtre. Je crois pouvoir me rappeler son discours, sans changer presque rien aux expressions. Il n’a pas parlé si bas, qu’il ne pût être entendu de tout le monde, quoiqu’il m’eût dit tout haut qu’il ne vouloit l’être que de moi. Je dois me croire bien malheureux, mademoiselle, de n’avoir jamais obtenu de vous le moindre témoignage de faveur ! Vous m’accuserez de vanité, je n’en suis pas exempt. Mais pourquoi désavouerois-je des avantages et des qualités que tout le monde m’accorde ? Je jouis d’un bien qui me permet d’adresser mes vœux aux femmes du plus haut rang : il est clair et libre. Je ne suis pas un homme d’un mauvais naturel. J’aime la plaisanterie, j’en conviens ; mais je suis capable d’attachement pour mes amis. Vous autres, femmes vertueuses, vous n’en aimez pas moins un homme, pour quelques défauts qu’il vous offre à corriger. Je pourrois ajouter mille choses en ma faveur, si le chevalier Grandisson (en jetant les yeux sur lui) ne m’éclipsoit entiérement. Le diable m’emporte si j’ai la moindre opinion de moi devant lui. Je l’ai toujours redouté. Mais lorsqu’il eut quitté l’Angleterre, pour suivre d’autres amours, je me flattai d’en pouvoir tirer de l’avantage. D’un autre côté néanmoins, j’avois quelque chose à craindre aussi de milord D. Sa mère a l’habileté d’un Machiavel. Il possède une fortune immense, un titre. Il a de fort bonnes qualités pour un seigneur. Mais voyant qu’il n’étoit pas moins rejeté que moi, il faut, me suis-je dit à moi-même, qu’elle ait quelqu’un dans le cœur. Fenwick ne vaut pas mieux que moi, ce ne peut être Fenwick. Orme ! Pauvre chrétien ! Il est encore plus impossible que ce soit le doucereux Orme. Je vous prie, monsieur… ai-je interrompu, et j’allois prendre la défense de M Orme ; mais se hâtant de me couper la voix, il m’a dit effrontément qu’il vouloit être entendu, que c’étoit son discours de mort, et que j’avois mauvaise grace de l’interrompre. Eh bien, monsieur, ai-je répondu en souriant, venez donc vîte à la péroraison. Je vous ai dit autrefois, Miss Byron, que je ne pouvois supporter vos sourires. Aujourd’hui, souriez ou faites la sévère, je suis résolu de vous maltraiter avant que nous finissions. Me maltraiter ! J’espère, monsieur… vous espérez ! Que signifient vos espérances, vous qui ne m’en avez jamais donné l’ombre ? Mais écoutez-moi ; j’ai à vous dire, mademoiselle, plusieurs choses qui vous déplairont, et d’une nature toute différente. Je continuois de chercher qui pouvoit être l’heureux mortel. Ce second Orme, fouler ; ce ne sauroit être lui, me disois-je. Est-ce le nouveau venu, le sage Belcher ? (je faisois observer tous vos pas, comme je vous en avois avertie). Non, répondois-je à moi-même, elle a refusé milord D et des légions entières, avant que Belcher eût remis les pieds dans l’ île. Qui diable est-ce donc ? Mais lorsque ce dangereux homme, que j’avois cru parti pour remplir sa destinée conjugale avec une étrangère, est revenu sans être engagé, et lorsque j’ai su qu’il prenoit sa route vers le nord, j’ai commencé à tout craindre de sa part. Jeudi dernier je reçus avis qu’on l’avoit vu le matin à Dunstable, marchant vers notre canton. Le cœur me manqua. J’avois mes espions autour du château de Selby. De quoi l’amour et la jalousie ne sont-ils pas capables ? J’appris que votre oncle et M Deane étoient allés au-devant de lui. Ma rage ne peut se concevoir. Combien ne m’échappa-t-il pas de juremens et d’imprécations ? Cependant je jugeai que dans une première visite, il ne seroit point accordé à mon rival de prendre sa