Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 11

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- Lettre 10 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 12


LETTRE XI

Miss Byron, à Miss Selby.

vendredi, 30 février. Un laquais de M Greville est venu nous faire les complimens de son maître. Il est donc à Londres, ce M Greville. Je suis trompée, si je ne suis bientôt en état de l’obliger ; c’est ma haine, comme vous savez, qu’il m’a demandée comme une grâce. Je m’apperçois qu’on ne s’attire que des chagrins, en rendant des civilités pour des affectations d’estime. Cependant mon naturel m’y porte, et je ne puis m’en défendre, sans me faire une espèce de violence. C’est donc moins un mérite qu’une véritable nécessité. Je ne me rappelle d’avoir manqué de complaisance que pour un jeune homme de qualité, qui par des considérations de famille, me demandoit la permission de me rendre ses soins en secret. Vous n’avez pas ignoré cette aventure. Il me semble qu’en se prêtant à des traités si choquans, une fille s’engage dans un complot contre elle-même, et plus souvent encore contre ceux à qui elle doit autant de confiance que de respect et d’honneur. L’arrivée de M Greville me chagrine. Je suppose qu’il sera bientôt suivi de M Fenvick. Il ne tient à rien, dans mon dépit, que je ne fasse un effort pour aimer le modeste Orme. samedi 11.

n’aurai-je à vous décrire que des scènes de galanterie et d’amour ? Sir Rowland, Sir Hargrave et M Greville, se sont trouvés ensemble aujourd’hui chez M Reves. Sir Rowland est venu le premier, un quart d’heure avant qu’on eût averti pour le thé. Après avoir demandé à ma cousine si je n’avois pas changé de résolution, il a souhaité de m’entretenir seule un moment. Je me sens une véritable estime pour cet honnête vieillard. Ce que j’entends par l’honnêteté, ma chère, c’est le bon sens réuni avec la politesse et les agrémens. Un honnête homme, qui l’est à ce titre, n’en est pas moins estimable pour être un peu singulier. Je suis descendue aussi-tôt. Sir Rowland est venu au devant de moi ; il m’a pris avidement la main, et me regardant de toute sa force : bon dieu ! La même douceur, s’est-il écrié, les mêmes grâces sur ce charmant visage ! Comment est-il possible, avec une physionomie si obligeante… mais il faut être bonne… ne me pressez pas, Sir Rowland, ai-je interrompu ; vous me causeriez du chagrin, si vous me mettriez dans la nécessité de répéter… quoi ! M’a-t-il dit, un refus ? Ah ma chère miss ! Gardez-vous, en effet, de répéter vos discours ; ne voulez-vous pas sauver une vie ? Mon pauvre neveu est réellement à la mort. Je voulois vous l’amener ; mais non, il craint trop de déplaire à la souveraine de son cœur. Connoissez-vous un amour si tendre ? Et ne fait-on rien pour l’amour, quand on ne trouveroit rien d’engageant dans le mérite et la modestie ? Chère miss, n’endurcissez pas votre cœur. J’étois résolu de partir dans un ou deux jours ; mais je ne quitterai pas la ville, fallût-il y demeurer un mois, pour être témoin du bonheur de mon neveu ; et quand je souhaite le sien, comptez que c’est pour faire le vôtre. Chère miss, rendez-vous… j’étois un peu touchée de son action, et je demeurois sans répondre. Rendez-vous, a-t-il repris ; ouvrez votre cœur à la pitié ; je vous demande un mot de consolation pour mon neveu ; je le demanderois à genoux, si je croyois que mes soumissions… oui, c’est à genoux que je veux implorer votre bonté ; et l’excellent vieillard, saisissant mon autre main, comme il en tenoit déjà une, s’est laissé tomber en effet sur ses deux genoux. Sa situation m’a jetée dans un extrême embarras : je ne savois que faire ni que dire ; le courage me manquoit pour le relever. Cependant, voir à mes pieds un homme de cet âge, qui avoit des droits à mon estime, les yeux humides, et les attachant sur moi pour attirer, disoit-il, ma pitié sur son neveu ; que je me sentois attendrie ! Enfin, je l’ai conjuré de se lever. Vous me demandez de la bonté, lui ai-je dit d’une voix tremblante, et vous en manquez pour moi. ô Sir Rowland ! Que vous me causez d’agitations ! Je voulois retirer mes mains ; mais il les tenoit serrées dans les siennes. J’ai frappé du pied dans un emportement de reconnoissance. Sir Rowland, levez-vous, je vous en supplie ; et le même mouvement m’a fait mettre un genou à terre devant lui, vous voyez, ai-je ajouté… que puis-je faire de plus ? Levez-vous donc, monsieur ; je vous prie, à genoux, de ne pas demeurer devant moi dans cette posture : en vérité, vous me chagrinez beaucoup ; de grâce, laissez mes mains. Deux ruisseaux de larmes couloient sur ses joues. Moi, je vous chagrine, mademoiselle ? Et Miss Byron daigne s’abbaisser… non, non, pour le monde entier, je ne voudrois pas vous avoir causé un instant de chagrin. Il s’est levé, il m’a laissé les mains libres, et je me suis levée aussi avec assez de confusion. Il s’est retiré un moment vers la fenêtre pour s’essuyer ses yeux de son mouchoir : ensuite, revenant vers moi : quelle foiblesse, ma-t-il dit avec un sourire forcé ! Quelle enfance, comment pourrois-je blâmer mon neveu ! Mais accordez-moi donc un mot, mademoiselle ; dites seulement que vous consentez à le voir : permettez-lui de paroître devant vous : ordonnez-moi de vous l’a mener. Je le ferois, n’en doutez pas, lui ai-je répondu, si M Fouler n’attendoit de moi que des civilités : mais je veux aller plus loin, monsieur, pour vous marquer toute la considération, dont je suis remplie pour vous. Contribuez à mon bonheur par votre estime et votre amitié. Permettez que je vous regarde comme un père, et que je prenne pour M Fouler tous les sentimens d’une sœur. Je ne suis point assez heureuse pour appartenir à quelqu’un par des noms si tendres ! Que M Fouler prenne aussi les mêmes sentimens pour moi. Toutes les visites que vous me rendrez l’un et l’autre à ces deux titres, me seront plus chères qu’elles ne peuvent jamais l’être autrement. Mais, ô mon père ! Car je veux déjà vous donner ce nom, ne pressez plus votre fille sur un point qu’elle ne peut vous accorder. Les larmes du vieillard ont recommencé ici, avec des soupirs qui m’ont causé une véritable émotion ; il m’a traitée d’ange, de divinité, de fille irrésistible. C’étoit ma bonté, ma-t-il dit, ma douceur, ma franchise qui le pénétroient jusqu’au fond du cœur. Je l’ai pris par la main, sans écouter tout ce qu’il me disoit encore pour son neveu, et je l’ai conduit à M et Madame Reves, qui nous attendoient dans la chambre voisine, et qui ont paru aussi surpris de mon action, que de lui voir le visage tout mouillé de larmes. Félicitez-moi, leur ai-je dit, avec une vive exclamation, j’ai trouvé un père dans Sir Rowland, et je reconnois un frère dans son neveu. Le bon chevalier a porté ma main à sa bouche, et l’a pressée de ses lévres : il m’a nommée l’honneur de mon sexe ; il a protesté que si je ne devois pas être sa nièce, la qualité de sa fille, que je voulois prendre, lui seroit plus chère et plus glorieuse qu’une couronne ; mais il est revenu à son neveu. Madame Reves a voulu savoir ce qui s’étoit passé entre nous. Il commençoit à faire ce récit, qui l’auroit sans doute occupé long-tems, lorsqu’on est venu nous annoncer le chevalier Hargrave Pollexfen. Aussi-tôt Sir Rowland s’est frotté les yeux pour en chasser la rougeur, quoique son mouchoir n’ait servi qu’à l’augmenter. Il s’est regardé dans une glace ; il a toussé deux ou trois fois, comme si les muscles de son visage avoient dépendu du son de sa voix ; il a même fredonné quelques notes, en me disant qu’un petit air de chant bannissoit les traces du chagrin. Sir Hargrave est entré d’assez bonne grâce. Serviteur, monsieur, lui a dit assez rudement le vieux chevalier, pour réponse à une révérence muette que l’autre lui