résidence sous un même toît avec cette charmante sorcière … quelle expression, monsieur ! Sorcière, oui sorcière. Dans ma fureur je lui donnai mille noms de cette force. Will, Tom, George, vîte, qu’on m’apporte une douzaine de torches ardentes, je veux embraser le château de Selby, en faire un feu de joie pour l’arrivée de l’usurpateur de mon bien. J’aurai des crocs et des fourches, pour repousser dans les flammes jusqu’au dernier de la famille. Il n’en échappera pas un à ma vengeance. Horrible personnage ! Je ne veux pas vous écouter plus long-tems. Vous m’entendrez jusqu’à la fin. Vous m’écouterez, vous dis-je, c’est mo n discours de mort ; faut-il que je le répète ? Un mourant devroit penser à la pénitence. Moi ! Et dans quelle vue, s’il vous plaît ? J’ai perdu l’espérance. Qu’attendez-vous d’un malheureux désespéré ? Mais je fus averti que mon rival ne passeroit pas la nuit au château ; c’est ce qui sauva votre maison. Alors toute ma malice se tourna vers l’hôtellerie de Northampton. L’hôtellier, dis-je en moi-même, m’a mille sortes d’obligations, et n’en donne pas moins retraite au plus mortel de mes ennemis ! Mais il est plus digne de moi d’aller lui demander compte en personne de l’intérêt qu’il prend au château de Selby, et de le faire renoncer à toutes ses prétentions, comme j’y ai déjà forcé plus d’un galant par mes rodomontades. Je ne fermai pas l’œil de toute la nuit. Ma visite fut rendue le matin à l’hôtellerie. Je prétends savoir, autant qu’aucun autre homme du monde, tout ce qui concerne la civilité et les bons usages ; mais je connoissois le caractère de l’homme à qui j’avois à faire. Je savois qu’il avoit autant de sang-froid que de résolution : ma rage ne me permettoit point d’être civil ; et quand elle me l’auroit permis, j’étois persuadé qu’il falloit être brutal pour l’irriter : je le fus, je ne gardai aucune mesure. Jamais homme ne fut traité avec un mépris plus froid et plus phlegmatique. J’en vins au défi. Il me déclara qu’il ne vouloit pas se battre. J’étois résolu de l’y forcer ; je le suivis jusqu’à sa voiture, et je parvins à l’attirer dans un endroit écarté ; mais j’avois à faire au diable. Il m’avertit d’un ton que je trouvai insultant, de me tenir mieux en garde. Je profitai du conseil, sans m’en trouver mieux, car il savoit toutes les ruses du métier. Dans un instant je me vis sans armes, et ma vie fut au pouvoir de mon adversaire. Il me rendit mon épée, en me conseillant de ne pas m’exposer à d’autres risques. Il remit la sienne au fourreau. Il me quitta. Je me trouvai dans une abominable situation, sans usage du bras droit. Je me dérobai comme un voleur. Il monta dans son char de triomphe pour continuer sa route au château de Selby. Je me retirai dans le mien, je maudis le monde entier, je me jetai à terre et je la mordis. Ce long et furieux récit impatientoit mon oncle. Votre frère paroissoit incertain, mais attentif, M Greville a continué. J’engageai Fenwick à m’accompagner le soir au rendez-vous. Manchot comme je l’étois, j’aurois souhaité de pouvoir l’irriter encore. Il ne voulut point être irrité ; et lorsque j’eus connu qu’il m’avoit ménagé au château de Selby ; lorsque je me souvins que je devois mon épée et ma vie à sa modération ; lorsque je me représentai son caractère, la conduite qu’il avoit tenue avec le chevalier Pollexfen, et tout ce que Bagenhall m’avoit dit de lui ; pourquoi, pensai-je en moi-même, sans espoir comme je suis, soit qu’il vive ou qu’il meure, de réussir auprès de ma charmante Byron ? Pourquoi m’obstiner contre un ennemi si noble ? Cet homme est également incapable d’arrogance et d’insulte. Il faut m’en faire un ami (j’en dois l’idée à Fenwick), pour mettre mon orgueil à couvert : et que le diable emporte le reste, Miss Byron et tout… méchant homme ! Vous étiez mourant il y a deux minutes. Que je suis lasse de vous ! Ho ! Mademoiselle, vous n’êtes pas à la fin de mon discours de mort ; mais je ne veux pas vous effrayer. L’êtes-vous un peu ? Je ne le suis que trop. (sir Charles a fait un mouvement, comme s’il avoit voulu s’approcher de nous ; mais il s’est arrêté néanmoins, à la prière de ma grand’maman, qui lui a dit de laisser passer cet accès, et que M Greville étoit toujours singulier). Effrayée, mademoiselle ! Eh ! Qu’est-ce que votre effroi, si vous le comparez aux cruelles nuits, aux jours insupportables que vous m’avez fait passer ? Nuits maudites ! Maudits jours, et maudit moi-même ! Impitoyable fille (en grinçant les dents), quels tourmens vous m’avez causés !… mais c’est assez, je veux hâter ma conclusion, par compassion pour vous, qui n’en avez pourtant jamais eu pour moi. Quoi, monsieur ? Pouvez-vous me reprocher de la dureté. Oui, et de la plus barbare, sous les plus charmantes apparences. C’est à cette trompeuse douceur que je dois ma ruine ; c’est elle, qui m’avoit fait naître des espérances, oui, cette physionomie brillante, et ce cœur glacé. ô visage imposteur ! Mais il est tems de finir mon discours de mort. Donnez-moi la main, je le veux absolument. Ne craignez point que je la mange, comme il s’en est peu fallu dans un autre tems. (il m’a pris la main, et je n’ai pas résisté). à présent, mademoiselle, écoutez mes dernières expressions ; vous aurez la gloire de donner au meilleur des hommes la meilleure des femmes. Que le jour n’en soit pas retardé long-tems, pour l’amour de ceux qui conserveront jusqu’alors un reste d’espoir. Comme votre amant, je dois de la haine à cet heureux homme, mais je l’aimerai comme votre mari. Il sera pour vous tendre, affectionné, reconnoissant ; et vous mériterez toute sa tendresse. Puissiez-vous vivre, ornement de la nature humaine, comme vous l’êtes tous deux, pour voir les enfans de vos enfans, tous aussi bons, aussi parfaits, aussi heureux que vous-mêmes ! Et pleins d’années, comblés d’honneur et de satisfaction, puissiez-vous, dans la même heure, être transportés au ciel, seul terme où vous puissiez être plus heureux que vous ne le serez par votre mariage, si vous l’êtes autant que je le désire, et que je le demande à l’auteur de tous les biens ! Les larmes sont tombées de mes yeux, en recevant cette bénédiction imprévue, si semblable à celle de cet ancien prophète qui bénissoit, lorsqu’on le croyoit prêt à maudire. Il tenoit encore ma main. Je ne le ferai point sans votre permission, mademoiselle… puis-je, avant que de la quitter… il me regardoit, comme pour attendre mon consentement en penchant la tête dessus. Mon cœur étoit ouvert. Que le ciel vous comble de biens, M Greville ! Je fais pour vous tous les vœux que vous avez faits pour moi. Ils seront exaucés, si vous prenez le chemin de la vertu. Je n’ai pas retiré ma main. Il a mis un genou à terre, pour la presser plus d’une fois de ses lèvres. Lui-même avoit les larmes aux yeux. Il s’est levé, il m’a traînée vers sir Charles ; et lui présentant ma main, que la surprise ne m’a permis d’étendre qu’à demi ; que j’aie la gloire, monsieur, de remettre cette chère main dans la vôtre. C’est à vous seul que je suis capable de la céder. Heureux, trois fois heureux couple ! La valeur