a faite à son tour. J’avois déjà remarqué que l’air et la parure du baronnet avoient frappé Sir Rowland : aussi s’est-il baissé vers M Reves, pour se hâter de prendre des informations. M Reves les a présentés l’un à l’autre, comme deux personnes dont il se tenoit honoré d’être ami. Le baronnet s’est approché de moi pour me demander mille pardons… pas un, monsieur, ai-je interrompu. Il a repris : j’avoue, mademoiselle, que la force de ma passion… mais je vous compare… je l’ai arrêté encore une fois, en l’assurant que tout étoit oublié. Tandis qu’il se plaignoit de ma facilité à lui pardonner, Sir Rowland, surpris de ce petit dialogue, a dit à M Reves : je ne m’en étonne plus ; hélas ! Que va devenir mon cher neveu ? Soyez tranquille de ce côté-là, lui a répondu M Reves. Cette assurance lui a fait reprendre un air si gai, que je l’ai cru prêt à fredonner en se tournant vers moi. Les gens sont entrés là-dessus avec le déjeuner, et nous nous étions déjà placés pour le thé ; mais on est venu appeler M Reves, qui est rentré presqu’aussi-tôt, en introduisant M Greville. Avant qu’ils aient pu s’approcher, et qui est encore celui-ci, m’a demandé Sir Rowland, d’un ton un peu gallois ? M Greville s’est présenté fort civilement. Je me suis informée de tout ce que j’ai de cher dans Nortamptonshire. Après avoir satisfait mon impatience, il m’a demandé si j’avois vu M Fenwick. Non, lui ai-je dit. Le traître ! A-t-il repris en souriant, j’ai cru qu’il m’avoit donné le change. Je l’ai perdu de vue depuis trois jours : mais s’il n’est pas ici, a-t-il ajouté d’une voix plus basse, j’ai gagné une marche sur lui : et j’aime mieux, après tout, que ce soit moi que lui, qui ait des excuses à faire à l’autre. Je me suis dispensée d’entrer dans leur démêlé, en lui apprenant que j’avois trouvé un père à Londres, et lui montrant le chevalier Meredith, qui me permettoit de lui donner ce nom. Point de fils, j’espère, a-t-il répondu, en se tournant vers le vieillard ; je me flatte, monsieur, que la parenté ne vient point de ce côté-là. Comme il a fait cette question d’un air riant, le baronnet a protesté du même ton, qu’il avoit pensé à la faire aussi. Sir Rowland leur a dit fort civilement qu’il avoit un neveu, et que si je voulois me rendre à ses désirs, il m’aimeroit beaucoup mieux pour sa nièce que pour sa fille. La conversation est devenue assez agréable jusqu’au départ du vieux chevalier, qui ne s’est pas retiré sans me demander la permission de m’amener encore une fois son neveu, avant que de retourner en Caermarthen. Je ne lui ai répondu que par une révérence. Le baronnet et M Greville se connoissoient, pour s’être vus quelquefois aux courses de Northampton ; mais la politesse avec laquelle ils se sont salués, ne les a point empêchés de se regarder d’un œil jaloux, et de paroître prêts, plus d’une fois, à se dire quelque chose de désobligeant. Le soin que j’ai eu de faire tomber toutes mes attentions sur Sir Rowland, a prévenu toutes sortes d’explications ; et lorsqu’il est sorti, on a badiné assez plaisamment sur l’air et l’accent de sa province, dont il n’y a point d’apparence qu’il se défasse jamais. J’avois beaucoup d’impatience de voir partir aussi les deux autres. Ils sembloient s’appercevoir tous deux qu’il en étoit tems, mais n’être pas bien aises, l’un et l’autre, de sortir le premier. à la fin, M Greville, feignant de se rappeler que je n’aime pas les longues visites, s’est retiré sans autre affectation. Il ne m’a pas été possible d’éviter les nouvelles excuses du baronnet, sur la mauvaise humeur à laquelle il s’étoit livré dans sa dernière visite. Mes réponses n’ont pas dû le rendre plus content de lui-même. Cependant il est revenu à ses offres, dont il m’a fait un brillant étalage ; et ne s’appercevant point qu’elles fissent plus d’impression sur moi, il est tombé sur M Greville, qu’il soupçonnoit, m’a-t-il dit, de