mérite seule la beauté. Sir Charles a pris ma main. Que ce précieux gage m’appartienne pour jamais ! A-t-il dit en la baisant : et se tournant vers ma grand’mère et ma tante, il m’a présentée à elles. J’étois toute effrayée du mouvement que l’étrange homme m’avoit fait faire. Je ne souhaite de vivre, a répondu ma grand’mère, dans une espèce de transport, que pour voir ma fille à vous ! Après avoir mis ma main dans celle de votre frère, M Greville est sorti de la chambre avec la dernière précipitation. Il avoit quitté le château, lorsqu’on a commencé à demander ce qu’il étoit devenu ; et tout le monde en étoit inquiet, jusqu’à ce qu’ on a su d’un domestique, qu’il avoit pris brusquement son épée et son chapeau dans l’antichambre ; et d’un autre, qui l’avoit rencontré, son laquais derrière lui, qu’il s’étoit retiré à grands pas, en poussant de profonds soupirs. Ne le plaignez-vous pas, ma chère amie ? Votre frère a marqué généreusement de l’inquiétude pour lui. Lucie, qui l’a toujours vu d’assez bon œil, a remarqué qu’il nous avoit souvent surpris par ses singularités, mais que la dernière partie de sa conduite devoit faire juger qu’il n’étoit pas aussi dépourvu de principes qu’il affectoit quelquefois de le paroître. Moi-même, ma chère, je me flatte que sir Charles a mieux connu que nous son caractère, lorsqu’il nous a proposé de recevoir sa visite. Sir Charles s’est offert le soir à reconduire ma grand’mère. Ainsi, nous ne l’avons pas eu à souper ; mais nous sommes tous invités à dîner chez elle ; nous soupçonnons que votre frère sera un des principaux convives. Lundi matin, 16 octobre. Je reçois une lettre de mon émilie, qui m’apprend qu’elle est avec vous, quoique sans date de tems et de lieu. Vous m’avez sensiblement obligée, en témoignant à cette chère fille, que toutes les surabondances de mon cœur sont pour elle. émilie est la tendresse et la bonté même. Je lui écrirai bientôt, pour lui répéter que tout mon pouvoir sera toujours employé à lui faire plaisir. Mais dites-lui, comme d e vous-même, qu’elle doit un peu modérer son impatience. Je ne puis proposer à son tuteur de la prendre avec moi jusqu’à ce que je sois sûre du succès. Voudroit-elle que je lui fisse une demande, par laquelle il sembleroit que je me suppose déjà sa femme ? Nous ne sommes point encore au dénouement. Cependant, ce qu’on me dit qu’il insinua hier au soir à ma grand’maman, en la reconduisant au château de Sherley, me fait juger qu’il veut aller plus vîte que je ne me crois peut-être capable de le suivre ; et je vois sans aucun dessein d’affectation, que pour la seule bienséance, je serai obligée de prendre sur moi le ménagement de ce point. Car, ma chère, tout le monde est si amoureux de lui dans cette maison, qu’aussi-tôt qu’il aura déclaré ses désirs, on me pressera de le satisfaire, ne m’accordât-il qu’un jour ou deux ; comme si l’on craignoit qu’il ne renouvelât point sa demande. M Belcher m’a fait l’honneur de m’écrire. Il m’apprend que la maladie de son père augmente jusqu’à faire perdre toute espérance… j’en suis sincèrement affligée ! Il ajoute qu’il me demande de la consolation. Sa lettre est charmante ; si pleine de tendresse filiale ! Excellent jeune homme ! Tout y respire les principes de son ami ! Je ne doute point que sir Charles, M Belcher et le docteur Barlet, ne continuent leur ancienne correspondance. Que ne donnerois-je point pour voir tout ce que sir Charles écrit de nous ? M Fenwick vient nous apprendre que M Greville est assez mal, et qu’il garde la chambre. Le ciel est témoin qu’il a tous mes vœux pour sa guérison. Plus je pense à sa dernière scène, plus elle me surprend dans un homme tel que lui. Je ne m’attendois pas qu’elle dût finir par des souhaits si généreux. Nancy, qui ne l’aime point, prétend que sa maladie ne vient que de la violence qu’il a faite à son naturel. Auriez-vous cru Nancy capable d’une réflexion si sévère ? Mais elle se souvient d’avoir reçu de lui quelque offense, et la bonté même a ses petits ressentimens. Nous nous disposons à partir pour le château de Sherley. Nos deux cousines Holles y seront à dîner. Elles étoient depuis quelques semaines à Daventry, chez leur tante. Leur impatience est extrême de voir sir Charles. Adieu, mes très-chères amies. Ne me dérobez rien à votre affection. N B. le dîner du château Sherley, et les agrémens dont il fut accompagné, font le sujet d’une longue lettre… sir Charles déploie dans cette occasion tous ses charmes et ses talens. Il dit les plus jolies choses du monde. Il chante, il danse avec Miss Byron et Miss Lucie, etc. On propose aux dames une promenade dans quelques villes voisines, pour la santé de Miss Byron, à qui les médecins avoient ordonné cet exercice. Sir Charles offre sa compagnie : le départ n’est pas remis plus loin qu’au jour suivant. Miss Byron ne manque point de faire dans d’autres lettres une relation de leur course… mais ce récit n’a d’intéressant que deux articles, dont l’un regarde son mariag e, l’autre la demande d’émilie, et qui peuvent tous deux être détachés. à Trapston, 19 octobre. Je ne sais comment il est arrivé qu’à la fin du déjeûner chacun est sorti l’un après l’autre, et m’a laissée seule avec sir Charles. Lucie a disparu la dernière, et dans le moment qu’elle nous quittoit, lorsque je me préparois à sortir moi-même, pour m’aller faire coiffer, il est venu s’asseoir près de moi : ne vous offensez point, chère Miss Byron, m’a-t-il dit, si je prends l’unique occasion qui se soit encore offerte, pour vous entretenir d’un sujet qui me touche beaucoup. La rougeur m’est montée au visage. Je suis demeurée muette. Vous m’avez permis d’espérer, mademoiselle, et tous vos amis, que j’aime et que je respecte, encouragent cet espoir. Ce que j’ai à vous demander aujourd’hui, c’est de le confirmer avec la même bonté. Je connois toute votre délicatesse, et j’ose vous faire une question : dans l’inégalité où vous pouvez vous croire, avec un homme qui ne vous cache point ce qu’il a pensé en faveur d’une autre femme, votre cœur vous fait-il sentir que cet homme ne laisse pas d’être le seul qu’il puisse préférer, et qu’il préfère effectivement à tout autre ? Il s’est arrêté pour attendre ma réponse. Après avoir hésité quelques momens : ces mêmes amis, monsieur, lui ai-je répondu, ces amis, que vous honorez d’une juste estime, m’ont accoutumée dès l’enfance à ne dire que la vérité. Sur un point de cette importance, je serois inexcusable, si… la voix m’a manqué. Ses yeux étoient fixés sur les miens. Pour la vie, il m’auroit été impossible de dire un mot de plus : cependant je souhaitois de pouvoir parler. Si… vous n’achevez point, mademoiselle ! Et prenant ma main, sur laquelle il a penché son visage, il est demeuré dans cette attitude, sans lever les yeux vers moi. J’ai retrouvé la force d’ouvrir la bouche. Si, pressée comme je le suis, ai-je continué, et par sir Charles Grandisson, je faisois difficulté de lui ouvrir mon cœur. Je réponds, monsieur, que cette préférence est telle que vous la désirez. Il a baisé ma main avec un mouvement passionné. Il a mis un genou à terre, et