n’être pas venu à Londres sans dessein. Il ne m’a pas parlé de lui fort avantageusement ; mais je ne doute pas que M Greville ne parlât de même de Sir Hargrave ; et je m’imagine que ce ne seroit pas leur faire injustice, que de les croire tous deux. J’ai répondu si nettement, que je ne prenois pas plus d’intérêt à l’un qu’à l’autre, qu’après diverses marques de chagrin, le baronnet s’est cru en droit d’exiger, avec assez de fierté, les raisons de mon refus. Cet air, que j’ai remarqué dans ses yeux, m’a peut-être un peu piquée. Je lui ai dit, quoiqu’à regret, que puisqu’il me forçoit de lui expliquer mes sentimens, je n’avois pas de ses mœurs l’opinion que je devois avoir de celles d’un homme dont je voulusse faire mon mari. Mes mœurs, mademoiselle, s’est-il écrié, en changeant plusieurs fois de couleur : mes mœurs, mademoiselle ! A-t-il répété. Son exclamation ne m’a point effrayée, quoique M et Madame Reves parussent un peu surpris de ma franchise ; mais sans me faire connoître qu’elle leur parut blâmable. Mes objections, monsieur, ai-je repris, ne doivent pas vous offenser, puisque c’est vous-même qui m’en arrachez l’aveu, et que mon dessein n’est pas de vous faire des reproches ; mais, pressée par vos instances, je dois répéter… ma langue n’a pas laissé de me refuser ici son office. Mais il m’a dit, d’un air et d’un ton fort impatient : continuez donc, mademoiselle. La hardiesse m’est revenue : en vérité, Sir Hargrave, je répète malgré moi que je n’ai pas de vos mœurs… (fort bien, mademoiselle, a-t-il interrompu), l’opinion que je dois avoir de celles d’un homme sur le caractère duquel je penserois à fonder mon bonheur pour cette vie, et toutes mes espérances pour l’autre. Ce motif est d’une haute importance pour moi, quoiqu’il ne m’arrive guère de l’employer sans de fortes raisons. Mais permettez-moi d’ajouter que je ne suis point lasse du célibat. Je crois qu’il est toujours trop tôt, pour s’engager dans une carrière éternelle de soins ; et si je n’ai pas le bonheur de rencontre r un homme, à qui mon cœur puisse se donner sans réserve, je renoncerai absolument au mariage. Que de malice, ma chère, j’ai remarqué ici dans ses regards ! Vous paroissez mécontent, monsieur, ai-je ajouté ; mais il semble que c’est sans raison : que vos vues sont tombées sur une personne qui est maîtresse d’elle-même ; et quoique j’aie de l’éloignement pour les vérités dures, je me fais honneur de ma franchise. Il s’est levé de sa chaise, il s’est promené à grands pas dans la chambre, en répétant à voix basse, vous n’avez pas bonne opinion de mes mœurs ! Mademoiselle… mais je suis résolu de tout souffrir… cependant, si mauvaise opinion de mes mœurs ! Non, ma patience n’ira pas si loin. Là-dessus, il a porté le poing au front, en l’y tenant serré quelque moment ; ensuite prenant brusquement son chapeau, il nous a fait une profonde révérence, le visage enflammé, du tumulte apparemment de ses passions ; et sans ajouter un seul mot, il a pris le chemin de la porte. M Reves s’étant hâté de le conduire, il a répété plusieurs fois : du mépris pour mes mœurs ! J’ai des ennemis, monsieur. Du mépris pour mes mœurs ! Je suis le seul homme du monde que Miss Byron traite avec si peu de ménagement ; ses dédains peuvent lui attirer… que ne puis-je dire les miens ! Adieu, monsieur, excusez cette chaleur. Adieu. Il est monté dans son carrosse, dont il a levé brusquement les glaces. M Reves nous a dit qu’il s’étoit allongé jusqu’à l’impérial, en se serrant les reins de ses deux coudes. Il est parti dans cette fureur. Ses airs menaçans, son départ, tel que je vous l’ai représenté, et le récit de M Reves, m’ont causé tant d’épouvante, que je n’en suis pas revenue d’une heure entière. Le charmant parti pour votre Henriette, qu’un demi fou de ce caractère ! ô M Fouler ! Sir Rowland ! M Orme ! Que je vous trouve aimables, en comparaison de Sir Hargrave.