m’a baisé encore une fois la main. Vous me liez pour jamais, mademoiselle ; et permettez-vous, qu’avant que je quitte la posture où je suis, charmante miss ! Permettez-vous que je vous supplie de hâter le jour ? J’ai beaucoup d’affaires, j’en prévois encore plus, à présent que je suis revenu pour m’établir solidement dans ma patrie. Toute ma gloire sera de vivre avec honneur dans une condition privée. Je n’ambitionne point les emplois publics. Il faudra que mes services soient bien nécessaires à l’état, si j’entreprends jamais rien qui paroisse me donner en spectacle. Hâtez-vous, mademoiselle, de me rendre un heureux mari, comme je ne puis manquer de l’être avec vous. Je ne vous prescris point le tems : mais vous êtes au-dessus des vaines formalités. Puis-je me flatter que ce soit à la fin du mois ? Il s’oublioit un peu, ma chère, car il venoit de dire qu’il ne vouloit pas prescrire le tems. Après un peu d’embarras involontaire : dans cette occasion, monsieur, lui ai-je dit, je ne crains rien tant, avec un homme tel que vous, que de marquer la moindre affectation. Levez-vous, je vous en supplie ; je ne puis vous voir dans une posture… je la quitterai, mademoiselle, et je la reprendrai encore pour vous remercier, lorsque vous m’aurez fait la grâce de me répondre. J’ai baissé les yeux. Il ne m’a pas été possible de les lever. Je craignois de paroître affectée. Cependant pourrois-je penser si tôt à l’obliger ? Il a repris : vous ne me répondez point, mademoiselle ; votre silence m’est-il favorable ? Permettez que je le sache de votre tante… je ne vous presserai pas plus long-tems. Je me livre aux plus douces espérances. Je dois vous représenter, monsieur, que la précipitation ne convient point à mon sexe. Le terme dont vous parlez est extrêmement proche. Je voulois en dire beaucoup plus : mais je me sentois la langue embarrassée. Je ne pouvois trouver mes expressions. Sûrement, ma chère, il me proposoit un terme trop court. Une femme peut-elle négliger tout-à-fait l’usage et les loix de son sexe ? On doit quelque chose à sa parure, aux modes, q uelques ridicules que celles du tems eussent pu paroître dans le dernier siècle, ou qu’elles puissent devenir pour celui qui nous succédera. Ces coutumes, qui ont leur fondement dans la modestie, et qui assujétissent réellement les femmes, ne sont-elles pas une bonne excuse ? Il a remarqué ma confusion. Que je ne vous cause pas la moindre peine, m’a-t-il dit. Quelques charmes que je trouve dans votre émotion, je n’en puis jouir si vous ne l’approuvez point. Cependant la demande que je vous fais est si importante pour moi ; mon cœur est si vivement intéressé à votre réponse, qu’à moins que vous n’aimiez mieux me faire déclarer vos volontés par Madame Selby, je ne dois pas laisser échapper cette occasion. Je ne sais même si l’entremise de votre tante est à souhaiter pour moi ; je me promets plus de faveur de votre bouche, que vous ne m’en accorderez par la sienne, après une froide délibération. Mais je vais me retirer pour quelques instans, pendant lesquels vous serez, s’il vous plaît, ma prisonnière. Vous ne serez interrompue de personne, à moins que vous n’appeliez quelqu’un vous-même. Je reparoîtrai devant vous ; je recevrai vos loix ; et quelle sera ma satisfaction, si c’est pour fixer mon heureux jour ! Tandis que je débattois en moi-même si je devois paroître contente ou fâchée, il est revenu, et m’a trouvée debout, me promenant avec assez d’embarras dans la chambre. Il m’a pris respectueusement la main : je me flatte à présent,